La Chine, Eldorado du livre français

En 1898 paraît pour la première fois en Chine la traduction d’une œuvre littéraire française. Il s’agit de La Dame aux camélias. Le ­roman d’Alexandre Dumas fils connaît un grand succès auprès du ­public chinois, même si le texte traduit ne correspond pas tout à fait à l’original. Car Lin Shu, le traducteur, ne connaît pas le français : il a restitué La Dame aux camélias d’après la lecture que lui en a faite un ami francophone.

 

L’initiative de Lin Shu ouvre la voie à toute une génération de traducteurs du français, le plus célèbre d’entre eux étant peut-être Fu Lei. Né en 1908 près de Shanghai, il étudie la littérature et l’histoire de l’art à Paris et œuvre pendant une trentaine d’années à introduire en Chine des auteurs français tels Balzac, Mérimée et Voltaire.

 

Fu Lei ne pouvait imaginer que, plusieurs décennies plus tard, la Chine deviendrait le premier partenaire à l’international des éditeurs français. Depuis 2013, le mandarin est la première langue de traduction des ­ouvrages français, toutes caté­gories confondues. En 2018, pas moins de 2 033 contrats de cession de droits ont été signés avec la Chine.

 

En novembre dernier s’est ­déroulé à Chengdu, capitale de la province du Sichuan, un événement très attendu des francophiles : la remise du prix Fu Lei. Créée en 2009 à l’initiative de l’ambassade de France en Chine, cette distinction récompense la meilleure traduction en man­darin d’une œuvre francophone. Dong Qiang, professeur de littérature française et président du comité d’organisation du prix, en souligne les trois objectifs : promouvoir le travail des traducteurs chinois, favoriser la diffusion des ouvrages francophones et élever le niveau du dialogue intellectuel entre la France et la Chine.

 

Parmi les centaines de livres tra­duits du français publiés cette année, dix finalistes étaient en lice pour le prix Fu Lei. Dans la catégorie Fiction, Jin Longge s’est vu récompensé pour sa traduction de l’ouvrage D’un château l’autre, de Louis-Ferdinand Céline, et, dans la catégorie ­Essai, Zhang Gen pour Subjectivité et ­vérité, de Michel Foucault. Le prix Jeune Pousse, destiné à ­encourager un jeune traducteur, est revenu à Kong Qian pour Nos richesses, de la romancière algérienne Kaouther Adimi.

 

En mettant à l’honneur des traductions de Foucault et de Céline, le palmarès 2019 reflète l’appétence des lecteurs chinois pour les valeurs sûres. En tête des romanciers français les plus lus en Chine figurent Honoré de Balzac et Victor Hugo, dont les œuvres complètes ont été traduites en mandarin. Alexis de Tocqueville fait partie des penseurs français favoris des Chinois et jouit d’un regain de popularité depuis que, en 2013, Wang Qishan, ancien maire de Pékin et membre du Comité permanent du bureau politique du Parti communiste, a recommandé aux cadres du Parti la lecture de L’Ancien ­Régime et la Révolution. Le choix du livre de Foucault reflète aussi, du côté des sciences humaines et ­sociales, un tropisme pour ce que les Chinois appellent « l’école française » (la « French Theory » des Américains) : Foucault, Derrida, Ricœur, Bourdieu. Curieusement, les philosophes français les plus en vogue en Chine semblent être ceux qui se sont fait un nom aux États-Unis. Étant donné le contrôle qu’exerce le gouvernement de Xi Jinping sur les publications, on pourrait s’étonner que l’auteur de Surveiller et punir n’inquiète pas la censure. Le traducteur lauréat Zhang Gen le commente à sa manière : « Je suis plutôt conservateur et ne partage pas les idées de Foucault, mais, si Foucault critique le pouvoir et s’oppose à toute forme d’autorité, ce faisant il se place lui-même en position d’autorité. »

 

La proclamation des résultats a eu lieu dans l’immense et très design librairie Fangsuo, partenaire de l’événement, en présence de Laurent Bili, ambassadeur de France en Chine, et de Mikaël Hautchamp, ministre conseiller de l’ambassade pour les affaires culturelles, éducatives et scientifiques.

Lire vite ou bien ?

Lire, cela prend du temps de cerveau disponible. La Recherche, par exemple :1 234 000  mots, cent trente heures au moins. Raison pour laquelle Anatole France soupirait à juste titre : « La vie est trop courte et Proust est trop long. » 1 À noter qu’Anatole France lisait sur ­papier ; en version numérique, pour des questions semble-t-il d’éclairage des caractères, il faudrait plutôt compter deux cents heures.

 

A-t-on trouvé un moyen d’accélérer la lecture, à cette époque où nos minutes sont si précieuses et la concurrence pour les occuper si rude ? Pas vraiment, hélas, même si ce n’est pas faute d’avoir essayé. En France, le pionnier semble avoir été le jésuite Radonvilliers, l’un des précepteurs des petits-enfants de Louis XV. Sa méthode : associer la forme d’un mot au symbole de son sens, en une sorte d’idéogramme à rebours. On ne sait quels résultats il obtint avec son élève Louis XVI, mais il ne le dégoûta en tout cas pas de la lecture, à ­laquelle l’infortuné roi consacrait ses nombreux loisirs (notamment aux ouvrages de géographie).

 

Plus tard, on se focalisera sur l’augmentation du champ visuel (apprentissage pénible et guère efficace) et sur la suppression de la « subvocalisation » (l’inutile prononciation mentale des mots qu’on lit). Dans les ­années 1950, l’Américaine Evelyn Wood popularisera une technique miri­fique, combinaison de stimulation de la vision périphérique et de maîtrise de la fâcheuse subvocalisation qui lui permettra de revendiquer une vitesse de lecture de 2 700 mots par minute, soit dix fois plus que le (bon) lecteur moyen. Mais le bénéfice gagné au déchiffrement est souvent reperdu à la compréhension, si l’on en croit Woody Allen : « J’ai suivi un cours de lecture rapide. J’ai pu lire Guerre et paix en vingt minutes. Ça se passe en Russie. »

 

Les nouvelles technologies offriraient-elles un remède contre le mal qu’elles contribuent à répandre, en nous incitant à rogner sur le temps dévolu à la lecture de livres ? Elles essaient. Par exemple en combinant exercices d’apprentissage en ligne et outils d’évaluation, comme Zap Reader, qui promet « d’apprendre à lire trois fois plus vite, de gagner du temps et de devenir plus productif ». Ou en accélérant l’apparition des mots à l’écran, au rythme de 300, 500, voire 1 000 par minute, technique plaisamment nommée RSVP 2. Ou bien en incitant notre œil à accrocher une lettre au milieu de chaque mot, positionnée, l’espace d’un instant, à l’emplacement optimal de l’écran – un effort comme l’ascèse : efficace, faut-il croire, mais si pénible…

 

D’ailleurs, les spécialistes n’ont pas l’air vraiment convaincus. « La lecture en diagonale peut faire gagner du temps, à condition que le but ne soit pas la compréhension d’un texte en profondeur », conclut une étude américaine 3. Peut-être la meilleure solution est-elle encore celle que suggérait Schopenhauer : vendre « en même temps que les livres le temps requis pour les lire ».

La lecture résiste

En moyenne, un Américain passe chaque année sur son smartphone vingt fois le temps qu’il lui faudrait pour lire les 7 volumes de La Recherche. C’est du moins ce qu’indique une étude citée par Leah Price dans What We Talk About When We Talk About Books. Cette universitaire spécialiste de l’histoire du livre fait voler en éclats un certain nombre d’idées reçues au sujet de l’art prétendument perdu de la lecture.

 

À l’heure où l’on déplore le déclin de notre capacité de concentration dû à la multiplication des écrans, elle souligne ainsi que la lecture attentive n’a tout bonnement jamais existé. « Si l’on considère généralement les lecteurs comme des personnes méthodiques et patientes, qui progressent laborieusement de la première à la dernière page, Price s’appuie sur une multitude d’exemples pour montrer qu’ils ont toujours “sauté des passages et lu en diagonale” », commente l’historienne et romancière britannique Daisy Hildyard dans The Times Literary Supplement.

 

Nos sociétés n’ont pas toujours vénéré la lecture, souligne d’ailleurs Price. Si certains aujourd’hui se lamentent sur le peu d’intérêt de la jeune génération pour les livres, elle rappelle qu’au XVIIe siècle les moralistes voyaient la lecture de romans d’un mauvais œil, craignant qu’elle nuise à la santé de l’âme et du corps.

Cancer : « Adieu mes seins, je vous aimais bien »

C’est la dernière fois que tu es seule avec tes vrais jumeaux. Tu te regardes nue dans la glace dans ton studio. Tu as 31 ans et jamais plus tu ne passeras une soirée avec les frérots.

 

Il y a un an et demi, ta sœur a senti une grosseur alors qu’elle regardait la télé après le dîner. Elle avait 36 ans. Elle a pris rendez-vous. La voilà qui t’appelle pour te dire que c’est un cancer du sein. Une semaine plus tard, elle apprend qu’elle est porteuse d’une mutation génétique qui se transmet dans la famille et qui augmente le risque d’avoir un cancer du sein et de l’ovaire. Elle te tannera pendant des mois pour que tu te fasses dépister toi aussi. Tu finis par t’y résoudre et, quand la mauvaise nouvelle tombe, tu dois prendre une ­décision : te faire enlever les nichons à titre préventif ou les conserver et ­advienne que pourra.

 

Depuis ce coup de téléphone, tu as peur de les toucher. Tu as peur de ce que tes petites beautés pourraient receler de moche. Un jour que tu tentes de surmonter ta peur, tu sens une grosseur et tu te précipites chez ta médecin, qui te palpe les seins et assure ne rien déceler. Tu commences à te demander si tu ne perds pas un peu la boule depuis que tu sais que tu es porteuse de cette mutation génétique.

 

Tu décides de te les faire enlever.

 

Voilà comment tu en es arrivée à cet instant. Voilà pourquoi tu prends le bout de tes seins entre ton pouce et ton index et les presses en te disant : « Souviens-toi de ce que cela fait, souviens-toi de ce que cela fait. »

 

Tu recommences encore et encore. Tu te pinces les tétons plus fort. Puis encore plus fort. Tu les tords dans tous les sens. Tu fixes ton regard dans le miroir. Tu fais cela dans l’espoir que cette sensation se gravera dans ta mémoire aussi nettement qu’une image.

 

Il y a manifestement pléthore de mots pour désigner les vrais trucs : melons, ­roploplos, lolos, nénés, frérots, devanture, bossoirs, œufs sur le plat, tétés, miches, obus, bazoulas, tchoutches, agréments, petits coussins de nuit, confidents, pommes d’amour, airbags, ballons, boîtes à lait, petites beautés, roberts, gougouttes, jumeaux, pastèques, roudoudous, ananas, les frères Karamazov, Laurel et Hardy, Athos et Porthos, Thelma et Louise, Starsky et Hutch, Tom et Jerry, flotteurs, boutons de rose, oranges, mandarines, pamplemousses, boules de pétanque, piqûres de moustique, garde-côtes, doudounes, globes, pelotes, arguments, olives, blagues à tabac, noix, berlingots, avant-scène, nichons, pare-chocs, boobs, seins…

 

Lors d’une mastectomie totale, on ­retire autant de tissu mammaire que possible. L’incision est pratiquée le long du pli sous le sein, de façon à créer un rabat de peau que le chirurgien peut soulever afin de prélever tout ce qu’il y a en dessous. C’est-à-dire de la clavicule au pli du sein, puis du sternum au ­muscle postérieur de l’aisselle. L’intervention dure de deux à cinq heures, mais on te dit que la tienne prendra six heures et demie. Quel que soit le temps que cela prend, les terminaisons nerveuses responsables des sensations sont sectionnées et ne jouent plus leur rôle, de même que les canaux galactophores qui rendent l’allaitement possible. Cette perte de sensibilité est aussi un effet secondaire courant dans les augmentations mammaires. Quand les magazines féminins font des articles sur les 10, 15 ou 25 choses à savoir avant de se faire refaire les seins, cette perte de sensibilité figure toujours en haut de la liste.

 

Le lendemain du soir où tu te pinçais les tétons devant le miroir, ta famille est arrivée et tu as fait un échange d’appar­tements avec une amie qui possède un deux-pièces, afin que ta mère puisse rester auprès de toi le temps que tu te ­rétablisses. Le matin suivant, vous êtes ­allées à l’hôpital en taxi puis avez ­attendu ­l’arrivée du chirurgien, après quoi tu as suivi l’infirmière dans une salle éclairée aux néons, tu t’es endormie et, à ton réveil, tu n’avais plus de glandes mammaires, et les mamelons que tu avais pincés l’avant-veille étaient sanguinolents, déchirés et suintants. Ta poitrine n’était même pas plate. Elle était concave. On t’avait posé sous la peau deux prothèses d’expansion tissulaire. Tu ne pouvais pas les voir mais tu les sentais : c’était comme si on avait placé des petites timbales à la base de ta clavicule. Ces expandeurs se comportent comme des ballons. Au cours des six mois suivants, ton chirurgien les a gonflés en y injectant progressivement du sérum physiologique. Peu à peu, le concave est devenu plat et, sur ce plat, deux bosses ont commencé à se former qui ressemblaient à des seins. Le but était de gonfler ta poitrine jusqu’à ce que la peau soit suffisamment distendue pour recevoir les implants que tu avais choisis parmi ceux qu’on te proposait.

 

Pendant des mois, tes amis n’ont eu qu’une question à la bouche : « Tu vas te les faire augmenter ? » Tout le monde te pose la question. Surtout tes amies filles. Tu hésites. Tu ne sais pas, tu n’arrives pas à te décider. Tes Tom et Jerry n’ont jamais pu prétendre au statut d’obus, de pare-chocs ou de pastèques. Ce n’était pas non plus des piqûres de moustique ou des noix. Ils étaient sans doute plus proches d’oranges ou de pamplemousses. Tes ­mamelons étaient plutôt grands, un peu disproportionnés, mais, dans l’ensemble, tu étais satisfaite. Surtout, c’étaient les tiens et ils te plaisaient bien.

 

Puisque tu peux les faire refaire, tes amies qui t’apprécient suffisamment pour être franches avec toi montent au créneau : elles disent ça pour ton bien, mais, du coup, tu réalises qu’elles s’apitoyaient depuis longtemps en secret sur ta taille de bonnet. « Ce n’est pas ce que tu avais de mieux, de toute façon, te disent tes amies. Tu auras la plus belle paire de nichons de la maison de retraite. Tu vas te les faire augmenter ? Bien sûr que tu vas te les faire augmenter. Ce serait dommage de ne pas en profiter ! »

 

 

Tu parles aussi de ne pas te faire ­reconstruire. Il y a des années, quand tu te mettais à imaginer ce que tu ­ferais si, tout en te disant que tu ne serais ­jamais dans ce cas, tu aimais te dire que tu ­serais de ces femmes qui rejettent l’idée des ­implants et revendiquent fièrement, telles des princesses guerrières, leurs ­cicatrices et leur torse difforme. Maintenant que tu es dans ce cas, tu ­remarques les pièges à clic qui apparaissent périodiquement sur ton fil Twitter : ils chantent les louanges des vaillantes soldates du cancer du sein et promettent une galerie de photos artis­tiques de survivantes qui ont dit non aux implants et regardent le monde droit dans les yeux en le mettant au défi de leur dire qu’elles ne sont pas belles.

 

Sur ces photos, les poitrines sont parfois telles quelles. D’autres fois, elles arborent des tatouages recherchés de fleurs d’églantier, de phénix ou de ­cerisiers en fleur. Les auteures de ces ­articles ne manquent jamais de s’extasier sur la valeur esthétique de ces tatouages et sur le courage moral et le rejet du ­patriarcat que suppose ce choix. Peut-être que tu surinterprètes, mais tu as l’impression que toutes les femmes à qui on a retiré les flotteurs sont placées sur un piédestal et que celles qui ont refusé les implants sont – miroir, miroir – les plus culottées, les plus badass 1, les plus émancipées de toutes.

 

Faut-il que tu sois ce genre de femme ? Honnêtement, tu n’en sais rien. Mais, si tu l’es, tu ne l’es pas vraiment. Les messages sont contradictoires.

 

Dr Susan Love’s Breast Book est, selon The New York Times, « la bible des femmes atteintes d’un cancer du sein ». Il aborde tous les sujets, du carcinome canalaire à la fibrose kystique, de la douleur mammaire à la mammographie et l’IRM, des facteurs de risque hormonaux à la consommation d’alcool, des gènes BRCA1 et BRCA2 au carcinome lobulaire in situ, de la façon d’interpréter les résultats de l’examen anatomopathologique à la façon d’en parler à ses enfants, de l’apparition d’un cancer pendant la grossesse à la mastectomie totale, des traitements expérimentaux à l’interaction des facteurs de risque génétiques et environnementaux. Pour ton 32e anniversaire, ta mère t’offre la 4e édition, publiée en 2005. C’est un volume de 620 pages.

 

Susan Love est factuelle et se veut objective. « La plupart des femmes tiennent pour acquis, écrit-elle, qu’elles doivent se montrer au monde extérieur avec leurs deux seins. » Mais, avant même d’évoquer les différents types de prothèses mammaires, elle dit qu’on peut envisager une troisième possibilité – ne pas en porter – et note que, pour certaines femmes, le refus des implants « fait partie de leurs convictions féministes ». Elle cite à titre d’exemple la photographe Matuschka et la série d’autoportraits qu’elle a réalisés après une mastectomie sans reconstruction et dont l’un a fait la couverture du New York Times Magazine en 1993. Dans la foulée, elle mentionne les femmes qui choisissent de « beaux » tatouages, pour « créer de la beauté là où était la ­beauté des seins ». « Avoir suffisamment de confiance en soi pour se sentir à l’aise sans seins témoigne d’un courage excep­tionnel, écrit la Dr Love, mais nous sommes pour la plupart des produits de notre culture et avons besoin de nous sentir esthétiquement acceptables pour le monde ­extérieur. »

 

 

Le hall d’accueil de la clinique de ton chirurgien est tout de verre, de marbre de Carrare et de cuir blanc. Des dames d’âge mûr qui respirent le fric avec leurs vêtements griffés et leurs chaussures ou leurs sacs à main de luxe sont assises à bonne distance les unes des autres dans des fauteuils Le Corbusier et feuillettent des magazines de mode et de design. La secrétaire ressemble à une pin-up avec ses cheveux de jais coupés au carré, son fond de teint albâtre, son rouge à lèvres rouge vif et son eye-liner spectaculaire surplombant un décolleté vertigineux. Tu remplis les formulaires que l’on te donne. Tu vises une place un peu à l’écart de ces femmes avec lesquelles tu n’as pas grand-chose en commun, quoique… Tu prends un magazine et tu le tiens ouvert sur tes genoux sans le lire parce que tu es trop occupée à observer la jungle dans laquelle tu t’es retrouvée catapultée, avec l’œil non pas d’une ethnologue mais d’une immigrée de fraîche date qui sera bientôt naturalisée. Tu scrutes tes nouvelles compatriotes. Ta mère est assise en face de toi. Elle te lance un regard qui signifie « sois aimable ». Tu n’es pas d’humeur à te faire des amies.

 

Une infirmière pousse une porte vitrée et appelle ton nom. Elle te repère et dit : « Venez. Le docteur sera à vous tout de suite. »

 

Comme tu es issue d’une longue et fière lignée de femmes qui ont une opinion sur tout, ta capacité de jugement est sans doute innée, mais ton avis à propos des implants mammaires ­relève proba­blement de l’acquis. Tu en as ­entendu parler pour la première fois à la table ­familiale dans les années 1980, au ­moment où la pratique commençait à se répandre. Tu devais avoir 7 ou 8 ans. Tu ne te rappelles pas qui a mis le ­sujet sur le tapis ni pour quelle raison. En ­revanche, tu n’as pas ­oublié les sarcasmes de ta mère et sa moue de dégoût à l’idée que l’on puisse se faire augmenter artificiellement les seins. Le message qu’elle vous a transmis, à toi et à ta sœur, est sans ambiguïté : jamais il ne viendrait à l’idée de femmes comme nous de faire quelque chose d’aussi ­mauvais goût.

 

Pendant la Seconde Guerre mondiale, des prostituées japonaises se mettent à s’injecter du silicone industriel dans les seins afin de séduire les GI américains, réputés aimer les grosses poitrines. Deux décennies plus tard, de l’autre côté du Pacifique, des implants mammaires sont testés pour la première fois sur la chienne Esmerelda. Puis les chirurgiens passent aux seins de femme. Nous sommes en 1962. Timmie Jean Lindsey, une Texane de 29 ans, divorcée et mère de six enfants, prend rendez-vous pour se faire retirer les tatouages de rose qu’elle a sur la poitrine. Elle sort de l’hôpital avec des seins refaits et entre par la même occasion dans l’histoire. « Dans la rue, les hommes me sifflaient. […] Je me sentais fière […] parce que je pensais que je ne trouverais jamais à me remarier », se ­souvient-elle aujourd’hui.

 

Tu connais l’histoire des premiers implants parce que tu as essayé d’écouter une série de podcasts primés sur l’histoire des seins réalisés par une journaliste scientifique qui affirme posséder une paire de bonnets B naturels et avoir été « vraiment émerveillée » par ses seins lorsqu’elle allai­tait ses deux enfants car « vous allez me dire quelle autre partie du corps a la ­faculté de transformer le sang en lait ».

 

La série commence par « le moment où les seins sont devenus quelque chose de nouveau, quelque chose de plastique ». C’est elle qui souligne. Sur ce, elle ­entraîne ses auditeurs dans un zoo ­humain à la découverte de phénomènes de foire. Le premier d’entre eux est Timmie Jean, qui a aujourd’hui 86 ans et envisage de ­léguer ses implants à la science. Après avoir présenté le personnage de Timmie Jean avec son fort accent du Sud, la journaliste peut lancer sa première question : « Pourquoi Timmie Jean, une ménagère de Highlands, au Texas, a-t-elle accepté de devenir la patiente zéro ? Pourquoi une femme choisit-elle de se faire ouvrir la poitrine pour la remplir de quelque chose qui ressemble à de la pâte à modeler, surtout quand cela peut entraîner de graves complications ? »

 

Puis elle vous apprend aussitôt que la fille, la petite-fille et l’arrière-petite-fille de Timmie Jean ont elles aussi des implants mammaires. Ceux de la petite-fille sont consécutifs à une mastectomie, ceux des trois autres sont des augmentations. La journaliste retrouve les quatre géné­rations de femmes pour un déjeuner à Houston et a ce commentaire : « Et me voilà à manger une salade en compagnie de huit seins en plastique. »

 

Tu comprends mieux en quoi consiste cette affaire d’implants lorsque, à 13 ans, tu regardes le film Singles, qui met en scène une bande de vingtenaires de ­Seattle au début des années 1990, à la grande époque du grunge. L’un des personnages principaux est une serveuse à la poitrine plate, interprétée par Bridget Fonda, qui affectionne les Doc Martens et les chapeaux d’homme. Elle entretient une relation chaotique avec un musicien un peu bourrin, joué par Matt Dillon, qui aime se défoncer avec ses amis devant des documentaires sur la vie sexuelle des abeilles. L’appartement du bourrin est tapissé de photos de femmes à gros ­nichons. Cela donne des complexes à Bridget Fonda. Elle aimerait que Matt Dillon tombe amoureux d’elle, mais comment cela peut-il se produire puisqu’elle n’a pas de gros nénés ? Elle va donc consulter un chirurgien plasticien inter­prété par le tout doux Bill Pullman. Le chirurgien est maladroit et trébuche sur les mots. Il en pince manifestement pour la serveuse et la trouve belle telle qu’elle est. Chaque fois qu’elle appuie sur le bouton du modèle informatique pour gonfler ses seins jusqu’à la taille de ceux des bimbos qui plaisent à Matt Dillon, Bill Pullman appuie sur le bouton qui les dégonfle. C’est un type bien. Il lui montre que Matt Dillon est un imbécile, même si – attention, spoiler! – il se laisse convaincre à la fin et recouvre son lit de pétales de rose.

 

En 2014, le blog de datajournalisme FiveThirtyEight estimait que quelque 4 % des femmes aux États-Unis avaient des implants mammaires, soit une Américaine sur vingt-six. Cela fait 6 280 000 femmes. La journaliste explique qu’elle est parvenue à ce pourcentage en compilant le nombre d’augmentations mammaires réa­lisées chaque année depuis 1997 selon la Société américaine de chirurgie plastique esthétique. Ces chiffres n’intègrent toutefois pas les femmes qui ont subi une reconstruction à la suite d’une mastectomie. Tu ne comprends pas pourquoi, si la journaliste prétend comptabiliser les implants mammaires, elle ne prend pas en compte ceux qui ont été posés à la suite de mastectomies. Quand on mange une salade avec huit seins en plastique, on mange une salade avec huit seins en plastique. Point barre.

 

Ton chirurgien plasticien n’a ni le doux visage ni le regard bienveillant de Bill Pullman, et il ne t’incite pas à rester telle que tu es. Dans son cabinet, il te fait te mettre torse nu et marcher jusqu’à une cloison sur laquelle est ­tendu un grand écran blanc. Il te place au centre de l’écran et empoigne son appareil ­photo numérique. Il prend des photos de toi de face, du côté droit, du côté gauche. Ta mère assiste à la consultation en tant que deuxième paire d’oreilles. Une fois la séance photo terminée, le chirurgien-qui-n’est-pas-Bill-Pullman vous fait asseoir toutes les deux et glisse sur son tabouret à roulettes jusqu’à des tiroirs d’où il sort quatre implants en silicone de tailles différentes. Il recommande le silicone. Les implants ressemblent à des méduses dont on aurait coupé les tentacules. Il les dispose devant toi sur la table d’examen et commence : « Vous avez deux ou trois solu… » Ta mère t’agrippe le bras comme si c’était une barre du métro et l’interrompt : « Elle veut être refaite à l’identique ! » dit-elle d’un ton sec, insinuant qu’une augmentation est inenvisageable.

 

« Maman, s’il te plaît. » Tu fais un geste de la main pour lui signifier de se taire. Tu prends sa main et tu l’écartes de ton corps. Tu te tournes vers l’homme que tu appelleras bientôt familièrement « mon chirurgien plasticien », comme si tu étais une habituée des cliniques de chirurgie esthétique. « Alors vous me proposez quoi comme solutions ? » demandes-tu.

 

Des années plus tard, tu aborderas avec des étudiantes âgées de 18 à 22 ans le célèbre article de Nora Ephron, « A Few Words about Breasts » 2, dans lequel elle avoue être complexée par ses petits seins. Vers la fin, elle écrit : « Je suis assez mûre à présent pour comprendre que mes sentiments ont très peu à voir avec la réalité de ma silhouette, mais je n’en suis pas moins obsédée par les seins. Je n’y peux rien. J’ai grandi dans les abominables années 1950, où les rôles dévolus à chaque sexe étaient très figés et stéréotypés, où il fallait que les hommes soient des hommes et s’habillent comme des hommes et que les femmes soient des femmes et s’habillent comme des femmes, et où on ne supportait pas l’androgynie. Et je ne peux m’en défaire, je ne peux me défaire de ce sentiment de ne pas être à la hauteur. Eh bien, ce temps est révolu, n’est-ce pas ? Tous ces exemples exagérés de vénération des seins ont disparu, n’est-ce pas ? Ces femmes étaient des tarées, n’est-ce pas ? »

 

À ce stade, tu vas sur tes 35 ans et tu commences à ressentir de façon aiguë les différences de génération. Tu ne sais plus très bien quelles références culturelles tu as en commun ou pas avec les jeunes femmes assises en cercle autour de toi dans la salle de TD. Alors tu leur poses la question : ce temps est-il vraiment révolu ? Tous ces exemples exagérés de vénération des seins ont-ils disparu ? Considèrent-elles ces femmes comme des tarées ? Ce que dit Ephron à propos des seins reste-t-il valable pour elles, un groupe de femmes aussi éloignées de la génération d’Ephron que tu l’es de celle de ta grand-mère ?

 

Il se trouve que les jeunes femmes de ce cours ont des poitrines particulièrement opulentes, comme elles le constatent elles-mêmes, et elles comprennent la détresse d’Ephron mais pensent en même temps qu’elle avait tout faux, que ce sont les femmes à gros seins qui sont les vraies victimes. Tu auras une discussion animée à propos des seins avec ces étudiantes pendant quasiment toute l’heure et demie de cours. Elles te diront qu’elles ne se sentiraient pas à l’aise de dire ce qu’elles disent en présence d’hommes, et il apparaîtra à quel point, en matière de seins, les choses changent tout en restant implacablement, résolument les mêmes.

 

Avant, pendant et après toute cette épreuve avec tes roploplos, il t’est aussi arrivé de parler de seins avec des hommes. Des hommes qui sont tes amis, des hommes avec qui tu as sympathisé et, parfois, des hommes que tu connais à peine. Les seins surgissent de temps en temps naturellement dans la conversation au même titre que les chiens ou les destinations de voyage rêvées. Parce que tu fréquentes globalement des gens de ton espèce, les hommes avec qui tu parles se considèrent progressistes, féministes et ouverts d’esprit. Lorsque, dans la période de ta vie dite « avant », vous en veniez à parler de seins, ces hommes te disaient parfois spontanément qu’ils ne sortiraient jamais avec une femme avec des faux seins parce que les faux seins, c’est bizarre. Tu ne trouvais rien à redire à cela. Lorsque ces conversations ont lieu dans la période de ta vie dite « après », tu n’es plus du tout du même avis. Tu trouves que ces hommes sont des salauds et tu te demandes ce que cela a comme conséquences pour toi. Il s’avère que, pendant quelques années, ta vie sentimentale sera le désert de Gobi. Tu as du mal à savoir quel état d’esprit te dérange le plus : celui des hommes ou celui des femmes.

 

 

Timmie Jean ne supporte pas qu’on lui touche les seins. Cela n’enchante pas non plus sa fille, sa petite-fille et son arrière-petite-fille qu’on touche les leurs, qui ont perdu une partie de leur sensibilité. Lorsque la présentatrice du podcast que tu n’aimes pas parle à un chirurgien plasticien de cette perte de sensibilité, elle attaque la conversation en pointant ce paradoxe : « Vous prenez cet organe qui est naturellement très sexy et, pour qu’il ait l’air plus sexy encore, vous lui enlevez toute sensibilité et vous le rendez inerte, ce qui n’est pas du tout sexy. » Le chirurgien répond : « Eh bien, elles sont plus séduisantes en robe de soirée et en maillot de bain, mais au lit elles souffrent, et pas qu’au lit d’ailleurs. »

 

Un an et demi après t’être fait enlever et remplacer tes nénés d’origine, tu fais de longues journées de travail à Philadelphie. Un matin que tu es arrivée de bonne heure pour avoir le temps de lire les infos en buvant ton café, la nouvelle se répand sur Twitter qu’Angelina Jolie a écrit une tribune dans The New York Times sur sa mastectomie préventive. Tu cliques immédiatement sur l’un des innombrables liens renvoyant vers son témoignage.

 

Il est intitulé « Mon choix médical » 3. Jolie s’exprime sur un ton mesuré, clair, didactique, décomplexé. Elle parle de son « gène défectueux », qui est aussi ton gène défectueux, et de sa mère, qui est morte prématurément pour cette raison. Elle parle de ses risques de développer des cancers du sein et de l’ovaire, qui sont identiques aux tiens. Elle décrit le processus de façon simple et exhaustive à la fois, en énumérant l’ablation de la glande mammaire, les prothèses provisoires, les drains, les expandeurs, la reconstruction, les implants et son impression de jouer dans un film de science-fiction. Elle dit qu’elle a décidé d’écrire pour sensibiliser l’opinion, pour aider d’autres femmes à se sentir moins seules. Elle raconte à quel point elle est heureuse de pouvoir dire à ses enfants qu’ils n’ont pas à craindre de la perdre à cause d’un cancer du sein. Elle donne le nombre de personnes qui meurent chaque année dans le monde d’un cancer du sein (458 000) et le prix d’un test de dépistage génétique aux États-Unis (plus de 3 000 dollars), qu’elle trouve prohibitif pour beaucoup de femmes qui n’ont pas la chance d’avoir ses moyens.

 

Arrivée au dernier paragraphe, tu es en pleurs. Cela fait un an et demi que tu vis avec tes nouveaux voisins et il t’est souvent arrivé de te sentir comme une bête curieuse. Quand tu essayais d’expliquer, les gens avaient l’air un peu perdu. Ils n’avaient jamais entendu parler de ce gène et ne comprenaient pas qu’on prenne des mesures aussi drastiques pour en ­déjouer les risques. Du jour au lendemain, tout change. Désormais, il te suffira de dire « j’ai fait comme Angelina Jolie » et les gens comprendront immédiatement. Partout dans le monde, des femmes se précipiteront pour se faire dépister. Tes médecins parleront à ce propos d’« effet Angelina Jolie ».

 

Mais ce n’est pas la seule chose qu’elle t’apporte en quatre feuillets, car elle écrit aussi ceci : « Sur le plan personnel, je ne me sens pas moins femme. Je me sens forte d’avoir fait un choix qui ne diminue en rien ma féminité. » Et cela émane d’une des plus belles femmes du monde. Tu commences à te demander si sa certitude pourrait devenir la tienne aussi. Bien entendu, elle enchaîne avec un para­graphe qui commence ainsi : « J’ai de la chance d’avoir un compagnon, Brad Pitt, qui m’aime et me soutient… » Plus tard ce même jour, une copine t’envoie un texto : « Si seulement nous avions toutes un Brad Pitt qui nous aime et nous soutient », et tu éclates de rire. Et tu aimeras Angelina Jolie pour le reste de ses jours et des tiens.

 

Si la langue se plaît à nommer et à renommer les seins, aucun des surnoms existants ne parvient à rendre la nature des faux. Tu te demandes quels euphémismes pourraient marcher, et tu mets à dresser une liste de candidats possibles : frankensteins juniors, cavaliers sans tête, seins de glace, paire de rechange, deuxième service, boulets de démolition, ballons d’essai, cicaplasts, invités mystère, silicon valleys, pièces rapportées, corps étrangers, soldats inconnus, deuxièmes chances, beverly hills, pochettes-surprises, suppléants, châteaux gonflables, bouteilles en plastique…

 

Au nom du progrès linguistique et de l’invention langagière, tu es preneuse de toutes les propositions.

 

Le temps passe. C’est la seule façon de t’habituer à tes nouveaux amis. « S’habituer » est très relatif. Tu as toujours la sensation d’avoir des balles de golf sous la peau, et ta vision du monde a changé. Tu es obsédée à présent par les seins des femmes qui font de la course à pied et par les décolletés dans les pubs de bière. Le culte de la glande mammaire est omniprésent. Tu as perdu de la sensibilité à la surface de ta peau, mais tu as en conservé en dessous. C’est ainsi que tu ressens la pression persistante des implants sur tes muscles et que cela te démange comme jamais auparavant, mais, comme les déman­geaisons sont inaccessibles, tu ne peux pas te gratter. C’est exaspérant. Tu iras acheter des soutiens-gorge pour la première fois depuis la reconstruction et, alors que tu choisissais toujours des modèles utilitaires en coton, tu as ­envie à présent qu’ils soient en dentelle et ultra­féminins. Tu t’inscris à un club de gym où l’on ne t’oblige pas à prendre des cours collectifs, et tu fais attention à ne pas développer tes pectoraux. Tu as toujours dans ton portefeuille une carte qui indique la taille et le matériau de tes implants mammaires au cas où il t’arriverait quelque chose et que le Samu aurait besoin de savoir quels corps étrangers tu as en toi. Tu finiras par rencontrer un homme adorable qui n’a pas l’air de se soucier du fait que les faux seins sont ­bizarres les mecs, et il te faudra un certain temps pour le croire.

 

 

Cela te déconcerte de plus en plus que l’on fasse la distinction entre les faux seins d’augmentation et les faux seins de reconstruction. Après tout, si l’on dessine le diagramme de Venn de ces ensembles, les deux cercles se chevauchent énormément. Les raisons sont assurément les mêmes : vanité, critères de beauté, désir de se sentir bien dans sa peau. Les inconvénients aussi : perte de sensibi­lité, incapacité d’allaiter, épanchement, rupture. Mais surtout, dans les deux cas, il s’agit de plastique implanté dans le corps.

 

Tu fais plusieurs tentatives pour écrire à propos de tout cela, mais, à la première personne, cela ne fonctionne décidément pas. Ça a toujours l’air trop glauque. Ou rageur. Ou sentimental. Ou insipide. Cela manque de distance : la première personne a-t-elle des faux seins ? Ai-je des faux seins ? La réponse est oui. Oui, tu as des faux seins. Les deux filles de ta mère sont devenues des femmes à faux seins.

 

Tiens, on pourrait aussi les surnommer diagrammes de Venn.

 

À la fin de la première partie du ­podcast sur les seins qui a reçu un prix et que tu n’aimes pas, la visiteuse du zoo humain tente de se faire passer pour un phénomène de foire. Pour cela, elle doit se rendre elle-même chez un chirurgien plasticien. C’est cousu de fil blanc. Elle raconte à cet homme, qu’un magazine ­local a surnommé « le Michel-Ange de la chirurgie plastique », qu’elle a « beaucoup allaité ». Elle mérite une médaille. Il la laisse palper de vrais implants. Elle lui ­demande pourquoi les femmes ne portent pas de soutiens-gorge rembourrés au lieu de passer sur le billard.

 

Un jour, alors que tu as 37 ans, cela te saute tout à coup aux yeux : ta sœur a perdu ce que tu as perdu et perdras, mais d’un seul coup, du jour au lendemain, et plus jeune que tu l’es maintenant. Elle n’a pas eu le temps d’y penser. De mijoter dans son jus. Tu en as de la chance.

 

Voici ce qu’il en est à présent. ­Voici comment cela se termine. Il fait nuit ­dehors. Tu te prélasses au lit avec ton ­petit ami, le dos appuyé contre les oreillers appuyés contre le mur. C’est le ­début du printemps et il fait froid ­dehors, alors vous êtes blottis ensemble sous la ­couverture. La lumière jaune de la lampe sur ta table de chevet teinte l’air, les draps, vos visages, votre peau, et la fenêtre ­encadre ton reflet, si bien que, lorsque tu te tournes pour regarder dehors, tu vois le fil de ta vie se dérouler en temps réel. Ton chien est ­roulé en boule et ronfle dans son panier par terre. Tu es torse nu. Ton petit ami pose délicatement son index et son ­majeur sur ton ventre, juste au-dessus du nombril, comme des jambes coupées. Puis il fait remonter ses doigts au ralenti le long de ton torse, s’arrêtant tous les deux ou trois pas, comme s’il hésitait sur la direction à prendre, ce qui est le cas. Voilà pourquoi il demande son chemin.

­— Tu sens, là ?
— Oui.
— Et là, tu sens ?
— Oui.

À mesure qu’il approche de tes seins, ses doigts progressent plus lentement et sa question se fait plus fréquente.

— Tu sens, là ? Tu sens, là ? Tu sens, là ?
— Oui. Oui. Oui. Je crois. Je… crois.

Quelque part après tes cicatrices, tes terminaisons nerveuses meurent. La partie est terminée. Non. Il a atteint sa destination. Il n’y a plus qu’une chose à faire : rester assise en silence. Sonder ton corps à la recherche de souvenirs. Essayer de te rappeler ce que cela faisait.

 

— Cet article est paru dans le trimestriel britannique Granta le 20 août 2018. Il a été traduit par Isabelle Lauze.

Dirk Nowitzki, star du fadeaway

Rien d’étonnant à ce qu’une biographie de Dirk Nowitzki se vende très bien outre-Rhin : il est l’un des plus grands sportifs allemands des dernières décennies et sans nul doute le meilleur basketteur qu’ait jamais produit son pays. Ayant pris sa retraite en avril 2019, à plus de 40 ans, il peut s’enorgueillir d’une carrière en NBA (la ligue américaine de basket) sans équivalent pour un joueur européen.

 

À son actif, le prodige compte 21 saisons au sein des Mavericks de Dallas, 1 522 matchs disputés, 31 560 points marqués, plus de 250 millions de dollars empochés, un titre de meilleur joueur de l’année en 2006 (une première pour un Européen)…. Sans compter un championnat 2011 remporté en grande partie grâce à sa pugnacité, le Graal en somme. Selon son biographe Thomas Pletzinger, le joueur « a complètement bouleversé le jeu américain. Avec Nowitzki, le basket est devenu plus mobile, plus varié, moins attendu, plus subtil, plus raffiné. Ce sport s’est internationalisé, tourné vers le monde. »

 

Traditionnellement, les joueurs de très grande taille se contentaient d’attendre de récupérer le ballon sous le panier et de tirer à partir de là. Rien de tel avec Nowitzki, qui, du haut de ses 2,13 mètres, s’est révélé extrêmement polyvalent, bon dribbleur, très adroit dans ses tirs à mi-distance comme dans ses tirs à trois points (les plus éloignés du panier). « Le fadeaway sur une jambe était sa marque de fabrique, rappelle Moritz Behrendt dans un article du site de la radio ­Deutschlandfunk Kultur : un tir au panier effectué en sautant en arrière sur une seule jambe, répété mille fois, prévisible et pourtant impos­sible à arrêter. »

 

Lui-même ancien basketteur professionnel (mais dans le bien plus modeste championnat allemand), Thomas ­Pletzinger n’a pas produit une énième biographie de sportif célèbre mais, selon Behrends, « de la grande littérature sur le sport ». Un avis partagé par ­Tobias Rüther dans le Frankfurter Allgemeine ­Zeitung : « Pletzinger donne forme à son histoire. Il est précis, mais ce n’est pas une ­affaire de statistiques : il observe, ­raconte ce qu’il voit. »

 

De fait, le biographe a suivi Dirk Nowitzki pendant pas moins de sept ans. Son livre peut, certes, manquer de distance critique, mais ce qu’il perd en objectivité est racheté par une profondeur inhabituelle dans ce type d’ouvrage : il est question d’un grand sportif vieillissant, qui a atteint le sommet de son art et sait que sa jeunesse s’en va. « Pour Pletzinger, estime Rüther, le sport est tout simplement une des formes d’expression de la condition humaine ».

Population mondiale : implosion démographique en vue

L’explosion démographique toucherait-elle à sa fin ? La question a été posée dès 2007 lors du colloque « Population : de l’explosion à l’implosion ? », organisé par l’Unesco, avec les interventions de Boutros Boutros-Ghali, ancien secrétaire général des Nations unies, de Jeremy Rifkin, prospectiviste, de Hania Zlotnik, directrice de la Division de la population des Nations unies, et de votre serviteur. Cette manifestation avait été accueillie avec scepticisme, tant la croissance démographique sert de bouc émissaire aux maux de la planète. La situation est en train de changer au vu de l’évolution récente des populations du globe. Les prévisionnistes en prennent conscience, comme en témoignent les travaux de Wolfgang Lutz, du centre Wittgenstein d’études démographiques de Vienne 1, ou le récent livre de Darrell Bricker et John Ibbitson, intitulé de façon un peu provocatrice Empty Planet.

 

Le changement de point de vue s’accompagne d’un changement de présentation des données. Jusqu’ici, la courbe d’évolution de la population mondiale depuis 1950 et son prolongement jusqu’en 2050 illustraient le péril démographique. Bien que l’évolution ne soit plus exponentielle mais plutôt linéaire, au premier regard, on avait le sentiment que la croissance allait se poursuivre longtemps.

 

Il existe une autre représentation avec les mêmes chiffres de population, celle du taux de croissance annuel, c’est-à-dire du pourcentage dont la population mondiale s’accroît d’une année sur l’autre depuis 1950. Après un taux de croissance qui culmine à 2,1 % en 1975 (soit un doublement en trente-trois ans), la décrue commence assez régulièrement pour arriver à 1 % aujourd’hui. Si l’on prolonge la tendance, le taux de croissance devrait s’annuler vers 2065, et la population mondiale devrait donc commencer à diminuer. Répétons que ces deux représentations sont faites avec les mêmes données.

 

Laquelle des deux extrapolations est la plus crédible ? La première est obtenue à partir d’un mécanisme assez complexe, appelé « projection par composantes ». La Division de la population des Nations unies, qui la réalise, recourt à des hypothèses sur la fécondité, la mortalité et les migrations de chaque année future pour chaque pays, puis elle simule l’évolution de ces populations dans le cadre de ces hypothèses. La seconde extrapolation par les taux de croissance est bien plus simple, mais elle ne prend pas en compte les comportements démographiques de fécondité et de mortalité.

 

Les Nations unies élaborant des pro­jections démographiques de la même manière depuis 1963, on peut tester la qualité de ces dernières en les comparant aux effectifs observés depuis lors. Pour la population mondiale, le résultat est bon. Pour les populations de chaque pays, c’est une autre histoire. Par exemple, les Nations unies, qui en 1994 prédisaient 163 millions d’Iraniens pour 2050, n’en prévoient plus maintenant que 103 millions après être descendues à 94 millions en 2014. Même jeu de yoyo pour la France, où la projection pour 2050 était de 60 millions d’habitants en 1994, puis de 73 millions en 2014 et de 68 millions en 2019.

 

Jusqu’ici, la bonne prévision de la population mondiale résulte donc d’une compensation entre des prévisions inexactes pour de nombreux pays. Il est douteux que cet heureux résultat se maintienne, car les hypothèses sur la fécondité future de maints États paraissent irréalistes au vu des évolutions les plus récentes. Premièrement, les Nations unies prévoient une baisse assez lente de la fécondité en Afrique subsaharienne. Ainsi, le Niger, champion en ce domaine avec une moyenne de 7,3 enfants par femme actuellement, passerait en 2050 à 4 enfants par femme pour parvenir à 2,5 en 2100. Or des baisses beaucoup plus rapides (et imprévues) se sont produites au cours des dernières décennies. En Iran, la fécondité est tombée de 6,5 enfants par femme en 1985 à 1,9 en 2005, vingt ans plus tard (d’où l’erreur de prévision notée plus haut). Dans le même temps, en Afrique du Sud, la fécondité a été divisée par 2, passant de 5 enfants par femme à 2,6. Le cas du Niger est intéressant, car il appartient à la dernière zone de forte fécondité du monde, l’Afrique intertropicale, située entre le Sahara et le Zambèze. Cette région, qui est aujourd’hui à l’origine d’un quart de la croissance de la population mondiale, devrait, selon les Nations unies, en représenter les trois quarts en 2050. Mais les auteurs cités plus haut sont d’accord pour prévoir une baisse plus rapide de la fécondité dans cette région.

 

 

Deuxièmement, les Nations unies font une autre hypothèse contestable, pour ne pas dire bizarre : celle d’une remontée de la fécondité dans les pays où elle est très basse. Le record vers le bas en 2018 est atteint par la Corée du Sud, avec 0,98 enfant par femme, suivie de Singapour (1,14) puis de l’Europe du Sud et de l’Est, avec entre 1,3 et 1,5 enfant. Le baby-boom est systématiquement programmé par les Nations unies : chaque fois que la fécondité est inférieure à 1,3 enfant par femme, elle remonte en 2050 à 1,5 ou 1,6, que ce soit en Grèce, à Singapour, en Italie, au Portugal, en Corée du Sud, en Pologne, etc., puis s’achemine vers 1,7 ou 1,8 enfant en 2100.

 

De fait, une petite remontée de la natalité a été observée récemment dans quelques pays. En Pologne, le taux de fécondité est passé de 1,24 enfant par femme en 2004 à 1,41 en 2010. Même évolution en Hongrie : de 1,25 en 2011 à 1,39 en 2016. Cet épisode tient à un recul de l’âge à la maternité. Dans les anciens pays socialistes, l’âge moyen à la première maternité, qui était d’environ 23 ans, a reculé pour rejoindre celui qu’on observe dans les pays occidentaux, qui s’établit autour de 28 ans. Durant cette transition, les naissances sont moins nombreuses puis reviennent à leur niveau habituel une fois l’âge à la maternité stabilisé. Le même phénomène, en plus violent, a été observé dans l’ex-Allemagne de l’Est, où la fécondité est descendue à 1 enfant par femme après la chute du Mur puis est remontée une dizaine d’années plus tard exactement au niveau observé en Allemagne de l’Ouest. Pendant cette transition, l’âge à la première maternité est passé de 24 à 28 ans.

 

Il est vraisemblable que la remontée de la fécondité observée en Algérie ait la même cause. L’âge au mariage des femmes est en effet passé de 19 à 29 ans entre 1970 et 2012, puis a baissé, entraînant à l’inverse un surcroît de natalité, donc une hausse du taux de fécondité. Ces effets mécaniques ne constituent pas un argument sérieux pour une hausse de la fécondité à long terme dans les pays où elle est la plus basse. La fécondité a d’ailleurs recommencé à baisser en Pologne depuis 2010 et en Hongrie depuis 2016.

 

La baisse de la fécondité est rapide dans les deux pays les plus peuplés du monde, la Chine et l’Inde. En Chine, l’abandon de la politique de l’enfant unique a occasionné une légère remontée de la fécondité en 2017, suivie en 2018 d’une baisse importante – 2 millions de naissances en moins, soit 12 %. En Inde, la fécondité est encore de 2,3 enfants par femme, mais 23 de ses États et territoires (sur 36) sont déjà passés au-dessous de 2,1, et la baisse se poursuit depuis 1970. Le développement économique rapide de ces deux pays pourrait les mener à une fécondité encore plus basse plutôt qu’à un baby-boom ou à une stabilisation.

 

 

Autre cause vraisemblable de surestimation : les hypothèses d’évolution de la mortalité. La baisse de la mortalité se traduit par une diminution du nombre de décès, ce qui alimente la croissance démographique. On calcule par exemple que la hausse de l’espérance de vie en France entre 1945 et 2000 est responsable d’un quart de la croissance de la population sur cette période, soit 5 millions de personnes 2.

 

La mortalité a reculé encore davantage dans les pays en développement. Pour l’ensemble de l’Amérique latine, l’espérance de vie est passée de 51 ans en 1950 à 75 ans en 2015, pour l’Asie de 42 à 73 ans, pour l’Afrique de 37 à 62 ans. D’ici à 2050, les Nations unies prévoient que l’Afrique gagnera encore huit ans, l’Asie et l’Amérique latine cinq ans et les États-Unis six. Or, depuis cinq ans, la mortalité ne baisse plus dans ce pays et semble même devoir augmenter légèrement. Le même ralentissement se produit dans la plupart des pays développés. Les causes n’en sont pas parfaitement claires, mais on cite la progression du nombre d’obèses, la montée des inégalités et la dégradation de l’environnement. Prévoir une augmentation de l’espérance de vie de cinq ans d’ici à 2050 signifie prévoir le retournement complet de ces trois tendances. Les Nations unies en font le pari optimiste, et même audacieux car cinq années de vie en plus d’ici à 2030 équivalent à deux mois gagnés chaque année. Dans le cas contraire, la population mondiale croîtrait moins vite que prévu.

 

Pourquoi les hypothèses des Nations unies vont-elles toutes dans le sens d’un accroissement de la population mondiale ? S’agit-il, selon la formule d’Alfred Sauvy, de « prévoir pour ne pas voir » ? Ce serait une explication trop simple et de type complotiste. Il faut plutôt chercher la réponse dans la nature même de cette organisation internationale. Elle a été créée pour assurer la paix dans le monde. Elle y parviendra d’autant mieux que les inégalités régionales et locales diminueront. À terme – c’est-à-dire en 2100, horizon ultime des projections –, l’équilibre devrait régner entre tous les pays parvenus à un niveau voisin de développement. C’est ce paysage assez idyllique que décrivent les projections. En 2100, à une exception près, la fécondité de tous les pays serait comprise entre 1,7 et 2,3 enfants par femme alors qu’elle s’étage actuellement de 1 à 7,3. L’espérance de vie se concentrerait entre 68 et 93 ans alors qu’aujourd’hui elle varie encore de 52 à 84 ans.

 

Autre exemple d’irénisme : les hypothèses de migration retenues par les Nations unies. Les soldes migratoires de tous les pays, qu’ils soient positifs ou négatifs, diminueraient lentement en valeur absolue jusqu’en 2050, puis tendraient vers zéro en 2100. Cela ne veut pas dire que les migrations disparaîtraient mais qu’elles seraient de plus en plus équilibrées pour chaque pays sans exception, autre preuve de l’égalisation de leur condition.

 

La politique mondiale intervient à un autre niveau dans les projections de la Division de la population de l’ONU. Ses travaux sont en effet contrôlés par la Commission de la population et du développement, où de nombreux pays sont représentés. Il faut donc éviter de prévoir une accentuation des contrastes démographiques. Ainsi, au moment où la rivalité entre la Chine et les États-Unis s’accroît, il ne faut pas que la disproportion entre les deux augmente trop. Un ingénieux mécanisme a été mis au point : l’ajout de deux projections supplémentaires, l’une dite haute, l’autre basse, selon l’évolution plus ou moins rapide de la fécondité dans l’ensemble des pays. Par exemple, à l’exception de Singapour, la fécondité est partout supérieure à 2,1 enfants par femme en 2100 dans la projection haute.

 

Évidemment, l’écart entre la projection haute et la projection basse se creuse au cours du temps jusqu’à passer du simple au double, avec 15,6 milliards d’humains dans l’hypothèse haute et 7,3 dans l’hypothèse basse en 2100. Les écarts sont du même ordre pour chaque pays, en particulier pour la Chine et les États-Unis, si bien que l’hypothèse basse de la Chine, avec 684 millions d’habitants, arrive au même niveau que l’hypothèse haute des États-Unis, à 600 millions. Au lieu de consacrer une domination démographique inéluctable de la Chine, qui, dans la projection moyenne, dépasserait encore le milliard d’habitants en 2100 alors que les États Unis en seraient à 433 millions, les deux projections extrêmes ouvrent la possibilité d’une égalisation des deux populations.

 

 

Bien qu’aucune des organisations internationales (OMS, BIT, Banque mondiale, Unesco, etc.) qui utilisent les projections des Nations unies ne tienne compte de la fourchette ouverte par les projections haute et basse, ces dernières ont le mérite d’introduire une incertitude grandissant avec le temps sur l’état futur de la population mondiale. La prospective à long terme en matière de population n’a aucune raison d’être plus sûre que celle qui a trait à l’économie ou à la politique. Illustrons ce point par la liste des pays africains et asiatiques où la fécondité est la plus élevée. En Afrique, on trouve, par ordre décroissant, le Niger, la Somalie, le Mali et la République démocratique du Congo, et en Asie, l’Afghanistan, l’Irak, le Yémen et la Palestine, soit la plupart des pays en proie à de graves troubles. Autrefois, on aurait attribué leurs guerres civiles à leur surpopulation, mais ces huit pays ne sont pas les plus densément peuplés, loin de là. Il faut renverser la causalité : ce sont les troubles civils qui entretiennent une fécondité élevée, en rendant difficile l’accès aux contraceptifs, en empêchant les filles d’être scolarisées comme le font Boko Haram et les talibans et, plus généralement, en accentuant le pouvoir des hommes. Les guerres civiles n’étant pas prévisibles, l’évolution de la fécondité en devient aussi incertaine. Nous avons commencé par une opposition entre explosion et implosion. Si la seconde paraît probable, le chemin qui y mène risque d’être plus accidenté que les lisses projections des Nations unies ne le prévoient.

 

 

 — Ce texte a été écrit pour Books.

L’étonnant Dr Pozzi

Quand Julian Barnes a découvert le portrait du Dr Samuel Pozzi peint en 1881 par John Singer Sargent, il a été surpris de n’avoir jamais rien lu sur ce personnage aux mains délicates et à la magnifique robe de chambre rouge. Ce chirurgien français (1846-1918), pionnier de la gynécologie et ami du Tout-Paris, est ainsi devenu le héros de son nouveau livre.

 

C’est à lui que l’on doit, en 1911, la première chaire de gynécologie à la faculté de médecine de Paris. À une époque où les médecins soignent les troubles nerveux de leurs patientes en leur retirant les ovaires, Pozzi, lui, plaide pour que la chirurgie ne soit utilisée qu’en dernier ressort. Et il travaille essentiellement dans des hôpitaux publics.

 

« Pozzi est un excellent sujet parce qu’il est à la fois limpide et énigmatique et que, même s’il est évoqué dans de nombreux Mémoires, correspondances et articles de presse de l’époque, son personnage reste suffisamment inaccessible pour que Barnes puisse prendre plaisir à l’imaginer », souligne son confrère Patrick McGuinness dans la Literary Review.

Mariticide

« Selon Arthur (statistiques au poing), il y aurait aux États-Unis presque autant de mariticides que de féminicides. Encore un petit ­effort et le quota sera irréprochable. C’était sa façon d’exalter la démocratie américaine. ». D. P.

 

Le mot mariticide désigne dans le common law anglo-saxon le meurtre d’un homme par son épouse. C’est donc l’antonyme de notre « féminicide ». Mariticide, comme son équivalent français « maricide », vient du latin maritus (« mari »). D’après les statistiques américaines, on dénombre trois maricides pour quatre féminicides (ou uxoricides, plus exactement).

 

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant:

Existe-t-il dans une langue un mot pour désigner les feuilles qui jonchent le sol en automne ?

 

Écrivez à

Le pire et le meilleur des journaux

« Une presse critique, indépendante et d’investigation est la pierre angulaire de toute démocratie », déclarait Nelson Mandela en février 1994, deux mois avant d’être élu président de l’Afrique du Sud. C’est bien dit et c’est toujours d’actualité. Peut-être aurait-il pu ajouter « réfléchie ». Cela pour faire mentir George Bernard Shaw, qui écrivait en 1932 : « Les journaux sont visiblement incapables de faire la différence entre un accident de bicyclette et le déclin d’une ­civilisation ».

 

Et, aujourd’hui, le mot « presse » doit bien sûr englober, outre la radio qui existait du temps de Shaw, la télévision et les médias en ligne. Dans un autre registre, le journaliste français Pascal Mourot disait : « Il y a deux catégories de journaux, ceux qui nous empêchent de penser et ceux qui nous aident à réfléchir. »

 

On trouve toutes ces considérations dans une anthologie intéressante et parfois amusante du Québecois Jean-Pierre Boyer, docteur en sciences de l’information 1. Il rassemble pas moins de « 12 923 citations pour aiguiser l’esprit critique ». Une mine, qui rejoint un peu notre propre livre, 500 faits & idées pour briller dans les salons – en plus politiquement correct.

 

Le livre comporte une entrée béni-oui-oui pour « socialisme », mais curieusement pas d’entrée pour « libéralisme », sujet non moins chargé d’histoire et plus actuel. Pour faire le lien entre libéralisme et journalisme, le cas d’école par excellence est le magazine britannique The Economist. L’historien américain ­Alexander Zevin s’en empare dans un livre à charge, Liberalism at Large, pour le plus grand bonheur de l’essayiste indien de gauche Pankaj Mishra, qui en rend compte dans un long article de The New
Yorker
– magazine lui aussi de gauche. Depuis sa création en 1843, The Economist s’est fait, selon lui, le chantre du laissez-faire (en français dans le texte), même quand les Irlandais mouraient de faim, mais aussi du colonialisme et du combat contre le droit de vote des femmes. Aussi, le titre jugeait l’intervention américaine au Vietnam insuffisamment musclée et a célébré le coup d’État de Pinochet au Chili. C’est exact, mais partiel et donc partial, surtout si l’on considère l’évolution récente du magazine. Comme le fait remarquer William ­Keegan, qui a dirigé pendant près de trente ans le service économique de l’hebdomadaire The Observer (de gauche), il ne faut pas oublier que le magazine a mené en son temps une croisade contre Berlusconi et, ces deux dernières années, contre le Brexit. Il a même fait amende honorable pour son excès de zèle en faveur du monétarisme. On pourrait ajouter que ce magazine, dont les États-Unis sont le principal marché (près de 1 million d’abonnés), n’a cessé de ridiculiser Donald Trump.

 

Et là vient une surprise, soulignée dans les colonnes de l’hebdomadaire en réponse au livre de Zevin : ses lecteurs ne sont pas ceux que l’on pense. Selon une enquête du Pew Research Center, 18 % seulement de ses lecteurs américains se disent plutôt conservateurs et 59 % plutôt de gauche. Autre surprise : la diffusion papier de The Economist a augmenté depuis l’avènement d’Internet. Andrew ­Gottlieb, qui a quitté l’hebdomadaire en 2006 pour écrire une histoire de la philosophie en plusieurs volumes, en souligne la raison principale : grâce notamment à ses 21 bureaux à l’étranger, l’hebdomadaire est sans doute le titre qui offre « le plus de faits au décimètre carré ».

 

Produit de l’élite universitaire britannique, le journal se fait une vertu de ne pas signer ses articles, ce qui élimine le biais narcissique qui affecte la plupart des journalistes. Contrairement aussi aux autres journaux, il s’oblige à donner son point de vue sur la plupart des sujets complexes, y compris politiques. De quoi agacer, mais la prise de risque mérite le respect. Si les partis pris sont nombreux, au moins ils sont clairs et argumentés. Plus qu’aucun autre média, The Economist aide à réfléchir sans empêcher de penser.

Éloge du plombier polonais

Ce livre est paru alors que leurs auteurs venaient de se voir décerner le prix Nobel d’économie. De quoi leur amener des lecteurs supplémentaires, espère Anup Sinha dans le quotidien indien The Telegraph. Abhijit V. Banerjee est d’origine indienne, ce qui lui a valu d’être autant fêté dans son pays que son épouse Esther Duflo en France. Leur colauréat, Michael Kremer, qui n’est qu’américain, a été relégué au second plan, tant les prix Nobel d’économie sont classiquement décernés à de « vieux mâles blancs », ironise Yánis Varoufákis dans The Guardian.

 

Tous trois ont été récom­pensés pour leurs travaux de terrain et, en particulier, l’application en économie des méthodes d’essais randomisés qui ont fait leurs preuves en médecine. Ils ont par exemple convaincu un praticien du microcrédit à Hyderabad de proposer ses services dans certains districts et pas dans d’autres, sélectionnés au hasard. La comparaison a permis de montrer l’intérêt mais aussi les limites du microcrédit. Banerjee et Duflo ont publié un livre pour exposer les résultats de leurs expériences 1.

 

Mais le propos ici est très différent. Les auteurs mettent à l’épreuve du réel plusieurs grandes questions économiques traitées dans les manuels. Sur le site d’information du Massachusetts Institute of Technology (MIT), où ils travaillent, ils posent ainsi la question suivante. La plupart des économistes sont favorables à l’immigration et à la libéralisation des échanges, qui favorisent la croissance. Telle est la doxa. Mais, tant en Europe qu’aux États-Unis, une bonne partie de l’opinion publique n’est pas de cet avis. Beaucoup pensent que l’immigration fait perdre des emplois et du pouvoir d’achat, et que le libre-échange tend à délocaliser l’industrie. Qui a raison ?

 

Sur le premier point, les économistes, sans nul doute. Les unes après les autres, les études montrent que l’immigration ne fait pas baisser les salaires et qu’elle favorise l’emploi féminin. Plusieurs « expériences naturelles » illustrent aussi le fait que les immigrés ne prennent pas les emplois des autochtones, reconnaît Varoufakis.

 

Mais concernant les échanges, la réalité donne souvent raison à l’opinion publique : « Les faits le montrent : les gens pensent intui­tivement que le libre-échange leur fait du tort, ce qui est vrai, tandis que les économistes pensent intui­tivement que tout le monde en bénéficie, ce qui est faux », résume Esther Duflo. Car, si le libre-échange stimule la croissance, il se traduit aussi par des disparitions d’emplois localisées. Et, contrairement à un autre pont aux ânes de la théorie, les ­travailleurs qui perdent leur emploi ne se déplacent pas naturellement là où ils pourraient en trouver un autre.

 

Les économistes ont tendance à sous-estimer la « viscosité » des comportements humains, relève Abhijit V. Barnejee. « La plupart des gens n’ont pas envie de se ­déraciner » et de changer de secteur, de lieu, de vie. Cela se traduit par un taux de migra­tion beaucoup plus faible qu’on ne l’imagine souvent, observe ­Esther Duflo. À peine 3 % des Grecs ont quitté leur pays au cours de la dernière décennie, pourtant ­cala­miteuse. « En France, le plombier polonais est dans toutes les têtes. Mais il vit principalement en ­Pologne ».

 

Autre préjugé courant chez les économistes : le commerce inter­national jouerait un rôle moteur dans la croissance. Mais, aux États-Unis, il ne représente guère que 2,5 % du PIB, pas plus qu’une bonne année de croissance. Cela rejoint l’un des points que les ­auteurs soulignent le plus : les économistes ne sont en réalité pas en mesure de déterminer ce qui fait qu’un pays va connaître ou non un fort taux de croissance. Ni même de l’expliquer après coup. Trop de facteurs entrent en ligne de compte. Conclusion ? « Ce que les économistes ont de plus utile à apporter, ce n’est pas tant leurs conclusions que le chemin qu’ils ont emprunté pour y parvenir. »