Disney : Donald Duck, l’impérialiste cynique

À Santiago du Chili, au début des années 1970, Ariel Dorfman était conseiller culturel du président Salvador Allende. Il y avait de la ferveur révolutionnaire dans l’air, et Dorfman, comme il l’écrit dans son autobiographie, ressentait « le vertige de ces quelques grands moments de l’existence où l’on sait que tout est possible » 1.

 

Il écrivait de tout, des poèmes, des rapports, des bandes dessinées pour enfants, des jingles radio­phoniques. Son œuvre la plus marquante de cette époque est un livre intitulé Para leer al Pato Donald. Comunicación de masas y colonialismo (« Comment lire Donald. Communication de masse et colonialisme »), signé avec le sociologue belge Armand Mattelart. Aux États-Unis, Disney était surtout connu pour ses films et ses parcs d’attractions, mais, à l’étranger, ses bandes dessinées étaient très lues. Au Chili, ­Donald était de loin le personnage de Disney le plus connu. Mais Dorfman et Mattelart soutenaient qu’il était un porte-parole de la réaction, destiné à calmer les ardeurs révolutionnaires, à encourager la passivité et à minimiser les méfaits du colonialisme. Quel exemple donnait-il, ce canard eunuque qui ne courait qu’après la gloire et la fortune, était indifférent au malheur de la classe ouvrière et acceptait son sort sans broncher ? « Lire Disney, affirmaient-ils, c’est avaler et digérer sa condition ­d’exploité. »

 

Para leer al Pato Donald paraît en 1971 et devient instantanément un best-seller au Chili. Mais, en 1973, Augusto Pinochet chasse Allende du pouvoir par un violent coup d’État militaire ; emblème d’une pensée tombée en disgrâce, le livre est interdit sous le nouveau régime. ­Donald et Mickey deviennent des hérauts de la contre-révolution. Un ­ministre affiche leurs visages sur les murs de son bureau, là où son prédécesseur avait placardé des slogans ­socialistes. Dorfman voit en ­direct à la télévision les soldats jeter son livre au bûcher ; les marsouins de la Marine en saisissent une dizaine de milliers d’exemplaires et les dispersent dans la baie de Valparaíso. Dans la rue, un automobiliste manque de le renverser au cri de « Viva el Pato Donald! » Des voisins en colère envahissent sa maison en l’accusant d’avoir ­attenté à leur innocence et brisent pas très innocemment ses vitres à coups de pierres. Dans les ­années 1950, la famille Dorfman avait fui les États-Unis, alors en plein maccarthysme, et trouvé refuge au Chili ; à présent, l’écrivain allait retourner aux États-Unis en tant qu’exilé chilien. Il ne remettrait plus les pieds dans le pays avant une vingtaine d’années.

 

Entre-temps, Para leer al Pato ­Donald a suscité de la curio­sité dans le monde. Il est traduit dans une dizaine de langues, dont ­l’anglais, et se vend à 500 000 exemplaires 2. Mais, aux États-Unis, les éditeurs redou­tent que Disney leur intente un procès – le studio est réputé attaquer promptement et souvent. En 1975, une petite maison d’édition accepte de publier un modeste tirage de quelque 4 000 exemplaires. Les livres sont imprimés au Royaume-Uni et expédiés aux États-Unis. Mais, à leur arrivée à New York, les douanes les confisquent au motif qu’il s’agit d’« exemplaires pirates » : les ­auteurs ont reproduit sans autorisation des vignettes de bandes dessinées Disney. Le service des douanes invite les avocats des deux parties à plaider leur cause. Disney fait valoir que les parents risquent de prendre le livre pour une publication maison et de mettre à leur insu de la propagande gauchiste entre les mains de leurs enfants. Les auteurs ­finissent par avoir gain de cause, mais les douanes, invoquant une obscure loi du XIXe siècle visant à freiner l’importation d’ouvrages contrefaits, ne laissent entrer que 1 500 exemplaires.

 

Personne n’a cherché à republier le livre aux États-Unis avant l’automne 2018. Cette nouvelle édition 3 offre aux Américains une occasion de ­découvrir, comme dit le traducteur, David Kunzle, « la main de fer dans le gant de ­Mickey ». Cela valait-il le coup d’attendre ? À en croire Dorfman, Mattelart et lui ont écrit Para leer al Pato Donald « en l’espace de dix jours fébriles à la plage », et ça se sent, pour le meilleur comme pour le pire. Le livre est empreint d’un humour insolent qui ajoute à son esprit polémique. Ses analyses les plus pénétrantes ont trait à la vie économique de Donald­ville, la métropole infernale où vivent Donald et ses ­neveux, Riri, Fifi et Loulou. Avec son brouillard de pollution et ses embouteillages, la cité est « un univers de terreur, toujours sur le point de s’effondrer, et, pour y survivre, il faut une philosophie de la rési­gnation », écrivent Dorfman et Mattelart. Donald est perpétuellement au chômage, mais les vices structurels du capitalisme ne sont pas en cause. C’est juste qu’il est un gros paresseux. « T’es viré, Donald, lui crie le boulanger qui l’emploie en lui flanquant un coup de pied au derrière. C’est la troisième fois que tu t’endors sur le pétrin ! » Donald enchaîne les petits boulots, participant, comme le disent les auteurs, à la « course effrénée à l’argent » qui fait de Donaldville une « immense ­vitrine de malheurs ».

 

Comme la vie urbaine c’est la barbe, Donald et ses neveux ne cessent de s’envoler vers des contrées exotiques comme l’Inca-­Blinca et l’Instablistan, où, nous dit la bande dessinée, il y a « toujours quelqu’un qui tire sur quelqu’un d’autre ». La guerre fait rage sans raison dans ces pays ; les autochtones sont des barbares naïfs. Heureusement, l’agitation sociale n’impressionne guère Donald, qui mate la rébellion et trouve des trésors partout où il va. Car le tiers-monde de Walt Disney regorge de trésors, souvent des objets anciens, enfouis depuis des millénaires et détachés du passé. Personne ne se soucie de la provenance du magot ; il n’a d’intérêt que parce qu’il a de la valeur. Généralement, il finit par tomber dans les griffes de Bal­thazar ­Picsou, l’oncle de ­Donald, qui adore se baigner dans ses pièces d’or.

 

Picsou est ce qui se rapproche le plus d’un père pour Donald. ­Donaldville n’est pas le bon endroit pour fonder une famille ; on y trouve des oncles et des ­neveux, des cousins et des fiancés, mais ­jamais de fils ou de mères. Au nom de la chasteté, Disney a complètement éliminé la filiation et, avec elle, les réalités de la biologie et de l’amour. « Le monde de Disney, écrivent Dorfman et ­Mattelart, est un orphelinat du XIXe siècle », où règnent la discipline et l’obéissance à l’autorité arbitraire de l’oncle. Toutes les relations sont fondées sur la transaction. Dans une histoire, Daisy, l’éternelle fiancée de Donald, est allée danser sans la permission de sa tante, qui, du coup, la raye de son testament.

 

Dorfman et Mattelart ne furent pas les premiers à sentir qu’il y avait quelque chose de pourri au royaume de Disney. Le philosophe Max Horkheimer dénonçait le mercantilisme de films où « les rayons de soleil supplient presque d’arborer le nom d’un savon ou d’un dentifrice ». Et le romancier James Agee avouait que le « sexy asexué » de Disney le mettait mal à l’aise. Walt Disney lui-même, en qui la Maison-Blanche voyait le « créateur d’un folklore américain », se drapait dans le manteau de l’innocence et disait de Mickey qu’il était « la jeunesse, la naïveté et la pureté ».

 

Mais il y a toujours eu des fissures dans la façade rassurante de Disney. En 1931, l’association Motion Picture Producers and Distributors of America, qui défendait les intérêts des studios hollywoodiens, censura un dessin animé de Disney dans lequel un pis de vache se balançait trop sensuellement. Et, durant la ­Seconde Guerre mondiale, Donald fut la vedette d’un court-métrage de propagande invitant le peuple américain à payer ses impôts pour contribuer à l’effort de guerre.

 

Aujourd’hui, le public sait bien que tout divertissement a une portée politique, mais l’idée était difficile à faire passer en 1971. « On part du principe que la poli­tique n’a pas sa place dans le divertissement, et encore moins quand il s’adresse aux enfants », écrivent Dorfman et Mattelart. Le studio d’animation Disney étant devenu un mastodonte avec des parcs d’attractions, une compagnie de croisières et des contenus diffusés dans le monde entier, l’accusation d’impérialisme culturel contenue dans Para leer al Pato Donald semble plus fondée que jamais.

 

Dans les éditions chiliennes des BD de Disney, Dorfman et Mattelart avaient décelé une orientation qui existe toujours : l’imposition, par une entre­prise en apparence inoffensive, d’un rêve américain qui ne veut rien savoir de la lutte des classes. Il y a une sorte de justice dans l’arrivée tardive de leur livre aux États-Unis, un renversement de la suprématie américaine. Le pays qui a inventé Donald est le dernier à découvrir son cynisme – et quel cynisme ! Dans l’une des histoires, le roi d’un pays ­déchiré par la guerre dit à Riri, Fifi et Loulou : « Vous nous avez aidés à arrêter la révolution. Ma gratitude sera éternelle. Comment puis-je vous payer en retour ? » Donald, qui observe ses neveux avec ­fierté, dit en aparté : « Pourvu qu’ils ­demandent beaucoup d’argent ! »

 

Cet article est paru dans The New Yorker le 3 juin 2019. Il a été traduit par Isabelle Lauze.

Amours d’hier

Éminente juriste spécialiste de l’Antiquité, Eva Cantarella a longtemps réservé son érudition aux publications universitaires. « Les amours des autres » – titre du livre dans sa version originale – fait enfin exception : l’auteure y met son talent narratif au service d’un texte destiné au grand public.

 

À travers 30 récits puisés dans les mythes, la littérature ou l’histoire, elle offre un aperçu des nombreux visages de l’amour chez les Grecs et les Romains de l’Antiquité – amour partagé ou trahi, incestueux, hétérosexuel ou homosexuel, conjugal ou adultère, béguin passager ou passion éternelle, eros, philia ou agapè – parfois très éloignés de notre conception moderne.

 

« Un tour d’horizon qui contribue à ridiculiser notre nostalgie pour des mondes lointains plus sauvages et misogynes que nous ne l’imaginons », note la philosophe Maria Bettetini dans le quotidien Il Sole 24 Ore. Dans Il Foglio, l’essayiste Davide D’Alessandro s’enthousiasme : « Alliant rigueur et style, forme et substance, Eva Cantarella ne raconte pas Médée et Jason, Ulysse et Pénélope comme s’il s’agissait de sujets embaumés à reléguer sur les plus hauts rayons de nos bibliothèques. Non, dans ses livres tout est vivant, tout est à la fois d’hier et d’aujourd’hui, antique et contemporain. »

À travers les yeux des musulmans

Si l’on voulait résumer en quelques mots les deux derniers millénaires de notre civilisation, cela donnerait à peu près ceci : un leader lance une religion ; puis la reli­gio­n devient un empire qui, après avoir survécu à l’assaut de barbares venus de l’Est, transforme le monde ; enfin, l’empire se ­désagrège…

 

Or, surprise : ce calque s’applique aussi à l’histoire de l’autre civilisation, la voisine, celle issue non pas de Jésus mais de Mahomet. La première s’est déployée le long des routes maritimes de la Méditerranée ; la seconde, le long des routes terrestres reliant l’Asie aux rives de cette même Méditerranée. Mais, sinon, tout concorde à peu près, avec un ­décalage de quelques siècles.

 

C’est cette histoire bis que retrace vigoureusement l’historien afghano-américain Tamim Ansary. Occident et Orient coexistent en effet avec des histoires distinctes mais parallèles, qui prennent toutes deux leur source lointaine dans la même région, quelque part entre le Tigre et l’Euphrate.

 

Mais, l’Occident étant plus puissant, c’est, résume l‘historienne de l’islam Gudrun Krämer dans la revue Qantara, la vision occidentale qui a prévalu. Un paradoxe, si l’on considère avec l’auteur que l’islam, contrairement aux religions qui l’ont précédé, s’est beaucoup plus soucié de sa propre histoire « mémorisée, réci­tée et conservée dès son commencement ».

 

Parcourant au galop mille quatre cents ans en 475 pages, ­Ansary signale au passage quelques ­sérieuses distorsions. Les croisades, par exemple : vues d’Europe, un bel élan mystico-­géopolitique ; vues d’Orient, une incompréhensible et sanguinaire gabegie, les chrétiens venant jusqu’en terre présumée sainte pour s’entre-tuer et s’entre-­piller. Cette incompréhension mutuelle, qui va bien au-delà de l’histoire mais commence par elle, découle des fondements mêmes des deux religions-civilisations. Tandis que l’islam s’est toujours pensé (ou fantasmé) comme une communauté, une oumma dont les historiens musulmans aiment souligner la cohésion et la force, leurs confrères de la chrétienté s’étendent inlassablement sur les conflits qui la divisent. Plus tard, l’évocation de ses prouesses technologiques et culturelles permettra à l’orgueilleux Occident de se consoler quelque peu – mais en occultant une offensante réalité : à leur arrivée en Europe, au premier millénaire, les musulmans considéraient que le continent était peuplé de paysans arriérés asservis par une autorité religieuse corrompue. Oui, mais n’est-ce pas cette même corruption qui a déclenché la Réforme, dont l’islam (qui, lui, n’était pas corrompu) a fait l’économie ? Or la Réforme et la déprise religieuse qui l’a suivie ont permis l’essor de la science et de l’industrie, donc du capitalisme occidental, tandis que pour sa part l’Empire ottoman stagnait avant de s’effondrer.

 

Les historiens musulmans vali­dent cette séquence, mais ils en dégagent une grande ­leçon : lorsqu’un système se croit tout-­puissant, et que, au lieu de croître, il se replie sur lui-même, il est condamné à dépérir. Une leçon à méditer du côté de Wash­ington et de Wall Street.

Pourquoi le monde entier regarde des séries turques

« Tout d’abord, promettez-moi de ne pas les appeler “feuilletons”, me sermonne la professeure Arzu Öztürkmen, qui enseigne l’histoire orale à l’université du Bosphore, à Istanbul. Nous sommes contre. » Les fictions que produit la télévision turque ne relèvent ni du feuilleton, ni de la tele­novela, ni de la série d’époque, mais du dizi (« série », en turc). Il s’agit, m’assure l’universitaire, d’un « genre à part, qui a ses propres codes en matière de narration, de bande originale et de décors ». Et qui fait fureur.

 

 

La Turquie est désormais le deuxième exportateur mondial de contenus télévisuels, derrière les États-Unis, et elle a conquis de vastes parts de marché en Russie, en Chine et en Corée du Sud. Mais aussi en Amérique latine : le Chili est aujourd’hui le premier pays importateur de séries turques en volume, tandis que le Mexique l’est en valeur, suivi de l’Argentine.

 

Les diziler (pluriel de dizi) sont des sagas interminables dont chaque épisode dure deux heures, voire plus, possède sa bande sonore et comporte jusqu’à une cinquantaine de personnages. Ils sont géné­ralement tournés en extérieurs dans le centre historique d’Istanbul, les scènes de studio étant limi­tées au strict nécessaire. Les scénarios abordent tous les sujets possibles et imaginables, du viol collectif aux intrigues de ­harem à la cour ottomane. « On est dans Dickens et les sœurs Brontë, m’explique Eset, une jeune scénariste et réalisatrice stambouliote qui a colla­boré à l’écriture du dizi sans doute le plus célèbre de tous, Muh­teşem Yüzyıl (“Le siècle magnifique”). Et, tous les ans, on réalise au moins deux versions de l’histoire de Cendrillon. Cendrillon est tantôt est une mère célibataire de 35 ans, tantôt une actrice de 22 ans sans le sou. » L’intrigue est le plus souvent bâtie pour satisfaire les attentes du public. « On a envie de voir le gentil épouser la gentille – mais, punaise, la vie est injuste et il y a plein de méchants qui leur mettent des bâtons dans les roues. »

 

Selon Izzet Pinto, le fondateur de Global Agency, qui se présente comme « le premier distributeur indépendant de contenus télévisuels dans le monde », la déferlante turque a commencé en 2006 avec Binbir Gece (« Mille et une nuits »). À l’époque, une autre série, Gümüş (« Argent »), faisait un tabac au Moyen-Orient, mais Binbir Gece est un succès planétaire. Partout où la série a été vendue, soit dans près de 80 pays, elle a pulvérisé les records d’audience.

 

Elle mettait en scène un Apollon aux yeux bleus, Halit Ergenç, qui incarnera par la suite le rôle principal dans « Le siècle magnifique ». Inspirée de la vie de Soliman le Magnifique, la série raconte l’histoire d’amour du dixième sultan ottoman avec l’une de ses concubines, Hürrem, qu’il finit par prendre pour épouse officielle – ce qui était à l’époque une entorse à la tradition. Hürrem, aussi connue sous le nom de Roxelane, aurait été une esclave orthodoxe originaire de l’actuelle Ukraine.

 

Lors de sa première diffusion en Turquie, en 2011, « Le siècle magnifique » rafle un tiers des parts d’audience. La presse étrangère en parle comme d’un « Sex and the City à l’ère ottomane » et le compare à la série culte Game of Thrones. Le succès est tel dans les pays arabes voisins que les touristes affluent à Istanbul. Le ministre turc de la Culture et du Tourisme décide même d’exonérer plusieurs pays arabes des droits de diffusion. Selon les estimations de Global Agency, même sans compter l’Amérique latine, « Le siècle magnifique » a été vu par plus de 500 millions de téléspectateurs dans le monde. C’est le premier dizi qu’a ­acheté le Japon. Depuis 2012, quelque 150 séries turques ont été vendues dans une centaine de pays, dont l’Algérie, le Maroc et la Bulgarie. Et c’est Muhteşem Yüzyıl qui a ouvert la voie.

 

Le succès international des séries turques est un signe parmi d’autres que de nouvelles formes de divertissement venues d’Orient – de Bollywood à la K-pop, la pop coréenne – sont en train d’entamer la domination américaine sur la culture populaire. L’acteur Halit Ergenç attribue notamment l’engouement pour les séries turques au fait que les séries américaines sont divertissantes mais n’arrivent pas à émouvoir le ­public. « Elles ne parlent pas de ces sentiments qui font de nous des humains », ­m’explique-t-il devant un café à Istanbul. Par le passé, les Turcs regardaient vers l’Occident et en étudiaient les films ou les émissions pour savoir comment se comporter dans le monde moderne, mais aujourd’hui la télévision américaine est de peu d’utilité. « Je pense à une série en particulier dont je tairai le nom. L’idée de base de la série c’est qu’on est seul dans la vie. Et que, euh… (il cherche comment le dire) en même temps, on multiplie les partenaires tout en cherchant le bonheur. Et cela passionnait tous les gens qui ­regardaient la série. » J’imagine qu’il parle de Sex and the City, mais Ergenç ne le dit pas. « Être seul dans la vie, changer tout le temps de partenaire, chercher le bonheur et se planter à chaque fois, c’est épuisant, non ? »

 

 

Les séries turques qui ont connu un succès planétaire étaient portées par des trames narratives opposant les valeurs traditionnelles à la corruption morale et spirituelle du monde ­moderne. Fatmagül’ün Suçu Ne? (« Quel est le crime de Fatmagül ? ») raconte l’histoire d’une jeune femme, Fatmagül, victime d’un viol collectif, et son combat pour obtenir justice. Elle a très bien marché en Argentine ; en Espagne, où elle a été ­diffusée en prime time, chaque épisode a été vu par près de 1 million de téléspec­tateurs. Dans la série, qui traite de la place des femmes dans la société, l’héroïne est confrontée à une infinité de problèmes, du mariage forcé au pouvoir oppressant des riches en passant par des rapports familiaux tendus. Mais ­Fatmagül tient bon. Elle s’informe et vient à bout de toutes les épreuves, en obtenant justice sur tous les fronts : elle gagne son ­procès contre ses violeurs, qui sont jetés en prison, et finit par trouver le véritable amour.

 

Les diziler traitent certes de violence, de viols et de crimes d’honneur, mais, dans l’ensemble, les hommes turcs y sont dépeints comme des romantiques à faire pâlir Roméo. « Ils montrent aux gens ce qu’ils ont envie de voir. Mais la réalité est tout autre », déplore Pinar Çelikel, une journaliste de mode d’Istanbul. Fatmagül’ün Suçu Ne? était plutôt révolutionnaire dans sa façon d’aborder les rapports hommes-femmes, estime toutefois Eset. Avant cela, les personnages principaux, ceux qui faisaient bouger les choses, étaient toujours des hommes, mais Fatmagül « n’accepte pas le rôle de femme soumise, quasi invisible, que la société lui impose ».

 

Je me retrouve sous une pluie fine ­devant une camionnette blanche garée sur un parking lugubre de la rive asiatique d’Istanbul. Un homme qui répond au nom de Ferhat me tend un Glock 19. C’est le pistolet qui équipe l’armée turque, me précise-t-il en ouvrant la porte coulissante de la camionnette. ­Dedans, j’aperçois un lance-­roquettes et une soixantaine d’autres armes accro­chées à des râteliers. Ferhat, qui est un ancien militaire, en sort un AK-47, « l’arme des méchants », et un fusil à lunette. Des hommes en treillis font les cent pas sur le parking. Des plaques de rue en arabe et des figurants en costume bon marché complètent le décor.

 

Nous sommes sur le tournage de Söz (« Le serment »), une nouvelle série de Tims Productions, la société qui a produit « Le siècle magnifique ». On en est à l’épisode 38. Söz est un dizi militaire, un nouveau sous-genre qui fait fureur dans le pays. Même s’il est trop tôt pour évaluer son impact mondial, ses réalisateurs ont déjà reçu des offres d’adaptation pour des marchés lointains, notamment le Mexique.

 

Les cinq grandes chaînes du pays ont chacune leur série à la gloire du soldat, me raconte Eset, et « c’est symptomatique de l’air du temps ». Les méchants sont soit des « ennemis intérieurs », soit des étrangers 1. L’action de Söz se déroule dans une Turquie en proie à une violence qui ­menace son existence même. Les mili­taires sont partout, tirant à l’arme automatique dans les décombres d’un centre commercial détruit par un attentat-­suicide et traquant des terroristes qui ont pris des femmes enceintes en otage. Dans le premier épisode, après l’explosion du centre commercial, un soldat promet de continuer le combat « jusqu’à ce que le marigot soit asséché », une promesse qu’on a déjà entendue quelque part2.

 

 

J’ai passé une bonne centaine d’heures à regarder des séries turques, et c’est dans Söz que j’ai vu pour la première fois une femme voilée. Le père de la Turquie moderne, Mustafa Kemal, plus connu sous le nom d’Atatürk, avait confié un jour qu’il rêvait d’expédier toutes les reli­gions « au fond de la mer ». Il réforma la Constitution, qui faisait de l’islam la religion d’État, et interdit le port du fez, un couvre-chef qui témoignait selon lui de la « haine du progrès et de la civilisation ». Le foulard islamique – qu’Atatürk qualifiait de « spectacle qui couvre le pays de ridicule » – n’eut pas un meilleur sort. Jusque dans les années 1980, une disposition interdisait aux femmes de le porter dans la fonction publique, y compris à l’université.

 

Aujourd’hui, il suffit de faire quelques pas dans les rues d’Istanbul pour croiser nombre de femmes voilées. Celles-ci restent pourtant absentes des séries. « On a bien tenté, explique Eset, mais même les traditionalistes n’aiment pas voir des femmes voilées à la télé. Impossible de les faire embrasser un homme, tenir tête à leur père, fuguer, bref, tout ce qui fait le sel d’un dizi. » Le hidjab brille aussi par son absence dans les spots ­publicitaires, me confirme la journaliste et essayiste Ece Temelkuran. Son diagnostic est sans appel : « Le pays est déchiré entre ces deux bouts de tissu : le drapeau et le foulard. »

 

De retour sur le tournage de Söz, nous regardons un homme parler longuement au téléphone dans un immeuble de ­bureaux tandis qu’une unité du génie tire sur des vitres dans le couloir. Je raconte à Selin Arat, la directrice des ventes internationales de Tims Productions qui est ma guide pour la journée, que j’ai regardé la veille un épisode de Söz. Il suffisait que je quitte l’écran des yeux un instant pour que tous les personnages se soient fait trucider, lui dis-je. Qui sont censés être ces terroristes ? « On mettrait notre vie en danger si on le savait », plaisante cette jeune femme en tailleur, aux cheveux blond vénitien.

 

Quels que soient les terroristes, Söz fait un tabac. « C’est la première production turque qui a dépassé le million d’abonnés sur YouTube », s’enorgueillit Selin Arat. Mais elle sait que Söz ne sera pas facile à vendre à l’étranger. « Nous souhaitons que cette série soit diffusée partout dans le monde, confie Timur ­Savcı, le fondateur de Tims Productions. Mais, à l’heure actuelle, peu de pays ont envie d’acheter des films à la gloire de l’armée turque. (Il fait une pause et sourit.) Dans les séries américaines, quelqu’un dit toujours à la fin : “Que Dieu bénisse l’Amérique !” Eh bien, que Dieu bénisse la Turquie ! »

 

Timur Savcı me reçoit dans son vaste bureau du quartier de Levent, à Istanbul, éclairé par cinq écrans de télévision branchés sur des chaînes différentes. C’est un homme jovial et décontracté. Il est le grand manitou des fictions turques et, en ce moment, il travaille à une adaptation du « Siècle magnifique » en anglais. Il ne voit pas l’intérêt d’acheter les droits de séries américaines pour en faire des adaptations 3. « Nous ne produisons que des originaux. C’est mieux ! » dit-il dans un éclat de rire.

 

Les séries turques n’ont pas encore péné­tré le marché anglophone. Peut-être parce que le public américain et britannique n’aime pas les séries sous-­titrées, suppute Timur Savcı. « Ou bien parce que, en définitive, nous sommes un pays musulman. » Est-ce un aspect que Tims Productions compte mettre en sourdine dans la version anglaise du « Siècle ­magnifique » ? Timur Savcı hoche la tête : « Il ne faut pas oublier qu’à l’époque l’Empire ottoman était la superpuissance mondiale. Exactement comme les États-Unis aujourd’hui. Si les gens regardent la ­série sous cet angle, ils la comprendront mieux ; sinon, ils risquent de se sentir menacés. »

 

Les Turcs regardent des fictions américaines de qualité depuis les années 1970. Des acteurs locaux tel Mert Fırat me racontent qu’ils ont parfait leur technique en observant le jeu des vedettes de Dallas et de Dynastie. C’est grâce à elles qu’ils ont appris à émouvoir, à se mettre dans l’ambiance mélo que requiert le dizi. Mais il manquait quelque chose, quelque chose d’essentiel. Ce n’est pas forcément une question de valeurs ou de traditions, mais plutôt d’empathie, estime Kivanç Tatlıtuğ, la star de la série-­fleuve Gümüş. Dans un échange de courriels, il m’explique pourquoi, à son avis, dans une bonne partie du monde, le public préfère les séries turques aux séries occidentales. « La plupart de ces téléspectateurs ont le sentiment qu’Holly­wood et l’Europe ne parlent pas assez de leur quotidien. Ils veulent un autre type de récit. Je comprends l’attrait que peuvent exercer Breaking Bad ou Game of Thrones, ce sont des séries absolument incroyables. Mais beaucoup de gens peuvent se sentir exclus de ce genre de sujets hollywoodiens et avoir envie qu’on leur raconte des histoires plus proches de leur vécu. »

 

 

« La disparition des valeurs familiales n’est pas un sujet de préoccupation dans les pays occidentaux. Depuis quatre ans environ, 40 % des émissions les plus regardées en Turquie sont des remakes de séries dramatiques sud-coréennes, m’explique Eset, observant que les ­Coréens ont été plus prompts que les Turcs à pénétrer le marché latino-­américain. En Corée aussi, on attache une grande importance à la famille, alors que, en Occident, on n’idéalise plus ces bonnes vieilles valeurs. »

 

En août 2017, j’ai rencontré à ­Beyrouth Fadi Ismail, directeur général de O3 Productions, filiale du groupe audiovisuel saoudien Middle East ­Broadcasting Center (MBC). C’est à lui qu’on doit la diffusion des séries turques au Moyen-Orient. « Sans me vanter, je dirais que c’est moi qui, à travers la télé, ai fait découvrir la culture turque au monde entier », me corrige-t-il en riant. MBC est le premier télédiffuseur au Moyen-Orient et au Maghreb, avec un public de près de 400 millions de personnes. Le groupe possède une chaîne d’information en continu, une chaîne de divertissement pour les enfants, une autre destinée aux femmes, une chaîne spécialisée dans les films de Bollywood et une autre consacrée aux séries qui diffuse vingt-quatre heures sur vingt-quatre des feuilletons égyptiens, des fictions sud-coréennes et des telenovelas latino-américaines.

 

En 2007, Fadi Ismail se rend à un Salon des programmes de télévision en Turquie et tombe sur un petit stand qui présente une série locale. « Je me suis ­arrêté et j’ai regardé sans rien comprendre, se souvient-il. Mais je l’ai tout de suite imaginée en arabe. Toutes les références culturelles, tous les aspects socié­taux – même culinaires et vestimentaires –, tout était exactement comme chez nous. Et je me suis dit : “Eureka !” »

 

C’est ainsi qu’Ismail a fait l’achat d’un dizi pour sa chaîne. Il ne se souvient plus de son titre, parce que MBC avait déjà pour politique de tout renommer en arabe. « Je me souviens seulement que tous les titres contenaient le mot “amour”, alors j’ai renoncé à les distinguer. » Gümüs, rebaptisé Nour (le nom de son héroïne) pour le marché arabe, a été le premier gros succès.

 

Si l’Égypte est surtout connue pour son cinéma, elle a longtemps dominé aussi le marché télévisuel arabophone jusqu’à ce que la Syrie prenne la suite dans les ­années 1990. Les acteurs ­syriens excellaient ­aussi bien dans les rôles dramatiques que dans les rôles comiques. Les réalisateurs étaient des artistes. Des scénaristes talentueux écrivaient des fictions de qualité. L’État finançait généreusement l’industrie télévisuelle. Puis la guerre ­civile qui a éclaté en 2011 mit un frein à ce bel élan. C’est alors, selon Fadi Ismail, que les Turcs sont entrés en scène. Comme tout le monde arabe regar­dait des feuilletons syriens, MBC décida de doubler en arabe ­dialectal syrien les séries turques qu’il achetait. « C’est l’une des raisons de leur succès, ­estime Ismail. Pour le public, l’accent ­syrien était par excellence celui des séries. »

 

Avant la déferlante turque, les Libanais regardaient des telenovelas mexicaines et brésiliennes. Mais ils avaient fini par s’en lasser pour deux raisons. La première était linguistique : les telenovelas étaient doublées en arabe standard moderne, une variante de l’arabe que l’on comprend de l’Irak au Soudan et que l’on emploie dans la presse écrite et audiovisuelle, mais qui est dépouillée de l’accent et de l’argot propres à chaque pays. La seconde était culturelle : « Les Mexicains ne nous ressemblent absolument pas », affirme Imane Mezher Gibran, responsable des achats de licences chez iMagic, une maison de production qui a son siège à Beyrouth. « Il n’y avait pas de morale, se souvient-elle. Vous avez une fille, mais vous ne savez pas qui est son père ni même sa mère. Qu’on le veuille ou non, nous, les Arabes, on aime bien les choses un peu plus classiques. Et les Turcs sont très forts dans ce domaine. Avec eux, on a le bon dosage : la liberté européenne à laquelle on aspire tous et en même temps les problèmes des socié­tés traditionnelles, qui sont les nôtres. Ils ont les mêmes prénoms que nous, vivent la même chose que nous, et les gens adorent ça. »

 

Depuis près de deux ans, toutefois, l’audience internationale de la télévision turque s’est considérablement réduite. Le 2 mars 2018, à 1 heure du matin, MBC a déprogrammé six ­séries turques qui étaient diffusées sur ses chaînes. « Il a été décidé de retirer toutes les séries turques de l’antenne, confirme le porte-parole de MBC. Je ne peux pas vous dire de qui émane la décision. »

 

 

Depuis 2015, le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, souvent désigné par ses initiales MBS, était en négociation pour racheter le groupe MBC, mais il trouvait le prix (3 milliards de dollars) trop élevé. En novembre 2017, MBS a fait arrêter la plupart des membres du conseil d’administration et des actionnaires du groupe, dans le cadre de ce qui a été présenté comme un vaste coup de filet anticorruption, Après avoir passé quatre-vingt-trois jours en détention dans un grand hôtel de Riyad, le fondateur et président de MBC, Walid ben Ibrahim al-Ibrahim, un homme d’affaires saoudien dont la sœur a épousé le roi Fahd, a finalement été relâché. Depuis, MBC a un nouvel actionnaire majoritaire dont on ignore le nom et dont la première décision a été de déprogrammer les séries turques.

 

Avant cela, les pays du Moyen-Orient et du Maghreb étaient les plus gros consommateurs de diziler. Les Saoudiens avaient demandé à Ece Yörenç, la scénariste de Fatmagül, d’écrire des séries pour les chaînes locales, et on disait que les princes et les responsables politiques saoudiens en visite officielle en Turquie tentaient d’en savoir plus sur les épisodes à venir de tel ou tel dizi. Il n’est pas exclu que cette forme de « soft power » turc ait irrité MBS. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’a pas supporté qu’Ankara bafoue de façon aussi éhontée l’embargo qu’il a décrété contre le Qatar en 2017. En mars 2018, MBS a ainsi accusé le président turc Recep Tayyip Erdoğan de vouloir bâtir un nouveau « califat ottoman », inclus la Turquie dans le «  triangle du mal » aux côtés de l’Iran et des groupes djihadistes et banni ses séries des chaînes arabes.

 

La politique, intérieure et internationale, n’est jamais très loin quand il s’agit des séries turques. Erdoğan n’a jamais caché son hostilité à l’égard du « Siècle magnifique », qu’il trouvait trop osé et pas assez fidèle à la réalité historique. Son gouvernement a retiré aux producteurs l’autorisation de tournage sur des sites tels que le palais de Topkapı, et Turkish Airlines a retiré la série des divertissements proposés à bord de ses avions pour ne pas s’attirer les foudres du pouvoir.

 

Si « Le siècle magnifique » n’a jamais servi d’outil de rayonnement culturel, d’autres séries ont joué ce rôle. Deux fictions plus récentes produites pour la TRT, la radiotélévision publique, ont bénéficié du soutien, pour ne pas dire des directives, du gouvernement. La première, Diriliş: Ertuğrul (« Résurrection : Ertuğrul »), remonte aux origines de la grandeur ottomane et raconte la vie d’Ertuğrul Gazi, le père d’Osman Ier, le fondateur de la dynastie ottomane. Pendant cinq saisons, les téléspectateurs ont regardé Ertuğrul affronter les croisés, les Mongols, les Byzantins et bien d’autres encore. « Le jour où les lions se mettront à écrire leur histoire, leurs chasseurs cesseront d’être les héros », a dit un jour ­Erdoğan à propos d’Ertuğrul.

 

La seconde, Payitaht Abdülhamid (« Le grand Abdülhamid»), boucle l’obsession ottomane : elle retrace la vie d’Abdülhamid II, le dernier sultan à avoir régné sur l’ensemble de l’empire. Diffusée à partir de 2017, la série a ­drainé une audience considérable – tous les vendredis, un téléspectateur sur dix regardait le sultan tenter de mater la rébellion des Jeunes-Turcs (qui allaient finir par le destituer en 1909) et déjouer les manigances des puissances européennes. Fans et détracteurs de la série ont immé­diatement reconnu ­Erdoğan dans ­Abdülhamid. Les partisans du président turc ont vu une proximité entre ces deux dirigeants orgueilleux qui n’avaient pas peur d’affronter l’Occident et ­rêvaient de faire de la Turquie le pivot du monde musulman ; ses opposants pointaient leur obsession commune des complots et leur despotisme.

 

D’ici à 2023, le gouvernement turc compte bien voir les exportations de dizi­ler atteindre 1 milliard de dollars. Étant donné la perte du marché moyen-oriental, le chiffre de 500 millions semble plus réaliste, me dit Izzet Pinto, le fondateur de Global Agency, dans son bureau de verre à Istanbul. Mais il espère que les droits d’adaptation, l’expansion en Amérique latine et les débouchés en Europe occidentale – notamment en Italie et en Espagne – permettront de compenser ce manque à gagner.

 

Selin Arat, de Tims Productions, ­estime que le marché des séries turques s’est consolidé. La demande ne va pas forcément beaucoup augmenter, mais l’appétence internationale pour les productions télévisuelles turques ne se dément pas. Les mesures de rétorsion saoudiennes sont un coup dur, concède-t-elle, mais « les séries turques n’ont pas fini de conquérir le monde ».

 

 

— Fatima Bhutto est une écrivaine pakistanaise.

— Cet article, paru dans The Guardian le 13 septembre 2019, est un extrait remanié de son livre New Kings of the World. Il a été traduit par Alexandre Levy

Le Bolchoï, une histoire russe

En 2013, Sergueï Filine, directeur artistique du théâtre Bolchoï, se fait héler à la porte de son immeuble par un homme cagoulé qui lui jette de l’acide au visage, le rendant partiellement aveugle. Derrière cette agression, une sombre vengeance : la répartition des rôles, décidée par Filine, pour la création du Lac des cygnes a suscité quelques contrariétés.

 

C’est par l’évocation de cette affaire que s’ouvre ­Bolchoï Confidentiel, de l’historien de la musique Simon Morrison. Dans cet ­ouvrage consacré aux coulisses du prestigieux théâtre moscovite, il montre que, pour choquante que soit cette agression, elle n’a rien d’extraordinaire au regard de l’histoire de l’institution. « Le Bolchoï a toujours été le lieu de scandales, d’intrigues, de rivalités, de trahisons et de vacheries en tout genre », observe Douglas Smith dans The Wall Street Journal.

 

De sa construction, en 1825, à sa coûteuse rénovation –530 millions d’euros –, en 2011, le Bolchoï a toujours été investi d’une dimension éminemment politique, pointe Simon Morrison. Après la révolution d’Octobre, les bolcheviks envisagent de le dynamiter, embarrassés par cet emblème du pouvoir impérial et de la culture bourgeoise. Quelques années plus tard, il sera pourtant le siège d’un événement historique : c’est là que le premier Congrès des Soviets vote la création de l’URSS, le 30 décembre 1922. « Morrison montre comment le stalinisme exigeait que les œuvres soient subordonnées à la doctrine du réalisme socialiste jusque dans leurs moindres détails », commente Mark Mona­han dans The Daily Telegraph. Ainsi, le ballet Cendrillon, de Prokofiev, a fait l’objet de tellement de remaniements qu’il devient difficile d’y voir une quelconque ressemblance avec le conte de Perrault. Dans une des versions, représentée au Bolchoï, le prince est un homme du peuple et sa bien-aimée une jeune fille pure et honnête, le sel de la Terre, qui n’a pas besoin de porter des pantoufles de vair pour que resplendisse sa vertu.

 

Parachevant sa démonstration de l’enchevêtrement de l’art et de la politique, Morrison consacre un chapitre à la ballerine Maïa Plissetskaïa, véritable emblème du régime soviétique dans les années 1960. Lors du putsch d’août 1991 visant à renverser Gorbatchev, alors que les chars entrent dans Moscou, c’est la prestation de Maïa Plissetskaïa dans Le Lac des cygnes qui est diffusée en boucle sur toutes les chaînes de télévision, nous ­apprend Morrison.

 

Dans Bolchoï confidentiel, il est surtout question de l’arrière-­scène, ce que regret­tent certains critiques qui auraient aimé que le théâtre soit davantage abordé dans sa dimension esthétique. « On accorde trop peu d’attention ce qui se passe lorsque le rideau se lève », estime Sarah Crompton dans The Guardian. Visiblement, le ballet ne cessera jamais de susciter quelques contrariétés.

Alfred Nobel et son temps

L’ouvrage est loin d’être le premier à retracer la vie de l’un des Suédois les plus illustres. Mais il se distingue à plusieurs égards. « Avant tout, il se fonde sur un immense travail de recherche, essentiellement de première main, note l’historien Dick ­Harrison dans le quotidien Svenska Dagbladet. De plus, la mise en perspective est ambitieuse. Pour comprendre Alfred Nobel, Ingrid Carlberg place la barre haut en décrivant le contexte politique, économique et culturel du XIXe siècle » dans lequel évoluent l’industriel et sa famille.

 

Des villes thermales d’Europe centrale à ses travaux sur les explo­sifs en passant par Paris (et ses bordels), où l’inventeur de la dynamite vécut près de vingt ans, les 636 pages n’omettent rien. Au point que certains critiques regrettent la profusion de détails. Dans le quotidien Dagens Nyheter, un autre historien, ­Gunnar Wettergren, se réjouit de voir publiées là des informations longtemps « retenues » par ceux qui cherchaient à protéger la répu­tation du fondateur des prix qui porte son nom. En particulier celles concernant sa jeune maîtresse autrichienne, plus intéressée que cultivée.

Pionniers des océans

Sur l’île yéménite de Socotra, au large de la péninsule Arabique, on a retrouvé dans une grotte des inscriptions réalisées par des marins entre le Ier siècle avant notre ère et le VIe siècle. On peut lire côte à côte des mots en sanskrit, en grec, en persan, en éthiopien… Cette grotte est peut-être un détail dans l’histoire maritime mondiale, mais, prévient David Abulafia, professeur émérite d’histoire de la Méditerranée à l’université de Cambridge, « un historien aurait tort de négliger des détails en apparence insignifiants ».

 

Ces détails sont justement l’un des « délices » de son dernier livre, The Boundless Sea, note l’écrivain voyageur Horatio Clare dans l’hebdomadaire britannique The Spectator. Après la Méditerranée (Méditerranée, berceau de l’histoire, L’Archipel, 2004), Abulafia s’attaque au reste des étendues d’eau salée de la planète (soit 70 % de sa superficie). Et nous invite à « mettre au rebut tout ce que nous pensions savoir sur l’histoire maritime », assure l’historien Gerard DeGroot dans The Times.

 

Non, l’exploration des océans n’a pas commencé à l’époque des grandes découvertes. Non, l’histoire de la mer n’est pas avant tout une histoire euro­péenne. Et non, ses héros ne sont pas les explorateurs, Colomb, Magel­lan, Cook et les autres. « Leurs voyages n’étaient que des points de ­départ ; les histoires les plus fascinantes concernent ce qui a suivi. Dans les décen­nies postérieures à la première expédition de Colomb en 1492, de vastes flottilles commerciales voguaient régulièrement dans la mer des Caraïbes », précise ­DeGroot. Pour l’auteur, ce sont bien ces marchands anonymes – qui prenaient des risques inouïs et devaient être particulièrement ouverts d’esprit pour comprendre les cultures qu’ils rencontraient – qui ont été les pionniers des océans.

Diable = femme = sexualité

Il faut plaindre les inquisiteurs de l’Église : quoique primordial, leur travail – la chasse aux sorcières et aux hérétiques (peu ou prou la même chose) –, n’était vraiment pas facile. Heureusement, l’ un des leurs, l’érudit allemand Henry Institoris, un dominicain (étymologiquement, « chien de Dieu »), rédige en 1486 avec son collègue Jacques Sprenger un manuel pour assister leurs confrères dans leurs inquisitions. En l’occurrence, un petit volume que l’on peut cacher sous la table du tribunal et consulter quand les choses prennent une tournure difficile – c’est-à-dire souvent.

 

Ce qu’Institoris fournit en ­effet à ses partenaires, sous forme d’une soixantaine de questions-­réponses, c’est un guide pour identifier les interventions du diable dans le monde, lesquels prennent (à l’époque) essentiellement la forme de relations sexuelles avec ses acolytes humaines, les sorcières. Grâce à son immense expérience et aux innombrables procès qu’il a instruits, Institoris a recueilli la matière première d’une jurisprudence démonologique très précise : les formes des « esprits mauvais », leur organisation hiérarchique (incubes, succubes et tutti quanti), leurs déplacements à l’intérieur des « provinces du vice », leur véritable consistance (gazeuse ?), et surtout les infâmes modalités de leurs interactions terrestres.

 

Certaines des questions traitées sont fort épineuses, dangereuses même. Car l’inquisiteur, exposé directement à la diabolique problématique du mal – comment Dieu, tout-puissant et si bon, a-t-Il pu laisser le mal envahir la Création ? –, avance sur un étroit chemin de crête entre des précipices d’hérésie. Dieu aurait-Il livré le monde conjointement aux principes du bien et du mal ? (Manichéisme !) L’esprit malin aurait-il alors surgi indépendamment de la Création ? (Peut-être, juste après.) Avec la permission de Dieu ? (Oui, mais dans le cadre d’une délégation.) Dieu serait donc coresponsable des conséquences maléfiques ? (Euh ! ici, les auteurs préfèrent botter en touche vers saint Augustin et saint Thomas d’Aquin).

 

La solution Satan (un ange ­déchu et jaloux) est très commode théologiquement, car elle permet d’incriminer les vrais fauteurs du mal dans le monde, les hommes, c’est-à-dire les femmes, à l’oreille desquelles le diable a susurré l’idée de mettre leur lubri­cité et leur duplicité au service du malheur de l’humanité. Cette vision, qui figure déjà dans le livre d’Enoch, un écrit non canonique de l’Ancien Testament faussement ­attri­bué à l’arrière-grand-père de Noé, prendra cruellement force de loi à travers les continents, les schismes (la Réforme ne sera pas plus tendre que le catholicisme avec les sorcières, que Luther ­appelle élégamment les « putains du diable » 1), et les siècles, du Moyen Âge jusqu’au XVIIe siècle. Et même après, si l’on considère que Proudhon affirme encore, dans la seconde moitié du XIXe siècle, que la nature a doté la femme d’un statut « intermédiaire entre l’homme et la bête », qui ne lui ouvre que deux options : « ménagère ou courtisane » 2.

 

Pour la Sainte Inquisition, dont 80 % des prévenus seront des prévenues, il va falloir apporter encore et toujours les preuves du lien présumé diable-femme-sexualité. Mais elle y parvient sans trop de mal car, lubriques, cupides et crédules, les femmes sont bel et bien les fréquentes victimes du Malin (surtout les femmes seules, tenues à l’écart du village, vieilles, veuves, souvent déficientes mentales). Satan s’y entend pour les embobiner et leur arracher, par la ruse et par des promesses, des étreintes dégoûtantes, pratiquées individuellement ou en groupe lors des sabbats (parfois appelés « synagogues ») – des étreintes stériles (encore heureux !) liant néanmoins les malheureuses par un pacte maléfique qui les mènera tout droit au bûcher, où elles seront enfin purgées de leur « diable au corps ».

 

Mais, pour atteindre ce noble but, l’inquisiteur doit d’abord subir un véritable calvaire, car ses futures victimes lui donnent bien du fil à retordre. Elles l’insultent et parfois l’ensorcellent. Elles lui mentent même sous la torture, peu efficace sur les sorcières, qui parfois « sommeillent pendant les tourments ». Conseillées par le diable, qui les visite volontiers dans leurs cachots, elles tendent des pièges à leur interrogateur, l’emberlificotent, le mettent en porte-à-faux (comment le diable, qui est un ange, peut-il pratiquer l’acte sexuel ?).

 

Pis encore, elles conduisent le malheureux ecclésiastique sur des terrains systématiquement glissants, car il lui faut établir la preuve de la collusion, néces­sairement sexuelle, entre les prévenues et leur séducteur. Il lui faut donc examiner dans leur détail les coïts infernaux, recenser les pratiques préférées du Malin et ses travestissements (en singe selon saint Dominique, en bouc ou tout simplement en colporteur baratineur) et préciser la forme extravagante de son membre viril (« long de sept coudées et couvert d’écailles »). Qui plus est, c’est à l’infortuné inquisiteur qu’il revient de procéder aux examens répugnants permettant d’identifier les marques laissées par le diable sur celles qu’il a souillées, évidemment placées « au plus près de leurs parties honteuses », voire sous leurs poils pubiens, qu’il doit alors brûler à la cire bénite.

 

Si la sorcière (la femme) ­mérite de tels efforts, c’est parce qu’elle inquiète : n’est-elle pas un « symbole de la désobéissance à Dieu » (Thomas d’Aquin), ne commet-­elle pas le crime de lèse-­majesté divine, qu’un ­petit pas seulement ­sépare du crime de lèse-­majesté tout court et du déni de toute autorité masculine ? Car, en couchant avec Satan, les femmes acquiè­rent des pouvoirs supérieurs à ceux des hommes, dont elles usent pour les ­atteindre dans leur ­fierté (malé­fices d’impuissance), leur progéniture (meurtres d’enfants), ou leurs biens (sorts contre le ­bétail).

 

Mais, paradoxe : ces bûchers que l’Église allume aux quatre coins du pays, grâce à la chasse aux sorcières dont elle détient le monopole (« à crimes extra­ordinaires, procédures extraordinaires »), lui permettent d’affirmer son pouvoir sur la société et même sur l’État. En France, Philippe le Bel voudra y mettre le holà et décrétera un partage des tâches : aux ecclésiastiques l’enquête (­i­nquisitio) ; au pouvoir temporel le choix de la sentence et son exécution. Puis, partout en Europe (sauf en Espagne), le pouvoir civil pourra au fil des siècles reprendre peu à peu la main – au bénéfice des sorcières, d’abord exemptées de torture puis, in fine, de procès. Les « actes ­infâmes » tomberont alors dans le droit commun ; les juges civils, les experts médicaux et les ­psychiatres prendront le ­relais des inquisiteurs ; et ­Marcel Gauchet pourra se demander si, au bout du compte, « ce ne ­serait pas l’État qui aurait capté le diable à son profit » 3. Encore merci, mesdames !

Les politiciens espagnols habillés pour l’hiver

« Rends-moi le pouvoir » exige Miriam González Durántez dans son essai très controversé Devuélveme el poder. À qui s’adresse-t-elle ainsi ? À la classe politique espagnole dans son ensemble, qu’elle accuse d’avoir indûment confisqué le pouvoir des mains des citoyens. Cette avocate spécialisée dans le commerce international et le droit européen estime qu’une grande réforme libérale est nécessaire en Espagne, seule solution à apporter à l’inefficacité des institutions, à la corruption, à la fragilité de l’économie et à la désaffection de la jeune génération pour la politique. Son ouvrage est « une diatribe implacable contre notre classe politique » résume la journaliste Cristina Aldaz dans le quotidien El Mundo.

L’auteure fustige notamment la prolifération des « professionnels de la politique ». En Espagne, ils sont entre 300 000 et 400 000 à tirer leur subsistance de leur mandat de membre du gouvernement, de parlementaire, d’élu d’une administration territoriale. C’est plus du double que le nombre de scientifiques, s’indigne González Durántez, qui voit dans cette situation un frein à l’essor économique du pays. Par ailleurs, l’avocate espagnole critique le fonctionnement pyramidal des institutions politiques qui, selon elle, exclut de facto la participation des citoyens. « Pour qu’un retour à la dictature ne soit pas possible, la transition démocratique [après la mort de Franco] a structuré le régime politique de façon rigide, en le faisant reposer sur deux piliers de pouvoir très forts, le bipartisme. […] Cela donne lieu à une politique très tribale », expose-t-elle dans une interview accordée au quotidien ABC.

La critique est aisée mais l’art est difficile, objectent, en substance, ses détracteurs. À l’instar de l’économiste Carlos Rodríguez Braun dans le magazine El Cultural : « Quand il s’agit de dépasser les questions de dépolitisation et de bureaucratisation pour déterminer comment la réforme doit être effectivement menée, l’auteure affiche l’habituelle confusion des libéraux soucieux de ménager la chèvre et le chou ».

 

À lire aussi dans Books : Vivien Schmidt : «Inventer un nouvel avenir pour l’Europe », juin 2019.

Mêmes les électrons ont une conscience

Non, les neurosciences ne permettront pas de comprendre ce qu’est la conscience. Elles peuvent décrire le fonctionnement du cerveau, pointer les corrélations entre l’activation d’une des ses aires et telle sensation, mais comme toutes les sciences physiques elles ne pourront décrire une expérience de conscience. Et ce parce qu’elles emploient un vocabulaire mathématique, quantitatif alors que la conscience est par essence une phénomène qualitatif, explique le philosophe britannique Philip Goff.

Tout ça est d’ailleurs la faute de Galilée, précise-t-il dans son dernier livre Galileo’s Error. Le père de la science moderne en fondant sa pratique sur l’emploi du langage mathématique en a éliminé tout ce qui ne pouvait se mesurer. La conscience a été repoussée hors du champ scientifique.

Selon Goff, il faut pour la comprendre changer de méthode et se fier à une théorie : le panpsychisme. Son livre est « une défense en règle » de cette approche philosophique selon laquelle toute matière, de l’humain à la particule élémentaire la plus basique, est une forme de conscience, précise le philosophe Galen Strawson dans le quotidien The Guardian.

Goff s’appuie sur les travaux menés dans les années 1920 par le philosophe Bertrand Russell et l’astrophysicien Arthur Eddington. Ils postulent que la physique ne fait que décrire le comportement de la matière sans jamais en définir la nature intrinsèque, et résolvent ce problème en supposant que la matière est composée de formes de conscience.

« C’est clairement un point de vue difficile à défendre, assure Strawson, mais quand on réfléchit sérieusement à la conscience, et qu’on met de côté le ramassis d’artifices philosophiques habituels, il ne reste plus qu’à choisir entre une version du panpsychisme ou les contes de fées sur les âmes immatérielles ».

À lire aussi dans Books : Le problème de la conscience reste entier, octobre 2011.