Les meilleures ventes en Algérie – Le livre, denrée rare et chère

En Algérie, les essayistes peuvent se montrer virulents. Célèbre pour ses chroniques dans Le ­Quotidien d’Oran, Kamel Daoud cible aussi bien un régime étouffant que les tenants de l’islam radical (voir Mes indépendances, paru chez Barzakh en Algérie et chez Actes Sud en France). Rêverie nocturne au musée Picasso, à Paris, son dernier livre, Le Peintre dévorant la femme, ne fait pas exception. Devant les toiles cubistes figurant la jeune Marie-­Thérèse Walter, Daoud songe à la représentation du corps nu et livre un développement peu orthodoxe sur la religion et la censure.

Parmi les polémistes, mentionnons aussi Rachid Boudjedra, connu pour sa plume vengeresse et son athéisme revendiqué dans un pays où l’islam est la religion d’État. Amin Zaoui interroge dans son œuvre la relation à la sexualité et à la religion.

Leur succès reste pourtant relatif, et la contestation qui secoue le pays depuis février ne passe guère par le livre. Ces dernières années, le prix du papier a presque doublé et celui des livres est devenu prohibitif – 1 500 dinars en moyenne (soit 8 euros, pour un salaire moyen mensuel de 190 euros). Auparavant, la plupart des maisons d’édition bénéficiaient d’une aide du minis­tère de la Culture, qui achetait systématiquement les premiers tirages, mais la réduc­tion drastique de son budget a privé les éditeurs de cette garantie, et beaucoup ont dû mettre la clé sous la porte.

Autre handicap, l’extrême ­rareté des librairies. Dans un pays vaste comme deux fois la France et peuplé de 40 millions d’habitants, on n’en dénombre que 45 ! Résultat, le tirage moyen d’un livre ne dépasse pas 1 000 exemplaires. La seule vitrine pour les éditeurs reste le Salon international du livre d’Alger, qui draine chaque année plus de 1 million de visiteurs, parmi lesquels de nombreux éditeurs et auteurs étrangers.

Un appel d’air crucial. Car si certains éditeurs, comme ­Casbah ou Chihab, ont réussi à s’imposer sur le marché local, les auteurs algériens d’expression française continuent à se faire publier par les maisons parisiennes. C’est le cas de Yasmina Khadra, ­édité par Julliard ou Flammarion. Cet auteur, l’un des plus lus en Algérie, aborde des thèmes chers à la société algérienne – l’intégrisme, l’amour – dans un style à la Paulo ­Coelho, abordable et efficace. Et il y a bien sûr ­Kamel Daoud, publié chez Actes Sud et Stock, Rachid Boudjedra chez Grasset, ou encore l’islamologue tunisienne Hela Ouardi, dont l’enquête Les Derniers Jours de ­Muhammad, d’abord parue en France chez Albin Michel, revient sur les circonstances troubles de la mort du ­Prophète. Quant à la romancière arabophone Ahlam Mosteghanemi, elle se fait éditer au ­Liban. La littérature n’habite pas pour l’instant l’Algérie – encore moins la littérature algérienne.

Une ambition dopée au café

Mokhtar Alkhan­shali, un jeune gardien d’immeuble de San Francisco de parents yéménites, se met en tête de devenir importateur de café. Dans Le Moine de Moka, le romancier Dave Eggers retrace son épopée bien réelle. Comme beaucoup d’immigrés de la deuxième génération, Mokhtar Alkhanshali occupe un emploi peu gratifiant et mal rémunéré. « Ambassadeur de hall » dans un immeuble de standing peuplé de nouveaux riches, Mokhtar se demande comment il pourra trouver l’argent nécessaire pour entreprendre des études de droit. En attendant, entre deux portes ­vitrées rutilantes, il s’efforce de lire Le Capital sans y parvenir. La vie du jeune homme prend un nouveau tour lorsqu’il ­apprend que la culture du café est née au Yémen. Autrefois réputé, le café yéménite a perdu de son prestige ; le pays n’en produit plus. ­Mokhtar entre­prend de lui rendre ses lettres de noblesse dans un élan où se mêle la fierté des origines, le désir de revanche sociale et l’ambition personnelle.

En fait, « ce livre ne traite pas vraiment du café : son sujet est explicitement le rêve américain et implicitement la menace qui pèse sur lui », commente Nicholas Lezard dans l’hebdomadaire britannique The Spectator. « Un rêve américain au goût de café », suggère le journaliste irakien Ghaith Abdul-Ahad dans The New York Times. Bien décidé à « devenir quelqu’un », ­Mokhtar embarque pour la province d’Ibb, au Yémen, parvient à convaincre les agriculteurs locaux de troquer la culture du khat pour celle du caféier puis lève des fonds pour lancer la torréfaction.

Cette success story bien amorcée se heurte à la grande histoire : en 2015, le Yémen entre en guerre civile, les milices s’affrontent, les attentats de l’État islamique font rage. Le café de Mokhtar a pourtant réussi à se frayer un chemin jusqu’aux États-Unis, où il est maintenant commercialisé sous le nom de Port of Mokha. Un happy end décidément très américain.

Eric Hobsbawm, historien engagé

Au moment de son décès, en 2012, à l’âge de 95 ans, Eric Hobsbawm travaillait à un nouveau recueil d’articles. Il était alors l’historien le plus célèbre du monde et l’est sans doute resté. Traduites dans plusieurs dizaines de langues, sa trilogie sur l’histoire du XIXe siècle et son histoire du XXe siècle sont des classiques 1. Dans l’hommage posthume qu’il lui a rendu, l’historien britannique Niall Ferguson, pourtant d’un tout autre bord politique, présente ces quatre ouvrages comme « la meilleure introduction à l’histoire du monde moderne en langue anglaise ». Des expressions qu’il a forgées ou contribué à populariser, telles que « la crise générale du XVIIe siècle », « la double révolution du XIXe siècle » (poli­tique en France, industrielle en Angleterre), « le long XIXe siècle » et « le court XXe siècle », ou « l’invention de la tradition », sont entrées dans le langage des historiens.

D’un autre côté, Hobsbawm était et demeure une des figures intellectuelles contemporaines les plus controversées. Comme plusieurs autres grands historiens britanniques de sa génération, notamment Christopher Hill et E. P. Thompson, il était membre du Parti communiste de Grande-­Bretagne. Mais, contrairement à eux, il n’a jamais renié son engagement. Après la répres­sion de l’insurrection de Budapest par les troupes soviétiques en 1956, il s’éloigna du Parti, mais il ne cessa d’y appartenir qu’à sa dissolution, en 1991. Et jamais il ne renonça explicitement à ses convictions. Lors de deux entretiens radiophoniques accordés à la BBC après l’effondrement du bloc soviétique, il alla jusqu’à déclarer que, dans l’hypothèse où l’utopie communiste d’un monde meilleur se serait réalisée, le sacrifice de millions de vies commis en son nom serait rétrospectivement justifié.

À de nombreuses reprises, Hobsbawm a été interrogé sur les raisons de son obstination à défendre le rêve communiste. Invariablement, avec une lassitude non dissimulée, il donnait les mêmes réponses : refus de renier les idéaux de sa jeunesse, fidélité ­envers le souvenir de ses amis et camarades, horreur à la perspective d’être assimilé au groupe des communistes repentis. Il lui est arrivé d’avancer une explication supplémentaire : la volonté de prouver qu’il pouvait rencontrer le succès tout en étant notoirement communiste. Cet aveu est notamment formulé dans ses Mémoires, que le critique Stefan ­Collini décrivait dans le quotidien The ­Independent comme « un curieux ­hybride, une autobiographie ­impersonnelle » 2.

Personnel, l’ouvrage ne l’est en effet véritablement que dans les cent premières pages. En termes émouvants, il y raconte son enfance à Vienne, où ses parents, tous deux juifs – lui britannique, elle autrichienne – s’étaient installés après avoir quitté Alexandrie, où son père avait un emploi et où lui-même est né. Puis son adolescence. À Berlin, tout d’abord, chez la tante et l’oncle qui l’avaient recueilli avec sa sœur après la mort, en l’espace de deux ans, de leur père et de leur mère – à laquelle il était fortement attaché. C’est là qu’il décou­vrit et embrassa immédiatement le communisme. Ensuite à Londres, où sa famille d’adoption déménagea en 1933, tant en raison de mésaventures financières que pour fuir le nazisme.

 

Avec son entrée à l’université de Cambridge, le récit change de ­teneur et de ton. À la première personne du singulier se substitue souvent celle du pluriel. Les aspects les plus intimes sont évacués en quelques phrases générales (« Je ne peux pas dire que la première partie des années 1950 fut une période heureuse sur le plan personnel »). Et tout le reste de l’ouvrage consiste en réflexions – brillantes comme tout ce qui sort de sa plume mais d’une tonalité assez détachée – sur sa trajectoire politique, ses travaux, ses voyages et les personnalités qu’il a rencontrées.

Pour qui cherchait à comprendre le lien entre la vie d’Eric Hobsbawm, ses idées, son œuvre et sa personnalité, il y avait là une difficulté. On peut aujour­d’hui la surmonter grâce à l’épaisse biographie que vient de lui consacrer Richard Evans. Pour la rédiger, il a pu s’appuyer sur les riches archives personnelles de l’historien, notamment sa correspondance et le journal qu’il a tenu (en allemand) dans sa jeunesse, ainsi que sur les dossiers établis à son sujet par le service de renseignement intérieur britannique, le MI5 – transcriptions d’écoutes téléphoniques et rapports de surveillance. Contrairement aux célèbres Cinq de Cambridge, Hobsbawm ne s’est jamais livré à des actes d’espionnage au profit de l’Union soviétique, raison pour laquelle le choix fait par John le Carré de donner son nom à un personnage de son roman Un pur espion l’a fortement contrarié 3. Mais, parce qu’il était communiste, et peut-être aussi du fait qu’il avait vécu en Autriche et en Alle­magne, le MI5 le considérait comme une personne ­suspecte à garder à l’œil.

Paradoxalement, ces documents montrent à quel point Hobsbawm était peu intégré au parti communiste : l’appareil n’avait guère confiance en lui, et à plusieurs reprises, il s’est opposé aux thèses officielles. Comme le relève Evans, « d’un côté, il était très profondément attaché à l’idée d’appartenir au mouvement communiste, mais, de l’autre, il refusait absolument de se soumettre à la discipline qu’exigeait le Parti. » Un des aspects de sa personnalité qui ressortent le plus clairement du livre est, de fait, son irrésistible propension à demeurer en lisière des groupes dont il faisait partie.

Toute sa vie, peut-être en raison du décès prématuré de ses parents, il a éprouvé un puissant besoin d’appartenance. Dans son adolescence, le scoutisme l’a aidé à l’assouvir. Mais sa féroce indépendance d’esprit, sa réticence à abdi­quer son sens critique et son carac­tère individualiste lui interdisaient de s’abandonner à la fusion dans une collectivité et l’incitaient à toujours garder ses distances. Cette ­remarque s’applique à d’autres groupes auxquels il s’était joint, comme, lorsqu’il était à Cambridge, le petit club des Apôtres, cercle de discussion qui rassemblait les esprits les plus brillants de l’université (Keynes en avait fait partie), ou le monde intellectuel, littéraire et politique britannique, dont, après son ­second mariage, il invitait régulièrement des représentants à dîner chez lui. Il n’était de même qu’à moitié intégré à la communauté des amateurs de jazz, un genre musical qu’il affectionnait et sur lequel il a beaucoup écrit, dans un premier temps sous le pseudonyme de Francis Newton : des pages perspicaces au sujet de Duke Ellington, par exemple, ou un beau texte d’hommage à Billie Holiday dans lequel il célébrait « sa voix granuleuse, envoûtante ».

 

À juste titre, Eric Hobsbawm a été décrit comme « un homme d’institutions » attaché à l’ordre et sensible à la reconnaissance et aux honneurs. Il a toujours regretté de n’avoir pu obtenir une chaire à Oxford ou à Cambridge, vraisemblablement en raison de ses opinions politiques affichées. Jusqu’à sa retraite, il a enseigné au Birkbeck College de l’université de Londres, un établissement ne prodiguant que des cours du soir, ce qui lui laissait la journée entièrement libre pour lire et écrire. En même temps, il avait le tempérament d’un outsider. Ses deux livres les plus originaux sont ceux qu’il a consacrés aux rebelles paysans et aux bandits révolutionnaires, un sujet qui lui permettait de s’intéresser à des héros marginaux et oubliés tout en créant une nouvelle branche de la ­recherche historique, ce dont il tirait une grande fierté 4.

Bien qu’historien lui-même, Evans n’évoque qu’en passant le contenu des livres d’Hobsbawm, pour s’intéresser essentiellement à leur réception et aux conditions matérielles de leur publi­cation : les contrats avec les éditeurs, les tirages, les droits d’auteur, les traductions et éditions étrangères – il a vendu des centaines de milliers d’exemplaires au Brésil et en Inde (de fait, Hobsbawm vivait en partie de sa plume). Il rappelle à ce sujet les difficultés rencontrées pour faire publier une édition française de The Age of Extremes : le refus de Pierre Nora de le faire ­paraître chez Galli­mard et les hésitations de Fayard, à un ­moment où les travaux de François Furet venaient de jeter l’opprobre sur le communisme.

Richard Evans se concentre surtout sur « l’expérience personnelle et la vie intérieure » de l’historien, dont il donne une image riche, complexe et nuancée. Dans un carnet de jeunesse, avec lucidité mais aussi l’apitoiement sur soi-même qu’on peut avoir à cet âge, Hobsbawm se décrit comme « un intellectuel de bout en bout », avec tous les inconvénients que cela implique. Passant de longues heures enfermé dans son bureau, noyé dans un océan de livres ouverts et de papiers, peu inté­ressé par les aspects pratiques de la vie domestique, il avait tout pour mériter une telle étiquette.

On découvre toutefois bien d’autres facettes de sa personnalité : son goût prononcé pour la littérature de fiction et la poésie, qu’il dévorait dans toutes les langues (outre l’anglais et l’allemand, ce polyglotte lisait et parlait le français, l’italien et l’espagnol) ; son amour de la beauté et de la nature, qui lui fit entreprendre de longues excur­sions à bicyclette dans la campagne anglaise ou dans les collines du pays de Galles ; son goût des voyages et cette curiosité pour les hommes qui frappait tous ses amis lorsqu’ils le surprenaient en train d’interroger un paysan.

Evans met aussi en lumière à quel point Hobsbawm a souffert de son physique ingrat (« Laid comme le ­péché, disait de lui son cousin, mais un cerveau »), qui le desservait dans ses rapports avec les femmes – du moins le pensait-il. « Un homme si vilain, s’étonnait sa sœur, comment se fait-il que toutes les femmes soient attirées par lui ? » C’est que seul son visage était disgracieux. Son corps mince et sportif respirait la santé. Il rayonnait d’intelligence et, surtout, s’intéressait aux femmes et savait les écouter. Sa vie amoureuse n’en fut pas moins très tourmentée jusqu’à l’âge de 45 ans : un premier mariage sous le signe de la camaraderie idéologique plus que de l’amour, un douloureux ­divorce qui le plongera dans la dépression, deux liaisons avec des femmes mariées et une troisième, qu’il savait sans avenir, avec une prostituée occasionnelle dont il avait fait la connaissance dans le milieu du jazz. Seule les réunissait la passion qu’ils partageaient. Cette période chaotique prendra fin avec la rencontre de celle qui allait être sa ­seconde femme, Marlene Schwartz, une jeune et belle Autrichienne, intelligente et cultivée. Ce mariage lui procurera, en même temps que l’assurance d’un soutien indéfectible, la stabilité affective qu’il cherchait. Il lui donnera deux enfants, dont il s’occupera avec beaucoup de bonne volonté, en père parfois peu ­présent mais attentionné.

Eric Hobsbawm n’est pas le seul ­intellectuel communiste à avoir été formé par la littérature. Ainsi qu’il le rappelle dans ses Mémoires, c’était aussi le cas de ses collègues du Groupe des historiens du Parti communiste ­Christopher Hill et Edward Palmer Thompson, ainsi que du critique Raymond Williams. Une autre influence importante fut l’école des Annales, du nom de la revue créée par Marc Bloch et Lucien Febvre, puis dirigée par Fernand Braudel. Past & Present, la revue qu’Hobsbawm et ses amis lancèrent en 1952, avait l’ambition d’en être une sorte d’équivalent en langue anglaise, fondée sur la même idée : l’incorporation, dans la réflexion historique, de l’apport des sciences ­sociales.

Bien sûr, il y eut aussi la lecture des écrits de Karl Marx, qu’Hobsbawm commentait en professionnel, de manière pénétrante et originale : même des spécialistes de la pensée marxiste, a-t-on dit, apprennent quelque chose en lisant ses réflexions rassemblées dans le recueil de textes qu’il a consacrés à Marx et l’histoire 5. Les théories de Marx ont fourni à Hobsbawm un cadre d’interprétation général pour l’étude du XIXet du XXe siècle. Jusqu’à quel point ont-elles influencé ses analyses ? « Tout au long de sa carrière, juge Evans, il a été tiraillé entre d’un côté son engagement communiste et, plus généralement, marxiste, et de l’autre son respect des faits, de ce que disent les documents, ainsi que des conclusions des travaux d’autres historiens dont il reconnaissait la valeur. À certains ­endroits de sa trilogie, le premier aspect l’emporte, mais dans l’ensemble, c’est le second qui prévaut. »

 

De ce point de vue, c’est son ouvrage le plus célèbre et celui qui s’est le mieux vendu, L’Âge des extrêmes, qui a fait l’objet des plus vives critiques. Rien d’étonnant à cela. De son propre aveu, Hobsbawm s’était, durant la plus grande partie de sa carrière, délibérément abstenu d’écrire sur la période récente. Une fois le communisme disparu de la scène mondiale, il s’est senti libre d’en traiter. Il avait de surcroît évolué. Sans être réellement devenu un social-démocrate, il s’était politiquement rapproché du Parti travailliste britannique, à la réforme duquel on dit même souvent qu’il a donné une caution intellectuelle. Contre la faction radicale emmenée par Tony Benn, il appuyait en effet l’idée, défendue par Neil Kinnock, d’une large alliance des progressistes associant ­ouvriers et classes moyennes. Cela lui valut d’être baptisé par la presse « le gourou de Kinnock », une appellation qu’il trouvait absurde. Proche de Gordon Brown, mais déçu par le tournant libéral du New Labour, il traitera Tony Blair de « Thatcher en pantalon ».

Dans son analyse du XXe siècle, il ne pouvait cependant pas empêcher que se reflètent ses anciennes (et en partie toujours actuelles) convictions. On a ainsi reproché à L’Âge des extrêmes la place disproportionnée faite à l’Union soviétique, son indulgence à l’égard du stalinisme, sa discrétion au sujet du Goulag et de la dissidence en Europe de l’Est. Certains ont pointé du doigt les traces d’un certain antiaméricanisme (qu’on ne peut nier) ou le peu de pages consacrées à la Shoah (sujet qu’il se sentait apparemment trop juif pour traiter en historien et trop peu juif pour évoquer à titre personnel).

 

De manière générale, Hobsbawm a souvent été accusé de concentrer son attention sur l’Europe, de minimiser l’importance du nationalisme et de la révolution féministe ou, en matière culturelle, de sous-estimer la portée des mouvements modernistes. Ces accu­sations ne sont qu’en partie fondées. Avec Ernest Gellner et Benedict Anderson, Hobsbawm est l’un des historiens qui se sont le plus intéressés au nationalisme. Il n’éprouvait toutefois, il est vrai, ­aucune sympathie à l’égard de ce dernier et tendait à considérer qu’il avait aujourd’hui perdu son caractère de force historique – une thèse que l’on peut défendre. D’abondantes pages de L’Ère des empires et de L’Âge des extrêmes sont par ailleurs consacrées à l’évolution de la condition des femmes. Et ses opinions pour le moins tranchées en matière d’art et de musique (son constat de la faillite des avant-gardes ou sa condamnation du rock’n’roll, par exemple) montrent à quel point ­Hobsbawm, qui se définissait comme « un tory communiste », était un homme de tempérament conservateur.

Peu impres­sionné par la révolution des mœurs des années 1960, il déplorait les effets néfastes du libertarisme, du consumérisme et de l’individualisme. S’il voyait l’avenir sans beaucoup d’opti­misme, c’est en raison de la croissance des inégalités, mais aussi de la destruction, sous l’effet de l’extraordinaire dynamisme de l’économie de marché, de cet horizon « de normes claires, de perspectives et de valeurs communes » qui structuraient autrefois l’existence, et de l’érosion du rôle longtemps joué par les institutions de la sphère publique : « la politique, les partis, la presse, les organisations, les assemblées représentatives, les États ».

« Les historiens, estimait Hobsbawm, ne devraient pas écrire uniquement pour les autres historiens ». À l’instar de ses confrères A. J. P. Taylor ou G. M. Trevelyan, il s’adressait donc à la fois au grand public et au monde savant. Contrairement à beaucoup d’historiens, il n’était pas un explorateur d’archives. Ses livres s’appuient sur l’exploitation de ce qu’on appelle dans le jargon les « sources secondaires ». Mais, sous l’apparence de simples synthèses historiques, ils proposent des interprétations nouvelles, puissantes et cohérentes. « Entreprise de reconstitution sans équivalent de la manière dont s’est construit le monde contemporain », sa tétralogie sur les XIXe et XXe siècles, souligne l’historien Perry Anderson dans la London Review of Books, combine un ensemble stupéfiant de qualités : « sens de la synthèse ; minutie du détail ; perspective mondiale mais sens aigu des différences régionales ; curiosité tous azimuts ; égale aisance sur tous les sujets : récoltes et marchés boursiers, nations et classes sociales, hommes d’État et paysans, sciences et arts […] ; puissance analytique du récit ; et […] un style énergique d’une remarquable clarté illuminé par les éclairs d’images brillantes, sur le fond lisse d’une argumentation froide et caustique ».

Une des grandes forces d’Hobsbawm était en effet l’étendue et la sûreté de ses connaissances dans une grande variété de domaines, même très techniques. De la théorie de l’innovation de Schumpeter aux principes esthétiques de l’Art nouveau en passant par le rôle du rythme dans le jazz et les gammes musicales qu’il utilise, c’est toujours en parfaite connaissance de cause qu’il s’exprime. Les chapitres consacrés à la science, notamment dans les trois Ères et dans L’Âge des extrêmes, témoignent d’une maîtrise impressionnante des concepts employés dans un vaste éventail de disciplines.

Son autre point fort était la vigueur et l’élégance de son style. Le travail des historiens, affirmait Eric Hobsbawm, est condamné à l’obsolescence. Seuls survivent les ouvrages qui se distin­guent sur le plan littéraire, comme ceux ­d’Edward Gibbon, de Jules Michelet ou de Thomas Macaulay. Des noms à côté desquels il hésitait à placer le sien, ajoutant malgré tout : « L’avenir décidera. »

Tony Judt (parfois très critique à son égard) évoquait dans The New York Review of Books l’existence, dans le monde anglophone, d’une « génération Hobsbawm », tous ces hommes et ces femmes qui avaient commencé leur carrière d’historien entre 1959 et 1975 et « dont l’intérêt pour le passé récent a irrévocablement été marqué par ses écrits, même s’ils ne partagent plus ses conclusions ». Indépendante de son statut d’intellectuel marxiste, fruit de ses remarquables qualités d’historien et d’écrivain, l’influence d’Hobsbawm a de sérieuses chances de s’avérer durable. On peut penser avec Richard Evans que ses livres seront lus et débattus longtemps encore.

Très conscient de sa supériorité intel­lectuelle et de son immense talent, Hobsbawm était trop orgueilleux pour se laisser aller à cette forme de mesquinerie et de vanité puérile qui sont monnaie courante chez les universitaires. Il pouvait être cassant et dogmatique mais traitait ses contradicteurs avec respect et courtoisie. Sous des apparences de froideur, c’était un homme émotif et sensible.

À la lecture de sa biographie par ­Richard Evans, note l’historienne cana­dienne Susan Pedersen dans la London Review of Books, « j’en suis venue à réellement apprécier Eric Hobsbawm ». Pour son sens de la décence, sa fidélité en amitié, sa curiosité constamment en éveil, la dignité dont il a fait preuve face aux misères physiques du très grand âge et sa générosité : un professeur qui l’a côtoyé au Birkbeck College se souvient qu’il passait le voir dans son bureau et le questionnait sur ses travaux : « Il cherchait souvent à montrer qu’il en savait plus que vous sur le sujet, mais on était toujours ragaillardi après sa visite. »

 

— Michel André, philosophe de formation, a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Né et vivant en Belgique, il a publié Le Cinquantième Parallèle. Petits essais sur les choses de l’esprit (L’Harmattan, 2008).

— Cet article a été écrit pour Books.

Le Palio du peuple

Palpitante course de chevaux disputée sur le Campo, la place centrale de Sienne, le Palio est bien davantage qu’une simple compétition : c’est un mode de vie. Indissociable des contrade, ces dix-sept quartiers avec lesquels chaque Siennois vit en symbiose, il modèle depuis des siècles l’identité de la ville, explique le médiéviste Duccio Balestracci dans Il Palio di Siena, una festa italiana. « Offerte au peuple » durant le Moyen Âge, et en cela semblable à une myriade de festivités analogues dans toute l’Italie, la manifestation se réinvente au XVIe siècle quand elle est prise en main par les contrade et devient une « fête faite par le peuple ». Le Palio de Sienne ne cesse ensuite d’évoluer jusqu’à prendre au xixe siècle la physionomie néomédiévale qu’on lui connaît.

Balestracci ne signe pas « une histoire du Palio classique mais propose une série d’hypothèses pour comprendre cette fête qui résume une tradition alliant le jeu, la compétition, le rituel et le religieux, typique de la culture italienne », relève le quotidien toscan La Nazione.

Résolutions pour quand je vieillirai

«Ne pas épouser une jeune femme.
Ne pas rechercher la compagnie des jeunes, à moins qu’ils ne le désirent réellement.
Ne pas être acariâtre, morose ou soupçonneux.
Ne pas tourner en ridicule les manières, l’esprit, les modes, la guerre, etc.
Ne pas aimer trop les enfants ou les laisser venir trop près de moi.
Ne jamais répéter trop souvent la même histoire aux mêmes personnes.
Ne pas être avare.
Ne pas négliger la décence ou la propreté de peur de tomber dans l’ignominie.
Ne jamais être trop sévère pour les jeunes et plutôt tenir compte de leurs juvéniles excentricités et de leurs faiblesses.
Ne pas donner son avis quand on ne vous le demande pas ni en encombrer personne que ceux-là seuls qui le désirent.
Ne pas demander à de bons amis de me révéler celles de mes résolutions que j’enfreins ou que je néglige et en quelle façon, et me réformer moi-même dans le sens nécessaire.
Ne pas parler beaucoup ni surtout de moi-même.
Ne pas me vanter de ma beauté, ou de ma force passée, ou de mon succès auprès des dames, etc.
Ne pas prêter l’oreille à la flatterie, ni songer que je puisse être aimé par une femme jeune ; haïr et éviter ceux qui sont à l’affût des héritages.
Ne pas être affirmatif ou opiniâtre.
Ne pas vouloir passer pour un homme qui observe toutes ces règles, de peur de n’en observer aucune. »

 

Ce texte est de Jonathan Swift. Le titre aussi. L’écrivain irlandais avait 32 ans. À 40 ans, Montaigne se voyait « engagé dans les avenues de la vieillesse ». Aujourd’hui, les octogénaires pètent le feu. C’est du moins ce qu’on entend, ce qu’on nous fait entendre, ce qu’on veut entendre. Non sans quelque raison. L’espérance de vie atteint des sommets. Elle est de 85,7 ans au Japon et de 81,9 ans en France pour les deux sexes confondus – et plus élevée pour les femmes.

Et, en effet, beaucoup d’entre nous peuvent espérer avoir une vieillesse active et heureuse. Mais regardons les choses en face. Plus du quart de la population présente des signes de démence après 85 ans. En pourcentage, d’après une étude américaine, la perte de mobilité fonctionnelle des plus de 80 ans a tendance à augmenter. Aujourd’hui, les retraités s’occupent de leurs parents dépendants. Quant à ceux d’entre nous qui resteront à peu près autonomes, ils auront pour la plupart des facultés intellectuelles et une créativité amoindries. Nous avons tous en tête des exceptions qui nous font rêver. Mais la dure loi des statistiques s’impose : il s’agit d’exceptions.

 

« Un octogénaire plantait.
Passe encore de bâtir, mais planter à cet âge !
Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage. »

La Fontaine, « Le Vieillard et les Trois Jeunes Hommes »

 

Nous croulons sous les livres de psychologie positive vantant la perspective d’une vieillesse fraîche et joyeuse. Sans céder au pessimisme, sachons raison garder. Nous publions dans ce numéro le texte d’un cancérologue et bio-éthicien qui, à 57 ans, annonce ne pas vouloir vivre au-delà de 75. Ses arguments valent d’être médités. Plusieurs entrent en résonance avec les résolutions de Swift. Chose amusante, les deux auteurs terminent par le même genre de pirouette. Le premier évoque la possibilité de n’observer aucune des règles. Le second se « réserve le droit de changer d’avis ».

Montaigne et le grand âge

Dans la Grèce antique et à la belle époque de Rome, la vieillesse ne survenait guère plus tôt qu’aujourd’hui. Quand Socrate est condamné à mort, il a 70 ans et n’est pas perçu comme un vieillard. Plusieurs Grecs dont le nom nous est resté sont morts centenaires. Dans son essai sur la vieillesse, Cicéron met en scène le très vert Caton l’Ancien, âgé de 84 ans. Il en va autrement dans l’Europe au sortir du Moyen Âge. Ronsard se déclarait vieux à 38 ans (il mourra à 68). Montaigne ne vivra que 59 ans et, dès 40 ans, se sent « engagé dans les avenues de la vieillesse » 1. C’est même vers l’âge de 30 ans qu’il aurait basculé dans la seconde moitié de son existence, observe le gériatre et historien de la médecine Philippe Albou : « Depuis cet âge, et mon esprit et mon corps ont plus diminué qu’augmenté, et plus reculé qu’avancé. Il est possible qu’à ceux qui emploient bien le temps, la science et l’expérience croissent avec la vie ; mais la vivacité, la promptitude, la fermeté, et autres parties bien plus nôtres, plus importantes, et essentielles, se fanissent et s’alanguissent. »

Montaigne vit sa vieillesse comme une évolution lente et naturelle : « Dieu fait grâce à ceux à qui il soustrait la vie par le menu ; c’est le seul bénéfice de la vieillesse. La dernière mort en sera d’autant moins pleine et nuisible ; elle ne tuera plus qu’un demi ou un quart d’homme. Voilà une dent qui me vient de choir, sans douleur, sans effort : c’était le terme naturel de sa durée. Et cette partie de mon être et plusieurs autres sont déjà mortes, autres demi-mortes, des plus actives et qui tenaient le premier rang pendant la vigueur de mon âge. » Il critique ceux qui tentent de cacher leur âge en estimant qu’une « vieillesse avouée est moins vieille et moins laide à mon gré qu’une autre peinte et lissée ».

Pour vivre sa vieillesse et écrire ses Essais, Montaigne s’est retiré de la vie active et mondaine à 38 ans, goûtant sa solitude dans une pièce au deuxième étage d’une tour de son domaine : « Puisque Dieu nous donne loisir de disposer de notre délogement, préparons-nous-y ; plions bagage ; prenons de bonne heure congé de la compagnie. » « C’est enfin tout le soulagement que je trouve en ma vieillesse, qu’elle amortit en moi plusieurs désirs et soins de quoi la vie est inquiétée, le soin du cours du monde, le soin des richesses, de la grandeur, de la science, de la santé, de moi. »

Il suggère à qui le peut de suivre son exemple : « Il faut faire comme les animaux qui effacent la trace à la porte de leur tanière. Ce n’est plus ce qu’il faut chercher, que le monde parle de vous, mais comme il faut que vous parliez à vous-même. Retirez-vous en vous, mais préparez-vous premièrement à vous y recevoir ; ce serait folie de vous fier à vous-même, si vous ne vous savez gouverner. » Il ne se sent pas plus sage pour autant : « Depuis d’un long trait de temps, je me suis envieilli, mais assagi je ne le suis certes pas d’un pouce. » Et s’autorise quelques privautés : « C’est injustice d’excuser la jeunesse de suivre ses plaisirs et défendre à la vieillesse d’en chercher. » « Que je me chatouille, je ne puis tantôt plus arracher un pauvre rire de ce méchant corps. Je ne m’égaie qu’en fantaisie et en songe, pour détourner par ruse le chagrin de la vieillesse. […] J’aime mieux être moins longtemps vieil que d’être vieil avant que de l’être. Jusques aux moindres occasions de plaisir que je puis rencontrer, je les empoigne. » « Je me laisse à cette heure aller un peu à la débauche par dessein ; et emploie quelquefois l’âme à des pensements folâtres et jeunes, où elle se séjourne. […] Je me défends de la tempérance comme j’ai fait autrefois de la volupté. »

Il conseille à son lecteur de choisir une occupation qui ne soit « ni pénible ni ennuyeuse » : « Le commerce des livres me console en la vieillesse et en la solitude. Il me décharge du poids d’une oisiveté ennuyeuse ; et me défait à toute heure des compagnies qui me fâchent. » Se retirer du monde ne veut pas dire écarter les siens : « Quand je pourrais me faire craindre, j’aimerais encore mieux me faire aimer [de mes enfants]. Il y a tant de sortes de défauts en la vieillesse, tant d’impuissance, elle est si propre au mépris, que le meilleur acquêt qu’elle puisse faire, c’est l’affection et amour des siens. »

Quant à la mort, « je veux [qu’elle] me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait ». Si les choses tournent mal, un recours est le suicide, dont « la douleur insupportable et une pire mort me semblent les plus excusables incitations ». En attendant, « le plus long de mes desseins n’a pas un an d’étendue : je ne pense désormais qu’à finir ; je me défais de toutes nouvelles espérances et entreprises ; je prends mon dernier congé de tous les lieux que je laisse, et me dépossède tous les jours de ce que j’ai »

 

— Books

Au temps des courtisanes

« Les tawaifs n’existent plus » : c’est la première réponse que reçoit la documentariste Saba Dewan lorsqu’elle commence à Bénarès son enquête sur ces courtisanes autrefois très prisées de la haute société indienne. À présent, leurs descendantes travaillent comme danseuses de bar, et le mot tawaif est synonyme de prostituée.

Pendant des siècles, les tawaif ont déployé leurs talents de danseuses et de musiciennes dans les fêtes somptueuses des maharadjahs, explique l’auteure dans Tawaifnama, une « exploration passionnante » de ces vies mal connues, apprécie l’écrivaine Rana Safvi dans l’hebdomadaire Outlook.

Respectées pour leur culture raffinée transmise de mère en fille, ces professionnelles engrangeaient alors pour leurs prestations de coquettes sommes qui faisaient d’elles des femmes « indépendantes financièrement ». « Des femmes fortes dont dépendaient les hommes, et pas le contraire », note Safvi.

Émancipées, certaines se sont impliquées dans la première guerre d’indépendance (aussi appelée révolte des cipayes) en 1857 ou ont soutenu la cause gandhienne. Las, leur histoire a été oubliée, et leur liberté sexuelle « stigmatisée », regrette l’auteure Shreya Ila Anasuya sur le site d’information The Wire, en raison du « moralisme de l’Empire britannique » qui perdure aujourd’hui « dans l’Inde postcoloniale ».

Vieillir… mais comment et jusqu’où ?

Une avalanche de livres nous annonce des vieux jours qui chantent. Alimenté par les progrès de la médecine, une industrie pharmaceutique boostée par le « papy boom » ainsi que quantité de gadgets, de cours de fitness en tout genre et de publicités ciblées, le concept des jeunes vieux fait florès.

Et c’est tant mieux, à une époque où l’« âgisme », cette idéologie qui tend à multiplier les discriminations à l’égard de ceux qui prennent de l’âge, est en plein essor.

Notre dossier met en garde contre les illusions d’une psychologie positive qui tend à masquer une réalité moins brillante. Âgée de 74 ans, la psychologue Carol Tavris tempère l’enthousiasme ambiant. Entre un quart et la moitié de la population sera atteinte d’une forme ou une autre de démence après 85 ans, et les espoirs placés dans la retraite sont loin d’être toujours comblés.

Le cancérologue et bioéthicien Ezekiel Emanuel promet de se laisser mourir après 75 ans. Le médecin Gavin ­Francis regrette que ses confrères cachent la vérité à leurs patients. Revenons donc à Montaigne, dont la sagesse lucide et chaleureuse reste d’une fraîche actualité.

 

Dans ce dossier :

Accusé Chaïm, levez-vous !

Hannah Arendt, les sœurs de Kafka, des cousins de Freud, quelques lauréats du Nobel, deux laquais, un juge… Dans La Fabrique de papier tue-mouches, de l’écrivain polonais Andrzej Bart, tous ces personnages (réels ou imaginaires) sont réunis à l’occasion du procès (fictif) de Chaïm Rum­kowski (bien réel, lui). Placé par les nazis à la tête du Conseil juif du ghetto de Łódź durant la Seconde Guerre mondiale, mort à Auschwitz en 1944, « le roi Chaïm » ou « Chaïm le terrible » est connu pour son despotisme et sa méga­lomanie et pour avoir fait travailler les habitants du ghetto pour les ­besoins du Reich. Un personnage controversé, «auprès duquel un autre roi, Hérode, fait à peine figure de figurant», selon le procureur du roman. Ou un héros, comme «Moïse conduisant les Juifs à travers la mer Rouge», selon son avocat : « C’est grâce au cerveau génial du président que le ghetto de Łódź existait encore alors que tous les autres avaient été réduits en cendres. »

Pour le quotidien Gazeta Wybor­cza, le livre pose la question suivante : « Rumkowski était-il un ambitieux, ivre du pouvoir que lui avaient conféré les nazis, un lâche qui a envoyé sciemment ses coreligionnaires vers une mort certaine ? Ou peut-être, face à une terrible responsabi­lité, à un choix diabolique, était-il un personnage tragique qui a malgré tout essayé d’organiser le ghetto, pensant que l’asservissement offrait une faible perspective de survie qui valait toujours mieux que l’extermination ­immédiate ? »

Ce procès fantôme («ou peut-être s’agit-il du Jugement dernier ou du tribunal de l’histoire?» s’interroge Gazet­a Wyborcza) se tient à Łódź, dans une demeure délabrée et labyrinthique. Ici, le passé se confond avec le présent. Surtout, la frontière «entre délire et réalité» est brouillée, selon l’hebdomadaire Polityka. Si bien que le narrateur lui-même, un écrivain contemporain mandaté pour assister au procès, cède à la confusion : est-il malade ? fou ? Est-ce un mirage, un rêve, un jeu de rôle ?

Cet univers mouvant, « chargé d’une bonne dose d’auto-ironie, rappelle celui de Kafka », estime le site Culture.pl, pour qui « Bart a à nouveau atteint les sommets de l’art littéraire ». La critique de Polityka apprécie la profusion de références, l’intertextua­lité caractéristique des romans d’Andrzej Bart : « La Fabrique de papier tue-mouches, qui s’inscrit parfaitement dans un travail d’écriture novateur sur la Shoah, confirme que Bart est l’un des meilleurs écrivains actuels. »

Surprises de l’hérédité : nous sommes tous des bâtards

Avant ma grossesse, je pensais avoir compris le fonctionnement de l’ADN : les ­parents transmettent un pan de leur ADN, qui détermine divers caractères héréditaires, à leurs enfants, qui eux-mêmes transmettent un pan de leur ADN à leurs enfants, et ainsi de suite tout le long des ramifications joliment ordonnées de l’arbre généalogique.

 

Ce que j’ignorais, c’est que les femmes peuvent également recevoir de l’ADN de leurs enfants. Pendant la grossesse, des cellules fœtales passent dans le sang maternel, créant ce que les scientifiques appellent une « microchimère », un orga­nisme abritant un petit nombre de cellules provenant d’un autre individu. C’est grâce au microchimérisme qu’une simple prise de sang maternel permet de détecter des marqueurs de maladie dans l’ADN du fœtus. Bien que les cellules fœtales présentes dans le sang maternel soient en grande partie éliminées après l’accouchement, certaines peuvent persister pendant des décennies, voire toute la vie.

 

Ces cellules fœtales peuvent même détecter de quel tissu elles sont entourées et se transformer en cellules de ce tissu, devenant ainsi partie intégrante du corps maternel, ce qui peut avoir des effets à la fois négatifs et positifs sur la santé de la mère – une sorte d’héritage en sens inverse.

 

On a constaté que les cellules fœtales remédiaient au dysfonctionnement de la thyroïde et aidaient l’organisme mater­nel à lutter contre un cancer du sein. Quand un virus pénètre dans le corps de la mère, même des années après une grossesse, les cellules fœtales sont parmi les premières à partir à l’attaque. Mais ces cellules peuvent également favoriser l’apparition de maladies auto-immunes telles que l’arthrite rhumatoïde ou la sclérodermie.

 

Et ce transfert d’ADN marche dans les deux sens : les cellules de la femme enceinte – qui contiennent l’ensemble de ses informations génétiques – peuvent pénétrer dans le fœtus et finir par faire partie du corps de l’enfant, y demeurant bien longtemps après la mort de la mère. Lors d’une deuxième grossesse, des cellules fœtales provenant de la première peuvent coloniser le nouveau fœtus, faisant du deuxième enfant une microchimère de sa mère, de son père et du premier-né. Adieu les ramifications joliment ordonnées de l’hérédité verticale.

 

Dans notre esprit, l’hérédité a le plus souvent trait aux caractères qui se transmettent d’une génération à la suivante, mais, dans beaucoup de sociétés des temps anciens, les mots pour désigner la famille ou la parenté dénotaient des liens de responsabilité partagée. À Hawaii, le même mot servait à désigner la sœur et la cousine. Dans nombre de sociétés d’Amérique du Sud, un homme qui avait eu un rapport sexuel avec une femme enceinte endossait le rôle de père pour l’enfant à naître.

 

La notion d’hérédité est aussi liée historiquement à la volonté de consolider la richesse et le pouvoir. Dans la Rome antique, heres (heredis, au génitif) était un terme juridique pour désigner une personne qui hérite, à qui des biens peuvent être transmis. Dans l’Europe médiévale, les grandes familles se sont mises à établir leur généalogie par écrit afin d’attester la noblesse de leurs origines ainsi que de leur droit à prétendre à encore davantage de richesses. En moyen français, les branches d’un arbre généalogique étaient appelées « pié de grue », ce qui a ­donné en anglais pedigree, une notion biologiquement floue, liée à l’idée de partager le même sang 1. Réservé au départ aux lignées humaines, le terme s’est appliqué par la suite à des espèces animales utiles tels que les chiens et les chevaux, pour désigner des groupes appa­rentés qui furent alors qualifiés pour la première fois de « races ».

 

Dans les années 1400, ce concept rela­tivement nouveau réenjambe les espèces afin d’être employé en Espagne pour distinguer les chrétiens des juifs, ces derniers étant considérés comme inférieurs et immoraux, porteurs d’un sang de moindre valeur et d’une certaine façon contaminé.

 

Au cours des siècles suivants, au moment où les Européens se lancent dans leurs brutales entreprises de colonisation et de construction d’empires, l’idée qu’il existe des races humaines distinctes, les unes faites pour gouverner, les autres pour être gouvernées, se répand de façon pernicieuse dans le monde, véhiculée par les navires de commerce et de guerre et par les expéditions scientifiques.

 

Dans les années 1800, les mécanismes biologiques de la filiation ont beau rester un mystère, il est communément admis que les traits physiques et moraux se transmettent d’une géné­ration à l’autre. L’hérédité détermine le destin. Après quoi se produit la mutation actuelle : la révolution géné­tique. « À l’aube du XXe siècle, écrit Carl Zimmer, les scientifiques en viennent à réserver le terme “hérédité” aux gènes. Cette définition restrictive se répand bien au-delà des laboratoires de ­géné­tique. Elle plane au-dessus de notre expérience la plus intime de l’hérédité, même si nous ne pouvons nous empêcher d’introduire en douce les vieilles traditions dans le nouveau langage des gènes. »

 

Alors qu’entendons-nous aujourd’hui par « héré­dité »  ? Zimmer, qui tient une chronique scientifique dans The New York Times et est l’auteur de livres sur le cerveau, les virus, les parasites et la théorie de l’évolution, est la bonne personne pour nous guider dans les méandres des mécanismes héréditaires. Sidéré par les questions qu’un conseiller en génétique lui pose peu avant la naissance de sa fille, il s’offre le séquençage complet de son génome (cela aide de connaître quelques généticiens de renommée mondiale). Au gré de ce qui pique sa curiosité, il s’intéresse aussi bien aux anciennes institutions pour enfants qualifiés de « débiles mentaux » qu’à un laboratoire où bourdonnent des mouches aux yeux rouges qui pourraient détenir la clé des espèces génétiquement modifiées de demain.

 

Contre toute attente, She Has Her Mother’s Laugh est un livre haletant, où il est question des origines de la vie sur Terre, de l’eugénisme nazi et des chances et des dangers de l’édition génomique.

 

«Nous utilisons des termes tels que “sœur” et “tante” comme s’ils rele­vaient de lois biologiques rigides, écrit Carl Zimmer, alors qu’il ne s’agit que de règles empiriques. Si certaines conditions sont réunies, elles peuvent facilement être contournées. » Cela ­devient évident lorsque l’on élargit la focale, comme le fait habilement l’auteur pour explorer les multiples canaux de l’hérédité, dont le microbiome, l’épigénétique et la culture. Au fil des pages, il nous montre que la façon dont nous parlons d’hérédité – « il tient sa stature de son oncle », « elle a le rire de sa mère » – ne tient pas compte de l’état des connaissances scientifiques.

 

Zimmer ne manque pas une occasion de complexifier la notion d’hérédité et de remettre en question nos idées ­reçues sur ce qui fait que nous sommes tels que nous sommes. Nous recevons la moitié de notre patrimoine génétique de notre mère et l’autre moitié de notre père, mais, en vertu d’un processus de double division cellulaire « terriblement baroque » appelé méiose, chaque enfant d’une fratrie peut recevoir un assortiment d’ADN très différent de chacun des parents. Cela explique que notre grand-mère maternelle, par exemple, ait pu nous transmettre davantage d’ADN que notre grand-mère paternelle. Ou que, si l’on a deux frères et sœurs, l’on puisse être génétiquement plus proche de l’un d’eux. Chose étonnante, les chercheurs ont décou­vert que deux frères et sœurs peuvent aussi bien avoir en commun 61,7 % de leur ADN que seulement 37,4 %. « Autrement dit, sur le spectre de l’hérédité, ­résume Zimmer. Certains de nos frères et sœurs sont nos vrais jumeaux, d’autres plutôt nos cousins. » She Has Her Mother’s Laugh fourmille de surprenantes découvertes comme celle-ci, ce qui a pour effet d’ébranler nos définitions habituelles de l’individu, de la famille, voire de l’espèce humaine.

 

Prenons les microbes, ces organismes unicellulaires qui nous surpassent si largement en nombre sur la planète et prospèrent dans notre intestin. Quand une cellule microbienne se reproduit, elle duplique ses chromosomes – les molécules d’ADN porteuses de l’information génétique – puis se scinde en deux nouvelles cellules, en fournissant à chacune d’elles un exemplaire quasiment identique de son ADN d’origine. Il s’agit d’une forme d’hérédité verticale proche du clonage. Mais les microbes peuvent également recevoir une copie de gènes venant d’autres ­micro-organismes avec lesquels ils n’ont aucun lien, en vertu d’un processus découvert récemment et extrêmement contre-intuitif, connu sous le nom de « transfert horizontal de gènes ». Certains microbes vont recueillir de l’ADN épars et l’incorporer à leur propre maté­riel génétique ; d’autres vont insé­rer leur propre ADN dans des ­microbes à proximité en développant un appen­dice tubulaire permettant de faire transiter des plasmides jusqu’à la cellule voisine ; d’autres encore reçoivent de l’ADN provenant de virus qui servent de passerelle entre microbes, voire entre ­organismes d’espèces différentes.

 

Cette transmission interespèce de gènes microbiens contribue à expliquer l’apparition de souches de bactéries résis­tantes aux antibiotiques. Le transfert horizontal de gènes est à l’origine de 8 % du génome humain : une partie de notre ADN provient en fait de rétro­virus qui ont un jour introduit leur ADN dans des cellules reproductives humaines (sperme, ovule), devenant ainsi transmissibles. Ainsi, quand nous avons un enfant, nous lui transmettons, par hérédité verticale, des gènes viraux introduits de façon détournée dans notre génome par hérédité hori­zontale. De fait, nous serions incapables de nous reproduire sans transfert horizontal de gènes. Une membrane située entre le fœtus et le placenta, essen­tielle à la reproduction, existe du fait d’un gène viral issu de l’un de ces transferts ­horizontaux rétroviraux. C’est ce gène viral qui rend la gestation possible chez tous les mammifères. Si bien que, dans leur ADN, les êtres humains sont un mélange de différentes espèces.

 

Puisque les cellules du corps humain se divisent tout au long du développement de l’organisme, se ramifiant à la manière d’un arbre généalogique en d’innombrables ­lignées, Zimmer suggère que chacune de nos cellules a sa propre hérédité. Pour illustrer cette idée, il raconte l’histoire de la généticienne britannique Mary Lyon. Dans les années 1950, elle se prend de curio­sité pour les motifs du ­pelage des souris tachetées – dont la robe est une mosaïque de couleurs semblable à celle des chats tricolores ou écaille-de-tortue – et découvre un des grands mystères de l’hérédité cellulaire. Lorsqu’un embryon femelle se développe, ses cellules possè­dent au départ plus de chromosomes X qu’elles n’en ont besoin. Pour compenser cet excès, elles neutralisent l’un de leurs deux chromosomes X au hasard 2. Quand une cellule mère se divise en deux cellules filles, elle leur transmet ce choix aléatoire de chromosome X inactivé, que ces dernières transmettront à leur tour, donnant naissance à une femelle dont « le corps est constitué de lignées cellulaires dont une moitié a inactivé un chromosome X et l’autre moitié, l’autre chromosome X ». D’où le motif aléatoire du pelage tacheté des souris étudiées par Lyon 3. Ce processus, connu sous le nom de ­« lyoni­sation », pourrait aussi rendre le cerveau féminin plus diversifié que le masculin – car doté de davantage de types de neurones différents, connectés de façon plus variée. De fait, chaque fois qu’une cellule mère se divise en cellules filles, elle peut transmettre des mutations génétiques aléatoires. Aussi sommes-nous tous, au niveau cellulaire, ce que les scientifiques appellent une « mosaïque », « un assemblage de différents profils génétiques ». À la lumière de ces éléments, notre propension intuitive à assimiler proximité génétique et parenté paraît pour le moins étrange.

 

Si l’on élargit encore un peu la perspective, comme le fait Zimmer, ce que l’on voit est encore plus bizarre. Si vous avez un frère ou une sœur biologique, vous avez au moins un parent en commun, si bien que vous avez tous les deux des chances de posséder de vastes pans de l’ADN de ce parent dans votre génome respectif. Lorsqu’il s’agit d’un parent plus éloigné, comme un cousin au quatrième degré, vous devez remonter plus haut dans l’arbre généalogique pour trouver un ancêtre commun – un arrière-arrière-arrière-grand-parent. Au fil des générations, l’ADN provenant de cet ancêtre s’est dilué et mêlé à de plus en plus d’ADN provenant d’ancêtres que vous et votre cousin au quatrième degré n’avez pas en commun. Zimmer mentionne une étude montrant que, sur 100 paires de cousins au troisième degré, une n’a aucun segment d’ADN en commun. Et, sur 100 paires de cousins au quatrième degré, 25 n’en ont pas. Cela ne nous empêche pas de dire que ces cousins nous sont apparentés. Lorsqu’on considère l’hérédité d’un point de vue génétique, on ne peut décemment plus prendre les gènes comme seul critère de parenté (ou même d’appartenance à l’espèce humaine).

 

À plus grande échelle – celle de nos ancêtres lointains –, la question de savoir à qui nous sommes apparentés met également à mal notre intuition. Sans parler d’ADN, si nous concevons nos ancêtres simplement comme des personnes qui ont procréé ensemble, nous nous retrouvons inéluctablement confrontés à un paradoxe, explique Zimmer : « Nous concevons la généalogie comme une arborescence, nos deux parents étant le fruit de nos quatre grands-parents, qui descendent eux-mêmes de huit arrière-grands-parents et ainsi de suite. Mais cet arbre généalogique débouche sur une impossibilité logique. Pour remonter à l’époque de Charlemagne, par exemple, il faudrait tracer plus de 1 000 milliards de branches. Autrement dit, le nombre de nos ancêtres issus de la seule génération de Charlemagne est supérieur à celui des êtres humains ayant jamais vécu.

 

La seule façon de sortir de ce paradoxe est de raccorder à nouveau certaines de ces branches. Ce qui veut dire que nos ancêtres sont tous forcément apparentés, à un degré proche ou éloigné. […] Si l’on remonte assez loin dans l’histoire d’une population humaine, on arrive à un stade où tout individu ayant un descendant en vie aujourd’hui est l’ancêtre de tous les individus vivants de cette population. »

 

Voilà pourquoi, comme cela a été souligné à plusieurs reprises ces dernières années, tout Européen ­vivant aujourd’hui est un descendant de Charlemagne. Cet entortillement de notre arbre généalogique est difficile à appréhender, mais il montre que la manie de vouloir « descendre en ligne directe » d’un personnage illustre a plus à voir avec le fait que certains liens de parenté sont valorisés socialement – être un enfant « légitime » et non « illé­gitime », par exemple – qu’avec la science. En un sens, nous sommes tous de sang royal, même si notre ­génome ne contient pas d’ADN royal. Nous n’en sommes pas moins obsédés par la généalogie. « Selon une estimation, la généalogie est désormais le sujet le plus recherché sur Internet après la pornographie », écrit Zimmer.

 

En 2002, les généticiens Jonathan Pritchard et Noah Rosenberg découvrirent avec des collègues qu’ils pouvaient identifier des groupes humains à partir de leur ADN à l’aide d’un logi­ciel nommé Structure, que Pritchard et son équipe avaient conçu quelques ­années plus tôt à Oxford. Le programme recher­chait les variations génétiques et affectait l’ADN de chaque individu à un ou plusieurs groupes d’ancêtres présentant des variations similaires. Quand les chercheurs paramétrèrent le logiciel de manière à répartir la popu­lation en cinq groupes, ils constatèrent que ces groupes correspondaient au continent dans lequel vivaient les individus. Autrement dit, le logi­ciel retrouvait en gros les cinq grandes ­régions géographiques (Afrique, Eurasie, Asie de l’Est, Océanie et Amériques). ­Détail d’importance, les frontières de ces groupes d’ancêtres n’étaient pas clairement définies. « Quand deux groupes se rencontraient sur la carte du monde, ­relate Zimmer, les chercheurs ont ­trouvé des individus qui avaient de l’ADN les reliant à un groupe et de l’ADN les reliant à l’autre. »

 

Et, s’ils faisaient varier le nombre de catégories, les chercheurs obte­naient des résultats différents. ­Ainsi, quand ils paramétrèrent le logi­ciel pour répartir les génomes en six groupes, une population émergea du groupe eurasiatique pour former un nouvel ensemble. Il s’agit d’une petite population de quelques dizaines de milliers d’individus, les Kalashs, qui vivent dans la ­région montagneuse de l’Hindou Kouch, au Pakistan. « Que les Kalashs aient été isolés dans l’étude de Pritchard est peut-être révélateur de leur histoire, remarque Carl Zimmer. Ils ont peut-être été longtemps coupés des autres peuples du Pakistan, accumulant ainsi un petit nombre de ­variations ­génétiques qui les distinguent de groupes de population plus vastes. Mais cela ne signifie pas que les Kalashs constituent une race. »

 

De fait, comme ont pu le constater Pritchard et ses collègues, « c’est entre individus que l’on observe la plus forte variabilité génétique. Les différences intergroupes ne représentaient que de 3 à 5 % de la diversité génétique ». Loin de définir des frontières biologiques entre groupes raciaux, les études géné­tiques avancées telles que celle de Pritchard tendent à indiquer une dissolution de ces frontières.

 

Malheureusement, certains s’accro­chent à l’idée que la population peut être divisée en groupes ancestraux ­issus des cinq continents. « À la grande décep­tion de Pritchard et de ses collègues, certains ont pris, à tort, ces résultats pour la preuve du fondement biologique du concept de race. Mais toute ressemblance entre des groupements génétiques de populations et des caté­gories raciales élaborées avant l’avènement de la génétique est absurde ».

 

Le fait que notre génome présente des variants génétiques plus proches statistiquement de ceux d’autres populations du même continent ne signifie pas que nous appartenions tous à une quelconque « race » biologique commune ni que nous ayons la même couleur de peau, ce marqueur culturel universel de la race. Mais ce genre d’idées fausses a conduit ces dernières années à des conclusions stupéfiantes d’aberration à propos des races et des sociétés humaines.

 

L’un des cas les plus flagrants est « Un héritage embarrassant », un livre publié en 2014 par le journaliste scientifique Nicholas Wade, un ancien collègue de Zimmer au New York Times4. Dans cet ­ouvrage dangereux et bien peu rigou­reux consacré à la génétique et à la ­notion de race, Wade suppose que, sous l’action de la sélection naturelle, les ­variants génétiques des comportements et des institutions sociales ont évolué au même titre que ceux qui ­déterminent la couleur de la peau.

Cette thèse mène à d’autres supputations sans fondement scientifique sur les différences entre les sociétés des divers continents et le « succès » de certaines par rapport à d’autres. Plus d’une centaine de généticiens et de biologistes du monde entier ont ­récusé ces conclusions dans une lettre publiée dans The New York Times: « Wade fait un exposé incomplet et inexact de nos travaux sur les différences génétiques entre les humains, qu’il juxtapose à l’idée purement spéculative que la sélection naturelle récente a entraîné des différences dans les scores aux tests de QI, les institutions politiques et le développement économique à l’échelle mondiale. Wade cherche ­ainsi à ­insinuer que les résultats de nos recherches étayent ses conjectures. Il n’en est rien. »

 

Plus récemment, le généticien ­David Reich a suscité des réactions enflammées avec son livre Comment nous sommes devenus ce que nous sommes et sa tribune de mars 2018 dans The New York Times. Dans une lettre ouverte publiée sur le site d’information BuzzFeed, 67 chercheurs affirmaient à propos de la thèse de Reich : « Elle donne une idée fausse des travaux des nombreux spécialistes qui ont démontré que la notion biologique de “race” ne tient pas la route scientifiquement. » 6

 

Carl Zimmer ne cherche pas à ­évacuer le concept de race en tant que catégorie pertinente, et sa façon habile de traiter le sujet représente une contribution bienvenue aux débats houleux à propos de la race et de la génétique. « La race n’est peut-être pas une notion pertinente du point de vue de la biologie, écrit-il, mais elle n’en est pas moins une réalité prégnante en tant que façon habituelle de ranger les individus dans des caté­gories sociales. Ces catégories ont eu en retour une profonde incidence sur la vie des gens. […]. Parce que la race est une expérience partagée, elle peut unir des individus qui n’ont pas de liens de ­parenté. »

 

L’expérience de la discrimination ­raciale reste un levier d’action essentiel pour les combats de libération partout dans le monde, un point de ralliement à partir à duquel des groupes marginalisés peuvent s’organiser et se mobi­liser. Et la race a des implications majeures pour la médecine. Comme l’explique Zimmer, « certaines maladies touchent plus particulièrement des populations dont les membres se définissent comme noirs, hispaniques, irlan­dais, juifs ». Mais, pour comprendre quelles peuvent en être les raisons et trouver des traitements plus efficaces, les médecins doivent regarder au-delà de la biologie : « Ils doivent prendre en compte la vie que mènent les Noirs et les Blancs aux États-Unis : vivent-ils dans des quartiers dangereux, bénéficient-ils de soins de santé de qualité ? Ces choses-là aussi se transmettent, même si elles ne sont pas inscrites dans l’ADN. Pour les scientifiques qui font l’effort de désen­chevêtrer ces facteurs, une conception biologique désuète de la race n’est d’aucune aide ».

 

Pour enfoncer le clou, Carl Zimmer montre que la discipline naissante qu’est la paléogénétique permet, à partir de l’ADN prélevé sur d’anciens squelettes, d’élargir notre vision de l’histoire de l’humanité. Elle nous révèle que nous sommes tous des bâtards du point de vue de la génétique et que toute idée de pureté raciale relève du fantasme.

 

Parmi les notions biologiques dépas­sées auxquelles la science nous recommande de renoncer figure celle de « race blanche ». « Dans notre esprit, les Blancs sont les Européens à la peau claire, un groupe humain rassemblé sur un seul continent, partageant un même patrimoine héréditaire qui remonte à des dizaines de milliers d’années. Les peuples qui vivaient en Europe il y a vingt mille ans avaient peut-être un mode de vie différent du nôtre – ils chassaient le rhinocéros laineux au lieu de poster des photos sur Instagram –, mais, dans notre esprit, ils n’en sont pas moins blancs. Les scientifiques qui ont analysé l’ADN des Européens d’aujourd’hui et d’il y a des ­dizaines de milliers d’années ont démontré à quel point cette idée était erronée. »

 

Comme le souligne Zimmer, « l’ADN ancien ne remet pas seulement en cause l’idée de la pureté blanche, mais la dénomination même de “Blanc” ». Des catégories biologiques fallacieuses servent depuis longtemps à conforter des hypothèses racistes ou xéno­phobes à propos de l’existence de différences intrinsèques entre les peuples et les cultures. Mais la génétique actuelle discrédite ces idées de « pureté » raciale et montre qu’elles procèdent d’aspirations politiques et culturelles qui n’ont rien à voir avec la biologie.

 

— Cet article est paru dans la London Review of Books le 25 octobre 2018. Il a été traduit par Pauline Toulet.