Quand les États-Unis nourrirent la Russie soviétique

Au printemps 1920, la population russe, déjà éprouvée par une révolution et des années de guerre civile, affronte un épisode de sécheresse qui la mène droit à la famine. La situation est telle que, en juillet 1921, l’écrivain Maxime Gorki, avec l’approbation de Lénine, fait paraître un appel à l’aide dans la presse américaine. Le 1er septembre, un premier bateau chargé d’aide alimentaire arrive à Saint-Pétersbourg, rappelle l’historien américain Douglas Smith dans The Russian Job.

L’American Relief Administration (ARA), organisation non gouvernementale fondée par le ministre du Commerce et futur président des États-Unis Herbert Hoover pour nourrir les populations européennes touchées par la première Guerre Mondiale, répond à l’appel à l’aide soviétique.

L’appel à l’aide de la Russie

Cette coopération est une véritable volte-face pour les deux pays. Trois ans plus tôt, les États-Unis avaient envoyé 13 000 soldats soutenir les Russes blancs contre les bolcheviques. Quant à Lénine et Trotski, ils avaient non seulement refusé de rembourser la dette contractée par le régime tsariste auprès des États-Unis notamment, mais avaient d’abord qualifié cet épisode de famine de calomnie propagée par les capitalistes.

« Smith raconte l’opération de l’ARA à travers les yeux de l’équipe américaine dépêchée sur place », note la journaliste Anna Reid dans la Literary Review. Ces deux cents Américains, aidés par quatre-vingt mille Russes, distribuent, au plus fort de l’opération, à l’été 1922, repas et aide médicale à 8,5 millions de personnes, de la mer Caspienne à l’Oural.

Des espions américains?

Une fois le pire de la famine passée, Lénine pousse l’ARA vers la sortie. Hoover n’est pas mécontent de se désengager non plus, ne sachant plus si la meilleure façon de dompter les bolcheviques est de commercer avec eux ou de les isoler. « Smith passe un peu vite sur la question de l’espionnage, auquel l’ARA se livrait intentionnellement ou non », regrette le spécialiste de la Russie Richard Lourie dans la Los Angeles Review of Books. Staline qualifiait les travailleurs de l’ARA d’« espions les plus efficaces de la bourgeoisie mondiale ». La grande majorité de son personnel local a d’ailleurs payé au prix fort sa collaboration avec les Américains. Après la fin de l’opération à l’été 1923, beaucoup furent exilés ou emprisonnés.

À lire aussi dans Books : « Il n’y a pas eu de génocide en Ukraine », octobre 2014.

Pour l’amour des nécrologies

New York, 16 juillet 1854. En retard pour l’office dominical, Elizabeth Jennings monte à bord d’un tramway. Le conducteur tente de la faire descendre de force. Son véhicule est réservé aux blancs, et Jennings est noire. La jeune femme résiste et est évacuée par la police. Son père attaque la compagnie de transports au nom de sa fille. Sa victoire ouvre la voie à la déségrégation progressive de tout le réseau de transport new-yorkais, et ce un siècle avant que Rosa Parks refuse de céder sa place dans le bus. Mais qui connaît le nom d’Elizabeth Jennings ?

Les bizarreries de l’histoire

Dans Mobituaries, le journaliste et humoriste américain Mo Rocca, avec l’aide de l’universitaire Jonathan Greenberg, rend hommage à ceux que l’histoire semble avoir injustement oublié. Il aborde cet exercice sans agenda politique, ni questionnement idéologique, mais en passionné de la connaissance et en amoureux des nécrologies. « Une bonne nécrologie donne le même sentiment qu’une bande annonce d’un film biographique primé aux Oscars. Les hauts, les bas, les victoires et les tragédies créent une tension dramatique. Mais tout le monde n’a pas droit aux adieux qu’il aurait mérités (ou même à un vrai adieu) », expliquait-t-il le 6 novembre dernier sur les ondes de la radio publique américaine NPR.

Nécrologies oubliées

« Les bizarreries de l’histoire le ravissent et le contrarient », souligne le journaliste Michael Schulman dans The New Yorker. Il se délecte de la liste dressée par Rocca des célébrités dont le décès est presque passé inaperçu, comme Audrey Hepburn morte le jour de l’investiture de Bill Clinton ou Farah Fawcett qui a eu la malchance de mourir le même jour que Michael Jackson.

Les élégies de Rocca et Greenberg, tantôt sérieuses, tantôt ironiques, ne se limitent pas aux personnes. Ils écrivent ainsi la nécrologie du break, la voiture familiale par excellence dans les États-Unis des années 1960 et tombée peu à peu en désuétude, ou de la braguette, cette poche bouffante que les hommes portaient à l’entrejambe entre la fin du Moyen Age et le XVIe siècle.

À lire aussi dans Books : Plaisirs de l’épitaphe, novembre 2014.

Hollywood plutôt que Godard

Depuis sa sortie en septembre dernier, (Très) cher cinéma français, le pamphlet du journaliste et critique de cinéma Eric Neuhoff, suscite des débats enflammés. Neuhoff y annonce tout simplement la mort du cinéma français contemporain, qu’il juge complaisant, dépourvu d’inventivité et politiquement correct à outrance. Nul doute que sa thèse enchante son confrère espagnol Pedro Vallín, qui vient lui aussi de publier un essai très polémique sur le septième art.

Les héros Marvel contre la Nouvelle Vague

¡Me cago en Godard! (“Godard m’emmerde!”) vise à « démolir le présupposé absolument faux, mais largement adopté par la critique, selon lequel le cinéma européen, et particulièrement le cinéma d’auteur, est plus progressiste que le cinéma américain, qui serait réactionnaire et néolibéral », explique Pedro Vallín au quotidien La Vanguardia. Les plus cinéphiles d’entre nous diront toujours préférer les films de Bergman aux blockbusters hollywoodiens, souligne-t-il. Et s’il nous arrive de nous compromettre en allant voir les dernières aventures des super-héros de Marvel, nous en concevons un plaisir coupable. La raison ? Nous suspectons – à tort, selon Vallín – que les superproductions américaines servent d’instrument d’endoctrinement au service de l’impérialisme américain et de l’idéologie capitaliste.

Les valeurs d’Hollywood

Pourtant, l’auteur soutient que le cinéma européen, de la Nouvelle Vague jusqu’aux dernières réalisations de l’Autrichien Michael Haneke, reflète bien plus les idéaux bourgeois que le cinéma hollywoodien. Regardez un film d’auteur et vous y verrez des « nantis qui vivent dans des appartements gigantesques et souffrent de bleus à l’âme, comme la perte de leur jeunesse », ironise Vallín dans le quotidien en ligne El Confidencial. Les protagonistes des films à grand spectacle produits outre-Atlantique, en revanche, sont souvent engagés dans des luttes pour l’émancipation ou la justice. « Pour étayer sa réhabilitation du caractère progressiste du cinéma américain mainstream, Pedro Vallín propose une relecture unique en son genre de l’histoire du cinéma récent » prévient Francesc Miró dans El Diario.

À lire aussi dans Books :  Le rêve hollywoodien de Pyongyang, juin 2015.

Jumelles grammaticales

Son expertise de la grammaire était si appréciée qu’elle permit à l’esclave Lutatius Daphnides d’être affranchi, raconte Suétone dans les Vies des douze Césars. « Simple anecdote historique, Daphnidès a récemment été dépoussiéré, ou tout du moins son nom a été réutilisé, dans un délicieux nouveau roman, The Grammarians de Cathleen Schine », note la journaliste Susan Dominus dans The New York Times. Ses héroïnes, les jumelles Daphne et Laurel partagent un amour incommensurable pour le langage.

Le langage des jumeaux

Enfants, elles développent leur propre idiome, mais surtout jouent littéralement avec les mots. Leur père, un comptable philosophe qui déteste les chiffres, les encourage en leur offrant un dictionnaire. Leur mère, intimidée, les installe devant la télévision, car « quel sorte d’enfant devient ami avec un dictionnaire ? ».

Schine imagine les histoires que les jumelles se racontent sur les mots et « même des mots que les personnages ne remarquent pas semblent s’animer sur la page », souligne Dominus louant « l’autorisation » que se donne l’auteur « de se délecter du langage lui-même ».

Opposition grammaticale

À l’âge adulte, la passion des jumelles pour les mots les conduit à prendre des chemins différents jusqu’à la brouille. Daphne, devenue correctrice, acquiert une certaine célébrité grâce à ses publications sur le bon usage de la langue. Laurel, se lance dans la poésie. « Leur rupture, officiellement née de leurs positions opposées sur la grammaire et ses usages, définies par les linguistes comme prescriptivisme contre descriptivisme, touche en fait au façonnage par chacune de sa propre identité », souligne la critique Heller McAlpin sur le site de la radio publique américaine NPR.

Ces jumelles représentent « un raffinement supplémentaire dans l’intérêt que porte Schine aux dynamiques familiales, et spécialement aux relations entre sœurs », assure le romancier Alan Hollighurst dans The New York Review of Books. Il n’hésite pas à comparer le travail de l’écrivaine américaine, dont c’est là le onzième roman, à celui de Jane Austen.

À lire aussi dans Books : Et la parole fut, mars-avril 2017.

Le football n’est plus ce qu’il était

Deux grands mensonges circulent sur le football : ce ne serait qu’un jeu et il ne se mêle pas de politique. Dans The Age of Football, le journaliste britannique David Goldblatt les dément tous les deux.

« Puisqu’il peut être à la fois réactionnaire et progressiste, stupide et stimulant, le football devient un prisme pour comprendre le monde», note le journaliste Tobias Jones dans The Sunday Times. Il offre tout spécialement, selon Goldblatt, un moyen d’étudier les effets de la mondialisation. Pendant la Coupe du monde 2014 au Brésil, aucun des membres de l’équipe d’Uruguay ne jouait dans son propre pays, et seuls un Ghanéen et un Ivoirien évoluaient dans leurs championnats nationaux. La plupart des pays voient leurs meilleurs joueurs raflés par les plus grands championnats du monde. Les stades se vident et la planète entière regarde à la télévision les mêmes matchs dans lesquels s’affrontent une poignée d’équipes européennes.

Le football divise

Déjà auteur de trois livres sur l’histoire du football, Goldblatt a souvent souligné la contribution du plus beau jeu du monde à l’harmonie entre les nations et à l’égalité entre les hommes. « Mais une décennie seulement après son premier ouvrage, il met plutôt en avant les façons dont le football divise les gens », pointe le critique Tim Adams dans l’hebdomadaire The Observer.

Utilisation politique

Goldblatt montre, entre autres, comment le football sert les ambitions impériales des Émirats du Moyen-Orient (achats de clubs étrangers, organisation de la coupe du monde au Qatar), a permis à Daech de recruter de jeunes combattants, et dope la communication de quasiment tous les « hommes forts » du monde (Amérique du Nord exceptée) d’Erdoğan en Turquie à Xi en Chine.

Même en Angleterre, Goldblatt voit l’influence du ballon rond sur le populisme nationaliste et vice-versa. Il a remarqué que depuis vingt ans les supporters anglais préfèrent la Croix de saint Georges (symbole anglais) à l’Union Jack britannique, et que le référendum sur le Brexit avait eu lieu en juin 2016 alors que l’équipe nationale était malmenée à l’Euro de football.

À lire aussi dans Books : La FIFA ou la corruption en toute impunité, septembre-octobre 2018.

Portrait du tyran en enfant malheureux

Certaines choses ne chan­gent guère au fil de l’histoire, la psyché des dictateurs, par exemple. Les traits qu’énumère l’historien romain Suétone dans sa description ­quasi clinique du sinistre empereur Cali­gula se retrouvent chez les successeurs modernes de ce dernier, notamment Adolf Hitler et Idi Amin Dada.

Caligula débute dans la vie par une enfance troublée, avec une figure paternelle problématique. À la mort de son empereur de père, l’admirable Germanicus, il est menacé puis adopté par son oncle Tibère, un pervers polymorphe avec lequel il va vivre à Capri. L’enfance d’Hitler n’est pas de tout repos non plus : père brutal et mère malmenée. Celle d’Amin Dada est pire encore : père intermittent, errance à travers l’Ouganda, misère, éducation proche de zéro.

Caligula est un pur produit de l’armée. Il passe ses jeunes ­années dans les camps militaires, où on le surnomme affectueusement « petite sandale » 1. Plus tard, il ira, par nostalgie ou par désœuvrement , jusqu’à s’inventer des guerres, écrit Suétone : « Ensuite, ne sachant à qui faire la guerre, il fit passer le Rhin à quelques Germains de sa garde. » Amin Dada passe lui aussi une bonne partie de son enfance aux abords des casernes, au gré des amours militaires de sa mère, qu’on appelle pudiquement une « suiveuse de camp ». À l’armée il doit tout : son éducation, son pouvoir et ses meilleurs souvenirs ; et il s’inventera également des guerres de circonstance. Enfin, c’est dans les tranchées des Flandres qu’Hitler naît à lui-même et aux autres, et son enthousiasme guerrier n’est plus à démontrer.

Lorsque Caligula succède à Tibère, c’est une explosion de joie à Rome. Même chose avec Hitler à Berlin, après les tristes années de la république de Weimar, et avec Idi Amin à Kampala, après les brutalités du père de l’indépendance, Milton Obote. Mais cette liesse est toxique pour un cerveau vulnérable comme celui de Caligula, qui n’est « sain ni de corps ni d’esprit » d’après Suétone. Le diagnostic est lourd : épilepsie avérée, hyperthyroïdie et bipolarité probables 2, à quoi il faut ajouter les effets de la syphilis et de l’alcool. Amin Dada aussi était alcoolique, syphilitique, bipolaire et vraisemblablement sociopathe. Quant à Hitler, les causes de ses troubles mentaux font débat : malformation ou mutilation génitale ? Nécro­philie pathologique ? Séquelles d’une crise de démence hallucinatoire après l’inhalation de gaz de combat en 1918 ?

Caligula est un catalogue ambulant des pathologies dictatoriales. D’abord le goût du spectacle et du costume – voir Hitler se faisant acclamer à Nuremberg et Amin Dada avec ses uniformes rutilants et ses fausses médailles. Ensuite le goût du verbe, qui est souvent le talent grâce auquel le tyran accède au pouvoir. Même si la palme de l’éloquence va sans doute à Hitler, Caligula avait lui aussi « la parole abondante et facile, surtout s’il fallait invectiver quelqu’un ». Quant à Amin Dada, il régnait par le verbe (il ne savait pas écrire), et son régime a été qualifié de « radiocratie ».

Autre trait, le rapport complexe avec les puissances occultes : Cali­gula se consume en rêves prémonitoires et converse avec la Lune ; Amin Dada, dont la mère était sorcière, suit les rites magiques de l’ethnie kakwa. On peut comprendre ce besoin d’assistance céleste chez le tyran, constamment menacé. À défaut, la pierre constitue un substitut d’immortalité : Caligula multiplie les monu­ments, étudie le percement de l’isthme de ­Corinthe et rêve de transférer la capitale de l’empire à Antium, sa ville natale (fantasme similaire chez Hitler, qui aurait voulu transformer ­Berlin en Germania).

Et puis quelque chose se détraque soudain chez Caligula. En 37, il a une grave crise de démence, provoquée, dit-on, par un philtre d’amour mal dosé. Ne serait-ce pas plutôt le stress du pouvoir, si souvent fatal aux psychés fragiles ? (Hitler ne tient que grâce aux inquiétantes potions du docteur Morell, et même Idi Amin Dada doit faire des séjours de « repos » à l’hôpital). De prince, Caligula se mue alors en monstre, nous dit Suétone, et ses aberrations mentales, désormais franchement noci­ves, prennent le dessus. Le solipsisme d’abord. Caligula se croit seul au monde, ou du moins très au-dessus du reste de l’humanité, qui ne lui inspire qu’indifférence ou dédain. Ses sentiments humains et son (éventuel) sens moral s’évanouissent, remplacés par une cruauté pathologique. Il tue et torture à tour de bras, souvent de sa propre main (Idi Amin Dada ne répugne pas non plus à mettre la main à la pâte). Et cela avec d’autant plus d’enthousiasme qu’il ne tolère plus la moindre concurrence, de la part des vivants comme des morts, dont il éradique le souvenir et détruit les statues.

En même temps, Caligula est à l’étroit dans ses coutures de tyran. Il juge son règne atone et songe à provoquer des catastrophes qui le rendront mémorable. À défaut, il fanfaronne, cherche à être reconnu hors du champ politique. « Il exerça avec passion des talents d’un autre genre, et même les plus opposés, tour à tour gladiateur, cocher, chanteur et danseur. » Mais combien de tyrans voudront aussi qu’on se souvienne d’eux comme d’artistes (Néron), de grands athlètes (Idi Amin Dada) ou de littérateurs (presque tous) ?

De façon plus classique, Caligula, qui avait été à bonne école avec Tibère, devient, pouvoir absolu aidant, un pervers tous azimuts, incestueux et sans scrupule. Le phénomène est courant chez les dictateurs (Idi Amin a des appétits à la mesure de sa corpulence). Dans ce domaine, Hitler fait ­figure d’exception. Malgré une sexualité semble-t-il bien perturbée (« Sur les sept femmes avec lesquelles il a très vraisemblablement entretenu une relation ­intime, six se sont suicidées ou ont tenté de le faire, ce qui conforte l’idée qu’il souffrait d’une perversion sexuelle qu’elles trouvaient particulièrement répugnante » 3), il s’en tient à ses activités dictatoriales et à Eva Braun, sans s’autoriser l’assou­vissement de fantasmes qu’on peine à imaginer.

Suétone détecte enfin chez Caligula une affliction particulière, considérée comme la preuve même de sa démence : une « confiance extrême » doublée d’une « crainte excessive ». Suétone ignore le mot paranoïa et son diagnostic, sinon il aurait jugé la « démence » caligulienne très commune et consubstantielle à la condition de dictateur. Le pouvoir absolu favorise chez le tyran les exactions qui le rendent impopulaire ; il en vient à voir partout des ennemis, qu’il élimine au prix d’un surcroît d’impopularité.

Il défend son pouvoir – sa seule protection – coûte que coûte, tout en multipliant jusqu’à l’absurde les mesures défensives (Amin Dada change de résidence plusieurs fois par nuit, grimpe dans une voiture par une portière pour ressortir par l’autre). Il finit par s’enfermer en lui-même, psychologiquement et physiquement, tel Staline bouclé dans sa datcha de Kountsevo, où il mourra seul et sans secours. Comme Caligula, qui fait périr d’une mort sanglante le chef de sa garde, nommé Macron, ainsi que tous ceux qui « l’élevèrent à l’empire », le dictateur doit faire le vide – ni amis ni fidèles (n’en savent-ils pas trop ?).

Et tout cela en vain. Après à peine deux mille jours de règne, Caligula est assassiné à 29 ans – « quelques-uns lui enfoncèrent l’épée dans les parties honteuses ». Le corps du dictateur doit souvent payer symboliquement le prix de la corruption qu’il a communiquée au corps social tout entier.

18 faits & idées à glaner dans ce numéro

Il n’y a que 45 librairies en Algérie.

Ce que veut le parti AfD en Allemagne, c’est l’échec total de la démocratie.

On prévoit une augmentation de près de 300% du nombre de seniors atteints de démence d’ici à 2050.

Léguer à nos petits-enfants le souvenir d’une personne fragile, voilà la tragédie suprême.

Ronsard se déclarait vieux à 38 ans.

Les Africains eux-mêmes ont pris part à la traite atlantique.

Le roi du Kongo était élu par une assemblée d’anciens.

Au XVIIIe siècle, le lobby du rhum était déjà adepte du contenu sponsorisé.

Les brahmanes sont issus des mille têtes de l’homme originel.

L’assemblée du Tennessee avait chargé une milice d’« exterminer la nation creek ».

La Grande-Bretagne doit sa naissance aux moustiques.

L’écologie entretient une conception idéalisée de la nature.

Simone de Beauvoir avait élaboré une philosophie de l’Être et du Néant avant Sartre.

Le capitaine Nemo était un prince indien qui avait participé à la révolte des cipayes.

La première crèche de la tradition chrétienne fut créée en 1233 par saint François d’Assise.

Richard Sennett met en garde contre les effets « abrutissants » des « villes intelligentes ».

Les émoticônes témoignent de la réintroduction du corporel dans l’expression écrite.

Idi Amin Dada ne savait pas écrire.

Vieillir dans la dignité, mourir avec grâce

Un des Hymnes homériques parle d’ un mortel aimé d’une divinité 1. Éos, la déesse de l’Aurore, est si éprise de ­Tithon qu’elle ne peut supporter l’idée qu’il puisse mourir un jour. Alors elle supplie Zeus d’accorder l’immortalité à son aimé. Mais, poursuit le poème, « l’idiote ! Elle ne pensa pas, Aurore souveraine, à lui demander la jeunesse et que lui soit épargnée la vieillesse affreuse. »

Les deux époux vivent heureux de longues années jusqu’à ce que les premiers signes de la vieillesse se manifestent chez Tithon. Tout d’abord, Éos fait lit à part. Mais elle continue de l’aimer : « Elle lui fit la vie douce, en le gardant dans son palais, le fit nourrir d’ambroisie et lui donna de beaux habits ». Accablé par son immortalité, le corps de Tithon poursuit néanmoins sa déchéance. Il devient si faible qu’il ne peut plus bouger ses membres flétris. Éos ne peut pas le soulager de ses souffrances mais ne peut pas non plus, du fait de l’intervention divine de Zeus, le laisser mourir. Elle finit par l’installer dans une chambre aux portes luisantes, prenant soin de bien les refermer derrière elle. « Là il parle à n’en plus finir et il n’a plus de vigueur, lui qui autrefois avait le corps souple et fort. » 2

Les Grecs choisissaient soigneusement leurs mythes. Celui-ci illustre deux ­dilemmes à propos de la mort et du vieillissement auxquels nous commençons tout juste à nous confronter. Comment prendre soin de nos proches qui vivent plus longtemps mais dont les facultés physiques et mentales déclinent ? Que faire quand la santé se détériore mais qu’il n’y a pas de guérison possible ? Dans Nous sommes tous mortels, le chirurgien et journaliste américain Atul Gawande livre une réflexion très personnelle sur ces deux questions.

Le premier dilemme découle des extra­ordinaires avancées de la médecine moderne. Les maladies infectieuses qui nous décimaient par le passé ont été maîtrisées, et des pathologies qui emportaient il y a encore quelques décennies les sexagénaires et les septuagénaires – cancers, cardiopathies, AVC, emphysème pulmonaire – sont de mieux en mieux soignées. Il est aujourd’hui fréquent de vivre octogénaire, voire nonagénaire, ce qui dans l’histoire de l’humanité est l’exception plutôt que la règle. Nous savons prolonger la vie de l’organisme, mais nous ne savons pas encore ralentir le vieillissement ou prolonger la vie de l’esprit. Même chez les personnes qui échappent à la démence, la faiblesse et la fragilité du grand âge induisent une dépendance qui les conduit souvent à emménager dans une maison de retraite médicalisée.

Il y a là un paradoxe : comment se fait-il que des sociétés si axées sur l’inno­vation et l’individu aient su mettre au point des techniques et des traitements de pointe qui prolongent la vie humaine mais n’aient pas trouvé le moyen de prendre soin de ceux que le grand âge rend dépendants ? Les sociologues nous disent que c’est le cas dans tous les pays développés : quand on en a les moyens, on préfère ne pas être à la charge de sa famille. Lorsqu’elles deviennent dépendantes, la plupart des personnes âgées sont de cet avis : la crainte d’« être un fardeau » se retrouve dans toutes les cultures. Gawande fait voler en éclats le mythe que les sociétés traditionnelles sont toujours plus respectueuses des anciens.

 

Avant la Seconde Guerre mondiale et la mise en place des systèmes de protection sociale, ceux qui avaient ­atteint l’âge où ils ne pouvaient plus se débrouiller seuls étaient pris en charge par leur famille, ou, à défaut, hébergés dans un hospice. Ces établissements, souvent sordides et mal gérés – comme le sont encore ceux que Gawande a visi­tés en Inde –, accéléraient le déclin de leurs pensionnaires. Dans les pays occi­dentaux, les avancées sociales et médicales du XXe siècle ont contribué à l’essor des hôpitaux, qui se sont mis progressivement à accueillir les personnes atteintes des maux irrémédiables de la vieillesse. Les maisons de retraite ont été créées dans le but d’accueillir cette population ; ces institutions se fondent sur un ­modèle médical des soins. Dans Asiles, son étude sur la condition sociale des malades mentaux parue en 1961, Erving Goffman ­notait les similitudes choquantes entre ces institutions et les prisons 3. Tout comme les orphelinats, les hôpitaux psychiatriques et les casernes, elles étaient des « institutions totales », soucieuses surtout de minimiser les risques et de faciliter la tâche au personnel au détriment de l’autonomie et de la dignité des adultes. Encore aujourd’hui, dans bon nombre de maisons de retraite, il est interdit aux résidents de se déplacer seuls de peur qu’ils fassent une chute, de manger certains aliments qu’ils aiment de peur qu’ils s’étouffent, de se servir d’un couteau de peur qu’ils se blessent. Dans beaucoup de ces établissements que je visite en tant que médecin, les animaux domestiques sont bannis de peur qu’ils incommodent le personnel ou mordent leurs propriétaires. Comme le remarque Gawande dans l’un des nombreux passages bouleversants de son livre, nous autorisons les enfants à prendre bien plus de risques que ces adultes qui ont pourtant l’âge de décider par eux-mêmes – les enfants au moins ont le droit de faire du toboggan.

La hantise du risque pourrit la vie des personnes les plus vulnérables de notre société, à une période de leur existence où il conviendrait de respecter leurs choix comme jamais – même si ces choix abrègent leurs jours. Nous exaltons la longévité au détriment de ce qui fait que la vie vaut d’être vécue. Plus effrayant encore, Gawande montre comment l’infantilisation des personnes âgées est encouragée par des entreprises qui cherchent à faire du profit sur leur dos. Ce n’est pas difficile, ni plus cher, de concevoir des institutions plus humaines, et cela améliorerait considérablement la qualité de vie des résidents.

Si Gawande s’intéresse dans la première moitié de son livre aux maisons de retraite et à la façon de vieillir dans la dignité, il consacre la seconde aux soins palliatifs et à la façon de mourir avec grâce. De l’avis de certains, les belles victoires remportées par la méde­cine tout au long du siècle dernier ont eu pour conséquence de rendre bon nombre de médecins arrogants et incapables d’admettre leur défaite (les métaphores ­militaires font partie intégrante de cette vision de la médecine et du corps humain). Nous commençons à peine à en prendre conscience : les maisons de retraite et les soins palliatifs reçoivent enfin l’attention et les financements qu’ils méritent. Comme les médecins en conviennent de plus en plus, savoir mener les patients vers une belle mort est aussi important que de les aider à être bien portants durant leur vie.

 

Gawande nous montre que les médecins ne savent pas s’y prendre pour annoncer de mauvaises nouvelles à leurs patients et qu’ils ne parviennent pas à esti­mer le temps qu’il reste à vivre aux malades en phase terminale. C’est l’une des questions que l’on me pose régulièrement lorsque j’annonce un diagnostic qui ne laisse aucun espoir au malade, et je sais combien il est difficile d’y ­répondre. Mais j’ai tout de même été stupéfait d’apprendre que les médecins ne se contentent pas de se tromper dans leur estimation ; ils multiplient en moyenne par cinq le temps qu’il reste à vivre.

L’intrusion d’une médecine de plus en plus marchande et l’intérêt croissant des compagnies d’assurances pour ces ­patients rendent ces questions encore plus compliquées, mais Atul Gawande reste lucide et fait la part des choses dans cet enchevêtrement d’angoisses, d’émotions contradictoires et d’intérêts particuliers.

Dans les dernières pages de son livre, il raconte le déclin et la mort de son père, atteint d’une tumeur à la colonne vertébrale. Et, là, ce n’est plus le chirurgien expérimenté qui parle mais le fils aux prises avec l’infirmité et la perte d’autonomie de son père. Et c’est ce fils ­inquiet qui parle des qualités qu’il ­apprécie chez les médecins qui traitent ce dernier : loin d’être arrogants, ils ne nient pas les incer­titudes et sont prêts à prendre des risques. Il constate que les médecins communiquent mieux lorsqu’ils abandonnent le rôle de l’observateur détaché et laissent libre cours à leurs sentiments : « Votre tumeur m’inquiète parce que… » Et il réalise que, souvent, la décision la plus humaine et la plus courageuse est de ne rien faire.

Lorsque l’heure fatidique approche, Gawande a la présence d’esprit d’interroger son père : « Jusqu’où es-tu prêt à aller pour avoir la possibilité de vivre plus longtemps ? » Sa réponse lui permet de le guider vers une mort relativement sereine, entouré de sa famille, plutôt que vers une fin technologiquement assistée au sein d’une unité de soins intensifs. Le message que l’on retient de Nous sommes tous mortels est que notre vie est un récit – nous voulons tous être l’auteur de notre propre histoire, et, dans les histoires, la fin compte. Les médecins et autres membres du personnel médical doivent ­apprendre à aider les gens à mettre un point final à leur histoire, autrement nous serons de plus en plus nombreux à finir nos jours comme Tithon, dans une chambre aux portes étincelantes.

 

— Cet article est paru dans The Guardian le 22 octobre 2014. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Femmes, arabes, journalistes

« Je suis syrienne ; une femme qui vit dans le plus masculin des endroits ; une journaliste dans un pays de chefs de guerre ; une laïque entourée de toutes sortes d’extrémistes. […] Je suis la cible idéale, quelqu’un qu’un combattant serait fier d’abattre », écrit Zaina Erhaim dans Our Women on the Ground. Avec dix-huit autres femmes journalistes de langue arabe, elle témoigne de la réalité de son métier dans cette anthologie coordonnée par la journaliste libanaise Zahra Hankir.

Le regard des femmes

« Our Women on the Ground brasse beaucoup de sujets – il y est question d’ambition, de harcèlement et de misogynie, de sexualité, de famille, de courage, de politique, de religion, d’histoire, de vies brisées et de doubles vies – mais au fond, c’est la peur et la perte qui dominent », souligne le critique Dwight Garner dans The New York Times. Deux des textes portent d’ailleurs sur la mort de journalistes.

 

C’est les « printemps arabes » de 2011 qui ont donné à Hankir l’idée de ce recueil. Elle réalise alors que les articles les plus intéressants sont le fait de femmes arabes, explique le journaliste Rupert Hawksley dans The National, le quotidien anglophone des Émirats arabes unis. Elles donnent à comprendre la dynamique de la région d’une manière différente, à travers le regard des populations notamment.

Des journalistes « trop gentilles » ?

Hannah Allam, cheffe du bureau de Bagdad du groupe de presse américain McClatchy pendant la guerre d’Irak, se souvient de s’être fait qualifier de « trop gentille » par ses confrères parce qu’elle se préoccupait du quotidien des civils. « Raconter ce qui se passait en Irak à travers le regard des femmes était révélateur, et plus important, cela donnait un meilleur aperçu de la situation de la population tout entière, écrit-elle dans Our Women on the Ground. Des années de carnage ont fait que la population irakienne est composée pour plus de la moitié de femmes, qui assument pour beaucoup le rôle de chef de ménage puisque leurs hommes sont morts, portés disparus ou en exil ».

À lire aussi Books:Réalités arabes, mai-juin 2018.

Les États-Unis doivent leur naissance au rhum

« Moi qui te parle, je me suis vu dans des endroits où il faisait plus chaud qu’au fond d’un four, où tout le monde crevait de la fièvre jaune, où la terre elle-même se soulevait en forme de vagues par l’effet des tremblements de terre ; est-ce que ton docteur a jamais rien vu de pareil ? Et je me tirais d’affaire grâce au rhum, au rhum tout seul. Le rhum était mon pain, mon vin, mon pays, mon ami, mon tout. » 1

Celui qui parle ainsi se nomme Bill Bones. Nous sommes au début du chapitre III de L’Île au trésor, de Robert Louis Stevenson, et, avant la fin de ce même chapitre, Bones, le vieux loup de mer, meurt d’une crise d’apoplexie. Et le lecteur comprend que, ça aussi, c’est à cause du rhum. Car le rhum – kill devil, « tue-diable » 2, comme on appelait cette eau-de-vie avant que son nom actuel s’impose – est, dans ce genre d’histoires, un élixir de vie et un réconfort de l’âme, mais aussi un poison et un neurotoxique.

De nos jours, le rhum redonne vie à des bars à cocktails poussiéreux. Sur la carte des boissons, les Havana Club, ­Zacapa et autres ont supplanté le whisky et le gin. Le rhum, disent les barmen, est le nouvel alcool tendance. Mais pour les historiens, le rhum est « de l’histoire en bouteille ». L’histoire du Nouveau Monde surtout : le rhum a enrichi les colons et asservi les peuples autochtones, abreuvé les flibustiers et les écumeurs de la mer des Caraïbes. Et c’est pour du rhum – et sa matière première, la canne à sucre – qu’a éclaté la première guerre commerciale entre l’Europe et les États-Unis, qui allait avoir des conséquences dramatiques.

« Je ne sais pas, écrit le deuxième ­président des États-Unis, John Adams, au sénateur William Tudor en 1818, ­pourquoi nous devrions avoir honte d’avouer que la mélasse a constitué un élément essentiel de l’indépendance américaine. Beaucoup de grands événements ont des causes beaucoup plus banales encore. »

Le rhum est produit à partir de la mélasse, qui est elle-même issue de la transformation de la canne à sucre. Et la canne à sucre est une plante dont la culture, la transplantation, la production et l’usage ont changé la vie de l’humanité comme peu d’autres. Sans doute originaire du Pacifique, elle s’est répandue il y a huit mille ans en Inde et en Perse. Avec l’expansion des Arabes, elle a gagné les régions fertiles d’Afrique du Nord et les îles du sud de la Méditerranée ainsi que le sud de la péninsule Ibérique. Par la suite, les Espagnols l’ont introduite dans les îles Canaries, et les Portugais aux Açores et à Madère.

C’est dans ce dernier archipel, plus précisément sur l’île de Porto Santo – où il avait épousé la fille du gouverneur –, que Christophe Colomb comprit qu’on pouvait s’enrichir avec le sucre. Il ex­porta le précieux produit vers sa ville natale, Gênes, et ailleurs. Et il est tout à fait logique qu’il ait apporté des boutures de canne à sucre sur l’île d’Hispaniola [Haïti] lors de son deuxième voyage aux Indes en 1493. Il ne pouvait pas deviner ce que cela allait provoquer.

Parce que la canne à sucre s’épanouit prodigieusement sous le climat tropical, les conquistadors défrichèrent des îles entières et de vastes pans de l’Amérique centrale et du Sud pour cette monoculture. Parce que les autochtones refu­saient d’être réduits en esclavage pour travailler dans les plantations de canne (et qu’ils se trouvaient sur la route des conquistadors), ils furent massacrés par millions. Et, parce que la culture et la transformation de la canne à sucre exigeaient un dur labeur et une main-d’œuvre considérable, des esclaves furent amenés d’Afrique pour trimer dans les plantations et les raffineries.

À ceux qui le produisaient, en revanche, le sucre a toujours procuré une fabuleuse richesse. En particulier lorsqu’on découvrit que l’on pouvait aussi tirer de l’argent d’un de ses déchets, une matière noire, visqueuse, collante, à l’odeur désagréable : la mélasse.

Le raffinage de quatre quintaux de sucre produit jusqu’à trois quintaux de mélasse et, avant le XVIIe siècle, on ne savait que faire de ce résidu, si bien qu’on le jetait à la mer. Quelqu’un, un jour, quelque part, découvrit qu’on pouvait distiller à partir de cette mélasse, pour peu qu’on la laissât fermenter suffisamment longtemps, une boisson à haute teneur en alcool. Étaient-ce les Espagnols sur Hispaniola ? Les Portugais au Brésil ? Les Français sur l’une de leurs îles des Antilles ?

 

Une chose est sûre, la fabrication de spiritueux est un savoir-faire relativement récent. La bière existe depuis environ douze mille ans, le vin depuis presque huit mille ans. Mais cela ne fait qu’environ mille deux cents ans que des savants arabes ont expérimenté pour la première fois la distillation du vin. Pendant longtemps, l’eau-de-vie de raisin resta le seul alcool fort connu.

Et puis, vers le milieu du XVIIe siècle, voilà que le rhum fait son apparition – dans les chopes des matelots qui longent les côtes du Nouveau Monde et dans les chroniques d’une île qui est devenue en très peu de temps le centre du boom sucrier : la Barbade.

Un bon siècle plus tôt, les Espagnols et les Portugais ont déporté ou chassé les habitants de l’île, puis se sont désin­téressés de ce bout de terre dépeuplé qu’ils céderont en 1627 sans grande résistance aux Anglais. Ces derniers tentent d’abord leur chance avec le ­tabac, le coton et l’indigo, mais ce n’est que vers 1640, lorsqu’ils se consacrent exclusivement à la canne à sucre, qu’ils font de la Barbade la plus riche des colonies de l’Empire britannique. En 1627, 80 colons ont débarqué de ­l’Olive ­Blossom. Treize ans plus tard, 75 000 personnes vivent sur l’île. Parmi elles, le royaliste Richard Ligon.

En 1647, fuyant les troubles de la guerre civile anglaise et sans doute ­aussi ses créanciers, Ligon trouve refuge à la Barbade. Dans A True and Exact History of the Island of Barbados, publié en 1657, il raconte : « Nous distillons à partir de ce qui reste dans les chaudrons de cuivre un alcool fort que les planteurs appellent kill devil. » C’est « extrêmement fort, écrit-il, mais pas très agréable au goût […]. Les gens en boivent beaucoup ; trop même, parce que, souvent, cela les assomme et ils dorment par terre, ce qui, comme chacun sait, est inconfortable. » La consommation de rhum à l’époque à la Barbade était à peu près de dix gallons (ou 45,5 litres) par an et par personne, soit un huitième de litre par jour.

Il y a des chroniqueurs que cela ­n’inquiète pas. Le révérend gallois Griffith Hughes est de ceux-là. En 1750, dans son « Histoire naturelle de la Barbade », il décrit comment la chaleur tropicale altère le sang des hommes. « Seule la consommation quotidienne d’une grande quantité de diluants de toutes sortes, écrit-il, permet de fluidifier le sang et conserver la santé. » Et le rhum fait, à l’en croire, un excellent « ­diluant ».

Le révérend se faisait-il rétribuer – en rhum, peut-être – pour affirmer pareilles choses ? Une autre affaire, au XVIIIe siècle, laisse en tout cas penser que le lobby du rhum était déjà adepte du contenu sponsorisé : en 1770, la ­Société des planteurs et négociants des Antilles anglaises diffusa 3 000 exemplaires d’une brochure sur les vertus du rhum, « Essai sur les spiritueux et leurs effets sur la santé, où l’on compare la salu­brité du rhum et du ­brandy ». Comme on pouvait s’y attendre, le rhum est meilleur pour la santé.

Les barons du sucre se souciaient peu de tout cela. La plupart d’entre eux ­vivaient loin de la chaleur et des maladies tropicales, en Angleterre. Pendant que des administrateurs les représentaient sur les plantations, ils jouissaient de la vie à la cour et de leur influence au Parlement.

 

C’est à cette influence que des géné­rations de marins de la Royal Navy doivent d’avoir été régulièrement approvisionnés en rhum à bord des navires (une pratique qui n’a pris fin qu’en 1970). La loi sur les mélasses de mars 1733 fut ainsi promulguée sous la pression du lobby du sucre et du rhum des Antilles. Et cette « loi pour une meilleure protection et un renforcement du commerce des colonies sucrières de Sa Majesté en Amérique » devait devenir la première de ces « causes banales » de l’indépendance américaine dont parle John Adams. Les « colonies sucrières de Sa Majesté » avaient, en effet, un problème : l’activité y était tellement axée sur la canne à sucre qu’elles devaient importer presque toutes les autres denrées – le bois pour la construction et la fabrication des tonneaux, les céréales, la morue séchée, les salaisons, les légumes. Heureusement, on trouvait de tout cela dans le nord du Nouveau Monde, en Nouvelle-Angleterre. Les compatriotes anglais qui s’y étaient établis à partir de 1620, les Puritains, étaient, certes, un peu particuliers sur le plan religieux. Mais ils appréciaient le sucre et le rhum comme moyen de paiement. Les boissons alcoolisées, disaient-ils, étaient aussi, après tout, un don de Dieu. Pendant un temps, ce commerce Nord-Sud fonctionna à merveille.

Au bout d’un moment, les colons nord-américains se mirent à acheter de moins en moins de rhum et de plus en plus de mélasse afin de distiller eux-mêmes l’eau-de-vie.

Dès 1684, une distillerie avait ouvert à Providence, dans le Rhode Island, et, en 1688, le Massachusetts importa 156 000 gallons de mélasse en l’espace de six mois. Les barons du sucre continuaient à y trouver leur compte : une plantation pouvait encore couvrir ses dépenses rien qu’avec ce que rapportaient le rhum et la mélasse ; l’exportation de sucre était du bénéfice net. Et le rhum des Antilles avait une excellente réputation. Le tord-boyaux bon marché de Boston, seuls les crève-la-faim du Nord le buvaient, quand ils ne pouvaient rien s’offrir d’autre. Ils soûlaient les ­Indiens avec lorsqu’ils leur achetaient des fourrures. Et ils envoyaient des navires remplis de ce rhum de mauvaise qualité en Afrique de l’Ouest pour acheter des esclaves (« 112 gallons pour un esclave adulte, 48 pour une fille, 52 pour un garçon »).

Mais, lorsque les navires de la Nouvelle-Angleterre se mirent à délaisser de plus en plus les îles sucrières britanniques pour mettre le cap sur Haïti, la Guadeloupe, la Grenade ou la Martinique, les barons du sucre commencèrent à s’inquiéter. Ils savaient que les Français cultivaient aussi depuis peu la canne à sucre sur leurs îles mais qu’ils ne distillaient pas le rhum eux-mêmes : la métropole le leur avait interdit pour protéger les eaux-de-vie françaises. La mélasse française était ainsi bien meilleur marché pour les distillateurs de rhum nord-américains. En gros, elle ne leur coûtait que le transport.

En 1716 n’arrivaient plus dans le port de Boston que 72 000 gallons de ­mélasse britannique tandis que de plus en plus de rhum était distillé sur place. Il fallait faire quelque chose. Dans l’idéal, les barons du sucre ­auraient souhaité que Londres interdise aux ­colons nord-­américains tout commerce avec les ­Antilles françaises. Mais les repré­sentants des colonies sucrières ne ­parvinrent pas à imposer cette idée au Parlement. Le compromis fut la loi sur les mélasses : les colonies américaines devaient s’acquitter d’une taxe de 6 pence sur chaque gallon de mélasse importé de colonies non britanniques. Cela renchérissait de 100 % le coût de cette denrée.

Le journaliste canadien Wayne Curtis compare la loi sur les mélasses de 1733 à la limitation de vitesse à 80 km/h d’aujourd’hui 3. Les négociants et les distillateurs de rhum nord-américains en firent peu de cas. En pratiquant la contrebande autant que possible et, au besoin, en soudoyant les douaniers.

 

Officiellement, la Nouvelle-Angleterre importa, entre 1733 et 1763, le volume ridicule de 500 000 gallons de mélasse non britannique, alors que, dans le même temps, la production de rhum explosait : en 1738, on dénom­brait 8 distilleries de rhum rien qu’à Boston ; en 1750, il y en avait 63 et, en 1763, 159 dans l’ensemble de la Nouvelle-­Angleterre.

Cette même année venait de s’achever la guerre de Sept Ans, le tout premier conflit mondial de l’histoire. Et la Grande-Bretagne était ruinée : George Grenville, Premier ministre et chancelier de l’Échiquier, cherchait désespérément à renflouer les caisses de l’État. Lorsque, en septembre 1763, il reçut un rapport du service des douanes constatant le fiasco de la loi sur les mélasses, il comprit qui allait aider à assainir les finances publiques : les ­colonies nord-américaines. Après tout, la guerre avait aussi été menée dans leur intérêt. Grenville fit adopter la loi sur le sucre, qui entra en vigueur en 1764. Il ne s’agissait plus de réglementer le commerce, mais de procurer de nouvelles recettes fiscales à la Couronne.

Certes, la taxe à l’importation de la mélasse fut divisée de moitié, mais les habitants de l’Amérique britannique devaient désormais payer des droits de douane exorbitants sur le café, l’indigo, le sucre et le piment de Jamaïque, la soie, le vin et d’autres marchandises. Les acteurs politiques et économiques de la Nouvelle-Angleterre protestèrent, craignant l’effondrement du commerce avec la métropole si les colonies s’appauvrissaient. « Pas de taxation sans représentation », tel était leur cri de guerre : contrairement aux barons du sucre antillais, les colonies américaines n’étaient en effet pas représentées au Parlement britannique.

Mais la métropole restait intraitable. Après avoir apporté des amendements mineurs à la loi sur le sucre, elle imposa la loi sur le droit de timbre en 1765, qui taxait les documents officiels. Un an plus tard, ce texte fut abrogé en raison de la tempête de protestations qu’il avait suscitée. Mais, en 1767, les Townshend Acts imposèrent de nouvelles taxes sur les importations de thé, de peinture, de vernis, de papier, de verre et de cuir. En 1773, le Parlement britannique vota le Tea Act, qui visait à faire cesser la contrebande de thé des colonies néerlandaises vers la Nouvelle-Angleterre et à aider la Compagnie britannique des Indes orientales. Comme on le sait, c’est ce qui déclencha la guerre d’indépendance des états-unis.

La révolte contre les exploiteurs d’outre-Atlantique grondait dans les ­tavernes, qui s’étaient multipliées en Nouvelle-Angleterre encore plus vite que les distilleries. On s’y retrouvait, on y débattait, on s’y échauffait, on y évacuait sa colère à grandes gorgées de rhum. Et on y organisait la résistance. On recensait 90 tavernes à Boston en 1769. Une vingtaine de leurs tenanciers, ainsi qu’un producteur de rhum sur deux, étaient membres d’une organisation ­secrète, les Fils de la Liberté. C’étaient eux qui avaient le plus à perdre des lois fiscales britanniques. Lorsque finalement, le 16 décembre 1773, des Bostoniens déguisés en Indiens prirent d’assaut le port de Boston et jetèrent par-dessus bord trois cargaisons de thé de la Compagnie britannique des Indes orientales, dans les tavernes on en eut la certitude : derrière cette révolte, connue sous le nom de Boston Tea ­Party, il y avait les Fils de la Liberté. Et cela aussi, c’était grâce au rhum.

 

— Cet article est paru dans Die Zeit le 25 juillet 2019. Il a été traduit par Baptiste Touverey.