Le coût exorbitant des éoliennes flottantes

Un nouveau gouffre financier – celui de l’éolien flottant – s’ouvre-t-il ­aujourd’hui en France, après ceux de l’éolien terrestre et de l’éolien posé sur le fond marin ? Face aux difficultés rencontrées le long de nos côtes par les projets d’éoliennes posées, l’éolien flottant, ins­tallé plus au large, est jugé moins conflictuel. De plus, cette technologie présente l’avantage de permettre une construction à quai, la structure étant ensuite remorquée jusqu’au site.

 

Un appel à manifestation d’intérêt a ainsi été lancé par l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) en 2016 pour la réalisation simultanée de quatre projets de « fermes pilotes d’éoliennes flottantes » de puissance unitaire de 24 MW (méga­watts) : Eolfi au large de Groix et de Belle-Île, sur la côte Atlantique, et les trois autres en Méditerranée (EolMed, Provence grand large et Éoliennes flottantes du golfe du Lion).

 

Aucune éolienne flottante industrielle n’est encore opérationnelle en France. Seul un démonstrateur de 2 MW fonctionne, proche de la côte, au large du Croisic (Loire-­Atlantique), installé sur un flotteur développé par la société française Ideol et destiné au projet EolMed. L’éolienne est fixée sur un caisson flottant qui pèse 5 000 tonnes, mesure 36 mètres de côté et a un tirant d’eau de 7,50 mètres. Le caisson est ancré par 38 mètres de profondeur grâce à six lignes d’ancrage en Nylon. L’éolienne aurait produit 2,2 GWh (giga­wattheures) au premier semestre 2019, ce qui correspond à un facteur de charge faible de 12,5 %, sans doute en relation avec son caractère expérimental.

 

Le seul retour d’expérience signi­ficatif dont nous disposons actuellement sur l’éolien flottant est celui de la ferme pilote Hywind, qui fonctionne depuis octobre 2017 à 25 kilo­mètres au large de la côte nord-est de l’Écosse. Elle est exploitée par la firme pétro­lière norvégienne Equinor (ex-­Statoil). Cinq machines de 6 MW seulement sont posées sur des flotteurs de 91 mètres de hauteur, dont 80 mètres immergés, et 15 mètres de diamètre. Ces flotteurs de 3 500 tonnes, dont le fonctionnement s’inspire du principe des perches à houle, sont retenus sur le fond marin par trois ancres de 2 000 tonnes chacune. L’ensemble, qui comprend le flotteur et l’éolienne, mesure 254 mètres de hauteur totale ; il est ancré à 105 mètres de profondeur et pèse environ 12 500 tonnes. Un poids considérable pour une puissance limitée et une surface « occupée » importante du fond marin. Jusqu’ici, nous avons peu d’informations sur la production réelle d’un parc qui annonce 135 GWh/an, soit un facteur de charge de 51 %, supérieur à celui des meilleurs sites ­danois. L’investissement a été de 214 millions d’euros, soit 7,15 milliards d’euros par gigawatt installé. Hywind ­déclare assurer l’alimentation de 20 000 maisons.

 

Par décision du 22 février 2019, la Commission européenne a donné son accord à la France pour la réalisation des quatre projets pilotes appelés en 2016. Elle n’a pas contesté les informations et les chiffres donnés par le gouvernement français et n’a pas soulevé d’objections au regard des aides de l’État qui lui ont été notifiées.

 

EolMed serait implanté à 15 kilomètres de la côte, au large de Gruissan (Aude), doté d’une puissance installée de 24,8 MW, et les promoteurs annoncent une production électrique annuelle comprise entre 95 et 100 GWh, ce qui correspond à un facteur de charge de 46 %. Il serait donc du même niveau que celui des meilleurs sites de la mer du Nord. La côte languedocienne est présentée comme ayant des caractéristiques météorologiques voisines de celles de l’Écosse [voir «Force des vents en mer en Europe», page de gauche]. Le ministère annonce que les 100 GWh produits correspondront à l’énergie consommée par 50 000 habitants, affirmation fantaisiste, car cela fait 2 000 kWh par habitant alors que, si l’on tient compte de l’ensemble des usages nationaux de l’électricité, la consommation par personne est de 6 700 kWh.

 

Le projet avait été accordé à Quadran énergies marines, une filiale de la société française Lucia Holding acquise par le groupe Total en septembre 2019. Les turbines devaient être fabriquées par la société allemande Senvion, qui a déposé le bilan en octobre 2019. Les flotteurs sont confiés aux ­sociétés françaises Ideol et ­Bouygues.

 

Sur la côte Atlantique, où les vitesses de vent accusent de 15 à 20 % de moins qu’en mer du Nord, le projet Groix & Belle-Île a été confié au consortium Eolfi, alors contrôlé en partie par le groupe chinois CGN. Eolfi a été acquis en novembre 2019 par le groupe pétrolier néerlandais Shell. Il est question désormais de trois aéro­générateurs de 9,5 MW installés à 21,5 kilomètres de la côte et ancrés à 70 mètres de profondeur. Ils devaient être développés par General Electric, mais le groupe américain s’est désengagé en 2019, et le contrat des éoliennes a été accordé au danois Vestas ; l’accord a été signé par Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères. Les flotteurs sont développés par le groupe industriel naval militaire public français Naval Group (ex-DCNS). Le groupe Vinci et la Caisse des dépôts sont de la partie. Selon la Commission de Bruxelles, qui s’appuie sur les chiffres avancés par l’Ademe, les coûts d’investissement de l’éolien flottant représentent « de 5 à 6 fois les coûts de l’investissement terrestre et près de 2 fois les coûts de l’offshore posé, qui est la ­filière la plus onéreuse déployée actuellement ». Le parc de Groix & Belle-Île bénéficiera d’un ­tarif d’achat de 240 €/MWh de la totalité de sa production (même quand on n’en aura pas besoin) sur vingt ans. En comparaison, le prix de marché se situe aux alentours de 50 €/MWh, et EDF est contrainte de vendre 25 % de sa production nucléaire et hydraulique 42 €/MWh à ses concurrents. Le surcoût sera payé par les familles et le tertiaire sous forme de taxes.

 

 

Au total, selon le quotidien Les Échos, qui cite une source gouvernementale, ces quatre parcs pilotes représentent près de 880 millions d’euros d’investissement pour seulement 96 MW, soutenus à hauteur d’environ 330 millions d’euros d’aides de l’État au titre du Programme d’investissements d’avenir. La production sera valorisée en fonction des coûts de marché, et le supplément pour atteindre le prix garanti d’achat de 24 €/MWh sera payé par les contribuables. Les Français ­devront soutenir les installations en déboursant de 660 à 700 millions d’euros sur vingt ans. Plus surprenant, en juin 2019, avant même d’avoir eu un ­retour d’expérience sur les projets antérieurs, dont la réalisation continue de se faire attendre, François de Rugy, ministre de la Transition écologique et solidaire, a annoncé un appel d’offres pour trois nouveaux projets – dont un de 250 MW –, tous situés dans le sud de la Bretagne.

 

Or l’éolien flottant ne pourra sans doute pas offrir de résultats plus satisfaisants que l’offshore de la mer du Nord. En 2017, l’éolien offshore allemand a eu une productivité très élevée, avec un facteur de charge de 42 %, au lieu de 38 % les années précédentes. Mais, faute de vent, la puissance délivrée a dégringolé jusqu’à 1 % de la puissance installée pendant 261 heures, et a même connu une production nulle en vingt-neuf occasions (sur des durées d’un quart d’heure). L’intermittence de l’éolien posé en mer, très prononcée, conduit à des variations brutales de la production. L’éolien flottant, non moins inter­mittent, n’échappe pas à la nécessité de disposer de substituts, autrement dit de centrales thermiques qui peuvent prendre le relais par temps calme. Que se passera-t-il – et ce sera fréquent avec un régime de vents atlantiques – quand il y aura du vent partout ou, au contraire, une pétole généralisée ?

 

 

— Hubert Flocard est physicien et ancien directeur de recherche au CNRS ; Jean-Pierre Le Gorgeu est géophysicien et ingénieur au Bureau de recherches géologiques et minières ; Jean-Pierre Pervès est ingénieur aux Arts et Métiers et à l’Institut national des sciences et technologies de la mer, ancien directeur du centre de recherche du Commissariat à l’énergie atomique de Saclay (Essonne).
— Ce texte a été écrit pour Books.

Le pornographe de Barcelone

Joan Sanxo Farrerons (1887-1957) eut plusieurs vies : dans les années 1910, il fut un ardent promoteur de la culture et du folklore catalans, avant de devenir le principal auteur et éditeur de romans érotiques en espagnol des années 1920 et 1930, puis un manager de boxeurs.

Dans El sardanista pornógrafo, l’hispaniste français Jean-Louis Guereña, spécialiste de la sexualité des Espagnols, tire de l’oubli cette figure énigmatique et méconnue de l’histoire culturelle de Barcelone, dont le parcours épouse tous les soubresauts de l’époque, note le journaliste Carles Cols dans le quotidien catalan El Periódico.

Dictature et romans érotiques

En 1923, le général Miguel Primo de Rivera instaure une dictature et interdit l’usage du catalan dans la sphère publique. Sanxo Farrerons, sans doute pour éviter les persécutions politiques, change radicalement de cap. Il devient éditeur et imprimeur, et se met à écrire à la chaîne des romans érotiques illustrés dont il inonde les kiosques et les librairies de rue de Barcelone. Cela lui vaut plusieurs amendes, saisies de livres et interpellations.

La proclamation de la IIe République, en 1931, n’apporte pas le vent de liberté sexuelle espéré. Soucieuses de ne pas donner des arguments à leurs détracteurs, les autorités républicaines partent en guerre « contre l’immoralité ». Pour échapper à la censure, Sanxo Farrerons continue à écrire du porno, parfois SM et souvent anticlérical sous pseudonyme. C’est ainsi qu’il publie cette année-là son œuvre la plus connue, «  Nudisme intégral. Une nouvelle vision de la vie ».

Mais Sanxo Farrerons n’édite pas que de l’érotisme, raconte Guereña dans le quotidien en ligne El Confidencial. Il avait beau être un républicain convaincu, c’est de son imprimerie qu’est sortie la première traduction espagnole de Mein Kampf. Une énigme de plus.

À lire aussi dans Books : Quand la pornographie tenait salon, décembre 2011-janvier 2012.

Iñaki Uriarte, le succès fou d’un diariste sans prétention

Alors qu’il avait une vingtaine d’années, Iñaki Uriarte prit la résolution d’éviter autant que possible de travailler. Depuis, il s’y tient. En dehors de quelques critiques de livres rédigées de temps à autre pour le quotidien basque El Correo, il vit grâce aux rentes d’un petit appartement dont il a hérité. Son temps, il le passe à lire, à regarder les passants depuis la terrasse d’un café de Bilbao et à dialoguer avec son chat Borges. Iñaki Uriarte aurait pu rester un critique littéraire occasionnel et couler ainsi des jours heureux dans l’anonymat. Mais un jour de l’année 1999, des ennuis de santé le clouent à un lit d’hôpital. Pour tuer l’ennui, il commence à tenir un journal.

L’exercice lui plaît et, même après son rétablissement, il continue à documenter son quotidien. La publication, en 2010, du premier volume de son journal lui vaut, à la surprise générale, une pluie d’éloges de la part de grands noms des lettres espagnoles tels qu’Enrique Vila-Matas. « Peut-être parce que [Iñaki Uriarte] est un lecteur et un observateur apparemment étranger au stress de la vie quotidienne, quelqu’un d’intelligent, qui a le don de distiller des réflexions pleines de justesse » note le journaliste Llàtzer Moix dans le quotidien barcelonais La Vanguardia.

« Heureusement que toutes mes amies sont mortes », aurait déclaré la mère d’Uriarte après avoir lu le premier tome de son journal. Depuis, deux autres volumes ont été publiés en 2011 et 2015, et une édition complète de ces Diarios vient de paraître (les éditions Séguier en ont publié fin 2019 une sélection en français sous le titre Bailler devant Dieu). S’y trouvent pêle-mêle des réflexions sur la littérature, des portraits ironiques de personnalités du milieu intellectuel espagnol, des descriptions de ces infra-moments que seuls les oisifs prennent le temps d’observer. En véritable styliste du détachement, Uriarte « ne fait aucun effort pour être à la page, ni pour feindre d’admirer les nouvelles coqueluches du monde de la culture. Il prend même un malin plaisir à consigner certaines des âneries grandiloquentes que débitent régulièrement d’illustres esprits » commente l’écrivain Antonio Muñoz Molina dans le quotidien El País.

À lire aussi dans Books : Le fétichiste du quotidien, juillet-août 2013.

Deux familles argentines dans l’atroce XXe siècle

Il a fallu pas moins de vingt-deux ans à l’historien argentin José Emilio Burucúa pour composer son Enciclopedia B-S, un objet littéraire inclassable. Alliant microhistoire, analyse politique et biographie, Burucúa raconte les péripéties de deux familles : la sienne (la famille Burucúa, ou B) et celle de sa femme Aurora (la famille Schreiber, ou S).

L’ouvrage se présente comme une encyclopédie, chaque entrée correspondant à un membre de l’une des lignées familiales. « Jamais une encyclopédie n’a autant ressemblé à un grand roman, jamais non plus un tel talent psychologique n’a été mis au service de la recréation historique », note le critique Nadal Suau dans El Cultural, le supplément Livres du quotidien espagnol El Mundo.

Deux familles en quête d’Argentine

Du côté de la famille S, c’est l’épopée de Raúl, le beau-père de l’auteur, qui sert de fil conducteur. Ce juif roumain dut fuir le nazisme, puis le communisme avec son épouse Cecilia, séjournant brièvement en Palestine, en France et au Canada, avant de s’établir à Buenos Aires en 1956, où il commença une carrière de catcheur.

Quant à la famille B, d’origine basque et catalane, bien qu’établie en Argentine depuis le XIXe siècle, elle charrie elle aussi son lot de drames, notamment la disparition du frère de l’auteur pendant la dernière dictature militaire.

Des vies minuscules à l’histoire du XXe siècle

À partir de ces vies minuscules, Burucúa dépeint une réalité bien plus vaste : celle des juifs d’Europe venus trouver refuge en Argentine et celle de la petite bourgeoisie de Buenos Aires prise dans les soubresauts de l’histoire.

« Burucúa, avec une érudition époustouflante et un sens de l’humour insensé, nous offre, mine de rien, une histoire anecdotique et véridique de notre atroce XXe siècle », résume l’écrivain canadien d’origine argentine Alberto Manguel dans le quotidien El País.

À lire aussi dans Books : « L’idée d’une encyclopédie mondiale », par H.G. Wells, mars-avril 2010.

L’irrésistible ascension de Satan

Quand le diable pénètre dans le corps d’une personne, comment s’y prend-il au juste ? Au Moyen Âge, la question agitait les esprits. Le Malin, après tout, était composé d’air, tout le monde ­s’accordait là-dessus ; il avait un volume. Et, d’une façon ou d’une autre, il fallait bien qu’il pénètre dans le pécheur. Par les orifices du corps, par exemple. Mais ensuite ? Le moine cistercien Césaire de ­Heisterbach envisageait coura­geusement le processus jusqu’au bout. Le diable, selon le saint homme, séjournait « dans les cavités corporelles, dans les intestins, où se trouvent les ­excréments ».

 

Césaire écrivait cela vers l’an 1220. Son Satan tourmentait, semble-t-il, les possédés comme une sorte de colique. Il apparaissait aussi aux contemporains sous la forme d’un crapaud, d’un cochon ou d’une belle femme. Mais en même temps, le diable était aussi, disait-on, un potentat habile à la tête d’un royaume – et le clergé devait sans cesse expliquer à ses ouailles comment tout cela pouvait être compatible.

 

Dans Le Diable dans la pensée européenne, l’historien de la philosophie Kurt Flasch relate les difficultés des satanologues. L’auteur y décrit l’essor et le déclin de cette figure souvent mal comprise du christianisme. Il parle de « biographie » du diable ; l’expression surprendra plus d’un chercheur car, à leur sens, l’essence du Malin n’a guère changé au fil des siècles. Flasch montre, au contraire, que le diable a su se ­métamorphoser. Les théologiens et les philosophes ont dû modifier sans cesse l’image qu’ils avaient de lui, afin qu’elle reste à la fois crédible et effrayante. À aucun moment l’Église n’a pu se déba­rrasser du grand adversaire 1 ; il reste présent dans le catéchisme catholique.

 

Le diable a commencé sa carrière dans l’Ancien Testament comme sous-fifre. À l’époque, Yahvé était encore capable de commettre lui-même les plus grands méfaits : « J’établis la paix et suis l’auteur du mal », dit l’Éternel. Pour le malheur, Satan pouvait lui donner un coup de main – lorsqu’il s’est agi, par exemple, de briser le pauvre Job en l’accablant de coups du destin.

 

Pour les auteurs du Nouveau Testament, en revanche, ce Dieu cruel et ­vengeur de l’Orient ne faisait plus ­l’affaire. Le christianisme était en passe de devenir une religion mondiale ; la foule croissante des croyants préférait lever les yeux vers une instance moralement irréprochable, trônant au-­dessus du monde. On ne pouvait même pas accuser le Dieu des chrétiens des malheurs terrestres, parce qu’on avait reporté la responsabilité de toutes les calamités sur le diable.

 

Le Tout-Puissant apparaissait toujours plus bienveillant, le diable toujours plus maléfique. C’est ainsi que « l’adversaire » gagna du pouvoir. Il commandait désor­mais des légions de démons et de sous-démons. Et il recrutait continuellement de nouveaux combattants ­parmi les mortels. Le meilleur terrain de chasse de ce preneur d’âmes ? La sexualité, et surtout celle qu’on jugeait contre nature. Qu’intervînt, par exemple, un rapport entre deux hommes (y compris dans un monastère) et voilà que Satan s’y insinuait, volait la semence et l’utilisait pour créer une créature ­nouvelle.

 

Le domaine du Malin s’étendait. Beaucoup craignaient qu’il ne fût déjà l’égal du royaume de Dieu : l’apôtre Paul n’avait-il pas surnommé le diable le « Dieu de ce monde » ? En tout cas, deux empires s’opposaient, l’un comme l’autre bien organisés, l’un comme l’autre dirigés par un souverain formidable. Le diable était devenu étonnamment simi­laire au Tout-Puissant, sa caricature. « Le singe de Dieu », disait le théologien Tertullien au IIe siècle.

 

 

À côté de cela subsistait le diable traditionnel, une créature éthérée, capricieuse et imprévisible, animée par la méchanceté et les désirs. Le plus puissant de tous les démons semait le désordre dans la Création tel un « enfant sauvage », dit Kurt Flasch. Au XIIIe siècle au plus tard, les autorités ecclésiastiques considérèrent, avec Thomas d’Aquin, que ce n’était plus convenable.

 

Les personnes instruites se percevaient de plus en plus comme douées de raison, en Europe fleurissaient villes et universités. Le diable dut une nouvelle fois s’adapter. Les théologiens se mirent à le décrire comme un intellect désincarné, comme un stratège du mal. « L’impur, écrit Flasch, se fit pur esprit. » Satan n’en appréciait pas moins les sabbats de sorcières. Simplement il n’agissait plus par désir, mais par calcul. Ce qui le rendait encore plus dangereux aux yeux des hommes de Dieu.

 

Le diable n’est parvenu à acquérir ce statut d’adversaire de Dieu que chez les chrétiens. Dans l’islam, cela n’aurait pas été envisageable. Certes, le Malin y est tout aussi haï ; il trouble les croyants, les détourne du droit chemin – ce n’est pas pour rien que les musulmans pieux affluent par centaines de milliers devant les stèles symbolisant Satan, près de La Mecque, pour les lapider (ce qui a souvent entraîné des bousculades mortelles). Satan demeure néanmoins subordonné à son Créateur – l’islam insiste sur la primauté du Dieu unique. Il est hors de question pour lui de partager son pouvoir.

 

 

En faisant monter le diable en grade, les chrétiens se sont, eux, mis dans de beaux draps. Car si Dieu accorde tant de marge de manœuvre au Malin, c’est soit qu’il n’est lui-même pas si bon que cela, soit qu’il ne maîtrise pas sa création. Dans un cas comme dans l’autre, c’est fâcheux. Une multitude de théologiens se sont attelés à cette question insoluble. Dans leur désarroi, ils ont dû recourir à des arguties d’avocat : Satan, plaidèrent-ils, agissait de son propre chef, mais il avait reçu sa mission de Dieu – sans nul doute un cas de travailleur faussement indépendant. Dieu ne doit-il pas alors être tenu pour responsable des conséquences ?

 

À strictement parler, l’autonomie du diable était incompatible avec la ­logique monothéiste. Mais son ­potentiel ­d’intimidation offrait trop d’avantages : il maintenait les croyants dans l’obéissance. Satan éveillait « la conscience d’une lutte dont l’issue n’avait pas ­encore été tranchée », écrit Kurt Flasch. Surtout, invoquer cet ­ennemi absolu renforçait la cohésion de la communauté : le diable, c’étaient toujours les autres.

 

À partir d’Augustin, la doctrine chrétienne trace une frontière impitoyable entre les bienheureux et les damnés 2. Quiconque n’appartenait pas à l’Église était voué au feu éternel. Même les plus nobles, les plus admirables des païens : tous condamnés. Les nourrissons morts sans baptême ? En enfer. Sans exception. L’immense majorité de l’humanité était donc censée brûler.

 

Cela représentait une telle quantité d’âmes que le grand Thomas d’Aquin s’inquiétait des ­capacités d’accueil de l’enfer. Aucune cavité souterraine ne pouvait être assez vaste pour que tous les damnés y trouvent place les uns à côté des autres. Il fallait, concluait Thomas, une extension de plusieurs étages. L’architecture par strates de l’enfer prévoyait aussi des zones au climat tempéré pour les moins coupables, notamment ce qu’on a appelé les limbes, où les enfants qui n’avaient pas été baptisés étaient censés languir dans des conditions à peu près supportables.

 

Le plus grand casse-tête pour les théologiens était le sort réservé au diable lui-même. Lui et ses démons devaient sentir le feu à chaque instant, pas seulement après le Jugement dernier. Mais les représentants du Malin avaient ­aussi leurs devoirs à accomplir sur Terre. Comment pouvaient-ils faire griller et souffrir en même temps ? Une dispense de peine pendant les heures de service était exclue. Le théologien du XIIIe siècle Albert le Grand trouva une solution : en mission, les démons étaient entourés d’une boule de feu mobile, une sorte d’enfer portatif.

 

 

De toute évidence, le clergé ne reculait devant aucune acrobatie mentale quand il s’agissait d’attiser la peur de l’enfer et de contrôler ses ouailles. Le succès du christianisme semble lui avoir donné raison. Dans cette perspective, rien d’étonnant à ce que le diable soit resté si longtemps en fonction. Même la Réforme, au XVIe siècle, ne le révoqua pas, au contraire : Luther voyait partout le Malin à l’œuvre, en premier lieu au sein de la papauté. C’est d’ailleurs à cette époque que la chasse aux sorcières, cette horrible excroissance de la croyance en une force diabolique, atteignit son apogée. En Allemagne, la dernière sorcière fut exécutée au milieu du XVIIIe siècle.

 

Satan survécut encore à ce tournant, même si son pouvoir s’épuisait. Il fut au rendez-vous des grandes guerres puisqu’il était systématiquement de mèche avec l’ennemi.

 

Avec le temps, cependant, les forces finirent par manquer aux satanologues eux-mêmes. Ils abandonnèrent leurs positions, les relativisèrent, battirent en retraite. « En Europe, note Flasch, le Diable est mort. » Et c’est un poète qui lui a donné le coup de grâce. Car, dans Faust, Goethe met en scène un diable d’un genre radicalement nouveau. Son Méphisto est un cynique contrarié, extrêmement intelligent – à sa façon, irrésistible –, bref, un Satan complètement modernisé. Et, surtout, un amuseur brillant. Goethe a transformé à jamais le Malin en « un personnage de théâtre », estime Flasch. À partir de là, « plus de retour possible au simple diable de la foi ». Il serait, en comparaison, trop ennuyeux.

 

— Cet article est paru dans Der Spiegel le 2 octobre 2015. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

 

Que veut la jeunesse chinoise ?

Si vous avez rendez-vous avec un hipster chinois âgé de 20 à 30 ans, il y a des chances qu’il porte une veste de marque cintrée, un jean baggy ou un legging ultramoulant et des baskets blanches. Il aura un sac en toile à l’épaule : pas n’importe quel vieux tote bag en coton, mais l’un de ceux qui font fureur sur Instagram – celui de la London Review of Books, peut-être. La casquette de base-ball et les lunettes à grande monture font ­aussi partie de la panoplie. À la différence de la génération de la classe moyenne urbaine qui les a précédés, les milléniaux chinois (nés, en gros, entre 1985 et 2000) ne sont pas particulièrement attirés par des marques de luxe comme Chanel, dont le logo tape-à-l’œil fait trop « croulant ».

 

Les milléniaux chinois sont le produit de la mondialisation. Comme leurs homo­logues occidentaux, ils ne sont pas très tentés par le mariage traditionnel. Avec un smartphone, vous diront les céli­bataires, on est en contact avec ses amis, on peut jouer à tous les jeux et rega­rder tous les films qu’on veut, on a des applis de rencontre pour les coups d’un soir, des réserves inépuisables de porno pour le sexe en solo, d’innombrables applis pour commander un taxi et trouver une femme de ménage, se faire livrer des repas en trente minutes et des produits frais en une heure, se procurer un chien ou un chat afin de satisfaire son désir sporadique d’enfants. Alors à quoi bon se marier ? En 2018, avec 7,2 mariages pour 1 000 habitants, le taux de nuptialité en Chine a de nouveau atteint un plancher ; le taux de divorce s’établissait à 3,2 pour mille habitants après avoir connu quinze années de hausse consécutives 1. Parmi les causes de divorce le plus souvent citées figurent les désaccords sur la répartition des tâches ména­gères et l’ingérence des parents – les parents d’enfants uniques ont tendance à surprotéger leurs rejetons.

 

Le millénial le plus (tristement) ­célèbre de Chine est sans doute Wang Sicong, né en 1988 et fils unique de Wang Jianlin, propriétaire du conglomérat Wanda Group, ancienne première fortune d’Asie, avec un patrimoine de quelque 24 milliards d’euros. Fort de 45 millions d’abonnés sur Weibo, l’équivalent chinois de Twitter, Wang Sicong est une célébrité des réseaux sociaux. En 2018, une photo de lui engloutissant un hot dog est devenue virale. La même année, il a fêté la victoire de son équipe au championnat du monde de League of Legends, un jeu vidéo en ligne, en finançant un loto numérique destiné à faire gagner à 113 personnes la somme de 10 000 yuans (environ 1 300 euros) chacune – 23 millions d’internautes ont tenté leur chance. Wang Sicong, qui a fait ses études au Royaume-Uni, se démarque en tout point de son père, plutôt discret. Wang fils aime faire étalage de sa fortune, exhibant son jet privé, ses voitures de luxe, ses dizaines de petites amies (qui, accessoirement, se ressemblent toutes) et ses nombreux animaux de compagnie – son chin­chilla s’appelle Poutine. Il y a toutefois un point sur lequel père et fils sont d’accord : en Chine, il n’y a pas de réussite possible en dehors du système.

 

La politique laisse la plupart des milléniaux indifférents. Ils ont grandi dans le monde d’après 1989, du temps où la Chine était un pays en paix et affi­chait une croissance à deux chiffres. Dans « Milléniaux chinois : la génération désir »2, le journaliste américain Eric Fish s’interroge : « La jeunesse du pays est-elle encore en mesure de déclencher un mouvement de masse comme celui de la place Tiananmen ? Les difficultés auxquelles se heurtent les jeunes peuvent-elles les inciter à faire des vagues ? En prenant de l’âge, engageront-ils la Chine sur la voie des réformes démocratiques ou perpétueront-ils la tradition léniniste ? »

 

Je ne suis pas sûre que les milléniaux aient la volonté ou l’envie d’agir : contrairement aux générations précédentes, ils n’ont été ni opprimés, ni lésés, ni malmenés. J’ai été frappée de constater à quel point le film Une jeunesse chinoise, de Lou Ye (2006), qui raconte comment les étudiants pékinois ont vécu les événements de 1989 et leurs lendemains, suscite des réactions différentes selon les générations. Mon collègue plus âgé a pleuré quand il l’a vu : il était jeune diplômé à cette époque, et cette histoire était la sienne. Quant à moi, le film m’a touchée mais je n’ai pas pleuré, parce que ce n’était pas mon histoire. Quand j’ai interrogé les milléniaux du bureau, ils m’ont dit que le film ne leur parlait pas – ils savaient que quelque chose d’affreux s’était passé à l’époque, mais ils ne se sentaient pas concernés. On ne se dit plus contestataire ou idéaliste aujourd’hui.

 

 

En 2018, deux chercheurs, l’un à Stanford, l’autre à l’université de Pékin, ont publié une étude intitulée « L’incidence de la censure des médias : résultats d’une expérience de terrain en Chine ». Quelque 1 800 étudiants de deux universités pékinoises ont pris part à une expérience qui s’est déroulée entre 2015 et 2017. On leur a fourni un logiciel gratuit leur permettant de contourner la « grande muraille numérique » de Chine – un pare-feu qui bloque l’accès à la quasi-totalité des grands sites d’information et des réseaux sociaux occidentaux – et de surfer sur Internet sans restrictions. À la surprise des chercheurs, il s’est avéré que ces étudiants se préoccupaient peu de savoir ce qui se disait dans les pays occidentaux. Seulement 53 % des participants avaient activé le logiciel (même après plusieurs rappels), et environ 14 % de ceux qui l’avaient installé l’ont désinstallé peu de temps après. Ceux qui l’ont utilisé consultaient des contenus dépourvus de teneur politique. Les étudiants ne sont allés sur le site du New York Times ou d’autres sources d’information indiquées que lorsqu’on leur a proposé des quiz avec une petite somme d’argent à la clé. À la fin de la période d’essai gratuite, rares sont ceux qui ont prolongé leur abonnement, et ceux qui l’ont fait ont utilisé l’outil pour faire des recherches sur Google ou aller sur les réseaux sociaux et des sites de divertissement plutôt que pour accéder à des sites d’actualité.

 

Dans les années 1980 et 1990, les Chinois rêvaient de ­s’installer aux États-Unis. Beaucoup d’entre eux étaient convaincus que c’était le pays le plus développé et le plus libre de la planète. « La lune est plus ronde là-bas que chez nous », disait-on, et devenir un citoyen américain était le summum de la réussite dans la vie. Aujourd’hui, beaucoup de ceux qui ont réalisé ce rêve éprouvent des regrets. L’une de mes amis d’enfance est partie faire ses études aux États-Unis et a travaillé plus de dix ans pour un grand studio hollywoodien. Mais elle est de plus en plus angoissée ces derniers temps : elle redoute que son fils lycéen se mette à consommer des drogues ou soit victime d’une fusillade de masse. Elle songe à renoncer à la natio­nalité américaine qu’elle a eu tant de mal à obtenir et à retourner vivre dans une Chine autoritaire où les armes à feu et les drogues sont strictement ­interdites – au moins, son fils y serait en sécurité.

 

Les milléniaux ont une vision moins dramatique des choses. Étudier aux États-Unis ou au Royaume-Uni est bien plus facile que par le passé ; si leurs notes ne leur permettent pas d’obtenir une bourse, leurs parents pourront probablement leur payer les droits d’inscription. (Ou alors ils peuvent verser 6,5 millions de dollars à quelqu’un comme William Rick Singer, l’homme au cœur du scandale des admissions dans de grandes universités américaines. C’est en tout cas ce qu’a fait un milliardaire chinois pour que sa fille, dont les notes étaient inférieures à la moyenne, puisse entrer à Stanford.) Pour beaucoup de milléniaux, étudier et travailler à l’étranger est un moyen d’élargir leur horizon ; ils ne pensent pas nécessairement que l’Occident c’est mieux. Même ceux à qui on a inculqué l’admiration de l’Occident dès le plus jeune âge n’hésitent pas à défendre la mère patrie lorsqu’ils discutent avec des Occidentaux donneurs de leçons. Ils n’ont aucun scrupule à appeler au boycott d’entreprises ou d’individus dont le comportement est une « offense » à la culture chinoise.

 

 

Les milléniaux urbains diffèrent des autres générations par leur choix de carrière : ils ont l’esprit d’entreprise chevillé au corps. Les gens de ma génération (nés à la fin des années 1970 et au début des années 1980) ont entendu dire par leurs parents que l’idéal était de décrocher un emploi stable dans la fonction publique, et qu’il fallait toujours épargner pour les mauvais jours. Nos parents ont vécu des temps difficiles, si bien qu’ils attachent beaucoup d’importance à la stabilité et la sécurité. La plupart des milléniaux urbains sont issus de milieux aisés et, en tant qu’enfants uniques, ils ont toujours été choyés par leurs parents. Je connais des jeunes qui changent continuellement d’emploi : dès qu’ils commencent à s’ennuyer ou à moins s’épanouir dans leur travail, ils démissionnent – ils ne se préoccupent pas d’avoir un plan B. Selon le bureau de tendances J. Walter Thompson Intelligence, 74 % des milléniaux chinois envisagent de créer leur entreprise s’ils ont du mal à trouver du travail, et 93 % se disent d’accord avec la phrase suivante : « La technologie m’offre de nombreuses perspectives d’emploi et de création d’entreprise. » Les milléniaux adorent parler de fintech, d’IA, de blockchain, de robots et de drones – de tout ce qui semble à la pointe. Les spécialistes du secteur s’accordent à dire que la prochaine Silicon Valley se trouvera en Chine ; d’autres affirment qu’elle existe déjà, mais qu’il reste à trouver le Zuckerberg chinois. Les fondateurs des BAT – les géants chinois de la technologie Baidu, Alibaba et Tencent – sont tous nés dans les années 1960 et au ­début des années 1970.

 

Les salariés des principales start-up se plaignent des « 996 » (on y travaille de 9 heures à 21 heures, six jours sur sept) et des « 007 » (les chefs travaillent de midi à minuit, sept jours sur sept). Les milléniaux urbains, dont beaucoup aspirent à devenir influenceurs sur les réseaux sociaux, sont plus séduits par le statut d’indépendant. Sur les réseaux, les sujets qui marchent le mieux sont la cuisine, les voyages, le sport et les animaux. Ceux qui parviennent à être suivis par un grand nombre d’abonnés – et à les fidéliser – se font très vite courtiser par les annonceurs, qui ont déserté la presse magazine au profit des plateformes numé­riques et des influenceurs.

 

Sur la question de l’environnement, les milléniaux sont plus partagés. La plupart d’entre eux sont bien plus sensibles au changement climatique, à la biodiversité et à la pollution que ne l’étaient leurs ­parents, et ils adorent participer à des événements comme « Une heure pour la planète » ou lever des fonds pour la reforestation. Beaucoup sont végétariens et vouent un culte à ­David Attenborough et ses documentaires sur la nature. Mais ils sont ­aussi accros aux vacances à l’étranger, qui laissent une importante empreinte ­carbone ; aux achats en ligne (géné­ralement emballés dans plusieurs couches de plastique à bulles) ; aux plats à emporter (conditionnés dans des boîtes en plastique à usage unique) ; et à la mode éphémère, autre grand danger pour la planète. En 2018, la Chine a ­cessé d’importer des déchets étrangers, ce qui a entraîné un vent de ­panique dans les pays qui en produisent le plus (les États-Unis et certains États ­européens). Mais la Chine produit à présent bien assez d’ordures ménagères pour faire tourner ses usines de recyclage à plein régime.

 

Il fut un temps où l’on voyait dans l’économie du partage le « cadeau de la Chine au reste du monde ». Dans de nombreuses villes, on pouvait déver­rouiller un vélo grâce à une application et l’emprunter à peu de frais. C’était un moyen de transport pratique et écolo, jusqu’à ce qu’un jour un photo­graphe ­révèle l’existence, à la campagne, d’un « cimetière de vélos » où s’entassaient des dizaines de milliers de bicyclettes cassées. D’autres entreprises fondées sur ce ­modèle économique rencontrent elles aussi de grandes difficultés. Après plusieurs acci­dents mortels, les sociétés d’autopartage ne sont toujours pas parvenues à assurer la sécurité des usagers. Airbnb reçoit régu­lièrement des réclamations de clients qui ont découvert une caméra cachée dans leur chambre. Les milléniaux ne savent pas encore très bien ce qu’ils veulent apporter au monde.

 

Quand j’étais jeune, nous n’avions pas beaucoup d’argent de poche à dépenser en produits culturels (c’est la pop hongkongaise qui nous faisait vibrer). On ne pouvait se procurer que des cassettes ­audio, les concerts étaient rares et hors de prix pour des collégiens. Les milléniaux, qui ont davantage de moyens, achètent parfois des publicités pleine page dans de grands quotidiens occidentaux – The New York Times, par exemple – pour célébrer l’anniversaire de leurs idoles. L’acteur et chanteur Kris Wu, adulé par les milléniaux mais inconnu du reste de la population, s’est soudainement hissé en tête des classements musicaux en 2018, à la veille de son anniversaire. Les fans du chanteur avaient préparé leur coup pendant des mois ; on appelle ça « pulvériser les charts ». Ils ont levé des fonds pour acheter le maximum de comptes iTunes américains, en utilisant un VPN 3 pour changer leurs adresses IP de manière à contourner le plafond de souscription d’iTunes. En l’espace de cinq heures, sept chansons de Wu surclassaient Ariana Grande et Lady Gaga. Les fans avaient également trouvé le moyen de « pulvériser » la plateforme de streaming Spotify, le top 100 du maga­zine Billboard, les algorithmes de tendance de YouTube et de Twitter, etc. La prochaine fois que vous verrez un nom inconnu dans les classements, ne soyez pas surpris : rien n’arrête les milléniaux chinois technophiles qui ont de l’argent et du temps à perdre.

 

 

Chaque génération a ses blockbusters et ses séries télévisées cultes. À la fac, mes copines regardaient Sex and the City à la résidence universitaire et Le Seigneur des anneaux au cinéma. Les milléniaux aiment Gossip Girl, Harry Potter et les super-héros Marvel. Je suis allée voir récemment Avengers : End­game, juste pour me familiariser avec les références culturelles d’aujourd’hui. Dans la salle, les milléniaux autour de moi se sont mis à pleurer au moment où Iron Man meurt. Soit dit en passant, si vous révélez le dénouement d’un film, les milléniaux vous maudiront, vous et votre famille, pour l’éternité.

 

À chaque génération sa croix. Un ­millénial urbain a la hantise constante de se laisser distancer par la technologie, de passer à côté de la dernière tendance ou de ne pas engranger assez de « j’aime » sur Instagram. Dans son récit autobiographique Under Red Skies: The Life and Times of a Chinese Millennial, la journaliste Karoline Kan raconte dans le ­détail la détresse des milléniaux ruraux et comment elle s’est déme­née pour faire partie des quelques rares chanceux. En milieu rural, les filles qui n’ont pas eu sa chance se retrouvent à travailler à l’usine, payées au salaire mini­mum, et les garçons à livrer des repas aux milléniaux des villes. Le fossé entre classes sociales est déjà considérable ; la technologie ne fera que le creuser. Le défi pour les milléniaux aujourd’hui est d’identifier les bons signaux au ­milieu du bruit ­ambiant. Plus le système ­devient complexe, plus l’éventualité d’un effon­drement est grande. Les milléniaux sont-ils en mesure de faire face à une catastrophe planétaire ? Ou même de vivre sans smartphone ? Peut-être pas. Mais qui l’est, après tout ?

 

— Cet article est paru dans la London Review of Books le 10 octobre 2019. Il a été traduit par Pauline Toulet.

Sans pouvoirs publics, pas d’innovation

Quel est le rôle du secteur public dans la croissance économique ? À la suite de la crise financière, devant des budgets publics regonflés pour leur permettre de jouer leur rôle de « sauveteurs » du secteur privé, on entend maintenant dire partout dans le monde qu’il faut plus de marché et moins d’État pour rendre les économies compétitives, innovantes et dynamiques. Au mieux, nous dit-on, les gouvernements peuvent contribuer à faciliter le dynamisme économique du secteur privé ; au pis, ils ne feraient que le plomber avec leurs institutions pesantes, autoritaires et bureaucratiques. En revanche, c’est le secteur privé, avec sa mobilité, son goût du risque et son esprit pionnier, qui constituerait le véritable moteur du mode d’innovation qui génère la croissance.

 

Si l’on s’en tient à cette opinion, c’est chez les entrepreneurs et les acteurs du capital-risque que se cache le secret d’une machine à innovation comme la Silicon Valley. L’État peut intervenir dans l’économie – mais seulement pour corriger les « défaillances du marché » ou aplanir le terrain de jeu. Il peut réglementer le secteur privé afin de tenir compte des externalités négatives (la pollution, par exemple) que les entreprises sont susceptibles de faire peser sur la collectivité, et ses investissements sont bienvenus dans des domaines d’intérêt général tels que la recherche scientifique fondamentale ou le développement de médicaments à faible potentiel commercial. Selon certains toutefois, situés à droite sur l’échiquier politique, même la simple correction des défaillances du marché serait un péché, car elle ne ferait qu’aggraver la situation en conduisant à des « défaillances ­étatiques ».

 

[…]

 

Cette vision convenue d’un État pesant et léthargique contrastant avec un secteur privé dynamique est aussi erronée que répandue. Dans les pays qui doivent leur croissance à l’innovation – et dans certaines régions de ces pays, telle la Silicon Valley –, l’histoire montre que l’État ne s’est pas borné à jouer un rôle d’administration et de régulation du processus de création de richesse, mais qu’il en a été un acteur clé, souvent plus audacieux dès qu’il s’agissait d’assumer des risques que les entreprises n’étaient pas disposées à prendre. Cela s’est vérifié non seulement dans les secteurs restreints que les économistes regroupent sous l’appellation de « biens communs » (comme le financement de la recherche fondamentale), mais aussi à travers toute la chaîne de l’innovation, depuis la recherche fondamentale jusqu’à la recherche appliquée, à la commercialisation et au financement initial des entreprises elles-mêmes. De tels investissements (oui, les pouvoirs publics investissent et ne se contentent pas de « dépenser ») ont démontré leur capa­cité transformatrice en créant des marchés et des secteurs d’activité entièrement nouveaux, y compris l’Internet, les nanotechnologies, les biotechnologies et les énergies propres. En d’autres termes, l’État a joué un rôle décisif pour créer et donner forme aux marchés, et pas seulement pour les « corriger ».

 

[…]

 

Les techno-libertariens de la Silicon Valley seraient peut-être surpris de décou­vrir que bon nombre des innovations à l’origine de la révolution de la technologie de l’information ont été financées par l’Oncle Sam. On brandit souvent l’iPhone comme l’exemple emblématique de ce qui peut arriver lorsqu’un gouvernement non interventionniste permet aux entrepreneurs de ­génie de s’épanouir ; pourtant, le développement des éléments qui font de l’iPhone un smartphone plutôt qu’un téléphone tout bête a été financé sur fonds publics. L’iPhone dépend de l’Internet et de son ancêtre Arpanet, programme financé dans les ­années 1960 par l’Agence des projets de recherche avancée pour la ­défense ­(Darpa), qui fait partie du ministère américain de la Défense. Le Global Positioning System (GPS) a démarré dans les années 1970 comme un programme militaire des États-Unis, développé sous le nom de Navstar. La technologie de l’écran tactile de l’iPhone a été créée par l’entreprise FingerWorks, fondée par un professeur enseignant à l’université publique du Delaware et l’un de ses doctorants, qui ont reçu des subventions de la National Science Foundation et de la CIA. Même Siri, le jovial assistant personnel de reconnaissance vocale de l’iPhone, doit son existence au gouvernement américain, car c’est une application directement dérivée d’un projet d’intelligence artificielle de la Darpa.

 

Et cela ne concerne pas seulement le complexe militaro-industriel. C’est aussi vrai pour les secteurs de la santé et de l’énergie. La Dr Marcia Angell a montré que bon nombre des nouveaux médicaments les plus prometteurs trouvent leur origine dans les recherches menées par les Instituts nationaux de la santé (NIH), institution financée par les contribuables américains, qui dispose d’un budget annuel de quelque 30 milliards de dollars. Pour leur part, les laboratoires pharmaceutiques privés ont tendance à privilégier le D de R&D plutôt que le R, préférant décliner de nouvelles versions de médicaments existants et soigner le marketing.

 

Plus récemment, à rebours des mythes qui circulent autour du boom du gaz de schiste – qui serait animé par des entrepreneurs audacieux procédant à des forages de reconnaissance sans se soucier de l’État –, le gouvernement fédéral américain a investi lourdement dans les technologies qui l’ont rendu possible. En 1976, lorsque le Morgantown Energy Research Center (dépendant du ministère américain de l’Énergie) et le Bureau des mines lancèrent l’Eastern Gas Shales Project, qui démontra la possibilité d’extraire du gaz naturel à partir de formations schisteuses, le gouvernement fédéral créa le Gas Research Institute, financé par une taxe sur la production de gaz naturel, et consacra plusieurs milliards de dollars à la recherche sur le gaz de schiste. Au cours de la même période, les Sandia National Laboratories, qui dépendent également du ministère de l’Énergie, ont mis au point la technologie de cartographie géologique en 3D qui est utilisée pour les opérations de fracturation de la roche.

 

L’histoire du financement de l’innovation dans l’énergie par des fonds publics se répète aujourd’hui, non seulement dans les énergies renouvelables, mais aussi au bénéfice des entreprises « vertes » elles-mêmes. Tesla Motors, SolarCity et SpaceX, toutes trois dirigées par l’entrepreneur Elon Musk, surfent actuellement sur une nouvelle vague de technologie d’origine publique. Leurs projets de haute technologie ont reçu un total de 4,9 milliards de dollars d’aides publiques à l’échelle locale, régionale et fédérale, sous forme de subventions, remises d’impôts, investissements dans la construction d’usines et prêts subventionnés. En outre, l’État favorise la demande – il crée le marché – pour leurs produits : en accordant aux consommateurs des crédits d’impôt et des réductions de prix sur les panneaux solaires et les véhicules électriques, en concluant des marchés pour une valeur de 5,5 milliards avec SpaceX, en allouant des crédits du même montant à l’Agence spatiale nationale (Nasa) et à l’armée de l’air des États-Unis (US Air Force).

 

[…]

 

L’État joue un rôle massif non seulement sur le plan de l’offre, mais également sur celui de la demande, en contribuant à déployer et à diffuser les technologies nouvelles. Même lorsque les marchés privés semblaient jouer le premier rôle, au moment de la révolution automobile par exemple, c’est bien l’État qui a instauré les conditions rendant possible la diffusion de l’automobile (nouvelles réglementations urbaines, construction de routes, permis de conduire, Code de la route, etc.). Dans la révolution de la production de masse, également, l’État a investi à la fois dans les technologies de base et dans leur diffusion dans le tissu économique. Du côté de l’offre, les investissements américains dans la défense, à partir de la Seconde Guerre mondiale, ont permis des avancées dans l’industrie aérospatiale, l’électronique et l’amélioration des matériaux. Du côté de la demande, les subventions déversées par le gouvernement américain au cours de la période d’après-guerre dans les zones suburbaines – sous forme de construction de routes, de prêts hypothécaires et de garantie des revenus par l’État-providence – ont permis aux salariés de devenir propriétaires de leur maison, d’acheter des voitures et de consommer d’autres biens produits en série.

 

[…]

 

[Loin de l’évincer], l’investissement public a souvent un effet « attractif » et stimulant sur l’investissement privé, qui ne serait pas apparu sans lui. En outre, il contribue ainsi à faire grossir le gâteau de la production nationale, dont profiteront les investisseurs privés aussi bien que publics. Plus important encore, les investissements publics ne se résument pas seulement à une fonction d’allumage de l’économie ; ils doivent permettre de réaliser des choses qui ne sont même pas encore concevables et restent donc dans le domaine de l’impossible. Lorsque la Nasa a entrepris le projet Apollo, nulle entreprise privée ne travaillait à l’envoi d’un homme sur la Lune. Pourtant, au-delà de la réussite de la mission, le projet a permis de nombreuses avancées majeures qui ont posé le cadre de ce que nous appelons aujourd’hui la révolution technologique de l’information et de la communication.

 

[…]

 

Admettre le rôle moteur de l’État dans la prise de risque et l’innovation signifie qu’on accepte les risques énormes qu’il doit courir, dans un contexte d’incertitude extrême impliquant une probabilité élevée d’échec. Cela demande un type d’entente bien particulier entre les entreprises et l’État pour reconnaître que, puisque le secteur public investit souvent courageusement lors des étapes les plus risquées du processus d’innovation, ce n’est que justice qu’il ne soit pas réduit seulement à régler la note des temps difficiles, mais qu’il puisse également retirer un bénéfice pendant les phases de succès : il s’agit de socialiser aussi bien les risques que les profits. Le programme américain Small Business Innovation Research (Sbir), par exemple, offre aux entreprises des financements à haut risque, bien plus en amont que ne le font la plupart des sociétés privées de capital-risque ; c’est lui qui a financé Compaq et Intel lorsqu’elles n’étaient encore que des start-up. De la même manière, le programme Small Business Investment Company (Sbic), lancé sous les auspices de l’organisme fédéral gérant les aides fédérales aux PME (US Small Business Administration), a accordé des prêts et des subventions d’une importance cruciale à des entreprises émergentes, par exemple à Apple en 1978. En réalité, le besoin de tels investissements à long terme n’a fait que grandir, au fur et à mesure que les sociétés de capital-risque adoptaient une stratégie plus court-termiste, fondée sur la recherche d’une « sortie » dans les trois ans (habituellement par appel public à l’épargne ou cession à une autre entreprise) pour tous leurs investissements. Or la véritable innovation peut prendre des décennies.

 

[…] Il est capital de se souvenir de ceci : dans le cours naturel de l’investissement d’amorçage dans des technologies aux promesses encore incertaines, certains inves­tissements seront gagnants tandis que beaucoup d’autres seront perdants. Pour chaque Internet (une réussite financée par le gouvernement américain), combien de Concorde (ce gouffre financier alimenté par les gouvernements britannique et français) et d’échecs tels que celui du projet américain de transport supersonique !

 

Arrêtons-nous un instant sur les histoires jumelles de Solyndra et de Tesla ­Motors. En 2009, la start-up Solyndra, spécialisée dans les panneaux solaires, s’est vu consentir un prêt garanti de 535 millions de dollars par le ministère de l’Énergie ; cette même année, le constructeur de voitures électriques Tesla a obtenu un prêt du même type à hauteur de 465 millions. Au cours des années suivantes, Tesla a rencontré un très grand succès, ce qui a permis à l’entreprise de rembourser son emprunt dès 2013. Solyndra, au contraire, a fait faillite en 2011, devenant pour les gardiens de l’orthodoxie budgétaire le symbole même des ­piteuses performances de l’État lorsqu’il se mêle de « détecter des champions ». Il est évident que, si l’administration se met à agir comme n’importe quel acteur de capital-risque, elle connaîtra nécessairement un grand nombre de déconvenues. Toutefois, le problème réside dans le fait que, contrairement aux sociétés de capital-risque, les pouvoirs publics doivent le plus souvent endosser le coût des échecs, sans rien engranger ou presque des fruits des réussites. Si les contribuables ont bien réglé l’addition des pertes de Solyndra, ils n’ont en revanche pratiquement rien reçu des profits de Tesla.

 

Les économistes pourront objecter que l’État perçoit déjà un retour sur ses investissements à travers la taxation des bénéfices réalisés. Mais la réalité est plus compliquée. Les grands groupes sont des champions de l’évasion fiscale. Google – qui a développé son moteur de recherche révolutionnaire grâce à des fonds alloués par la National Science Foundation – a réussi à faire baisser son imposition aux États-Unis en logeant une grande partie de ses bénéfices en Irlande. Apple parvient au même résultat en jouant sur la compétition entre les États américains : en 2006, l’entreprise, dont le siège est à Cupertino, en Californie, a ouvert une filiale d’investissement à Reno, au Nevada, dans le but avoué de payer moins d’impôts. C’est pourquoi les propositions de l’économiste français Thomas Piketty d’augmenter l’impôt sur la fortune, afin de réduire les inégalités et de dégager des ressources pour permettre à l’État d’investir dans l’innovation et le développement économique, ne suffisent pas. On a besoin de recettes plus audacieuses et plus novatrices.

 

[…]

 

Aujourd’hui, nous sommes plongés dans une stagnation économique, baptisée par certains (comme l’économiste américain Larry Summers) « stagnation séculaire », qui postule l’inévitabilité d’une période prolongée de quasi-non-croissance. Mais ce diagnostic plutôt fataliste échoue à identifier les causes sous-jacentes de la maladie. Ces dernières ne sont pas dues à l’extinction des opportunités technologiques prometteuses ou à une insuffisance de la demande (en lien avec des niveaux de revenu par tête en baisse). Les causes fondamentales tiennent à ce que l’État fait – ou, plus exactement, à ce qu’il ne fait pas.

 

Pour mettre un terme à cette dérive dans la stagnation séculaire, il est nécessaire de mettre en œuvre des politiques visant une croissance ingénieuse, tirée par l’innovation, doublée en même temps d’une croissance inclusive. Cela exige que l’État voie grand, ce que les pouvoirs publics ont pourtant de plus en plus de mal à faire. Si la conception d’un État réduit à faciliter, administrer et réguler avait déjà commencé à se répandre largement dans les années 1970, c’est dans le sillage de la crise financière mondiale qu’elle a acquis un regain de popularité. Dans le monde entier, les responsables politiques ont incriminé la dette publique, oubliant que le marasme avait été produit par la dette et la spéculation privées, et affirmant pourtant que c’est en réduisant la dépense publique qu’on stimulerait l’investissement privé. En conséquence, même les organismes publics à l’origine des révolutions technologiques précédentes – tels la Darpa et les NIH aux États-Unis – ont vu leurs budgets plonger. Aux États-Unis, le processus de « séquestration budgétaire » a abouti en 2011, sous l’impulsion d’un président et d’un Sénat démocrates, à une loi diminuant de 95 milliards de dollars les dépenses fédérales de R&D entre 2013 et 2021. En Europe, le « pacte budgétaire » de l’Union européenne (Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, TSCG) impose depuis 2013 aux États membres de ramener leurs déficits publics en dessous de 3 % de leur PIB, ce qui entraîne la compression des dépenses consacrées à l’éducation et à la R&D.

 

Pour couronner le tout, nous assistons à une financiarisation grandissante de l’économie, illustrée par nombre d’entreprises qui consacrent plus d’argent au rachat d’actions – afin de doper leurs cours de Bourse, les stock-options et la rémunération des dirigeants – qu’au capital humain ou à la R&D. […]

 

En fin de compte, nous risquons de tomber dans une stagnation séculaire sous l’effet combiné d’un secteur public de plus en plus timoré (et parfois sous l’emprise d’une politique d’austérité) et d’un secteur privé de plus en plus financiarisé. Mais c’est à nous qu’il revient de choisir, et nous pouvons encore faire machine arrière.

 

Ce texte est un extrait du livre Public contre privé. Plaidoyer pour un État entrepreneur, de Mariana Mazzucato, à paraître le 22 janvier aux éditions Fayard. Il a été traduit par Christophe Beslon

Mémoire vive

Après La Part inventée et La Part rêvée (Seuil, 2017 et 2019), Rodrigo Fresán clôt son cycle romanesque avec « La part remémorée ». Commencée il y a plus de dix ans, la trilogie s’apparente à une réflexion sur la création littéraire : « Le premier volume explorait ce qui se passe dans la tête d’un écrivain, le second traitait de ses rêves, et ce dernier volet est centré sur la mémoire », résume le quotidien espagnol La Razón. L’imagination, le rêve et le souvenir constituent en effet « les trois ingré­dients d’une même ­recette », explique l’écrivain argen­tin établi à Barcelone dans une interview accordée au journal en ligne El Salto.

 

Dans ce troisième volet, un « excrivain » (un auteur qui ne parvient plus à écrire) passe son temps à lire, relire et se remémorer le passé. De digression en digression, Fresán en profite pour évoquer ses œuvres préférées, de sorte que sa série de récits fictifs forme une auto­biographie cryptée. Le narrateur se mue tantôt en exégète de Proust et de Nabokov, tantôt en commentateur exalté des morceaux des Kinks et de Pink Floyd. Résultat ? « La part remé­morée » produit l’effet d’« un torrent d’érudition et de pop culture » nourri par un « enthousiasme débordant », appré­cie le quotidien El Mundo.

L’école du crime

Après la chute du communisme en Pologne, « les polars ont été rejetés en bloc car ils rappelaient les romans de propagande à la gloire de la milice civique, la police de l’État totalitaire », explique dans Newsweek Polska l’écrivain et éditeur Irek Grin. À présent, le genre se porte bien, comme en témoigne le succès du jeune écrivain ­Wojciech ­Chmielarz – par ailleurs journaliste spécialiste du crime orga­nisé –, dont trois romans sont déjà traduits en français : Pyromane, La Ferme aux poupées et La ­Colombienne, parus aux éditions Agullo.

 

Rana (« Blessure ») se déroule dans une école privée de Varsovie passée entre les mains d’un couple autoritaire. Une réussite au-delà même du genre policier, selon l’hebdomadaire Polityka : « L’accent est mis sur la psychologie des personnages plutôt que sur les crimes eux-mêmes. Pour preuve, le premier cadavre n’apparaît que vers la page 100 ». Chmielarz « sait probablement tout de la famille moderne et saisit les causes de son effondrement », observe le quotidien Dziennik Zachodni, qui voit dans Rana le roman le plus noir de l’écrivain : « C’est une étude sur le mal, sa genèse, sa maturation, son explosion et ses conséquences. […] Le mal y est si omniprésent que le bien n’existe plus réellement. »

Médiocre et grandiose

Avec ce roman paru en Suède en 2014, trois ans avant sa mort, Torgny Lindgren n’a pas déçu son public. Klingsor répond aux « traits stylistiques et techniques narratives » dont use l’auteur depuis ses débuts : « ambivalence et ambiguïté, humour et grand sérieux », résumait alors le quotidien Svenska Dagbladet. L’histoire ? Des biographes sont en quête d’informations sur un peintre nommé Klingsor, dont on découvre le parcours au fil d’un récit qui, peu à peu, fait douter de ses qualités réelles, sans parler de son existence. Né dans la région septentrionale du Västerbotten, comme l’écrivain, il ne peint quasiment que des natures mortes, avec une obsession : une jatte et des herbes séchées. « Bien que Lindgren peigne lui aussi toujours le même motif, il est toujours imprévisible, ouvert et interprétable à souhait, plus grand que le récit lui-même », estime Göteborgs-Posten. Pour ce quotidien régional, Klingsor démontre en tout cas qu’« aucune des étiquettes associées à l’auteur – postmoderne, tenant du réalisme magique, écrivain du Västerbotten – ne se suffit à elle-même ». Et le tabloïd ­Aftonbladet de conclure : « Klingsor est médiocre et grandiose. Le roman le concernant est simplement grandiose. »