Vargas Llosa revient au roman historique

À 83 ans, l’écrivain péruvien naturalisé espagnol Mario Vargas Llosa n’en a pas terminé avec la littérature. Il vient de publier Tiempos recios, un roman dont l’intrigue est tirée d’un fait réel : en 1954, au Guatemala, un coup d’État militaire orchestré en sous-main par la CIA renverse le gouvernement de Jacobo Árbenz. Les États-Unis voyaient d’un mauvais œil la réforme agraire engagée par Árbenz, impliquant l’expropriation de grands propriétaires terriens et l’attribution de terres cultivables à quelque 100 000 familles de paysans. Et pour cause, la « loi de réforme agraire » nuisait gravement aux intérêts de la United Fruit Company, cette puissante entreprise nord-américaine implantée dans plusieurs pays d’Amérique centrale, en la délestant de 85 000 hectares de terres agricoles.

Fiction et histoire au Guatemala

Pour écrire ce roman combinant fiction et histoire, personnages réels et inventés, Vargas Llosa s’est beaucoup documenté de manière à « mentir en connaissance de cause », comme il se plaît à le répéter en interview. Les lecteurs de Vargas Llosa reconnaîtront dans cette méthode de travail celle qu’il avait adoptée pour l’écriture de Conversation à la Cathédrale (Gallimard, 1973), évoquant la dictature du péruvien Manuel Odría, et La fête au Bouc (Folio, 2004), récit des derniers jours du dictateur Rafael Trujillo, placé à la tête de la République dominicaine pendant une vingtaine d’années.

Dénonciation courageuse

Tiempos recios prouve, s’il en était encore besoin, que les fake news ne datent pas d’hier. L’écrivain péruvien y dépeint la machine de désinformation déployée par l’administration Eisenhower pour discréditer le gouvernement du président Árbenz, accusé de vouloir faire du Guatemala un satellite soviétique.« Vargas Llosa dénonce avec un courage admirable l’impérialisme américain et les méthodes brutales utilisées par ces gouvernements. Il ne manque pas non plus d’accuser les oligarchies du capitalisme forcené et la complicité de l’Église catholique », note le critique littéraire Santos Sanz Villanueva dans le magazine espagnol El Cultural. Le quotidien péruvien El Comercio se montre tout aussi élogieux et salue un livre « remarquable du point de vue littéraire et loin des clichés idéologiques », jugeant qu’il s’agit-là du « meilleur roman de Mario Vargas Llosa depuis La fête au Bouc ».

À lire aussi dans Books : Ne tirez pas sur Vargas Llosa, juin 2016.

Brexit : l’histoire britannique prise en otage

Le Brexit est-il une conséquence logique de toute l’histoire de la Grande-Bretagne, comme l’affirment ses plus ardents défenseurs ? David Reynolds, professeur d’histoire internationale à Cambridge, n’est pas de cet avis. Dans son dernier livre Island Stories, David Reynolds, il s’attaque même à la propension qu’ont les politiciens britanniques d’interpréter l’histoire nationale à leur guise. Les partisans du « Leave » en prennent pour leur grade.

La grandeur de la nation britannique

Il réfute un de leurs arguments favoris : non, le pays n’est pas en déclin. Les étalons de la grandeur de la nation, l’Empire triomphant du XIXe siècle et la nation résistante de la Seconde Guerre mondiale, sont des miroirs aux alouettes. « L’empire victorien, célébré rétrospectivement comme l’apogée du pouvoir britannique, n’était pas fait pour durer. C’était une entité rendue possible par un extraordinaire ensemble de circonstances », note l’historien Jan Rüger dans le Financial Times. Quant à l’heure de gloire du pays pendant la Seconde Guerre mondiale, selon Reynolds, elle ne peut pas être séparée de la réalité géopolitique de l’Europe, elle aussi exceptionnelle.

Le Brexit contre l’histoire

L’historien Bernard Porter estime ce rappel nécessaire dans le contexte politique actuel. Car « pour ceux qui croient que l’Union européenne est la raison du grand schisme du Brexit, Reynolds fournit une brève histoire des mille dernières années de relations entre la Grande-Bretagne et ses voisins du continent, qui devrait a minima les détromper sur l’idée que leur pays n’a jamais fait partie de l’Europe », écrit-il dans la Literary Review.

À lire aussi dans Books : Le roman du Brexit, octobre 2019.

Harga

« La harga, l’action des harraga. Décidément il est plus facile d’entrer dans notre dictionnaire que dans notre pays », me faisait observer mon amie Josette (de l’Académie française) en épinglant ce mot à sa juste place lexicale. D. P.

 

Le mot arabe harraga, pluriel de harrag, signifie « ceux qui brûlent ». La harga désigne le fait de « brûler ses papiers, les lois ». Par extension, au ­Magh­reb et plus particulièrement en Algé­rie, on appelle harraga les personnes qui quittent le pays sans visa. Les mots « harga» et «harraga» sont employés par la presse algérienne pour évoquer l’émigration clandestine et ceux qui tentent la traversée vers l’Europe sur des embarcations de fortune.

 

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant:

Existe-t-il dans une langue un mot pour désigner le meurtre d’un homme par son épouse ?

 

Écrivez à

La nouvelle élite féminine

En 1914, le rédacteur en chef de The Economist, Francis Hirst, dénonçait les « cris » des « viragos » qui osaient réclamer le droit de vote alors qu’elle n’avaient pas la capa­cité de raisonner. Il comparait les suffragettes à des maraudeurs russes et turcs, saccageant « les vœux solennels, les liens de l’amour et de l’affection, l’honneur ». C’en fut trop pour son épouse, qui rejoignit les rangs suffragistes. Racontée dans un livre retraçant l’histoire du célèbre hebdomadaire 1, l’anecdote illustre la prégnance des préjugés au cœur même de l’élite intellectuelle et politique (qu’en est-il aujourd’hui ?) ; elle illustre tout autant l’époustouflante rapidité à laquelle les mœurs ont évolué depuis cette époque.

 

Pour apprécier cette rapidité, rappelons que, en France, jusqu’au procès de Bobigny en 1972, l’appareil judiciaire jugeait normal de condamner à une peine de prison une femme qui avait avorté, même si elle était mineure et avait été violée. À l’époque, la grande majorité des diplômées de supérieur avaient abandonné l’idée d’une carrière au profit d’un « bon » mariage leur permettant de rester chez elles et d’élever leurs enfants. Qu’aurait pensé Francis Hirst en voyant, cent ans plus tard, une femme à la tête de la Commission européenne et une autre à la tête de la Banque centrale européenne ?

 

Aujourd’hui, relève la médecin et écrivaine Marcia Angell dans The New York Review of Books, les femmes « ont pris place à côté des hommes aux plus hauts niveaux de l’État, des professions intellectuelles et des entreprises ». Angell s’appuie ici sur le dernier livre de l’économiste britannique Alison Wolf pour tenter de cerner les tenants et aboutissants de l’évolution actuelle. Wolf se concentre sur les femmes qui ont accédé à des postes à responsabilités ­naguère réservés aux hommes. Cette « élite », dont les rangs se sont massivement étoffés ces deux ou trois dernières décennies, représente, selon l’économiste, entre 15 et 20 % des femmes actives dans les pays développés, soit environ 70 millions de personnes dans le monde. Comment expliquer cette spectaculaire avancée ?

 

Le facteur le plus déterminant, estime Marcia Angell, est clairement le progrès technique, en l’occurrence l’invention (par un homme) de la pilule. En les libérant de l’angoisse d’une grossesse non souhaitée, elle a permis aux jeunes femmes les plus douées, « pratiquement du jour au lendemain », de prolonger leurs études supérieures, d’envisager une carrière ambitieuse et de retarder l’âge du mariage.

 

La plupart des femmes qui composent cette nouvelle catégorie sociale se marient ou vivent maritalement et ont des enfants, même si c’est sur le tard, sans pour autant interrompre leur carrière. Ces couples forment une « équipe », car, même si la femme continue en règle générale de consacrer plus de temps que l’homme à la maison et aux enfants, ils sont « quasi interchangeables ». Ils sont complètement absorbés par leur travail d’un côté, leurs enfants de l’autre. Ils passent plus de temps en réelle interaction avec leurs enfants qu’aucun autre groupe social dans l’histoire, écrit Wolf. Ils en sont les « esclaves volontaires ». Seule façon de concilier cela avec leur travail, ils emploient une foule d’aides et d’experts pour les assis­ter et assurer que leur progéniture entre dans la vie dans les meilleures conditions.

 

Un résultat paradoxal de cette évolution est souligné par le sous-titre du livre de Wolf. Le groupe des « power couples » (couples de pouvoir) tend en effet à s’écarter de plus en plus des 80 ou 85 % du reste de la société. Ce n’est pas seulement qu’ils ont plus d’argent, travaillent davantage et dorment moins. Leur taux de divorce est nettement plus bas, et surtout les moyens qu’ils mettent en œuvre pour doper leurs enfants sont sans commune mesure avec ceux dont disposent les autres catégories de la société. Les inégalités entre femmes, en particulier, s’accentuent. Méritocratie oblige.

Mamata Banerjee, la « grande sœur » des Bengalais

« Est-ce que Didi porte un soutien-gorge ? » demande ma femme de ménage avec un mélange de prudence et de curiosité. Chez les Bengalais, cela équivaut à poser une autre question, plus intime : « Est-ce qu’elle vierge ? » « Est-ce qu’elle est veuve ? s’enquiert de son côté mon chauffeur. Sinon, pourquoi elle porterait tout le temps un sari blanc, comme Mère Teresa ? »1 L’intéressée se garde bien d’apporter des réponses à ces questions.

 

Pour avoir une petite idée de ce que pouvait être Mamata Banerjee avant que le Bengale-Occidental ne se l’approprie pour en faire sa didi, sa grande sœur, on se reportera à la première photo de son livre « Mes souvenirs inoubliables », paru en 2012. La jeune fille est vêtue d’un chemisier et d’une jupe qui lui arrive au-­dessus du genou – à l’évidence, il ne s’agit pas d’une minijupe mais d’un vêtement devenu trop court pour l’adolescente. Elle se tient à côté de sa mère et sourit au photographe.

 

De toutes les photos de l’ouvrage, c’est la seule où Mamata fixe l’objectif. Sur d’autres, elle figure aux côtés de personnalités indiennes telles que le réalisateur bengalais Satyajit Ray, l’ancien gouverneur du Bengale-Occidental et petit fils de Gandhi et Gopalkrishna Gandhi, la danseuse Amala Shankar, le syndicaliste et politicien George Fernandes et l’ancien Premier ministre Atal Bihari Vajpayee, mais elle semble à chaque fois faire peu de cas de l’appareil. Ce qui est curieux – ou peut-être pas, compte tenu de sa tendance à jouer les victimes –, c’est que la plupart des photos montrent Mamata en proie à la douleur physique. La voilà successivement battue, menottée, convalescente à l’hôpital ou en maison de repos, avec un bras cassé, en grève de la faim – mais jamais elle ne fixe l’objectif. C’est comme si le spectateur c’était elle, comme si elle était en permanence son propre public, ce qui nous aide peut-être à comprendre d’où lui vient sa propension au bavardage.

 

Avant d’être traduits en anglais et réunis sous forme de livre, les chapitres de « Mes mémoires inoubliables » étaient des articles publiés dans des magazines bengalais. Mamata y évoque le milieu dans lequel elle est née, ses expériences « surnaturelles », ses années de membre du parti du Congrès, la fondation de son propre parti, le All India Trinamool Congress (TMC) 2, le communisme totalitaire qui dominait le Bengale-­Occidental et son accession au pouvoir.

 

C’est son slogan allitératif « Ma, mati, manush » (« la mère, la terre, le peuple ») qui lui a assuré la victoire aux régionales de 2011 au Bengale-Occidental. Comme l’explique la journaliste Monobina Gupta dans Didi: A Political Biography, « ma est synonyme de Bengale, le bien suprême pour Mamata ; mati signifie la terre, pas seulement dans un sens économique, mais en tant qu’entité à laquelle la population est attachée et autour de laquelle tourne sa vie ; manush désigne l’humanité, ou l’humanisme, que Mamata revendique comme seule idéologie face à la violence d’État ».

 

 

Monobina Gupta montre que la dirigeante du Bengale-Occidental oscille sans cesse entre deux pôles. Durant la campagne de 2011, note-t-elle, « on l’a entendue tantôt conspuer ses détracteurs, tantôt entonner des chansons bengalaises composées par Rabindranath Tagore ; on l’a vue, intrépide, braver des rafales de balles et l’instant d’après, inspirée, appliquer au pinceau des touches de couleur sur une toile. Elle est sentimentale à l’excès et pourtant impitoyablement dictatoriale. C’est une femme du peuple qui aurait pu passer pour une reine du mélodrame. » En raison de ses gestes politiques et personnels contradictoires, Mamata est comparée à l’ancien sultan de Delhi, Muhammad ibn Tughluq (1300-1351), connu pour sa versatilité. Le livre de Monobina Gupta permet de mieux saisir cette bipolarité.

 

Le pastiche culturel que propose Mamata contraste vivement avec le panthéon culturel des communistes qui l’ont précédée et dans lequel figuraient aussi bien des héros locaux que les poètes américains Walt Whitman et Allen ­Ginsberg. Parmi ceux qui ont le plus d’influence sur la vie de Mamata figure le mystique bengalais Ramakrishna. Alors que le concept de lutte des classes avait structuré la grammaire idéologique de la gauche, Mamata puise dans Tagore, dans les maîtres spirituels Ramakrishna et Vivekananda et dans des textes sacrés tels que la Bhagavad-Gita.

 

« Souvent, écrit Mamata, on vit des expériences qui n’ont aucune explication rationnelle. Certains croient au surnaturel, d’autres non. Pour ceux qui y croient, aucune preuve n’est nécessaire ; pour ceux qui n’y croient pas, aucune preuve n’est suffisante. En ce qui me concerne, j’y crois car j’ai connu dans ma vie suffisamment de situations pour me convaincre qu’il y a des choses qui ne peuvent s’expliquer ni par la science ni par la logique. »

 

Le jour où son père est mort, par exemple, Mamata et sa mère, épuisées, faisaient une sieste. « Maman s’est réveillée en sursaut et a commencé à se coiffer. Je lui ai demandé : “Qu’est-ce qui se passe ? Il n’est que 14 h 30 et nous ne devons pas être à l’hôpital avant 16 heures.” Elle m’a répondu : “Écoute, je viens de voir ton père, je lui ai parlé. Il m’a dit je m’en vais, prends bien soin des enfants.” » Tout juste après, elles recevaient un appel de l’hôpital les informant que le patient était effectivement décédé à 14 h 30.

 

Mamata a grandi à Kalighat, un faubourg du sud de Calcutta, non loin du célèbre temple hindou dédié à la déesse Kali, et, tout au long de son livre de souvenirs, elle fait le lien entre sa vie et celle de la divinité : « Depuis 1979, nous célébrons Kali Puja, la fête de Kali, à la maison. Derrière cette tradition, il y a une histoire familiale. L’un de mes frères est né une nuit de nouvelle lune pendant la fête de Kali, si bien qu’on l’a prénommé Kali. […] Un jour, il avait fabriqué de petites idoles de la déesse guerrière et les avait toutes vendues, sauf une. Il a alors demandé à notre mère si nous pouvions célébrer Kali Puja à la maison avec sa statuette. » La mère ayant refusé, « il vendit son idole pour quelques roupies ». « Quelques mois plus tard, poursuit Mamata, alors que mon frère séjournait chez notre oncle maternel, un terrible vacarme réveilla tout le monde au milieu de la nuit. Nos cousins découvrirent Kali complètement nu, qui tirait la langue comme la déesse, et hurlait : “Regardez-moi ! Regardez les clochettes d’argent autour de ma taille et de mes chevilles. Comment avez-vous pu me vendre pour quelques roupies au lieu de m’adorer ? L’argent l’a-t-il emporté sur la dévotion ?” Depuis, nous utilisons toujours une petite idole que mon frère Kali a fabriquée de ses mains. »

 

 

Voilà qui signale l’émergence d’un nouvel imaginaire laïc bengalais : la sphère politique n’est plus séparée du religieux mais se nourrit au contraire de rituels. L’athéisme qui caractérisait le Bengale a vécu. « Au siège du Parti communiste d’Inde, à Calcutta, on est accueilli par d’imposants portraits de Marx, d’Engels, de Lénine et de Staline. Au siège du Trinamool Congress de Mamata, une grande toile représentant Kali trône au-dessus de la porte d’un bureau au premier étage. Ces motifs visuels témoignent du bouleversement en cours dans le paysage politique bengalais », estime Monobina Gupta.

 

L’écrivain Amit Chaudhuri remarquait à propos de Motherland [« Mère patrie »], le recueil de poèmes en anglais publié par Mamata en 1998 : « Il s’en prend à la ligne officielle laïque du parti du Congrès, qu’elle a quitté (ou qui l’a quittée, comme elle le dirait peut-être), et s’ouvre sur une tautologie optimiste : “Aucune séparation ne peut diviser hindous-musulmans.” On ne peut qu’être frappé par ce trait d’union, comme si les deux communautés étaient des sœurs siamoises, fusionnelles depuis leur ­naissance et incapables de vivre l’une sans l’autre. »

 

Dans ses poèmes en bengali, Mamata ne cesse de reformuler librement la célèbre chanson Mora eki brinte duti ­kusum Hindu Mussalman (« Nous sommes deux bourgeons de la même branche, hindoue-musulmane »), du poète Kazi Nazrul Islam. L’intention est évidente, on la retrouve chez les cinéastes indiens qui adjoignent un bon copain musulman à un pauvre étudiant hindou. Quand tout est vu à travers le prisme de la religion, on oppose toujours le bon musulman au mauvais, jamais le bon hindou au mauvais.

 

L’interprétation que fait Mamata de la laïcité inscrite dans la Constitution indienne peut être comprise par une analogie avec son en-cas préféré, le muri, un plat à base de blé soufflé. En 2011, le dîner-débat organisé par le quotidien The Telegraph de Calcutta comportait « à la fois les mets habituels d’un hôtel cinq étoiles et des spécialités bengalaises », écrit le chroniqueur Ruchir Joshi dans son livre consacré à l’élection de 2011. « J’observe madame attentivement et je remarque qu’elle mange quelque chose : par moments, elle prend des poignées de muri dans un saladier et les porte à sa bouche. » C’est le spectacle que la télévision bengalaise a montré au monde le soir du 13 mai 2011 : la dirigeante victorieuse d’un peuple de gourmets se délecte de la collation la plus simple et la moins chère qui soit. Dans le muri, le riz soufflé constitue la base du plat ; les oignons, le piment vert et les pommes de terre sont des accompagnements laissés au goût de chacun. De même, dans son discours hindou-laïc, les minorités font figure d’à-côtés : « La Gita, la Bible, le Coran et les hadiths/ Affection et bénédiction d’une mélodie unifiée/ Et dans un rythme envoûtant, les vibrations de la musique/ peuvent faire de la routine un accomplissement », écrit-elle dans son poème « Transformation ».

 

Amit Chaudhuri décrit bien l’esthétique de Mamata : « “Mère patrie”, “La nouvelle génération”, “Hindous-­musulmans”, “Préjugés de caste”, “Arrogance du pouvoir”, “Faim”, “Détermination”, “Réussites”, “Lâcheté”, “Politique”, “Corruption” : les titres de beaucoup de ses poèmes montrent clairement que Mme Banerjee adhère à cette phrase du poète britannique Wilfred Owen : ­“Surtout, je ne me soucie pas de poésie.” Chez Owen, le sujet et le support d’expression étaient les horreurs de la Première Guerre mondiale et la poésie un simple produit dérivé. Chez Mme Banerjee, le sujet qui écrase toute poésie n’est pas tant son engagement politique qu’un magma informe constitué de “l’actualité brûlante du jour”. »

 

Indira Gandhi avait choisi pour slogan électoral le triptyque « Roti, kapda, makan » [« du pain, des vêtements, un toit »]. Dans ses discours politiques, Mamata invoque de façon récurrente le précepte de Ramakrishna selon lequel « le travail est une dévotion », mais dans ses poèmes on décèle quelque chose de singulier, si intime et incongru en apparence qu’aucun dirigeant politique ne s’en est jamais préoccupé : le sommeil. Poème après poème, elle vante ses vertus et le présente comme la juste récompense d’un acte moral. Elle évoque les bienfaits du repos, maudit ceux qui réveillent l’enfant de sa sieste paisible, mentionne quelquefois l’inéluctable sommeil éternel mais sans jamais omettre de l’identifier à une éthique politique. Le Parti communiste d’Inde assassine le sommeil, affirme-t-elle. Et donc le Bengale est en manque de sommeil.

 

Les poèmes de Mamata Banerjee sont des odes au Bengale, ils célèbrent ses personnages et ses événements historiques, esthétisent, voire glorifient la pauvreté, critiquent les structures du pouvoir, décrivent même parfois la beauté de la mer mais ne traitent jamais de l’intime. Beaucoup s’intitulent Shishu (« Enfant »), mais l’enfant en question n’est convoqué que pour susciter notre compassion : il apparaît toujours en victime des Rouges. Lorsqu’elle évoque la mort d’un de ces enfants, cela ne produit guère d’effet. Ses mots sonnent creux et sont moins émouvants que des statistiques.

 

 

C’est dans sa poésie que s’affichent de la manière le plus évidente les idées politiques de Mamata, et, inversement, ses discours politiques révèlent son ambition poétique. Le point commun ? La nostalgie kitsch. Le passé n’est convoqué que pour être effacé et réécrit. Dans ses discours comme dans ses actes, Mamata donne l’impression que l’avenir du Bengale serait à chercher dans son passé. À la violence inhérente à un tel désir régressif s’ajoute une erreur mathématique : alors qu’elle invoque un prétendu « âge d’or du Bengale » (« Sonar Bangla ») situé à la fin du XIXe siècle, le passé tant regretté par Mamata renvoie en réalité à ce qui a précédé les trente-quatre ans de pouvoir communiste. Les deux époques sont aussi révolues l’une que l’autre, mais Mamata Banerjee manipule l’histoire. « Nous ressusciterons la gloire passée du Bengale », répète-t-elle dans tous ses discours. À Tagore, Ramakrishna, Vivekananda et Kazi Nazrul Islam Mamata Banerjee mêle des citations éculées d’Indira Gandhi et de son fils Rajiv Gandhi, traduites de l’hindi par des logiciels de traduction automatique.

 

« Le Trinamool est le stade ultime du Parti communiste », observait un de mes amis sur Facebook en référence à l’assertion de Lénine selon laquelle l’impérialisme est le stade ultime du capitalisme. Quoiqu’elle ait bâti toute sa carrière politique sur un seul et unique objectif, chasser les communistes du pouvoir, Mamata se montre encore plus à gauche qu’eux dans les mesures qu’elle prend ; et, dans cet élan socialiste, elle se révèle plus bengalaise qu’on ne voudrait le croire. Dans les années 1960, tous les Bengalais se sentaient un peu naxalites avant la lettre 3. Mais, dans leur imaginaire, le naxalite maoïste est forcément un membre des populations tribales, un marginal illettré qui vit dans la forêt et se nourrit d’insectes, comme la jeune Duli dans le film de Satyajit Ray Des jours et des nuits dans la forêt (1970), laquelle, au bout de quarante ans, réalise soudain que l’administration l’a dupée. Aujourd’hui, il n’est même plus envisageable qu’un étudiant de Calcutta puisse un jour disparaître de la circulation pour rejoindre les maoïstes, parce qu’ils rêvent tous de partir aux États-Unis. Aujourd’hui, le maoïste est forcément un outsider comme Kishenji, l’ancien chef militaire du mouvement, dont la mort dans un « accrochage » avec l’armée en 2011 n’a guère troublé la conscience des Bengalais.

 

Mamata Banerjee est aussi la preuve vivante de la façon dont les chiffres s’insinuent dans la langue. Après le tremblement de terre de septembre 2011 au Sikkim, dans le nord de l’Inde, Didi, s’affranchissant de l’échelle de Richter, attribua au séisme une magnitude de « 20 points ». Elle a décerné à Amit Mitra, le ministre des Finances du Bengale-­Occidental, la note de 100/10 pour son budget 2012. Au sujet de la grève générale organisée en février 2012 à l’appel de la gauche, elle s’est risquée à des considérations arithmétiques hasardeuses sur le taux de non-grévistes (« 98 à 100 % ») et le taux de grévistes (« moins de 0,1 % ») dans les administrations publiques. Un autre jour, à la télévision, elle a encore fait état avec flamboyance de ses talents arithmétiques : « Le vendeur de beignets dose ses ingrédients en fonction du nombre de clients : 250 grammes pour deux personnes, 500 grammes pour cinq personnes. »

 

Il fut un temps où les Bengalais partaient célébrer leur lune de miel à Darjeeling, une station des contreforts de l’Himalaya, tout en se préparant à parler comme les personnages du film de Satyajit Ray Kanchenjungha (1962), à savoir dans un bengali mêlé d’anglais. Le pouvoir politique s’exprimait de la même façon. L’abolition de l’enseignement obligatoire de l’anglais dans le primaire décrétée par les communistes dans les années 1980 au Bengale-Occidental a laissé des traces, y compris chez l’actuelle ministre en chef. Voici comment elle s’exprimait lors d’un sommet économique en 2012 : « Le Bengale est un pilier. Le Bengale est un État de base pour les pays du nord-est. Je crois que le Bengale est une frontière du Bangladesh, du Népal et du Bouthan. Et le Bangladesh est une frontière du Pakistan. […] Ce genre de chose que vous confrontez nous avons commencé depuis le premier jour. » Et, comme le comique Apurba Roy, qui fait rire le public à la télévision avec son anglais typiquement post-abolition de l’anglais à l’école, Mamata Banerjee a parlé récemment du « rehaussement climatique » comme cause probable du séisme au Sikkim. Le Bengale est devenu le Didi Comedy Club !

 

 

— Cet article est paru dans le mensuel indien The Caravan en juin 2012. Il a été traduit par Ève Charrin.

Fuyante et fascinante anguille

Depuis l’été dernier, les lecteurs suédois se passionnent pour l’anguille. Cet étrange poisson « serpente dans notre histoire, aussi difficile à saisir avec les mains que par la pensée », résume le quotidien Svenska Dagbladet. Le journaliste culturel Patrik Svensson lui consacre un récit très personnel dont les droits ont déjà été vendus dans plus de 30 pays (la traduction française paraîtra au Seuil). Remarquable pour un premier livre, ce succès s’explique notamment par le fait que l’animal est menacé de disparition et que l’auteur « ne cherche pas vraiment à dissiper la brume » qui l’entoure depuis l’Antiquité, pointe le quotidien ­Aftonbladet. « Au contraire, il veut la préserver » pour mieux évoquer la fuyante créature.

On sait que l’anguille euro­péenne naît uniquement en mer des Sargasses, dans l’Atlantique nord-ouest, avant de suivre les courants marins jusqu’aux rivières du continent, à quelque 6 000 kilo­mètres de là. Ensuite, elle emprunte le chemin inverse pour se reproduire et mourir. Mais, de l’avis des scientifiques, des zones d’ombre subsistent – le nom vernaculaire désigne d’ailleurs plusieurs espèces de poissons serpentiformes appartenant à des ordres différents dans la classification des espèces. En somme, « l’anguille se déplace dans le monde comme une sorte d’équivalent marin de la figure androgyne d’Orlando dans le roman de Virginia Woolf », observe le quotidien Expressen.

Comme le signale encore le quotidien, Aristote croyait que la bestiole naissait des entrailles de la Terre. À l’âge de 19 ans, Sigmund Freud en disséqua des centaines dans l’espoir vain de leur trouver des testicules, « scénario qui ressemble presque à une parodie de rêve freudien ».

Cet animal a déjà beaucoup inspiré les écrivains et philosophes, mais l’ouvrage de Patrik Svensson se distingue d’abord par sa forme. « Svensson laisse l’histoire de l’anguille jouer avec les souvenirs qu’il a de son père », il évoque « leurs relations et leurs parties de pêche communes », explique le Skånska Dagbladet, le quotidien de Malmö, région natale de l’auteur. Un chapitre sur deux est consacré aux relations père-fils, à ces moments privilégiés en compagnie d’un homme taciturne, mort prématurément, tantôt attendant au bord de l’eau, tantôt en joie après une belle prise, songeant à la manière de la cuisiner.

Le charme du récit réside aussi dans son anthropomorphisme : « Svensson sait huma­niser l’anguille », ajoute le Skånska ­Dagbladet. « Avec chaleur mais sans pathos », apprécie ­Expressen : « Ni le mystère de l’anguille ni celui de la vie humaine ne sont magnifiés outre mesure – ce n’est pas la peine, ils sont comme ils sont, énigmatiques et prosaïques à la fois. »

Hedy Lamarr, une actrice dans l’histoire du Wi-Fi

« La plus belle femme du monde » : pour promouvoir Hedy Lamarr, Hollywood reprit la formule forgée pour elle par le metteur en scène autrichien Max Reinhardt. D’autres stars de sa génération (Marlene Dietrich, Greta Garbo, Ava Gardner, Gene Tierney, Lana Turner) auraient pu prétendre au titre. L’expression est restée associée à son nom. Aujourd’hui, on la désigne plutôt comme « l’actrice qui a inventé le Wi-Fi ». Une manière simpliste de décrire le rôle qu’elle a joué dans une histoire compliquée.

 

Hedy Lamarr naquit Hedwig Kiesler en 1914 dans une famille juive bourgeoise de Vienne. Son père était banquier et sa mère une femme cultivée qui aimait le théâtre. Après des études d’art dramatique et quelques rôles dans des films autrichiens, elle partit à Berlin, capitale du cinéma germanophone. Un film ­allait lui assurer pour la vie une notoriété sulfureuse : Extase, du réalisateur tchèque Gustav Machatý, une œuvre quasiment sans dialogue à l’esthétique recherchée. Comme L’Amant de lady Chatterley, de D. H.Lawrence, il raconte l’histoire d’une femme mariée à un homme âgé qui trouve l’amour et le plaisir auprès d’un homme jeune et viril. Le film fit scandale pour trois raisons : une scène dans laquelle, à l’occasion d’une baignade, elle apparaissait entièrement nue, une autre dans laquelle elle simulait l’orgasme (la caméra ne montrait que son visage), ­enfin l’absence de jugement moral au sujet de la conduite de l’héroïne. Aux États-Unis comme en Allemagne, le film fut longtemps interdit ou projeté dans des versions censurées, parfois augmentées de scènes destinées à le rendre moralement moins choquant.

 

En 1933, l’année de la sortie du film, Hedy Lamarr épousait Friedrich ­Mandl, un industriel de l’armement ami de Mussolini et fournisseur de l’Italie fasciste. Dans le salon du couple, les conversations portaient souvent sur les systèmes d’armes. Une légende veut que Mandl ait essayé, sans y parvenir, de racheter toutes les copies d’Extase en circulation pour les détruire. C’était assurément un homme assez tyrannique, enclin à contrôler son épouse éprise d’indépendance. Au bout de trois ans, elle prit la fuite dans des circonstances dont elle donna ultérieurement plusieurs versions. Réfugiée à Londres, elle y rencontra Louis B. Mayer, patron de la Metro-Goldwyn-Mayer (MGM), à la recherche de nouveaux ­visages. Sur le paquebot Normandie, il lui fit une proposition financièrement modeste, qu’elle ­déclina, suivie d’une seconde, beaucoup plus généreuse, qu’elle accepta. À Holly­wood, elle rejoignit la communauté des émigrés autrichiens Otto Preminger, ­Billy Wilder et Sam Spiegel, qu’elle avait fréquentés à Vienne et qui étaient juifs comme elle, un élément de sa biographie qu’elle n’évoquera jamais. Durant la plus grande partie de sa carrière, elle travailla pour la MGM, qui la prêtait ou la louait parfois à d’autres studios. C’est Mayer qui lui trouva son nom de scène, inspiré de celui d’une star du cinéma muet récemment décédée, Barbara La Marr. Casbah, son premier film américain, fixa ce qui allait devenir son look caractéristique, résume sa biographe Ruth Barton : « Des cheveux d’un châtain lumineux, séparés par une raie au milieu et lui tombant en vagues sur les épaules et des yeux fixant, sous des sourcils arqués et parfaitement symétriques, directement la caméra. » 1

 

Ce physique fit des émules. Plusieurs actrices blondes se firent teindre en brun. On a dit (ce n’est pas prouvé) que, si Vivien Leigh obtint le rôle de Scarlett O’Hara dans Autant en emporte le vent, c’est notam­ment en raison de sa ressemblance avec Hedy ­Lamarr. Blanche-Neige, à l’origine blonde, devint brune chez Walt Disney. Quelques années plus tard, on retrouvera ses traits dans ceux de Catwoman, le personnage de bande dessinée de Bob Kane. Et Ridley Scott s’inspirera d’elle pour concevoir le visage à la beauté hiératique de la « réplicante » Rachel dans Blade Runner.

 

Casbah était un remake de Pépé le Moko, de Julien Duvivier. Charles Boyer y reprenait le rôle tenu par Jean Gabin dans le film original. Le personnage que joue Hedy Lamarr annonce un grand nombre de ceux qu’elle allait interpréter par la suite : une femme à la beauté mystérieuse, intense et troublante, sensuelle mais inaccessible, irrésistiblement attirante mais manipulatrice, dangereuse et traîtresse, souvent étrangère ou carrément exotique. Française dans Casbah, elle est russe dans Camarade X (une comédie sur le modèle de Ninotchka, d’Ernst Lubitsch, avec Greta Garbo), eurasienne dans La Dame des tropiques, portugaise dans Tortilla Flat, juive dans le péplum de Cecil B. de Mille Samson et Dalila, et à moitié égyptienne dans Tondelayo, qu’un autre de ses biographes, Stephen Michael Shearer, qualifie à juste titre d’« exercice aguicheur d’érotisme des années 1940 dans ce qu’il a de plus vulgaire » 2. Le film raconte les démêlés d’un groupe d’Occidentaux au cœur d’une plantation en Afrique avec une autochtone à la beauté fatale. Le code de production interdisant qu’elle fût noire, on en fit une demi-Égyptienne. Le visage noirci au brou de noix, systématiquement filmée dans une demi-obscurité, « avec un éventail d’expressions limité à quelques clignements d’yeux, moues et tortillements des hanches répétés à chacune de ses apparitions », observe Ruth Barton, l’actrice n’y est guère crédible.

 

 

Hedy Lamarr a joué sous la direction de réalisateurs de talent comme Jacques Tourneur, Victor Fleming ou King Vidor, avec des acteurs aussi renommés que Clark Gable, Spencer Tracy et James Stewart (son partenaire préféré, en qui elle voyait « un des hommes les plus adorables du monde ») 3. Mais, de l’avis de la plupart des critiques, elle était une piètre actrice. Certains se montrent plus indulgents. Commentant sa prestation dans Tortilla Flat, la grande critique de cinéma américaine Pauline Kael relevait : « Mlle Lamarr a progressé dans ses derniers films. À présent, elle est davantage que simplement une jolie fille. » Selon une opinion très répandue, son meilleur film est Souvenirs, dans lequel King Vidor a su tirer parti de ce « talent sous-estimé » dont la créditait Errol Flynn. La plupart des réalisateurs n’ont en revanche jamais cherché à exploiter autre chose que le physique d’une femme « si belle, disait l’acteur George Sanders, que, ­lorsqu’elle entrait dans une pièce, tout le monde s’arrêtait de parler ».

 

« Pour être glamour, aurait dit un jour Hedy Lamarr, il suffit de ne pas bouger et d’avoir l’air stupide. » À l’écran, elle n’eut jamais l’air stupide, simplement distante et peu expressive. À la ville, au dire de tous ceux qui l’ont approchée, elle était une personne à l’esprit vif et curieux. Bonne joueuse d’échecs et amatrice de tours de cartes, sans avoir la moindre formation scientifique ou technique, elle aimait inventer. Un passe-temps qu’elle pratiquait, affirme Richard Rhodes, « pour se mettre au défi, s’amuser et injecter un peu d’ordre dans un monde qu’elle trouvait chaotique ».

 

Dans le salon de sa maison de Holly­wood, elle avait installé une table à dessin. Le milliardaire de l’aviation Howard Hughes, avec lequel elle eut une aventure, l’admirait beaucoup pour ses capacités dans ce domaine. Elle lui avait conseillé de conférer aux ailes de ses avions un profil plus aérodynamique inspiré de celui des ailes d’oiseaux. Lorsqu’elle eut l’idée de fabriquer un soda sur le modèle des cubes de bouillon, il mit une équipe de chimistes à sa disposition. Le résultat ne fut guère concluant.

 

 

Les circonstances historiques et la rencontre du musicien américain George Antheil lui permirent d’attacher son nom à une invention de réelle portée. Pianiste, compositeur, journaliste, écrivain, proche du mouvement dada, protégé du poète Ezra Pound, comptant parmi ses amis et connaissances Igor Stravinsky, Man Ray, James ­Joyce, Ernest Hemingway, Gertrude Stein et Sylvia Beach, Antheil est surtout connu comme l’auteur de Ballet mécanique, une œuvre initialement destinée à accompagner un film expérimental du même titre du peintre Fernand Léger. Son exécution requiert seize pianos mécaniques, deux pianos, sept timbres électriques, trois xylophones, une sirène, quatre tambours, un tam-tam et trois hélices d’avion.

 

De retour aux États-Unis après un long séjour en Europe, le musicien, afin de subvenir à ses besoins, accepta de rédiger une série de chroniques pour le maga­zine Esquire. Il y exploitait ses connaissances en endocrinologie, une discipline dont il se prétendait spécialiste. Auteur par ailleurs d’un ­traité de « criminologie glandulaire », il y expliquait comment identifier, à partir des signes physiques de leur « type hormonal », la disponibilité des femmes à une aventure amoureuse. Dans son livre de souvenirs Bad Boy of Music, Antheil affirme que c’est sa répu­tation dans ce domaine qui attira l’atten­tion de Lamarr. Préoccupée par une remarque faite par Louis B. Mayer au sujet de sa poitrine trop peu volumineuse au regard des critères en vigueur à Hollywood, elle se serait arrangée pour le rencontrer et lui demander des conseils. Ailleurs, ­Antheil attribue l’intérêt de Hedy Lamarr à son égard à son expérience dans le domaine des munitions.

 

Au moment de leur rencontre, la ­Seconde Guerre mondiale venait d’éclater. Bouleversée par le sort de l’Autriche occupée par les troupes nazies, choquée par le torpillage, par un U-Boat, d’un ­paquebot britannique transportant vers le Canada des écoliers londoniens que les autorités britanniques voulaient mettre à l’abri des bombardements du Blitz, l’actrice songeait à ce qu’elle pouvait faire pour aider les Alliés à combattre les sous-marins allemands. Les discussions entendues chez Mandl l’avaient familiarisée avec le principe du radioguidage des torpilles, utilisé pour corriger leur trajectoire lorsque la cible visée tente de leur échapper par des manœuvres.

 

Le compositeur était blond, de ­petite taille et agité. Hedy Lamarr était surtout attirée par des hommes qui lui faisaient penser à son père : grands et bruns, plus âgés qu’elle, distingués et pleins d’assurance. Entre eux, il n’y eut jamais que de la camaraderie. L’idée qu’ils développèrent en collaboration était ingénieuse. Elle comportait deux composantes. La première, dont Antheil a toujours souligné qu’elle venait d’Hedy Lamarr, consistait à modifier constamment la fréquence du signal radio émis pour éviter l’interception ou le brouillage de la communication avec la torpille par l’ennemi. D’où Hedy Lamarr avait-elle tiré cette idée du « saut de fréquence » ? Le principe n’était pas nouveau. ­Nikola Tesla en 1903, le physicien allemand Jonathan Zenneck en 1905, l’ingénieur polonais Leonard ­Danilewicz en 1929 l’avaient proposé sous des formes moins élaborées. ­L’actrice l’a-t-elle redécouvert de son côté ? Le plus plausible est qu’elle avait entendu parler du concept lors de conversations chez Mandl. La seconde composante – ici réside clairement l’apport de George Antheil – était de commander les changements de fréquence à l’aide de rouleaux perforés comme ceux qui ­actionnent les notes d’un piano mécanique, entraînés par des moteurs à ressort4. Une demande de brevet fut déposée. Pour la rédaction des détails techniques, Antheil et Hedy Lamarr firent appel au professeur Stuart Mackeown, de l’Institut technologique de Californie (Caltech). Ni le National Inventors Council, ni la marine américaine, à qui ils avaient offert leur invention, ne manifestèrent d’intérêt. Antheil explique leur dédain par la référence, dans la description du système, aux pianos ­mécaniques.

 

En 1945, Hedy Lamarr décida de s’impliquer dans la production de ses films. L’expérience dura le temps de trois réalisations, qui furent des échecs commerciaux. À part Samson et Dalila, les films qu’elle tourna après guerre n’ont guère laissé de traces. En 1958, à l’âge de 44 ans, elle quittait définitivement le grand écran. Elle fit des apparitions à la télévision, le plus souvent comme invitée d’émissions de divertissement. À bien des égards, l’histoire de la seconde partie de sa vie est celle d’un long déclin.

 

Sa vie privée avait toujours été chaotique. Elle le resta. Après avoir divorcé de Friedrich Mandl, elle enchaîna cinq mariages avec, respectivement, un scénariste, un acteur, un propriétaire de night-club, un magnat du pétrole et l’un de ses avocats. Tous conclus sur un coup de tête (sa grande intelligence, observait son partenaire John Fraser, n’englobait pas le bon sens), de très courte durée et terminés par un divorce pénible. De son union avec l’acteur John Loder ­naquirent deux enfants. Elle en avait ­auparavant adopté un autre. Ses rapports avec eux restèrent toujours marqués par la maladresse d’une femme peu préparée à être mère. Les quatre dernières décennies de sa vie ne furent qu’une suite de cures psychanalytiques et, surtout, de procès : ceux qu’on lui intenta, dont deux pour vol à l’étalage (elle était kleptomane), et tous ceux, plus nombreux encore, qu’elle intenta à d’autres. Un des plus célèbres est celui qu’elle perdit contre l’éditeur de ses Mémoires, qu’elle avait décidé de publier pour des raisons financières 5. À côté d’anecdotes plus ou moins authentiques, le prête-plume auquel elle avait fait appel avait truffé le récit de détails salaces sur la vie intime de l’actrice et ses nombreuses liaisons avérées ou supposées. Elle gagna en revanche un procès contre l’éditeur de logiciels graphiques Corel qui avait utilisé sans son accord son image à des fins publicitaires. Les dommages et intérêts qu’elle toucha lui permirent de retrouver le train de vie confortable qui avait été le sien. Souffrant de problèmes de santé, ayant même un moment perdu la vue avant qu’une opération de la cataracte ne lui permette de la recouvrer, le visage ravagé par une série d’interventions de chirurgie esthétique, elle finit ses jours comme Greta Garbo et Marlene ­Dietrich, recluse.

 

 

Entre-temps, la marine américaine avait fait l’acquisition de son brevet et l’avait classé secret. Après l’expiration du brevet, les militaires exploitèrent l’idée pour mettre au point des systèmes de communication avec des bouées acoustiques de détection par sonar, un procédé de communication chiffrée déployé, mais non utilisé, lors de la crise des missiles de Cuba en 1962, ainsi que des techniques de téléguidage de missiles. Avec la déclassification de l’invention, le passage des procédés électromécaniques à l’électronique (transistors puis microprocesseurs), et de l’analogique au numérique, les ­applications de l’idée de saut de fréquence, ou, plus précisément, de la ­méthode de l’étalement de spectre dont elle n’est qu’un cas particulier, se multiplièrent : téléphones sans fil, GPS, technique Wi-Fi, liaison Bluetooth, ­téléphonie mobile. Dans la genèse de cette arborescence de techniques, l’invention de George ­Antheil et Hedy Lamarr a joué un rôle important, mais en association avec d’autres, comme l’invention de la modulation de fréquence par ­Edwin Armstrong ou les travaux fondateurs de Claude Shannon sur la théorie de ­l’information 6.

 

Hedy Lamarr continua à inventer toute sa vie. Au moment de sa mort, elle travaillait à la mise au point d’un type original de feux de circulation. Mais rien de ce qu’elle imagina avant ou après sa rencontre avec George Antheil n’atteint le niveau de sa collaboration avec lui. Ses autres inventions (un collier fluorescent pour chiens, un dispositif pour aider les personnes handicapées à sortir de la baignoire, une poubelle pour mouchoirs en papier usagés adaptable à toutes les formes de boîtes) semblent sortir d’un catalogue du concours Lépine. La comparer à de grandes scientifiques juives « oubliées » de l’histoire officielle comme Rosalind Franklin ou Lise Meitner, ainsi que le font respectivement le critique cinématographique Peter Bradshaw et l’historienne autrichienne Michaela Lindinger7, n’a guère de sens. Richard Hughes le souligne : si certains scientifiques ont été des inventeurs, tous les inventeurs sont loin d’être de grands savants.

 

Hedy Lamarr aurait souhaité être ­reconnue pour ses réalisations techniques autant que pour que sa carrière cinématographique, dont elle n’était pas particulièrement fière. « Mon visage, disait-elle avec un peu de mauvaise foi, a été mon malheur, un masque que je ne pouvais ôter. Je dois vivre avec. Je le maudis. » Sans doute sa beauté l’a-t-elle cantonnée dans un certain type de rôle. Mais il n’est pas sûr qu’elle était vraiment faite pour le métier d’actrice, et elle aurait certainement été capable d’en exercer d’autres. En 1997 – George Antheil était mort depuis trente-huit ans –, leur ­invention a été tardivement récompensée par un prix. La redécouverte de ses acti­vités extracinématographiques suscite aujour­d’hui un nouvel intérêt pour sa vie. Une fois la légende écartée, on garde d’elle l’image d’une femme « blessée, brillante, contradictoire et frustrée », résume bien Ruth Barton. D’une femme courageuse qui possédait, dans la vie réelle, un rare mélange de magnétisme et de vivacité. D’une exilée mélancolique aussi, qui, sous le soleil de Californie ou de la Floride où elle a fini ses jours, ne cessa jamais de songer avec nostalgie à l’Autriche de sa jeunesse, à ses lacs et ses montagnes et aux charmes de la forêt viennoise.

 

— Michel André, philosophe de formation, a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Né et vivant en Belgique, il a publié Le Cinquantième Parallèle. Petits essais sur les choses de l’esprit (L’Harmattan, 2008).

— Cet article a été écrit pour Books.

Marie Madeleine, vraie apôtre, fausse prostituée

Verena Lepper referme déli­catement la lourde porte métallique, car la moindre vibration pourrait endom­mager son trésor. On n’entend plus à présent que le ronronnement du climatiseur qui maintient le dépôt du Musée égyptien de Berlin à une température de 20 °C et à un taux d’humidité de 45 %. La conservatrice est la gardienne d’un trésor de l’humanité, un texte qui fut ­occulté il y a plus de mille cinq cents ans et qui a disparu de l’histoire, un papyrus où figurent des fragments d’un évangile depuis longtemps oublié. De précieux documents sont conservés ici, au cœur de la capitale allemande, et l’un d’eux est de nature à ébranler la vision du monde des plus de 2 milliards de chrétiens de la planète. Il relate l’histoire de Jésus et d’une femme avec qui il était très lié.

 

Mme Lepper enfile une paire de gants blancs puis ouvre la caisse en bois portant le numéro P 8502 A. Celle-ci renferme des feuilles de papyrus craquelées et effilochées insérées entre des plaques de verre. Ces papyrus appartenaient à un codex dont la reliure de cuir ­foncé est conservée à part. « Nous avons là quelque chose d’une valeur inestimable », ­explique-t-elle en posant l’une des plaques sur la table.

 

Le scribe avait utilisé de l’encre ferrique et intitulé le document Eu aggelion kata marihamm, en sahidique, un dialecte du copte. Mme Lepper transcrit ces caractères anciens, issus pour la plupart de l’alphabet grec, sur une feuille de papier, puis traduit : « Évangile de Marie. » Il ne s’agit pas de la mère de Jésus mais de Marie de Magdala, appelée aussi Marie la Magdaléenne, précise Mme Lepper.

 

Eu aggelion kata marihamm : de tous les évangiles qui nous sont parvenus, c’est le seul qui porte le nom d’une femme. Mais il ne fait pas partie de la Bible. Pendant plus d’un millénaire, cet évangile a été effacé de la mémoire ­humaine. Depuis sa découverte en 1896, en Égypte, ce sont surtout des papyrologues comme Verena Lepper ou des théologiens qui s’intéressent à ce manuscrit. Il fait partie des écrits apocryphes des débuts du christianisme. « Apocryphe » vient du grec apókryphos, qui signifie « caché », et les textes de ce type sont étonnamment nombreux, bien plus nombreux que ceux qui figurent dans le Nouveau Testament 1.

 

Les écrits apocryphes parlent de ­Jésus, de ses disciples et de sa famille, des anges et des démons ; on y trouve des pensées mystiques et des légendes édifiantes. Certains sont proches des quatre Évangiles, qui ont intégré le ­canon ­biblique avec les lettres de Paul et quelques autres textes. Mais beaucoup s’écartent nettement de la Bible. Ils constituent un univers à part entière d’enseignements chrétiens qui, aux premiers siècles de notre ère, ont été bannis de la tradition de l’Église pour des raisons politiques, parce que des hommes puissants entendaient décider de ce que les fidèles devaient croire.

 

La plupart des chrétiens igno­rent tout ou presque des luttes intes­tines des premiers temps. Le christianisme tel qu’ils le connaissent s’appuie seulement sur une petite partie des documents transmis. On ne sait donc guère que, durant les premiers siècles, un autre christianisme s’est esquissé, peut-être plus pacifique et tolérant, et qu’il y eut des communautés où les femmes étaient autorisées à enseigner, à prêcher et à diriger des assemblées. Au nom d’une religion unique et unifiée, ces communautés furent réprimées, interdites, persécutées et finalement oubliées.

 

Ce que l’Église chrétienne est deve­nue, ce qu’elle est, ne concerne pas seulement les croyants. Cette religion a ­influencé le cours de l’histoire, des guerres ont été menées en son nom, des millions de personnes sont mortes à cause d’elle. Aujourd’hui, les valeurs chrétiennes continuent à être respectées : des États s’y réfèrent, des présidents et des chefs de gouvernement prêtent serment sur la Bible et font de la politique en s’appuyant sur ces textes anciens, dont le contenu est pour eux une vérité qui leur sert de ligne de conduite.

 

Or l’évangile de Marie nous fait remon­ter à une époque à laquelle on ne pouvait pas encore parler de vérités intangibles. À la place, il y avait des conflits, mais aussi des débats philosophiques de haut niveau. La nouvelle religion était encore en devenir. Dans tout l’espace méditerranéen, dominé par les Romains, des fidèles se réunissaient, emportés par l’enthousiasme que leur inspiraient les récits de cet homme de Galilée, Jésus de ­Nazareth, que l’on ­disait être le fils de Dieu, le Sauveur.

 

 

Les initiés avaient beaucoup à dire sur lui : il avait été un rabbin au verbe puissant, un sage, un prophète, mais également un guérisseur et un exorciste hors pair, un homme qui avait ­vaincu le Mal et la mort. Beaucoup d’hommes l’avaient suivi dans ses pérégrinations au lac de Tibé­riade et à ­Jérusalem. Beaucoup de femmes, aussi.

 

Parmi ses disciples femmes, aucune ne fut aussi proche de lui que Marie de ­Magdala, souvent évoquée sous le nom de Marie Made­leine : la Bible elle-même le raconte. Mais jusqu’où leur relation allait-elle ? Selon un évangile apocryphe, il l’embrassait souvent sur la bouche. Qu’est-ce que cela signifiait ? Amour physique ? Proximité spirituelle ? Ou bien les deux ? Certains écrits affirment même que Jésus et sa compagne étaient mariés. En tout cas, tout le monde s’accorde à dire qu’ils étaient très liés – même l’Église catholique en convient aujourd’hui.

 

Marie Madeleine fascine les chrétiens depuis toujours. C’est une sainte, son nom complet apparaît douze fois dans le Nouveau Testament, plus souvent que celui de la plupart des ­disciples. Mais elle est aussi devenue un objet de fantasmes masculins et un symbole de l’oppression des femmes par les instances du pouvoir religieux.

 

Aucune figure biblique n’a sans doute subi au fil du temps une transformation aussi brutale que Marie Made­leine. Selon plusieurs descriptions ­anciennes, elle aurait même occupé une position supérieure à celle des apôtres. Mais, des siècles plus tard, des hommes ­influents la présentèrent comme une pécheresse repentie, qui n’aurait pu être dans sa vie antérieure qu’une prostituée.

 

Ni le Nouveau Testament ni les écrits apocryphes n’étayent cette interprétation. Et pourtant, elle détermine encore aujourd’hui l’image que beaucoup se font de Marie Madeleine. Les hommes d’Église ont ainsi ostracisé non seulement cette femme de Magdala, mais toutes les femmes.

 

Peut-être n’y seraient-ils pas parvenus si le papyrus numéro P 8502 A, conservé à Berlin, n’avait pas disparu à un moment donné des écrits chrétiens qui nous ont été transmis. La théologienne protestante Judith Hartenstein a tenu pour la première fois entre ses mains l’évangile de Marie entre ses mains au début des années 1990, alors qu’elle effec­tuait des recherches à Berlin pour sa thèse de doctorat. Depuis, l’histoire de Marie Madeleine ne l’a plus quittée. Personne n’en sait autant qu’elle sur ce texte des ­débuts du christianisme. Avec le financement de la Fondation allemande pour la ­recherche, elle travaille actuellement à une analyse complète de l’évangile de Marie. « Ce texte a dû avoir une grande importance », avance la théologienne. Elle déduit de son contenu qu’il a vu le jour vers la fin du IIe siècle. D’autres chercheurs supposent qu’il a été écrit plus tôt, et que son ou ses auteurs ont vécu à une époque plus proche de celle de Jésus. Aucun exemplaire de cette époque ne nous est parvenu, pas même un petit fragment. Le papyrus de Berlin est une copie, « sans doute établie au Ve siècle par des moines copistes d’un monastère chrétien en Égypte », nous explique Hartenstein. La datation, qui s’appuie essentiellement sur une analyse de la graphie, est imprécise. Mais une chose est sûre : l’évangile de ­Marie fut copié et traduit plusieurs fois au fil du temps. Selon la chercheuse, cela prouve l’importance qu’il revêtait pour les ­premiers chrétiens.

 

 

Le codex relié en cuir, qui contient trois autres traités, fut acheté par un savant allemand à un marchand de manuscrits du Caire en 1896. On ignore comment il était parvenu en sa possession. Il a fallu attendre près de soixante ans pour qu’une première édition et une traduction allemande soient établies ; et, par la suite, ce texte n’a guère intéressé que les spécialistes.

 

L’exemplaire copte de Berlin n’est pas complet : il manque le début ainsi que quelques pages du milieu. Il en existe aussi deux fragments plus courts rédigés en grec, qui sont conservés à Oxford et à Manchester. Découverts plus tardivement mais écrits plus tôt, ils proviennent de manuscrits datés du IIIe siècle. Les passages qui nous sont parvenus recou­pent dans l’ensemble le contenu du ­codex de Berlin.

 

L’évangile de Marie contredit beaucoup de ce qui est écrit dans le Nouveau Testament, et que les Pères de l’Église ont décrété être l’unique vérité. Selon l’évangile apocryphe, après la crucifixion, le Sauveur ressuscité apparaît à ses disciples, femmes et hommes, répond à leurs questions et les invite à transmettre son message de ­salut au peuple. Jusque-là, pas de surprise.

 

Mais, dans l’ancien papyrus, Marie Madeleine prend ensuite la parole. Elle parle d’une vision et d’un message que Jésus n’aurait transmis qu’à elle. « Ce qui ne vous a pas été donné d’entendre, je vais vous l’annoncer », ­déclare-t-elle avec aplomb.

 

Pierre et son frère, l’apôtre André, écoutent Marie avec une indignation croissante. Tandis qu’André doute du contenu de la vision, qui évoque des rencontres mystérieuses de l’âme avec les « sept manifestations de la Colère » –, Pierre s’adresse à la communauté des disciples de Jésus : « Est-il possible que l’Enseigneur se soit entretenu ainsi avec une femme sur des secrets que nous, nous ignorons ? […] L’a-t-Il vraiment choisie et préférée à nous ? »

 

Pierre se sent lésé, alors que c’est à lui que Jésus dit, selon l’Évangile de ­Matthieu : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. » Dans tous les écrits qui formeront plus tard le canon de l’Église, Pierre apparaît comme un homme d’autorité qui guide les disciples.

 

L’évangile de Marie, au contraire, le présente comme un homme ayant des faiblesses. Un autre disciple, Lévi, doit le ramener à la raison dans son duel avec Marie. « Pierre, tu as toujours été un emporté ; je te vois maintenant t’acharner contre la femme, comme le font nos adversaires », lui reproche-t-il. Puis Lévi défend la position particulière de Marie : « Pourtant, si l’Enseigneur l’a rendue digne, qui es-tu pour la rejeter ? Assurément, l’Enseigneur la connaît très bien… Il l’a aimée plus que nous. » L’incident semble clos.

 

D’autres écrits, rejetés par les Pères de l’Église et proscrits comme apocryphes, font état de l’opposition entre Pierre et Marie. Dans la Pistis Sophia, un texte datant du IIIe ou du IVe siècle, l’apôtre courroucé lance à Jésus : « Mon Seigneur, nous ne pouvons souffrir que cette femme nous enlève la place, et ne nous laisse point parler. » 2 Marie, pour sa part, se plaint que Pierre la menace et que, de façon générale, il méprise les femmes.

 

Ce différend a-t-il un fondement historique ? Oui et non, explique ­Judith Hartenstein. Elle juge « hautement impro­bable que Marie Madeleine et Pierre aient eu de tels échanges ; ces écrits ne nous livrent pas d’informations historiques ». En revanche, ils reflètent la situation des premiers temps du christianisme. « La question de la place à accor­der aux femmes dans les communautés faisait l’objet de vifs débats, surtout au IIe siècle, et il y avait aussi de grandes différences dans la pratique religieuse. »

 

Pour Hartenstein, il est tout à fait possible que des groupes de femmes influentes aient vu en Marie Madeleine un modèle, un grand témoin à qui attri­buer un rôle majeur dans la doctrine de la foi. « Dans l’évangile de Marie, elle est décrite comme la principale héritière de Jésus, sa suppléante. Son rôle peut ici être interprété comme celui de la première papesse. »

 

Une femme à la tête de l’Église en deve­nir ? C’en était trop, sans doute, pour les hommes d’autres groupes. Par intérêt politique, les chefs religieux d’importants diocèses et surtout de Rome prirent le parti de Pierre : les papes se considèrent comme ses successeurs, leur prééminence découle de la proximité particulière de cet apôtre avec le Christ. Il était hors de question qu’ils aient une concurrente.

 

Sans doute les auteurs du IIe siècle ne se projetaient-ils pas aussi loin, mais, progressivement, un solide ordre ­ecclésiastique se mettait en place. La tombe du premier évêque de Rome, ­Libère, mort en 366, est ornée de l’inscription « papa », « pape ». À cette époque, on continuait à lire – et même à copier – l’évangile de Marie : pour ­désamorcer cette charge explosive, il fallut un certain temps.

 

Hartenstein ne s’intéresse pas seulement au conflit homme-femme dans l’évangile de Marie, mais aussi à ce qu’il dit de l’âme, c’est-à-dire à la vision de Marie. Cela constitue le fondement ­religieux du texte, et c’est tout aussi difficile à accepter pour les chrétiens d’aujourd’hui. « La femme qui était proche de Jésus était bien placée comme garante pour introduire une nouvelle doctrine théologique. »

 

Ce passage du texte regorge d’images ésotériques. À la mort d’une personne, dit l’évangile de Marie, son âme rencontre plusieurs climats au cours de son ascension vers l’au-delà : « La première manifestation est Ténèbres ; la seconde, Convoitise ; la troisième, Ignorance ; la quatrième, Jalousie mortelle ; la cinquième, Emprise charnelle ; la sixième, Sagesse ivre ; la septième, Sagesse ­rusée. » À la fin, l’âme atteint « le Repos où le temps se repose dans l’Éternité du temps. […] le Silence ».

 

 

Cette version de l’au-delà semble quelque peu asiatique. Il n’y a pas de figure tangible de Dieu, encore moins de Dieu le Père bienveillant tel que le décri­vent les Pères de l’Église. Hartenstein y voit un lien avec la gnose, une doctrine de la connaissance et du salut. L’évangile de Marie soulève ainsi l’une des questions religieuses brûlantes de l’époque : « De quoi parlons-nous quand nous parlons de Dieu ? Du Dieu qui a créé le Ciel et la Terre et donc toute la souffrance terrestre ? Ou d’un Dieu qui en est encore plus éloigné ? »

 

Le texte ne contient pas la réponse. La mission théologique de Marie est, selon Hartenstein, d’« intégrer une ­matière jusque-là étrangère au contexte chrétien ». Comment le public de l’époque a-t-il réagi ? Était-il enthousiaste, perplexe, indigné ? Pour éclaircir ce point, il faut s’appuyer sur de nouvelles ­découvertes.

 

Au départ, la petite mais très internationale congrégation ­catholique des Légionnaires du Christ avait seulement prévu de bâtir un centre d’accueil de pèlerins au bord du lac de ­Tibériade 3. Elle avait racheté à cet effet dans la commune de Migdal un club de vacances désaffecté, le Hawaii Beach. Il ne lui restait plus qu’à vérifier que le sous-sol ne recelait pas de vestiges inté­ressants, comme l’exige l’Autorité des antiquités d’Israël. À peine les ouvriers eurent-ils commencé à creuser, en 2009, qu’ils tombèrent sur d’anciens murs.

 

Dans les Évangiles bibliques, il est fait mention d’une localité nommée ­Magdala, sur la rive du lac, et c’est sans doute la ville natale de la femme qui est si proche de Jésus : on l’appelle Marie de Magdala car elle en est originaire, presque tous les spécialistes en sont sûrs. Parmi les femmes dont le nom est mentionné dans le Nouveau Testament, une demi-douzaine s’appellent Marie, un prénom déjà fort répandu. Peut-être Marie Madeleine était-elle célibataire, peut-être était-elle veuve : cela expliquerait qu’elle porte le nom de sa ville natale et non celui d’un homme, comme c’était l’usage à l’époque.

 

Les fouilles effectuées dans la ­Magdala biblique n’ont guère suscité d’intérêt jusqu’au jour où les Légionnaires du Christ ont exhumé de nouveaux vestiges. Le centre d’accueil des pèlerins n’est toujours pas achevé, mais des foules de visiteurs se pressent pour voir les découvertes archéologiques de ­Magdala. Les pierres dégagées révèlent un marché aux poissons, des installations portuaires et des bains rituels juifs, ­témoignages d’une petite ville prospère. La pièce maîtresse est une synagogue vieille de deux mille ans.

 

Parmi les soubassements et les rangées de gradins, les archéologues ont dégagé quelques mètres carrés de sols en ­mosaïque finement travaillés. Un bloc de calcaire est orné de reliefs représentant des symboles du Temple de Jérusalem détruit par les Romains en 70. « Jésus a dû s’asseoir sur ces marches avec ses disciples, c’est ici qu’il a prêché, c’est ici que Jésus et Marie Madeleine se sont rencontrés », assure Celine Kelly, qui se tient à l’endroit même où se trouvait jadis la grande salle de prière de la synagogue. Cette religieuse irlandaise anime depuis 2015 des séminaires au centre Magdala.

 

Les sceptiques ont longtemps pensé qu’il n’y avait pas de synagogues en Galilée à l’époque de Jésus. Les passages bibliques indiquant que Jésus prêchait dans des temples juifs sur la rive du lac de Tibériade relevaient selon eux de l’invention pure. Les ruines de Magdala sont la preuve que les Évangiles disaient vrai. Les pierres ne livrent toutefois ­aucune information sur Marie Madeleine – tout ce que l’on sait d’elle provient d’écrits de croyants. Il n’y a pas d’autre témoignage sur sa vie, pas de mention par un historien romain, pas d’inscription funéraire.

 

Et les sources d’inspiration religieuse ne donnent qu’une image floue de sa personne : c’était une femme économiquement indépendante, peut-être même fortunée, qui a rejoint le mouvement de Jésus. Elle le soutenait financièrement, lui et ses disciples. « Souvent, il s’agissait d’objets du quotidien – de nouvelles sandales ou quelque chose à manger », explique sœur Celine.

 

Peut-être parce qu’elle devait sa nouvelle vie à Jésus, on dit que la femme de Magdala lui était dévouée : « Sept démons étaient sortis d’elle », dit l’Évangile de Luc. Jésus l’aurait-il guérie de troubles psychiques ?

 

Contrairement à certains disciples masculins, elle semble n’avoir jamais douté de Jésus. Selon la Bible, elle se trouve à ses côtés lorsqu’il est crucifié à Jérusalem, elle fait partie de ceux qui veillent à ce que son corps soit inhumé correctement avant le début du sabbat. À la fin du sabbat, Marie Madeleine est la première à assister au miracle sans doute le plus prodigieux du christianisme : la résurrection. Le tombeau est vide, et elle aperçoit un homme qu’elle prend pour le jardinier. C’est ce que nous dit l’Évangile de Jean. Lorsque Jésus l’appelle par son nom, elle le reconnaît, et il lui ordonne : « Va trouver mes frères pour leur dire que je monte vers mon Père. »

 

Quoi que l’on pense de cette histoire, c’est sur elle que se fonde la nouvelle religion : Jésus, ressuscité des morts, se montre comme homme et Dieu. Et ­Marie Madeleine est, selon les évangiles qui en font mention, le premier témoin à l’annoncer : « J’ai vu le Seigneur. »

 

Cela n’avait pas échappé à certains docteurs de l’Église des siècles suivants qui la désignaient sous le nom d’Apostola apostolorum, « apôtre des apôtres ». D’autres trouvaient manifestement ­inconvenant qu’une femme pût prendre une telle importance. Il leur restait juste à trouver une astuce pour dévaloriser cet épisode fâcheux.

 

Pour ôter à Marie Madeleine l’importance que lui accordent les Écritures, Ève pouvait être utile : ce n’était sans doute pas un hasard si le péché originel était imputable à une femme. Grégoire de Nysse eut vite fait de mettre les deux femmes sur le même plan : « Puisque c’est par une femme que fut inaugurée la séparation d’avec Dieu par la désobéissance, il convenait qu’une femme fût aussi le premier témoin de la résurrection afin que la catastrophe qui avait résulté de la désobéissance fût redressée par la foi dans la résur­rection », écrit le théologien de Cappadoce au ive siècle. Autre important sophiste : Pierre Chrysologue. L’évêque de Ravenne affirme au Ve siècle que l’apôtre Marie a annoncé la bonne nouvelle de la résurrection, « non en tant que femme, mais en tant que symbole de l’Église ». Car, en d’autres occasions, elle serait restée silencieuse, comme il se doit : « Comme elle se tait en tant que femme, elle parle et annonce en tant qu’Église. »

 

D’un point de vue historique, des hommes comme Grégoire et Pierre possèdent un avantage décisif : ils se trouvent du côté des gagnants. Leurs écrits ont été conservés. Ceux des perdants, en revanche, ont été dissimulés au peuple, sont tombés dans l’oubli ou ont complètement disparu. « Nous avons toutes les raisons de croire que beaucoup de traditions et d’informations sur la contribution des femmes aux débuts du christianisme se sont perdues », en conclut Elisabeth Schüssler Fiorenza, professeure à la faculté de théologie de l’université Harvard.

 

L’une de ces femmes s’appelait ­Marcellina. Elle vécut d’abord à Alexandrie, prit la tête d’un groupe chrétien et s’installa à Rome vers 160. Elle se référait expressément à Marie Madeleine. Marcellina prêchait la justice sociale et vénérait, outre Jésus, des philosophes grecs comme Platon et Aristote. Mais tout ce que l’on sait de Marcellina provient des écrits de ses détracteurs, à commencer par l’évêque Irénée de Lyon, à l’opinion fort tranchée : « Elle causa la perte d’un grand nombre. » Contre les hérésies est le titre de l’ouvrage en cinq volumes dans lequel Irénée traite de ceux qui, selon lui, répandent des doctrines mensongères. Rédigé autour de 180, Contre les hérésies devint l’une des œuvres les plus marquantes de l’histoire de l’Église primitive. Le mot « hérésie » signifiait à l’origine « choix », « action de prendre », mais le terme était désormais connoté : la voie que les autres avaient choisie était jugée fausse ou mauvaise.

 

Cette condamnation s’étendit au mouvement montaniste : « Dans cette communauté charismatique, les femmes et les hommes étaient égaux », explique ­Peter Lampe, un théologien de l’université de Heidelberg qui a fait de nombreuses recherches sur le montanisme 4. Ce mouvement s’était répandu à partir du IIe siècle tout autour de la Méditerranée, avant de péricliter au milieu du vie siècle. « À un moment donné, tout indiquait que cette forme charismatique du christianisme avait une chance de devenir la version dominante de la foi chrétienne dans l’Empire romain », ­observe Lampe.

 

 

S’il en fut autrement, on le doit surtout à Constantin Ier. Couronné empereur romain en 306, il préside à la transformation du christianisme en religion d’État. Soutenue par l’empereur, l’Église devient une institution puissante. Mais, d’abord, Constantin fait cesser les querelles entre croyants.Il charge Eusèbe de Césarée, un évêque de confiance, de faire confectionner 50 bibles précieuses à usage ecclésiastique « sur du parchemin de bonne facture » et contenant les écrits « qui te semblent les plus nécessaires ». C’est un pas de plus vers le canon que constitue le Nouveau Testament.

 

Pour le remercier de cette faveur, ­Eusèbe rédige une biographie excessivement élogieuse de l’empereur. Constantin a « apaisé les disputes et unifié l’Église de Dieu ». Il a combattu la « discorde exécrable et funeste des hérétiques » et « ordonné que les livres des hérétiques soient recherchés » dans tout l’empire.Désormais, il devenait dangereux d’être surpris en possession d’œuvres telles que l’évangile de Marie. Beaucoup des écrits apocryphes ne nous sont parvenus que parce qu’ils furent cachés, par exemple dans une jarre en terre cuite scellée.

 

L’histoire le montre, des écrits tels que l’évangile de Marie ne furent pas d’emblée apocryphes – donc « secrets ». Beaucoup de temps s’écoulera avant que l’on décrète officiellement lesquelles des histoires étaient vraies ou fausses.

 

Puis la sévérité s’installe : « Ce sont les sources du salut », annonce en 367 ­Athanase, le patriarche d’Alexandrie, à propos d’un canon du Nouveau Testament comprenant 27 livres. « Que personne n’y ajoute ni en retranche. » Pour les femmes encore actives dans les Églises à ce moment-là, la situation ­devient critique. « Au cours du IVe  siècle, à l’époque où le christianisme dans l’Empire romain devient un facteur de puissance, les femmes rencontrent de grandes difficultés, elles ne peuvent plus exercer de fonctions », explique Silke Petersen, théologienne protestante à l’université de Hambourg. Mais « le christianisme n’a fait que perpétuer la misogynie antique ».

 

Un érudit chrétien peut désormais dénoncer comme hérésie tout exercice d’un ministère par une femme. Ainsi, après avoir épluché l’Ancien Testament, Épiphane de Salamine écrit triomphalement vers 375 : « Nulle part une femme n’a exercé de fonctions sacerdotales. » Et cela doit rester ainsi car « les femmes sont instables, inclinées à l’erreur, et ont l’âme basse ». Les catholiques et les orthodoxes vénèrent encore cet homme comme un saint et un docteur de l’Église.

 

Éphrem le Syrien, autre Père de l’Église, vécut au ive siècle en ne s’alimentant que de pain d’avoine, de légumes et d’eau. Ce petit homme maigre doué d’une grande force de volonté était aussi un habile prédicateur. Il diffusait son message de foi par des hymnes et des poèmes ; on le surnommait « la harpe du Saint-Esprit ». Dans ses commentaires ­bibliques, il démolit Marie Madeleine : il l’assimile à deux autres figures féminines, Marie de Béthanie et une « pécheresse » sans nom évoquée dans l’Évangile de Luc. La « pécheresse » est une femme repentie qui mouille les pieds de Jésus de ses larmes, les essuie avec ses cheveux, les couvre de baisers et répand sur eux du parfum. Jésus dit alors à la femme : « Tes péchés sont pardonnés. » Mais lesquels ?

 

 

En 591, Grégoire le Grand, le plus puissant des premiers papes, reprend la falsification d’Éphrem. Il intègre à la doctrine ecclésiale le fait que Marie de ­Magdala et la pécheresse repentie sont une seule et même personne. C’en est fait de sa réputation. Les sept démons que Jésus aurait expulsés de Marie incitent le pape à affabuler : « Puisque sept jours suffisent à embrasser l’ensemble du temps, le chiffre sept figure à bon droit l’universalité. » Une seule conclusion, selon Grégoire : « Marie a eu en elle sept démons, car elle était remplie de tous les vices. » Puis il affabule sur la beauté de ses cheveux et sur son parfum. Pas besoin de justifier ses dires – il est pape après tout. Voilà comment naît l’idée que la sainte femme a été une prostituée. Le modèle chrétien de l’Apostola apostolorum est ravalé au rang de pénitente.

 

Et c’est ainsi que cette femme éveille les fantasmes masculins. Dès la fin du Moyen Âge, les artistes voient en elle un modèle idéal : elle leur permet de mettre en scène un corps féminin voluptueux tout en prétendant ne représenter que ce qui est inscrit dans les Livres saints. Chez le grand sculpteur du XVe siècle Tilman Riemenschneider, les formes de Marie sont encore en grande partie dissimulées sous sa splendide chevelure bouclée. Mais, par la suite, la peau apparaît davantage, et, au XIXe siècle, chez le peintre français Jules-Joseph ­Lefebvre, la « pécheresse » n’est autre qu’une femme provocante. Voilà jusqu’où a chuté l’annonciatrice de la foi, la cheffe religieuse des premiers temps du christianisme. Éphrem le Syrien et Grégoire le Grand ont fait du beau travail. Ce n’est qu’en 1969 que l’Église catholique se résout à retirer de son calendrier liturgique les élucubrations des deux anciens. Mais beaucoup de fidèles l’ignorent toujours aujourd’hui.

 

À la fin de 1945, en Haute-Égypte, deux frères creusent le sol à la recherche de sébakh, une terre riche en nitrates, pour fertiliser leurs champs. Soudain, la houe du cadet heurte quelque chose de dur : c’est une grande jarre en terre cuite. Ont-ils découvert un trésor ­enfoui ? Après quelques hésitations, ils cassent la jarre et n’y trouvent qu’un tas de vieux écrits. Mais, pour les archéologues et autres chercheurs, cette découverte près du village de Nag Hammadi vaut plus que de l’or. La jarre contenait treize codex ou livres de papyrus reliés, renfermant des évangiles et des apocalypses, des prières et d’autres écrits. Ils furent copiés vers 350 ; on ignore qui les a cachés et quand.

 

Marie Madeleine occupe une place prééminente dans les papyrus de Nag Hammadi. L’évangile de Philippe évoque le lien étroit qui existait entre elle et Jésus. On l’appelait « sa compagne », dit le texte, qui précise : « Quant à Marie Madeleine, le Sauveur l’aimait plus que tous les disciples et il l’embrassait souvent sur la bouche. »

 

L’évangile de Philippe date sans doute de la fin du IIe siècle, voire plus tard, longtemps après la mort des personnes dont il est question. Il est peu probable que l’auteur inconnu ait eu connaissance de quelque vérité biographique omise dans tous les évangiles précédents. « Il ne fournit pas la preuve que Jésus était ­marié », ­estime Karen King, théologienne à Harvard. Cette spécialiste mondialement reconnue du christianisme ancien est d’autant plus prudente qu’elle a déjà été mystifiée.

 

En 2012, elle fait sensation en présentant un fragment de papyrus de la taille d’une carte de visite qui est parvenu entre ses mains. Y figurent le nom Marie puis les mots suivants : « Jésus leur dit “ma femme”. » King baptise le fragment de papyrus « évangile de la femme de Jésus » mais reste prudente dans son interprétation. Comme l’évangile de Philippe, il « ne prouve pas que le Jésus historique ait été marié ». Dans le cadre des différends sur le rôle des femmes au début du christianisme, le texte était destiné à montrer, selon elle, que celles-ci « étaient dignes et capables d’être ses disciples ». Des analyses scientifiques, dont deux datations au carbone 14, semblent confirmer l’authenticité du papyrus. D’autres universitaires expriment toutefois des doutes. King en est arrivée elle-même à la conclusion qu’il s’agissait d’un faux, même si elle n’en est « pas absolument certaine ».

 

La légende selon laquelle Marie de Magdala était à tout le moins la bien-­aimée de Jésus circule dans certains ­milieux chrétiens depuis des siècles. Chez les cathares, on la disait la concubine du Christ. Mais fort peu de docu­ments nous sont parvenus de cette secte médiévale, l’Église du pape s’étant acharnée sur elle. Au XIIIe siècle, un chroniqueur notait : « Dans des réunions secrètes, on enseigne que Marie Madeleine était l’épouse du Christ. »

 

 

Dans son best-seller Da Vinci Code, Dan Brown évoque une Sainte ­Famille pas si sainte que cela : la dynas­tie mérovingienne descendrait directement de Jésus et de Marie de Magdala, et leurs descendants vivraient encore parmi nous. Chaque 22  juillet, à Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, le crâne présumé de Marie Madeleine est porté en procession dans les rues. Le reste de l’année, il repose dans la crypte de la basi­lique de cette petite ville de ­Provence.

 

Comme pour la plupart des reliques, il est impossible de vérifier l’authenticité de ces ossements. Et le voyage de Marie en France relève lui aussi sans doute de la légende : des juifs l’embarquent avec d’autres chrétiens sur un bateau sans voiles ni rames pour les faire périr. Mais Dieu les sauve, leur faisant traverser la mer jusqu’à Marseille. Plus tard, Marie décide de se retirer du monde dans une grotte du massif de la Sainte-Baume, non loin d’Aix-en-Provence. Les pèlerins affluent toujours aujourd’hui dans ce qui fut, dit-on, la dernière demeure terrestre de la femme de Magdala.

 

L’Osservatore Romano, le quotidien du Vatican, en convenait récemment : l’Église a un problème avec les femmes. En octobre 2018, le père jésuite américain Matt Malone y faisait état d’une enquête réalisée à sa demande auprès de plus de 1 500 femmes catholiques aux États-Unis. Pour Malone, les résultats sont « préoccupants » : « Les femmes ne se sentent pas bien accueillies dans l’Église, parce qu’elles ne se voient pas à des fonctions d’autorité ou de direction. » Mais, chez les catholiques, les femmes n’exerceront pas le sacerdoce de sitôt. Le Vatican reste inflexible, tout comme l’Église orthodoxe et, jusqu’à il y a peu, l’Église anglicane. La Congrégation pour la doctrine de la foi a rappelé encore récemment l’impossibilité canonique absolue de procéder à l’ordination sacerdotale de femmes.

 

Le Vatican invoque parmi ses arguments le fait que l’ordination de femmes serait contraire à la tradition. Mais est-ce vrai ? « Si l’on peut prouver que des femmes officiaient dans le christianisme primitif, l’argument de la tradition ne tient pas », objecte la théologienne protestante Silke Petersen. Elle sait que ses consœurs catholiques abordent ces questions avec prudence de crainte que Rome ne leur retire leur habilitation à enseigner la théologie.

 

Si les femmes n’avaient pas été évincées des positions dirigeantes de l’Église, l’humanité aurait peut-être évolué différemment. Le christianisme ancien, avec ses mouvements souvent ésotériques, montre qu’une autre Église a été un temps possible, une Église plus axée vers la spiritualité personnelle que vers la mission et la conquête. Que ­serait devenu ce christianisme plus paisible si Constantin n’avait pas existé ? Petersen se garde bien d’idéaliser : « Si le christianisme n’était pas ­devenu une religion d’État, la question n’est pas de savoir s’il aurait été différent mais s’il aurait existé tout court. » Ce sont les structures de pouvoir qui ont permis à l’Église de se consolider et de s’affirmer.

 

Il arrive même parfois au Vatican de faire un pas en avant. En 2016, le pape François a établi par décret que ­Marie Madeleine était l’égale des apôtres masculins, en élevant au rang de fête liturgique le 22 juillet, qui n’était qu’un jour de « mémoire ». Pour Radio Vatican, ce petit geste est « un grand pas vers la recon­naissance du rôle des femmes dans l’Église ». Mais, si l’on se fie à ce que dit l’ancien papyrus de cette Marie de Magdala, il devrait y avoir des papesses depuis bien longtemps.

 

— Cet article est paru dans Der Spiegel le 22 décembre 2018. Il a été traduit par Catherine Livet.

Hypatie, mathématicienne et philosophe assassinée

Nous le savons par l’historien Socrate le Scolastique, qui avait 35 ans au moment des faits. Hypatie, grande figure intellectuelle d’Alexandrie, alors âgée de près de 60 ans, est agressée devant sa porte en mars 415 par une horde de moines fanatisés. « Ceux-ci la traînent dans une église où ils la mettent à nu et l’écorchent vive avec des tessons ou des coquillages ; son corps est ensuite démembré et brûlé sur une colline proche » *.

Fille d’un mathématicien qui l’avait formée à sa discipline, Hypatie avait étudié la philosophie à Athènes avant de revenir à Alexandrie pour y poursuivre sa formation en mathématiques. Philosophe d’inspiration platonicienne, elle devint une véritable « intellectuelle dans la cité », écrit l’historien américain Edward Watts. Elle faisait des conférences et donnait des cours à l’élite de la société d’Alexandrie. Elle a aussi rédigé des commentaires sur les Arithmétiques de Diophante et les Coniques d’Apollonios de Perga.

Nous la connaissons surtout par les lettres que lui écrivit son ancien disciple Synésios de Cyrène, devenu évêque de Ptolémaïs, en Libye. Il lui demande des précisions pour construire un astrolabe et lui adresse ses essais avant publication. Elle était admirée aussi pour sa beauté et sa virginité choisie. Longtemps protégée par l’évêque d’Alexandrie Théophile, elle entretenait de bonnes relations tant avec les chrétiens qu’avec les juifs et les païens. Son assassinat s’inscrit dans le contexte de tensions communautaires attisées par le nouvel évêque d’Alexandrie, Cyrille.

Comme l’explique Edward Watts après d’autres, la figure d’Hypatie, de plus en plus romancée, sera exploitée tout au long de l’histoire comme symbole d’idéologies variées et souvent opposées.

 

Books

Virginia Woolf, pour le plaisir d’écrire

Homme ou femme ? Matière ou esprit ? Raison ou folie ? Vie ou mort ? En littérature, qui mieux que ­Virginia Woolf aura incarné ce maelström d’ambivalence ? Une ambivalence qui se manifeste jusque dans son propre corps – longiligne, androgyne, d’une beauté un peu étrange, et qu’elle concédait aux hommes comme aux femmes. Ou dans ses personnages, notamment le fameux Orlando, promené(e) d’un sexe et d’un siècle à l’autre. Ou dans ses œuvres, entre prose et poésie (elle trouvait la poésie plus facile à écrire).

 

Vouée au maelström, Virginia Woolf l’était dès sa naissance, à Londres en 1882, au sein d’une immense famille recomposée de huit personnes, elle aussi bien étrange. La grande maison de Hyde Park Gate était le théâtre d’une intense animation sociale et intellectuelle (avec des visiteurs réguliers comme Henry James ou Thomas Hardy). Mais il y régnait aussi une formidable effervescence affective, et même sexuelle, avec incestes à répétition entre demi-frères et demi-sœurs. Toutes choses qui ne pouvaient qu’ébranler le psychisme déjà fragile de Virginia, malmené par une succession de tragédies familiales : à 13 ans, la mort de sa mère adorée ; puis celle de Stella, la demi-sœur qui avait repris le flambeau maternel ; puis celle de son père admiré et redouté ; puis celle de son frère Thoby.

 

La malheureuse Virginia ne sortira de cette « décennie de décès » et de l’adolescence que pour se retrouver ballottée d’une clinique à l’autre, où l’on soignait ce qu’on n’appelait pas encore les troubles bipolaires avec du repos, du lait et du jardinage, quoiqu’elle y fût du moins défendue contre ses élans suicidaires.

 

Mais à quelque chose malheur est bon. Les longues périodes de réclusion incitent Virginia à l’introspection – une introspection plume à la main, par le biais du journal qu’elle a tenu de 1915 à sa mort. Non seulement écrire l’aide à se comprendre, mais, en forant le « puits de pétrole » de son moi, elle en fait remonter la précieuse matière première de ses romans. Son journal intime va alors devenir la clé de voûte de sa vie, outil d’autoexploration salvatrice, entrepôt de matériau littéraire, et laboratoire technique d’écriture. « À 40 ans, je commence à savoir comment fonctionne mon cerveau – comment en tirer le maximum de plaisir et de travail », écrit-elle en 1922. Puis, la même année : « J’écrirai ce qui me plaît, et on pensera ce qu’on voudra. Le seul intérêt que je présente en tant qu’écrivain réside, je commence à le voir, dans une personnalité bizarre, et non dans une force, une passion, ni rien de remarquable. » En 1924, elle pourra même se congratuler : « À mon avis, écrire au journal a grandement servi mon style, l’a rendu plus délié .»

 

Avec l’écriture, Virginia Woolf pourrait semble-t-il gagner sur tous les tableaux : apaisement psychique (« J’ai cette espèce de tournis dans la tête et j’écris plus pour me stabiliser que pour rapporter des impressions exactes ») ; plaisir sans cesse renouvelé, comme il sied à qui écrit par amour de l’écriture ; argent et reconnaissance pour couronner le tout.

 

Pourtant, « plus besoin de reconnaissance – même sans elle je suis heureuse de continuer à écrire », prétend-elle ; « en fait c’est écrire qui est le véritable plaisir. Être lue ne représente qu’un plaisir superficiel ». La seule appréciation qui compte est la sienne : « Moi, du moins, j’aime lire ce que j’écris. Il me semble que cela fait plus étroitement corps avec moi qu’auparavant. » Une indifférence de façade, sans aucun doute – mais l’angoisse de l’insuccès perd vite toute pertinence.

 

Ses dix romans, ses essais, plus bien sûr son torrentueux Journal d’un écrivain (qui sera publié à titre posthume, d’abord réduit et expurgé) feront considérer ­Virginia comme la géante des lettres anglaises de l’entre-deux-guerres, la papesse du modernisme littéraire britannique, l’une des meilleures stylistes de la langue anglaise, la promotrice, avec James Joyce, du procédé narratif du courant de conscience – et aussi comme une théoricienne majeure de l’écriture, « a writer’s writer », un « écrivain pour ­écrivains ».

 

Ou plutôt, une écrivaine – c’est-à-dire une femme qui a réussi à bousculer les barricades dressées par les hommes autour de la littérature. Avant Simone de Beauvoir, Virginia Woolf s’attaque en effet vigoureusement au dimorphisme littéraire dont elle exposera en 1928 les mécanismes dans un essai fameux, Une chambre à soi.

 

Pour qu’une femme puisse écrire des romans, soutient Virginia, « il est nécessaire qu’elle possède quelque argent et une chambre à soi » – des conditions minimales, mais pourtant rarement réunies. Voyez, dit-elle, Jane Austen, qui n’écrivait qu’une fois ses tâches ménagères accomplies, sur un coin de table pour ne pas déranger, et qui – par déférence – ne parlait que d’amour et de femmes, celles-ci paraissant infiniment plus intéressantes aux yeux des hommes que les hommes aux yeux des femmes !

 

La réalité, c’est qu’une écrivaine a évidemment besoin d’un peu plus que d’argent et de tranquillité. Il lui faut un minimum d’instruction, d’abord. Et aussi des appuis, du soutien – une « position », comme dit Virginia Woolf. Si Shakespeare avait eu une sœur aussi douée et aventureuse que lui, quel sort littéraire aurait-elle connu ? Non seulement elle n’aurait pas, comme son frère, été envoyée dans les écoles, mais on l’aurait juste commise d’office aux tâches ménagères avant de la marier presto à un imbécile. Et, même si Mlle Shakespeare avait pris ses cliques et ses claques, comment aurait-elle pu, s’interroge Woolf, percer à Londres, sans relations, sans conseils, sans réseau ?

 

Autant d’obstacles que l’habile et déterminée Virginia saura, elle, surmonter. Elle ne reçoit qu’une piètre « instruction de femme » à la maison ? Elle va se former seule, apprendre les langues classiques. Impossible pour elle d’étudier à Cambridge ? Elle le fera par procuration, à travers ses frères ; et s’y acoquinera même avec la fine fleur, encore en bouton, de l’intelligentsia britannique, les futurs piliers du prestigieux et influent ­Bloomsbury Group, dont elle sera le pivot1.

 

Son demi-frère Gerald Duck­worth la violait lorsqu’ils étaient adolescents ? C’est lui qui lui ouvrira la voie des lettres en publiant son premier roman Melymbrosia, qui deviendra par la suite La Traversée des apparences. Même son mariage avec l’excellent Leonard Woolf deviendra un atout professionnel. Leonard lui apportera la sérénité dans la liberté, la supportera et la soutiendra, notamment par le biais de la maison d’édition qu’ils fonderont en 1917 dans leur salon. Grâce à Hogarth Press, Virginia pourra en effet allègrement s’auto­publier tout en faisant « un peu d’argent » (en l’occurrence, avec les ouvrages de son amante Vita Sackville-West, des « romans pour bonniches » mais aux tirages colossaux).

 

Hélas, l’écriture, source de joie et de fierté pour Virginia, sécrète aussi son poison. À l’issue de chacun de ses romans ou presque, elle traverse une dépression post-partum qui l’amène parfois aux confins du suicide. Mais, toujours avide de matériau et d’observations, elle décortique assidûment la mort, en pure phénoménologue et sans souci de transcendance (elle est parfaitement athée). Cette mort si familière, elle l’apprivoise peu à peu, à l’exemple de son prédécesseur en autoanalyse, Montaigne, qui allait, lui, jusqu’à parler de « mort bienheureuse ».

 

Cette mort apprivoisée, Virginia ne la souhaite pourtant pas. En 1931, elle notait : « Oui, je crois qu’entre 50 et 60 ans j’écrirai quelques livres très singuliers, si je vis encore. Autrement dit, je crois que je suis sur le point de donner corps, avec précision, aux formes qui habitent mon cerveau. Quel long labeur pour parvenir à ce commencement ! » Et, sur la dernière page de son journal, le 8 mars 1941, elle s’enthousiasme encore pour la vie : « Première journée de printemps. »

 

Mais, après vingt longs jours de silence, son ultime écrit, adressé à Leonard le 28 mars, est bien différent. « J’ai la certitude que je vais devenir folle à nouveau : je sens que nous ne pourrons pas supporter une nouvelle fois l’une de ces horribles périodes. Et je sens que je ne m’en remettrai pas cette fois-ci. Je commence à entendre des voix. Je n’arrive plus à me concentrer. Alors je vais faire ce qu’il y a de mieux à faire. »

 

Les poches de son vieil imper lestées de grosses pierres, elle entre dans la jolie rivière Ouse, qui coule devant sa maison, et s’y laisse finalement submerger.

 

— Ce texte a été écrit pour Books.