Boadicée contre le patriarcat romain

Au Ier siècle, Boadicée (appe­lée aussi ­Boudica ou Boa­dicea) était la reine des Icènes, un peuple de la Bretagne insulaire. Elle mena une armée de 100 000 hommes à la victoire contre le puissant Empire romain. Ses triomphes furent si retentissants que les Romains manquèrent de perdre le contrôle de son royaume. Montée sur un char accompagnée de ses deux filles, elle guida ses troupes dans une lutte vengeresse pour la liberté. Mais que signifiait la liberté pour une reine de l’âge du fer et son peuple, et quelles en étaient les limites sous l’Empire ?

 

Pour comprendre la place de Boadicée dans le monde romain, il faut avoir conscience de ce qu’était la misogynie antique. Pour les Romains, les femmes combattantes ne pouvaient qu’être le produit d’une société immorale et non civilisée – une façon de voir qui leur permettait de justifier l’assujettissement d’autres peuples. Mais ces femmes n’en devenaient pas moins des légendes.

 

Fière de son système patriarcal, la Rome antique était prompte à condamner les femmes qui brisaient les barrières et empiétaient sur les droits, les privilèges et le pouvoir des hommes. On les réduisait au silence, leur histoire était transmise par des hommes, on cari­caturait leurs traits de caractère pour faire des effets de style. Juvénal, par exemple, composa une satire ­entière contre les femmes. À propos des gladiatrices, il s’interroge : « Quelle ­pudeur peut rester au cœur d’une femme casquée qui abdique son sexe ? Elle aime la force. » 1 Juvénal met de telles « monstruosités » sur le compte du luxe et de la richesse, « maux d’une longue paix ». Ses propos trahissent une peur profonde, très répandue dans la société romaine, du pouvoir et de l’autonomie des femmes.

 

Dans la Rome impériale, le droit, la famille et la société s’allient pour entra­ver la participation des femmes à la vie publique, au nom de la morale traditionnelle et de ce qu’on estime être le mieux pour les représentantes d’un sexe jugé faible et peu porté sur le combat. Dès lors, les femmes participant à une action militaire constituent des anomalies, même s’il y a des exceptions. Aux premiers temps de Rome, les ­Sabines s’étaient interposées sur le champ de ­bataille entre les Romains et les ­Sabins, exigeant que leurs époux et leurs ­parents fassent la paix. Elles eurent gain de cause parce qu’elles agissaient pour leur famille, sans prendre les armes. En ­revanche, au début du Ier siècle, Agrippine l’Aînée, membre de la ­famille ­régnante, fut vertement critiquée pour avoir endossé les responsabilités d’un général en protégeant la retraite des troupes de son époux Germanicus. Plancine, contemporaine d’Agrippine, enfreignit les règles de la bienséance ­féminine en assistant aux manœuvres de la cavalerie de son époux Pison. Il y eut même un débat au Sénat romain pour décider s’il fallait autoriser les femmes à rejoindre leur conjoint quand il était nommé gouverneur d’une province. Et si elles devenaient plus puissantes que leur mari dans le foyer, au forum et dans l’armée ?

 

Les guerrières cristallisaient donc ces angoisses. Il circulait dans l’Antiquité toutes sortes de légendes sur les Amazones, ces cavalières venues des steppes qui se coupaient un sein pour ne pas être gênées dans le maniement de l’arc. ­Penthésilée, reine des Amazones, mena ses femmes au cœur de la guerre de Troie, suscitant l’admiration d’Achille par sa férocité : il la chercha pour la défier en pleine bataille, mais, à l’instant où elle mourut, leurs regards se croisèrent et il en tomba amoureux. Sexualité et féminité guerrière devinrent ainsi inextricablement liées.

 

Didon à Carthage, Cléopâtre en Égypte et Boadicée dans la Bretagne ­romaine n’étaient pas empêchées d’exercer le pouvoir en raison de leur sexe. Mais les auteurs latins brandirent paradoxalement leur histoire comme preuve de la faiblesse innée des femmes et de leur inaptitude à gouverner. À les en croire, c’était la sexualité des femmes qui en faisait de piètres dirigeantes. Dans ­L’Énéide, de Virgile, Didon se donne la mort en raison de sa passion pour Énée. Les poètes Properce et Horace, contemporains de Virgile, présentent respectivement Cléopâtre comme une « catin, reine de l’incestueuse Canope » et comme un « monstre funeste » ivre de vin, qui a réduit Marc Antoine en esclavage par ses ruses et son charme irrésistible.

 

Boadicée illustre bien la façon dont étaient perçues les femmes combattantes. Depuis l’époque de sa révolte au début de notre ère, elle résume l’idée que l’on se fait de la reine guerrière. Elle est passée à la postérité grâce aux récits de deux historiens romains : ­Tacite, qui écrit au tournant du IIe siècle, et Dion Cassius, un siècle plus tard. Si les deux ­auteurs divergent sur des détails, ils s’accordent à dire que Boadicée unifia les peuples de la Bretagne insulaire et prit les armes contre les Romains en 60-61. Son histoire met en évidence les conceptions opposées de l’égalité des sexes qui avaient cours chez les Romains et les Bretons, et la dichotomie entre empire et colonie, pouvoir et soumission. Boadicée signifie « victoire » en celte, mais quelle fut au juste sa victoire ?

 

Les historiens romains nous disent que Boadicée combattait pour libérer son peuple d’un oppresseur colonial qu’elle jugeait cupide et dépravé. Selon Tacite, après la mort de son mari, le roi Prasutagus, inféodé à Rome, la vie de Boadicée tourna au cauchemar. Les Romains la rouèrent de coups et violèrent ses filles, réduisirent ses proches en esclavage, confisquèrent les terres et les biens de Prasutagus. Elle avait des raisons personnelles de se venger, mais sa vie offre un éclairage utile sur les ­effets plus larges de l’expansion de l’Empire romain.

 

À l’époque de sa révolte, les Icènes étaient alliés des Romains mais ne commerçaient pas autant avec eux que d’autres peuples du sud-est de ce qui deviendrait la Grande-Bretagne. Il n’y avait pas de centre urbain dans la région occupée par les Icènes, comme en témoignent les découvertes archéologiques. Les familles ne vivaient pas dans des villes mais dans des groupes de maisons de bois rondes, au toit de chaume, et se consacraient à des activités agraires. Les monceaux de bijoux et autres objets en or, en argent ou en électrum (un alliage d’or et d’argent) mis au jour attestent leur richesse. Les Icènes battaient monnaie et importaient très peu de marchandises, ce qui leur permettait de conserver leur autonomie et de rester à l’écart de la vie poli­tique, sociale et économique des villes et colonies romaines qui furent fondées dans la Bretagne insulaire après l’invasion romaine, en 43. Leurs maisons non fortifiées et leur habitat dispersé les exposaient particulièrement au pillage des envahisseurs.

 

Les sources antiques ne livrent guère d’indications sur le rôle assigné aux hommes et aux femmes et les hiérarchies sociales de la société dans laquelle vivait Boadicée. Mais l’occupation ­romaine ébranla sans aucun doute l’autorité de sa famille et son pouvoir local. La condition de mère de Boadicée fut un élément déterminant de son succès. Sa réaction contre les ­Romains était dictée par le désir de venger l’honneur de ses filles. Son appel à la révolte incita son armée à un déchaînement de violence incontrôlée, suscitant chez les Romains une riposte qui mit en péril tous les Bretons. Les exactions de ses troupes servirent en partie à justifier la mise sous tutelle romaine de la ­province.

 

 

Les Romains cherchaient aussi à se mettre dans la poche ces peuples conquis qu’ils tenaient pour des barbares. Tacite décrit ce processus dans la biographie de son beau-père, Agricola, qui fut gouverneur de la province ­romaine de Bretagne de 77 à 84. Ce dernier encourageait les Bretons à « édifier des temples, à aménager des places ­publiques et à construire de vraies maisons » afin d’habituer ces gens jusque-là « disséminés et incultes, et d’autant plus portés à faire la guerre […] à vivre paisiblement et à occuper agréablement le temps libre » 2. Les Bretons apprirent ainsi à apprécier l’éloquence du latin, adoptèrent la toge et se réjouirent d’avoir obtenu la citoyenneté romaine tout en étant attirés par les vices des bains et des festins. « L’inexpérience leur faisait appeler civilisation ce qui amputait leur liberté », conclut Tacite.

 

Si Boadicée avait accepté la domination romaine et adopté les usages des conquérants, on aurait peut-être rendu un hommage posthume à ses qualités plus traditionnelles. On lui aurait gravé une épitaphe conforme à ce que devait être le rôle d’une femme selon la norme romaine : elle aurait été désignée par sa rela­tion à un homme (épouse de Prasutagus), saluée en tant que mère accomplie (deux enfants), et louée pour ses vertus domestiques (par exemple tenir sa maison et filer la laine). En revanche, en tant que figure de résistance, un autre type de reconnaissance s’impose.

 

Une génération sépare la révolte de Boadicée de l’arrivée d’Agricola en Bretagne. Pendant que le gouverneur ­Suetonius Paulinus est occupé au pays de Galles, où il donne l’assaut au sanctuaire druidique de l’île de Mona (aujourd’hui Anglesey), Boadicée constitue son armée. Des milliers de Bretons marchent sur la capitale provinciale Camulodunum (Colchester) et la réduisent en cendres, avant de se diriger vers Londinium (Londres) et Verulamium (St Albans). Ils torturent leurs prisonniers et n’emportent pas de butin, peut-être conscients que leur victoire sera de courte durée. À leur retour de Mona, Suetonius Paulinus et ses troupes bien entraînées écrasent les Bretons en une seule bataille rangée, dont les Icènes de Boadicée ne se remet­tront jamais.

 

Les exploits guerriers de Boadicée sont laissés à notre imagination, car Tacite attribue les dégâts causés par son armée aux Bretons en général. En revanche, il montre l’effet que la reine des Icènes a sur ses troupes. Avant le combat final, elle harangue ses soldats et invoque l’outrage qu’elle a subi pour galvaniser tout un peuple et l’inciter à agir. Elle affirme que les Bretons sont habitués à marcher à l’ennemi conduits par leurs reines, et proclame qu’il est plus dangereux de se laisser surprendre que d’oser. Même les dieux sont de leur côté, alors comment pourraient-ils perdre ? En dépit de ses exhortations, les Romains l’emportent haut la main, et elle se suicide plutôt que d’être faite prisonnière. Son courage dans la mort est admirable. Telle Cléopâtre, elle préfère mourir qu’être exhibée captive dans un triomphe romain.

 

Dion Cassius, lui, se plaît à la dépeindre en Amazone. Sa Boadicée est immense et terrifiante. Elle porte la ­tunique multicolore des Bretons et, ­autour du cou, le torque en or des ­régents. Ses yeux ont un éclat farouche,­ et son épaisse chevelure, de la couleur d’une crinière de lion, lui tombe jusqu’à la taille. Elle brandit une lance quand elle s’adresse à ses troupes, leur inspirant un respect mêlé de crainte. Elle vili­pende les Romains qui oppriment les Bretons en les accablant d’impôts. Elle les féminise en les dépeignant comme des êtres faibles et inadaptés au climat rude et au terrain accidenté de la Bretagne, tandis qu’elle vante l’endurance et le courage des siens. Pour l’exercice du pouvoir, les Bretons ne font aucune distinction entre les sexes : hommes et femmes partagent tout, y compris la gloire sur le champ de bataille. En outre, elle célèbre l’isolement de l’île : ils sont « tellement séparés de tout le reste des hommes par l’Océan, qu’on [les] croit habitants d’une autre terre, sous un autre ciel »3. Après leurs premières victoires, ses troupes traitent leurs prisonniers avec une cruauté inouïe, empalant de nobles dames sur des piques, le tout au nom de la déesse de la Victoire. Quand Boadicée meurt, les Bretons lui font de magnifiques funérailles et se dispersent, s’estimant vaincus.

 

Dans ses discours, Boadicée oppose la cupidité romaine à la liberté bretonne. Elle utilise la promesse de la liberté pour motiver ses troupes. Mais qu’entend-elle par là ? Pour définir cette « liberté », Tacite et Dion Cassius ­empruntent tous deux un terme issu de la pensée politique romaine et l’appliquent à un événement dont ils n’ont pas été les acteurs ni même les témoins. Ils ne se demandent pas comment les partisans de Boadicée auraient défini la liberté ou à quoi elle aurait ressemblé pour quelqu’un vivant dans son monde. Cette lacune est justement une part du problème. Tacite et Dion dépeignent une Boadicée qui veut se libérer de la tutelle romaine. Il s’agit plus généralement d’un combat contre une force d’oppression. Les deux ­auteurs ont connu les régimes d’empereurs tyran­niques et apprécient de vivre une époque où la liberté d’expression est à nouveau possible.

 

 

Boadicée cherche à vivre à l’abri des persécutions et des changements imposés aux siens par une puissance colo­niale. Son action interroge ainsi l’idée de progrès. En tant que chef poli­tique et militaire femme, elle ­incarne une figure progressiste selon nos critères actuels. Mais elle est rétrograde dans son désir de tenir à distance les Romains et leur conception de la civilisation et de l’urbanisme. Elle apprécie dans le mode de vie des Bretons l’égalité entre hommes et femmes et la possibi­lité de faire preuve d’une égale bravoure, mais cette égalité implique de retourner à l’âge du fer.

 

Malgré ses paroles galvanisantes, Boadicée a échoué en tant que cheffe militaire. Son armée a été vaincue en l’espace d’une seule bataille et son peuple massacré. Sa révolte n’a pas eu d’effet durable ni réduit la présence des Romains en Bretagne – bien au contraire –, mais elle a fortement marqué les esprits. Boadicée a été mythifiée, réinterprétée et mise au service des causes les plus diverses, en étant tour à tour érigée en icône de l’Empire britannique, en gardienne de l’identité nationale et en championne de la cause des femmes.

 

L’accueil qu’on lui a réservé est dans l’ensemble positif, quoique ambivalent. On pleure son sort et celui de ses filles, on l’admire d’avoir su unifier les Bretons, on partage son désir de s’opposer à une puissance étrangère. Mais on lui ­reproche aussi les exactions de son ­armée – cette anarchie est-elle le résultat d’un excès de liberté ? Il n’empêche que Boadicée rappelle à chacun ses propres combats. On l’invoque pour exprimer toutes sortes d’opinions sur la société actuelle, à propos de l’égalité hommes-femmes, des minorités, du pouvoir, ainsi que des relations du Royaume-Uni avec le reste de l’Europe.

 

Boadicée n’aurait guère imaginé que son histoire franchirait les millénaires, et elle ne se serait pas reconnue dans le rôle de précurseuse de l’Empire britannique, de figure du nationalisme, de symbole pour les suffragettes ou de partisane du Brexit. Son aura de guerrière a déteint sur toutes les reines et les femmes politiques britanniques. Élisabeth Ire a été comparée à elle, et la reine Victoria y a vu sa devancière. Au XXe siècle, on a souvent fait de Margaret Thatcher une virago, une « Boadicée à collier de perles ». Plus récemment, Theresa May a été surnommée la « Boadicée du Brexit », l’Union européenne étant assimilée à l’Empire romain et le combat de Boadicée à ­celui des partisans du leave (sa défaite est néanmoins passée sous silence).

 

Aux États-Unis, Boadicée siège à la table des grandes. Elle fait partie des 39 personnalités féminines invitées au banquet représenté par Judy Chicago dans son installation The Dinner ­Party. Cette œuvre des années 1970 est ­aujourd’hui l’une des pièces maîtresses de la collection du musée de Brooklyn, à New York.

 

Boadicée répond toujours à un besoin culturel, et son histoire revêt une actualité particulière pour les « guerrières » d’aujourd’hui, celles qui se battent pour l’égalité des sexes dans le monde et l’égalité des chances en politique ou à l’université, celles qui militent dans les mouvements #MeToo et Time’s Up, contre le harcèlement sexuel au travail. Leur champ de bataille n’est pas celui de Boadicée, mais leur message reste le même. La liberté, pour les femmes, c’est de pouvoir vivre sans craindre d’être persécutées en raison de leur sexe. D’autres Boadicée surgiront aussi longtemps que les femmes continueront de repousser les limites de cette liberté, jusqu’à ce que ces limites n’existent plus.

 

— Cet article, paru dans le magazine en ligne Aeon le 6 novembre 2018, est un extrait remanié de son livre Boudica: Warrior Woman of Roman Britain. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.

Dickens plutôt qu’Orwell

Avant de remporter le Booker Prize, Les Testaments a d’abord subi dans les pays anglophones « un embargo digne de Fort Knox », ironise Peter Kemp dans le quotidien britannique The Times. Sans surprise, la suite très attendue de La Servante écarlate trône depuis sa parution en tête des meilleures ventes des deux côtés de l’Atlantique.

Situé quinze ans plus tard, le nouveau roman de Margaret Atwood déjoue pourtant les attentes. À partir des témoignages fictifs d’Agnès (jeune fille de Gilead), de Daisy (alias Nicole, exfiltrée au Canada) et de la redoutable Tante Lydia, le roman offre selon The Times une « comédie sardonique » au lieu du précédent « cauchemar claustrophobique ». Lors de sa parution, en 1985, remarque Michiko Kakutani dans The New York Times, la dystopie puritaine de La Servante écarlate semblait « très loin » de la réalité américaine. En 2019, alors que « le président tient des propos racistes » et que « des enfants (de migrants) sont arrachés à leurs parents », la romancière canadienne a changé de registre. Elle s’inspire des « romans victoriens » du XIXe siècle dans lesquels des orphelins cherchent leurs origines. Dickens plutôt qu’Orwell.

Ada Lovelace n’était pas que la fille de Byron

Pour les moins de 20 ans, Ada Lovelace compte sans doute davantage que son célèbre père. La seule enfant légitime du poète lord Byron est acclamée comme « la première programmeuse informatique de l’histoire », et on commence tout juste à apprécier son apport à sa juste valeur. Un langage infor­matique, une cryptomonnaie et une école de formation aux ­métiers du numérique portent son prénom1. Elle est aussi le personnage de plusieurs ­romans, bandes dessinées et séries télévisées. Enfin, la Journée Ada Lovelace est un événement international annuel destiné à célébrer les réalisations des femmes dans les sciences, les technologies, l’ingénierie et les mathématiques.

 

Née en 1815, Ada est le fruit du mariage calamiteux de lord Byron avec Anne Isabella (« ­Annabella ») Milbanke, une héritière douée pour les mathématiques qui deviendra une éminente réformatrice de l’éducation. Leur fille incarnait, disait-on, les qualités en apparence antithétiques de ses parents : elle avait la créativité fougueuse de Byron et l’intelligence froide d’Annabella. Ada était une enfant précoce et une lectrice avide – elle avait même inventé un mot pour cela, gobble­book [que l’on pourrait traduire par « dévorelivre »]. Ses cogitations scientifiques versaient souvent dans le fantastique : à l’âge de 11 ans, elle conçut le projet d’un cheval volant à vapeur.

 

Pour les jeunes filles de la génération d’Ada, il ne peut être question d’aller à l’université. Mais elle poursuit avec zèle ses études auprès de scientifiques de renom, parmi lesquels l’astronome Mary Somerville 2 et le mathématicien et inventeur Charles Babbage. À 27 ans, elle rédige des notes volumineuses sur la grande invention de ­Babbage, la « machine analytique », y décelant des potentialités que l’inventeur lui-même n’a pas perçues. Ce calculateur, entrevoit-elle, pourrait non seulement être programmé par un algorithme qu’elle a elle-même conçu, mais avoir d’autres usages que le calcul numérique, par exemple composer de la musique. En 1843, elle expose ses idées audacieuses dans la revue Scientific Memoirs en signant de ses seules initiales. Ses réflexions sont accueillies avec tiédeur, mais elles sont en avance d’environ un siècle sur leur temps. On en parle aujourd’hui comme d’une vision prophétique de l’informatique actuelle (lire « La Frankenstein des logarithmes », ci-dessous).

 

Ada Lovelace n’a pas pu exploiter pleinement ses talents scientifiques. De santé chancelante, elle souffre de dépression et de crises d’angoisse. Elle contracte une sévère addiction aux jeux d’argent, et, persuadée que ses compétences mathématiques lui permettront de remporter les paris hippiques, elle subtilise les bijoux de famille et les remplace par des faux. Son mariage avec le très sérieux ­William King, comte de Lovelace, est plutôt heureux, en dépit d’une liaison mal inspirée (en tant que fille du libertin le plus célèbre du monde, sa vie est scrutée de près par la presse populaire). Le précepteur de ses enfants, avec lequel elle a un flirt, en parle comme d’« un spécimen singulier – très singulier – de la race féminine ». Elle meurt en 1852, à 36 ans – au même âge que son père –, des suites d’un cancer de l’utérus qui l’a fait atrocement souffrir.

 

Plusieurs historiens ont vu dans la fragilité mentale et physique d’Ada une sorte de manifestation de l’incompatibilité entre ses parents : la passion et la logique poussées à l’extrême ne font pas bon ménage dans un seul être. L’idée est un peu trop belle pour être exacte. Mais il ne fait guère de doute que l’instabilité d’Ada était exacerbée par la présence fantomatique du père célèbre qu’elle n’avait jamais connu (dans la maison où elle a grandi, le portrait de Byron était caché par un paravent derrière lequel la jeune Ada jetait des regards furtifs) et par une mère tyrannique, terrifiée à l’idée que sa fille puisse tenir de son géniteur.

 

L’histoire du mariage raté entre l’héritière sérieuse et le poète à la dérive a été racontée si souvent qu’elle est entachée de mythes et d’exagérations. La biographe et critique Miranda Seymour l’aborde de façon équilibrée dans le dernier en date et le meilleur des ouvrages consacrés aux « femmes de Byron » 3.

 

Documenté avec rigueur, il ne laisse pas de côté les détails les plus croustillants : la liaison de Byron avec sa demi-sœur, dont il eut peut-être une fille ; son penchant pour la sodomie ; et sa démence apparente à l’heure du mariage. Le Byron de Miranda Seymour est égoïste, cruel et erratique, mais, contrairement à d’autres biographes de lady Byron, elle se garde de lui attribuer le rôle du méchant.

 

Il faut voir un choix marketing dans le fait que seul le nom de Byron figure dans le titre du livre, les deux véritables sujets de la biographie que sont Annabella et Ada n’étant désignés que par leur lien de parenté avec lui. Il est vrai que, aux yeux du public, les deux femmes étaient l’épouse et la fille de Byron, et elles-mêmes se définissaient ainsi. Annabella n’eut pas d’autre homme dans sa longue vie après sa séparation d’avec le poète, et Ada chercha sans cesse et sciemment à émuler son père.

 

L’une des qualités du livre de Seymour est pourtant de mettre en évidence ce que ces femmes ont accompli indépendamment de l’homme qui les avait abandonnées. L’auteure excelle dans l’art de camper ses personnages, et elle nous livre ici deux portraits de femmes redoutablement intelligentes, très ambivalentes à l’égard de la maternité et de leur place dans les domaines masculins qui étaient les leurs.

 

Signé de trois mathématiciens, Ada Lovelace: The Making of a Computer Scientist est un ouvrage plus facile d’accès. Cette minibiographie n’a pas les qualités littéraires du livre de Seymour mais présente l’intérêt d’être très richement illustré. L’iconographie provient du fonds d’archives de la bibliothèque Bodléienne de l’université d’Oxford, qui est aussi l’éditeur du livre 4. Y figurent ainsi un fac-similé d’une lettre adressée par Ada adolescente à son précepteur, où elle l’interroge sur la logique mathématique qui sous-tend l’arc-en-ciel, et les schémas originaux de la machine de Babbage.

 

Il n’est quasiment pas question de lord Byron dans ce livre, qui relate en revanche la spectaculaire progression intellectuelle d’Ada, à une époque où les femmes avaient peu de moyens de s’instruire et n’étaient aucunement incitées à se consacrer aux mathématiques. Le livre est suffisamment succinct pour intéresser des jeunes ; il vise clairement à être une source d’inspiration pour les filles et à les aider à cultiver leur goût pour les sciences. La fille abandonnée par le grand poète est devenue un symbole des aptitudes sous-­estimées des femmes au cours de l’histoire. Peut-être parlera-t-on un jour de Byron comme du père d’Ada Lovelace.

 

— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 20 novembre 2018. Nous le reproduisons avec l’autorisation de News Licensing. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Le pillage de l’Empire moghol

Plébiscité en Inde, le dernier ouvrage de l’historien britannique William Dalrymple suscite aussi un vif intérêt au Royaume-Uni et aux États-Unis. Et pour cause : The Anarchy traite d’un sujet essentiel de l’histoire globale, à savoir l’essor de l’East India Company, la Compagnie britannique des Indes orientales, aux XVIIe et XVIIIe siècles. « Le 28 août 1608, résume Jason Burke dans The Guardian, le capitaine ­William Hawkins, obscur navigateur britannique, jetait l’ancre à ­Surat, sur la côte occidentale du sous-continent indien. ­L’Inde comptait alors 150 millions d’habitants, soit un cinquième de la population mondiale. L’Empire moghol régnait sur l’essentiel de ce territoire […]. Cette impressionnante dynastie avait 4 millions de soldats sous ses ordres ; l’Inde était une grande puissance industrielle et le premier producteur mondial de textiles. »

Mais deux siècles plus tard, poursuit le chroniqueur, « l’empereur moghol était devenu de facto un vassal », non pas de la Couronne britannique, mais d’« une entreprise privée commerciale, ayant son siège à Londres, la Compagnie britannique des ­Indes orientales ». Comment une entre­prise londonienne a-t-elle pu conquérir l’Empire moghol ?

Amoureux de l’Inde, apprécié pour ses récits érudits tels que Le Moghol blanc et Le Dernier moghol (Noir sur Blanc, 2005 et 2008), Dalrymple publie avec The Anarchy son livre « le plus ambitieux à ce jour », estiment les critiques. Ponctuée de ­batailles, de pillages, de massacres et de famines, son enquête historique présente des enjeux très actuels puisqu’elle décrit, selon l’auteur, « la violence économique portée à son degré ultime ».

« Les grandes multinationales ont beau disposer aujourd’hui d’un pouvoir considérable, ce sont des bêtes apprivoisées en comparaison avec la Compagnie britannique des Indes orientales, qui était militarisée », écrit Dalrymple. Société par actions fondée en 1599 par « une bande d’aventuriers » et dissoute en 1857 après la ­révolte des cipayes, la Compagnie a été dès le départ « une drôle de bête », confirme John Gapper dans le ­Financial Times. « Comme si Huawei s’apprêtait à envahir l’Europe et recrutait Boris Johnson », résume efficacement dans The New York Times l’historien britannique Ian ­Morris.

Connaisseur de la civilisation moghole, Dalrymple met l’accent sur la destruction brutale d’un système économique et politique, cause de « l’anarchie ». Ce n’est pas un hasard si le verbe anglais to loot (« piller ») vient de l’hindi lut, « butin ».

Le récit fait donc exploser quelques mythes nationaux. Entre autres, celui de Robert Clive, jadis célébré comme un héros outre-Manche. Arrivé à Madras comme greffier en 1744, à l’âge de 18 ans, le jeune homme « trouve sa vocation comme gros bras dans les rangs clairsemés de la milice de la Compagnie », note dans The Guardian l’historienne Maya Jasanoff. Présentée à des générations d’écoliers britanniques comme une glorieuse victoire impériale, la bataille de Plassey (1757) apparaît sous un autre jour, commente-t-elle : « Siradj al-Dawla, le dernier nabab indépendant du Bengale, s’était aliéné les puissants banquiers marwaris (une caste originaire de Jodhpur). Ceux-ci prêtèrent de l’argent à la Compagnie pour qu’elle destitue le nabab et le remplace par un collaborateur docile. Clive accepta avec joie. Plassey fut en réalité une révolution de palais menée par un opportuniste cupide, et gagnée par la corruption et la trahison. »

Le constat dérange au Royaume-Uni, où le sous-titre du livre a été modifié (il n’y est pas question de « violence » et de « pillage », mais de « l’essor inexorable » de la Compagnie). Il dérange également en Inde, fait remarquer William Dalrymple dans une interview accordée au quotidien The Hindu. Car The Anarchy révèle, selon The New Indian Express, « des secrets que beaucoup préféreraient ignorer » : « le livre montre à quel point les banquiers et négociants marwaris ont aidé la Compagnie britannique des Indes orientales. » À la faveur de querelles intestines, ce sont en effet les crédits indiens qui ont permis aux aventuriers britanniques de recruter des troupes indiennes, les cipayes, pour s’emparer des ressources de tout un sous-continent.

Qui a tué Anna Politkovskaïa ?

Son bureau au siège du journal Novaïa Gazeta était une halte quasi obligée pour tout journaliste étranger de passage à Moscou. Et il se trouvait toujours quelqu’un – un collègue, un ami, un fixeur – pour vous le rappeler : « Es-tu passé voir Ania ? » Ania : c’est ainsi que les Russes surnommaient Anna Politkovskaïa, connue surtout pour son travail de terrain lors de la seconde guerre de Tchétchénie (1999-2009).

 

Les responsables tchétchènes l’avaient surnommé « la folle de Moscou », en raison de son obstination à se rendre dans cette petite république russe rebelle du Caucase et à fouiller dans leurs trafics inavouables. Les haut gradés de l’armée et des services spéciaux l’avaient dans le nez parce qu’elle n’avait de cesse de dénoncer leur peu de considération pour la personne humaine et la loi en général. Mais elle était aussi pour beaucoup de Russes leur dernier recours face à l’injustice et à l’arbitraire. « Je ne suis qu’une femme, un être humain parmi des millions, un ­visage dans les rues de Moscou, de Grozny ou de Saint-Pétersbourg, écrit-elle en 2004 dans l’introduction de son recueil d’articles La Russie selon Poutine1. Ceci est un recueil de mes émotions griffonnées à la hâte dans les marges de la vie telle que les gens la vivent aujourd’hui en Russie. […] Je me contente de témoi­gner de l’instant présent et d’écrire ce que je vois. » Aujourd’hui, le bureau d’Ania est vide. Il se visite comme un petit ­musée. Ses collègues du journal ont pris le soin de le laisser en l’état, comme si elle allait revenir d’un instant à l’autre.

 

Anna Politkovskaïa a été assassinée le 7 octobre 2006 alors qu’elle sortait de l’ascenseur de son immeuble. Elle portait deux cabas de courses. Quatre douilles et un pistolet équipé d’un silencieux ont été retrouvés sur place. Par la suite, on a ­appris que des hommes venus du Caucase la suivaient à la trace depuis plusieurs jours avec la complicité de policiers moscovites. Ils avaient soigneusement consigné ses moindres déplacements et habitudes.

 

Deux ans plus tard s’ouvrait à Moscou le procès des tueurs présumés, premier volet d’une longue saga judiciaire qui n’est toujours pas terminée. Cinq hommes, dont trois frères et leur oncle, Lom-Ali Gaïtoukaïev, tous originaires de Tchétchénie, ainsi qu’un agent du contre-espionnage russe écopèrent de lourdes peines de réclusion pour avoir organisé et commis son assassinat. ­Gaïtoukaïev, ­présenté par la justice comme le commanditaire, est mort en prison en 2017. En 2018, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné l’État russe à verser un dédommagement à la famille de la journaliste, critiquant l’enquête menée par les autorités. Les juges de Strasbourg, ­ainsi que les proches et les collègues de la journaliste, estiment que les véritables commanditaires de son meurtre restent à identifier.

 

En 2016, à l’occasion des dix ans de sa mort, deux auteurs italiens ont choisi de lui rendre hommage en bande dessinée. Après de nombreux livres et une pièce de théâtre, Ania « méritait bien une BD », peut-on y lire. Porté par des dialogues économes mais efficaces et un graphisme très réaliste, l’album relate ses principaux faits d’armes journalistiques. Quant au commanditaire du crime, les auteurs laissent peu de doutes au lecteur : la « tête » de Politkovskaïa a été offerte en cadeau d’anniversaire à Vladimir Poutine qui, ce 7 octobre 2006, fêtait ses 54 ans. Comme souvent en Russie, la réalité est certainement un peu plus complexe.

 

Books

 

Nawal El Saadawi, femme indomptable

« Si je trouve un stylo et du papier [dans sa cellule], cela sera bien plus grave que si j’y trouve une arme », ­avertit un surveillant pénitentiaire lorsque Nawal El Saadawi fut incarcérée à la prison pour femmes de Qanatir, près du Caire, en 1981 pour « crimes contre l’État » (elle dirigeait alors un magazine féministe).

 

Dans Walking Through Fire, le deuxième tome de son autobiographie, qui fait suite à A Daughter of Isis (1999), Nawal El Saadawi raconte comment elle avait réussi à cacher de quoi écrire sous le plancher de la cellule qu’elle partageait avec douze autres femmes – des marxistes ou des prostituées qui avaient, elles aussi, eu maille à partir avec le régime d’Anouar el-Sadate. Les notes qu’elle parvint à faire sortir de sa geôle furent publiées quelques années plus tard sous le titre Mémoires de la prison des femmes 1, ajoutant cette pierre à l’édifice extraordinaire de l’œuvre de l’une des plus anciennes et célèbres dissidentes égyptiennes, qui comprend des Mémoires, des récits de voyage, des romans, des nouvelles, des pièces de théâtre et des essais.

 

Nawal El Saadawi a toujours ressenti le besoin d’avoir de quoi écrire sous la main. Enfant, elle cachait cahier et stylo sous son oreiller la nuit, et, comme l’écriture a toujours été associée pour elle à l’idée de la mort, elle demanda un jour à un enseignant si elle pourrait continuer au paradis – une question qui lui valut d’être mise à la porte de la classe. Adulte, elle a gardé cette habitude et a toujours à son chevet de quoi noter ses pensées au réveil. La priver de ces outils essentiels ou interdire ses écrits, comme les autorités politiques et religieuses n’ont cessé de le faire au cours de son existence, n’a eu pour effet que de la pousser à la révolte. « C’est le stylo et le papier qui m’ont fait divorcer de deux maris », écrit-elle sur un ton de défi dans Walking Through Fire, dans une de ces phrases qui surgissent de la page comme un poing levé.

 

Nawal El Saadawi l’a compris d’emblée : « L’écriture est un combat », comme le disait la romancière australienne Christina Stead. C’est d’autant plus vrai pour les femmes dans des sociétés extrêmement patriarcales. « Elle a exprimé l’inexprimable », estime la romancière canadienne Margaret Atwood. Elle a fait œuvre de pionnière en faisant prendre conscience de réalités de sa vie et de celle d’autres femmes que personne n’avait jusque-là osé exprimer publiquement. Ces Mémoires s’inscrivent dans cette tradition. Sa vie, telle qu’elle la présente, est une suite d’épreuves et de trahisons.

 

À 6 ans, elle se fait exciser, une mutilation génitale consentie par sa mère, qui a supervisé l’opération. À 9 ans, l’arrivée de ses règles la terrifie, sentiment qu’elle éprouvera de nouveau des années plus tard lorsqu’elles cesseront. Elle termine ses études de médecine avant l’âge de 25 ans sans avoir été formée aux actes chirurgicaux qu’elle aura à accomplir. Puis il y a ses maris : le premier perdra son idéalisme révolutionnaire pour sombrer dans le nihilisme et la jalousie à l’égard du travail de sa femme ; le deuxième, traditionaliste, finira par la battre, ce qui la poussera à avorter et à multiplier les tentatives de suicide.

 

Et, lorsqu’elle parvient à se faire un nom comme écrivaine, ce sont les autorités et ses adversaires politiques qui la menacent et la mettent sous surveillance, font fermer les associations et les magazines qu’elle a fondés, censurent et interdisent ses livres, la jettent en prison, réclament sa tête, la placent sur la liste de personnes à abattre et la contraignent ­à l’exil.

 

Walking Through Fire nous conduit jusqu’au tournant du millénaire : Nawal El Saadawi a pris de l’âge mais a toujours autant d’ennuis. En 2001, elle est poursuivie en justice pour « apostasie » – ce qui pourrait la condamner à divorcer de son troisième mari, Sherif Hetata, qui est le traducteur de ces Mémoires en anglais. Elle gagne son procès mais finit tout de même par divorcer de lui, ce dernier ayant commencé après quarante-trois ans de mariage une liaison avec une femme de cinquante ans sa cadette.

 

 

Cette accumulation fait paraître la vie d’El Saadawi bien sombre, mais ce n’est pas l’impression qui ressort de ses Mémoires, un récit vivant et bouillonnant, chargé d’émotion et d’une grande fébrilité intellectuelle. Même ses faiblesses (platitudes, jargon politique, répétitions superflues, chronologie erratique) traduisent l’authenticité de l’expérience vécue – car c’est parfois ainsi que nous parlons et que nous pensons : par raccourcis, à la va-vite, de façon obsessionnelle et par associations d’idées. Le désordre qu’elle laisse transparaître est justement ce qui donne à son histoire la force et la proximité dont manquent beaucoup d’autobiographies plus policées. Ce qui jaillit de ces pages, c’est son caractère indomptable et son impressionnante confiance en elle. Le livre tire son titre d’un commentaire que sa mère a fait un jour à son propos : « Nawal, on pourrait la jeter dans le feu qu’elle en ressortirait sans une égratignure. Il n’y a pas plus futé qu’elle. »

 

Nawal El Saadawi se plaît à dire qu’elle n’aime pas les ornements, les « chichis » ; elle s’enorgueillit de sa simplicité vestimentaire et de son franc-parler, qu’elle tient de sa grand-mère, une paysanne qui parlait avec la concision des illettrés. L’ascétisme ou la simplicité peuvent bien entendu être un genre qu’on se donne, au même titre que le manque de naturel dont elle se méfie, mais, dans son cas, c’est un choix politique, une réponse réfléchie aux normes imposées par les hommes de pouvoir auxquels elle s’est heurtée. Elle les décrit assis derrière d’imposants bureaux sous les portraits à cadre doré de leurs dirigeants, arborant la même moustache et les mêmes chaussures lustrées que leurs généralissimes et allant jusqu’à reproduire leurs tics de langage.

 

Après avoir obtenu son diplôme à la faculté de médecine du Caire, Nawal El Saadawi, mère divorcée d’un enfant en bas âge, part ouvrir un dispensaire à Kafr Tahla, le village où elle a grandi. Elle se sent vite solidaire des habitants et observe d’un œil méfiant les ­responsables politiques qui règnent dans les campagnes : leurs noms changent, mais jamais leur comportement – ce qui confirme la véracité du vieux slogan anarchiste : « On peut voter pour qui on veut, c’est toujours l’État qui gagne. »

 

Son rapport compliqué à l’autorité l’a conduite à prendre conscience que la langue renforce le pouvoir des puissants, non seulement à travers les déclarations démagogiques ou dans les réunions enfumées 100 % masculines où l’on répète toujours la même chose en se coupant la parole, mais aussi dans le sexisme ordinaire et l’hypo­crisie véhiculés par la langue elle-même. « La langue arabe n’a pas été faite pour moi, elle ne me parle pas », écrit-elle en soulignant la marginalisation des écrivaines et journalistes qui, partout dans le monde, ont le plus grand mal à utiliser une langue qui est la leur mais ne correspond en rien à ce qu’elles veulent dire : « Cette langue n’est pas faite pour moi, elle utilise des mots et des expressions sublimes qui nient mon existence. » Elle dénonce des expressions toutes faites telles que « l’homme de la rue » et « l’homme libre » et les compare à leurs équivalents au féminin qui sont, eux, péjoratifs. Elle observe qu’un homme qui parle de révolution exprime une opinion, alors qu’une femme qui dirait la même chose passe pour une débauchée. Ces outrages linguistiques ne sont pas de simples détails techniques : c’est par le langage que les hommes imposent leur loi aux femmes.

 

Les histoires les plus émouvantes que relate Nawal El Saadawi ne la concernent pas elle, mais des préadolescentes mariées de force par leur famille à des hommes de l’âge de leur grand-père. Au dispensaire, elle entend parler d’une jeune fille, Massouda, mariée à 12 ans, qui souffre d’évanouissements et d’hallucinations qui lui font voir des démons. Elle est soumise à un zar (exorcisme) pratiqué par des femmes de la localité pour la libérer de ces visions. L’exorcisme ayant échoué, Nawal El Saadawi prend Massouda sous son aile et comprend que ses maux sont dus au traumatisme qu’elle a subi : son vieux mari la violait avec un pied de chaise. La police vient malgré tout récupérer la jeune fille pour la rendre à son époux, ou plutôt à son propriétaire, sans lui laisser le temps de guérir. Massouda prend de nouveau la fuite et est retrouvée noyée dans le Nil. À la vue de son corps juvénile et squelettique, Nawal El Saadawi songe au mythe d’Osiris, l’insatiable divinité du fleuve que les Égyptiens tentaient d’apaiser en jetant des jeunes filles vierges à l’eau.

 

La riche mythologie égyptienne est une source d’inspiration pour Nawal El Saadawi, qui s’identifie à ses différentes divinités, se réclame de leurs multiples talents et en tire des parallèles avec ses propres déboires. Par moments, la conscience de son destin exceptionnel la pousse à passer d’une légitime fierté à un sentiment peu charitable. Trois de ses plus proches amies l’accompagnent tout au long de cette période, et jouent le rôle d’un chœur antique chargé de commenter les méfaits du patriarcat et les enjeux militants. Il faut reconnaître l’effet comique du procédé (une amie joue le rôle d’une communiste à l’air pincé, une autre celui d’un électron libre à l’affût de toutes les bonnes occasions). Elles sont les faire-valoir de Nawal El Saadawi, qui se sert d’elles pour mettre en avant son bras de fer avec les autorités, sur lequel elle ne nous dit d’ailleurs pas tout.

 

Il est difficile de savoir si l’amour-propre la pousse à passer certains épisodes sous silence ou si elle se perd seulement dans la masse des textes autobiographiques qu’elle a déjà publiés. Quoi qu’il en soit, quand on sait ce qu’elle a dû endurer et avec quel courage elle a tenu tête à ceux qui tentaient de l’intimider et de la remettre dans le rang, il est certain que, sans une immense foi en elle-même et en la justesse de ses instincts, elle n’aurait jamais tenu bon.

 

 

Les pages les plus intéressantes sont celles où Nawal El Saadawi nous parle de ses échecs et de ses ruptures, notamment dans les chapitres intitulés « Amour et désespoir », « La défaite » et « Une révolution avortée ». Parmi les écrivains de gauche, ce sont souvent des femmes qui font le récit le plus honnête, et donc le plus utile, de leur vie, sans en donner une vision héroïque et idyllique. Elles livrent sans fard l’histoire de leurs combats contre des sociétés très iné­galitaires, comme l’on fait Christina Stead et Christa Wolf, par exemple. Nawal El Saadawi n’hésite pas à s’exposer et à se mettre en danger. « J’écris ce que je vis », confiait-elle récemment dans une interview, et cette expérience n’a fait que confirmer ce qu’elle percevait déjà dans son enfance – à savoir que l’écriture pouvait la mettre en danger de mort.

 

Cela ne l’empêche pas de persévérer, car cette activité lui apporte une libération et une forme de transcendance. Pour illustrer cette idée, elle prend l’image de l’oiseau (sans surprise : la comparaison revient très souvent chez les auteures). Au début de son récit, son départ d’Égypte lui permet de « déployer ses ailes », et elle s’envole vers l’exil. Walking Through the Fire s’achève sur son retour au pays. Dans l’avion qui la ramène, elle boit et mange sans rete­nue, et flirte éhontément avec un bel inconnu pour surmonter sa peur de la mort et sa « peur de voler ». Ils parlent de cinéma, de politique et de censure. Il lui dit qu’elle ressemble à Sophia Loren ; elle pense qu’il est le portrait craché de Gregory Peck. Finalement, quand il lui demande ce qu’elle fait dans la vie, et, quand Nawal El Saadawi lui révèle qu’elle est écrivaine, la réponse vient confirmer ce qu’elle a toujours ressenti : « C’est merveilleux, dit-il, alors vous êtes une femme libre. »

 

— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 8 janvier 2019. Nous le reproduisons avec l’autorisation de News Licensing. Il a été traduit par Florence Hertz.

Sans issue

Avec Dwunaste: Nie mysl, ze uciekniesz (« Douze : ne pense pas que tu peux fuir »), le journaliste Filip Springer se met à la fiction, « à la poésie même », selon le quotidien Gazeta Wyborcza. Il enquête sur une ville danoise fictive, Jante, inventée en 1933 par
Aksel Sandemose. Cet écrivain dano-norvégien édicta alors les onze fameuses « lois de Jante », constitutives selon lui de l’identité scandinave : « Ne pense pas que tu es quelqu’un de spécial », « Ne pense pas que tu vaux autant que nous », « Ne pense pas que tu es plus intelligent que nous », etc.

Quels sont les effets de tels commandements ? Si les pays nordiques figurent en tête de tous les classements pour ce qui est du respect de l’environnement et la qualité de vie, Springer souligne leurs taux de suicide record et affirme dans l’édition polonaise de Vogue : « Les lois de Jante servent le nationalisme. »

De fait, le livre remporte un franc succès en Pologne, dirigée par le parti ultraconservateur PiS. « Intolérance, éloge de la médiocrité… À lire Springer, nous connaissons bien Jante », confirme le site Spider’sWeb. « Du Canada au Jutland, Jante est partout », suggère l’hebdomadaire ­Polityka en référence à cette douzième loi glaçante ajoutée par Springer : « Ne pense pas que tu peux fuir. »

Emma Goldman, une « femme dangereuse »

Entre les années 1870, au cours desquelles des membres d’une société secrète de mineurs irlandais, les Molly Maguires, furent exécutés pour l’assassinat présumé de propriétaires de mines et de leurs hommes de main, et ce jour de l’été 1920 où l’anarchiste italien Mario Buda fit exploser sa carriole bourrée de dynamite devant la banque JP Morgan dans Wall Street, tuant une trentaine de passants, les États-Unis connurent une extraordinaire vague de violence sociale et politique, déclenchée pour l’essentiel par les nouveaux magnats de l’industrie et leurs alliés politiques.

 

Tous ces affrontements, qui créaient une atmosphère de guerre civile imminente, se terminèrent dans des effusions de sang : la grève des cheminots de 1877, l’attentat à la bombe de ­Haymarket Square, à Chicago, en 1886, la grève dans les aciéries de Homestead en 1892, la grève dans l’entreprise ferroviaire Pullman en 1894.

 

Entre 1877 et 1903, les troupes fédérales et des milices d’État furent mobilisées plus de 500 fois pour écraser des grèves au cœur de l’Amérique industrielle. Les patrons engagèrent des gros bras, des espions, des agents provocateurs et constituèrent leurs propres milices dans les usines. Des groupes d’autodéfense écumaient les États du Sud, terrorisant et lynchant les « nègres arrogants ». D’imposantes forteresses urbaines – arsenaux publics souvent financés par les barons voleurs 1 –, dotées de mitrailleuses ­Gatling et de munitions modernes, furent édifiées pour mater impitoyablement les insurrections ­naissantes.

 

En retour, des milices armées de travailleurs défilaient dans les rues des grandes villes américaines pour faire savoir qu’elles étaient prêtes à riposter. Les grèves tournaient souvent à l’émeute, les habitants de quartiers entiers incendiaient les usines, s’en prenaient aux forces de l’ordre, bravaient les interdictions et lançaient des engins artisanaux depuis les barricades. Le constructeur de wagons-lits George Pullman était tellement persuadé que les ouvriers insurgés profaneraient sa dépouille qu’il laissa des instructions pour que son cercueil soit scellé au plomb, recouvert de papier goudron et d’asphalte puis déposé dans un caveau de béton et d’acier.

 

Des groupuscules liés pour la plupart à la mouvance anarchiste (qui recrutait essentiellement dans les ghettos et les hobohemias2 d’immigrés allemands, italiens ou juifs de divers pays) proclamaient que la dynamite était l’arme du peuple – bon marché, facile à se procurer et à dissimuler – et échafaudaient des plans pour en faire usage en association avec d’autres moyens violents afin de susciter des insurrections populaires.

 

Parfois, ils passaient à l’acte : en 1892, l’anarchiste Alexandre ­Berkman blessa grièvement Henry Clay Frick, le ­président de la Carnegie Steel ­Company, qui, aux côtés d’Andrew ­Carnegie, avait laissé réprimer dans le sang la grève de ­Homestead ; Leon ­Czolgosz tua de deux coups de revolver le président William McKinley en 1901 ; et une bombe explosa en 1916 pendant un défilé militaire à San Francisco. Dans les cercles ouvriers anarchistes, on appelait ces actes « la propagande par le fait ».

 

Entre la guerre de Sécession et la Première Guerre mondiale, l’Amérique s’industrialise à un rythme étourdissant. C’est un processus brutal, qui provoque de considérables « dégâts collatéraux », comme on dirait aujourd’hui en haut lieu. Cette violence a ses racines dans la conquête de l’Ouest, dans l’héritage de l’esclavage et dans le rejet des nouvelles vagues d’immigration, à commencer par celle des Irlandais, ainsi que dans le souvenir de la guerre de Sécession, ravivé par chaque conflit de classe. Mais elle montre surtout à quel point les nouveaux capitaines d’industrie sont mal préparés à répondre à l’agitation sociale qui accompagne les bouleversements du capitalisme. Confrontés à la dissension, au mécontentement et à la résistance, ils répondent par la force brute.

 

Pas étonnant que les États-Unis baignent dans une atmosphère de terreur apocalyptique en ce dernier tiers du XIXe siècle, notamment pendant la grande dépression de 1893-1897, années durant lesquelles la crise du crédit entraîne la faillite de dizaines de milliers d’entreprises et de centaines de banques, tandis qu’un Américain sur six perd son emploi. Le climat de l’époque est bien rendu dans « La colonne de César », un roman dystopique de l’écrivain populiste Ignatius Donnelly, qui fut un best-seller de 1890. Le livre s’achève sur l’édification par la « Fraternité de la Destruction » d’un monument macabre à la sauvagerie de l’ancien régime, une colonne constituée de milliers de cadavres de l’ancienne classe dirigeante et de ses affidés coulés dans le ciment et destinée à exploser si quiconque essayait de la démanteler.

 

Voilà le monde qu’Emma Goldman découvre en 1885 lorsque, venue de Kaunas, en Lituanie 3, elle débarque à Rochester, dans l’État de New York. Elle a 16 ans. Elle va devenir l’anarchiste la plus célèbre de son pays d’adoption, à mesure que les pratiques de propagande par le fait se répandent dans le mouvement. La condamnation à mort de huit militants anarchistes accusés d’avoir lancé la bombe de Haymarket Square la bouleverse : elle qualifie de « héros sublime » Louis Lingg, le plus jeune des anarchistes condamnés, qui se suicide en prison en se faisant exploser une petite bombe dans la bouche plutôt que d’être exécuté par un État qu’il exècre.

 

 

Elle échafaude des plans avec son compagnon, Alexandre Berkman, pour assassiner Frick, proposant même de se prostituer pour se procurer de quoi acheter une arme à feu. Au moment de la panique bancaire de 1893, Goldman, s’adressant à des chômeurs rassemblés sur Union Square, les exhorte à réclamer des vivres aux autorités et, si nécessaire, à s’en emparer par la force. Elle est arrêtée une semaine plus tard à Philadelphie pour « incitation à l’émeute » par un inspecteur de police qui, dans le train de retour vers New York, lui propose d’abandonner les poursuites en échange d’informations sur ses camarades ; elle lui jette un verre d’eau froide à la figure. Le juge la qualifie de « femme dangereuse » et la condamne à un an de prison au pénitencier de Blackwell’s Island, où elle consacre son temps à étudier la médecine et à lire les œuvres de Ralph Waldo Emerson, Nathaniel Hawthorne et Henry David Thoreau. Quand elle est libérée, dix mois plus tard, une foule de 3 000 personnes l’accueille au théâtre Thalia, à New York.

 

L’anarchisme révolutionnaire auquel Emma Goldman a adhéré a pris son essor parallèlement au marxisme révolutionnaire, dont il partage le rejet du capitalisme. Mais les anarchistes sont hostiles à la dictature du prolétariat et à tout ce qui fleure la coercition étatique. Et, si les marxistes s’attachent à mettre sur pied des syndicats et à éclairer les travailleurs sur les maux du capitalisme et les vertus du socialisme, les anarchistes pensent que des actions spectaculaires et violentes menées par de petits groupes pousseront les travailleurs à la révolte.

 

Ces divergences sur les principes et la tactique ont été au cœur du conflit entre Marx et Bakounine, qui se soldera par l’expulsion de ce dernier et de ses partisans de la première Internationale en 1872 et aboutira à la formation de la première Internationale anarchiste en Europe. L’anarchisme ne parviendra jamais à s’imposer autant que le socialisme dans le mouvement ouvrier, mais ses actions spectaculaires et violentes lui procureront une notoriété considérable au tournant du siècle. Pendant les sept années précédant l’assassinat du président McKinley, les anarchistes parviennent à tuer le président français Sadi Carnot, le roi d’Italie Humbert  Ier, l’impératrice Élisabeth d’Autriche (­Sissi) et le Premier ministre espagnol José Canalejas.

 

Jamais Emma Goldman ne se départit de sa loyauté envers Berkman et son action. À l’occasion du cinquième anniversaire de l’exécution de ­Czolgosz, elle rend hommage à l’assassin du président McKinley dans Mother Earth, la revue de critique politique et culturelle qu’elle a fondée : il a agi par amour de l’humanité et possédait « l’âme magnifique d’un enfant ». Cela lui vaut l’annulation de nombreuses conférences, quelques brefs séjours en prison, des menaces de mort ainsi que des tracasseries sans fin.

 

Et pourtant, malgré son attachement à l’action révolutionnaire et sa participation à des actes de violence insurrectionnelle, Goldman est considérée par beaucoup comme une apôtre de la paix et de la liberté. Elle n’idéalise pas la violence révolutionnaire, la considérant au mieux comme un mal nécessaire dans la lutte pour l’avènement d’un ordre social non violent. De fait, dans nombre de ses lettres, interviews, discours et articles, Goldman souligne que l’hostilité de l’anarchisme à l’égard de l’État découle de son opposition à la violence et à la coercition. Elle n’appelle jamais vraiment à la révolution par la violence et esquive la question de savoir si elle adhère à l’« attentat » – ou propagande par le fait. Dans une lettre à Goldman, Berkman se dit touché qu’elle ait affirmé qu’elle aurait « consciencieusement » soigné McKinley blessé s’il avait eu besoin de ses services (elle gagnait sa vie comme infirmière) mais que ­Czolgosz, « condamné et abandonné de tous », mérite sa « compassion et son aide davantage que le président ».

 

 

Goldman était une ardente défenseuse de la liberté d’expression et du populisme jeffersonien 4 et citait régulièrement Thomas Jefferson ainsi que Thomas Paine, Thoreau et Emerson comme inspirateurs du mouvement anarchiste américain. Elle exprimait toutefois son mépris du peuple en des termes parfois choquants. Elle condamnait ainsi les ouvriers anglais qui avaient soutenu la guerre des Boers, mettant les « travailleurs ivres de patriotisme, imbibés de whisky et ignorants » dans le même sac que les « esclaves mentaux du salariat : employés de bureau, comptables, caissiers, dactylos, voyageurs de commerce et autres larbins de l’argent et des titres ». La « brutalité du peuple », disait-elle, « dépasse tout bonnement l’entendement ».

 

Elle était encore moins tolérante à l’égard de la crédulité de l’ouvrier américain et de sa foi pathétique en la démocratie : « Il se croit libre, alors que les chaînes de l’esclavage font saigner ses membres […]. Il se vante de son droit de choisir son maître, ignorant qu’il perd ainsi son droit à être son propre maître. » L’ouvrier américain irritait particulièrement Goldman car, contrairement à son homologue européen, il était né libre mais avait choisi de ne pas faire usage de sa liberté. Ce que Berkman appelait la « tyrannie démocratique » était pour elle un grand motif de colère. Dans une monarchie absolue comme la Russie, écrit-il à Goldman, « l’autocrate est visible et tangible » et « l’oppression politique est ressentie par le peuple », mais « le despotisme bien réel des institutions républicaines est beaucoup plus profond, plus insidieux, parce qu’il repose sur l’illusion populaire de l’autonomie politique et de l’indépendance ».

 

Emma Goldman avait beau aspirer à voir le mouvement anarchiste sortir d’un isolement qui l’affaiblissait, elle refusait d’enfreindre ses principes en s’engageant en politique. « Le suffrage universel est la contre-révolution », avait dit Proudhon. L’organisation anarchiste russe Narodnaïa Volia (« Volonté du peuple »), que Goldman admirait, croyait en l’action d’une élite éclairée. Dévouée à « l’entière régénération physique et psychologique de l’individu », elle n’aurait jamais reconnu « le droit de la majorité à imposer sa volonté à la minorité ou à la contraindre ».

 

Goldman entretenait avec le mouvement féministe des rapports extrêmement conflictuels. L’anarchiste qu’elle était n’attachait guère d’importance au droit de vote et jugeait les suffragettes dépourvues d’humour, moralisatrices et promptes à adhérer au mythe autocomplaisant et essentialiste de la vertu intrinsèque des femmes.

 

Dans un article de Mother Earth qui fera grand bruit, « La tragédie de l’émancipation féminine », elle critique le mouvement féministe pour sa vision étriquée de la libération de la femme, au motif que l’accès aux droits et privilèges de la société marchande n’en crée pas moins une existence abrutissante, tout juste bonne pour des « automates professionnels ». Tout en reconnaissant le grand progrès que représente l’égalité formelle, Goldman critique les féministes de la classe moyenne, affirmant que « leurs aïeules avaient plus de sang dans les veines, bien plus d’humour et d’esprit, et assurément plus de naturel, de cœur et de simplicité que la majorité de nos professionnelles émancipées qui peuplent nos facultés et nos bureaux ».

 

 

« Emma la Rouge » est pourtant considérée aujourd’hui comme une courageuse apologiste de la libération sexuelle, ce qu’elle fut effectivement. Son audace en matière de sexualité s’inscrivait dans une conception plus large de la révolution anarchiste comme émancipation érotique, revendication de la beauté et du plaisir pour l’humanité entière, une révolution qui donnerait envie de ­danser. Sa défense de l’« amour libre » et du contrôle des naissances lui valent autant d’ennuis avec la justice que ses autres activités – si l’on excepte sa campagne contre la conscription pendant la Première Guerre mondiale, qui a pour conséquence l’interdiction de Mother Earth, son emprisonnement puis son expulsion (avec Berkman) vers l’Union soviétique en 1919. Bien qu’elle continue de soutenir la Révolution russe, elle est horrifiée par le despotisme des bolcheviques et la répression qu’ils exercent contre les anarchistes russes ; deux ans plus tard, elle quitte l’URSS avec ­Berkman pour la Lituanie puis pour Berlin.

 

En 1909, alors qu’Emma Goldman est au summum de sa célébrité aux États-Unis, quelque 75 000 personnes assistent à ses conférences, et un public plus large encore lit ses écrits ou les articles qui lui sont consacrés. Mais l’opinion est étonnamment ambivalente à son égard. Un rapport de police datant de sa première arrestation en 1893 la décrit comme une « personne ­malintentionnée et néfaste au tempérament agressif ». Les journaux la qualifient de « grande prêtresse de l’anarchie », à la tête de « rouges féroces », des « hommes dépenaillés, au regard dur » rassemblés dans un « bouge d’anarchistes ». Plus de vingt ans après la Commune de Paris, on la traite de « pétroleuse » quand elle s’adresse à une assemblée de chômeurs sur Union Square. Et, comme elle a fait partie des orateurs d’un meeting anarchiste auquel Leon Czolgosz a assisté quelques jours avant de tirer sur le président McKinley, la presse réclame sa tête.

 

Pour le Chicago Tribune, elle est cette « Russe laide et ridée, mécréante, prête à tuer tous les dirigeants, à renverser toutes les lois, qui a inspiré l’assassinat de McKinley ». En tant qu’immigrée, femme, anarchiste et juive, la personne même de Goldman semble annoncer la fin de la civilisation telle que la bourgeoisie la conçoit.

 

Il est donc curieux que les mêmes journaux la présentent aussi comme une célébrité exotique dotée de toutes sortes de qualités séduisantes. Interviews et portraits font l’éloge de son intelligence et de sa culture dans des domaines en apparence très éloignés de ses centres d’intérêt politiques – le théâtre, par exemple. On souligne son courage, ses talents de débatteuse, de polémiste et d’agitatrice. On s’émerveille de son audace, de sa sincérité et de ce que l’on considère comme un curieux mélange de féminité délicate et d’énergie révolutionnaire : « une femme énergique, intelligente et expérimentée, mue par un grand enthousiasme ».

 

Ce type de portrait devient de plus en plus fréquent à mesure que l’identité de Goldman se fond dans le mouvement féministe, que son public devient plus bourgeois et que son anarchisme, en raison des efforts pour la faire taire, devient indissociable du combat pour la liberté d’expression. Quand, en 1908, Joseph Pulitzer lui ouvre les colonnes du New York World pour publier « Ce que je crois », elle s’en sert pour aborder des sujets aussi divers que la conception anarchiste de la propriété privée et du gouvernement, la liberté d’expression et le militarisme.

 

Il y avait peut-être quelque chose dans l’anarchisme de Goldman qui expliquait cet attrait. Elle partageait, certes, la haine du capitalisme et l’idéal d’émancipation sociale du radicalisme ouvrier, et soutenait ardemment toutes les grèves ; mais elle invoquait souvent comme raison la liberté individuelle. Ses références à Jefferson, à Paine, à Thoreau et à l’abolitionniste Wendell Phillips en tant qu’inspirateurs de l’anarchisme américain étaient sincères. Elle admirait leur défense sans faille de la liberté et partageait leur méfiance à l’égard de l’État. Elle insistait sur le fait que les réalités économiques avaient beau être oppressives, elles n’étaient pas la cause première des malheurs du monde, qui tenaient plutôt à « un manque de responsabilité de l’individu ». Cette ennemie jurée de l’ordre bourgeois n’en affirmait pas moins à propos de la propriété privée : « Certains vous diront que les anarchistes entendent supprimer tous les droits de propriété et tout partager équitablement. Rien n’est plus faux. Moi-même je ne souhaite pas un tel partage. Vous non plus. Voici ce que nous réclamons, nous les anarchistes : que chacun puisse prétendre aux fruits de son travail individuel et que ce droit soit garanti – ni plus ni moins. Si untel, plus capable que les autres, accumule davantage de biens, eh bien tant mieux, à cela les anarchistes n’ont rien à redire. Mais qu’un homme rafle avidement les gains et bénéfices de ses semblables et s’approprie le fruit de leur travail […], alors l’anarchiste sera poussé à agir. »

 

 

Trotski disait de l’anarchisme que c’était le libéralisme moins la police. Le contexte de l’époque en Russie lui donnait des raisons de le penser. Mais, dès ses premiers jours aux États-Unis, Emma Goldman a semblé écartelée entre individualisme et collectivisme. « Une société digne de ce nom est fondée sur la solidarité […], le bonheur de chacun dépend de celui de tous », confiait-elle dans une interview. Elle était très consciente du fait que l’individualisme qui lui tenait à cœur était précisément ce que les socialistes, contre lesquels elle ferraillait en permanence, considéraient comme le vice profond du capitalisme. Et elle restait inébranlable : « Tout ce que je veux, c’est la liberté, la liberté parfaite, totale, pour moi-même et pour les autres. »

 

Pour les anarchistes, il n’y avait pas de conflit entre l’individualisme et l’aspiration au collectivisme, en tout cas pas d’incompatibilité. La plupart des théoriciens du mouvement (notamment Proudhon et Kropotkine, le mentor de Goldman) envisageaient un mutualisme fondé sur la coopération volontaire d’individus-producteurs indépendants. Comme l’a fait observer l’historien de l’anarchisme George Woodcock, ce mouvement avait tendance à séduire les catégories de la population exclues du développement du capitalisme et de l’État modernes. Ils cherchaient à bâtir sur les vestiges de la pleine propriété agraire, de la production artisanale et des communautés villageoises une société alternative à même d’assurer le progrès moral sinon matériel. Ce projet séduisait beaucoup les paysans, les artisans et les ouvriers qualifiés américains en difficulté, ainsi que toute une nouvelle frange de réformistes de la classe moyenne et d’intellectuels bohèmes en décalage par rapport à la hiérarchie bureaucratique et à l’uniformité des entreprises capitalistes. Cela n’en faisait pas pour autant des anarchistes. Aux États-Unis, le mouvement demeura marginal et resta toujours très en deçà des rêves de Goldman.

 

L’ordre des Chevaliers du travail, qui fut la première organisation américaine de défense ouvrière, et le Parti populiste partageaient sa vision d’une collectivité coopérative. Eugene Debs, figure de proue du socialisme américain avec qui Emma Goldman eut une relation faite de hauts et de bas, conçut ainsi un projet de collectivité solidaire modèle dans un État de l’Ouest.

 

La colonie rêvée par Debs était la dernière en date d’une longue série de phalanstères, d’expériences coopératives industrielles ou agricoles et de mouvements de masse américains dont les premiers avaient eu lieu avant la guerre de Sécession. Tous se nourrissaient des énergies, des peurs et de la colère des déshérités et des révoltés. Comme Goldman, ils se référaient à une époque imaginaire où régnait un individualisme égalitaire, un passé aboli, d’après la militante anarchiste, par la contre-révolution de l’État armé et de la grande entreprise.

 

Cette réconciliation de l’individuel et du collectif ne fut peut-être jamais qu’une chimère, mais ce rêve insaisissable n’est sans doute pas étranger à l’attrait qu’exerçait Emma Goldman et au mélange de fascination et de terreur qu’elle suscitait5.

 

— Cet article est paru dans la London Review of Books le 26 février 2009. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.

L’incroyable sex-appeal de Margaret Thatcher

Deux jours après la mort de Margaret Thatcher, en avril 2013, le Parlement britannique rendit hommage pendant plus de sept heures à celle qui avait dirigé le Royaume-Uni de 1979 à 1990. Un seul député osa en dire du mal : l’actrice Glenda Jackson, qui avait quitté Hollywood au profit de la scène moins glamour de la Chambre des communes, tira à boulets rouges sur l’ancienne Première ministre conservatrice, décédée à l’âge de 87 ans. Glenda Jackson conclut son anti-éloge funèbre, qui reste l’acte le plus mémorable de sa carrière politique, en s’adressant à ses collègues travaillistes qui estimaient devoir souligner que Thatcher avait eu le mérite d’être la première femme Premier ministre du pays. « Une femme ? Pas selon mes critères. »

 

La députée reprenait ainsi un motif bien connu de ceux qui avaient vécu les tumultueuses années 1980, époque qui fut, à l’image de Thatcher elle-même, à la fois conservatrice et révolutionnaire. Les vétérans de ces années-là se souviennent de l’émission de télévision satirique « Spitting Image » [« Portrait craché », l’équivalent des « Guignols de l’info »], dans laquelle les politiques les plus en vue étaient représentés par des marionnettes en latex. Celle de Thatcher, affublée d’un costume à rayures et d’une voix de baryton, aboyait souvent des ordres par-dessus son épaule à des subordonnés tétanisés alors qu’elle se tenait, jambes écartées, devant un urinoir. À part son nom, elle avait tout d’un homme. Dans la même veine, Edward Heath, qui ne lui avait jamais pardonné de l’avoir écarté de la direction du Parti conservateur en 1975, avait dit un jour : « On peut penser qu’elle est une femme ou pas, c’est une question de point de vue. »

 

Pour Charles Moore, le doute n’est pas permis. Cet ancien rédacteur en chef du Daily Telegraph, à qui Thatcher avait confié la tâche de rédiger sa biographie, a eu accès à des documents inédits et a pu s’entretenir avec des amis, des collègues et, pendant de longues heures, avec la Dame de fer elle-même. Tout au long de ce premier volume de sa biographie, il affirme avec force que le « sexe » de son sujet est la clé pour comprendre sa personnalité et sa carrière 1.

 

Quelques jours après les obsèques, il écrivait dans The Daily Telegraph : « Pour comprendre une personne, il ne faut ­jamais négliger ce qui saute aux yeux. Un jour, elle me prit à part et me chuchota à l’oreille : “Vous savez quel est le problème avec Helmut Kohl ?” Je ne savais pas. “Eh bien, il est allemand”. J’ai ri tellement cela me semblait absurde. Mais, en m’attaquant à sa biographie, je me suis posé la question : “Tu sais quelle est la clé pour comprendre Margaret Thatcher ?” Eh bien, c’est une femme. »

 

Charles Moore apporte de nombreux éléments pour montrer que le sexe de Thatcher a influé sur le cours des événements. Si elle est parvenue, par exemple, à ravir la présidence du Parti conservateur à Heath, c’est entre autres parce qu’il l’avait sous-estimée. « Il était tellement surpris à l’idée d’être défié par une femme, il trouvait cela si déplacé, si ­déloyal, qu’il n’a pas su comment y faire face ou trouver un moyen de s’en sortir », écrit Moore. Des années plus tard, ses ­ministres furent tout ­aussi désarçonnés. Le chef de la diplomatie Francis Pym perdait à ce point ses moyens en sa présence que ses collaborateurs le comparaient au Loir d’Alice au pays de merveilles, qui est impressionné par la Reine de cœur. « Pym était probablement l’un de ces hommes, assez ­typiques de sa ­génération, qui détes­taient s’opposer à une femme et trouvaient Mme Thatcher intimidante. »

 

Même l’IRA perdit pied face à cet adver­saire féminin, avance Moore : en 1981, l’organisation avait incité ses ­détenus de la prison de Maze, en Irlande du Nord, à entamer une grève de la faim en imaginant à tort que Thatcher allait céder « peut-être parce qu’elle était une femme ». Lors des législatives de 1979, ses conseillers lui avaient recommandé de ne pas accepter de débattre en direct à la télévision avec le Premier ministre ­sortant, le travailliste James Callaghan : « Si elle l’emportait, on aurait eu un homme humilié par une femme, ce qui aurait déstabilisé bon nombre d’électeurs de sexe masculin. »

 

Moore démontre de manière convaincante que, quoi qu’en disent Jackson ou Heath, la plupart des personnes qui l’ont rencontrée (principalement des hommes) ont surtout vu la femme en elle. François Mitterrand a dit d’elle qu’elle avait « les yeux de Caligula et la bouche de Marilyn Monroe », tandis que son prédécesseur, le bien né Valéry Giscard d’Estaing, ne pouvait s’empêcher de songer à la gouvernante anglaise de son enfance : « Elle était toujours très soigneusement habillée, parfaitement correcte, parfaitement coiffée. Elle était efficace et pieuse, elle ouvrait toujours les fenêtres, surtout quand les ­enfants étaient malades. Plutôt ennuyeuse. Lorsque j’ai rencontré Mme Thatcher, je me suis dit : “Elle est exactement pareille, exactement ­pareille !” »

 

 

Pour bon nombre d’hommes, et de ­façon parfois surprenante, la réaction la plus immédiate face à Margaret Thatcher était d’ordre sexuel. Après un dîner auquel avaient été conviés une ­dizaine d’écrivains britanniques de premier plan, le romancier ­Anthony Powell raconte qu’il avait mené une petite ­enquête pour savoir si les autres l’avaient trouvé aussi sexy que lui. « Tout le monde, y compris V. S. Naipaul, était sur la même longueur d’onde. » Le poète Philip Larkin était lui aussi tombé sous le charme, relève Moore: « C’est rare que les Premiers ministres soient bons et beaux à la fois. » Le romancier Kingsley Amis était un autre de ses admirateurs, et ­David Owen, qui avait été le ministre des Affaires étrangères de Callaghan, confia un jour à un journaliste : « Cette odeur de parfum, cette douce haleine de whisky. Mon Dieu ce qu’elle est séduisante ! » Le député conservateur, ancien ministre et diariste Alan Clark a confié à Moore avec son franc-parler habituel : « Je ne rêve pas de la pénétrer mais juste de lui rouler une grosse pelle. » La réussite poli­tique de Mme Thatcher, conclut Moore, tient pour beaucoup au fait qu’un grand nombre d’hommes en pinçaient pour elle. Dans ce cas, cela donner à penser que la célèbre formule de Henry ­Kissinger selon laquelle le pouvoir est le plus puissant des aphrodisiaques s’applique autant aux hommes qu’aux femmes.

 

Cela met aussi à mal l’idée que ­Thatcher n’appartenait pas vraiment au sexe féminin, comme le laissait entendre Glenda Jackson. Une ­série de lettres adressées par la jeune Margaret à sa sœur aînée Muriel et auxquelles l’auteur a eu accès infirment également ce point de vue. Elles étoffent les premiers chapitres qui montrent cette ambitieuse et brillante fille d’un épicier de province se rebiffer contre son père, méthodiste fervent, tout en apprenant de lui. Cela augure déjà de la relation complexe et ambivalente que Thatcher entretiendra avec les traditions britanniques, à la fois extrêmement respectueuse à leur égard et désireuse de s’affranchir de (certaines) pesanteurs du passé.

 

La politique est néanmoins la grande absente de cette correspondance. Même quand la Seconde Guerre mondiale fait rage autour d’elle, Margaret Roberts semble se préoccuper avant tout de questions vestimentaires. « Mme Prole m’a confectionné un petit chapeau en velours noir avec une plume d’autruche blanche. Il est ravissant. Pas aussi chic que celui avec les plumes de coq vertes, plutôt un chapeau pour tous les jours. »

 

Moore cite des dizaines de lettres dans cette veine et s’attarde sur les premiers émois amoureux de son sujet – généralement à l’égard d’hommes plus âgés. On comprend ses raisons : comme n’importe quel biographe à qui on donne accès à des documents inédits, il veut les exploiter à fond. Mais il cherche aussi à en finir une bonne fois avec la marionnette de « Spitting Image » et à démontrer combien la première femme Premier ministre du Royaume-Uni était féminine.

 

Beaucoup de lectrices féministes en conviendront volontiers mais argueront que l’important est de savoir si Thatcher a servi la cause des femmes. Ici, la tâche du biographe s’avère plus ardue. Dans tous les gouvernements qu’elle a formés en onze ans et demi de pouvoir, elle n’a nommé qu’une seule femme. À part cette unique et discrète exception, Thatcher s’est toujours entourée d’hommes. On lui a régulièrement reproché de fermer la porte derrière elle, de manquer cruellement de solidarité féminine. Dans son ouvrage sur les ­années Thatcher, l’historien Richard Vinen nous apprend que la Dame de fer se défendait d’être fémi­niste 2. Invitée dans une émission de télé­vision pour enfants, elle avait tenu ces propos : « La plupart d’entre nous ont réussi dans la vie sans le Mouvement de libération des femmes. […] Le mouvement est trop ­véhément, il se concentre sur des choses qui n’ont pas grande impor­tance et, si je puis me permettre, n’est pas très féminin. C’est pas vrai ? Qu’est-ce que vous en pensez, les filles ? Vous ne croyez pas que parfois le Mouvement de libération des femmes est comme ça ? »

 

 

Moore apporte toutefois des éléments inattendus en contrepoint. Au début de sa carrière politique, comme candidate dans les années 1950, députée dans les années 1960 et ministre dans les années 1970, Thatcher s’est exprimée à plusieurs reprises en tant que femme, défen­dant des idées dont on dirait aujour­d’hui qu’elles relèvent d’un certain type de féminisme. En 1960, elle signe un article de journal sous le titre « J’estime qu’une épouse peut concilier enfants et carrière ». Déjà, dans un article de 1952 intitulé « Femmes, réveillez-vous », elle plaidait en faveur des « femmes se consacrant à leur carrière », affirmant qu’elles ne devaient pas forcément être « dures » et moins fémi­nines et qu’elles feraient au contraire « de bien meilleures compagnes ». Elle appe­lait à éliminer « les derniers restes de préjugés contre les femmes qui aspirent aux plus hautes fonctions » et interpellait les lecteurs : « Pourquoi pas une femme chancelier de l’Échiquier ou ministre des Affaires étrangères ? »

 

En tant que députée puis secrétaire d’État, elle s’éleva contre des mesures fiscales et sociales qui défavorisaient les femmes. Lors de son premier grand voyage aux États-Unis, elle demanda expressément à rencontrer des élues du Congrès. À l’époque, écrit Charles Moore, « Mme Thatcher poursuivait des visées qui étaient féministes ».

 

Si tel est le cas, l’élan féministe de Thatcher semble avoir faibli à mesure que sa carrière progressait et une fois qu’elle eut prouvé qu’elle, du moins, pouvait réussir dans un monde d’hommes. Ce premier volume de sa biographie se termine sur un dîner célébrant la victoire dans la guerre des Malouines de 1982. Les épouses n’avaient pas été conviées à table mais uniquement à prendre un digestif au ­salon. Thatcher était donc la seule femme au dîner. Après son discours et les toasts qui suivirent, la Première ­ministre se leva et dit : « Messieurs, et si nous allions ­rejoindre les dames à présent ? » « Ce fut peut-être le moment le plus heureux de sa vie », suppute Moore.

 

La thèse générale reste toutefois ­valable : l’appartenance de Margaret Thatcher au sexe féminin joue un rôle central dans son histoire et dans ce qu’on pourrait appe­ler son mythe. Les femmes de pouvoir ­occupent une place importante dans la mémoire collective britannique et plus particulièrement anglaise. De Boadicée à la reine Victoria en passant par ­Élisabeth Ire, les quelques femmes qui ont tutoyé le sommet ont laissé une trace indélébile dans la conscience nationale comme peu de leurs homologues masculins.

 

Voilà, semble-t-il, ce que font les Britanniques de leurs dirigeantes, ce qui donne à penser que la légende de Thatcher – que ce livre fait tout pour alimenter en la rangeant clairement aux côtés d’Henri VIII, de l’amiral Nelson et de Churchill – va perdurer. Comme le souligne Moore, Thatcher est devenue avec les Malouines « la première femme chef de guerre à gouverner dans les îles Britanniques depuis Élisabeth Ire ».

 

Les funérailles quasi nationales auxquelles elle a eu droit 3 – un honneur qui n’avait été accordé à aucun Premier ministre depuis Winston Churchill – visaient à faire oublier qu’elle avait été l’une des personnalités les plus clivantes de l’histoire britannique récente et à lui faire une place au panthéon des grands hommes. Si cette tentative aboutit, le fait qu’elle était une femme y aura grandement contribué.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 26 septembre 2013. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Les meilleures ventes au Mexique – Le roman avant tout

Doté de maisons d’édition florissantes et de librairies indépendantes en plein essor, le Mexique semble l’eldorado des écrivains. Ses auteurs sont prolixes et reconnus sur la scène internationale. Pourtant, les près de 130 millions de Mexicains lisent peu, et même de moins en moins. Selon une enquête annuelle, le pourcentage de lecteurs a diminué dans le pays : 42 % des personnes interrogées ont déclaré avoir lu au moins un livre au cours des douze mois écoulés, contre 50 % en 2015. Les lecteurs disent chercher d’abord à « se divertir ». Ou peut-être à rêver ? Comme le montrent les ventes de la librairie Gandhi, l’une des principales chaînes du pays, c’est la littérature qui se vend le mieux.

Bonne nouvelle, les jeunes ne boudent pas (toujours) les livres. Le grand succès de la rentrée 2019 est un roman pour la jeunesse, « Trois promesses », signé par la youtubeuse mexicaine Lesslie Polinesia. Cette jeune femme de 24 ans forme avec son frère et sa sœur un trio ­suivi sur leurs différentes chaînes YouTube par 45 millions d’ados hispanophones. Mais les jeunes plébiscitent aussi Le Livre sauvage (Bayard jeunesse, 2011), de Juan Villoro, voix reconnue des lettres mexicaines actuelles.

S’ils apprécient à l’occasion les traductions de classiques tels que Saint-Exupéry ou Kundera, les Mexicains privilégient des ­auteurs latino-américains telle la Chilienne Isabel Allende et lisent volontiers leur propre littérature, de Batailles dans le désert (La Différence), du grand écrivain José Emilio Pacheco, à « Mourir debout », biographie romancée d’Emiliano Zapata, le héros révo­lutionnaire national.

Et Juan Rulfo (1917-1986), le père des lettres mexicaines, reste indémodable. Son recueil de nouvelles Le Llano en flammes et son roman Pedro Páramo (parus l’un et l’autre dans les années 1950 puis traduits chez Gallimard) évoquent la vie rurale mexicaine du début du XXe siècle de façon à la fois critique et poétique. ­Pedro Páramo est empreint de ce réalisme magique qui a fait par la suite la renommée mondiale du Colombien Gabriel García Márquez. Rulfo n’enjolive pas : le Llano Grande, où se déroulent les nouvelles du recueil, est une région aride où « les mots grillent dans la bouche ». Quant au personnage de Pedro Páramo, le cacique local, il a semé la désolation autour de lui dans le village fantomatique de Comala. Quelles que soient les difficultés contemporaines – la violence induite par le narcotrafic, la fermeture de la frontière américaine –, on trouvera dans ces lectures peu d’incitation à la nostalgie.