Virginia Woolf, pour le plaisir d’écrire

Homme ou femme ? Matière ou esprit ? Raison ou folie ? Vie ou mort ? En littérature, qui mieux que ­Virginia Woolf aura incarné ce maelström d’ambivalence ? Une ambivalence qui se manifeste jusque dans son propre corps – longiligne, androgyne, d’une beauté un peu étrange, et qu’elle concédait aux hommes comme aux femmes. Ou dans ses personnages, notamment le fameux Orlando, promené(e) d’un sexe et d’un siècle à l’autre. Ou dans ses œuvres, entre prose et poésie (elle trouvait la poésie plus facile à écrire).

 

Vouée au maelström, Virginia Woolf l’était dès sa naissance, à Londres en 1882, au sein d’une immense famille recomposée de huit personnes, elle aussi bien étrange. La grande maison de Hyde Park Gate était le théâtre d’une intense animation sociale et intellectuelle (avec des visiteurs réguliers comme Henry James ou Thomas Hardy). Mais il y régnait aussi une formidable effervescence affective, et même sexuelle, avec incestes à répétition entre demi-frères et demi-sœurs. Toutes choses qui ne pouvaient qu’ébranler le psychisme déjà fragile de Virginia, malmené par une succession de tragédies familiales : à 13 ans, la mort de sa mère adorée ; puis celle de Stella, la demi-sœur qui avait repris le flambeau maternel ; puis celle de son père admiré et redouté ; puis celle de son frère Thoby.

 

La malheureuse Virginia ne sortira de cette « décennie de décès » et de l’adolescence que pour se retrouver ballottée d’une clinique à l’autre, où l’on soignait ce qu’on n’appelait pas encore les troubles bipolaires avec du repos, du lait et du jardinage, quoiqu’elle y fût du moins défendue contre ses élans suicidaires.

 

Mais à quelque chose malheur est bon. Les longues périodes de réclusion incitent Virginia à l’introspection – une introspection plume à la main, par le biais du journal qu’elle a tenu de 1915 à sa mort. Non seulement écrire l’aide à se comprendre, mais, en forant le « puits de pétrole » de son moi, elle en fait remonter la précieuse matière première de ses romans. Son journal intime va alors devenir la clé de voûte de sa vie, outil d’autoexploration salvatrice, entrepôt de matériau littéraire, et laboratoire technique d’écriture. « À 40 ans, je commence à savoir comment fonctionne mon cerveau – comment en tirer le maximum de plaisir et de travail », écrit-elle en 1922. Puis, la même année : « J’écrirai ce qui me plaît, et on pensera ce qu’on voudra. Le seul intérêt que je présente en tant qu’écrivain réside, je commence à le voir, dans une personnalité bizarre, et non dans une force, une passion, ni rien de remarquable. » En 1924, elle pourra même se congratuler : « À mon avis, écrire au journal a grandement servi mon style, l’a rendu plus délié .»

 

Avec l’écriture, Virginia Woolf pourrait semble-t-il gagner sur tous les tableaux : apaisement psychique (« J’ai cette espèce de tournis dans la tête et j’écris plus pour me stabiliser que pour rapporter des impressions exactes ») ; plaisir sans cesse renouvelé, comme il sied à qui écrit par amour de l’écriture ; argent et reconnaissance pour couronner le tout.

 

Pourtant, « plus besoin de reconnaissance – même sans elle je suis heureuse de continuer à écrire », prétend-elle ; « en fait c’est écrire qui est le véritable plaisir. Être lue ne représente qu’un plaisir superficiel ». La seule appréciation qui compte est la sienne : « Moi, du moins, j’aime lire ce que j’écris. Il me semble que cela fait plus étroitement corps avec moi qu’auparavant. » Une indifférence de façade, sans aucun doute – mais l’angoisse de l’insuccès perd vite toute pertinence.

 

Ses dix romans, ses essais, plus bien sûr son torrentueux Journal d’un écrivain (qui sera publié à titre posthume, d’abord réduit et expurgé) feront considérer ­Virginia comme la géante des lettres anglaises de l’entre-deux-guerres, la papesse du modernisme littéraire britannique, l’une des meilleures stylistes de la langue anglaise, la promotrice, avec James Joyce, du procédé narratif du courant de conscience – et aussi comme une théoricienne majeure de l’écriture, « a writer’s writer », un « écrivain pour ­écrivains ».

 

Ou plutôt, une écrivaine – c’est-à-dire une femme qui a réussi à bousculer les barricades dressées par les hommes autour de la littérature. Avant Simone de Beauvoir, Virginia Woolf s’attaque en effet vigoureusement au dimorphisme littéraire dont elle exposera en 1928 les mécanismes dans un essai fameux, Une chambre à soi.

 

Pour qu’une femme puisse écrire des romans, soutient Virginia, « il est nécessaire qu’elle possède quelque argent et une chambre à soi » – des conditions minimales, mais pourtant rarement réunies. Voyez, dit-elle, Jane Austen, qui n’écrivait qu’une fois ses tâches ménagères accomplies, sur un coin de table pour ne pas déranger, et qui – par déférence – ne parlait que d’amour et de femmes, celles-ci paraissant infiniment plus intéressantes aux yeux des hommes que les hommes aux yeux des femmes !

 

La réalité, c’est qu’une écrivaine a évidemment besoin d’un peu plus que d’argent et de tranquillité. Il lui faut un minimum d’instruction, d’abord. Et aussi des appuis, du soutien – une « position », comme dit Virginia Woolf. Si Shakespeare avait eu une sœur aussi douée et aventureuse que lui, quel sort littéraire aurait-elle connu ? Non seulement elle n’aurait pas, comme son frère, été envoyée dans les écoles, mais on l’aurait juste commise d’office aux tâches ménagères avant de la marier presto à un imbécile. Et, même si Mlle Shakespeare avait pris ses cliques et ses claques, comment aurait-elle pu, s’interroge Woolf, percer à Londres, sans relations, sans conseils, sans réseau ?

 

Autant d’obstacles que l’habile et déterminée Virginia saura, elle, surmonter. Elle ne reçoit qu’une piètre « instruction de femme » à la maison ? Elle va se former seule, apprendre les langues classiques. Impossible pour elle d’étudier à Cambridge ? Elle le fera par procuration, à travers ses frères ; et s’y acoquinera même avec la fine fleur, encore en bouton, de l’intelligentsia britannique, les futurs piliers du prestigieux et influent ­Bloomsbury Group, dont elle sera le pivot1.

 

Son demi-frère Gerald Duck­worth la violait lorsqu’ils étaient adolescents ? C’est lui qui lui ouvrira la voie des lettres en publiant son premier roman Melymbrosia, qui deviendra par la suite La Traversée des apparences. Même son mariage avec l’excellent Leonard Woolf deviendra un atout professionnel. Leonard lui apportera la sérénité dans la liberté, la supportera et la soutiendra, notamment par le biais de la maison d’édition qu’ils fonderont en 1917 dans leur salon. Grâce à Hogarth Press, Virginia pourra en effet allègrement s’auto­publier tout en faisant « un peu d’argent » (en l’occurrence, avec les ouvrages de son amante Vita Sackville-West, des « romans pour bonniches » mais aux tirages colossaux).

 

Hélas, l’écriture, source de joie et de fierté pour Virginia, sécrète aussi son poison. À l’issue de chacun de ses romans ou presque, elle traverse une dépression post-partum qui l’amène parfois aux confins du suicide. Mais, toujours avide de matériau et d’observations, elle décortique assidûment la mort, en pure phénoménologue et sans souci de transcendance (elle est parfaitement athée). Cette mort si familière, elle l’apprivoise peu à peu, à l’exemple de son prédécesseur en autoanalyse, Montaigne, qui allait, lui, jusqu’à parler de « mort bienheureuse ».

 

Cette mort apprivoisée, Virginia ne la souhaite pourtant pas. En 1931, elle notait : « Oui, je crois qu’entre 50 et 60 ans j’écrirai quelques livres très singuliers, si je vis encore. Autrement dit, je crois que je suis sur le point de donner corps, avec précision, aux formes qui habitent mon cerveau. Quel long labeur pour parvenir à ce commencement ! » Et, sur la dernière page de son journal, le 8 mars 1941, elle s’enthousiasme encore pour la vie : « Première journée de printemps. »

 

Mais, après vingt longs jours de silence, son ultime écrit, adressé à Leonard le 28 mars, est bien différent. « J’ai la certitude que je vais devenir folle à nouveau : je sens que nous ne pourrons pas supporter une nouvelle fois l’une de ces horribles périodes. Et je sens que je ne m’en remettrai pas cette fois-ci. Je commence à entendre des voix. Je n’arrive plus à me concentrer. Alors je vais faire ce qu’il y a de mieux à faire. »

 

Les poches de son vieil imper lestées de grosses pierres, elle entre dans la jolie rivière Ouse, qui coule devant sa maison, et s’y laisse finalement submerger.

 

— Ce texte a été écrit pour Books.

Andrea Dworkin, plus actuelle que jamais

« J’avoue, je suis dans un état d’excitation permanent,   je me ­demande si ça va passer, ou bien aller crescendo de jour en jour jusqu’à sa sortie dans un an. » Quatorze ans après la mort d’Andrea Dworkin, la caricature que l’on a fait d’elle – une féministe en rogne, antisexe, en sur­poids et en salopette informe – reste si prégnante qu’il est déconcertant de lire ces mots d’elle jeune sur une carte postale adressée à ses parents. Dworkin semble excitée à l’idée de publier son premier livre et tout essoufflée avec sa ponctuation et ses espaces un peu chaotiques.

 

Ce passage [daté d’avril 1973] ouvre Last Days at Hot Slit (« Derniers jours à Fente-Chaude »), un recueil de ses textes établi par Johanna Fateman et Amy Scholder. Suit un extrait du livre en question, publié en 1974 sous le titre Woman Hating, un pamphlet au vitriol dénonçant les violences faites aux femmes dans toutes ses manifestations culturelles, des contes de fées à la presse porno de contre-culture.

 

Last Days at Hot Slit présente l’œuvre de Dworkin de 1973 à 1999 dans toute sa complexité, sa radicalité, sa causticité et sa violence. Des extraits de ses essais et appels à l’action sont entrecoupés d’éléments autobiographiques et de textes de fiction rédigés à la première personne. Dworkin a grandi dans une famille juive de la petite classe moyenne, à Camden, dans le New Jersey, avec une mère souffrant d’une maladie chronique et un père aimant. La litanie des violences sexuelles commence pour elle à 9 ans, quand un inconnu la viole dans l’obscurité d’un cinéma.

 

À 20 ans, elle est interpellée pour avoir manifesté contre la guerre du Vietnam et placée en détention à la prison pour femmes de Manhattan, où elle subit « des fouilles à corps incessantes, puis des fouilles internes pratiquées par les médecins de la prison ». Cela lui provoque quinze jours de saignements.

 

Quelques années plus tard, après son mariage avec un anarchiste hollandais, la voilà femme battue. Et, pendant tout ce temps, elle écrit. Son premier livre et la carte postale fébrile datent d’une époque terrifiante où, après avoir fui, elle se cache d’un mari meurtrier résolu à lui faire la peau.

 

Que ce soit dans les lettres adressées à la presse pour dénoncer les mauvais traitements subis en prison et qui amenèrent à ouvrir une enquête judiciaire sur l’établissement, dans ses textes ulcérés sur les liens entre domination sexuelle masculine et injustice sociale ou dans sa captivante transposition en fiction de son expérience de la prostitution de survie, Dworkin a toujours eu comme objectif de provoquer un changement radical. Elle acquiert une nouvelle pertinence et se voit réévaluée pour sa prescience à l’heure du mouvement #MeToo.

 

Tout le monde n’adhère pas à son discours, mais elle a indiscutablement appris aux femmes à se faire entendre. Pour fuir le « désespoir muet » 1, pour refuser « le consentement lu dans leur silence par les vicieux et les complaisants »2, les femmes ont dû se défaire de la honte et désigner publiquement les agressions et les agresseurs.

 

En 1975, dans une conférence sur le viol qu’elle donne dans plusieurs universités, Dworkin énumère les lieux de pouvoir où sont tapis les violeurs : l’équipe de foot, la fraternité d’étudiants, « les prêtres, avocats, juges, élus, responsables politiques, médecins, artistes, cadres supérieurs, psychiatres et enseignants ». Les récentes dénonciations d’agresseurs montrent qu’elle n’avait omis aucune catégorie. Elle savait également à quel point la résistance organisée et la solidarité étaient difficiles au sein de la structure de classes raciste de l’« Amérike » (comme elle surnommait ce qu’elle considérait comme un État fasciste) : « Où que l’on se situe, on a toujours au moins un pied enfoncé dans le ventre d’un autre être humain. »

 

Elle voyait tout cela à une époque où le viol conjugal n’était pas un délit et où, à la question « Avez-vous déjà été violée ? », posée lors d’une enquête des années 1970, de nombreuses femmes avaient répondu : « Je ne sais pas. »

 

Dworkin a été partie prenante des déchirantes luttes intestines de la deuxième vague féministe, particulièrement après qu’elle eut rédigé avec Catharine MacKinnon une proposition de décret antipornographie en 1983 3. Plutôt que de remâcher ces dissensions, les éditrices de Last Days at Hot Slit s’intéressent à « ce que les querelles ont éclipsé ». Pour Fateman, la subtilité stylistique de Dworkin est ce qui a le plus échappé à l’attention. Son recours à l’hyperbole, souvent cité comme preuve de son extrémisme, apparaît ici comme un instrument de précision rhétorique pour exprimer les plus grands dangers de l’oppression systématique. Elle sculpte sa colère radicale pour en faire une sorte de lamento, poétique et brutal, qui peut rappeler Gertrude Stein et surpasser Walt Whitman. Ou alors sa colère procède en cercles descendants à la façon de L’Enfer de Dante, comme l’explique Dworkin dans ce qui est peut-être son œuvre la plus dénigrée, Coïts 4.

 

Son travail d’expérimentation formelle a été influencé et applaudi par la poétesse Muriel Rukeyser, qui disait : « AYEZ FOI EN LA PONCTUATION. » Sa façon viscérale d’évoquer les agressions physiques est incomparable. La description implacable d’une photo parue dans le magazine porno Hustler et intitulée « Chasse au minou » étaye sa diatribe de 1981 contre la pornographie en tant qu’expression du pouvoir masculin : on y voit deux hommes armés de fusils, assis dans une Jeep sur le capot de laquelle est ligotée une femme nue, les bras et les jambes écartés et le pubis en plein milieu. Dans son roman hypnotique Mercy (1990), elle décrit de manière insoutenable comment la narratrice se fait mordre les lèvres de la vulve par son violeur. Pour Dworkin, la survie passait par le style : « Ma seule chance d’être crue est de trouver une façon d’écrire qui soit plus audacieuse et plus puissante que la haine des femmes elle-même – plus intelligente, plus profonde, plus froide. Cela peut signifier que j’aurai à créer une prose plus terrifiante que le viol, plus abjecte que la torture, plus insistante et déstabilisante que la violence conjugale, plus accablée que la prostitution, plus invasive que l’inceste, plus imprégnée de menace et d’agression que la ­pornographie 5. »

 

L’ironie, c’est qu’on a fini par ne plus croire Dworkin. En 1999, alors qu’elle travaillait à un nouveau livre à Paris, elle fut droguée puis violée dans sa chambre d’hôtel. Quand elle en fit état dans le quotidien The Guardian et l’hebdomadaire New Statesman, ses propos furent sérieusement mis en doute. Une autre version de ce texte, intitulée « Mon suicide » et publiée pour la première fois dans Last Days at Hot Slit sous forme d’extraits, a été trouvée après son décès par son compagnon de longue date, John Stoltenberg. Elle se termine par ces mots : « S’il vous plaît aidez les femmes. S’il vous plaît laissez-moi mourir à présent. » Dans l’avant-propos de Last Days at Hot Slit, Johanna Fateman prévient : les écrits d’Andrea Dworkin « vont vous glacer le sang ». C’est le moins qu’on puisse dire.

 

 

— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 30 juillet 2019. Nous le reproduisons avec l’autorisation de News Licensing. Il a été traduit par la collective Tradfem.

L’impératrice Cixi réhabilitée

Au milieu des années 1950, du temps où je préparais ma thèse d’histoire de la Chine, l’impératrice douairière Cixi ou Ts’eu-hi (1835-1908) passait systématiquement pour une réactionnaire et était honnie ; c’est Mao Zedong que l’on admirait. Dans les ouvrages de référence de l’époque, les grands sinologues américains présentaient Cixi comme une femme cruelle, autoritaire, hostile aux réformes d’inspiration occidentale préconisées par les hauts fonctionnaires progressistes, qui étaient tous des Hans. Ces réformateurs, nous apprenait-on, étaient différents des Mandchous au pouvoir, qui avaient conquis la Chine en 1644 et s’efforçaient de maintenir manu militari un empire en pleine déliquescence. Une amie chinoise, lycéenne à Pékin dans les années 1970, me raconte qu’on leur enseignait que Cixi était une maiguozei, une traîtresse. Depuis, l’opinion sur Cixi a évolué, et les historiens généralistes brossent d’elle un portrait plus équilibré. Beaucoup affirment encore toutefois qu’elle fut une force négative.

 

Jung Chang nous en propose à présent une lecture en grande partie nouvelle, que j’estime dans l’ensemble convaincante. Auteure en 1992 des Cygnes sauvages, une biographie de trois générations de sa famille acclamée dans le monde entier, et coauteure en 2005 avec son mari, Jon Halliday, de Mao. L’histoire inconnue, un ouvrage dont l’accueil a été plus mitigé 1, Chang revendique pour Cixi un titre de gloire exceptionnel, résumé par le sous-titre du livre, « La concubine qui fit entrer la Chine dans la modernité ».

 

À mi-chemin du livre, s’arrêtant sur l’année 1889, elle écrit : « Une Chine moderne venait de voir le jour à l’état embryonnaire, or c’était à Cixi qu’on le devait. » Charles Denby, à l’époque ambassadeur des États-Unis à Pékin, ne dit pas autre chose : « Nul ne niera que les améliorations et les progrès évoqués plus haut sont principalement le fruit de la volonté et du pouvoir de l’impératrice régente. » Dans son épilogue, Chang résume son propos : « L’impératrice Cixi laissa à la postérité un legs monumental dans bien des domaines. Surtout, elle fit entrer la Chine médiévale dans la modernité. […] Les changements qu’elle imposa, bien que radicaux, s’accomplirent en causant de véritables séismes mais pas de bains de sang. »

 

Le régime constitutionnel dont elle dota le pays, souligne Chang, fut assorti d’une législation moderne – Code commercial, Code civil, Code de procédure pénale –, du droit de vote pour une partie de la population masculine et de la création d’écoles de droit.

 

Cixi « appartenait à l’une des plus anciennes et des plus illustres familles mandchoues ». Bien que quasiment illettrée, elle fut « traitée en garçon » par son père, avec qui elle discutait des affaires de l’État, « des sujets en principe interdits aux femmes ». En 1850, à 16 ans, elle fut l’une des jeunes filles choisies pour devenir les concubines du nouvel empereur, Xianfeng. Sans être belle, Cixi « avait un maintien exquis […], écrit Chang. Elle avait hérité d’une peau admirable et de mains délicates qui resteraient jusque dans ses vieux jours aussi douces que celles d’une jeune fille ». Ce qui, chez elle « attirait le plus le regard, c’étaient ses yeux brillants, expressifs […]. Au fil des années, lors des audiences, elle adresserait aux dignitaires les œillades les plus enjôleuses avant qu’un redoutable éclair d’autorité n’illumine soudain ses prunelles ».

 

Surnommé « le dragon boiteux », l’empereur Xianfeng « raffolait des plaisirs de la chair », il avait une « sexualité active – pour ne pas dire frénétique », mais ne s’intéressait guère à sa jeune concubine de rang peu élevé. Néanmoins, en 1856, elle donna naissance à un fils. Cela fit de Cixi « la concubine sans doute la plus en vue après l’impératrice Zhen » (plus communément appelé Ci’an) et rapprocha les deux femmes.

 

À la mort de l’empereur, en 1861, Cixi devint la deuxième impératrice douairière. Nullement rivales, les deux femmes, « résolues à infléchir le cours de leur destin et celui de l’empire, se mirent à comploter ». Elles voulaient se débarrasser des régents qui administraient le pays. Au cours des funérailles de Xianfeng, « les deux impératrices douairières dénoncèrent les tentatives d’intimidation des régents, qui les malmenaient, elles et l’empereur ». Il ne fallut pas longtemps pour que trois des régents soient condamnés à la « mort des mille coupures » 2. Faisant montre d’une magnanimité calculée, Cixi commua l’une des sentences en un supplice bien moins atroce, la décapitation, et ordonna aux deux autres régents de mettre fin à leurs jours : « Chacun d’eux reçut une longue écharpe de soie blanche avec laquelle se pendre. » Un brin admirative, Chang écrit : « Deux mois après la disparition de son mari, Cixi, à 25 ans, perpétra sans bain de sang ni soulèvement un coup d’État qui n’entraîna la mort que de trois personnes. » L’émissaire britannique à Pékin, Frederick Bruce, eut ces mots : « Il me semble à vrai dire singulier que des hommes, depuis longtemps au pouvoir […], soient tombés sans la moindre résis­tance, sans qu’une voix ni une main s’élève pour prendre leur défense. »

 

 

Dans les premiers temps, Cixi transmettait ses ordres de vive voix au Grand Conseil, et ses membres ou leurs secrétaires les transcrivaient sous forme de décrets. Puis, pour accroître ses connaissances, elle se mit à étudier auprès d’eunuques instruits : « Cixi s’asseyait en tailleur sur son lit, un livre de poésie ou un classique à la main. Les eunuques […] épluchaient avec elle les textes. Elle les lisait après eux et la leçon se poursuivait jusqu’à ce qu’elle s’assoupît. »

 

Selon Jung Chang, les échanges entre Cixi, le prince Gong, demi-frère de Xianfeng, et les dignitaires montrent que ces derniers « s’en remettaient d’ordinaire à l’impératrice, à l’origine des mesures prises à la cour ». Chang parle à juste titre d’un des censeurs, Zhang Zhidong, comme « l’un des plus éminents réformateurs de l’empire ». Cixi, qui savait repérer les hommes d’exception, avait remarqué la valeur de Zhang lors d’un examen impérial, assure l’auteure : « La liberté de ton de son audacieuse dissertation finale sur les affaires contemporaines avait déconcerté ses juges, qui lui attribuèrent une note à peine passable. Lorsque Cixi en prit connaissance, elle reconnut chez son auteur une tournure d’esprit identique à la sienne et fit de lui le numéro trois de tout l’empire. »

 

« La présence de Cixi en imposait aux dignitaires, malgré le paravent qui la séparait d’eux sans pour autant l’empêcher de se former une idée de leur tempérament. » Et, « à en croire bon nombre de ceux qu’elle reçut en audience, Cixi semblait capable de lire dans leurs pensées et de “voir clair dans le jeu de n’importe quelle personne qui s’adressait à elle, au premier coup d’œil” ».

 

Les impératrices douairières Cixi et Zhen (qui mourut jeune), raconte Chang, adoptèrent les conventions de la cour, par exemple l’habitude de noter leur jugement sur les rapports en cornant une page ou en l’entaillant avec un de leurs longs ongles. Zhen entérinait les nominations officielles, et « la politique relevait du domaine de Cixi ». Celle-ci « prenait garde de ne pas s’opposer à l’opinion majoritaire », mais « la décision finale lui appartenait ».

 

 

Cixi était parvenue à la conclusion que « la Chine pouvait très bien entretenir avec l’Occident des relations amicales », écrit Chang. « Elle se posa des questions cruciales : une politique d’ouverture et de commerce avec l’étranger nuirait-elle forcément à la Chine ? » Cette manière d’envisager les choses allait « sortir la Chine de l’impasse où l’avaient conduite la haine dévorante de l’empereur Xianfeng envers les Occidentaux et un siècle de repli sur soi ».

 

Mais alors pourquoi Cixi a-t-elle été à ce point vilipendée pendant un siècle, voire davantage ? Une part de responsabilité revient à deux biographies publiées par les sinologues britanniques John Otway Percy Bland et Edmund ­Trelawny Backhouse dans les années suivant la mort de l’impératrice : Tseu-hi, impératrice douairière (1910)3, et « Annales et Mémoires de la cour de Pékin » (1914). Backhouse, qui était homosexuel, y livre des détails salaces et affirme avoir couché avec Cixi. Ces ouvrages, surtout le second, furent longtemps considérés comme parole d’évangile. Ils l’étaient encore pour certains de mes professeurs du temps où j’étais étudiant. L’opinion changea radicalement en 1976, avec la parution de « L’ermite de Pékin : la vie secrète de sir Edmund Backhouse », dans lequel l’historien Hugh Trevor-Roper montre que Backhouse était un affabulateur et un faussaire.

 

Dans leur ouvrage de référence sur l’Asie de l’Est, très lu dans les années 1960, le sinologue de l’université Harvard John King Fairbank et ses coauteurs notaient à contrecœur que Cixi avait fini par devenir réformiste 4. Pourtant, dans le volume 10 de l’histoire de la Chine qu’il a codirigé, les réussites du long règne de Cixi sont attribuées à des hommes épris de modernité ; en 1980, dans le volume 11, les réformes entreprises sont jugées désespérées ou contradictoires, mais sont du moins partiellement attribuées aux « dirigeants mandchous » ou à « la cour », même si le mérite n’en est pas attribué à Cixi. Dans son histoire de la Chine moderne, parue en 1990, Jonathan Spence reconnaît enfin à propos de Cixi : « Elle fut la seule femme à parvenir à un tel niveau de pouvoir politique en Chine sous les Qing, et beaucoup des malheurs de la dynastie lui furent de ce fait imputés par des hommes qui estimaient qu’elle n’aurait jamais dû avoir le pouvoir » 5.

Parmi ces hommes, affirme Chang, figuraient Kang Youwei – « Kang le Renard », comme certains le surnommaient à l’époque – et Liang Qichao, considérés dans la plupart des ouvrages chinois et occidentaux comme d’éminents réformateurs. À en croire Jung Chang, Kang et Liang complotèrent contre Cixi, et Kang tenta de la faire assassiner. Il a fallu attendre les années 1980 pour que des chercheurs chinois découvrent la preuve de ce complot dans les archives japonaises, et notamment « le témoignage de Bi, l’homme chargé de tuer Cixi ». Ce document surprendra la plupart des sinologues actuels.

Chang sait dès lors à quoi imputer l’exécrable réputation de Cixi : « La postérité n’a pas été tendre ni même équitable envers Cixi. On l’a souvent prétendue tyrannique et immorale, ou d’une incurable incompétence – quand ce n’était pas les deux. Ce qu’elle a accompli n’a pour ainsi dire pas été reconnu, ou alors le mérite en a été attribué aux hommes à son service. Cixi a été handicapée par sa condition de femme. En tant que telle, elle ne pouvait en effet gouverner qu’au nom de ses fils – aussi son rôle exact est-il resté méconnu. De ce fait, les rumeurs se sont multipliées et beaucoup ont accordé foi à des mensonges inventés de toutes pièces. […] Les forces politiques qui dominèrent en Chine depuis le lendemain ou presque de sa disparition ont en outre délibérément cherché à la dénigrer et à noircir son image – de manière à prétendre que le pays est sorti grâce à elles de la difficile situation où Cixi l’avait plongé. »

En 1979, Sue Fawn Chung, spécialiste de la dynastie Qing, écrivait dans un article très documenté qui ne figure pas dans la bibliographie de Chang : « Les historiens chinois classiques ont toujours été pleins de préjugés à l’égard de l’influence féminine à la cour. […] Puisque ces hommes réprouvaient le pouvoir et le conservatisme de l’impératrice douairière, ce parti pris se reflète dans ce qu’ils ont écrit sur la cour à cette époque. » 6 Mais Chung ne dit rien des réformes de Cixi, dont elle ne souligne que le traditionalisme.

 

 

Le réalisateur hongkongais Evans Chan me signale que la lecture de Jung Chang du personnage de l’impératrice douairière avait déjà été parfaitement exposée dans la série télévisée Zou Xiang Gong He (« Vers la république »), diffusée en Chine continentale en 2003 : « C’est Cixi qui est présentée comme la véritable visionnaire ayant modernisé la Chine, et non les grands réformateurs Kang Youwei et Liang Qichao – bêtes noires de Chang et de l’histoire officielle de la République populaire de Chine ». Jung Chang ne fait pas mention de cette série.

 

Comme pour l’empereur Xianfeng, Chang s’intéresse, on peut la comprendre, à la sexualité de la cour des Qing. Elle fait état d’une étrange histoire d’amour – sans doute platonique – entre Cixi et son eunuque favori ; l’homme fut exécuté sur l’ordre de dignitaires scandalisés, un fait évoqué par d’autres sources mais sans mention d’une relation amoureuse. Chang laisse aussi entendre que le fils de Cixi, l’empereur Tongzhi, était homosexuel, mais sans le dire explicitement.

 

Mais le plus important aux yeux de l’auteure est le zèle réformateur dont Cixi fit preuve pendant la période où la Chine fut dévastée par la révolte des Taiping (1850-1864) et le fait qu’elle ait pris conscience que des officiers étrangers comme Charles Gordon « le Chinois », plus tard surnommé « Gordon de Khartoum », pouvaient aider la Chine à écraser la rébellion. Chang aborde la défaite infligée à la Chine par le Japon en 1895, qui se solda par la perte de Taïwan ; les interminables conquêtes coloniales des Britanniques, des Français, des Allemands et des Américains ; et la révolte des Boxers, en 1900, au début de laquelle Cixi eut la mauvaise idée d’inciter les insurgés à attaquer les légations étrangères, avant d’être contrainte de fuir Pékin et de verser d’énormes réparations aux puissances occidentales mécontentes, qui la tenaient pour largement responsable des pertes qu’elles avaient subies.

 

Malgré tout, en 1889, ses réformes avaient donné des résultats considérables. Le revenu annuel de la Chine avait doublé. Il provenait pour un tiers des droits de douane, administrés pendant de nombreuses années par un Irlandais, Robert Hart, que les historiens chinois mentionnent à peine mais qui occupe une place prééminente dans les récits occidentaux. Cixi contribua à doter la Chine d’une marine moderne. Chang réfute l’accusation habituelle selon laquelle l’impératrice aurait détourné des fonds destinés à équiper la marine pour reconstruire l’ancien palais d’Été, pillé et dévasté par les armées étrangères ; elle affirme que les sommes accaparées par Cixi étaient relativement modiques – bien qu’obtenues grâce à la corruption –, et elle ne parle pas du navire de marbre que l’impératrice fit restaurer pour remplacer le bateau de bois que les guides chinois montrent toujours aux touristes étrangers pour accabler l’impératrice. Selon Chang, c’est elle qui introduisit en Chine le chemin de fer (après s’y être d’abord opposée parce qu’elle craignait que la construction des voies ferrées n’oblige à déplacer des tombes d’ancêtres) et les bateaux à vapeur.

 

« Le règne de Cixi s’avérera le plus tolérant de l’histoire des Qing ; plus personne ne fut alors condamné à mort à cause des propos qu’il tenait, de vive voix ou par écrit. » Elle autorisa les missionnaires chrétiens, dont la rumeur disait qu’ils étaient des mangeurs d’enfants, à s’établir partout dans le pays. Mais, sur d’autres sujets, elle se montrait plus réticente. À un réformateur qui demandait à ouvrir des filatures, elle répondit : « La confection textile est notre principale industrie nationale ; les tissus fabriqués à la machine privent les Chinoises de travail, mettant en péril leurs moyens de subsistance. C’est déjà bien assez dommage de ne pouvoir interdire les tissus étrangers, nous ne devrions pas nous porter préjudice à nous-mêmes. » (Peut-être savait-elle que les textiles britanniques fabriqués à la machine avaient détrôné les tissus faits main en Inde.)

 

L’ambassadeur américain Charles Denby nota : « Jusqu’à ce tournant de sa carrière, elle se montra bonne et miséricordieuse envers son peuple, et juste vis-à-vis des étrangers. […] Il convient de souligner que l’impératrice douairière a été la première de sa race à se confronter au problème des relations de la Chine avec le monde extérieur et à utiliser celles-ci pour consolider sa dynastie et promouvoir le progrès matériel. »

 

Durant les dernières années de son existence, qui prit fin en 1908, Cixi s’engagea sur la voie de réformes si profondes que Chang qualifie cette période de « véritable révolution de la modernité en Chine (1901-1908) », affirmation qu’elle rend crédible, me semble-t-il. Cette période commence alors que Cixi se trouve encore dans l’ancienne capitale, Xi’an, où elle s’est réfugiée pour échapper aux Boxers. C’est aussi l’époque où l’impératrice accomplit les plus grands efforts, mais pas les premiers, pour s’attirer le respect et même l’affection de femmes étrangères, en général des épouses de diplomates.

 

 

Elle y parvint en les autorisant à la fréquenter et même à la toucher. À Sarah Conger, une Américaine qui semble avoir été l’une de ses favorites, elle offrit un précieux objet en jade. Abasourdie, Conger écrivit : « Je me félicite qu’un aperçu m’ait été donné de la bienveillance de cette femme que le monde a si amèrement condamnée. » À la suite des épanchements de Conger, la presse étrangère, qui jusque-là dénigrait habituellement Cixi, se mit à donner « une image nouvelle, plus sympathique de l’impératrice douairière, en particulier aux États-Unis ». Un journal titra : « La dirigeante de la Chine américanise son empire ».

 

En 1903, la peintre américaine ­Katharine Carl demeura neuf mois au palais pour réaliser (sans succès) le portrait de Cixi, et elle tomba également sous le charme. Un soir que les deux femmes se promenaient dans les jardins du palais, l’impératrice douairière remarqua que l’artiste avait froid : « Voyant que je n’avais rien à me mettre sur le dos, elle demanda à l’eunuque en chef de m’apporter un châle à elle ; il remit à Sa Majesté l’un de ceux qu’elle avait coutume d’emporter à ces occasions et elle le drapa sur mes épaules. Elle me pria de le garder et de prendre mieux soin de moi à l’avenir. » En revanche, avec ses fonctionnaires qui avaient le malheur de faire une entorse à l’étiquette de la cour, l’impératrice douairière pouvait se montrer terrifiante. Elle attendait d’eux qu’ils s’agenouillent et se prosternent devant elle en se frappant trois fois la tête contre le sol.

 

L’idée principale de Chang est celle-ci : au cours des sept ou huit dernières années de sa vie, Cixi accomplit la révolution qui propulsa la Chine dans l’époque moderne. Elle introduisit toutefois très peu de changements à la cour, où une « étiquette rigide » resta de mise, sauf pour les étrangères et quelques fonctionnaires triés sur le volet. Pendant ces années, la coutume inhumaine des pieds bandés fut abolie. Elle provoquait une atrophie des pieds qui rendaient les femmes quasi incapables de marcher ; cette déformation était censée avoir un effet érotique sur les hommes, qui tenaient les pieds de leur partenaire pendant l’acte sexuel. (Chang rappelle que sa grand-mère avait eu les pieds bandés, et j’ai pu observer les effets de cette pratique sur des dames âgées jusque dans les années 1950, à Taïwan). Le bandage de pieds ne se faisait pas chez les Mandchoues.

 

Cixi fit en sorte que les filles puissent bénéficier d’une éducation moderne et fonda des écoles qui leur étaient destinées. Des jeunes filles partirent faire leurs études supérieures à l’étranger ; celle qui allait devenir l’épouse de Tchang Kaï-chek avait ainsi étudié au Wellesley College, aux États-Unis. Le système des examens impériaux, qui avait servi pendant plus d’un millénaire à recruter des fonctionnaires versés dans les classiques, fut pour l’essentiel aboli au profit d’épreuves plus adaptées aux besoins du moment, et les Chinois pouvaient désormais s’en prendre publiquement au gouvernement mandchou, dans leurs paroles et leurs écrits.

 

Un étudiant de 18 ans, Zou Rong, publia en 1903 une diatribe dans un journal de Shanghai. Il y traitait Cixi de catin et appelait à tuer les Mandchous. Cela ne lui valut qu’une peine d’incarcération de deux ans assortie de travaux forcés « dans une prison à l’occidentale ». La mort des mille coupures fut abolie et le recours à la torture interdit. Une monnaie nationale, le yuan, fut créée, qui continue d’avoir cours aujourd’hui. Pékin somma la Grande-Bretagne de mettre un terme au commerce de l’opium. Cixi mit en branle un mouvement destiné à instaurer le droit de vote en Chine, dans l’espoir qu’il déboucherait sur l’instauration d’une monarchie parlementaire comme celle de la reine Victoria, qu’elle admirait. En 1908, l’impératrice douairière approuva un projet de règlement électoral qui s’inspirait des pratiques occidentales de l’époque, en faisant bénéficier du droit de vote les hommes majeurs détenteurs de biens immobiliers. « La monarchie constitutionnelle qu’envisageait Cixi […] marquerait la fin d’une autocratie interdisant toute forme de contestation et ferait participer au gouvernement les gens du commun – les citoyens, dirait-on désormais. » Rien de tout cela ne survécut à la mort de Cixi.

 

Chang éprouve une admiration sans bornes pour Cixi : « En termes de réalisations phares inédites, d’honnêteté politique et de courage personnel, l’impératrice douairière Cixi a placé la barre à une hauteur presque jamais atteinte. » Bien des historiens ont calomnié Cixi, et, aujourd’hui encore, certains refusent de voir en elle une réformatrice. Mais les réformes de l’impératrice douairière – liberté d’expression et liberté de la presse, pour n’en citer que deux – allaient inspirer une peur panique au Parti communiste chinois qui accéda au pouvoir en 1949.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 5 décembre 2013. Il a été traduit par Laurent Bury.

Comment Noëlla Rouget fit gracier son bourreau

Arrêtée à Angers en juin 1943 à l’âge de 23 ans, Noëlla Peaudeau est déportée en janvier 1944 au camp de concentration de ­Ravensbrück. Elle a été dénoncée par Jacques Vasseur, un fils de bourgeois qui a fait HEC.

 

Fasciné par le nazisme, germanophone, il s’est fait embaucher par la Gestapo d’Angers et infiltre les réseaux de résistance de l’ouest de la France. Il participe aux séances de torture, auxquelles il prend un plaisir évident 1. Noëlla est confrontée à son fiancé, arrêté deux ­semaines plus tôt. Il est défiguré et sera fusillé peu après.

 

À Ravensbrück, elle se lie avec Geneviève de Gaulle, comme elle profondément chrétienne. Elle revient du camp tuberculeuse et part se faire soigner en Suisse, où elle rencontrera son futur époux, le Genevois André Rouget.

 

En  septembre  1945, Vasseur, qui  a  disparu, est condamné à mort par contumace. La police française le retrouvera par hasard en 1962. Après avoir été confronté à Noëlla et à d’autres témoins, il est traduit devant la Cour de sûreté de l’État. Le procès s’ouvre le 20 octobre 1965. Noëlla et les témoins survivants se succèdent à la barre. Le 2 novembre, elle écrit au président du tribunal pour demander la grâce de son bourreau. Nous repro­duisons ici cette lettre extraordinaire. Vasseur est condamné à mort. Noëlla Rouget écrit alors au président de la République (lire ci-dessous). Le géné­ral de Gaulle se laisse fléchir et gracie le condamné, ainsi qu’un autre agent de la Gestapo, Jean Barbier.

 

La détermination de Noëlla suscite une réaction de rejet de la part de bon nombre d’anciennes déportées. Pour s’expliquer, elle leur écrit une lettre en 1965. Plus surprenant, elle entretiendra une correspondance avec Vasseur et mili­tera dans les années 1970 pour que sa peine soit allégée.

 

Sur décision de Georges Pompidou, il est libéré en 1983, puis disparaît et cesse tout contact avec elle. On apprendra plus tard qu’il est décédé en 2009 en Allemagne, où il avait refait sa vie. Noëlla Rouget doit fêter ses 100 ans ce 25 décembre.

 

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Ernestine Rose, première féministe américaine

Si vous dites « Ernestine Rose » à la première féministe venue, il y a fort à parier que ce nom ne lui dira rien. À part ses fans dans les départements de gender studies des universités, personne ou presque n’en a entendu parler. C’est une grande lacune dans notre mémoire collective.

 

Ernestine Rose commença à militer pour les droits des femmes une décennie avant Elizabeth Cady Stanton et Susan B. Anthony 1, qu’elle a toutes deux inspirées. Elle drainait un public plus vaste à ses conférences, à sa grande époque du moins. Elle « parvient à captiver un audi­toire aussi bien que nos meilleurs orateurs masculins » écrivait l’Albany Transcript en 1854 (ce qui se voulait un compliment). « Une excellente élocution, une voix puissante, du bon sens à en revendre, un style merveilleusement concis et un rare sens de l’humour », constatait une journaliste en 1860. Rose avait aussi pour elle son physique. Selon la description qu’en fit l’écrivaine française Jenny d’Héricourt, c’était une femme « svelte et menue avec un front magnifique, des yeux pétillants d’une douceur extraordinaire, des dents blanches et parfaites et un charmant demi-sourire ». Les journaux la surnommaient « la reine de la tribune » à une époque où les conférences étaient une forme de divertissement populaire qui rivalisait avec le théâtre.

 

Et surtout, Rose professait des idées extrê­mement novatrices. Immigrée polon­aise, socialiste utopique, athée et juive, elle était plus « ultra », pour utiliser un terme en vogue à l’époque, que celles et ceux avec qui elle partageait la tribune. Susan B. Anthony écrit en 1854 dans son journal : « Mme Rose n’est pas appréciée à sa juste valeur et ne peut pas encore l’être – elle est beaucoup trop en avance même sur les plus ultras des ­ultras pour qu’ils puissent la comprendre. » Nous voilà au défi, plus d’un siècle et demi plus tard, d’apprécier et de comprendre cette ­« ultra » – et de mettre son exemple à profit.

 

« Ma conviction, c’est que l’homme n’est bon que dans la mesure où les lois, les institutions et les influences extérieures le lui permettent », disait-elle en 1853. C’est peut-être son judaïsme qui inspira à Rose son respect de la force du droit. Elle avait passé son enfance plongée dans les textes sacrés, même si elle y fait rare­ment allusion dans sa vie d’adulte. Tout lecteur du Talmud reconnaîtra l’idée que l’éthique individuelle est le produit d’un ordre juridique éthique, ou que, pour le dire comme Rose, « nous ne réalisons pas à quel point le droit influe sur la formation de l’opinion publique et la coloration de la voix des masses ». Ce principe, les rabbins n’avaient jamais eu l’intention de l’appliquer aux femmes, qu’ils considéraient comme inférieures d’un point de vue éthique – et au demeurant dans tout le reste. Mais Rose le transforma en rejet du déterminisme biologique qui pesait sur la vie et les perspectives des femmes. « Qu’ont fait les hommes que les femmes, à avantages égaux, n’auraient pu faire ? » demandait-elle, ajoutant : « Allez-vous nous dire qu’il n’y a pas chez elles de Newton, de Shakespeare ou de Byron ? Mais on a sans doute détruit chez elles des dons supérieurs aux leurs, faute d’une culture propice dans laquelle elles seraient appréciées à leur juste valeur et incitées à se surpasser, et qui leur donnerait une liberté d’action sans laquelle le cerveau se ratatine et étouffe. » À noter qu’elle écrivait cela près de quatre-vingts ans avant que Virginia Woolf n’exprime la même idée dans Une chambre à soi.

 

Ernestine Potovsky naît en 1810 dans le quartier juif d’une petite ville polonaise, Piotrków Trybunalski. Elle est l’enfant unique d’un couple extrêmement pieux et probablement hassidique (Ernestine n’est sûrement pas son prénom d’origine, qui devait être yiddish ; mais son prénom polonais était sans doute Ernestyna.) Son père, un éminent rabbin d’après elle, est peut-être déçu de n’avoir pas eu de fils. Toujours est-il qu’il l’élève comme un garçon, en lui faisant apprendre l’hébreu et lire la Torah, chose inhabituelle quoique pas totalement inédite. La pratique juive d’interprétation des textes semble avoir insufflé chez cette enfant brillante une extraordinaire indépendance d’esprit. À 14 ans, elle « abjure sa foi dans la Bible et la religion paternelle », peut-on lire dans un portrait d’elle datant du XIXe siècle. Lorsqu’elle a 15 ans et demi, son père veut la marier de force. Pour échapper à cette union, elle part seule pour l’Allemagne – une entreprise héroïque et quasi suicidaire pour une adolescente de l’époque.

 

Je ne vois pas d’autre femme dans l’histoire qui se soit aussi souvent réinventée, et avec autant d’audace et de sérénité. À Berlin, où elle s’est installée, Rose parvient on ne sait comment à rencontrer des intellectuels et à fréquenter leurs cercles. À Londres, où elle s’établit par la suite, elle devient la proche disciple de Robert Owen, le père du socialisme utopique britannique, et épouse un autre de ses disciples, l’orfèvre William Rose, avec qui elle émigre aux États-Unis. À New York, ils intègrent rapidement les cercles de libres-penseurs les plus en vue. En 1839, sa première action en faveur de l’éga­lité des femmes vise la Société Thomas Paine, qui honore la mémoire et les idées de l’écrivain et homme politique. Elle ­apprend que le dîner annuel donné pour célébrer l’anniversaire de la naissance du père fondateur – accusé à l’époque d’être un athée radical – est réservé aux hommes et que les femmes ne sont conviées qu’au bal qui suit. « Je pensais que les Droits de l’homme de Paine s’appliquaient aussi aux femmes », clame-t-elle lors de l’événement parallèle et mixte qu’elle a organisé. L’année suivante, la société accepte que les femmes participent à l’ensemble des festivités. Et elle-même deviendra plus tard l’une des principales organisatrices de cette ­célébration.

 

 

Ernestine Rose prend fait et cause pour les droits des femmes sans abandonner la libre-pensée. Elle ajoute simplement l’oppression des femmes à sa liste de griefs contre la religion. « La superstition maintient les femmes dans l’ignorance, la dépendance, l’esclavage , dit-elle. Les églises se sont bâties sur leur dos. » Ce genre de réflexions ne passe pas toujours bien. Lors d’un débat entre des croyants et des libres-penseurs au congrès de Hartford sur la Bible, en 1853, elle exhorte les femmes à piétiner la Bible, l’Église et les prêtres. Des séminaristes du coin se lèvent, la sifflent, lui hurlent dessus puis éteignent les lumières de la salle. Rose reste imperturbable. Lorsque les lampes à gaz sont rallumées, elle réprimande les perturbateurs : « Quels parfaits représentants de votre Livre vous faites ! Vous donnez une bonne illustration de votre religion avec votre comportement de voyous. »

 

La caractéristique première d’Ernestine Rose est l’audace. Elle débarque avec son mari à New York en mai 1836. À peine six mois plus tard, la jeune femme de 26 ans aux cheveux frisés et à l’accent yiddish fait du porte-à-porte pour faire signer une pétition de soutien à une proposition de loi émanant d’un élu libre-penseur du Parlement de l’État de New York. Le texte vise à accorder aux femmes mariées le droit de détenir des biens en leur nom propre. Il semble que la pétition de Rose ait été la toute première sur le sujet. Elle ne recueille que cinq signatures. « Certaines des dames [qui lui ont ouvert la porte] me disaient que les messieurs allaient se moquer d’elles, d’autres qu’elles avaient déjà bien assez de droits. Les hommes, eux, me disaient que les femmes en avaient bien trop », racontera-t-elle plus tard. Mais elle continue à faire signer des pétitions et à les envoyer à l’assemblée de l’État.

 

Quatre ans plus tard, elle s’allie avec Paulina Wright Davis, qui s’emploie à faire la même chose à Utica, une autre ville de l’État de New York. En 1844, elles rencontrent Elizabeth Cady Stanton, qui milite elle aussi à l’époque pour l’adoption de ce texte. La loi sur les biens des femmes mariées est finalement adoptée en avril 1848. Et, bien que les historiens considèrent le congrès organisé par Stanton en juillet 1848 à Seneca Falls comme l’événement fondateur du mouvement américain pour les droits des femmes, Rose a toujours considéré que son action solitaire préalable en marquait le véritable point de départ.

 

Pourquoi Rose, qui est socialiste, fait-elle de la défense des droits patrimoniaux sa première grande cause ? On serait tenté de chercher l’explication dans sa propre vie. Il y a dans sa jeunesse un événement révélateur, quoique invérifiable. À la mort de sa mère – à une date indéterminée –, Rose hérite d’une assez belle somme que son père s’engage à verser comme dot au fiancé qu’il a choisi pour sa fille. Le contrat prévoit que le jeune homme conservera la dot même si Rose ne l’épouse pas, ce qui sera le cas. L’affaire est portée devant les tribunaux. Et, si l’on en croit le récit qu’en fait Jenny d’Héricourt, Rose convainc les juges qu’elle n’a pas à payer avec son héri­tage des fiançailles conclues contre son gré. Elle restitue néanmoins le plus gros de la somme à son père et ne garde que de quoi payer son voyage à Berlin.

 

 

Il existe une explication sans doute moins fantaisiste à cet intérêt pour les droits patrimoniaux : Rose est une femme d’affaires. À Berlin, l’adolescente, qui a l’esprit d’initiative, invente un parfum d’intérieur qu’elle vend pour gagner sa vie. Il s’agit de bandes de papier parfumé que l’on fait brûler pour masquer les mauvaises odeurs qui imprègnent les ­appartements non aérés de Berlin. À New York, Ernestine élabore une eau de ­Cologne qu’elle vend dans la boutique où son mari, William, exerce son métier d’orfèvre. William est une crème d’homme, il adore sa femme et n’est pas du genre à vivre à ses crochets ; bien au contraire, son activité lui permet de couvrir les frais des conférences de son épouse. Mais celle-ci ne sait que trop qu’elle n’aura aucun recours légal si William décide que son argent lui appartient.

 

En vertu des régimes matrimoniaux alors en vigueur en Grande-Bretagne et aux États-Unis, les femmes cèdent leur identité juridique à leur mari, se voyant de ce fait privées de tous leurs droits sur les biens qu’elles possédaient avant le ­mariage et sur ce qu’elles ont acquis pendant. Un mari peut désigner ses enfants comme héritiers, si bien que, à sa mort, son épouse risque de se retrouver dans la misère. S’il décède sans testament, elle peut hériter d’une petite part de ses biens, mais seulement tant qu’elle est en vie : elle ne peut pas transmettre ce legs à des membres de sa famille. La loi ne permet aux veuves que de conserver quelques effets. Rose en dresse sarcastiquement la liste lors d’une conférence en 1853, provoquant les rires entendus du public : « Sa garde-robe, les accessoires propres à son rang, un lit avec ses accessoires, une cuisinière, la Bible, des portraits de famille et tous ses cahiers d’écolière ; et aussi tous les rouets et métiers à tisser, une table, six chaises, des tasses à thé avec leurs soucoupes, une théière, un sucrier et six cuillères. »

 

De par sa formation socialiste, Rose estime que l’appropriation par les maris de la fortune de leur épouse s’inscrit dans un contexte d’exploitation beaucoup plus global. Les maris – tout comme les employeurs et les États – s’enrichissent grâce au travail non rémunéré des femmes. La théorie de Robert Owen est quasiment la seule philosophie sociale de l’époque où les tâches domestiques sont considérées comme un travail, une activité créatrice de valeur susceptible d’être rémunérée. Même Marx, un demi-siècle plus tard, n’ira pas jusque-là. Owen faisait valoir que le mariage asservissait les femmes financièrement et juridiquement. Il imaginait des communautés au sein desquelles les tâches domestiques seraient partagées par les sexes, mais son rêve n’a jamais pris corps, même dans les communautés utopiques qui se réclamaient de lui. Les femmes qui en faisaient partie se retrouvaient généralement à assumer les tâches ménagères en plus des travaux des champs, comme c’est encore le cas aujour­d’hui ; c’est une des raisons de l’échec de ces expériences.

 

Au sortir de la guerre de Sécession, la majorité des États des États-Unis se dotent de lois sur les biens des épouses, mais cela ne suffit pas. Ces lois concèdent aux femmes le droit de conserver les biens qu’elles possédaient avant le mariage et les sommes d’argent gagnées en dehors du foyer, mais ne leur octroient pas une part du patrimoine acquis conjointement pendant le mariage, notamment grâce à leur travail au foyer.

 

Pour Rose et ses camarades, la ­bataille sur les droits patrimoniaux n’est qu’une première étape. Elles engagent très vite un autre combat, cette fois pour revendiquer un régime de communauté qui assimile le mariage à un partenariat ­commercial. Elles prennent pour modèle le partage des tâches de la ferme familiale traditionnelle, où la préparation des repas, la couture et le ménage effectués par les femmes contribuent autant à la prospérité générale que les travaux de semailles et de moisson accomplis par les hommes.

 

Les premières féministes ne contestent pas la séparation des sphères qui assigne les femmes aux travaux domestiques – les féministes du XXe siècle leur en ont d’ailleurs fait grief. Mais elles affirment également haut et fort que les femmes sont en mesure d’effectuer le même travail que les hommes, à condition d’être formées. Avec leur idée de communauté des biens, Rose, Stanton et les autres sont en avance sur leur époque et, à certains égards, sur la nôtre. Elles ont trouvé une façon de prendre en compte le travail ­domestique non rémunéré et de le rétribuer, ce que le droit matrimonial ne fait que par intermittence aux États-Unis, et encore, selon le bon vouloir des tribunaux.

 

Dans un article publié en 1994 dans le Yale Law Journal, l’historienne du droit Reva Siegel explique que les mouvements de femmes n’ont pas réussi à inscrire la propriété conjointe dans le droit américain et que cet échec nous hante encore. La communauté des biens cesse d’être une préoccupation après la guerre de Séces­sion, moment où le mouvement des femmes décide de consacrer toutes ses forces à l’obtention du droit de vote. Au même moment, l’industrialisation creuse le fossé entre travail salarié et non salarié, si bien qu’égalité en vient à ­signifier ­égalité de rémunération – et non égalité de considération du travail des femmes, souvent non rémunéré. La femme ­« moderne » du tournant du siècle considère la famille et l’entretien du ménage comme une entrave à sa liberté, non comme un travail justifiant rémunération.

 

L’égalitarisme d’Ernestine Rose est aussi riche d’enseignements. La plus cosmopolite et transatlantique des féministes américaines du XIXe siècle a forgé ses ­valeurs démocratiques dans une Europe en pleine effervescence révolutionnaire. Sa judéité et sa condition d’étrangère ont certainement aussi joué un rôle. Rose a grandi dans une Pologne où sévit l’anti­sémitisme, et, si les Américains n’ont ­jamais massacré de juifs, contrairement aux Polonais, ils ont bel et bien des préjugés à leur égard. Rose aura un échange de lettres houleux avec son ami de longue date Horace Seaver, rédacteur en chef du journal libre-penseur Boston Investigator (où elle a fait paraître plusieurs de ses discours), après que ce dernier a publié une série d’éditoriaux où il attaque d’abord les Hébreux pour finir par s’en prendre aux juifs. Ils se cramponnent à « leurs rites et cérémonies absurdes », écrit Seaver, et leur religion est « sectaire, bornée et complètement inadaptée à un peuple épris de progrès comme le sont les Américains ».

 

Avant de débarquer à New York, Rose a assisté lors d’un bref séjour à Paris en 1830 à la révolution de Juillet, un soulèvement d’inspiration antimonarchique et anticlérical. À Londres, elle a adhéré à l’Association de toutes les classes et de toutes les nations, fondée par Robert Owen, dont elle est devenue une oratrice très appréciée – même si, comme elle le rappellera plus tard, elle ne montait à la tribune qu’après avoir « lavé et rangé toute la vaisselle utilisée pour préparer et servir le thé ». Une fois aux États-Unis, elle invite des féministes européennes aux congrès du droit des femmes et s’exprime souvent sur les événements qui ont lieu en Europe, tels que la grande famine irlandaise ou le Printemps des peuples. Elle plaide aussi pour que les États-Unis accordent l’asile à des « martyrs de la ­liberté » tels que le patriote libéral hongrois Lajos Kossuth, son équivalent ­polonais Józef Bem ou le révolutionnaire et unificateur de l’Italie Giuseppe Mazzini.

 

« L’émancipation de toute forme d’asservissement, quelle qu’elle soit, voilà mon principe, déclare-t-elle lors d’un congrès antiesclavage. Je suis pour la reconnaissance des droits humains, sans distinction de religion, de parti, de sexe et de couleur de peau. »

 

 

Pourquoi Ernestine Rose est-elle absente des livres d’histoire ? Il y a plusieurs raisons à cela. La guerre de Sécession a accru l’incivilité et provoqué des poussées de xénophobie et d’anti­sémitisme qui la marginalisent. En outre, cette femme dynamique n’a jamais été en grande forme physique – elle est diminuée par ses rhumatismes –, et, au cours les années 1860, sa santé se dégrade, ce qui la contraint à restreindre ses interventions et à ne plus être en première ligne du mouvement des femmes. Elle est vite éclipsée par Elizabeth Cady Stanton.

 

Dans la seconde partie du XIXe siècle, le mouvement libre-penseur américain est encore plus impopulaire que pendant la première. Or c’est durant cette période, en 1861 exactement, que Rose choisit de publier son seul et unique livre, « Défense de l’athéisme ». Stanton, elle, se définit comme chrétienne et arbore une grande croix autour du cou. Comme l’observera plus tard un journaliste, « ses positions sincères et sérieuses en matière théologique » l’ont exclue de « la liste de ces femmes “éminentes” qui se sont distinguées à la tribune par leur combat chevaleresque contre toutes les formes d’esclavage ».

 

Quand la guerre de Sécession prend fin, c’est une guerre civile miniature qui déchire le mouvement féministe. L’affrontement porte sur la question de savoir le mouvement doit attendre que les hommes noirs aient obtenu le droit de vote avant de réclamer l’instauration du suffrage universel. Rose, Stanton, Anthony et d’autres sont partisanes de continuer d’exiger le droit de vote pour les femmes. Mais d’autres féministes et certains de leurs alliés, parmi lesquels l’orateur noir Frederick Douglass, un ancien esclave, préconisent la patience, jugeant que l’émancipation des Noirs est une « néces­sité urgente ». Quand le Congrès vote en 1866 le quatorzième amendement à la Constitution, qui donne le droit de vote uniquement aux citoyens de sexe masculin, la faction à laquelle appartient Rose en conçoit de l’amertume.

 

Certaines membres du groupe s’en prennent aux abolitionnistes et deviennent même ouvertement racistes. Stanton en arrive à tenir des propos ­effrayants. Ainsi, en 1867 : « La question se pose vraiment : avons-nous eu raison de nous effacer pour laisser “Bamboula” pénétrer le premier dans le royaume ? » (Le « royaume » est le « paradis des droits du citoyen».) De vilains sentiments anti-­immigrés contaminent aussi ses discours. Comment se fait-il, s’insurge-t-elle, que « Patrick » (l’immigré irlandais), « Hans » (l’Allemand) et « Yung Tung » (le Chinois) obtiennent le droit de vote avant de riches Américaines de souche comme elle ? Stanton et Anthony vont même jusqu’à conclure un pacte faustien avec l’homme d’affaires Georges Francis Train, un raciste notoire qui défend les droits des femmes pour faire barrage au suffrage des Noirs.

 

Rose est aussi furieuse que Stanton et Anthony de voir figurer la mention « de sexe masculin » dans le quatorzième amendement mais ne bascule pas comme elles dans le racisme – à une fâcheuse exception près. Elle ne s’est jamais opposée au vote des Noirs. Elle formule le problème autrement : « Pourquoi n’accorder des droits qu’à l’homme noir ? Pourquoi pas aussi à la femme noire ? » Mais une fois, en 1869, elle tient des propos anti-immigrés : « On peut bien se mettre à considérer le Chinois comme un homme et un frère, ou le Hottentot, ou le Kalmouk [c’est-à-dire le Mongol] ou l’Indien, ou l’idiot ou le criminel, mais où faut-il s’arrêter ? Parce tous ceux-là vont nous passer devant. »

 

 

Ce dérapage constitue une entorse à ses principes universalistes. Mais on peut lui accorder des circonstances atténuantes : à cette époque, Rose est mal en point, et elle fait désormais partie de la garde rapprochée de Stanton. Elle prononce ce discours nauséabond lors du dernier congrès américain auquel elle participe avant de quitter les États-Unis. Trois semaines plus tard, elle est définitivement de retour en Europe avec William, même si elle reviendra plusieurs fois à New York. Elle n’a jamais explicité les raisons de son départ. Dans « La vie américaine d’Ernestine Rose », l’universitaire Carol Kolmertern émet des hypothèses : « Elle en avait peut-être assez des luttes intestines. Ou bien cela la désespérait de voir ses plus proches collègues sombrer dans le racisme. Ou bien elle n’avait plus de patience pour tous ceux qui ne comprenaient pas sa logique, à savoir que, dans une république fondée sur la liberté, aussi bien les femmes que les Noirs de sexe masculin devaient être pleinement reconnus comme des êtres humains. Peut-être l’antisémitisme et la xénophobie qui se cachaient derrière tant d’arguments en faveur des droits des femmes avaient-ils fini par la décourager. » 2

 

Le couple passe d’abord une année en France, au cours de laquelle Ernestine fait des cures thermales. Puis ils s’installent en Angleterre, d’abord à Bath, puis à Londres. Ernestine renoue de vieilles amitiés et établit de nouveaux liens avec des suffragistes, des owéniens et des libres-penseurs (le mouvement libre-penseur britannique a pris de l’ampleur durant les deux décennies précédentes). Elle recommence à donner des conférences. Elle publie des tribunes dans des revues américaines. Elle garde ses contacts aux États-Unis, où la presse évoque souvent son souvenir avec nostalgie, et elle se fait même élire à des postes honorifiques dans des associations féministes américaines. Lorsque ses problèmes de santé la contraignent à cesser ses activités en 1872, les féministes et les libres-penseurs de part et d’autre de l’Atlantique écrivent des articles élogieux à son propos.

 

Mais le mouvement des femmes américain poursuit sa route. Dans les années 1870, Stanton et Anthony, qui se sont attelées à une « Histoire du suffrage ­féminin », demandent à Rose de rédiger un essai autobiographique. La réponse qu’elle leur fait ne contribue pas à ­accroître sa réputation : « Je n’ai rien sur quoi m’appuyer. Je n’ai jamais écrit les textes de mes conférences et je n’ai jamais souhaité publier quoi que ce soit sur moi-même parce que je n’ai jamais eu d’autre ambition que de travailler pour la cause de l’humanité, sans considération de sexe, de religion, de nationalité ou de couleur de peau. […] Je n’ai noté ni les lieux, ni les dates, ni les noms. » Anthony publiera cette lettre accompagnée d’une courte notice biographique de Rose rédigée par le journaliste Lemuel Bernard et de quelques souvenirs personnels.

 

William Rose décède en 1882. À compter de cette date et jusqu’à sa mort, en 1892, Ernestine mène une vie retirée, ne voyant que quelques amis, qui la trouvent esseulée et triste. Elle a curieusement légué son petit héritage à trois demi-nièces du côté polonais dont elle n’avait presque jamais parlé – des filles de la fille que son père a eue avec sa deuxième femme. Puis elle disparaît de la circulation pendant près d’un siècle.

 

Pourquoi la ressuscite-t-on aujour­d’hui ? « En tant que juive, athée, femme et étrangère, Ernestine Rose n’avait pas sa place dans le récit américain du début du XXe siècle » écrit Bonnie Anderson dans The Rabbi’s Atheist Daughter. Elle est redécouverte par les féministes dans les années 1970 mais n’a jamais été appréciée à sa juste valeur, en dépit des deux excellentes biographies que lui ont consacrées Kolmersten et Anderson, et du recueil de discours et de lettres établi par la chercheuse Paula Doress-Worters en 2007 (Rose improvisait et ne conservait pas de notes de ses conférences, mais leur contenu a été retranscrit dans les actes des congrès des droits des femmes, et elle a par ailleurs écrit bon nombre d’articles et de courriers des lecteurs) 3.

 

Sans aucun doute, Rose excellait dans un art qui aurait besoin d’être revivifié : le discours politique. Il va sans dire que rares sont les conférenciers actuels ­capables de captiver un millier de personnes pendant une heure comme le fit Rose lors d’un de ses plus grands discours, à Worcester, dans le Massachusetts, en 1851. Imaginez ce que serait notre vie politique si une candidate pouvait argumenter en faveur de l’égalité des sexes avec autant d’éloquence que Rose : « L’humanité ne connaît pas de sexe, la vertu ne connaît pas de sexe ; l’esprit ne connaît pas de sexe ; la vie et la mort, le plaisir et la douleur ne connaissent pas de sexe. […] Pas plus que l’homme, la femme n’a ­demandé à naître ; comme lui, elle possède des facul­tés physiques, mentales et morales. […] Comme lui, elle est soumise à toutes les vicissitudes de l’existence. »

 

 

Il est intéressant aussi de voir comment son éducation politique très hétérogène l’a aidée à avoir une vision plus large du sort des femmes. La socialiste qu’elle était estimait que le mariage privait les femmes des fruits de leur travail reproductif et domestique. La rationaliste imprégnée de l’esprit des Lumières qu’elle était défendait la liberté de pensée et d’expression même quand ses camarades féministes cherchaient à la faire taire. Les États-Unis traversaient à l’époque une période de « réveil protestant », connue sous le nom de « second grand réveil », et il était risqué de heurter les croyants. Du reste, bon nombre d’abolitionnistes et quelques féministes étaient des pasteurs. Rose était systématiquement à contre-courant. Dans les années 1860, quantité de ses camarades – y compris, curieusement, Robert Owen lui-même et quelques piliers du féminisme comme Lucretia Mott ou Sarah Grimké – se prirent de passion pour le spiritisme, une activité quasi religieuse qui consistait à tenter d’entrer en contact avec le monde des esprits par l’intermédiaire de médiums. Rose avait immédiatement trouvé cela ridicule : « Je n’aime pas avoir affaire à des fantômes. ils n’ont pas suffisamment de substance pour que l’on puisse s’en former une idée ou fonder une opinion sur eux. »

 

Si l’on devait extirper Ernestine Rose du passé et la parachuter dans le présent, on la classerait probablement parmi des penseuses féministes libérales telles que Susan Moller Okin 4 ou Martha ­Nussbaum, qui elles-mêmes s’inscrivent dans la tradition de libéraux classiques comme Mary Wollstonescraft et John Stuart Mill. Libérale et socialiste : drôle de mélange. Mais il ne faut garder à l’esprit que Rose était avant toute une libre-penseuse. Elle était autant attachée à l’autonomie personnelle et politique qu’à la théorie de la justice que John Rawls allait développer plus d’un siècle plus tard : un État juste doit répartir équitablement les avantages et les contraintes de la coopération sociale. Rose comprenait aussi bien que quiconque (et certainement mieux que Rawls) que le sexisme empêche cette répartition équitable, mais son combat était dirigé contre les injustices structurelles – contre les lois, les institutions et les traditions patriarcales, et non contre les mauvais hommes.

 

Elle aurait rejeté ce genre de féminisme illibéral qui, par exemple, plaide pour restreindre les libertés individuelles ou la liberté d’expression des hommes au motif que, en tant que catégorie ­sociale, ils possèdent plus de pouvoir et de privilèges que les femmes. « C’est par ignorance plus que par méchanceté que l’homme agit envers la femme comme il le fait. »

 

Rose disait souvent qu’elle avait choisi de s’installer aux États-Unis par amour de la Déclaration d’indépendance et de son affirmation d’émancipation universelle – même si le texte avait été interprété à tort comme s’appliquant aux seuls hommes blancs et, dans certains États, aux seuls hommes blancs possédant des biens. « Je demande pour les femmes les mêmes droits que ceux qui sont accordés aux hommes, disait-elle : le droit à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur ; et toutes les possibilités dans la vie doivent m’être autant ouvertes à moi qu’à n’importe quel homme dans le pays. »

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 3 novembre 2018. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Redoutable Madame Mao

Il existe dans l’historiographie chinoise un genre que l’on appelle ye shi, ou histoire « sauvage » – une histoire non officielle qui va au-delà des arides archives impériales et se fonde sur des témoignages et des ragots. Jugés moins fiables que les histoires avalisées par la cour, ces récits sont plus intéressants et souvent bien plus proches de la vérité.

 

Madame Mao, de Ross Terrill, est l’histoire sauvage de Jiang Qing, la quatrième épouse de Mao Zedong et sans doute la femme la plus importante de la Chine du XXe siècle. L’auteur de cette biographie exploite toute une série de sources inédites, parmi lesquelles des témoignages de membres de la famille de Mao, des documents confidentiels de membres du Parti communiste et des récits oraux de Chinois ou d’étrangers qui ont connu Jiang Qing. Il en résulte une analyse surprenante et inquiétante de la face intime de la vie politique chinoise.

 

Les responsables chinois assu­rent depuis longtemps que, sous le régime communiste, les individus ne comptent pas dans la vie politique et que les querelles ne portent que sur les grandes questions idéologiques. Mais, selon Terrill, « les relations personnelles des dirigeants ont plus d’importance en Chine que dans aucun autre grand pays. Les problèmes politiques ne sont rien comparés aux querelles de famille et aux rancunes personnelles ».

 

Et, de fait, si l’on se fie à son interprétation, la Révolution culturelle – l’une des plus grandes catastrophes de l’histoire de la Chine moderne – est à mettre sur le compte du caractère rancunier et capricieux de Jiang Qing et de sa relation orageuse avec Mao. Pour elle, la Révolution culturelle, au cours de laquelle des millions de Chinois ont été persécutés, n’avait pas de véritable signification et n’était en fait que l’occasion de se venger de tous ceux dont elle estimait qu’ils lui avaient fait du tort depuis les années 1930.

 

Voilà une conclusion radicale et frappante pour qui connaît le parcours de l’auteur. Ross Terrill, un historien australien établi aux États-Unis, a contribué dans ses ouvrages précédents à forger une image positive de la République populaire de Chine à une époque où on n’en savait pas grand-chose. Sa biographie du baigujing, le « démon aux os blancs » 1, comme la presse officielle chinoise surnomma Jiang Qing après sa chute, en 1976, traduit ce désenchantement à l’égard des communistes que l’on constate depuis peu chez beaucoup de sinologues.

 

Dans Madame Mao, Jiang Qing se révèle être un personnage extraordinaire. Née dans une famille désunie (sa mère était une domestique et une prostituée), elle avait tôt appris à s’affirmer et à en vouloir à son entourage. Elle avait choisi la carrière d’actrice et adorait se produire devant les foules. Elle pouvait être tour à tour mesquine, charmante, cruelle, séductrice. Dans un pays où les femmes étaient censées rester au foyer, le sexe fut pour elle la seule voie vers le pouvoir. Ross Terrill raconte qu’elle avait déjà été mariée trois fois quand, à 24 ans, elle rencontra et séduisit Mao. L’auteur est parvenu à s’entretenir avec un ancien footballeur qui se souvenait que, en 1934, Jiang Qing, alors jeune actrice des studios Lianhua de Shanghai, lui avait caressé la jambe au cinéma en promettant de lui « donner un plaisir incomparable ».

 

Chez quelqu’un d’autre, semblable libertinage paraîtrait bien mineur au regard des grands événements de l’époque ; mais celui de Jiang Qing est primordial pour l’avenir de la Chine. Quand les Japonais envahirent Shanghai en 1937, la jeune femme rejoignit Yanan, dans le nord-ouest de la Chine, où les communistes avaient établi leur QG. Là, elle chercha sur qui elle pourrait mettre le grappin, raconte son troisième mari, un critique de théâtre bohème. Après plusieurs aventures, elle jeta son dévolu sur Mao, applaudissant bruyamment à ses discours et s’invitant dans sa grotte. Selon une source que Terrill qualifie de « proche de la famille Mao », un soir, Zhou Enlai alla chercher Mao pour qu’il réponde à un télégramme urgent et découvrit le président allongé sur l’herbe d’un talus en compagnie de Jiang Qing. Diplomate comme toujours, Zhou « souffla sa lanterne et ordonna à ses gardes du corps de l’imiter, avant qu’ils n’aient reconnu leur patron dans cette posture insolite ».

 

D’autres dirigeants communistes furent scandalisés par cette relation. Mao avait 45 ans, presque le double de l’âge de Jiang Qing, et la jeune femme était une jolie actrice contaminée par les manières bourgeoises de Shanghai. Qui plus est, il était marié à une communiste avec qui il avait eu cinq enfants et qui venait d’accomplir la Longue Marche avec lui 2. Finalement, un compromis décisif fut trouvé : Mao fut autorisé par les dirigeants du Parti à divorcer et à épouser Jiang Qing (qui était enceinte), mais à la condition que cette dernière s’abstienne de toute activité politique pendant trente ans.

 

« Ce compromis était une bombe à retardement, écrit Ross Terrill. La rancune tenace de Jiang Qing, sa résolution de s’évader immédiatement de la “maison de poupées” où le Parti l’avait confinée et de tirer vengeance de ceux qui avaient contribué à l’y enfermer […] la firent exploser juste à l’expiration des trente ans », à savoir au milieu des années 1960, au début de la Révolution culturelle.

 

À partir des années 1940, Mao et elle eurent de fréquentes disputes. Mais, au moment où il préparait la Révolution culturelle, il était en minorité au sein du Parti et sollicita fréquemment son aide. Elle commença par réformer les arts scéniques puis se lança à la poursuite de ses anciens ennemis. Ainsi, lors d’un grand meeting dans un stade de Pékin, Jiang Qing organisa une « séance d’autocritique » à l’encontre de Fan Jin, une journaliste qui avait épousé son deuxième mari après leur séparation en 1931. Fan Jin était accusée d’avoir publié des articles satiriques insinuant que Mao était un mégalomane et d’avoir présenté un poème sous-entendant que Jiang Qing était une « demi-­prostituée ». Mais le crime impardonnable de Fan Jin, était, selon Terrill, de lui avoir succédé dans les bras de son ex-mari. Elle fut arrêtée au printemps 1968 et mourut peu après.

 

Sur la base d’entretiens et de coupures de la presse chinoise, Terrill montre que Jiang Qing chercha aussi à se venger de la famille Mao. La troisième épouse du président, à laquelle Jiang Qing avait succédé, fut ­internée dans un hôpital psychiatrique pendant des décennies. Quand le fils aîné de Mao mourut au combat lors de la guerre de Corée, sa veuve accusa Jiang Qing d’en avoir éprouvé « un immense contentement ». Plusieurs autres enfants de Mao ou leurs conjoints furent arrêtés, et Jiang Qing obligea même sa propre fille à divorcer de son mari parce qu’il n’était qu’un paysan, ce qui la fit sombrer dans la folie.

 

Madame Mao soulève quelques questions délicates, la plus évidente ayant trait aux sources choisies par Ross Terrill. Beaucoup de témoignages cités dans le livre sont le fait de personnes qui étaient clairement des ennemis de Jiang Qing et qui ont parlé après sa chute. J’aurais tendance à croire le portrait que Terrill fait d’elle dans les grandes lignes ; mais on est en droit de s’interroger sur la véracité de certaines citations.

 

Si Mao et Jiang Qing se disputaient souvent, comment se fait-il que le Grand Timonier ne l’ait pas plaquée, comme il l’a fait avec ses épouses précédentes ? Est-ce parce qu’elle tolérait ses liaisons à répétition avec des secrétaires, des actrices et des conductrices de train, comme le suggère Terrill ? Ou bien lui était-elle réellement utile ? Quelle que soit la réponse, la réputation déjà bien entamée de Mao ne sort pas grandie de ce livre.

 

Faut-il mettre la combati­vité de Jiang Qing sur le compte de l’oppression des femmes en Chine, comme le laisse entendre l’auteur à plusieurs reprises ? En partie sans doute, bien que des femmes comme Wang Guangmei, l’épouse de Liu Shaoqi, le président de la République populaire de Chine (et plus tard le principal rival de Mao), aient joué un rôle politique important sans avoir la méchan­ceté de Jiang Qing. Et il y eut aussi des hommes très déplaisants, tel Kang Sheng, le sinistre chef de la police secrète communiste, qui encouragea sa carrière – sans doute après avoir eu une liaison avec elle.

 

La carrière de Jiang Qing n’a d’ailleurs pas pris fin avec son arres­tation en octobre 1976, moins d’un mois après la mort de Mao, aux côtés des autres membres de ce qu’on appelait la bande des Quatre. Elle avait gardé sa plus étonnante prestation pour la fin, lors du procès à grand spectacle de la bande des Quatre, en novembre 1980. À la différence de la plupart des autres accusés, qui s’empressèrent d’avouer, elle avait ­adopté une atti­tude de défi : « Tout ce que j’ai fait, c’est Mao qui m’avait dit de le faire, hurla-t-elle aux juges. J’étais son chien. Quand il me disait de mordre, je mordais. »

 

Aujourd’hui, Jiang Qing se morfond en prison, où elle purge une peine de réclusion à perpétuité 3. Quelques mois avant de mourir, Mao lui avait envoyé un poème d’adieu : « Toi, tu pourrais ­atteindre le sommet, prophétisait-il. Si tu échoues, tu plongeras dans un abîme sans fond. Ton corps sera détruit. Tes os seront brisés. »

 

— Cet article est paru dans The New York Times le 4 mars 1984. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Regrets

Ce numéro m’inspire une litanie de regrets. La liste est longue de ces femmes « singulières » que nous avons laissées de côté, par ignorance mais aussi faute d’avoir trouvé des ­articles répondant aux critères de Books. ­Citons pêle-mêle, parmi celles qui ont ­retenu notre attention : Gertrude Bell, Hebe de Bona­fini, Élisabeth Eidenbenz, Marthe Gautier, Nettie Stevens, Mary Lyon, Leni Riefenstahl, Nina Simone, Aspasie, Aileen Wuornos, ­Mária Schmidt, Mira Alfassa, Maximiani Portas, Pamela L. Travers…

Gender studies aidant, beaucoup de femmes étonnantes sont aujourd’hui sorties de l’oubli. Telles les six exhumées par Louise Ebel dans son livre Excessives!, toutes prises dans le seul xixe siècle français, l’un des plus misogynes : Geneviève Lantelme, Henriette Maillat, Berthe de Courrière, la baronne Deslandes, ­Minna Schrader, Gisèle d’Estoc *.

Mais mon principal regret est peut-être de ne pas avoir trouvé, sans doute faute d’avoir bien cherché, un article convaincant sur Harriet Hardy. Née d’un père chirurgien fortuné dans le sud de Londres en 1807 (de sa mère on ne sait pas grand-chose), elle avait une sœur et cinq frères. Elle se maria à 18 ans avec un grossiste de produits pharmaceutiques, dont elle eut deux garçons et une fille. Harriet écrivait des poèmes et publia une biographie de William Caxton (qui introduisit l’imprimerie en Angleterre au XVe siècle). Elle s’intéressait aussi beaucoup aux problèmes sociaux et particulièrement à la question alors naissante des droits des femmes. Elle rédigeait des textes (non publiés) sur la condition féminine et la tolérance. Le couple était unitarien et, en 1830, à l’instigation d’un pasteur progressiste, ils reçurent à dîner un jeune philosophe âgé de 25 ans, lui aussi passionné par le sujet. Le philosophe devint l’ami du couple – mais plus encore celui de Harriet.

Follement amoureux l’un de l’autre, ils entretinrent très vite une relation sexuelle, le philosophe venant le soir chez elle tandis que le mari, informé, se rendait élégamment à son club. Ils échangèrent aussi une correspondance intellectuelle, dont il reste notamment un long texte de Harriet sur la question du statut de la femme dans le mariage. Elle y ­défend le droit au divorce et l’égalité sexuelle.

Perdant patience, mais toujours élégant, le mari obtient une séparation à l’amiable. Il garde les deux garçons, Harriet la fille. Les deux amants, eux, se retrouvent à Paris, puis de nouveau en Angleterre. Le mari meurt d’un cancer en 1849, et, deux ans plus tard, Harriet et le philosophe se marient, laissant derrière eux un parfum de scandale. Ils vivent plus ou moins reclus quelques années en Angleterre, mais Harriet souffre de tuberculose et ils s’installent dans le midi de la France, au climat jugé plus clément. Harriet meurt à Avignon en 1858. Le philosophe éploré y achète une petite maison, près du cimetière où elle est ­enterrée, et y passera le restant de ses jours.

Le philosophe est bien sûr John Stuart Mill. Dans son autobiographie, il tient à affirmer que Harriet a joué un rôle essentiel dans la rédaction de plusieurs de ses livres majeurs : certains chapitres de Principes de l’économie politique, son essai De la liberté et, surtout, De l’assujettissement des femmes. Comme quoi le XIXe siècle n’était pas que misogyne.

Une remarque pour finir. Nous n’avons pas pensé une seconde à consacrer un numéro à des « hommes singuliers » ! À croire que la question féminine reste d’actualité.

Hatchepsout, la reine qui voulut être roi

« Je ne permets pas à une femme ­d’enseigner, ni de dominer son mari ; mais qu’elle reste dans le calme. »
Première lettre de saint Paul apôtre à Timothée.

 

Les civilisations antiques ont rarement toléré qu’une femme gouverne. Les historiens ne trouvent quasiment nulle part trace d’un pouvoir exercé durablement par une femme dans l’Antiquité – ni dans le bassin méditerranéen, ni au Moyen-Orient, pas plus qu’en Afrique, en Asie centrale, en Asie de l’Est ou dans le Nouveau Monde. Pour que cela se produise, il fallait qu’une guerre intestine ait entraîné une vacance du pouvoir ou qu’il n’y ait plus de descendants masculins pour perpétuer une dynastie.

 

Dans toute l’histoire de l’Antiquité, une seule femme est parvenue à préparer méthodiquement son accession au trône en temps de paix : Hatchepsout (« première des nobles dames »), un pharaon de la XVIIIe dynastie qui régna au XVe  siècle avant notre ère. Il serait inexact de qualifier Hatchepsout de reine, en ­dépit d’un des sens que nous donnons à ce mot. Dès lors qu’elle était montée sur le trône, elle ne pouvait être dési­gnée que sous le terme de « roi ». Dans la langue de l’Égypte antique, « reine » signifiait uniquement « épouse du roi ». Or Hatchepsout n’était l’épouse d’aucun roi : lorsqu’elle fut couronnée, son mari était mort depuis environ sept ans.

 

Parmi ce que Hatchepsout a légué à la postérité figurent plusieurs temples, dont son temple funéraire à terrasses sur le site de Deir el-Bahari (dont les hiéroglyphes, déchiffrés au XIXe siècle, ont révélé les événements de son règne) et sa chapelle en quartzite rouge du complexe de Karnak. Sa tombe dans la Vallée des Rois est ornée de scènes représentant la course nocturne du Soleil, et ses statues montrent la dualité fondamentale de son règne : certaines la représentent en femme, d’autres en homme. En revanche, sa momie, dont l’identification en 2007 laisse une partie des égyptologues sceptiques, ne livre guère d’informations sur ses desseins. Il faut reconstituer son histoire à partir de milliers de fragments épars – temples, textes liturgiques, docu­ments administratifs, statues et bas-­reliefs la représentant seule ou avec sa fille, son neveu et les membres de son entourage proche – sorte de portrait éclaté d’une vie humaine. Rien ne nous renseigne sur ses relations, rien ne nous dit si elle était aimée ou détestée.

 

L’égyptologie met au jour les attributs du roi, mais elle ne parvient pas à cerner la personne elle-même. Les pharaons étaient considérés comme des dieux vivants et faisaient l’objet d’un culte. Ils en révélaient le moins possible sur leurs desseins. La fonction primait sur l’individu, ses émotions, ses aspirations ou ses désirs. Les commérages étaient rarissimes parmi les élites et les puissants de la société égyptienne antique ; aucun document officiel ni même officieux ne fait état d’un scandale public. La vie de ces dieux mortels ne pouvait être évoquée qu’à voix basse.

 

Hatchepsout a environ 20 ans quand elle entreprend d’asseoir son pouvoir et de se propulser à la fonction suprême de son pays. Sa jeunesse s’est déroulée sans incidents dans un monde où les femmes sont bien souvent emportées par la tuber­culose, un abcès dentaire, la diarrhée, une intoxication alimentaire, une maladie para­sitaire, le choléra ou l’accouchement. On entre tôt dans l’âge adulte, on meurt tôt également (on sait que ­Toutankhamon ne vécut que dix-huit ou dix-neuf ans). Hatchepsout est la seule femme de l’Antiquité qui ait accédé au pouvoir alors que sa civilisation était à son apogée. Sous la XVIIIe dynastie, l’Empire égyptien connaît une renaissance – l’or coule à flots et de grands chantiers sont lancés, notam­ment l’agrandissement des temples de Karnak et de Louxor, qui fascinent tant les touristes aujourd’hui. C’est Hatchepsout qui amorce la transformation des plus grands complexes religieux en abandonnant la brique de terre crue pour la pierre, ce qui favorisera l’extension progressive de chaque temple au fil des règnes. Ses successeurs imprimeront leur marque sur les sites sacrés en y ajoutant des pylônes et des portes, des statues monu­mentales et des obélisques, des sanctuaires et des portiques. Des bâtiments en grès font leur apparition à Karnak, où Hatchepsout fait ériger pas moins de deux paires d’obélisques en granit rouge, miracles d’ingéniosité et d’énergie humaines. Son règne eut une telle influence sur l’architecture que des pharaons du Nouvel Empire comme Amenhotep III (Aménophis III en grec), Toutankhamon et Ramsès II s’inspirèrent de ses choix. Elle accomplit tout cela en Égypte, dans une monar­chie théo­cratique où les détenteurs du pouvoir s’opposaient à ce qu’une femme revendique un tel rang. Et c’est sans doute parce que son règne fut glorieux que l’on chercha, une vingtaine d’années après sa mort, à effacer son souvenir en détruisant beaucoup de ses effi­gies et en martelant ses noms gravés dans la pierre.

 

Selon des documents des XIXe et XXe dynasties, les femmes égyptiennes bénéficiaient de libertés que l’on pourrait qualifier de modernes – elles avaient le droit de sortir de l’enceinte de leur foyer, de posséder des biens et d’obtenir le ­divorce –, mais elles n’existaient socialement qu’en lien avec leur père, leur mari ou leurs frères. Des documents provenant de villages égyptiens et datant de la même période nous apprennent que les veuves comptaient parmi les membres plus vulnérables de la société et qu’elles pouvaient être expulsées de chez elles par une belle-fille. Toutefois, on trouve également trace, dans des comptes rendus d’audience, d’accusations de viol et de maltraitance portées contre des hommes, preuve que les Égyptiennes exerçaient leur droit d’intenter un procès.

 

Une reine avait moins de droits qu’une femme du peuple, pourrait-on dire, puisqu’il n’était pas possible de divorcer d’un roi, considéré comme le dieu Horus incarné. À l’époque d’Hatchepsout, sous la XVIIIe  dynastie, une femme de sang royal ne pouvait se marier que dans l’enceinte du palais, des dizaines de femmes se retrouvant ainsi cloîtrées dans des prisons dorées. Des temples, des stèles et des statues indiquent qu’une fille de pharaon ne pouvait épouser que le pharaon suivant – bien souvent son frère ou son demi-frère. Et, quand le pharaon en titre vivait vieux, sa fille était contrainte de l’épouser, de crainte de ne plus être en âge de procréer.

 

 

Comme toutes les princesses de la XVIIIe  dynastie, Hatchepsout voit le jour dans un environnement fait de contraintes et d’attentes sociales. Elle est fille, épouse et sœur de pharaon – le seul titre royal qui lui fait défaut est celui de mère de pharaon, puisqu’elle n’aura pas de fils. Elle le regrettera sans doute amèrement, mais ce coup du sort va lui permettre de connaître une ascension inimaginable et inespérée.

 

Hatchepsout goûte au pouvoir pour la première fois lorsque, encore petite fille, elle est nommée « épouse du dieu Amon ». Dans le cadre de cette fonction sacrée, elle officie comme prêtresse de la plus haute importance. Si l’on en croit les descriptions des rituels dédiés à Amon et destinés à assurer la renaissance perpétuelle du monde, Hatchepsout a pour mission d’exciter sexuellement le dieu, vraisemblablement par l’intermédiaire de sa statue. De fait, l’un de ses titres de prêtresse était « Main du dieu ». Si l’on prend cela au pied de la lettre, ­Hatchepsout est essentiellement chargée de masturber le dieu dans son sanctuaire, afin de provoquer une éjaculation sacrée permettant de régénérer la divinité et de relancer la création du monde. En tant qu’épouse du dieu, Hatchepsout se servait de sa sensualité féminine pour qu’il puisse faire renaître perpétuellement l’Univers tout entier. En outre, le statut d’épouse du dieu Amon s’accompagnait de terres, de domestiques et de palais. Cela faisait beaucoup de pouvoir pour une petite fille de 10 ans.

 

À la mort de son père, Thoutmosis Ier, Hatchepsout devient la « grande épouse royale » de son demi-frère Thoutmosis II, alors qu’elle a environ 12 ans. Au moins une fille, Néférourê, naît de cette union, et peut-être une seconde, morte en bas âge. Hatchepsout ne donnera pas naissance au fils qui aurait perpétué la dynastie, et cela aura un effet déterminant sur son existence puisque Thoutmosis II ­décède à peine quatre ans plus tard, laissant derrière lui un très jeune héritier conçu avec une de ses épouses secondaires.

 

Voici donc que Thoutmosis III, encore en bas âge, monte sur le trône d’Égypte. On l’imagine mâchonnant son sceptre et s’agitant dans tous les sens durant les interminables cérémonies religieuses. Vu le fort taux de mortalité infantile, on ne s’attend pas à ce qu’il vive longtemps. Les Égyptiens ont une solution pour ces situations politiques compliquées : un régent est désigné pour s’occuper des affaires du royaume jusqu’à ce que le pharaon soit en âge de régner. Habituellement, c’est la mère qui exerce la régence, car elle ne peut afficher aucune ambition personnelle sans nuire aux inté­rêts de son fils. Dans le cas de ­Thoutmosis III, toutefois, sa mère, Isis, n’était pas, semble-t-il, la personne indiquée, car elle ne possédait ni le lignage ni l’entregent nécessaires pour endosser une telle responsabilité. Elle n’était, en somme, qu’une jolie concubine. ­

 

Hatchepsout saisit l’occasion : elle a été la grande épouse royale du précédent pharaon ; elle est la femme de plus haute naissance de la famille royale ; elle est l’épouse du dieu Amon ; elle a fait son éducation dans les hautes sphères du pouvoir et été initiée aux mystères religieux depuis l’enfance. Vers l’âge de 16 ans, elle gouverne de façon officieuse au nom d’un roi enfant. Bientôt, elle prendra officiellement place sur le trône. Elle assumera le rôle de pharaon pendant plus de vingt ans en ayant les coudées franches mais n’exercera jamais seule le pouvoir. Des milliers de bas-reliefs, d’obélisques, de pylônes, de portiques, de statues et de papyrus évoquent le jeune roi, mais sa personnalité et la ­nature de sa relation avec sa tante restent un mystère. ­Thoutmosis III n’est pas le fils ­d’Hatchepsout, mais il semblerait que celle-ci l’ait protégé malgré tout, en le préparant à régner un jour. Étonnamment, elle se mue en une sorte de père de pharaon – un pharaon aîné qui veille à l’éducation de son pupille. Certes, pendant la plus grande partie de la ­période où Hatchepsout occupe le trône, ­Thoutmosis III n’est qu’un enfant. Mais, durant les cinq ou six dernières ­années de son règne, alors que son ­neveu a atteint la majorité, ils nouent un véritable partenariat. Dans ses temples et sur ses stèles, elle utilise la numération des années de règne de Thoutmosis III. Et, quand elle se fait représenter en compagnie de son corégent, c’est souvent elle qui est en majesté. Mais il est toujours là, dans son ombre.

 

Durant les quelque sept ans où elle exerce la régence, Hatchepsout trace méthodiquement sa voie vers le pouvoir suprême. L’une des premières étapes consiste à prendre un nom de couronnement. Cette initiative a dû sidérer certains nobles et dignitaires de l’époque, parce que aucune femme n’avait jamais pris un tel titre honorifique sans avoir d’abord revendiqué le pouvoir. Elle adopte le nom de Maâtkarê, que l’on pourrait traduire par « l’harmonie du monde est l’âme du dieu Soleil » 1, une façon d’asseoir l’idée que son pouvoir est de nature divine et de ­garantir que la prospérité dont les élites égyptiennes jouissent à l’époque sera durable. Du temps où elle était ­régente, Hatchepsout a accumulé d’autres épithètes et attributs liés au pouvoir royal, mais elle l’a fait progressivement afin de ne pas heurter les courtisans et les dignitaires. Elle avance patiemment jusqu’au jour où, environ sept ans après la mort de son mari, elle est officiellement couronnée dans le temple de Karnak, en présence du dieu Amon-Rê lui-même, si l’on en croit l’inscription relatant son intronisation.

 

La religion exerçant une influence considérable sur la vie politique de l’Égypte antique, Hatchepsout doit prendre son temps et se montrer patiente afin de légitimer son accession au trône et d’ancrer dans les esprits l’idée que son statut découle de la volonté divine. À partir des seules inscriptions des temples, il est difficile de saisir les raisons de son couronnement. En l’absence de justification logique à son accession au trône, beaucoup de spécialistes d’Hatchepsout voient en elle une femme cupide, une intrigante qui s’est emparée d’un pouvoir qui ne lui revenait pas de droit, une usurpatrice qui a arraché le trône à un enfant sans défense. Puisque aucun élément ne vient confirmer cette thèse (après tout, elle a bel et bien protégé le trône pour son neveu Thoutmosis III), certains égyptologues se sont mis à envisager une autre hypothèse : elle a bénéficié de l’aide d’un homme, et c’est lui qui a eu l’idée de la faire couronner.

 

 

L’un des soutiens les plus loyaux d’Hatchepsout lorsqu’elle exerçait les fonctions de régente puis de pharaon – et peut-être même du temps où elle était grande épouse royale – était un homme du nom de Sénènmout. Il avait gravi les échelons jusqu’à devenir grand intendant de l’ensemble du ­domaine du dieu Amon-Rê, ce qui faisait de lui l’administrateur des terres et des propriétés qui avaient le plus de valeur après celles du pharaon. Beaucoup de spécialistes sont arrivés à la conclusion que Sénènmout avait dû être l’amant d’Hatchepsout. Du moins, il semble avoir été la personne la plus proche d’elle après sa famille. Ses tombes et ses statues laissent penser qu’il ne s’est jamais marié, chose inhabituelle au sein de la noblesse égyptienne, dont les membres espéraient transmettre leur fortune et leur pouvoir à leur descendance. Comme ses parents étaient d’origine modeste et n’avaient pour ainsi dire aucune ­influence à la cour, ­Sénènmout ne devait son existence politique qu’à sa relation avec ­Hatchepsout et sa fille Néférourê. Il semblerait qu’Hatchepsout et Sénèn­mout avaient besoin l’un de l’autre : elle tirait profit du fait qu’il lui doive tout ; lui profitait du fait qu’elle n’avait confiance en personne pour monter en grade. Qu’ils aient ou non consommé ce fructueux mariage d’intérêts est une question laissée aux égyptologues.

 

Nous ignorons presque tout de la vie amoureuse d’Hatchepsout. Nous ­savons qu’elle eut une activité sexuelle à un ­moment de sa vie et qu’elle eut au moins une fille, peut-être deux, avec son époux Thoutmosis II. Après la mort de celui-ci, on ne trouve aucune allusion à des naissances ultérieures, mais ­absence d’enfants ne signifie pas absence de vie sexuelle, surtout pour une femme puissante qui avait des hommes sous ses ordres. ­Hatchepsout était une jeune femme, et il est bien possible qu’elle se soit comportée comme la plupart des personnes de son âge : qu’elle ait eu une vie sexuelle et soit tombée amoureuse, qu’elle ait eu des béguins ou des flirts. Aucun document économique, aucune lettre, aucun graffiti ne mentionne une quelconque conquête d’Hatchepsout. Pour autant, a-t-elle consulté le méde­cin du palais concernant une éventuelle grossesse ? Des textes médicaux de l’Égypte pharaonique évoquent des préparations à base de plantes servant de contraceptif ou d’abortif, mais nous n’avons connaissance d’aucun document personnel indiquant leur utilisation. Nous ne savons rien de cet aspect de la vie d’Hatchepsout, sauf que, si compagnon il y a eu, elle ne l’a pas associé à ses activités officielles de pharaon. Son entourage se composait de membres de sa famille intimement liés à la royauté : son jeune corégent Thoutmosis III et sa fille Néférourê, cette dernière exerçant à la fois les fonctions de reine et de prêtresse. Reconnaître officiellement l’existence d’un compagnon aurait mis en péril son statut de roi de Haute- et Basse-Égypte et de fils de Rê. Hatchepsout savait d’emblée que sa féminité allait poser problème, et, petit à petit, elle a dû gommer les aspects les plus évidents de son identité féminine.

 

La royauté égyptienne est par défi­nition masculine ; les textes religieux établissent un lien très clair entre la puissance sexuelle masculine et la transformation. Le dieu Atoum s’est auto-­engendré à partir de rien, par un acte sexuel sacré entre sa main et son phallus. Osiris est revenu d’entre les morts par le même geste onaniste. Et Rê s’est créé lui-même en fécondant sa propre mère, au moment où le Soleil disparaît derrière l’horizon. Les pharaons égyptiens étaient considérés comme les fils de Rê, donc comme les héritiers de cette ­faculté sexuelle sacrée. La possibilité pour un pharaon d’engendrer une progéniture par l’acte sexuel ne garantissait pas uniquement la perpétuation de la lignée royale : il s’agissait d’un cycle mythologique aussi puissant que celui du Soleil, des saisons ou de la crue annuelle du Nil. Le pharaon était simultanément son père avant lui et son fils après lui. Son essence royale se transmettait au fil d’une succession ininterrompue de dynasties sacrées. Étant donné que le pharaon n’était rien de moins que l’incarnation humaine des possibilités du dieu créateur, Hatchepsout devait bien avoir conscience que son règne posait un sérieux problème existentiel : elle ne pouvait pas se constituer un harem, ­répandre sa semence et remplir la pouponnière royale d’héritiers potentiels.

 

Au fil des années, Hatchepsout entreprend de transformer son identité féminine. Ses premières statues et effigies la montrent en robe, les seins bien visibles, mais arborant aussi des attributs masculins de la royauté. Une statue la représente non pas en robe mais revêtue seulement d’un pagne recouvrant la partie inférieure de son corps. Son torse dénudé révèle les épaules étroites et la poitrine caractéristiques de son sexe, et la statue a quelque chose de troublant parce qu’elle laisse penser ­qu’Hatchepsout pourrait bien avoir participé à des rituels religieux ainsi dévêtue, les seins exposés à tous les regards.

 

Après son couronnement, en revanche, elle est représentée la plupart du temps en homme – épaules larges, hanches étroites et pas l’ombre de seins. Sa repré­sentation évolue, mais elle conserve son nom, Hatchepsout, et les textes de l’époque continuent de parler d’elle au féminin. Comme s’il ne servait à rien de dissimuler sa condition de femme puisque toutes les personnes sachant lire – l’élite instruite et les membres de la cour – avaient bien conscience qu’elle en était une. Dans l’Antiquité, une femme trentenaire approchait de la vieillesse. Très opportunément, le moment où Hatchepsout perd sa beauté juvénile et son attrait sexuel pour les hommes coïncide avec celui où elle se construit une image de femme pharaon masculinisée. À sa mort, son corps de femme mûre est inhumé dans un sarcophage royal, à l’intérieur d’une tombe creusée à même la falaise de la Vallée des Rois, et son temple funéraire est orné des dizaines de statues la montrant en homme musclé présentant des offrandes aux dieux.

 

À bien des égards, la royauté peu conventionnelle d’Hatchepsout est une tentative pour entrer dans le moule. Elle se conforme aux modalités d’exercice de la royauté qu’elle a connues ­enfant – du moins celles qui n’excluent pas la ­participation des femmes. Comme n’importe quel roi accompli, elle a mené des guerres impériales et en a déposé le butin dans le temple d’Amon ; elle a ­exploité sans merci la population de Nubie pour gratifier ses dieux et son peuple d’un métal précieux qui évoquait la ­carnation du dieu Soleil ; elle a pris part au système institué de la ­corégence, en vertu duquel un vieux pharaon ­prenait sous son aile un roi plus jeune dans le cadre d’une association d’inspiration divine, protégeant ainsi le futur règne de Thoutmosis III ; elle s’est forgé une identité masculine de manière à pouvoir accomplir certains rituels reli­gieux ; elle a fait édifier des temples et des obélisques confor­mément aux usages établis ; elle a laissé davantage de monuments et de temples de pierre qu’aucun de ses prédécesseurs du Nouvel Empire ; elle n’a pas rompu avec la tradition, cherchant plutôt à s’inscrire dans la continuité des souverains qui avaient régné avant elle.

 

Qu’on ait fait disparaître son nom et son effigie des monuments quelque vingt ans après sa mort est peut-être le signe de sa réussite en tant que pharaon : même depuis l’au-delà, elle inspirait de la crainte à ses successeurs. Mais peut-être est-ce prendre ses désirs pour des réalités. La monarchie théocratique égyptienne a simplement continué à fonctionner au profit de la dynastie masculine. Le règne d’Hatchepsout fut une incroyable et fabuleuse anomalie. L’Égypte antique ne tolérait pas qu’une femme possède les prérogatives d’un pharaon, quand bien même elle se conformait au système politico-­religieux, quand bien même elle attribuait son pouvoir à la volonté divine, quand bien même elle se masculinisait. Ses successeurs ne surent pas quoi faire de son règne – louable et condamnable, respectueux de la tradition religieuse et audacieusement novateur –, des ambivalences qu’ils ne surent résoudre qu’en détruisant ses monuments.

 

— Cet article est paru dans la revue trimestrielle américaine Lapham’s Quarterly à l’automne 2012. Il a été traduit par Pauline Toulet.

Scénariser le fascisme

Quatre ans après la sortie de son ­roman sur l’intellectuel antifasciste Leone Ginzburg, Antonio Scurati a décroché le prix ­Strega (l’équivalent du Goncourt) avec un nouveau livre sur le fascisme. Paru en septembre 2018, ce premier tome d’une trilogie consacrée à Mussolini en est à sa quatorzième réimpression et s’est vendu à 160 000 exemplaires à ce jour.

Découpé en courtes séquences qui suivent fidèlement le fil chronologique, étayé par de nombreuses notes et documents attestant la véracité des faits évoqués, le premier volet couvre en quelque 800 pages la période 1919-1925.

Il s’ouvre sur la création des Faisceaux, noyau du futur Parti national fasciste, pour aboutir au célèbre discours de Mussolini devant le Parlement lors de l’assassinat du député socialiste Giacomo Matteotti.

Immersif, ce roman historique « donne l’impression de vivre l’époque », s’enthousiasme Alessandra Tedesco sur les ondes de Radio 24. Invité dans son émission, Antonio Scurati assure en effet avoir voulu « plonger le lecteur dans le flux des événements », comme s’il ignorait leurs déve­loppements ultérieurs, en donnant « la sensation que tout ­aurait pu se dérouler autrement ». « Raconter le fascisme à travers les fascistes et sans préjugés idéologiques », c’est ainsi qu’il conçoit sa « contribution à la refondation de l’antifascisme », explique par ailleurs l’auteur au magazine littéraire en ligne Il Libraio.

Un projet ambitieux des­servi toutefois par des erreurs et des imprécisions historiques méticuleusement relevées par l’historien et éditorialiste du Corriere della Sera Ernesto Galli della Loggia : « Si c’est là le nouvel antifascisme, rendez-nous le précédent. […] Je sais bien qu’histoire et littérature sont deux choses différentes, mais le lecteur doit pouvoir distinguer la réalité de la fiction ! »

Scurati s’attire également des critiques d’ordre littéraire, comme dans le quotidien économique Il Sole 24 Ore : « La violence fasciste, véritable protagoniste du livre, est rendue avec une technique très élémentaire, des images hyperboliques. » L’auteur se voit reprocher son ostentation documentaire aussi bien que sa « vulgarité », c’est-à-dire son « recours généreux aux clichés ».

« De tels romans, concentrés sur l’efficacité du récit, témoi­gnent d’une sujétion aux ­modèles ­audiovisuels, poursuit le critique. Inspirés des films et des séries, ils deviennent à leur tour des films et des séries au terme d’un ­cycle productif où le ­moment littéraire est davantage un moyen qu’une fin. » De fait, les droits de M. Il ­figlio del ­secolo ont déjà été acquis par la ­société de production romaine Wildside pour une adaptation en série télévisée.

Valentina Terechkova, le cosmos au féminin

Comme tous les cosmo­nautes soviétiques, Valen­tina Terechkova avait un alias – un nom de code – qui était notamment utilisé lors des communications radio avec le Centre de contrôle des vols spatiaux (Tsup), près de Moscou. Le sien était Tchaïka, « la mouette ». « On vous appelle la Mouette. Mais permettez-moi de vous appeler Valia, chère Valentina. Je suis très heureux, et je suis fier comme un père qu’une fille de chez nous, une jeune fille du pays des soviets soit la première à voler dans l’espace en possession des moyens techniques les plus perfectionnés », l’avait félicité par radio le numéro un soviétique Nikita Khrouchtchev, quelques heures après le lancement de la mission Vostok 6. Entre le 16 et le 19 juin 1963, elle passa très exactement soixante-dix heures et quarante et une minutes dans l’espace et effectua 48 orbites ­autour de la Terre.

 

Depuis, des dizaines d’autres femmes ont suivi son chemin mais Terechkova reste à ce jour la seule à avoir accompli son vol en solo. Et, surtout, elle reste la première femme, deux ans après Iouri Gagarine, à avoir bravé les dangers du vol habité dans le contexte de la course effrénée à l’espace à laquelle se livraient les deux grandes puissances de la Guerre froide.

 

Valentina Terechkova a aujour­d’hui 82 ans. Elle se porte comme un charme, sillonne son pays en qualité de députée du parti de Vladimir Poutine, Russie unie – et représente son pays lors de grandes cérémonies telles que l’ouverture des jeux Olympiques d’hiver de Sotchi, en 2014. On trouve son effigie sur des cartes postales, des timbres-poste et même des boîtes d’allumettes… C’est une légende ­vivante, une icône qui a survécu au crash de l’Union soviétique et aux « années folles » de Boris ­Eltsine pour retrouver pleinement sa place de symbole national dans la Russie de Vladimir Poutine.

 

Malgré sa célébrité, malgré le fait que, tous les ans, la Russie célèbre en grande pompe à la fois son anniversaire (elle est née le 6 mars 1937) et celui du « vol de la Mouette », aucun ouvrage ne lui a été consacré à ce jour. En 1964, elle publie un court récit très romancé de sa vie (quelqu’un d’autre lui a visiblement tenu la plume), intitulé « L’Univers est un océan sans fin » et illustré par de nombreuses photos, plus offi­cielles les unes que les autres. Ce livre, épuisé, n’a jamais été réédité. En revanche, d’autres acteurs de la conquête soviétique du « cosmos » évoquent son nom dans leurs Mémoires, et certains documents classés secret défense ont été récemment rendus public. Cela permet de lever un coin du voile sur la manière dont son vol s’est vraiment déroulé, mais aussi sur la genèse de ce projet un peu fou (Valentina avait pour toute expérience aéronautique quelques sauts en parachute dans un club d’amateurs) et sur la façon dont le pouvoir soviétique, puis russe, en tira un bénéfice énorme en termes d’image.

 

Peu après son retour, Valentina Terechkova fit, sous les yeux des médias officiels, son « rapport » à Khrouchtchev lui-même. Au garde-à-vous, elle déclara que son vol s’était passé « sans ­encombre » et que tous les équipements de Vostok 6 avaient « fonctionné à merveille ». Tout porte à croire que ce fut le cas le premier jour. « Son lancement a été particulièrement réussi, son moral est excellent, ses réponses au Centre sont claires et nettes », note dans son journal le général deux étoiles Nikolaï ­Kamanine, commandant du Corps spécial des cosmonautes au sein de l’armée de l’air 1.

 

Les choses se gâtent le deuxième jour : les réponses de la cosmonaute deviennent « peu claires », « évasives ». Puis c’est le silence radio. Les contrôleurs du vol se rendent compte qu’elle s’est assoupie et sont obligés de faire sonner une alarme pour la réveiller. « Elle est fatiguée, mais elle ne veut pas le laisser paraître », poursuit Kamanine. Par la suite, il s’avérera que la jeune femme – elle avait 25 ans à l’époque – souffre terriblement du mal de l’air ; elle a une nausée à peine supportable (qu’elle mettra sur le compte de la nourriture en tube qu’on lui avait fournie) qui l’empêche d’effectuer les expériences en apesanteur qu’on lui a confiées. Elle doit aussi faire un exercice de pilotage manuel (au cas où le guidage automatique serait défaillant pour quitter son orbite). Elle échoue à deux ­reprises, provoquant un début de panique à Moscou.

 

Ce n’est que le matin du troisième jour, et en suivant les instructions que Iouri Gagarine et Sergueï Korolev, le grand patron du programme spatial soviétique, lui donnent en personne qu’elle réussit enfin l’exercice. Korolev aurait alors eu cette phrase : « Je ne veux plus entendre parler de bonnes femmes dans l’espace ! » À en croire l’un de ses adjoints, l’ingénieur aéronautique Boris Tchertok, il passa même un ­sacré savon à Terechkova au cours d’un tête-à-tête dont elle sortit « les larmes aux yeux » 2.

 

Mais d’où est venue cette idée d’envoyer une « bonne femme » dans l’espace ? De là où on s’y ­attendait le moins : de l’état-­major de l’armée de l’air, selon ­Tchertok. Le général Kamanine avait accompagné Iouri Gagarine dans sa tournée mondiale à la suite de son vol réussi en 1961 et avait constaté que le public lui demandait sans cesse si le prochain vol ne serait pas effectué par une femme. Le haut gradé avait aussi suivi de près l’affaire Jerrie Cobb, cette aviatrice américaine qui, bien qu’ayant passé tous les tests pour participer à la mission Mercury 13, en fut écartée parce qu’elle était une femme. Pour lui, c’était une occasion en or de démontrer aux yeux du monde combien l’URSS était en avance en matière d’égalité des sexes. L’idée plut au Politburo et plus particulièrement à Khrouchtchev, qui, dit-on, aurait approuvé personnellement la candidature de Valentina parmi les cinq jeunes femmes retenues. Elle avait tout pour plaire : née dans un village de la région de Iaroslavl, au nord-est de Moscou, elle avait perdu son père lors de la guerre russo-­finlandaise, en 1939, et avait été élevée par sa mère. Très jeune, elle avait travaillé dans une usine textile et était devenue secrétaire de la section locale du Komsomol. Elle était célibataire et sans enfants. « Envoyer une femme dans l’espace, passe encore, mais une mère, jamais », aurait tranché Iouri Gagarine lui-même.

 

Son intégration dans ce milieu exclusivement masculin relève également de l’exploit. Tout d’abord extrêmement sceptiques, Korolev et ses adjoints la prirent néanmoins sous leur aile, non sans arrière-pensées : le père du programme spatial soviétique voulait en finir avec la mainmise des militaires sur les vols spatiaux et confier les missions à des ingénieurs civils, témoigne Tchertok. Il en était aussi arrivé à la conclusion que, pour voler dans l’espace, il n’y avait pas besoin d’être un pilote de chasse expérimenté. Que c’était à la portée de tout le monde, ou presque – et quoi de mieux pour illustrer sa thèse que d’envoyer une femme dans l’espace ? Il constitua par la suite toute une « unité féminine » mais sa mort prématurée, en 1966, mit fin à l’expérience.

 

Le régime sembla se contenter de l’exploit de Terechkova (il faudra attendre 1982 pour qu’une deuxième Soviétique aille dans l’espace). Elle ­aussi fit une tournée triomphale à l’étranger. En octobre 1963, elle se fait longuement applaudir avec Gagarine au siège des ­Nations Unies, à New York. Un autre heureux événement permet aux Soviétiques de prolonger le rêve : en novembre de la même année, Valia épouse Andrian Nikolaïev, le troisième cosmonaute à être allé dans l’espace. Leur mariage, qualifié de « cosmique » réunit le gratin moscovite de l’époque. L’animation est assurée par Khrouchtchev en personne. Sept mois plus tard naît le premier « bébé cosmique ». Les médecins redoutent de complications en raison de l’exposition des deux parents aux rayons cosmiques, mais la petite Elena (qui est aujourd’hui chirurgienne à Moscou) est en parfaite santé.

 

Selon de nombreux observateurs, ces années-là – entre Staline et Brejnev – furent peut-être les plus heureuses de l’URSS : « On se souvient tous du sourire de Gagarine, du charisme de Terech­kova. On les voit rire, s’amuser aux ­côtés d’un premier secrétaire hilare. On ne reverra plus des images pareilles », estime l’essayiste russe Piotr Vaïl 3. « Grâce à eux, nous avions ce ­sentiment unique d’être les premiers en tout. On ne l’a plus jamais eu », ­renchérit l’écrivain Viktor Goubarev, interrogé par la radio Svoboda.

 

Gagarine trouva la mort en 1968 dans le crash d’un chasseur ­Tu-15. Après cet accident, on ­interdit pendant plusieurs années à Valentina de prendre l’avion, malgré ses nombreuses fonctions officielles : présidente du Comité des femmes soviétiques, vice-présidente de la Fédération démocratique internationale des femmes (d’obédience communiste), membre du Présidium du Soviet suprême… Elle était trop précieuse.

 

En 2014, Terechkova a soutenu l’annexion de la Crimée (une immense promenade en bord de mer en construction porte son nom) et exprimé son inquiétude sur le sort de la population russe du Donbass, dans l’est de l’Ukraine. En 2013, elle s’est ­enfin décidée à donner sa version des incidents survenus lors de son vol, expliquant qu’elle avait pris l’engagement solennel auprès de ­Sergueï Korolev de ne pas en parler. L’échec du pilotage manuel de la capsule, ce n’était pas de sa faute : quelqu’un avait mal branché les câbles. Pour le reste, la nourriture était vraiment immangeable et on avait oublié de mettre une brosse à dents dans sa trousse de toilette.

 

— Ce texte a été écrit pour Books.