Éloge de l’étrange

Pourquoi certains phénomènes se répètent-ils dans nos vies ? Quel est le mécanisme qui régit nos sympathies et nos répugnances ? Pourquoi les SDF se massent-ils tous aux anciennes portes des villes ? Les questions se bousculent dans la tête de l’héroïne de Teorie Podivnosti (« La théorie de l’étrangeté »), une jeune femme qui prend son petit-déjeuner le soir, consulte sa montre tous les jours à 22 h 23, et observe tout, tout le temps. Chercheuse à l’Institut de recherche sur le genre humain, Ada est bien décidée à établir une loi générale qui lui permettrait de comprendre le monde en classant tous ces phénomènes, du plus comique au plus inquiétant. La fameuse théorie de l’étrangeté.

Ada est-elle exceptionnellement brillante ou totalement paranoïaque ? L’auteure, la Tchèque Pavla Horáková, qui avoue beaucoup ressembler à son héroïne, se garde bien de trancher. Et cela a plu à la critique. Elle a salué un ovni qui redonne du souffle à la littérature tchèque, un livre « fascinant », dont le site d’information Aktualne.cz salue le « raffinement linguistique, la perspicacité extraordinaire et le sens de l’humour ». Ce roman a remporté le prestigieux prix Magnesia Litera 2019.

Brexit: les « Partout » contre les « Quelque Part »

La plupart des commentateurs britanniques voient dans l’opposition « ouvert-fermé » la nouvelle ligne de partage en politique. Tony Blair a consacré un discours à cette distinction en 2007, juste avant de quitter ses fonctions : « La politique moderne a moins à voir avec les positions traditionnelles de la droite et de la gauche et plus, aujourd’hui, avec ce que j’appellerais le choix moderne, qui est celui de l’ouverture contre la fermeture. »

Il n’avait certes pas entièrement tort, mais n’arrivait pas à saisir pourquoi tant de gens ne se retrouvaient pas dans sa vision de l’ouverture. Pour le comprendre, il faut examiner la grande fracture autour des valeurs dans la société britannique, qui trouve plus ou moins d’écho dans d’autres sociétés développées. Les vieux antagonismes de classe et d’intérêt économique n’ont pas disparu, mais une autre ligne de séparation, à la fois plus large et moins précise, vient désormais s’y juxtaposer – la ligne entre ceux qui se vivent comme étant « de partout » et ceux qui, au contraire, se sentent « de quelque part ».

Les « Partout » dominent notre culture et notre société. Ils ont tendance à briller dans leur scolarité […], passent avant leurs 20 ans de la maison à un campus universitaire, puis à une carrière dans des professions qui les mènent à Londres ou même à l’étranger pendant un an ou deux. Ils ont une identité « portative », définie par leur réussite universitaire et professionnelle, qui les rend généralement à l’aise et sûrs d’eux face à des lieux et des gens nouveaux.

Les « Quelque Part » sont plus enracinés et ont en général une identité « fixe » – agriculteur écossais, ouvrier de Newcastle, mère au foyer de Cornouailles – fondée sur l’appartenance à un groupe et à un lieu particuliers, ce qui explique que les changements rapides les désarçonnent facilement. Un noyau dur de « Quelque Part » a été baptisé « les laissés-pour-compte » – principalement des travailleurs blancs d’un certain âge et peu instruits 1. Ils ont perdu économiquement avec la raréfaction des emplois non qualifiés bien rémunérés, et culturellement aussi, avec la disparition de la tradition ouvrière et la marginalisation de leurs opinions dans le débat public. Cependant, l’ambivalence des Quelque Part envers les dernières tendances de la société s’étend bien au-delà de ce groupe et traverse toutes les classes sociales, surtout les moins mobiles. Malgré le développement récent de la mobilité géographique, quelque 60 % des Britanniques vivent encore dans un rayon de 32 kilomètres autour du domicile qu’ils occupaient à l’âge de 14 ans. 2

Bien sûr, rares sont ceux d’entre nous qui appartiennent entièrement à l’un ou l’autre de ces ensembles – nous avons tous un mélange d’identités fixe et portative –, et une importante minorité est composée d’Entre-Deux. Même les membres les plus mobiles et cosmopolites du groupe des Partout conservent un lien avec leurs racines, et même les plus ruraux des Quelque Part sont susceptibles de partir en vacances à l’étranger avec EasyJet ou d’échanger par Skype avec un parent installé en Australie.

En outre, une large portion de l’élite traditionnelle britannique demeure très enracinée dans le sud-est de l’Angleterre et à Londres, et dans quelques vénérables collèges privés et universités. […] Mais, si cette partie de l’élite n’a pas beaucoup bougé physiquement, elle s’est éloignée socialement des Quelque Part, par rapport aux générations précédentes qui, elles, entretenaient une certaine « proximité » avec eux, ne serait-ce que pour la gestion de leurs possessions terriennes, à travers l’Église, l’armée, ou en tant qu’employeurs. En revanche, elle est connectée aux nouvelles élites. Comme cela s’est déjà produit dans l’histoire britannique, ­l’ancienne élite a absorbé la nouvelle, c’est-à-dire l’élite montante « intellectuelle » des méritocrates, issue de classes sociales plus modestes et parfois de l’immigration. Ce faisant, elle a souvent troqué le conservatisme traditionnel contre une idéologie plus libérale.

Quoi qu’il en soit, les deux clans ne recoupent pas précisément les catégories sociales classiques. Ce seraient plutôt des alignements plus lâches d’opinions et de visions du monde. Chacun englobe une immense variété de personnes et de types sociaux – cela va des retraités de la classe ouvrière du Nord aux lecteurs du Daily Mail des comtés proches de Londres chez les Quelque Part, des cadres BCBG aux universitaires chez les Partout.

Si j’ai inventé les étiquettes, je n’ai pas inventé les deux ensembles de valeurs qui apparaissent clairement dans quantité d’études quantitatives et qualitatives – les Partout constituant 20 à 25 % de la population, contre à peu près la moitié pour les Quelque Part (les autres étant des Entre-Deux).

Ce livre et la catégorisation Partout/Quelque Part proposent à la fois un cadre pour comprendre ce qui se passe dans la politique contemporaine et un plaidoyer en faveur d’un libéralisme moins sectaire de la part des Partout. Ces derniers ont trop pesé jusqu’à présent – leur arrogance en politique s’est révélée de manière frappante après les votes pour le Brexit et pour Trump –, et le populisme, dans ses formes variées, s’est forgé comme un contrepoids face à leur domination dans l’ensemble du monde développé. Ce contrepoids peut s’avérer destructeur, mais si nous voulons combattre le populisme il faut en combattre les causes – et l’une de ces causes réside dans les excès des Partout.

En extrapolant à partir de sondages d’opinion, et en y ajoutant mes propres observations et conclusions, j’ai dessiné à grands traits une idéologie « Partout » que j’appelle « individualisme progressiste ». C’est la position de ceux qui connaissent une certaine réussite dans la vie et qui se soucient aussi du collectif. Elle accorde beaucoup de valeur à l’autonomie, à la mobilité et à l’innovation, et nettement moins à l’identité de groupe, à la tradition et aux pactes nationaux (Église, patrie, famille). La plupart des Partout voient d’un bon œil l’immigration, l’intégration européenne et la diffusion des droits humains, autant d’éléments qui ont tendance à diluer les revendications nationales. Dans l’ensemble, ils ne sont pas antinationaux et peuvent même se montrer tout à fait patriotes, mais ils se voient aussi comme des citoyens du monde. Le travail, et au fond la vie elle-même, est pour eux affaire individuelle de réalisation de soi. Les Partout sont à l’aise avec l’idée d’une société de la réussite ; la méritocratie et la plupart des formes d’égalité (quoique pas nécessairement l’égalité économique) sont chez eux une seconde nature. Partout où leurs intérêts sont en jeu – de la réforme de l’enseignement supérieur au mariage pour tous –, les choses avancent. Là où ils ne sont pas concernés, les rouages tournent plus lentement, à supposer qu’ils bougent.

À l’inverse, les Quelque Part ont des instincts plus conservateurs et communautaristes. Dans l’ensemble, ils ne sont pas extrêmement religieux (contrairement à leurs homologues américains), et seuls de petits nombres à la marge de l’extrême droite sont de fervents partisans de l’autoritarisme ou des xénophobes endurcis. Ils sont modérément nationalistes et, en ce qui concerne les Anglais, s’identifient plutôt volontiers comme tels. Ils sont gênés par de nombreux aspects de l’évolution culturelle et économique, tels que l’immigration de masse, un discours ambiant qui ne parle que de réussite alors qu’ils ont du mal à s’en sortir, le statut dégradé des emplois non qualifiés et une conception moins tranchée des rôles de l’homme et de la femme. Ils ne choisissent pas la « fermeture » contre l’« ouverture » mais souhaitent une forme d’ouverture qui ne soit pas à leur désavantage. Ce sont aussi, dans l’ensemble, des individus modernes pour qui l’égalité hommes-femmes et les droits des minorités, la méfiance envers le pouvoir, la liberté d’expression, de consommation et de choix individuels vont de soi. Ils veulent en partie la même chose que les ­Partout, mais ils souhaitent que cela arrive moins vite, et avec modération. Leur vision du monde – que j’ai cartographiée, comme pour les Partout, à partir de sondages d’opinion et de mes propres observations – – se résume dans une expression que beaucoup pourraient trouver contradictoire dans les termes : le « populisme décent ».

La marginalisation des Quelque Part britanniques saute aux yeux quand on regarde par exemple l’état déplorable de l’enseignement professionnel et de l’apprentissage dans une société dominée par les diplômés, la déréliction des infrastructures dans le domaine du logement et des transports ou les préjugés contre les valeurs familiales traditionnelles.

La position des Partout et celle des Quelque Part sont toutes deux valables et légitimes, et leurs divergences n’ont rien de nouveau ni d’étonnant. Ce qui a changé, c’est l’équilibre des forces et du nombre. Il y a encore trente ou quarante ans, la mentalité du clan Quelque Part dominait. C’était le « bon sens » à la britannique. Puis, en l’espace de deux générations, un nouveau sens commun, celui des Partout, est monté en puissance et a en partie remplacé l’ancien.

Cela est dû principalement à deux choses : d’une part l’héritage du libéralisme sixties des baby-boomers, de l’autre la généralisation de l’accès aux études supérieures, qui a joué un rôle majeur dans la dissémination de cet héritage. Nous entrons à présent dans une troisième phase où aucune des deux positions ne domine clairement.

La massification de l’enseignement supérieur au cours des vingt-cinq dernières années – et le poids nouveau de la réussite scolaire comme marqueur de réussite sociale – a été l’un des événements les plus importants et les moins bien compris de la société britannique. Ce fut une libération pour beaucoup, et pour d’autres le symptôme du déclin de leur statut.

Le monde des Partout, fait de mobilité géographique et souvent sociale, d’études supérieures et de belles carrières, était jadis la chasse gardée d’une petite élite ; il est devenu un phénomène généralisé, quoique pas universel. Au même moment, dans le monde des Quelque Part, l’ère postindustrielle a largement aboli le travail manuel, dévalué le statut des hommes à faibles revenus et fragilisé le pacte national, les patrons ne se sentant plus les mêmes obligations qu’autrefois envers « leur » classe ouvrière.

Dans une démocratie, pourtant, les Quelque Part ne sauraient être ignorés. Et ces dernières années, au Royaume-Uni et en Europe, ainsi qu’aux États-Unis avec Donald Trump, ils ont commencé à s’exprimer, tant à travers les partis – nouveaux ou établis – que complètement en dehors des structures partisanes. Au Royaume-Uni, ils ont contribué à l’acceptation du référendum sur le Brexit puis au vote lui-même. En relayant constamment auprès des instituts de sondages leurs inquiétudes à propos de l’immigration, ils ont maintenu cette question au centre de la politique britannique.

L’idéologie des Partout applaudit invariablement toute frénésie de changement. Témoin, encore une fois, Tony Blair lorsqu’il affirmait devant le congrès du Parti travailliste en 2005 : « J’entends dire que nous devons prendre le temps de débattre de la mondialisation. Autant débattre pour savoir si l’automne doit succéder à l’été ! La spécificité de ce monde changeant est d’être indifférent à la tradition. Il ne pardonne pas la fragilité, ne respecte pas les réputations passées, n’a pas de pratiques établies. Il regorge d’opportunités, mais celles-ci ne vont qu’à ceux qui sont les plus prompts à s’adapter, les plus lents à se plaindre, ouverts, capables et résolus à embrasser le changement. » Le chef du parti qui, historiquement, avait toujours représenté les perdants de la modernisation capitaliste, tenant de tels propos !

Lorsque le changement apparaît profitable à tous – par exemple, une croissance économique généralisée ou une amélioration de la couverture santé –, le conflit entre les deux visions du monde s’estompe. Mais lorsque le changement ne profite qu’à certains – par exemple, l’avènement des deux « massifications » : immigration et études supérieures pour près de la moitié de ceux qui sortent du secondaire –, alors le populisme refréné des Quelque Part trouve à s’exprimer.

Garder un certain contrôle sur son existence est l’une des promesses implicites faites au citoyen dans une démocratie moderne. Cela se traduit par le droit d’empêcher les choses d’advenir, le droit à un peu de stabilité et de continuité dans son mode et son lieu de vie. Étant donné la nature du monde moderne, même cette promesse-là les politiques ont du mal à la tenir, y compris les plus convaincus des vertus de la démocratie, surtout lorsqu’ils se sont engouffrés dans la voie d’un libéralisme économique qui exporte les usines et importe les travailleurs.

Les Quelque Part sont souvent accusés de myopie, incapables de comprendre que le changement est bénéfique à long terme. Mais il faut reconnaître que les Partout, munis par leur éducation d’un véritable passeport pour la réussite, sont bien équipés pour profiter du changement, tandis que les Quelque Part le sont nettement moins, même à long terme.

Les Partout ont tendance à juger irrationnel le conservatisme des Quelque Part, ou à y voir une réaction antilibérale. C’est parfois le cas, mais comment s’étonner que ceux qui se sentent malmenés par les événements extérieurs sans avoir beaucoup de poids politique, d’assurance en société ni de contrôle sur leur destinée se cramponnent d’autant plus fortement aux quelques espaces qu’ils peuvent encore contrôler – en l’occurrence, leur quotidien et leurs convictions ? La mentalité des Quelque Part a beau s’être débarrassée d’une bonne partie des attributs classiques du conservatisme des classes moyennes du milieu du xxe siècle – foi religieuse, chauvinisme, domination du mâle blanc –, l’instinct de s’accrocher à ce qu’on connaît et à ces petites zones de contrôle et d’estime de soi les rend souvent hostiles aux changements du marché et aux injonctions infantilisantes d’un État paternaliste.

La majorité des Quelque Part ne sont ni intolérants ni xénophobes. De fait, l’essentiel de ce que j’appelle la « grande libéralisation » des quarante dernières années dans les jugements sur la race, le genre et la sexualité a été absorbé et accepté par la majorité d’entre eux. Mais, en comparaison avec les Partout, cette acceptation est plus sélective, plus timide, et certains sujets comme l’immigration de masse ou l’intégration européenne ne suscitent pas l’enthousiasme. Les Quelque Part sont rarement anti-immigrés, mais invariablement anti-immigration de masse. Ils croient encore en l’existence d’une chose appelée société.

Les années 1960 ne se sont pas uniquement préoccupées de remettre en question les idées et les hiérarchies traditionnelles : elles ont aussi poursuivi le démantèlement d’une société stable et ordonnée dans laquelle les rôles étaient clairement répartis. Les individus sont devenus plus libres de gagner ou de perdre. Cela en a désorienté beaucoup. La majorité des Quelque Part ne partageaient pas l’optimisme libéral des baby-boomers, et voyaient au contraire dans le Royaume-Uni émergent, post­industriel, postnational, postmoderne, un espace qui leur était moins hospitalier à de nombreux égards.

Eric Kaufmann, professeur d’histoire politique au Birkbeck College de Londres et spécialiste des questions de nationalisme et d’ethnicité, a démontré que les réactions de rejet comme le Brexit et l’élection de Donald Trump ne sont pas uniquement affaire d’éducation et de mobilité. Elles expriment aussi une ligne de fracture autour de valeurs fondamentales, en lien avec l’ordre et l’autorité, partagée par toutes les catégories d’âge, de revenu, de niveau d’éducation, et même par les partis politiques dans les démocraties occidentales 3. Pour jauger cette tendance, les sondeurs disposent d’une série de questions dessinant un axe « autoritaire-libertaire » : l’importance de l’obéissance chez les enfants, le soutien à la peine de mort, etc. La proximité avec l’extrémité autoritaire de l’axe est le meilleur indicateur pour prédire si quelqu’un a voté pour ou contre le Brexit. (Seuls 11,5 % des sondés sont classés sur l’axe comme autoritaires, mais 52 % sont décrits comme illibéraux.)

L’autoritarisme est l’instinct d’une petite minorité seulement, mais le désir d’un monde globalement plus stable et ordonné qu’expriment les Quelque Part commence à être entendu dans les parlements et les gouvernements du monde développé. Et la génération Z – les personnes nées après 2001 – semble confirmer ce nouveau penchant pour la prudence et le conservatisme 4.

[…]

Le Brexit et l’élection de Donald Trump ne marquent pas nécessairement un coup d’arrêt définitif à l’avancée du libéralisme. Mais, s’il veut séduire une masse critique de Quelque Part, le libéralisme futur devra prendre en compte le peuple, et la société dans son ensemble, de manière plus empathique et plus historique, envisager le changement de manière plus lente, plus progressive, faire davantage d’efforts pour gagner l’approbation de ceux qui en bénéficient le moins.

 

— Ce texte est extrait du livre Les Deux Clans. La nouvelle fracture mondiale, de David Goodhart, à paraître le 13 novembre aux éditions Les Arènes. Il a été traduit par Valérie Le Plouhinec.

L’homme, cet imprévu

Le succès planétaire de Sapiens, de l’historien israélien Yuval Noah Harari, l’a bien montré : les ­ouvrages scientifiques qui traitent des origines de l’humanité ont le vent en poupe. Mais les quelque 500 pages de Sapiens et les 460 du volume suivant, Homo deus, n’ont visiblement pas suffi à rassasier la curiosité des lecteurs espagnols, puisqu’ils se sont précipités sur Vida, la gran historia.

Le paléoanthropologue Juan Luis Arsuaga y retrace l’évolution de la vie sur Terre, de son apparition il y a 3,8 milliards d’années jusqu’à nos jours. La tâche est ambitieuse mais taillée à la mesure de ce spécialiste de la paléontologie humaine, à qui l’on doit la découverte, sur le site d’Atapuerca, dans le nord de l’Espagne, de restes fossiles d’Homo antecessor, l’espèce éteinte du genre Homo la plus ancienne d’Europe. Réputé pour ses talents de vulgarisateur, Arsuaga est le directeur scientifique du musée de l’Évolution humaine de Burgos.

« Pourquoi sommes-nous là ? », interroge l’auteur, avant de reformuler la question en termes moins métaphysiques : « L’apparition de la vie sur Terre était-elle inéluctable ? Et celle de l’espèce humaine ? »

Mais, attention, Vida, la gran historia n’offre pas de conclusions définitives, prévient le quotidien barcelonais El Perió­dico : « À force de chercher des réponses enfouies dans le sol, le paléoanthropologue a l’habi­tude de semer le doute parmi les vivants. »

Si certains de ses confrères esti­ment que l’avènement d’Homo était inéluctable, Arsuaga émet des réserves. Certes, la vie est apparue alors que la Terre n’était habitable que depuis deux cents millions d’années – presque un battement de cils à l’échelle du cosmos –, mais il ne s’agissait que d’organismes unicellulaires et de formes de vie simples, ­rappelle-t-il.

Il a fallu attendre deux milliards d’années pour que la vie complexe et pluricellulaire se manifeste sur notre planète. Pour le paléoanthropologue, la probabilité qu’apparaissent les premiers vertébrés était infime, mais, dès lors, les chances qu’ils puissent se déplacer sur Terre et évoluent jusqu’à donner naissance aux hominidés étaient bien plus élevées.

Contrairement à Harari – qu’il ne porte pas dans son cœur –, Arsuaga se refuse à jouer les futurologues. Et son approche socratique semble séduire les lecteurs, à l’instar du critique du quotidien El Imparcial : « Avec son style si caractéristique, à la fois familier, agréable et rigoureux, le chercheur n’essaie pas de répondre aux grandes questions, mais il nous fournit ­assez d’idées et d’arguments pour que nous puissions nous former nous-mêmes une opinion ». En somme, le passé reste ouvert.

Intimidant point-virgule

Le point-virgule est une invention de la Renaissance nous apprend l’historienne et philosophe des sciences Cecelia Watson dans Semicolon. Il est apparu pour la première fois à Venise en 1494 dans un livre de l’éditeur et imprimeur Alde Manuce et était destiné à améliorer la ponctuation de De Aetna, récit dialogué de l’ascension de l’Etna par l’humaniste Pietro Bembo. À l’époque, la ponctuation était une affaire très personnelle et on ne se privait pas d’inventer de nouveaux signes. Beaucoup, comme le punctus percontativus, point d’interrogation inversé utilisé pour marquer les questions rhétoriques, sont vite passés de mode. Mais le point-virgule est resté. Et aujourd’hui, écrit Watson, « c’est le lieu de fixation de nos craintes et nos aspirations en matière de langue, de classe et d’éducation ».

Une ponctuation ambiguë

Dans The New Yorker, où elle tient une chronique intitulée Comma queen, (« reine de la virgule »), la correctrice Mary Norris rappelle la règle d’usage de ce signe de ponctuation qui en déroute beaucoup.« Quand il ne sert pas de séparateur dans une énumération, il doit être suivi d’une proposition indépendante. Il peut remplacer une conjonction telle que « et » ou « mais », mais en aucun cas s’y ajouter ».

 

Dans le langage juridique, un point-virgule mal employé peut faire des dégâts considérables.En 1837, deux professeurs de l’école de droit de Paris s’affrontent en duel à ce propos. Et en 1945, un point-virgule inséré dans le paragraphe définissant les crimes contre l’humanité figurant dans la Charte de Nuremberg faillit bien empêcher d’inculper les nazis capturés. L’ambiguité fut levée par la suite et le point-virgule remplacé par une virgule.

Les 4 000 points-virgules de Moby Dick

Dans la littérature, certains raffolent du point-virgule, d’autres ne veulent pas en entendre parler. Donald Barthelme le trouvait « affreux comme une tique sur le ventre d’un chien » et Kurt Vonnegut y voyait un « hermaphrodite travesti qui ne représente absolument rien ». Mais que serait Moby Dick sans ses plus de 4 000 points-virgules (« un tous les 52 mots », calcule Watson) ? Herman Melville les utilise comme « autant de solides petits clous qui tiennent son vaste récit », assure Watson.  Elle examine aussi l’usage qu’en ont fait Raymond Chandler, Virginia Woolf, Irvine Welsh et Henry James. Comment le point-virgule leur permet d’accélérer ou de ralentir le rythme d’une phrase, créer une énergie, suggérer un mystère. « Le style est à 90 % une affaire de ponctuation », assure la critique Parul Sehgal dans The New York Times.

À lire aussi dans Books :Réapprendre à écrire avec Ursula K. Le Guin, mai 2019.

Le jour de la honte

Un an après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du pacte de Varsovie, les commémorations tournent à l’affrontement. Bilan : cinq manifestants antisoviétiques tués par des soldats tchécoslovaques. Le 21 août 1969, c’est « le jour où des Tchèques ont tiré sur des Tchèques », résume le quotidien Dnes, « le jour où l’armée s’est retournée contre son peuple », écrit l’hebdomadaire Reflex, ou encore « le jour de la honte », affirme le titre du livre de l’historien Daniel ­Povolný. Cet ouvrage collectif est salué pour son érudition et son objecti­vité mais aussi pour son travail de mémoire. Car si Jan Palach, l’étudiant qui s’était immolé par le feu face aux chars russes, fait figure de ­héros, les victimes de 1969 sont tombées dans l’oubli. « Si on veut éviter d’avoir une vision schématique de notre histoire, il faut analyser cet événement sans tabou », écrit le quotidien en ligne ­Aktualně.­cz. Le site d’information e15.cz suggère d’« inscrire Den hanby aux programmes scolaires afin que les jeunes n’oublient pas ». Dans l’espoir, conclut le quotidien Hospodářské Noviny, « que le côté obscur de notre carac­tère ne resurgisse jamais ».

Une ombre à Oslo

Skyggeboken (Le livre des ombres), dernier volet de la trilogie Byens spor (Traces de la ville), a pour cadre et pour héroïne l’Oslo de l’après-guerre, en particulier l’un de ses quartiers paisibles. Les lecteurs y retrouvent, au tournant des années 1970, Maj Kristoffersen, qui, dans le précédent volume, a perdu son mari, employé dans une agence de publicité. Bénévole à la Croix-Rouge, Maj élève Jesper et Stine, côtoie une autre veuve et un ami, fils de boucher…

Selon le site de la radiotélévision publique NRK, l’intérêt du roman tient moins à sa trame narrative qu’aux « interventions permanentes » de l’auteur ,qui « discute avec nous de la façon dont il peut écrire ». Lars Saabye Christensen mêle des personnages de précédents romans (tels que Le Demi-frère et Beatles, traduits chez JC Lattès) à ses propres souvenirs de jeunesse. L’écrivain de 65 ans révèle de surcroît qu’il est atteint d’un cancer et que Skyggeboken est son dernier livre. « Cela crée une dimension supplémentaire, la distance avec l’auteur est en quelque sorte abolie », analyse le quotidien Aftenposten. Depuis la parution, l’intéressé se montre moins catégorique quant au point final.

1989, mur sentimental

La nuit du 9 novembre 1989, Wiebke Petersen dort à poings fermés. Le lendemain, elle a école. Au rythme assez dément de six fois par semaine, elle s’entraîne aussi avec sa sœur ­Britta à l’aviron sur un lac près d’Essen, où elle habite. Ce sport semble occuper alors toutes ses pensées d’adolescente de 16 ans, surtout parce qu’il lui offre la possibilité de ­rencontrer des garçons. Plein de garçons.

Scolarisée dans un établissement catho­lique non mixte tenu par des sœurs augustines, ­Wiebke est taraudée par des questions autrement plus importantes que le sort des régimes dictatoriaux d’Europe de l’Est. Comment s’émanciper de sa grande sœur ? Combien de temps peut-elle faire poireauter son petit ami du ­moment avant de coucher avec lui ? À partir de quel âge devra-t-elle prendre la pilule ? Sera-t-elle sélectionnée dans l’équipe nationale d’aviron pour le championnat du monde de 1991 en Espagne ?

Elle n’apprend donc la nouvelle de la chute du Mur que le lendemain, au lycée, de la bouche de sœur Heribourg, sa prof principale, alors qu’elle est en pleine discussion avec ses camarades. « Qu’est-ce qui peut bien occuper vos têtes au point de louper un événement de cette importance ? » s’insurge la religieuse. Les filles ricanent. Elles parlaient de cul, justement. Ainsi va la vie lorsqu’on a 16 ans en 1989 à Essen, « tout à l’Ouest » de la RFA et très loin de la révolte qui gronde à l’Est.

Trente ans plus tard, devenue illustratrice et auteure de bande dessinée sous le nom de plume de Zelba, Wiebke ­Petersen publie un long récit graphique qui revient avec beaucoup de sincé­rité sur ces années où, comme disait le dernier dirigeant soviétique, Mikhaïl Gorbatchev, « l’histoire est sortie de ses gonds ». Elle assume totalement cette mise à nu autobiographique (au sens littéral souvent) qui donne toute sa ­saveur au récit : « Les bouleversements qui ­secouent alors mon pays rejoignent les petits tremblements de ma vie d’ado », écrit-elle.

Mais il n’y a pas que cela. De manière très pédagogique et détaillée – son coup crayon se révèle ici incroyablement précis et convaincant –, Zelba raconte les joies mais aussi les tourments de cette Allemagne réunifiée désormais porteuse d’un double héritage totalitaire. On découvre sa réticence de ­Wessi à enfiler le maillot arborant l’aigle allemand (que les jeunes de RFA appe­laient le « vautour »), synonyme pour elle du passé nazi. Elle évoque aussi le système d’endoctrinement – et de dopage – des sportifs est-­allemands – les Ossis –, tout comme le choc culturel, économique et parfois même linguistique qu’a représenté cette réu­nification menée tambour battant. « Ce n’était pas un échange de savoirs et de bons procédés. Les Allemands de l’Est ont dû adopter sans exception tous les fonctionnements de l’Ouest », ­souligne-t-elle.

Son récit, drôle et émouvant, fourmille de petits détails méconnus sur la vie de tous les jours (le code vestimentaire des Ossis, leur goût pour les prénoms issus des séries américaines et les bananes, les états d’âme des riches ­Wessis) qui rendent cette formidable épopée alle­mande, de la chute du Mur à la réu­nification et jusqu’à nos jours, humaine et accessible à tous. Et surtout, peut-être, à ceux qui ont aujourd’hui l’âge qu’avait Wiebke en 1989. Pourquoi ne pas faire figurer Dans le même bateau aux programmes scolaires ?

 

 

 

 

La texture des jours

Le Mexicain Daniel Saldaña París n’est pas homme à se reposer sur ses lauriers. Après deux ­recueils de poésie remarqués, il s’est tourné vers le roman. Avec succès puisqu’il est aujourd’hui considéré, à 35 ans, comme l’une des figures montantes des lettres mexicaines. Dans le premier de ses deux ­romans, Parmi d’étranges victimes, il campe un anti-héros languide, un « jeune vieux ». Le narrateur, Rodrigo, 27 ans, travaille comme « administrateur des connaissances » dans un ­musée de Mexico. Il passe le plus clair de son temps à « observer la texture irritante des jours », ce qui consiste, par exemple, à épier une poule sur le terrain vague derrière son immeuble ou à collectionner des sachets de thé. « Ceux qui ont la chance d’avoir déjà lu Saldaña apprécieront la continuité, ­assure la revue mexicaine Tierra adentro. De sa poésie persiste la facilité avec laquelle deux idées se rencontrent, presque du néant, pour créer une espèce de courant de conscience », à savoir la voix de Rodrigo.

Bartleby moderne, ce dernier en vient à épouser la secrétaire du musée – qu’il méprise pourtant – à la suite d’un malen­tendu que par indolence il renonce à dissiper. Lorsque le gouvernement mexicain décide de réduire drastiquement le budget de la culture, Rodrigo est licencié et voit sa belle routine voler en éclats. Désœuvré, marié sans l’avoir voulu, en pleine torpeur existentielle, le jeune homme fuit Mexico, ce « monstre oppre­ssant », et part se réfugier dans le petit village de Los Gira­soles, chez sa mère. Il y fait connaissance du nouvel amant de celle-ci, un universitaire espagnol échoué là alors qu’il enquê­tait sur la mystérieuse disparition d’un poète dont il écrit la biographie. Lequel apparaît comme le double fictionnel d’Arthur Cravan, le sulfureux poète britannique d’expression française, précurseur du mouvement dada, mort de façon un peu mystérieuse, probablement au large de la côte pacifique du Mexique en 1918.

Pendant plusieurs années, ­Daniel Saldaña París a fait des recherches sur Cravan, explique-t-il au quotidien mexicain El Economista. « Mais, à un moment, j’ai ressenti le ­besoin de le faire basculer dans la fiction afin de m’approprier le personnage avec plus de liberté. » Et des liber­tés, le jeune romancier mexicain n’hésite pas à en prendre, enchaînant les péripéties cocasses et cruelles, ponctuées d’observations corrosives sur ses contemporains. La presse mexicaine le compare à Houellebecq, à Bolaño et même à Kafka. « La prose de Saldaña est bâtie sur l’ironie, estime le romancier Antonio Ortuño dans le mensuel Letras libres. Il écrit avec une grandiloquence burlesque qui ne transige pas avec la rigolade, il met un langage baroque et constellé de réfé­rences au service d’un discours qui en devient très spirituel ».

Ville tortueuse contre cité radieuse

Vivre ensemble ? Menacé par la montée simultanée du populisme et des inégalités, ce bel idéal politique peut être abordé de façon plus concrète sous l’angle de l’urbanisme. C’est ce que fait Richard Sennett dans Bâtir et habiter, troisième volet d’une série inaugurée avec Ce que sait la main et Ensemble (parus chez Albin ­Michel en 2010 et 2014).

L’hostilité croissante à l’égard des migrants de part et d’autre de l’Atlantique et la montée des tensions communautaires « de Jérusalem à Bombay » se traduisent ainsi, note le sociologue américain, par « la multiplication des quartiers résidentiels fermés (gated communities), l’une des formes d’urbanisme les plus en vogue ». L’urbaniste doit « s’oppo­ser » à cet isolationnisme social, estime-t-il, et « refuser de construire des ensembles fermés ». Le bâti (la « ville ») exerce une influence sur les usages des habitants, sur les liens qu’ils tissent ou non entre eux (la « cité »). Cet ouvrage érudit et flâneur, et toujours « stimulant », d’après le quotidien britannique The Guardian, donne aux urbanistes et (plus largement) aux citoyens les moyens de penser une cité « ouverte » à la mixité sociale. Une cité à la fois « modeste » et « tortueuse ».

Comme il le faisait déjà il y a un demi-siècle dans « Les usages du désordre » 1, Sennett défend « la complexité propre aux villes » contre la planification à grande échelle. Admirateur de la philosophe et militante Jane Jacobs, auteure en 1961 de Déclin et survie des grandes villes américaines 2, « Sennett montre que l’homogénéité physique engendre et renforce l’homogénéité ethnique » relève Josh Stephens dans The Los Angeles Review of Books. « L’exclusion, écrit l’auteur, passe aussi par la simplification de l’espace, qui, du coup, convient à une catégorie de personnes, mais pas aux autres. » D’où la règle suivante : univoque, une forme architecturale et urbanistique devient, de fait, discriminante. La ségrégation spatiale – entre quartiers d’affaires, quartiers rési­dentiels, immeubles de standing, zones commerçantes – empêche les citadins de s’ap­proprier pleinement les lieux et produit immanquablement de la ségrégation sociale.

En somme, résume le chroniqueur, Sennett mène une attaque en règle contre la « planification prescriptive » défendue par Le Corbusier. « Les villes que nous habitons aujourd’hui sont […] fermées », écrit Sennett, à l’instar du nouveau siège new-yorkais de Google, qui coupe les salariés de leur environnement urbain immédiat. Tout l’inverse des grands boulevards haussmanniens, note ce parfait francophone : initialement conçus pour améliorer l’hygiène et faciliter la répression des insurrections urbaines, ces « artères » ont su accueillir des terrasses de cafés, lieux sociaux par excellence.

Pour inventer l’urbanité du XXIe siècle, pas question de ­miser aveuglément sur les nouvelles technologies. Sennett met en garde contre les effets pervers – « abrutissants » – des « villes intelligentes » gérées par des algo­rithmes et régulées de façon centralisée à partir des flux de données collectées en permanence. Le sociologue a raison de s’inquiéter, souligne Edwin Heathcote dans le Financial Times. Comme à Songdo, en Corée du Sud, l’intelligence artificielle risque de couper le citadin d’une « myriade de déci­sions fondamentales qui l’engagent dans la vie urbaine » et d’appauvrir son « expérience du lieu » au nom de la fluidité.

Bâtir et habiter plaide pour une cité en partie informelle, ­dotée d’un budget participatif et d’habitants investis, pour une ville dense, sinueuse, propice à la marche, ouverte aux usages imprévus et aux populations nouvelles…

Reste un paradoxe, souligne Jona­than Meades dans The Guardian : du fait de l’envolée des prix de l’immobilier, cette urbanité-là, caractéristique des centres-villes à l’européenne, tend à devenir le privilège exclu­sif d’une néobourgeoisie diplômée et connectée. L’exclusion passe (aussi) par la gentrification.

De l’esprit critique en sciences sociales

En 2004, une étude provoque un vif émoi aux États-Unis. Des chercheurs exploitant les résultats de l’Enquête sociale générale menée par le très sérieux Natio­nal Opinion Research Center de l’université de Chicago, concluent à une hausse fulgurante de la solitude depuis la précédente enquête, réalisée en 1985. Le nombre d’individus affirmant n’avoir personne avec qui s’entretenir de sujets importants a quasiment triplé.

Les choses auraient pu en rester là si deux autres chercheurs, ­Anthony Paik et Kenneth Sanchagrin, n’avaient pas pris la peine de s’intéresser au profil des enquêteurs ayant réalisé le sondage. Ils prouvent que certains d’entre eux n’avaient aucun intérêt personnel à ce que les résul­tats soient exacts, coupaient court aux entretiens programmés avec les personnes interrogées afin de gagner du temps, et que cela avait suffi à biaiser les ­résultats de l’étude.

Cette histoire est l’un des nombreux exemples présentés par le sociologue Howard Becker pour illustrer les biais méthodologiques qui faussent trop souvent les résultats publiés dans sa discipline. L’esprit de l’ouvrage n’en est pas moins positif : si Becker entend faire valoir les bonnes raisons de se méfier des études ­publiées en sociologie, c’est surtout dans l’idée d’inviter les étudiants qui s’engagent dans cette discipline à identifier les biais auxquels ils risquent d’être exposés.

En voici quelques-uns. Une enquête implique souvent un grand nombre de personnes, des « petites mains » rémunérées à la tâche. Or les chercheurs qui ont conçu l’étude n’ont souvent ­aucun moyen de s’assurer que les questions du formulaire auront le même sens pour eux que pour les enquêteurs chargés de les poser. Comme on l’a vu dans l’exemple de l’enquête sur la solitude, ils ne sont pas non plus en mesure d’évaluer le degré de motivation et le sérieux des enquêteurs.

Les chercheurs eux-mêmes ne sont pas à l’abri de biais méthodologiques. Ainsi de l’effet d’ordre, bien connu : les personnes interrogées sont influencées par l’ordre dans lequel les questions sont posées ou les propositions, présentées. Pour y remédier, il faudrait en principe pouvoir mener au moins deux enquêtes séparées, en ­posant les questions dans un ordre différent, mais le coût en serait multiplié par deux. Cela limite la fiabilité des sondages. Comme on le voit dans les référendums, la façon dont les questions sont formulées influe aussi sur les ­réponses.

Imaginons que des chercheurs courageux et disposant de moyens conséquents réalisent leurs questionnaires en plusieurs exemplaires, faisant varier l’agencement des questions et la formulation. De plus, pour parer au risque évoqué dans le premier exemple, ils vont eux-mêmes inte­rroger les enquêtés après avoir défini un échantillon représentatif de la population concernée. Hélas, ils vont se heurter à de nouvelles difficultés, car les mots et les concepts utilisés n’ont pas forcément la même signification pour tout le monde. Leur sens change aussi d’une époque à une autre, ce qui complique l’interprétation des études longitudinales.

Comme l’explique Bruno ­Latour, que Becker cite à plusieurs reprises, le sociologue plus encore que le biologiste ne peut se retrouver dans la position de l’expérimentateur en physique. Le face-à-face direct entre un esprit et l’objet étudié est impossible. Le chercheur ne peut faire entièrement abstraction de sa subjectivité et de la culture à laquelle il appartient.

Ce ne sont bien sûr pas des raisons pour baisser les bras, et Becker s’emploie patiemment à montrer comment contourner tant bien que mal les obstacles. Il donne de nombreux exemples de bonnes pratiques. Dans un ouvrage collectif publié en 1966 sous la direction d’Eugene Webb, les auteurs se penchent sur une question simple : comment évaluer la cote de popu­larité réelle des livres d’une bibliothèque ? On ne saurait se contenter de recen­ser les livres les plus empruntés, observent-ils. Pour voir quels livres sont vraiment lus, il faut regarder leur état de dégradation, les pages cornées, etc. L’un des auteurs, Lee Sechrest, avait enquêté sur les différences de comportement entre femmes et hommes face au risque de vol de leur voiture. Il alla jusqu’à essayer d’ouvrir chaque voiture garée sur les parkings attribués aux dortoirs féminin et masculin de l’université Northwestern de Chicago et constata que les femmes sont plus enclines que les hommes à verrouiller leur voiture la nuit. L’exemple de la bibliothèque et celui des voitures montrent qu’il est parfois possible de se fonder sur des observations matérielles pour en déduire des informations sur une population, sans avoir besoin de l’interroger. Le résultat est alors préservé de nombreux biais.

Becker consacre une bonne partie de son livre à l’exploitation des statistiques publiques. Il s’appuie sur les travaux du Français Alain Desrosières pour montrer comment, à partir du XVIIIe siècle, certains États européens se sont emparés de l’outil statistique pour se décrire eux-mêmes et décrire la société qu’ils administraient. Disposer d’informations sur l’effectif et les caractéristiques de la population permet de mettre en place des politiques ciblées sur certaines fractions de la population ou zones du territoire. Entre autres fonctions, le recensement est une clé pour la répartition de la représentation politique. Aux États-Unis par exemple, le nombre d’élus que chaque État envoie à la Chambre des représentants est fonction du poids démographique de cet État, donc de la qualité des ­enquêtes sur la population.

La statistique permet de mesurer l’importance de problèmes ­sociaux tels que le chômage ou la criminalité. Becker montre comment les premiers sociologues, à partir de la fin du XIXe siècle, se sont emparés des données recueil­lies par l’État pour étudier des phénomènes aussi ­divers que le suicide (Durkheim) ou les caractéristiques ethniques. Aux États-Unis, le travail des sociologues s’est très tôt atta­ché à fournir des données permettant d’éclairer les politiques ­publiques, notam­ment en ­matière de criminalité. Les biais méthodologiques ou psychologiques qui affectent couramment les études des sociologues ont alors un impact politique.

Pour étayer son propos, Becker aborde à plusieurs reprises les ambiguïtés nées de la notion de race. Il cite à cet égard les travaux de C. Matthew Snipp, qui a montré par exemple que, lors du recensement américain de 1980, le pourcentage de personnes se disant d’ascendance amérindienne avait grimpé de façon inattendue à 82 % alors que seulement 18 % cochaient « amérindien ou autre » quand ils avaient à répondre sur la question de leur race. Snipp écrit : « Les données démographiques ne sont pas toujours ce qu’elles sont supposées être. Les utilisateurs des données sur des sujets éminemment sensibles comme la race et l’appartenance ethnique devraient être doublement prudents. La race et l’appartenance ethnique ne sont pas des notions immuables ayant une signification bien précise et communément admise. Voilà moins de cent ans, les Britanniques considéraient les Celtes et les Anglo-Saxons comme deux races distinctes. De nos jours, les sondages montrent que les attitudes à l’égard de la race sont mouvantes […]. Comme les idées que l’on se fait de la race et de l’ethnicité changent et évoluent, les démographes ne devraient pas être surpris que la signification de leurs données change aussi. »

Becker regrette que les administrations, et le Bureau américain du recensement en particulier, n’accordent pas plus de crédit à l’analyse des biais qui faussent trop souvent l’interprétation des statistiques publiques. « Certains des problèmes courants du recen­sement ne sont pas résolus, non parce qu’ils sont insolubles, mais parce que leur résolution “coûterait trop cher” ou nécessiterait “une organisation impossible à mettre en place” ». Or « ce qui est impossible ou coûte trop cher est toujours socialement défini et pourrait être évalué différemment. »

Tout au long de son ouvrage, le sociologue souligne les vertus de l’erreur. C’est en détectant les erreurs commises par nos prédécesseurs qu’on peut faire progresser la discipline. C’est vrai en sciences naturelles, cela devrait être encore davantage pris en compte en sciences ­sociales. Becker est très critique à l’égard de ceux de ses collègues qui prétendent vouloir copier le modèle des sciences dures. Il récuse le culte du nombre et l’idée qui la sociologie quantitative serait plus proche des sciences naturelles et donc plus précise que la sociologie qualitative. On n’en attendait pas moins de cet expert de l’enquête de terrain ! Bien souvent, souligne-t-il, ces deux méthodes sont simplement complémentaires, elles se divisent le travail. Becker va jusqu’à affirmer que la différence entre ces deux démarches peut disparaître dans la pratique, socio­logies quantitative et qualitative finissant par se confondre. Evidence est bien un ouvrage sur la méthode mais constitue avant tout une ode à l’esprit critique et à l’inventivité.

 

Cet article lui a valu de recevoir le prix Books/Sciences Po de l’essai critique 2019 dans la catégorie « texte en français ».