Théâtre de la mémoire

« L’histoire d’une famille ressemble davantage à une carte topographique qu’à un roman, et une biographie est la somme de toutes les ères géologiques que l’on a traversées », explique Claudia Durastanti au sujet de son quatrième roman, qui lui a valu de figurer cette année dans la liste des finalistes du prestigieux prix Strega. L’Italo-­Américaine de 35 ans vit aujourd’hui à Londres.

Après avoir consacré ses livres précédents à la douleur et à la manière de s’en affranchir grâce au langage ou à l’art, elle arpente ici les territoires de son identité familiale et explore les lieux symboliques et géographiques d’une enfance et d’une jeunesse passées dans un va-et-vient permanent entre les États-Unis et l’Europe.

« L’étrangère qui donne son titre à ce roman intime, écrit Annalena ­Benini dans le quotidien Il Foglio, c’est la petite fille née à ­Brooklyn de parents italiens et sourds qui se retrouve transplantée très tôt dans un village du sud profond de l’Italie et fait des allers-retours entre deux continents. Mais c’est aussi sa mère, enfant des années 1970, qui dort dans la rue pour se sentir libre. À son arrivée aux États-Unis, elle n’est pas immé­diatement identifiée comme malentendante et on attribue son drôle d’accent au fait qu’elle est étrangère ».

Construit à la manière d’un puzzle dont chaque pièce mettrait en lumière la vie des multiples personnages (les oncles, les grands-parents, la mère), La Straniera raconte une famille issue de l’émigration, dans la tradition maintenant établie des migrant novels américains. C’est en même temps une éducation sentimentale et un roman de formation.

Dénué de toute mélancolie, de tout pathos, le roman explore avec humour les tribulations pittoresques d’une gamine qui, à 5 ans, faisait du trafic de mozzarella à Brooklyn et, à 6, séchait l’école en Italie, où elle se réfugiait sur les toits pour lire les contes de Grimm, les albums de Mickey et d’autres livres chipés à sa mère.

« Claudia Durastanti semble mettre en scène son histoire comme un théâtre de la mémoire », analyse dans le quotidien Il Manifesto Giacomo Giossi, qui voit là une « distance à soi-même » éventuellement dérangeante mais salue la « qualité rare et scintillante d’une écriture [capable d’]unir la ­mémoire et l’espace ».

Parfois déroutés par cette œuvre au carrefour de l’autofiction, de l’essai et du roman, les critiques s’accordent sur la grande maîtrise de la langue dont fait preuve Claudia Durastanti. Francesco Chianese, dans le magazine culturel en ligne L’Indiependente, n’hésite pas à situer l’écrivaine à mi-chemin entre l’Italienne Natalia Ginzburg et l’Américaine Joan Didion.

Aux confins de la Russie

Après Sovietistan, où elle explo­rait les ex-républiques soviétiques d’Asie centrale, Erika Fatland, anthropologue de formation, a sillonné les 14 pays limitrophes de la Russie, de la Corée du Nord à sa Norvège natale. Elle y a consacré près de neuf mois, évitant autant que possible l’avion. Le récit qu’elle en a rapporté a conquis les ­médias de son pays et s’est ­hissé parmi les meilleures ventes. Vu la diversité des contrées traversées et la masse d’informations collectées, l’entreprise était pourtant « risquée », note le ­tabloïd Verdens Gang, mais Erika Fatland, « l’une de nos meilleurs écrivains de non-­fiction », a su « retomber sur ses pieds ». Tout en évoquant le contexte historique, la trentenaire « entre­mêle avec soin les dialogues et les réflexions sur les lieux visités » , remarque le quotidien Aftenposten, qui apprécie la technique narrative mise en œuvre et la langue « tour à tour contemplative, orale et ironique ». Un talent d’écriture fondé sur une observation atten­tive : des steppes mongoles aux pays Baltes, du Caucase à l’Arctique, Fatland témoigne aussi d’une « grande curiosité à l’égard des personnes qu’elle rencontre en route », souligne le quotidien économique Dagens Naeringsliv.

Il est né le Divin enfant

La crèche m’a toujours intrigué comme objet culturel, car je me doutais qu’on ne pouvait la réduire à une simple tradition de Noël. Je me suis passionné pour cet univers de figurines porteuses de sens même pour les non-croyants », relate l’anthropologue italien Maurizio Bettini, auteur de Contre les racines (­Flammarion, 2017). Ce professeur de philologie classique à l’université de Sienne publie une étude historique originale sur cet objet à la fois enchanté et familier, sur ce symbole chrétien adopté par des familles de toutes obédiences.

D’où vient, au fond, la représentation traditionnelle de la Nativité ? Comment ses éléments se sont-ils sédimentés au point de paraître immémoriaux ? « Tel un insolite agent 007, et fort d’une approche laïque, Bettini analyse à fond le moindre élément offert par les sources disponibles, les croise, parcourt les sentiers sémantiques et assemble les tesselles d’une mosaïque complexe », résume la vaticaniste Franca Giansoldati dans le quotidien Il Messaggero.

De fait, l’imaginaire de la Nativité est le fruit d’une « stratification multimillénaire de réécritures, de récits », note L’Osservatore romano, le quotidien du Vatican, qui salue la « chasse au trésor » de Bettini. Dans l’évangile selon Matthieu, le premier à relater la naissance du Christ, la crèche ne possède pas les éléments qui peuplent aujourd’hui notre imaginaire : ni cabane ni grotte, ni même de mangeoire ou d’animaux pour réchauffer le corps du divin enfant. Quant à l’étoile qui guide les rois mages et les bergers, signale L’Osservatore romano, c’est une trouvaille de l’évangile de Marc.

Pour Bettini, cet assemblage pittoresque est le fruit d’une « longue histoire complexe, où ont conflué mythes et récits antérieurs au christianisme, évangiles, légendes et croyances locales, créations des poètes, spéculations des théologiens, etc. ». Dans la Rome antique, lors des sigillaria, une partie de la fête des Saturnales qui se déroulait fin ­décembre, on célébrait le dieu ­Saturne en lui offrant des statuettes en terre cuite qui étaient vendues sur un marché ressemblant fort à nos actuels marchés de Noël.

La première crèche de la tradition chrétienne fut créée en 1233 par saint François d’Assise dans une grotte de Greccio, en Ombrie. Ce sont les habitants, accourus pour participer au rite, qui préfigurent les personnages devenus depuis des « présences incontournables de nos crèches » parce qu’ils « affirment la nature divine du nouveau-né », précise L’Osservatore romano. En somme, la crèche fonctionne comme un spectacle participatif.

La nature, cette hallucination collective

Ramón del Castillo sait qu’en publiant El jardín de los delirios, il ne va pas se faire que des amis. Ce professeur espagnol de philosophie entreprend avec un certain cynisme de réévaluer notre mode de relation à la nature. « L’auteur critique le mouvement écologiste teinté de morale qui sacralise la nature » commente Paula Corroto dans le quotidien en ligne El Confidencial. Et pour ce faire, il s’appuie sur « différents penseurs de l’écologie qui ont critiqué ce mouvement depuis les années 1970 jusqu’à nos jours, où le néoruralisme est devenu une mode ».

La nature n’existe pas

Pour del Castillo, c’est bien simple, la nature n’existe pas. L’idée que nous en avons relève du fantasme. Nous la rêvons harmonieuse et intacte, mais les parcs que nous fréquentons et les forêts dans lesquelles nous allons nous promener pour nous « ressourcer » sont des produits de nos sociétés industrielles comme les autres. En fait, avec l’avènement du capitalisme vert, il ne s’agit plus tant de dominer la nature que de la produire, soutient del Castillo.

Pour lui, le grand problème de l’écologie, c’est qu’elle entretient notre conception idéalisée de la nature comme entité pure et radicalement autre, à laquelle nous devons nous unir de nouveau. « Les discours que nous tiennent la plupart des écologistes ont une dimension quasi éthique et religieuse, avec examen de conscience d’un péché vert, confession et intention de s’amender. L’écologie se pratique comme un culte. Et le culte de la Nature s’accroît à mesure que décroît le culte de l’humanité », explique del Castillo dans le quotidien El Mundo.

Le problème de l’écologie

Sa thèse provoque bien des grincements de dents, aussi l’auteur s’empresse-t-il de préciser à El Confidencial : « Je suis contre certaines formes d’écologie, mais je ne considère pas que l’ensemble du mouvement écologiste est une idiotie ». C’est avec un peu moins de nuance, toutefois, qu’il blâme les néoruraux, ces individus qui aspirent à quitter les villes pour « aller lire Thoreau en chemise de bûcheron dans une cabane ».

Vieillir : à partir de quand la vie ne vaut plus la peine d’être vécue ?

Soixante-quinze. Je ne souhaite pas vivre au-delà de 75 ans. Ce souhait rend mes filles dingues. Il rend mes frères dingues. Mes amis me prennent pour un dingue. Ils croient que je ne pense pas vraiment ce que je dis, que je n’ai pas bien réfléchi à la question, parce qu’il y a tant à voir ou à faire dans le monde. Pour m’en convaincre, ils m’énumèrent tous les gens que je connais qui ont plus de 75 ans et se portent bien. Ils sont convaincus que, quand j’approcherai des 75 ans, je repous­serai cette limite d’âge à 80, puis à 85, peut-être même à 90.

Je maintiens ma position. La mort est une perte, c’est sûr. Elle nous prive d’expériences et de grands moments, de temps passé avec notre conjoint et nos enfants. Elle nous prive de tout ce à quoi nous attachons de la valeur 1.

Mais voici une vérité simple que beaucoup d’entre nous ne veulent visiblement pas admettre : vivre trop longtemps est aussi une perte. Nous sommes nombreux à nous retrouver sinon infirmes du moins diminués, sur le déclin – dans un état qui n’est peut-être pas pire que la mort mais qui n’est pas enviable.

Nous sommes dépouillés de notre créativité et de notre capacité à apporter quelque chose à un métier, à la société, au monde. La façon dont les gens nous perçoivent, nous traitent et surtout se souviennent de nous en est transformée. Ce n’est plus le souvenir de quelqu’un de dynamique et d’actif qui prévaut, mais celui d’une personne diminuée, inopérante, pathétique même.

Quand j’arriverai à 75 ans, j’aurai vécu une belle vie bien remplie. J’aurai aimé et été aimé. Mes enfants seront adultes et jouiront pleinement de leur existence. J’aurai vu mes petits-enfants naître et démarrer dans la vie. J’aurai mené mes projets à bien et apporté les contributions, significatives ou non, dont j’aurai été capable. Et, avec un peu de chance, je ne serai pas encore trop diminué mentalement ou physiquement. Mourir à 75 ans ne sera pas une tragédie. J’ai même l’intention d’organiser une cérémonie commémorative avant ma mort. Et je ne veux ni pleurs ni gémissements, mais une réunion chaleureuse où l’on évoquera d’amusants souvenirs, des anecdotes sur ma maladresse, et l’on célébrera la belle vie que j’ai menée. Après ma mort, ceux qui me survivront pourront organiser des obsèques s’ils le souhaitent – ce ne sera plus mon affaire.

Je vais être plus clair. Je ne demande ni à prolonger ma vie ni à l’abréger. Aujour­d’hui, pour autant que mon médecin et moi le sachions, je suis en parfaite santé et n’ai pas d’affection chronique. Je viens de faire l’ascension du Kilimandjaro avec deux de mes neveux. Il ne s’agit donc pas de négocier avec Dieu pour qu’il me laisse aller jusqu’à 75 ans parce que j’aurais une maladie incurable. Il ne s’agit pas non plus de me réveiller un beau ­matin dans dix-huit ans et de mettre fin à mes jours par euthanasie ou suicide. ­Depuis les ­années 1990, je milite contre la léga­lisation de l’euthanasie et du suicide médicalement assisté. Les personnes qui souhaitent en finir de l’une ou l’autre de ces façons souffrent en général non pas de douleurs atroces mais de dépression, de désespoir ou de la crainte de perdre leur dignité et le contrôle d’eux-mêmes. Leurs survivants éprouvent inévitablement le sentiment d’avoir échoué d’une manière ou d’une autre. Quand on a ces symptômes, le mieux n’est pas de mettre fin à ses jours mais de se faire aider. Je fais valoir depuis longtemps qu’il faut accorder une mort douce et ­humaine à toutes les personnes atteintes d’une maladie incurable – et non administrer l’euthanasie ou le suicide assisté à une toute petite minorité.

Je parle ici du temps que je souhaite vivre et des soins de santé auxquels je consentirai après 75 ans. Les Américains semblent vouloir à tout prix faire de la gymnastique physique et cérébrale, consommer des jus de fruits et des boissons protéinées, suivre un régime alimentaire strict, ingurgiter des vitamines et des compléments alimentaires, tout cela dans un bel effort pour déjouer la mort et prolonger la vie aussi longtemps que possible. Le phénomène est si général qu’il existe désormais un nouveau type d’individu que j’appellerai « l’Américain immortel ». Très peu pour moi. Je trouve cette tentative désespérée de prolonger indéfiniment sa vie peu judicieuse et dangereuse. Pour de multiples raisons, 75 ans est un âge tout à fait raisonnable pour s’arrêter.

Quelles sont ces raisons ? Commençons par la démographie. Nous vivons vieux, mais nos années de vieillesse ne sont pas de très bonne qualité. Depuis le milieu du XIXe siècle, nous vivons de plus en plus vieux. En 1900, l’espérance de vie à la naissance de l’Américain moyen était d’environ 47 ans. Elle est passée à 59,7 ans en 1930, à 69,7 ans en 1960, puis à 75,4 ans en 1990. Aujourd’hui, un nouveau-né peut s’attendre à vivre jusqu’à 79 ans envi­ron. (En moyenne, les femmes vivent plus longtemps que les hommes. Aux États-Unis, l’écart est d’à peu près cinq ans. D’après l’annuaire statistique démographique des États-Unis, l’espérance de vie des personnes nées en 2011 est de 76,3 ans pour les hommes et de 81,1 ans pour les femmes).

 

Dans la première moitié du XXe siècle, l’espérance de vie a augmenté parce que les vaccins, les antibiotiques et ­l’amélioration des soins médicaux ont fait reculer le nombre de décès prématurés et permis de juguler les maladies infectieuses. Une fois guéris, la plupart des gens reprenaient le cours d’une vie en bonne santé sans invalidité résiduelle. Mais, depuis 1960, l’augmentation de la longévité résulte principalement de l’extension de la vie des plus de 60 ans. On ne sauve pas davantage d’enfants, on prolonge la vieillesse.

L’Américain immortel veut absolument croire à la « compression de la morbidité ». Cette théorie, proposée en 1980 par le médecin James F. Fries, veut que l’espérance de vie en bonne santé augmente avec l’espérance de vie. Le postulat est que plus on vit vieux, moins on vit longtemps en mauvaise santé. La compression de la morbidité est une idée typiquement américaine. Elle nous dit exactement ce que nous voulons entendre : nous allons vivre plus longtemps puis mourir brusquement sans avoir connu de détérioration de notre état physique – autrement dit, sans la morbidité associée à la vieillesse. Elle nous promet une sorte de fontaine de jouvence jusqu’au moment sans cesse repoussé de la mort. C’est ce rêve, ou ce fantasme, qui anime l’Américain immortel et explique l’intérêt pour la médecine régénérative et les organes de remplacement.

Nous vivons plus longtemps, mais vivons-­nous en meilleure santé ? Aujour­d’hui, 70 ans est-il ce qu’était 50 ans autre­fois ? Pas vraiment. Il est vrai que, par rapport à leurs homologues d’il y a cinquante ans, les seniors d’aujourd’hui sont moins handicapés et plus mobiles. Mais, au cours des dernières décennies, la hausse de la longévité semble s’être en réalité accompagnée non pas d’une réduction mais d’une augmentation des infirmités. En se fondant sur les données de l’Enquête santé américaine, Eileen Crimmins, professeure de gérontologie à l’université de Californie du Sud, a évalué l’état physique des adultes à l’aune de plusieurs critères : marcher 400 mètres, monter dix marches, rester assis ou ­debout deux heures d’affilée ; se lever, se pencher, s’agenouiller sans assis­tance. Les résultats montrent qu’avec l’âge la condition physique se dégrade. Plus important encore, Crimmins a constaté que la perte de mobilité fonctionnelle des seniors avait augmenté entre 1998 et 2006. En 1998, environ 28 % des hommes de 80 ans ou plus avaient une mobilité limitée ; en 2006, ils étaient près de 42 %. Et, chez les femmes, c’est encore pire : plus de la moitié des femmes de 80 ans ou plus avaient une mobi­lité ­réduite. Conclusion de Crimmins : « L’espérance de vie en mauvaise santé a progressé, et le nombre d’années vécues sans maladie a reculé. Idem pour la perte de mobi­lité : on observe une hausse du nombre d’années vécues en ­incapacité ».

Une récente étude sur l’espérance de vie en bonne santé dans le monde menée par l’École de santé publique de l’université Harvard et l’Institut de statistique sur la santé de l’université de Washington vient confirmer ce constat. Les chercheurs ont cette fois pris en compte des incapacités non seulement physiques mais aussi mentales telles que la dépression ou la démence. Et ce qu’ils ont observé, ce n’est pas une compression mais une extension de la morbidité – une « augmentation du nombre absolu d’années vécues en incapacité, allant de pair avec l’augmentation de l’espérance de vie ».

Comment est-ce possible ? Mon père en est un bon exemple. Il y a une dizaine d’années, à l’orée de ses 77 ans, il a commencé à avoir des douleurs abdominales. En bon médecin qu’il est, il a d’abord pris la chose à la légère. Mais, au bout de trois semaines sans amélioration, on a pu le convaincre de consulter son médecin. En fait, il avait eu une crise cardiaque, ce qui lui a valu un cathétérisme cardiaque puis un pontage. Depuis, il n’a plus été le même. Lui qui était un hyperactif a vu sa démarche, son élocution, son humour ralentir. Aujourd’hui, il fait de la natation, lit le journal, asticote ses enfants au téléphone et vit encore avec ma mère à leur domicile. Mais tout s’est engourdi. Il n’est certes pas mort de sa crise cardiaque, mais on ne peut pas dire qu’il mène une vie trépidante. Quand nous en avons parlé ensemble, il m’a confié : « J’ai terriblement ralenti, c’est un fait. Je ne fais plus de visites de patients à l’hôpital, je ne donne plus de cours. » Il m’a dit qu’il était heureux malgré tout.

Ces cinquante dernières années, la médecine n’a pas tant freiné le vieillissement que retardé la fin de vie, pour reprendre la formule de Crimmins. De fait, comme l’exemple de mon père en témoigne, la fin de vie a bel et bien été allongée. On meurt à présent le plus souvent des complications d’une maladie chronique – cardiopathie, cancer, ­emphysème, accident vasculaire cérébral (AVC), maladie d’Alzheimer, diabète.

Prenons l’AVC. La bonne nouvelle, c’est qu’on a fait d’énormes progrès dans la réduction de la mortalité par AVC. Entre 2000 et 2010, le nombre de décès causés par un AVC a reculé de plus de 20 %. La mauvaise nouvelle, c’est que beaucoup des quelque 6,8 millions d’Américains qui ont survécu à un AVC souffrent de paralysie ou d’aphasie. Et bon nombre des quelque 13 millions supplémentaires d’Américains qui ont survécu à un AVC « silencieux » souffrent de défaillances cérébrales plus difficiles à détecter telles que des aberrations mentales, des troubles de l’humeur et du fonctionnement cognitif. Pire encore, on calcule que, d’ici à 2030, le nombre d’Américains touchés par des handicaps post-AVC augmentera de 50 %. Et il en va malheureusement de même pour bien d’autres maladies.

Donc, les Américains immortels vivront sans doute plus vieux que leurs parents – mais ils seront probablement plus handicapés. Est-ce vraiment souhaitable ? Pas pour moi, en tout cas.

 

Il y a de quoi être encore plus inquiet quand on envisage la plus affreuse de toutes les éventualités : être atteint de ­démence ou d’une autre pathologie neurodégénérative. Aujourd’hui, environ 5 millions d’Américains de plus de 65 ans ont la maladie d’Alzheimer ; la proportion est de un sur trois chez les plus de 85 ans. Il y a peu de chances que cela change dans les prochaines décennies. Beaucoup des récents essais cliniques de médicaments censés ralentir la progression de la maladie – pas la stopper ni la prévenir – ont été de tels fiascos que les chercheurs en sont à remettre en question les hypothèses sur lesquelles s’était fondé l’essentiel de la recherche au cours des dernières décennies. Loin de prédire la mise au point d’un traitement dans un avenir proche, beaucoup anticipent plutôt un accroissement de près de 300 % du nombre de seniors atteints de démence d’ici à 2050.

La moitié des plus de 80 ans ont des limitations fonctionnelles. Le tiers des plus de 85 ans ont la maladie d’Alzheimer. Cela veut dire qu’un très grand nombre de personnes âgées n’ont pas d’incapacité physique ou mentale. Si on fait partie de ces chanceux, pourquoi s’arrêter à 75 ans ? Pourquoi ne pas vivre aussi longtemps que possible ?

Même si l’on n’est pas atteint de démence, nos capacités cognitives se détériorent avec les années. C’est un fait bien établi que la vitesse de traitement de l’information, la mémoire de travail et la mémoire à long terme ainsi que l’aptitude à résoudre des problèmes se dégradent avec l’âge. La capacité de concentration diminue elle aussi. En vieillissant, on se déplace plus lentement mais on réfléchit aussi plus lentement. Et ce n’est pas juste un ralentissement cognitif : on perd également sa créativité. Il y a une dizaine d’années, j’ai commencé à travailler avec un éminent économiste de la santé qui allait sur ses 80 ans. Notre collaboration s’est avérée extrêmement fructueuse. Nous avons publié quantité ­d’articles qui ont influé sur le débat en cours sur la réforme du système de santé. Mon collègue est un génie, il continue à produire énormément et il vient de fêter son 90e anniversaire. Mais c’est une exception, un cas atypique.

Les Américains immortels partent tous du principe qu’ils seront eux aussi des exceptions. Mais la réalité, c’est que chez la très grande majorité d’entre nous la créativité, l’originalité et la productivité disparaissent après 75 ans. On connaît le mot d’Einstein : « Quelqu’un qui n’a pas apporté de contribution majeure à la science avant l’âge de 30 ans ne le fera sans doute jamais. » Il y allait un peu fort. Et il avait tort. Dean Keith Simonton, professeur de psychologie à l’université de Californie à Davis, est l’un des pontes de la recherche sur l’âge et la créativité. À partir de l’analyse de nombreuses études, il a mis au point une courbe âge-créativité qui montre que la créativité augmente rapidement en début de carrière, atteint son sommet après vingt ans de vie professionnelle (soit vers l’âge de 40-45 ans), puis entame un lent déclin au fur et à mesure que l’individu vieillit. On constate des différences d’une discipline à l’autre, mais pas énormes. L’âge moyen auquel les physiciens font actuellement la découverte qui leur vaut le prix Nobel (pas l’âge auquel ils reçoivent le prix) est de 48 ans. Les chimistes ou physiciens théoriciens font leur apport majeur un peu plus tôt que ceux qui font de la recherche empirique ; les poètes atteignent leur sommet plus tôt que les romanciers. Dans une étude qu’il a consacrée aux compositeurs de musique classique, Simonton montre que le compositeur type produit sa première œuvre majeure à l’âge de 26 ans, atteint son sommet – en qualité et en quantité – vers l’âge de 40 ans et se met ensuite à décliner, avec une dernière grande composition à l’âge de 52 ans (tous les compositeurs étudiés étaient des hommes).

Ce rapport âge-créativité est une relation statistique, fondée sur des moyennes. Individuellement, on peut dévier de cette trajectoire. Et tous ceux qui exercent une profession créative pensent en effet qu’ils figureront –comme mon coauteur – dans la longue traîne de la courbe. Les talents qui se manifestent sur le tard, cela existe. Et on se raccroche désespérément à eux, comme le font mes amis quand ils me les énumèrent. C’est vrai, on peut continuer à être intellectuellement productif après 75 ans – écrire et publier, dessiner, graver, sculpter, composer… Mais les statistiques sont là. Par définition, les exceptions sont rares. Et il faut se demander si ce que produisent les « intellectuels âgés », pour reprendre l’expression du psychologue Harvey C. Lehman dans son livre de 1953 « Âge et production intellectuelle », est vraiment novateur et pas seulement la réitération d’idées anciennes. La courbe âge-créativité – et surtout le déclin – se vérifie dans toutes les cultures et à toutes les époques, ce qui suggère l’existence d’un déterminisme biologique sous-jacent, probablement lié à la plasticité du cerveau.

 

Quant à ce qui se passe sur le plan biologique, on ne peut qu’émettre des hypothèses. Les connexions entre neurones sont soumises à un intense processus de sélection naturelle. Celles qui sont utilisées le plus fréquemment sont renforcées et conservées ; celles qui le sont rarement, voire jamais, s’atrophient et disparaissent à la longue. Bien que la plasticité cérébrale persiste tout au long de la vie, notre cerveau n’est jamais entièrement reconfiguré. En vieillissant, on se constitue un réseau extrêmement étendu de connexions forgées par toute une vie d’expériences, de pensées, d’émotions, d’actions, de souvenirs. Nous sommes le produit de ce que nous avons été. Il est donc très difficile sinon impossible de produire des idées nouvelles, parce qu’on ne fabrique pas un nouveau réseau de connexions neuronales qui se substituerait à l’existant. À partir d’un certain âge, il devient beaucoup plus difficile d’apprendre une langue. Les exercices mentaux qu’on nous prescrit visent à ralentir l’érosion des connexions neuronales dont nous disposons. Une fois que l’on a extirpé toute la créativité des réseaux neuronaux établis pendant nos années de début de carrière, il est peu probable qu’ils puissent développer de nouvelles connexions cérébrales susceptibles de produire des idées novatrices – sauf peut-être chez les « intellectuels âgés » tels que mon collègue atypique, qui s’avère faire partie de cette minorité dotée d’une plasticité cérébrale hors normes.

Peut-être bien que les facultés cognitives – traitement de l’information, mémoire, résolution de problèmes – déclinent à 75 ans. Peut-être bien qu’il est très rare d’innover après cet âge. Mais pourquoi se focaliser là-dessus ? N’avons-nous pas d’autres raisons de vivre que d’être en excellente forme physique et de continuer à créer ?

Un professeur d’université m’a confié que, à présent qu’il a 70 ans, il publie moins mais s’implique autrement. Il sert de mentor aux étudiants, les aide à transformer leur passion en projets de recherche et leur donne des conseils pour concilier au mieux leur carrière et leur vie de famille. On peut en faire autant dans d’autres domaines : cornaquer la génération suivante. Le « mentorat » est quelque chose d’extrêmement important. C’est ce qui nous permet de transmettre notre mémoire collective et de bénéficier de l’expérience des anciens. On n’y voit trop souvent qu’une façon d’occuper les seniors qui refusent de partir à la retraite et qui ressassent toujours les mêmes histoires. Mais il témoigne d’un autre aspect essentiel du vieillissement : on a moins d’ambitions et d’aspirations.

Comme nos capacités physiques et cognitives sont moindres, nous revoyons nos aspirations à la baisse. Nous nous consacrons à des activités et des projets de moindre envergure pour être certains de pouvoir les mener à bien. Cela se fait presque imperceptiblement. Au fil du temps, sans qu’intervienne un choix conscient, nous transformons notre vie. Nous ne remarquons pas que nous aspirons à moins et en faisons de moins en moins. C’est ce qui nous permet de rester satisfaits – mais dans un cadre plus restreint. L’Américain immortel, qui fut par le passé une figure indispensable de son environnement professionnel et social, prend plaisir désormais à exercer des activités en amateur, se met à l’orni­thologie, au vélo, à la poterie. Et puis, quand on commence à avoir du mal à marcher et que l’arthrose entrave l’agilité des doigts, on se replie dans son salon et on passe son temps à lire, à écouter des livres audio ou à faire des mots croisés. Et puis…

Je manifeste peut-être là un dédain excessif. Il y a autre chose dans la vie que les obsessions de jeunesse, la carrière et la création – il y a la postérité : les enfants, les petits-enfants, les arrière-­petits-enfants…

Mais là encore, le fait de vivre le plus longtemps possible a des inconvénients que nous ne voulons souvent pas admettre. Je ne parlerai pas de la charge très réelle et pénible qui pèse sur beaucoup sinon la plupart des adultes de la « génération sandwich », qui doivent prendre soin à la fois de leurs enfants et de leurs parents. Vivre trop longtemps fait peser un lourd poids émotionnel sur notre progéniture.

Aucun enfant, à moins d’avoir été terriblement maltraité, n’a envie de voir ses parents disparaître. C’est une perte immense à tout âge. Cela crée un grand vide impossible à combler. Mais les parents gâchent aussi la vie de leurs enfants. Qu’ils soient aimants ou peu présents, ils placent des espoirs en eux, prononcent des jugements, imposent des opinions, se mêlent de leur vie et sont toujours présents en toile de fond, même chez les enfants adultes. Cela peut être merveilleux. Cela peut être agaçant. Cela peut être dévas­tateur. Mais c’est inévitable aussi longtemps que les parents sont en vie. Les exemples sont ­légion dans la vraie vie comme dans la littérature : le roi Lear, la mère juive, la mère tigre chinoise 2. Et, même si on ne peut jamais vraiment se délester complètement de ce poids, même après la mort de ses parents, on se sent moins obligé de se montrer à la hauteur de leurs attentes et de leurs exigences une fois qu’ils sont partis.

Quand ils sont en vie, les parents jouent aussi le rôle de chef de famille. Leur présence empêche les enfants adultes de devenir à leur tour le patriarche ou la matriarche. Quand les parents se mettent à vivre jusqu’à 95 ans, les enfants doivent s’occuper d’eux alors qu’ils sont eux-mêmes déjà à la retraite – ce qui ne leur laisse pas beaucoup de temps pour profiter de la vie avant d’atteindre à leur tour le grand âge. Quand les parents vivent jusqu’à 75 ans, les enfants ont pu connaître la joie d’avoir une relation forte avec eux, mais ils ont tout de même le temps de mener leur propre vie en dehors de l’ombre parentale.

Il y a quelque chose de plus important encore que l’ombre portée parentale : les souvenirs. Quel souvenir voulons-nous laisser à nos enfants et petits-enfants ? Nous préférerions qu’ils se souviennent de ce que nous étions dans la fleur de l’âge : actifs, vigoureux, investis, vivants, ingénieux, enthousiastes, drôles, chaleureux, aimants. Et non pas courbés et assoupis, oublieux et radoteurs, toujours à demander : « Qu’est-ce qu’elle a dit ? » On veut qu’on se souvienne de nous comme de personnes autonomes, pas comme des fardeaux qu’il a fallu porter.

 

À l’âge de 75 ans, on parvient à ce moment à nul autre pareil – quoique fixé un peu arbitrairement – où on a eu une existence riche et où on a pu, avec un peu de chance, laisser à ses enfants les souvenirs qu’il faut. Si l’on réalise le rêve de l’Américain immortel, il y a de fortes chances que notre souhait ne soit pas exaucé, et que les souvenirs de nous en pleine possession de nos moyens se retrouvent enfouis sous ceux du calvaire du déclin. Bien sûr, nos enfants pourront avec un peu de volonté se remémorer telles vacances en famille, telle scène de repas de Noël, telle gaffe à un mariage. Mais ce sont les années les plus récentes – celles des infirmités qui progressent et des soins qu’il faut organiser – qui vont inévitablement constituer les souvenirs les plus prégnants. Les joies plus anciennes, il faudra faire un effort pour les ressusciter.

Nos enfants ne l’avoueront pas, bien sûr. Ils nous aiment et redoutent la perte que notre mort provoquera. Car il s’agira d’une perte. Une perte immense. Ils refusent d’accepter le fait que nous mourrons un jour, et ne souhaitent évidemment pas notre mort. Mais, même si nous réussissons à ne pas être des fardeaux pour eux, l’ombre que nous faisons planer sur leur vie jusqu’à un âge avancé est aussi une perte. Leur léguer, à eux et à nos petits-enfants, le souvenir d’une personne fragile, voilà la tragédie suprême.

Soixante-quinze. C’est le nombre d’années que je souhaite vivre. Pas plus. Mais, si je n’opte pas pour l’euthanasie ou le suicide – et je ne le ferai pas –, n’est-ce pas là du pur bavardage ? N’aurais-je pas le courage de mes convictions ? Non. Il y a plusieurs conclusions à tirer de ma position – l’une me concerne personnellement, les deux autres relèvent des pouvoirs publics.

Quand j’aurai atteint 75 ans, j’envisagerai mes soins de santé d’une façon tout à fait différente. Je ne mettrai pas volontairement fin à mes jours, mais je ne tenterai pas non plus de prolonger ma vie. De nos jours, quand le médecin nous prescrit des examens ou un traitement, surtout quand celui-ci peut prolonger notre existence, c’est à nous de trouver une bonne raison de nous y opposer. Et la dynamique médicale et familiale est telle qu’on finit par obtempérer.

Ma décision inverse cette dynamique. Je m’inspire de ce que William Osler 3 écrivait dans son célèbre traité, « Les principes et la pratique de la médecine » : « On pourrait dire de la pneumonie qu’elle est l’“amie des personnes âgées”. Emportées par une mala­die aiguë, brève et rarement douloureuse, elles échappent à la décrépitude progressive si pénible pour elles-mêmes et leurs proches. »

Ma philosophie, inspirée de celle d’Osler, est la suivante : après 75 ans, il faudra me donner une bonne raison d’aller chez le médecin et d’accepter de faire des analyses ou de prendre un traitement, même le plus ordinaire et le plus indolore. « Cela va prolonger votre vie » ne constituera pas une bonne raison. Je bannirai aussi les tests de dépistage, les actes de radiologie et les interventions chirurgicales. Si je souffre ou que j’ai un handicap quelconque, je n’accepterai que les traitements palliatifs, pas les curatifs. Donc pas de coloscopies et autres tests de dépistage des cancers. Si aujourd’hui, à 57 ans, on me découvrait un cancer, je me ferais probablement traiter, à moins que le pronostic soit très mauvais. Mais je ferai ma dernière coloscopie à 65 ans. Pas de dépistage du cancer de la prostate, quel que soit mon âge. (Quand un urologue m’a prescrit un dosage des PSA alors que je lui avais dit que ça ne m’intéressait pas et qu’il m’a appelé pour me donner les résultats, je lui ai raccroché au nez. C’est pour lui qu’il avait prescrit l’examen, lui ai-je dit, pas pour moi). Si j’ai un cancer après 75 ans, je refuserai tout traitement. Pas d’électrocardiogramme d’effort, pas de pacemaker, et certainement pas de défibrillateur automatique implantable. Pas de remplacement de valvules cardiaques ni de pontage. Si j’ai un emphysème ou une maladie de ce genre déclenchant de fréquentes crises qui devraient normalement me conduire à l’hôpital, j’accepterai le traitement qui soulage la gêne mais je refuserai d’être hospitalisé.

Et les affections plus bénignes ? J’exclus de me faire vacciner contre la grippe. En cas d’épidémie, une personne jeune, qui a encore toute la vie devant elle, doit évidemment se faire vacciner ou prendre des antiviraux. La question des antibiotiques pour la pneumonie ou les infections cutanées ou urinaires est plus épineuse. Les antibiotiques sont bon marché et très efficaces contre les infections. Très difficile de les refuser. Même les personnes déterminées à ne pas subir de traitements prolongateurs de vie ont du mal à refuser les antibiotiques. Mais, comme le rappelle Osler, à la différence de la décrépitude due aux maladies chroniques, la mort des suites d’une de ces maladies infectieuses survient rapidement et sans trop de souffrances. Donc pas d’antibiotiques.

 

J’ai évidemment laissé des directives anticipées exprimant mes souhaits pour ma fin de vie : pas de réanimation ni de mise sous respiration arti­ficielle, pas de dialyse, de chirurgie, d’antibiotiques ou autre traitement. Rien, sauf les soins palliatifs, même si je suis conscient mais privé de mes facul­tés mentales. Bref, ­aucun dispositif de maintien artificiel de la vie. Je mourrai à la première maladie qui m’emportera.

Pour ce qui relève des pouvoirs publics, la première conséquence a trait à l’utilisation de l’espérance de vie comme indicateur de la qualité des soins médicaux. Le Japon affiche l’espérance de vie la plus élevée du monde, 80,4 ans, après Monaco et Macao, tandis que les États-Unis arrivent à la 42e place avec 79,5 ans 4. Mais on ne devrait pas chercher à rattraper le Japon, ni même à se mesurer à lui. Une fois qu’un pays a dépassé une espérance de vie de 75 ans pour les deux sexes, cet indicateur n’a plus de sens (sauf pour certains sous-groupes, tels que les hommes noirs américains, dont l’espérance de vie n’est que de 72,1 ans – ce qui est terrible et devrait retenir l’atten­tion de nos dirigeants). Il vaudrait mieux s’intéresser aux indicateurs de santé des enfants, domaine dans lequel les États-Unis sont honteusement à la traîne, qu’il s’agisse des naissances prématurées (une sur huit, avec pour conséquences des déficiences visuelles, des paralysies cérébrales et divers problèmes de développement intellectuel), de la mortalité infantile (6,17 décès pour 1 000 naissances, contre 2,13 au Japon et 2,48 en Norvège) ou encore de la mortalité des adolescents (où les États-Unis affichent là aussi des résultats déplorables et se classent derniers des pays à revenu élevé).

Le deuxième enseignement pour les pouvoirs publics concerne la recherche biomédicale. Il faut faire porter les efforts sur la maladie d’Alzheimer, les handicaps croissants du grand âge et les maladies chroniques – pas sur la prolongation de la fin de vie.

Beaucoup de gens, surtout parmi ceux qui adhèrent au rêve de l’Américain immortel, vont récuser ma thèse. Ils vont monter en épingle la moindre exception pour prouver que j’ai tort. Comme mes amis, ils vont penser que je suis dingue ou que je fais du bluff ou, pire, que je suis antivieux.

Je tiens à le préciser à nouveau : je ne dis pas qu’il est condamnable de vouloir vivre le plus longtemps possible. Je ne méprise ni ne récuse ceux qui désirent continuer à vivre en dépit de leurs limitations physiques et cognitives. Je ne cherche même pas à convaincre qui que ce soit. De fait, j’oriente souvent des personnes de cette tranche d’âge vers les meilleurs soins médicaux disponibles aux États-Unis. C’est leur choix, et je cherche à les aider.

Et je ne pousse pas non plus à ce que 75 ans soit retenu comme durée officielle d’une belle vie bien remplie, avec l’idée d’économiser des ressources, de rationner les soins médicaux ou de régler les grands problèmes que pose l’augmentation de l’espérance de vie à nos dirigeants. Je tente ici d’exposer ma conception d’une belle vie afin d’inciter mes amis et d’autres à réfléchir à la façon dont ils veulent vivre leur vieillesse. Je souhaite leur montrer qu’il y a peut-être une solution pour éviter ce rétrécissement des activités et des aspirations qu’impose imperceptiblement le vieillissement. Qu’est-ce qui vaut mieux : l’Américain immortel ou mon « 75 ans pas plus » ?

Il est tout à fait naturel, au sens propre du mot, de rejeter mon point de vue. Après tout, l’évolution nous a inculqué l’instinct de vivre aussi longtemps que possible. Nous sommes programmés pour la lutte pour la survie. La plupart des gens considèrent donc qu’il y a quelque chose de vaguement contre nature à dire « 75 ans pas plus ». Nous sommes d’éternels optimistes qui n’aiment pas se heurter à des limites, surtout si elles concernent leur existence. Nous sommes tous convaincus d’être des exceptions.

On peut aussi rejeter ma thèse pour des raisons spirituelles ou existentielles. Beaucoup d’entre nous ont banni toute idée de Dieu, de paradis, d’enfer et de retour en poussière. Nous sommes agnostiques ou athées ou nous ne cherchons tout simplement pas à savoir s’il existe un Dieu ou pourquoi il se préoccuperait de simples mortels. Nous nous gardons bien également de réfléchir au but de notre existence et à l’empreinte que nous laisserons. Nous avons pour la plupart trouvé un moyen de vivre confortablement notre vie sans avoir à nous poser régulièrement ces grandes questions, et encore moins à y apporter une réponse. Nous nous sommes créé une routine fructueuse qui nous permet de faire l’impasse là-dessus. Et je ne prétends pas avoir les réponses.

 

Soixante-quinze ans correspond à un horizon temporel précis : pour moi, c’est 2032. Cela fait disparaître le flou associé à l’idée de vivre le plus longtemps possible. Cette précision nous oblige à réfléchir à la fin de notre vie, à nous confronter aux grandes questions existentielles, à réfléchir à ce que nous souhaitons laisser à nos enfants, à nos petits-enfants, à notre voisinage, à nos concitoyens, au monde. Cette date butoir oblige aussi chacun d’entre nous à se demander si sa consommation ne dépasse pas sa contribution. Comme nous l’ont appris les grandes discussions que nous avions jusqu’à plus d’heure quand nous étions étudiants, ces questions-là sont pénibles et anxiogènes. L’horizon précis des 75 ans fait qu’on ne peut plus continuer à les évacuer et camper sur un agnosticisme commode et socialement acceptable. Pour moi, dix-huit années de plus à patauger dans ces questions valent mieux que des années à s’accrocher à chaque jour supplémentaire en s’efforçant de ne pas penser à la souffrance psychologique qui va avec, tout en subissant la souffrance physique d’une fin de vie qui n’en finit pas.

Soixante-quinze ans. Je ne souhaite pas aller au-delà. Je veux profiter de la vie tant que je suis encore dans la force de l’âge. Mes filles et mes amis chers continueront à essayer de me convaincre que j’ai tort et que je peux avoir une existence qui en vaille la peine beaucoup plus longtemps. Je me réserve le droit de changer d’avis et de défendre alors avec le maximum de conviction et d’arguments le fait de vivre le plus longtemps possible. Cela prouverait qu’à 75 ans je suis encore créatif.

 

— Cet article est paru dans le numéro d’octobre 2014 du mensuel américain The Atlantic. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

« Nous vivrons tous un jour à Kochland »

Que sait-on du groupe Koch Industries ? En France, presque rien. Aux États-Unis, étonnamment, pas beaucoup plus. Car cette entreprise fami­liale non ­cotée en Bourse prospère en toute discrétion, et son PDG, Charles Koch, aujour­d’hui octogénaire, se tient éloigné des feux des projecteurs.

La société pétrolière cofondée en 1940 par son père, Fred Koch, à Wichita, au Kansas, est pourtant devenue au fil des décennies un mastodonte, un conglomérat tentaculaire, rappelle The New York Times. Des énergies fossiles à la chimie en passant par les ­engrais et les pesticides, le textile, la papeterie et le négoce, « Koch Industries s’est infiltré dans tous les aspects de la vie quotidienne, engrangeant des milliards de dollars », et gagnant au passage auprès de ses détracteurs le ­surnom de « ­Kochtopus », la pieuvre Koch.

Pour écrire Kochland, le journaliste économique Christopher Leonard a passé près de dix ans à se documenter et à interviewer des connaisseurs de la maison – les dirigeants de Koch Industries ne se sont pas montrés très coopératifs, même si le PDG a daigné lui accorder un entretien. Leonard raconte dans son livre comment Charles et son frère David, décédé en août dernier, ont transformé l’affaire familiale en une société si rentable qu’à eux deux, souligne The New Yorker, « ils ont amassé quelque 120 milliards de dollars, soit plus que Jeff Bezos, patron d’­Amazon, et Bill Gates, fondateur de Microsoft », les deux premières fortunes mondiales.

L’histoire d’une entreprise qui a réussi ? Pas seulement, car les enjeux, au fond, sont politiques. Comme l’écrivent aussi bien The Washington Post que The New York Times, les frères Koch exercent « une énorme influence sur la vie économique et politique américaine ».

Dans Dark ­Money (2016), la journaliste du New Yorker Jane Mayer avait déjà dévoilé le lobbying tous azimuts qu’exerce Koch afin de ­peser sur la ligne du ­Parti républicain. Kochland apporte de nouveaux éléments. Avec son frère David, Charles a « généreusement financé des élus républicains, des cercles de réflexion et des groupes de pression tels qu’Americans for Prosperity et cherché à infléchir ou à bloquer des textes législatifs qu’il considère comme une entrave à ses activités et à l’économie en géné­ral », résume la journaliste économique ­Suzanne Goldenberg dans The Washington Post. L’enquête au long cours de Leonard peut se lire, note-t-elle encore, comme « une chronique du capitalisme américain au XXIe siècle ».

Excellente connaisseuse de l’entreprise, Jane Mayer salue pour sa part dans The New Yorker les révélations de son confrère sur le rôle joué par Koch pour empêcher toute action publique contraignante en matière d’émissions de gaz à effet de serre, et ce dès le début des années 1990. Surtout, Leonard dissèque méti­culeusement ce qu’il appelle « l’utopie de Charles Koch », à savoir « une économie de marché aux mains des familles », note Andrew Edgecliffe-Johnson dans le Financial Times. Chez le patron du groupe, management, vision du monde et lobbying sont étroitement mêlés ; l’idéologie libertarienne se combine avec la recherche du profit.

Son père, Fred, hostile à l’intervention de l’État dans l’économie, fut également en 1958 l’un des fondateurs de la John Birch Society, un groupe de défense d’intérêts très à droite. Charles, lui, a mis au point une méthode de management fondée sur la concurrence instillée à l’intérieur même de l’entreprise, le « management axé sur le marché », censé libérer les énergies et tailler dans les coûts.

Et ce, au prix d’un apprentissage digne d’une « société secrète », indique le quotidien de la City. Au prix également de l’écrasement des syndicats et de spectaculaires entorses aux normes en matière de sécurité et d’environnement, qui ont valu à Koch des amendes record, dont une de 30  millions de dollars.

Koch n’avait pas soutenu Trump, pas assez libre-échangiste, mais il s’est adapté sans trop de mal, note Leonard, au nouveau contexte politique. Comme le relève le Financial Times, l’industriel semble convaincu que « nous vivrons tous un jour à Kochland ».

Pourquoi les moustiques auront notre peau

— Cet article est paru dans The New Yorker le 29 juillet 2019. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

 

En 1698, cinq navires quittent l’Écosse avec une cargaison de marchandises de choix : des perruques, des chaussettes et des couvertures de laine, des peignes de nacre, des bibles, 25 000 paires de chaussures de cuir et même une presse d’imprimerie que les 1 200 colons à bord jugent indispensable pour leur nouvelle vie, qui sera occupée à établir des contrats et des traités. Pour faire de la place à ces produits de luxe, les stocks de vivres et de denrées agricoles ont été divisés par deux. Les ­navires se dirigent vers la ­région du Darién, au Panamá, où la Compagnie écossaise des Indes et d’Afrique entend fonder une colonie sur l’isthme, trait d’union entre l’Atlan­tique et le Pacifique, et ouvrir ainsi de nouveaux débouchés à un royaume farouchement indépendant qui vient de connaître des années de ­famine. Le projet jouit d’un immense soutien dans une Écosse aux abois et attire toutes sortes d’investisseurs, des élus du Parlement écossais aux paysans pauvres.

L’expédition est un fiasco. Les colons, atteints de fièvre jaune et infectés par des souches du paludisme contre lesquelles leur organisme n’est pas immunisé, se mettent à mourir au rythme d’une ­dizaine par jour. « Moustiques, fièvre, convulsions, mort : ces mots reviennent sans cesse dans les journaux, la correspondance et les relations des colons », observe l’historien Timothy Winegard dans The Mosquito. Au bout de six mois, après avoir perdu la moitié de leurs compagnons, les survivants remontent dans leurs navires et mettent le cap sur l’Europe. À bord, l’hécatombe se poursuit. Quand des secours parviennent au Darién, il ne reste de cette ambitieuse expédition que la presse d’imprimerie abandonnée sur une plage déserte. Mais ce projet colonial avorté produira des effets durables : l’Écosse en faillite est contrainte d’accepter l’union avec l’Angleterre. Et c’est ainsi que les moustiques du Darién ont donné naissance de façon inattendue à la Grande-Bretagne.

Le livre de Winegard regorge d’histoires de ce type. Les mots « moustiques », « fièvre », « convulsions » et « mort » reviennent en effet sans cesse dans l’histoire de l’humanité. Le paludisme, ou malaria, a dévasté l’Afrique préhistorique au point que la population a développé des globules rouges falciformes (responsables d’une autre maladie, la drépanocytose) pour y survivre. La maladie a tué par centaines de milliers les Grecs et les Romains de l’Antiquité ainsi que les peuples qui avaient tenté de les conquérir, et déterminé l’issue de leurs guerres. Hippocrate avait établi un lien entre le pic de paludisme de la fin de l’été et l’apparition de Sirius (Alpha Canis Majoris), l’étoile la plus brillante de la constellation du Grand Chien. En 94 avant notre ère, l’historien chinois Sima Qian écrivait : « Dans la région au sud du fleuve Yangzi, la terre est basse et le climat humide ; les hommes adultes meurent jeunes. » Au iiie siècle, les épidémies de paludisme ont accru l’intérêt pour une petite religion persécutée qui mettait l’accent sur la guérison et les soins aux malades, propulsant le christianisme au rang de foi qui allait changer la face du monde.

Winegard donne des témoignages ­directs de la mort et des souffrances dues aux maladies transmises par les moustiques à toutes les époques. Au XIXe siècle, la célèbre infirmière britannique Florence Nightingale qualifiait les marais Pontins, près de Rome, de « vallée de l’ombre de la mort ». Un missionnaire allemand voyageant dans le sud des États-Unis parlait de cette région comme d’« un paradis au printemps, un enfer en été et un hôpital à l’automne ». Un Maya ayant survécu aux épidémies consécutives à l’arrivée des Christophe Colomb se souvenait : « Grande était la puanteur de la mort. […] Nous étions tous faits ainsi. Nous étions nés pour mourir ! »

Pendant des milliers d’années, les humains ont vécu avec des maladies transmises par les moustiques et en sont morts sans comprendre pourquoi. Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle qu’il a été scientifiquement établi que les moustiques étaient le vecteur du paludisme. Auparavant prévalait la théorie des miasmes, selon laquelle les fièvres circulaient librement dans un environnement insalubre, ce que signifiait littéralement le mot « malaria » : nous croyions que nous étions victimes du « mauvais air ». On ne pouvait imaginer que ces minuscules insectes qui piquent puissent avoir un effet si délétère sur nos vies.

Winegard s’intéresse particulièrement aux guerres et aux conquêtes, et fait valoir que les moustiques ont longtemps causé davantage de pertes que les batailles. Il existe plusieurs souches du parasite du paludisme, qui causent des formes plus ou moins mortelles de la maladie, mais le taux de survie est plus faible face à de nouvelles souches contre lesquelles l’organisme n’a pas encore été immu­nisé. De ce fait, le paludisme endémique a souvent constitué à la fois un fléau et une sorte de protection. Quinze siècles avant que les Écossais tentent de coloniser le Panamá, les Romains avaient essayé de les coloniser, eux ; ils en avaient été empêchés par une variété de paludisme propre à l’Écosse dont on estime qu’elle a tué la moitié des 80 000 soldats romains dépêchés sur place. Ce sont aussi des souches endémiques qui ont décimé les troupes d’Hannibal lors de leur progression à travers l’Italie, qui ont détourné les ­armées de Gengis Khan de l’Europe du Sud, empêché les croisés européens de conquérir la Terre sainte et prêté main-forte aux colons nord-américains et aux révolutionnaires latino-américains dans leur lutte contre les puissances coloniales européennes.

 

De Saladin aux nazis, les stratèges militaires ont utilisé les moustiques comme armes de guerre. À Walcheren, aux Pays-Bas, Napoléon Ier perce les digues pour provoquer des inondations d’eau saumâtre, provoquant une épidémie qui tuera quelque 4 000 soldats britanniques. « Il ne faut, écrit-il [à son ministre de la Guerre, le général Clarke], opposer aux Anglais que la fièvre, qui les aura bientôt dévorés tous. »

Les moustiques ont fait leurs conquêtes les plus spectaculaires avec l’arrivée de vieilles maladies sur un nouveau continent. Quand Christophe Colomb a débarqué dans le Nouveau Monde, les moustiques y étaient agaçants mais ne transmettaient pas de maladies. (­Winegard attribue ce fait à des pratiques agricoles différentes dans les Amériques : beaucoup moins de surfaces cultivées et de perturbation des écosystèmes, et moins d’élevage, donc de contacts directs avec les animaux. La syphilis est sans doute la seule maladie à avoir voyagé en sens inverse, vers l’Europe.)

Mais le sang des nouveaux arrivants et les moustiques qu’ils avaient amenés sur les navires allaient tout changer. Vingt-deux ans à peine après que Christophe Colomb eut mis le pied sur l’île d’Hispaniola [Haïti], la population taïno avait chuté de 5 à 8 millions à 26 000 personnes seulement. Conjointement à la variole et à la grippe, les mala­dies transmises par les moustiques ont, selon les calculs de Winegard, causé la mort de 95 millions d’Amérindiens sur une population estimée à 100 millions avant l’arrivée des colons. Pour ces derniers, qui progressaient plus lentement que les maladies qu’ils avaient apportées, ces morts-là étaient pratiquement invisibles ; c’est ce qui a contribué à créer le mythe pernicieux d’un continent vide et d’une « destinée manifeste » consistant à s’y déployer. Un marin espagnol naufragé qui avait réussi à gagner Mexico depuis la Floride en 1536 a laissé un rare témoignage dans lequel il ­décrit des autochtones « à ce point dévorés par les moustiques qu’on aurait pu les croire atteints de la lèpre ». « Nous fûmes ­extrêmement attristés de voir combien la terre était fertile et magnifique, regorgeant de sources et de rivières, alors que chaque lieu était ­déserté, les villages brûlés et les gens maigres et malades. » Au XVIIIe siècle, les pertes étaient telles qu’un explorateur français y voyait une justification du ­racisme : « Il apparaît clairement que Dieu veut qu’ils laissent la place à de nouveaux venus. » À mesure que ces nouveaux arrivants défrichaient des terres pour leurs propres besoins, ils créaient aussi de nouveaux habitats pour les moustiques, dont la population explosait.

La mortalité de la population amérindienne est l’une des raisons de l’essor de la traite atlantique (et de l’arrivée, avec les premiers esclaves africains, de Plasmodium falciparum, espèce particulièrement virulente de parasite du paludisme qui allait décimer les colons européens). Le prix des esclaves aux XVIIe et XVIIIe siècles témoigne également de cette terrible réalité : un esclave amérindien, qui risquait de mourir d’une mala­die importée, coûtait beaucoup moins qu’un domestique européen sous contrat, vulnérable lui aussi, qui lui-même ­coûtait moins qu’un esclave amené directement d’Afrique. Les plus chers étaient les Africains qui avaient passé suffisamment de temps aux Amériques pour développer une résistance à leur éventail de maladies.

Les mêmes calculs pouvaient s’appliquer aux propriétaires d’esclaves. Aux Antilles, un missionnaire français du XVIIIe siècle observait que le taux de décès des colons européens était proportionnel à la durée de temps dont ils avaient disposé pour s’accoutumer au « nouvel air », autrement dit à la fièvre jaune et à de nouvelles souches du paludisme : « Sur dix hommes qui se rendent dans les îles, on voit mourir quatre Anglais, trois Français, trois Hollandais, trois Danois et seulement un Espagnol. » Aujourd’hui, on retrouve ces taux de mortalité sur les îles des Caraïbes : celles qui ont été des colonies anglaises, néerlandaises et françaises ont une population majoritairement d’ascendance africaine ; il n’y a que les anciennes colonies espagnoles qui aient une importante population d’origine européenne. Au total, ­Winegard estime que le moustique est le responsable du plus grand nombre de morts du monde : il a tué à ce jour 52 milliards de personnes, soit près de la moitié de l’humanité depuis ses débuts. Il en parle comme de « notre prédateur suprême », et du « principal déclencheur des changements historiques ».

 

Il existe en histoire une veine d’ouvrages qui prétend expliquer le monde à travers un facteur unique – le sel, la morue ou la couleur bleue. The Mosquito possède les défauts de ce type de livres. Winegard note que les riches Romains bâtissaient leur maison au sommet d’une colline pour échapper aux moustiques et que la tendance se poursuit puisque, aux États-Unis, les demeures situées sur les hauteurs bénéficient d’une surcote. « Il faut donc ajouter le marché immobilier à la sphère d’influence du moustique » conclut-il, faisant l’impasse sur d’autres causes éventuelles de cette préférence.

Sa théorie selon lesquelles les moustiques sont à l’origine de la Magna Carta, la grande charte des libertés ­anglaises de 1215, et donc de la démocratie ­moderne, se fonde sur des hasards en cascade : l’échec du siège de Damas mené par Louis VII pendant la saison de paludisme de 1148 provoque sa sépa­ration d’avec Aliénor d’Aquitaine, qui épouse Henri II d’Angleterre, union de laquelle naît le roi Jean sans Terre, auquel ses ­barons arrachent la charte. Winegard n’a pas vraiment besoin de ces théories tirées par les cheveux pour nous convaincre de l’influence occulte du moustique sur le cours de l’histoire et sur l’avènement du monde qui est le nôtre ­aujourd’hui.

À l’époque des insecticides et des marais asséchés, les habitants des régions riches et tempérées de la planète se sont habitués au luxe de ne pas avoir à se préoccuper des moustiques et des risques qu’ils comportent. Mais Timothy Winegard nous rappelle opportunément l’énorme capacité de nuisance de ces insectes. Avec la mondialisation, on voit se répandre une nouvelle génération de maladies transmises par les moustiques, auparavant confinées aux tropiques, telles que la dengue, qui a peut-être plus de mille ans d’existence, ainsi que le chikungunya et l’infection à virus Zika, qui n’ont été détectés chez les humains qu’en 1952. En parallèle, le changement climatique élargit spectaculairement les zones où les moustiques et les maladies qu’ils transmettent peuvent prospérer. D’après une étude récente, dans les cinquante prochaines années, ce sont 1 milliard d’êtres humains de plus qui pourraient être exposés aux maladies infectieuses dont ils sont le vecteur.

Avec des siècles de recul, on peut bien trouver risible l’échec de la colonisation écossaise du Darién. Tous ces lainages sous les tropiques, la presse sur une plage déserte, encore un exemple d’un élan d’optimisme qui se fracasse contre une réalité meurtrière. Nous aurions pourtant tort de croire que nos espoirs et nos technologies peuvent nous mettre à l’abri des réalités du monde naturel. Depuis que l’homme est homme, le moustique a prouvé qu’il n’en était rien.

 

Une autre guerre de cent ans

George Orwell fut, en 1945, le premier à employer les termes « guerre froide » pour désigner la période de grandes tensions qui s’ouvrait entre le bloc de l’Ouest et celui de l’Est et qui allait prendre fin avec l’effondrement de l’URSS, en 1991. Mais « froide » est-il le bon adjectif pour qualifier un conflit bien plus meurtrier qu’on ne le croit ? Et, surtout, l’affrontement a-t-il vraiment débuté au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ? L’historien norvégien Odd Arne Westad, qui est un spécialiste de cette période, le fait remonter beaucoup plus loin dans son Histoire mondiale de la guerre froide.

Tout commence, explique-t-il dans The Harvard Gazette, le site d’information de l’université où il enseigne, à la fin du XIXe siècle sous la forme d’un conflit entre capitalisme et socialisme. La première crise du capitalisme mondial dans les années 1890 incite les États-Unis et la ­Russie à étendre leurs empires et provoque une radicalisation du mouvement ouvrier qui préfigure la révolution bolchevique.

« La guerre froide était une bataille pour l’avenir, une bataille sur la façon dont ­allait être organisé le monde de demain. […] Et les enjeux étaient immenses », dit-il.

Cette époque, souvent perçue comme une confrontation symbolique entre l’Est et l’Ouest (notamment à travers la compétition sportive ou la conquête de l’espace), a également été marquée par une série de conflits « chauds », particulièrement meurtriers, dans ce qu’on appelait alors le tiers-monde, devenu le théâtre des guerres que les États-Unis et l’URSS se ­livraient par procuration : Corée, Vietnam, Angola, Afghanistan… « Ces conflits n’auraient probablement pas eu lieu s’il n’y avait pas eu cette opposition idéologique entre l’Est et l’Ouest », poursuit Odd Arne Westad.

À cela s’ajoute la répression (voire les massacres) d’opposants en URSS, en Chine, en Corée du Nord, au Cambodge et à Cuba. Et, dans le camp adverse, le soutien au régime d’apartheid en Afrique du Sud et les dictatures militaires instaurées avec l’aide de Washington du seul fait qu’elles se proclamaient anti­communistes.

Westad n’épargne aucune des deux parties. Côté communiste, le retard économique croissant, manifeste en termes de productivité et de bien-être, accule Moscou à une surenchère militaire. Aux États-Unis, après un rapport alarmiste du Conseil de sécurité nationale en 1950, on croit dur comme fer que l’URSS veut conquérir le monde, d’où la théorie des dominos et la stratégie de l’endiguement adoptée par Washington pour empêcher Moscou d’étendre sa zone d’influence. Une foutaise, selon Westad. Au Vietnam, par exemple, les Américains croient lutter contre un « monolithe communiste » qui n’existait plus depuis le schisme sino-soviétique du début des ­années 1960, alors qu’ils s’engagent à leurs risques et périls dans un combat de libération nationale classique.

Si l’étau a fini par se desserrer, c’est essentiellement grâce à Ronald Reagan et à Mikhaïl Gorbatchev, postule l’auteur. Le premier aurait eu le mérite de se démarquer de la vision figée qu’avaient ses prédécesseurs des dirigeants soviétiques ; le second « a eu le courage immense de ne pas s’opposer par les armes à l’effondrement de l’Union sovié­tique », tout en s’efforçant de faire évoluer le modèle communiste. La suite est connue : victoire sans appel du capitalisme et ­banqueroute complète du ­communisme.

Mais, nuance Odd Arne Westad, « la transition vers le capitalisme a été catastrophique pour la plupart des Russes ». Les États-Unis ont isolé la Russie et encouragé la mainmise des oligarques sur les richesses du pays. Conséquences : amertume, désir de ­revanche, Vladimir Poutine… Une nouvelle guerre froide est-elle possible entre Washington et Moscou ? Si oui, dans le monde multipolaire d’aujourd’hui où des pays tels que l’Inde, la Turquie et surtout la Chine comptent jouer leur propre partition, elle ne ­ressemblera en rien à la ­précédente.

La vieillesse est bien un naufrage

« L’âge n’a d’importance que pendant qu’on vieillit, constatait Pablo Picasso à 80 ans. Maintenant que je suis arrivé à un grand âge, je pourrais aussi bien avoir 20 ans. » Eh bien, tant mieux pour lui ! Les octo­génaires que je connais se sentent plutôt comme s’ils avaient 78 ans. Ou 98. ­Michel Ange a fini de peindre la chapelle Pauline à 74 ans, Frank Lloyd Wright a achevé le musée Guggenheim de New York à 91 ans et Benjamin Franklin a inventé les ­lunettes à double foyer à 74 ans, nous dit Carl ­Honoré dans La Révolution de la longévité1. Eh bien, tant mieux pour eux aussi ! C’est facile de continuer à créer de grandes choses toute sa vie quand on s’appelle Michel Ange, Lloyd Wright ou ­Franklin. En outre, ils avaient ­commencé à créer de nombreuses décennies plus tôt, vraisemblablement dès l’âge de 8 ans.

Un compte rendu de livres sur le vieillissement reflète forcément l’âge, l’état de santé et le degré d’optimisme de la personne qui le fait. Il y a trente ans, j’ai écrit un long article dans The New York Times que j’avais gaiement ­intitulé « La vieillesse n’est plus ce qu’elle était » et qui fourmillait de nouvelles encourageantes en provenance d’une nouvelle discipline en plein essor, la gérontologie. À l’époque, on parlait de « personnes âgées » à propos des sexagénaires et des septuagénaires, ou des rares octogénaires et encore plus rares nonagénaires. La psychologue américaine Bernice Neugarten et d’autres gérontologues commençaient tout juste à différencier les « jeunes vieux », qui sont en possession de tous leurs moyens physiques et mentaux, des « vieux vieux », qui ne le sont pas. Mon article était peuplé de vieux en pleine forme et aussi vifs d’esprit, autonomes, heureux, épanouis sexuellement et ­curieux intellectuellement qu’ils l’avaient toujours été, et de chercheurs qui assuraient qu’on ne perdait pas la boule tant que l’on restait vif d’esprit, autonome, heureux, épanoui sexuellement et curieux intellectuellement. C’est bien joli, murmuraient les sceptiques, mais comment faire pour rester tout cela quand on a mal aux articulations, qu’on a perdu son conjoint et tant d’amis proches, que l’acuité mentale s’émousse, que l’ouïe décline, que les enfants ont décampé à l’étranger, que nos points de repère ont disparu et que l’on commence à sentir des cahots sur le chemin de la vie ?

À l’heure où la population de jeunes vieux et de vieux vieux est en forte augmentation, le maigre ruisseau de livres traitant de cette question s’est mué en tsunami. Avec l’âge, la gérontologie est devenue plus sage, si j’ose dire, et moi plus circonspecte. La « vieillesse » a été repoussée d’une ou deux décennies, sous l’effet du nombre sans cesse croissant de nonagénaires et même de centenaires, la catégorie qui augmente le plus. Beaucoup vivent bien, sans handicap mental ou physique, mais, une fois atteint l’âge de 85 ans, entre le quart et la moitié de la population montrera des signes de la maladie d’Alzheimer et d’autres formes de démence.

Le coût, aussi bien d’un point de vue affectif que financier, est déjà considérable. Il est donc devenu urgent de prendre en compte les conséquences sociétales, physiologiques et économiques de ce changement ­démographique. Et d’aider les personnes à affronter psychologiquement le grand âge, qui peut désormais arriver sans crier gare. On peut se sentir jeune et vigoureux, et puis voir son état changer du jour au lendemain, du fait d’une douleur ou d’une invalidité consécutive à une lésion, de l’ostéoporose, d’une mala­die, de l’arthrose, d’une sténose ou de n’importe quoi d’autre. Une amie âgée de 74 ans qui a passé dix ans à crapahuter aux quatre coins du monde a été prise soudainement de maux de dos atroces, qui l’ont contrainte à abandonner ses périples. « Je me sens vieille tout d’un coup », m’a-t-elle confié.

 

Si l’on exclut les revues scientifiques et les romans de science-fiction qui se demandent s’il est possible ou ­souhaitable de prolonger la durée de la vie de cinquante ou cent ans – et pourquoi pas éternellement –, les publications destinées à aider les lecteurs à surmonter les écueils du vieillissement se rangent en gros en trois catégories : les ouvrages scientifiques, les témoignages et les livres politiques.

Les ouvrages de la première catégorie font état des recherches empiriques sur tous les aspects du vieillissement – de la biologie à la démographie. Dans ­Borrowed Time, la journaliste scientifique Sue Armstrong nous guide intel­ligemment dans ce qui est prouvé et ce qui fait débat. Cette presque septua­génaire « continue de nager avec bonheur dans le grand courant de la vie » mais a vu sa mère « perdre la vue, l’ouïe, son conjoint et finalement ses esprits entre sa neuvième et sa dixième ­décennie » (c’est aussi le cas de ma mère, qui a vécu jusqu’à 97 ans).

Armstrong pose d’emblée la question cruciale : « À quoi ressemblera notre vie quand nous aurons atteint ces âges vénérables ? On peut toujours être opti­miste ou philosophe, mais on est bien obligé d’admettre que, pour beaucoup trop d’entre nous, la vieillesse est dégoû­tante, animale et interminable. » 2 Dans nos pays, les enfants de 5 ans peuvent espérer vivre jusqu’à 80 ans environ, mais beaucoup, ­observe-t-elle, « passeront une vingtaine de ces ­années en mauvaise santé » – ce qui donne lieu à de nombreux travaux de ­recherche et suscite la controverse.

Le vieillissement – avec les lésions cellulaires et le déclin du système immunitaire qui l’accompagnent – est-il le résultat inévitable d’une usure normale, auquel cas on pourrait le retarder ou y remédier ? Ou bien est-ce le résultat du programme génétique, sur lequel nous n’avons pas prise ? Il est d’autant plus urgent de trancher cette question que, selon les mots d’un gérontologue qu’elle cite, « la médecine a moins ralenti le vieillissement que retardé la fin de vie ».

Armstrong expose en quoi consiste le vieillissement au niveau cellulaire et pourquoi la durée de vie humaine est si variable. La quête d’un « élixir de jeunesse » échauffe l’esprit des chercheurs parce que les enjeux sont considérables : psychologiquement, bien sûr, mais aussi financièrement, car de la fontaine de jouvence va jaillir un flot d’or. Peut-on mettre au point un médicament antivieillissement ?

On a découvert que la rapamycine, un immunosuppresseur utilisé pour prévenir le rejet de greffe d’organe, améliorait la fonction cardiaque et l’état de ­santé général chez les souris âgées. Malheureusement, elle peut avoir des effets secondaires graves chez les humains : ses propriétés immuno­suppressives, qui favorisent le succès d’une greffe, exposent aussi à un risque accru d’infections et d’inflammations. Les recherches se poursuivent, cepen­dant, pour tenter de résoudre ces problèmes en faisant varier la dose et le rythme d’administration. Une autre théorie en vogue vante les bienfaits d’un régime à très basses calories. Elle découle d’une étude montrant que des rongeurs soumis à un régime strict (en calories, pas en nutriments) vivent deux fois plus longtemps. Armstrong raconte avec talent l’histoire de ces chercheurs qui se sont imposé, au nom de la science (et, il faut le dire, de l’immortalité), le régime Cron (Calorie Restriction with Optimum Nutrition), très pauvre en calories, malgré « une faim constante, obsédante », l’arrêt quasi complet de toute vie sociale et d’autres privations. Aujour­d’hui, observe Armstrong, la plupart ont levé le pied : « Pas besoin de le faire de manière aussi intense pour en tirer les bénéfices », constate un chercheur.

Qu’il s’agisse d’un médicament ou d’un régime, l’enthousiasme initial se mue souvent en désarroi quand on découvre que la molécule a des ­effets secondaires rédhibitoires ou que la ­méthode donne moins de résultats chez les humains que chez les souris, constate Sue Armstrong. Elle finit par mettre en garde contre tout nouveau médicament censé empêcher ou inver­ser les ravages du temps : « Nous réagissons tous de manière différente à un médicament, en fonction de notre fonctionnement biologique, de notre héritage génétique et de notre exposition à l’environnement », écrit-elle.

Michelle Pannor Silver, sociologue à l’université de Toronto, s’intéresse à un moment délicat de la vieillesse : la retraite 3. « Pour beaucoup de gens, annonce-t-elle d’emblée, la retraite est une période très attendue et agréable de la vie. Mon livre ne parle pas d’eux. » Il ne porte pas non plus sur ceux qui prennent leur retraite pour des raisons de santé ou qui ont des difficultés finan­cières. Silver se concentre sur une population plus étroite constituée de cinq catégories de personnes – médecins, chefs d’entreprise, sportifs de haut niveau, enseignants et aussi femmes au foyer – qui sont mécontentes d’être à la retraite parce qu’elles aimaient leur activité et que le travail faisait partie de leur identité. Que se passe-t-il quand c’est fini, non pas parce qu’on l’a ­décidé mais parce qu’on a le sentiment, d’une manière ou d’une autre, d’y avoir été contraint ? Que va-t-on faire ­désormais ? Comment structurer ses ­activités de façon à ce qu’elles procurent le même lien social, le même épanouissement, la même charge de sens que dans la vie active ?

 

Ce sont là des questions cruciales maintenant que l’on vit plus longtemps, et souvent bien au-delà de l’âge légal de la « retraite ». La solu­tion n’est pas forcément de voyager, de faire du bénévolat, d’apprendre une langue ou de prendre des cours d’arts plastiques – des activités qui peuvent sans nul doute être plaisantes mais ne procurent pas nécessairement une satisfaction profonde, un sens, une identité nouvelle. J’ai rencontré récemment un septuagénaire, radiologue, qui occupe tout son temps de retraité à sculpter des pièces de bois avec un talent indéniable. « Quand avez-vous commencé à acquérir le savoir-faire requis par ce passe-temps ? » lui demandai-je. Je m’attendais à ce qu’il me dise : « Vers 60 ans. » « À 16 ans, m’a-t-il répondu. Mon passe-temps, c’était la radiologie. » D’après mon expérience, mes amis et collègues qui ont pris leur ­retraite en caressant le rêve de jouer du luth, de sculpter le bois ou d’acquérir toute autre compétence nécessitant des ­années de pratique ­découvrent souvent qu’il leur faudrait trop de temps pour parvenir à jouer ou à créer de manière vraiment satisfaisante.

Les personnes témoignant dans le livre de Silver ne disent pas autre chose, ce qui incite l’auteure à réfléchir plus largement aux « problèmes structurels qui se posent à la société quand les individus constatent le décalage entre l’idée qu’ils se faisaient de la retraite et la perte d’identité, de revenu et de statut ­social que cela suppose dans les faits » : ­devenir invisible alors qu’on se trouvait au centre de l’atten­tion, qu’on était la personne à qui l’on demandait son avis, de l’aide et des conseils ; sentir qu’on n’a plus ­besoin de vous alors qu’on était essentiel. Le cœur du dilemme, écrit-elle, est que la retraite, la vie sans les « contraintes » du travail, peut devenir elle-même une contrainte. « C’est là toute l’ironie de la situation : l’absence de cadre et cette liberté tant vantée peuvent être ressenties comme une perte de notre identité profonde. »

Ce paradoxe s’incarne dans le sentiment mitigé que les gens éprouvent lors de leur pot de départ à la retraite : « Merci mille fois pour vos témoignages de sympathie, mais à présent quoi ? ­Demain vous m’aurez oublié(e). » ­Certains des retraités interrogés par ­Silver ont connu un état de grâce – enfin du temps pour jouer du luth ! –, mais la plupart sont passés directement à la phase ­désenchantement, suivie d’efforts pour se forger une nouvelle identité et engranger de nouvelles satisfactions. Certains y sont parvenus. D’autres ont encore du mal.

 

Parmi les livres consacrés au vieillissement, la catégorie la plus abondante, et de loin, est celle des témoignages. Y compris ceux des poètes. J’ai un faible pour Mary Oliver (1935-2019), tout particulièrement pour son poème « Je m’inquiétais », dont voici un extrait :

Saurai-je un jour chanter ? Même les moineaux
savent et moi, eh bien, je suis
nulle

Ma vue baisse ou je me fais des idées ?
Vais-je être atteinte de rhumatismes,
de tétanos, de démence ?

Finalement, j’ai compris qu’il ne servait à rien de s’inquiéter.
Et j’ai arrêté. J’ai pris mon vieux corps,
je suis sortie dans le matin,
et me suis mise à chanter.

 

Mary Oliver résume là les théma­tiques de nombreux guides du bien-vieillir, dont les titres incluent souvent des mots encou­rageants tels que « s’épanouir ». Parmi les plus ­récents, citons ceux de la psychologue Mary ­Pipher, « Ramer vers le nord : naviguer sur les courants de la vie et s’épanouir avec l’âge », et du péda­gogue ­Parker Palmer, « Tout est possible : grâce, ­gravité et vieillissement ».

C’est à Carl Honoré que l’on doit le livre le plus guilleret – mais c’est ­facile d’être guilleret à 52 ans : « Ne pas ­admettre son âge, même pour plaisanter, c’est ne pas admettre qui l’on est, ce qu’on a vécu et où l’on va. Cela confère au chiffre un pouvoir qu’il ne mérite pas. » Bien dit, jeune homme, mais quid si ce pouvoir donne à votre employeur le droit de vous virer ou de ne pas vous embaucher ?

 

 

Pipher, qui vient d’avoir 70 ans, est chaleureuse, gaie, optimiste : « Si nous avons toute notre tête et les idées claires et que nous gérons bien nos émotions, nous vivrons des années heureuses […], et, si nous avons les bonnes cartes et les bons guides, nous pouvons faire un voyage merveilleux. » Palmer, qui a 80 ans, abonde dans son sens. Cela lui plaît d’être vieux, nous dit-il, « parce qu’au bord du gouffre la vue est splendide, je vois tout le panorama de ma vie – et il souffle une brise vivifiante qui m’apporte de nouvelles façons de comprendre mon passé, mon présent et mon avenir. […] Pas question pour moi d’idéaliser la vieillesse et la mort. Je sais seulement que la première est un privilège et que la seconde n’est pas négociable ».

Ces ouvrages et bien d’autres relèvent d’un genre aussi vieux que la vieillesse elle-même. Dans son traité d’hygiène rédigé vers l’an 175, Galien, en avance sur son temps, postulait que la vieillesse est un processus naturel susceptible d’être ralenti par un régime approprié et de l’exercice physique. La plupart des auteurs actuels transmettent l’idée que, à défaut de pouvoir échapper à la mort et éviter la perte de proches, les trous de mémoire et les problèmes de santé qui vont avec la vieillesse, nous pouvons choisir comment vivre. « Des choix rendus difficiles, reconnaît Palmer, par une société qui célèbre la jeunesse, dénigre l’âge et nous dissuade de regarder la mort en face. » Mais nous nous voyons exhortés à résis­ter à ces messages et à considérer que l’amour, la sexualité, le rire et l’appren­tissage sont des plaisirs à tout âge.

La légèreté est l’opposé de la gravité, dit Palmers. Surtout, les auteurs soulignent le besoin de repenser notre vécu et de nous focaliser non pas sur ce que nous avons perdu, sur le chagrin, les regrets et les peurs que nous éprouvons tous, mais sur ce que nous pouvons encore faire avec plaisir. Je vis seul(e) ? Mon cercle d’amis s’est rétréci ? On peut « apprendre à bien vivre sa ­solitude, assure Pipher, faire du temps que l’on passe seul une expérience posi­tive et trouver de nouveaux moyens de prendre du plaisir ».

Quels moyens ? Préparer un délicieux repas, regarder des films, lire et mobiliser ses souvenirs pour « rendre visite à toutes les personnes qui ont peuplé notre passé ». À mon avis, tout cela fait se sentir encore plus seul, mais le conseil donne une idée du niveau de finesse psychologique de Pipher. C’est gentil, bien intentionné et simpliste.

Quoi qu’il en soit, il est sans doute vrai que, quand on ne se voue plus au travail ou aux autres activités qui donnaient un but et un sens à sa vie, on peut s’en trouver de nouvelles, qui n’ont pas besoin d’être aussi prenantes. ­Honoré évoque le concept japonais d’ikigai, qui signifie à peu près « avoir une raison de se lever le matin » – ce dont on a ­besoin à tous les stades de la vie, même si la raison en question peut changer. ­S’occuper de son jardin, promener le chien, militer pour une cause, se rendre utile à un proche, à un voisin, à un ­inconnu…

Pour ceux qui préféreraient des livres moins optimistes, je conseille celui de l’universitaire William Ian Miller « Perdre la boule » 4. Il vaut son prix rien que pour le sous-titre : « Où un professeur vieillissant SE PLAINT que son CERVEAU atrophié ne lui rend plus les Nobles Services qu’il lui rendait ­naguère. Une complainte tragicomique, historique, vengeresse, parfois satirique et reconnaissante en six actes, si sa ­mémoire fonctionne encore. » Miller est cultivé, d’humeur maussade, d’une franchise brutale et très drôle. Voyez l’entrée « Vie » dans l’index :

Un combat dont il ne faut pas se moquer, 6
S’y accrocher de manière inconvenante, 34, 40-41
Dite heureuse, 244-245
Voir aussi lâcheté ; Cronos ; mort ; démence.

 

Parce que ma mémoire et mon CERVEAU atrophié ne me rendent plus les services qu’ils me rendaient, je lis Miller à intervalles réguliers.

 

La troisième catégorie de livres porte sur les discriminations liées à l’âge. Dans son manifeste contre l’âgisme, la journaliste et militante Ashton Apple­white se concentre sur le « dernier préjugé de nos sociétés » 5. Elle le débusque partout : dans les publicités, dans les produits « anti-âge » (« anti-vie », grommelle-t-elle), dans les incitations au lifting et à la chirurgie esthétique, dans le fait qu’on entend souvent dire que quelqu’un est « trop âgé » pour un emploi, une coupe de cheveux, une rela­tion amoureuse. « Comme le racisme et le sexisme, écrit-elle, l’âgisme n’est pas lié à notre ­aspect mais à ce que les personnes de pouvoir veulent que notre apparence physique signifie. » Comme ­Honoré, elle ­estime que la première des mesures anti-­âgisme est d’admettre son âge. Elle a 66 ans. Tous deux nous invitent à ne pas prendre la formule « vous portez bien votre âge » pour un compliment et à rétorquer : « Ah bon ? Vous aussi ! » Comme Palmer, elle est étonnée, après avoir interviewé un artiste de 88 ans, d’apprendre que « la vie peut être plus sympa passé les 80 ans ». Comme tous les auteurs de cette veine, Applewhite entend faire voler en éclats les préjugés et croyances âgistes, comme l’idée que la plupart des vieux sont déprimés et solitaires et qu’ils n’ont plus d’activité sexuelle (idée que tout le monde semble vouloir dissiper).

Comme Silver, elle sait que ce qui serait la retraite idéale pour quelqu’un ne l’est pas forcément pour quelqu’un d’autre. Pas question, donc, de conseiller de « se mettre à la pole dance ou au marathon ». Elle recommande néanmoins aux seniors de nouer des contacts, de sortir, d’être moins conformistes, de ne pas se soucier d’être le plus âgé d’un groupe et de combattre la ségrégation selon l’âge, qu’elle soit le fait des institutions ou de leur propre initiative. Son énergie est contagieuse : « Dénoncer, revendiquer, relever la tête, voilà sur quoi reposent tous les mouvements sociaux efficaces », conclut-elle. À «Black is beautiful» et «I Am Woman» il est temps d’ajouter « On est vieux, on en veut et c’est tant mieux ! »

 

Je n’ai pas trop l’habitude de clamer des slogans, pas plus que l’écrivaine Diana Athill, qui a publié une magnifique autobiographie en 2008, alors qu’elle avait 90 ans 6. Athill était lucide sur ses tracas et ses problèmes. Très peu pour elle, les discours inspirants sur le « merveilleux voyage du vieillissement ». Son meilleur ami et ancien compagnon l’a « devancée dans la déchéance physique , écrit-elle, et je dois m’occuper de lui. Et je n’ai pas les moyens de payer une aide quelconque ». Elle regarde les choses avec détachement : « Quoi qu’il arrive, il faut faire avec, alors pas la peine d’en faire toute une histoire. » S’il ne faut pas se laisser aller au pessimisme, selon elle, ce n’est pas parce que l’optimisme nous fera nous sentir mieux mais parce que le pessimisme est barbant : on comprend que les personnes âgées se laissent aisément aller à la moro­sité, vu tout ce que nous perdons dans nos dernières années, « mais c’est très ennuyeux et cela rend nos tristes dernières années encore plus tristes ». Très peu pour elle, l’idée d’Applewhite que tous les âges peuvent et doivent se mélan­ger. Il ne faut jamais espérer que les jeunes recherchent la compagnie des vieux, dit-elle, ni ­attendre d’eux ce qu’on attend d’amis de notre âge : « Profitons de ce qu’ils ont la géné­rosité de nous ­offrir, et ne leur en deman­dons pas plus. »

Athill est décédée récemment, à l’âge de 101 ans. J’ai été soulagée d’apprendre qu’elle n’avait pas passé ses dernières ­années dans un service de gériatrie comme elle le redou­tait. Elle avait emménagé dans une résidence pour « seniors autonomes » et avait confié à un journaliste qu’elle appréciait de vivre « sereinement dans un petit nid douillet ». C’est bien là la grande question : que font nos sociétés pour que les très vieux puissent finir leurs jours sereinement dans un petit nid douillet ou rester à leur domicile ? Si l’on ­entend alléger les sentiments ­d’anxiété, de ­solitude et d’absence de sens, la ­réponse à cette question va forcément au-delà des ­panacées ­psychologiques.

En attendant de bénéficier de cette sécurité, nous pouvons toujours suivre les conseils sur la façon de combattre l’âgisme et de vivre avec les inévitables changements physiques et cognitifs que l’âge inflige. Tous ces auteurs, hommes et femmes, jeunes et vieux, ont des avis différents mais se rejoignent dans leur conclusion : il faut accepter ces trous de mémoire exaspérants mais ne pas leur accorder trop d’importance pour profiter des bonnes choses que la vie continue d’apporter. À la vue d’une fougère arborescente en pot et de ses neuf feuilles avec leur petit renflement à la base, Athill écrit : « Ce petit renflement est le point de départ d’une nouvelle feuille, qui pousse très lentement au début mais plus vite vers la fin – si vite qu’on pourrait presque la voir bouger. J’avais raison de penser que je ne la verrais jamais devenir un arbre, mais j’avais sous-estimé le plaisir que j’ai à contempler son existence de fougère. J’ai eu raison de l’acheter. »

Nous accomplirons tous ce voyage d’une manière ou d’une autre, et il nous appartient de nous réconforter et de nous faire plaisir les uns les autres, et peut-être même de réparer les nids-de-poule de la route où nous avançons cahin-caha vers la fin.

À propos, j’ai 74 ans.

 

— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 22 mars 2019. Nous le reproduisons avec l’autorisation de News Licensing. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Gustafsson posthume

Disparu en 2016 à 79 ans, Lars Gustafsson, « l’un des derniers génies » de la littérature suédoise, n’avait « peur d’aucun genre », remarque le quotidien Svenska Dagbladet. Dans ce roman posthume, il renoue avec la science-fiction et le fantastique. Le docteur Weiss du titre est un médecin qui assassina un gouverneur de Louisiane en 1935. Mais c’est anecdotique. Gustafsson lance son personnage dans une quête folle à travers les époques et des mondes parallèles ; il s’agit notamment de retrouver une couronne qui dope l’intelligence. « Le problème, c’est qu’il est parfois très difficile de s’y retrouver », regrette le quotidien régional Ystads Allehanda, tout en trouvant le livre « magnifique par moments ».

Même ambivalence chez la plupart des critiques. Certains convoquent Philip K. Dick et Borges, d’autres Conan Doyle. En tout cas, les fidèles de Gustafsson retrouveront moult références à son œuvre (une douzaine de ses livres sont traduits en français) et à ses sujets de prédilection, telles la quête d’identité et la fragilité de la vie. Un livre « moyen » de Gustafsson, tranche le quotidien Expressen, mais qui fait « réfléchir à l’étoffe de l’existence », tempère Dagens Nyheter