Loup y es-tu ?

Lors de sa parution en Suède en 2013, Jeu du loup a été ­salué comme un révélateur à peine excessif des failles de nos socié­tés européennes contemporaines. « Arne Dahl évoque le commerce des esclaves dans ce que nous pensons être l’endroit le plus civilisé du monde, le sort des Roms et, sans doute, le sens de l’Europe aujourd’hui, commente le quotidien Sven­ska Dagbladet. Comment les Euro­péens doivent-ils se comporter face aux crises et au natio­nalisme qui déferlent sur le continent ? » Une question plus brûlante que jamais.

Comme toujours chez Dahl, note la revue Kulturdelen, plusieurs intrigues s’entremêlent : traite de SDF orchestrée par une mafia cynique, meurtre d’un chercheur à Stockholm sous le regard vide d’un Rom aveugle, innovation susceptible de révolutionner l’industrie automobile au grand dam des compagnies pétrolières… Les pièces du puzzle sont assemblées par les peu scrupuleux enquê­teurs de l’Opcop, unité secrète dirigée par le Suédois Paul Hjelm au sein d’Europol, l’agence (bien réelle) qui prête main-forte aux États membres de l’UE dans leur lutte contre la criminalité internationale et le terrorisme. Opcop, c’est aussi le nom du cycle de polars dont Jeu du loup est le troisième ­volet après Message personnel et ­Prenons la place des morts.

Virginie Despentes, Zola rock’n’roll

Caissière de supermarché, employée du Minitel, critique de films porno et journaliste rock, en passant par la prostitution : le parcours de Virginie Despentes n’a rien de conventionnel. À 25 ans, elle publie son premier roman, le très sulfureux Baise-moi, qui trouvera un certain écho dans les milieux underground. Dans King Kong Théorie, un texte à mi-chemin entre le manifeste et l’autobiographie, elle tient un discours féministe radical sur le viol, les compromissions de la vie domestique et la prostitution.

Si ses premiers ouvrages lui ont valu la réputation d’auteure trash ­emblématique de la contre-culture, la trilogie des Vernon ­Subutex l’a révélée à un public plus large. Dans son deuxième volet, Despentes relate la ­déchéance de Vernon, un disquaire parisien que l’avènement du numérique oblige à mettre la clé sous la porte (il rebondira par la suite). Phénomène de librairie en France, la série Vernon Subutex s’exporte chez nos voisins anglophones : la traduction anglaise du deuxième volet est parue à l’été 2018 au Royaume-Uni.

Jusqu’à récemment, les livres de Virginie Despentes parus à l’étranger n’avaient pas fait grand bruit. À l’exception toutefois de King Kong Théorie, qui avait suscité un engouement dans les milieux féministes américains – engoue­ment redoublé par le défer­lement de la vague #MeToo. Avec la publi­cation en anglais des Vernon Subutex, Despentes se voit qualifiée par les critiques de « Zola rock’n’roll » et de « bad girl de la littérature française ».

Plus surprenant, ces derniers voient dans Vernon Subutex une émanation de la grande tradition de la littérature anglaise. « La structure du récit ressemble à celle d’un roman victorien : l’histoire des amis de Vernon, d’amis d’amis, d’amants, d’enne­mis et de connaissances forme une mosaïque qui dépeint le tumultueux passage à l’âge adulte de la géné­ration X », commente Lauren Oyler dans le magazine américain Bookforum. « L’approche de Despentes est semblable à celle des écrivains du XIXe siècle, et, d’ailleurs, plus proche de Dickens que de Balzac », écrit pour sa part The Times.

Mais ce qui semble le plus intéresser les critiques anglophones, c’est la façon dont Virginie Despentes chronique l’insidieuse progression des idées d’extrême droite au sein de la société française. L’écrivaine prend en effet un malin plaisir à placer dans la bouche de certains de ses personnages des propos d’un racisme ou d’une misogynie qualifiés d’ordinaires. Sa manière de « capter l’air du temps », de ne pas craindre de présenter une image peu flatteuse de ses contemporains a aussi quelque chose de houellebecquien, poursuit The Times.

D’aucuns affirment même la supériorité de la romancière sur les vedettes masculines de la littérature française contemporaine. À l’instar d’Eileen Battersby dans The Irish Times : « Virginie Despentes relègue presque Emmanuel Carrère et Michel Houellebecq à l’insignifiance avec sa prose fluide et vivante, ses observations ­satiriques, son sens du comique, sa ­connaissance approfondie de la musique des années 1990 et, surtout, son don, parfois impi­toyable, parfois tendre, pour la caractérisation des personnages. »

Bruce Springsteen analyse la rock star

Il y a une scène frappante dans Born to Run, l’autobiographie de Bruce Springsteen. Le rockeur vient de sortir, à l’été 1975, l’album qui va le rendre célèbre. Le Boss (surnom qu’il n’aime pas) est au plus haut. Le titre Born to Run habite les listes des meilleures ventes, aux États-Unis comme en Europe. Premier concert à Londres, au Hammersmith Odeon. La Mecque pour le jeune Bruce, biberonné aux deux sources de la religion rock de son temps : Bob Dylan et les Beatles.

 

Springsteen est un mécano expérimenté des concerts de bar, il a également régalé les étudiants sur les campus. La scène, c’est son biotope. Mais, ce soir, avec son groupe, le E Street Band, Bruce doit vraiment lâcher les chevaux ! Or là, son « double maléfique », comme il le nomme, l’empêche d’être à son ouvrage. « En moi, de multiples personnalités se débattent pour se succéder au micro. J’ai du mal à atteindre le point où je me dirai : “Rien à foutre”, cet espace magnifique et nécessaire où tu mets le feu à ton sentiment d’insécurité, où tu baisses la tête et tu fonces, et là, pour l’instant, je sens que je fais trop attention, que je gamberge trop, que je pense trop à… à quoi je pense d’ailleurs ? […] Mon bon copain Peter Wolf, le chanteur génial de J. Geils Band, a dit un jour : “Le truc le plus étrange que tu puisses faire sur scène, c’est de te mettre à penser à ce que tu es en train de faire.” Eh bien c’est exactement ça, je suis en train de faire le truc le plus étrange qu’on puisse faire sur scène, là, maintenant ! »

 

Qui n’a jamais pris, dans le secret de sa chambre d’ado, un micro et une guitare imaginaires pour se la jouer devant le miroir en play-back sur les tubes de son idole ? Le rock appelle ce type de comportement mimétique. Le livre de Springsteen paraît satisfaire aux attentes de ce rêve narcissique : il permet d’entrer dans la peau de la rock star. Sentir ce qu’il sent, penser ce qu’il pense. Il y a naturellement la succession des albums, qui fait découvrir à Springsteen la différence entre faire de la musique et faire des disques, et les mégaconcerts, riches d’anecdotes tour à tour trash ou cocasses.

 

Mais le souvenir amer de l’épisode londonien, lors de la toute première tournée en Europe, brise l’enchantement. Il ne peut y avoir ni joie ni jouissance sous les projecteurs. Juste de l’angoisse. La vie de rock star, du moins celle de Springsteen, ne ressemble pas à l’image d’Épinal. Elle n’est pas un cocktail de sexe, de drogues et de rock’n’roll. C’est que Springsteen n’idéalise pas, mais analyse. Il est cet homme double qui vit et, parfois pour son malheur, se regarde en train de vivre. Fils de prolétaire, il a pourtant peu de considération pour un exercice qui consiste, chez les riches, à « se regarder le nombril », comme il dit : « Dans le New Jersey, dans mon milieu, le métier de psychiatre-psychanalyste pourrait aussi bien ne pas exister. » Mais avec le succès mondial qui lui tombe dessus à 25 ans surgit le risque du néant. Il consent alors à aller voir un psy sur le conseil de Jon Landau, le critique qui avait prédit dans l’un de ses articles, au début de la carrière de Springsteen, que celui-ci était « l’avenir du rock ».

 

Avec cette autobiographie, il se ­révèle être un des meilleurs connaisseurs de l’histoire du rock. Exception notoire dans un milieu où le passé compte peu et où on a le culte de la jeunesse et de l’instant. « Bien sûr on peut concevoir d’être une supernova dans le ciel, de briller et de brûler un bref instant, d’avoir des chiffres de vente qui crèvent le plafond et de mourir jeune et encore beau, mais je voudrais quand même dire quelques mots en faveur de la vie. Personnellement j’aime que mes dieux vieillissent, qu’ils aient le poil grisonnant et surtout qu’ils soient encore là. Je suis content d’avoir encore Dylan et les Stones, ces pirates toujours d’attaque ; j’aime la puissance en live des Who sur le mode j’espère-vivre-très-vieux-avant-de-crever 1 et le Brando obèse mais fascinant jusqu’au bout – je préfère toutes ces options à la mort. » Loin de sacrifier au pacte faustien qui voudrait associer à la rock star le mythe tragique de l’éternelle jeunesse (comme Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison ou Amy Winehouse, tous fauchés à 27 ans), Springsteen est, parmi ces « vieux rockeurs », l’un des rares à avoir en même temps connu le succès et voulu en comprendre les effets dans la durée. Ce livre de confessions écrit comme une ballade est ainsi une formidable exploration de ce qu’est une rock star.

 

Qu’est-ce qu’une rock star ? Peut-on vraiment le devenir ? Ou bien est-on, si l’on peut dire, élu par le destin, par la grâce d’une belle gueule, d’une belle voix ? Par quelle force faut-il être habité ? Qu’est-ce que cela fait d’être acclamé par des stades remplis de plus de 100 000 fans ? Plus qu’une autobiographie, le livre est une pièce importante pour comprendre l’invention de la rock star – le phénomène peut-être le plus fascinant du XXe siècle. Springsteen est au cœur de cette machine, qui tourne à plein régime dans les années 1970. Il reprend les choses depuis l’enfance – comme Keith Richards, le guitariste des Stones, avec l’autre grand livre de Mémoires « pop » qu’est Life2.

 

Même s’il appartient à la seconde géné­ration, celle qui vient justement après les Stones, Springsteen, admirateur des bluesmen Robert Johnson et John Lee Hooker, est encore en contact avec les énergies primordiales qui cascadent à travers Woodstock jusque dans les années 1970, et déjà à cheval sur la révolution qu’introduisent le lancement de la chaîne musicale MTV et l’apparition des clips au tout début des années 1980. Sans en avoir conscience, il ­décrit presque en sociologue pourquoi et comment le phénomène progresse – à la vitesse du son !

 

La star, dopée par une exposition média­tique tous azimuts (disques, ­radio, télé, concerts), se reflète dans un nombre toujours plus considérable d’indi­vidus. Chaque fan répercute, à son tour, une part de l’idole en l’imitant. C’est la force de ce mouvement que de prendre vie, de se reproduire et se multiplier à l’infini, dans les têtes et les corps. Springsteen n’en est-il pas lui-même ­l’illustration ? Fasciné à 7 ans par la prestation d’Elvis puis, quelques années plus tard, par celle des Beatles dans « The Ed Sullivan Show », l’émission de variétés culte de la télévision américaine, il ­n’aura de cesse d’imiter le premier (danser comme le King) et de copier les seconds (avoir les cheveux longs comme les Fab Four). Ces apparitions successives sont comme la révélation d’une nouvelle religion où l’on s’efforce de ressembler à ses dieux pour mieux les adorer. Sans doute y avait-il un terrain favorable chez Springsteen, le gamin né d’une tribu ­italo-irlandaise dans une maison accolée à une église…

 

Est-ce vraiment un hasard si le marathonien des concerts de plus de cinq heures écrit ainsi une autobiographie de plus de 600 pages ? Springsteen est une rivière qui coule. Sans faire de littérature, il raconte. Fuyant l’autocélébration ou l’héroïsation d’un quelconque génie rock – il n’oublie jamais la dimension collective de son aventure –, sans éviter parfois quelques coquetteries (la rencontre avec Jack Nicholson et quelques autres célébrités), il poursuit en artisan besogneux ce que le songwriter a voulu faire : créer, à force de travail (maître mot du livre), la bande-son de son existence. « J’ai réalisé que c’était là, dans les rues de ma ville natale, qu’étaient nées ma vocation, ma voie, ma passion. De même que c’était dans le catholicisme, dans la vie de quartier de ma famille, que j’avais trouvé un autre pan de ma “genèse”, le commencement de mon chant. […] Je voulais que ma musique s’enracine dans ma vie. […] La plupart de mes textes sont des autobiographies émotionnelles. »

 

Sa vie aurait pu être tout autre : il aurait pu rester à Freehold, cette ville balnéaire du New Jersey partagée entre les quartiers ouvriers, ceux des blousons noirs et les secteurs plus résidentiels, près des plages, où prospèrent les « blousons dorés ». Qui sait s’il ne serait pas devenu chauffeur de taxi, travailleur à la chaîne, gardien de prison, conducteur de bus, camionneur ? Conscient d’avoir échappé à cette fatalité prolétaire, Bruce confesse : « J’avais le sentiment d’avoir des dettes envers les gens aux côtés de qui j’avais grandi, et j’avais besoin d’explorer ce sentiment. »

 

Les uns racontent leur vie pour s’expli­quer. D’autres pour prendre leur revanche. D’autres encore pour se réinventer. Springsteen écrit pour trouver du sens à cette vie qui lui est tombée dessus. Toute vie n’accède à sa plénitude qu’à partir du moment où elle s’incarne dans un récit, affirme le philosophe Paul Ricœur. Et cette « identité narrative » doit expliquer dans le même mouvement comment on est resté « le même » et comment, pourtant, on est devenu « soi-même ».

 

Cette injonction contradictoire ­résonne avec une profondeur particulière dans le cas de Springsteen, qui a dû, pour trouver « [s]on chant », échapper à son milieu, s’arracher à sa famille notamment, et aussi, pour être vrai, lui demeurer fidèle. Être le même et soi-même. Pris entre ces deux pôles antagonistes, il oscille. Comment expliquer autrement cette alternance de moments où il fait l’expérience de l’errance, traversant plusieurs fois le pays d’est en ouest, et ceux où, tiré en arrière par un élastique invisible, il retourne invariablement dans le New Jersey ?

 

La toute première traversée des États-Unis, au cours de l’année 1970, est une initiation. Springsteen part dans un vieux camion fatigué aux côtés de ­Tinker, un vendeur de planches de surf qui s’est improvisé imprésario. Il ne sait pas conduire. Qu’importe, il se retrouve au volant la trouille au ventre, avec, dans le cerveau, des images d’Easy Rider, portrait pas franchement sympathique de l’Amérique profonde. « Conduire me rendait euphorique tandis qu’on traversait le désert à l’aube. Les canyons aux ombres bleu foncé et pourpres se découpaient sur le ciel aux couleurs délavées et, derrière nous, on apercevait les silhouettes noires des montagnes. » Malgré ce ­lyrisme, et le goût qu’il a pour Kerouac et sa mytho­logie de la route, la traversée de l’Amérique ne correspond pas, chez lui, à la reconnaissance d’une nouvelle liberté. Son nomadisme, plus sombre, exprime l’intranquillité d’un homme alors incapable de se fixer. Jusqu’à ce que, sur le tard, il parvienne enfin à stopper ce mouvement chaotique pour revenir définitivement, Ulysse moderne, vivre à quelques kilomètres à peine de son lieu de naissance.

 

Springsteen émeut parce qu’il n’est jamais loin des vérités et des émotions de l’enfant. Il y consacre en 1982 un ­album, Nebraska, « méditation improm­ptue sur mon enfance et ses mystères ». C’est particulièrement vrai de la rela­tion qu’il entretient avec son père. Cette ­figure ­domine le livre comme un ­colosse. Depuis le tout premier souvenir d’enfant : « Je distinguais un tabouret de bar, des chaussures noires, des chaussettes blanches, un pantalon de travail, des hanches, de puissantes jambes, une ceinture porte-outils, puis le visage, légè­rement bouffi par l’alcool, qui me toisait à travers la fumée de cigarette. » Tout – les grands moments, les (très) hauts, les (très) bas – passe à travers le filtre du pater­nel, dépressif, alcoolisé, brut et pathé­tique, aimant et négligent à la fois. Au point de donner au livre des apparences de « lettre au père ». La naissance de la rock star doit beaucoup, sinon tout, à la colère, à cet amour-haine.

 

1975 : en plein décollage, le timide Springsteen est au pied du mur. Il lui faut accorder des interviews aux magazines Time et Newsweek, sinon il ne fera pas la couverture. L’enjeu est de taille. Mais il est réticent. Pourtant, écrit-il, « pas question que je me retrouve quarante ans plus tard, dans mon rocking-chair, à ruminer les j’aurais pu, j’aurais dû, j’aurais pas cru. Je pensais à mon père pleurnichant dans son nuage de fumée de cigarette : “J’aurais pu accepter ce job avec la compagnie du téléphone, mais il aurait fallu que je voyage…”, lui qui, à la place, avait choisi l’option lumières éteintes dans la cuisine, blues, bière et ressentiment contre sa famille qui l’avait soi-disant empêché de faire ce qu’il ­aurait pu faire. Un homme fichu. »

 

La rage d’agir plutôt que celle de ruminer. La foi en soi, jusqu’à l’arrogance peut-être, plutôt que le ressentiment du raté. La vie dans la lumière plutôt que le séjour dans l’ombre. La vie du fils comme le contretype de celle du père. Et pourtant, ce qui est touchant, c’est qu’il ne manque pas de moments où les deux Springsteen se cherchent sans se trouver. Comme dans cette partie de pêche au Mexique que le père entend payer à son fils (déjà riche). Mais la pêche au gros, quête d’un improbable Moby Dick du pauvre, tourne au voyage crapoteux, sur un rafiot enfumé et puant le gazole.

 

Mettre des mots et des rythmes sur son histoire familiale n’aurait pas suffi à faire de Springsteen cette légende américaine. Ses chansons touchent quelque chose au-delà de la simple histoire d’un gars du New Jersey. Elles emportent avec elles, dans la violence brute du rock, un morceau d’histoire des États-Unis, au tournant des années 1980. Il y aura bientôt Michael Jackson. Mais, pour l’heure, c’est lui qui saisit l’esprit du temps. Son chant de l’homme blanc sonne juste – à la bonne heure sur le cadran de l’histoire, et sans une fausse note.

 

Qui mieux que Springsteen avec sa voix cassée pour chanter le rêve fracassé de l’Amérique ? C’est qu’il fait partie de cette nation battue et blessée, doutant d’elle-même et se survivant tant bien que mal après la démission de Nixon, la chute de Saigon et le début de la désindustrialisation. L’autobiographie, comme toute son œuvre, met l’Amérique sous la lamelle d’un microscope. Comme il l’écrit, « ça m’intéressait en particulier de savoir ce que signifiait être américain, être ce modeste participant à l’histoire en cette période où l’avenir semblait aussi flou et changeant que la fine ligne de l’horizon. Est-ce qu’un artiste rock pouvait contribuer à sculpter cette ligne, à influer sur sa direction ? ».

 

Le chant de Springsteen ne peut rien. Même s’il donne avec son groupe de nombreux concerts au bénéfice de communautés en difficulté ou d’associations à mesure que l’Amérique s’enfonce dans la crise. Il sait la puissance réparatrice de son rock, arrimé en profondeur au blues, devenu un véritable lamento qui accompagne la fin d’un rêve. Il assiste à la dégringolade industrielle du New Jersey. Plusieurs de ses amis perdent leur ­emploi lorsque les usines ferment. The River (un de ses tubes, auquel il consacre un chapitre) s’inspire ainsi de l’histoire du jeune couple de prolétaires que forment sa sœur (mère à 17 ans) et son beau-frère, en pleine détresse sociale. Springsteen ne peut oublier les solidarités ouvrières qui se construisent, à Freehold, devant les chaînes d’assemblage et dans les bars. Le paradoxe – la fameuse « dette » –, c’est qu’il fabrique sa réussite sur la défaite de son milieu d’origine. Mais il le fait – comme pour en payer le prix – dans la douleur, avec acharnement, au prix de mois de souffrances dans les studios et d’engueulades avec les autres musiciens ou avec les producteurs qui s’agacent face à cette star entêtée. Springsteen réalise, dans ce jeu de qui perd gagne, une dernière fois le rêve américain : partir de rien pour arriver tout en haut.

 

Et, en 1984, tout au sommet, la chanson Born in the USA est, pour Bruce, « l’explosion nucléaire. […] Je ne sais pas, c’est toujours un peu mystérieux, un succès de cette envergure. […] Je m’étais blindé […]. N’empêche que ça allait être rude. » Près de quinze ans après l’hymne américain torturé par la guitare de Jimi Hendrix, Springsteen en invente un autre, drôlement plus ambigu. Ronald Reagan, alors à la Maison-Blanche, lui adresse un compliment. Qu’il refuse. Sans être vraiment engagé, on est démo­crate chez les Springsteen.

 

La genèse de Born in the USA tient du miracle. Bruce vole le titre à un scénario de Paul Schrader, écrit rapidement les paroles, enregistre le titre en une prise avec le groupe. C’est la conscience malheureuse de l’Amérique qui se matérialise alors dans ces sons. Avec sa célèbre entame à la grosse caisse, si confiante et conquérante, qui peut penser que le morceau est en réalité une nécro­logie ? Les paroles, elles, racontent le déses­poir d’un de ces soldats de retour que l’Amérique ne veut pas voir, parce qu’ils incarnent la défaite et la mauvaise guerre. De son frère, mort à Khe Sanh, il ne reste qu’une photographie entre les bras d’une fille à Saigon. Springsteen métabolise en une chanson toute cette production qui interroge le sens de la catastrophe vietnamienne. L’ironie de l’histoire, c’est que Born in the USA, dont il fait écouter la version achevée au président de l’association Vietnam Veterans of America, est, malgré le succès, une chanson incomprise. Avec ses refrains déclaratifs et ses couplets dépressifs, Springsteen revendiquait le droit à « une voix patriotique “critique” allant de pair avec la fierté de la patrie ». Tout un programme.

 

— Ce texte a été écrit pour Books.

Hérédité : nous sommes tous façonnés par les migrations

Les Monthy Python ont beaucoup apporté à la culture, un peu moins à la science, si ce n’est en montrant l’importance de la machine qui fait « ping ». Derrière de nombreuses avancées scientifiques, il y a une nouvelle machine plus rapide et perfectionnée qui fait « ping ». On souligne les extraordinaires intuitions théoriques de Crick et Watson, mais c’est grâce au développement de la cristallographie aux rayons X qu’ils ont pu découvrir la structure de l’ADN. Et, si l’on assiste actuellement à une explosion du nombre d’exoplanètes détectées, c’est en raison des performances accrues des télescopes spatiaux.

 

Le livre de David Reich Comment nous sommes devenus ce que nous sommes témoigne de l’importance des machines qui font « ping ». Le généticien suédois Svante Pääbo a réussi pour la première fois à extraire de l’ADN de restes ­humains préhistoriques il y a plus de trente ans. Au cours des deux décennies suivantes, cette nouvelle discipline a piétiné en raison des faibles quantités d’ADN que l’on parvenait à extraire. S’ajoutait à cela le risque de contamination : l’ADN issu de fossiles humains en disait souvent plus long sur l’ascendance des chercheurs que sur le passé lointain. Tout a changé avec la mise au point de nouvelles techniques au tournant du XXIe siècle. Au lieu d’éliminer péniblement la contamination pour retrouver un petit fragment d’ADN à analyser, les chercheurs se sont mis à séquencer tout ce qu’ils pouvaient. Il s’agissait en majorité de bactéries et de reliquats d’un processus de fossilisation complexe. Mais ils ont pu créer des banques d’ADN et y débusquer les éléments humains. Si petits qu’aient été ces éléments (souvent moins de 1 % de l’ensemble), cette technique a révolutionné la discipline en ce qu’elle a permis de reconstituer des ­génomes entiers et de réduire les coûts en passant de processus physico-chimiques à des méthodes informatiques. La paléogénomique avait trouvé sa machine qui fait « ping ».

 

Résultat : les vannes de la recherche sur l’ADN se sont ouvertes, et une ­démarche hasardeuse et marginale s’est transformée en secteur d’activité – un secteur très concurrentiel. Les trois principaux laboratoires (Copenhague, Leipzig et Harvard pour celui de ­David Reich) ­rivalisent pour produire un flot de publications retraçant l’histoire de l’humanité à partir des gènes. Dans Comment nous sommes devenus ce que nous sommes, David Reich rassemble les éléments de cette histoire et montre les enseignements qu’il y a à en tirer.

 

Alors, qui sommes-nous ? Le lecteur en quête d’une réponse sur la nature profonde de l’humanité sera déçu. Ce qui fait de nous une espèce à part, c’est notre façon de nous comporter et de penser, et notre apparence physique. Autant de produits de l’évolution et donc – au moins en partie – de nos gènes, sur lesquels la paléogénomique commence tout juste à se pencher. Il ne s’agit pas de mini­miser la réponse appor­tée par Reich à la question, mais de bien comprendre les limites actuelles de la génétique de l’évolution. Les gènes sont importants pour deux raisons. Tout d’abord, comme nous en avons d’innombrables preuves, ils déterminent ce que nous sommes et sont à ce titre au fondement de notre survie et de notre reproduction. C’est leur dimension fonctionnelle. Mais les gènes ont une autre propriété. Parce qu’ils se transmettent des parents aux enfants, en se modifiant graduellement au fil des générations sous l’effet de divers processus, ils sont ­aussi un tableau noir où est inscrite notre histoire individuelle – et donc celle de la population et de l’espèce auxquelles nous appartenons. C’est la dimension historique de la génétique. Et c’est ce tableau que Reich a, avec d’autres, déchiffré de façon si éclairante.

 

Du fait de l’extraordinaire diversité des populations africaines actuelles, nous savons aujourd’hui que notre espèce a commencé son évolution en Afrique, sans doute à partir d’un petit groupe qui vivait en Afrique de l’Est il y a quelques centaines de milliers d’années. Nous savons aussi que certaines populations africaines telles que les Sans d’Afrique australe et les Hadzas d’Afrique de l’Est ont commencé à se distinguer il y a sans doute environ 200 000 ans ; que les ancêtres des Eurasiens n’ont commencé à quitter l’Afrique qu’il y a 50 000 à 70 000 ans ; et que tous les non-Africains actuels sont issus de cette dispersion.

 

À partir de ces événements fondateurs, Reich montre que l’ADN ancien fournit la preuve de toute une série de mouvements de populations, de remplacements des unes par les autres, de brassages et d’extinction de certains groupes – des lignées fantômes, dont on détecte des gènes mais dont il n’existe aucune autre trace. Certaines correspondent peut-être à des espèces éteintes d’humains archaïques avec lesquels nos ancêtres se sont métissés, mais d’autres étaient des Homo sapiens. On décèle par exemple dans des restes fossiles associés à l’archéologie du paléolithique supérieur des lignées génétiques qui furent déter­minantes dans le peuplement de l’Eurasie mais sont quasiment éteintes. On ­observe ces schémas de dispersion, diver­sification, brassage et extinction aussi bien en Europe qu’en Asie. Chacun offre un condensé de l’histoire ­humaine. Ces schémas ne s’appliquent pas qu’au passé lointain, ils se poursuivent jusqu’à une époque récente. Il y a environ 4 500 ans, une population venue des steppes d’Europe a migré vers l’ouest et s’est établie en Grande-Bretagne, où elle a pratiquement remplacé les agriculteurs du néolithique qui y vivaient. L’île a été entièrement repeuplée par des immigrés. Le processus se répète indéfiniment dans le temps et dans l’espace.

 

Mais, comme l’aurait peut-être dit Voltaire s’il vivait aujourd’hui, que m’importe qu’un haplotype en ait remplacé un autre sur les rives de l’Oxus ou de l’Iaxarte ? Cette réponse à la question de savoir qui nous sommes cache-t-elle un message plus profond ? Si oui, c’est probablement celui-ci : nous sommes une espèce hybride (comme la plupart des espèces), fruit de toute une série de migrations de populations (de l’Afrique vers l’Eurasie, les Amériques et le Paci­fique), de petits croisements avec des espèces voisines (Neandertal avec le mystérieux homme de Denisova décou­vert en Sibérie), dans certains cas d’extinctions (Neandertal in fine) et de brassages complexes et continuels. Notre histoire profonde n’est pas celle de populations attachées à leurs terres, mais de remaniements successifs de notre matériel génétique qui ont formé un palimpseste d’une diversité parfois surprenante. Comme l’ont montré des génomes anciens, c’est avec l’arrivée des premiers agriculteurs du Moyen-Orient que la peau des Européens s’est éclaircie.

 

Mais comment en sommes-nous arrivés là ? Par les migrations, dit Reich en un mot. C’est une manière un peu simpliste de résumer l’histoire humaine. Reich sait parfaitement que bien d’autres éléments entrent en ligne de compte. Reste que la structure des populations humaines découle pour l’essentiel de la façon dont ces groupes ont migré d’un point à un autre de la planète. On ne parle pas ici d’une grande migra­tion glorieuse ni même d’une migra­tion originelle, mais de la dispersion répétée de populations en quête de nouveaux territoires, ou de dépla­cements sur fond de changements climatiques, d’invasions ou de colonisations. Ces déplacements sont de nature diverse : certains sont dus au climat, d’autres à la découverte de nouveaux mondes, d’autres encore à de nouvelles inventions ou croyances ; certains sont offensifs, d’autres pacifiques. Et leurs résultats sont tout aussi variables : remplacement des populations autochtones, absorption et brassage des immigrants, coexistence ou bien échec total de l’installation.

 

Les archéologues, notamment, s’emploient depuis cinquante ans à modérer l’enthousiasme des tenants du diffusionnisme de la génération de Grafton Elliot Smith ou Thor Heyerdahl 1. Ils préfèrent à cette approche des modèles privilégiant l’autochtonie, la stabilité géographique et le développement local. Or des généticiens comme Reich montrent au contraire que le monde humain a été façonné par le mouvement. Il y a là un enseignement crucial pour notre époque où les migrations et la mobilité, réelles ou perçues, sont des enjeux majeurs. Et cela nous éclaire, au-delà des gènes, sur les prédispositions comportementales de notre espèce.

 

Même s’il rend compte de découvertes extraordinaires dans le domaine de la génétique et présente une histoire de l’humanité qui aurait été encore inimaginable à la fin du siècle dernier, le livre de Reich ne s’achève pas sur une note franchement positive. Il n’y a qu’un pas de la diversité humaine à la race. Qu’on le veuille ou non, il y a chez les êtres humains des différences biologiques, non seulement entre les individus d’une même population, mais aussi entre les populations. Le contraire ferait d’ailleurs de nous une exception dans le monde biologique. Reich s’attache dans son livre à décrire cette variation au niveau génétique, et il manquerait à son devoir s’il n’examinait pas ses résultats à la lumière de l’histoire de la diversité humaine, une histoire dans laquelle la notion de race a joué un rôle central. Sa position est assez simple : il existe, au sein de l’espèce humaine, des différences entre les populations qui peuvent se mesurer à la fréquence relative de différents gènes, et ces différences ne sont pas forcément négligeables. Il n’y a là rien de nature à susciter des controverses. La couleur de peau des habitants de l’Afrique centrale est en moyenne plus foncée que celle des Norvégiens, par exemple. De même, la probabilité de posséder un gène de résis­tance au paludisme est beaucoup plus élevée chez les personnes d’ascendance africaine que chez celles qui sont d’ascendance européenne.

 

Reich s’aventure sur un terrain plus controversé lorsqu’il affirme qu’il n’y a pas de raison que ces différences ne concernent pas aussi le comportement et les capacités cognitives. Soyons clairs : il n’affirme pas que de telles différences existent, simplement qu’il est possible qu’elles existent. Et que, au rythme auquel progresse la génétique, se contenter de s’insurger contre cette question n’empêchera pas qu’on y apporte une réponse.

 

Reich explique très clairement qu’il ne défend pas l’idée qu’il y ait des différences cognitives notables entre les popu­lations. Et encore moins, si l’on devait découvrir des différences de cet ordre, qu’on en prenne argument pour instiller des comportements ou prendre certaines mesures. Si être raciste c’est penser qu’il existe des différences ­notables entre les populations, et que cela doit déterminer la façon dont les individus sont traités, alors ceux qui ­affirment que le livre de Reich dénote son racisme se trompent. En revanche, l’auteur est sans doute naïf d’imaginer qu’il est possible de parler des différences ­génétiques entre ­populations sans être accusé de ­racisme. L’ironie est peut-être ici que la notion de race en biologie met en avant la lignée unique des populations sur le temps long, alors que les données objectives sur lesquelles se fonde le livre de Reich montrent au contraire que les populations sont le produit d’une ­alternance de mécanismes d’isolement et de brassage, la formation des races étant en permanence ­déclenchée par un isolement reproductif, puis sans cesse interrompue, créant ainsi une nouvelle constellation tout aussi temporaire de diversité humaine.

 

Dans des livres comme celui de Reich, chacun plaque inévitablement le sens qu’il se fait du mot « race ». La race est une construction sociale, mais c’est aussi, dans la classification biologique des espèces, un rang taxinomique inférieur à l’espèce ; elle est à la fois le reflet de différences biologiques fondamentales et le résultat du hasard de l’ascendance. Pour certains, le terme désigne un groupe humain homogène qui remonte à la nuit des temps, pour d’autres, il peut s’appliquer à un peuple montagnard isolé. La race peut relever d’une concordance étroite entre la biologie et la culture, de la culture uniquement ou de la biologie seule. Au vu de ce large éventail de significations, il n’est guère étonnant qu’on ait cru y déceler beaucoup d’entre elles dans l’ouvrage de David Reich.

 

Mais l’auteur ne se rend pas service en se présentant comme le scientifique éclairé et bien intentionné pris en étau entre des anthropologues politiquement corrects et des racistes. Un cocktail de biologie, d’évolution et de diversité humaine ne peut être qu’explosif. Les machines qui font « ping » n’ont pas de remède à cela.

 

— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 19 mars 2019. Nous le reproduisons avec l’autorisation de News Licensing. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

Dix ans de perdus

En août  2018, The New York Times Magazine, supplément dominical du quotidien new-yorkais, consacrait l’intégralité de ses pages à un seul article. Dans cette vaste enquête, « hale­tante » selon le magazine TheNew Republic, le grand repor­ter Nathaniel Rich montre que la communauté internationale savait dès la fin des années 1970 qu’il fallait agir au plus vite contre le changement climatique et qu’elle n’a rien fait. Le constat est sans appel : « À peu près tout ce que nous comprenons du réchauffement climatique à l’heure actuelle était déjà compris en 1979. » Les géants du pétrole ne contestaient pas le phénomène, et le président Carter était disposé à prendre des mesures contraignantes pour réduire les émissions de CO2, affirme Rich pour mieux qualifier l’inaction ultérieure de « tragédie ». Mais si The New ­Republic reproche à l’auteur de se focaliser sur un petit groupe de décideurs coupables d’inertie, l’hebdomadaire The Nation lui adresse la critique inverse, celle de cibler l’humanité dans son ensemble en une démarche apolitique. « À aucun instant, écrit Rich, nous ne nous sommes auto­risés à considérer ce que cet échec pourrait signifier pour nous.» Et le magazine d’interroger : « Qui est ce “nous” ? »

Raghuram Rajan, banquier social

Lorsque l’on quitte l’imposant bâtiment blanc qui abrite la Banque centrale indienne, la Reserve Bank of India (RBI), et que l’on descend Colaba Causeway en direc­tion du centre de Bombay, on remarque quelque chose de curieux. À travers la vitre d’un Uber, d’un petit taxi ou d’un bus déglingué, on voit le paysage urbain changer peu à peu. Le goudron lisse entretenu à grands frais et les résidences officielles laissent peu à peu la place à une enfilade de devantures crasseuses, tandis que sur les trottoirs la foule se bouscule dans cette lutte pour l’espace si caractéristique de Bombay. L’omniprésence des mendiants témoigne de la pauvreté révoltante qui existe même dans la ville la plus riche de l’Inde.

 

Ce spectacle désolant occupait les pensées de Raghuram ­G. Rajan, qui fut le gouverneur de la RBI de 2013 à 2016. Dans son recueil de discours, I Do What I Do, il présente sa vision
de l’Inde d’aujourd’hui. Les décisions de l’homme qui préside aux destinées de la roupie peuvent avoir des conséquences directes sur la vie de millions de gens ordinaires, et, pour ­Rajan, un gouverneur de banque centrale doit toujours garder à l’esprit que sa principale mission consiste à tout mettre en œuvre pour éradiquer le fléau de la pauvreté et de l’exclusion financière.

 

Aux yeux de Raghuram Rajan, l’accès aux services financiers des plus pauvres est la condition sine qua non pour les affranchir de leur dépendance à des services publics de piètre qualité et, surtout, de « l’emprise des politiciens vénaux et des usuriers ». Pour lui, l’« inclusion financière » n’est pas qu’un terme en vogue : c’est la clé d’un véritable changement de paradigme dans la vie des ­Indiens, urbains et ruraux. « Cela veut dire une assurance santé et des pensions de retraite. Cela veut dire l’acquisition de compétences financières et la protection des consommateurs. »

 

Un des chapitres de son livre s’intitule « Liberté d’entreprendre et liberté politique », et il y décrit avec des accents évoquant l’économiste Friedrich Hayek les bienfaits de la concurrence, qui va pour lui de pair avec la liberté politique et la prospérité.

 

Bien sûr, tout le monde ne naît pas libre. Et c’est peut-être encore plus vrai dans ­l’Inde des castes, où la société est hiérarchisée comme nulle part ailleurs. Ces questions structurelles intéressent Rajan au plus haut point ; il consacre une bonne partie de son livre à sa conception d’une réforme financière qui, selon lui, est le moyen de changer les choses. Mais ce sont les pages où il dénonce les formes les plus criantes d’injustice économique qui ébranlent le plus le lecteur. Lorsqu’il s’en prend, par exemple, à ces magnats qui ­estiment jouir d’un « droit divin » sur leurs entreprises, il touche une corde sensible chez les Indiens ordinaires. Ses concitoyens ont vu, impuissants, sur leur écran de télévision comment ces hommes pillaient leurs entreprises et mettaient sur la paille leurs salariés, pour faire ensuite renflouer lesdites entreprises par l’État avant d’aller se mettre à l’abri à l’étranger. Le diamantaire Mehul Choksi, le proprétaire d’écurie de formule 1 Vijay Mallya, le joaillier Nirav Modi sont des délinquants en col blanc qui, par quelque effet pervers de la justice, sont protégés en raison même de l’importance de leurs délits. Finalement, il est moins risqué en Inde de subtiliser des milliards de dollars que d’être un petit pickpocket.

 

Raghuram Rajan parle de sa volonté d’en finir avec la fraude. Mais celle-ci demeure omniprésente, un fléau qui se niche autant dans les bilans des grandes entreprises que dans les échoppes qui vendent du riz et du blé aux plus pauvres contre des tickets de rationnement. C’est un combat justifié, dont on a trop peu parlé.

 

La chasse aux fraudeurs est une cause populaire dans l’opinion. Ce n’est pas le cas de toutes celles que défend l’auteur. Raghu­ram Rajan ne craint pas de briser des tabous. Par exemple, à propos du statut de superpuissance émergente de l’Inde, un sujet très sensible. Le pilote de formule 1 Lewis Hamilton s’est ainsi récem­ment fait étriller pour avoir qualifié l’Inde de « pays pauvre », ses détracteurs s’empressant de lui opposer les taux de croissance du PIB et le rang occupé par l’Inde dans le classement des pays où la réglementation est la plus favorable aux entreprises. Et pourtant, même un visiteur de passage voit clairement que de très vastes pans de la population indienne vivent dans une misère désolante, au milieu des détritus de l’Inde émergente. Rajan ne se fait pas d’illusions : l’Inde n’est pas près d’offrir un niveau de vie décent à tous ses citoyens. « Il nous reste encore beaucoup de chemin à faire pour y parvenir », reconnaît-il.

 

Raghuram Rajan a été attaqué de toutes parts durant son mandat de gouverneur de la RBI. Ses adversaires ont rappelé qu’il avait passé une partie de son enfance à l’étranger, qu’il avait fait ses études aux États-Unis et qu’il appartenait à l’élite financière internationale – bref, qu’il était l’incarnation du cosmopolitisme moderne. Pour certains, cela jette un doute sur ses allégeances, voire sur sa natio­nalité (bien qu’il n’en ait jamais eu d’autre que l’indienne) et, plus généralement, sur son engagement en faveur de la « grandeur indienne ».

 

Abstraction faite de ces accusations douteuses, il faut néanmoins admettre qu’une vision trop globale de l’économie peut être une arme à double tranchant. Dans son livre La Stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Naomi Klein dénonce justement ces économistes zélés, formés dans les grandes universités mondiales, qui cherchent à plaquer des doctrines étrangères sur des problèmes locaux et ­dévastent, ce faisant, l’économie. Raghuram Rajan est parfaitement conscient de ce problème, comme il tient à le préciser : « Notre tâche est différente de celle qu’a eu à accomplir l’Occident pendant sa phase de déve­loppement, ou même de celle d’autres pays d’Asie. »

 

Il est tout aussi conscient que, du fait de sa mission d’ambassadeur de la roupie, il se devait de projeter une image de stabilité et d’autorité alors même que le pays traversait une période de grandes turbulences. Quand il a pris ses fonctions, le cours de la roupie dégringolait, et la balance des paiements courants accusait un énorme déficit. Il a dû, comme il l’écrit, trouver des solutions à ces problèmes dans un contexte politique délicat, un écueil qu’il a pu surmonter grâce à la solidité des institutions ­indiennes. Il ressentait le besoin de dire au monde que la RBI pouvait conduire des ­réformes même dans un contexte d’inertie politique, et que les investisseurs « ne devaient pas faire une croix sur l’Inde ».

 

Malgré sa formation d’ingénieur et sa profession technique, Raghu­ram Rajan n’est pas uniquement un homme de chiffres. Dans son livre, il parle de ce qu’il doit à l’économiste Paul Samuelson mais aussi au politologue Francis Fukuyama et à l’historien Richard Hof­stadter. Il parsème ses discours de cita­tions de Kipling et d’Érasme et, bien sûr, de Gandhi. Au fond, Raghuram Rajan est un homme de lettres, et c’est peut-être de là que viennent sa sensibilité, son intelligence des situations, ses propos engagés et nuancés à la fois. Pour preuve, son dernier chapitre, où il abandonne ses sujets de prédilection pour s’aventurer dans un domaine qui n’est a priori pas le sien, ­celui du débat d’idées. Il offre au lecteur une analyse tout en nuances sur la liberté d’expression et la nécessité d’un débat contradictoire qui se termine par un plaidoyer en faveur d’une opposition forte au pouvoir actuel. En fait, aux yeux d’un Indien libéral, Rajan coche toutes les cases – au point que certains avaient évoqué son nom comme candidat du parti du Congrès au poste de Premier ministre pour les élections législatives du printemps 2019. Mais il avait clairement fait savoir qu’il ne souhaitait pas quitter son poste de professeur à l’université de Chicago. Il y a peu de chances qu’il revienne sur la scène politique : les conditions de son ­départ – il a été évincé, disent beaucoup, par un nouveau gouvernement qui n’appréciait pas son indépendance d’esprit – ont en partie éclipsé son action à la tête de la Banque centrale.

 

Les principes, les idées et les valeurs que Raghuram Rajan défend dans son livre intéresseront davantage de monde que les outils de politique monétaire qu’il décrit. Il nous rappelle qu’il convient de garder les pieds sur terre, de faire preuve de pragmatisme et peut-être aussi de ­modération. « Si nous cessons d’être soit euphoriques soit déses­pérés à propos de l’Inde et de nous-mêmes, nous serons plus près de la vérité. » Un sage précepte.

 

 

— Aditya Sharma est étudiant à l’Institut d’études politiques de Paris (campus du Havre). Cet article, rédigé en anglais, lui a valu de recevoir le prix Books/Sciences Po de l’essai critique 2019. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Le livre fantôme de Harper Lee

Après la parution en 1960 de son premier roman, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, récom­pensé par un prix Pulitzer, l’Américaine Harper Lee sombre dans la dépres­sion et l’alcool. Elle ne ­publie plus rien. Mais, en 1977, elle se passionne pour un fait divers, l’assassinat du révérend Maxwell à Alexander City.

Devant les juges, le tireur explique qu’il a agi dans l’intérêt de la collectivité. En l’espace de sept ans, six proches du pasteur étaient morts dans des circonstances étranges. Et, pour chacun d’eux, le pasteur avait souscrit une assurance-vie. Lee assiste au procès, interroge les protagonistes mais ne concrétise pas son projet de livre, raconte Casey Cep dans ­Furious Hours. La journaliste américaine « prend la relève de Lee là où elle a abandonné : elle fait le récit du fait divers que Harper Lee n’a jamais réussi à raconter. Ce ­récit lui sert de prétexte pour se pencher sur Lee elle-même – et sur les raisons de son long ­silence », commente Michael Lewis dans The New York Times.

Sancho part aux Indes

En 2004, l’écrivain espagnol Andrés Trapiello se lance dans un projet que d’aucuns jugeraient déraisonnable : prolonger l’un des chefs-d’œuvre de la littérature mondiale, Don Quichotte. Qui d’autre que ce romancier et poète, qui s’était attelé pendant quatorze ans à la « traduction » du roman en espagnol actuel, aurait pu relever un tel défi ? « Cervantes a fait mourir don Quichotte pour que personne n’écrive la suite, mais il a été assez négligent pour laisser en vie Sancho et les autres », glisse malicieusement l’auteur au quotidien El Mundo.

À la mort de don Quichotte (paru en poche à La Table ronde) contait ce qu’étaient devenus les personnages de Cervantes après le décès du chevalier à la Triste Figure. Vu le succès du livre, Trapiello a récidivé en 2014 avec un nouvel opus des tribulations de l’écuyer Sancho Panza et ses compagnons, Suite et fin des aventures de Sancho Panza, formant ainsi un diptyque qui ne manque pas de rappeler les deux parties du Quichotte, que Cervantes avait également ­publiées à dix ans d’intervalle.

L’histoire de Suite et fin des aventures de Sancho Panza est mouvementée. Sancho, le bachelier Samson Carrasco, Antonia, la nièce de don Quichotte, et Quiteria, la gouvernante incon­solable depuis le décès de son maître, décident d’entreprendre un périlleux voyage afin de rejoindre un oncle de Carrasco établi au Pérou et ainsi refaire leur vie loin du fantôme de l’ingénieux hidalgo. Mais la route est longue avant de pouvoir embarquer, et l’essentiel du roman relate les embûches auxquelles sont confrontés les personnages, qui abandonnent leur petit village de la Manche pour rallier la bouillonnante Séville.

Le récit de Trapiello est « très bien ficelé, dominé par une prose mystérieusement efficace, ancienne et moderne, enjouée et mélancolique, pleine de clins d’œil et de pastiches qui n’alourdissent en rien la lecture » pointe le critique Jordi Gracia dans Babe­lia, le supplément culturel du quotidien El País.

Le livre fourmille en effet de références à Cervantes, à commencer par son intrigue. L’auteur du Quichotte rêvait de se rendre dans les colonies espa­gnoles d’Amérique, mais sa ­demande avait été rejetée par le roi. « J’ai voulu obtenir réparation pour le désir contrarié de Cervantes, explique Trapiello dans El Mundo. Ce livre est un acte de justice poétique. » Voilà l’écrivain, don Quichotte ­moderne, transformé en redresseur de torts.

Résultat, la critique apprécie l’hommage au monument littéraire national : dans le magazine El Cultural, Ángel Basanta ­salue « l’extraordinaire usage de la langue de Cervantes dans une prose qui, tout en étant contemporaine, est fécondée par celle de Don Quichotte dans ses structures syntaxiques et sa richesse lexicale ».

Un trésor oublié : l’Atlas ethnographique allemand

Ce qui reste de l’un des projets de recherche les plus coûteux et les plus longs de l’histoire allemande est aujourd’hui sous la responsabilité d’une jeune doctorante. Valeska Flor est chercheuse à l’Institut d’anthropologie culturelle de Bonn et elle a en sa possession la clé de la salle U01.011, au sous-sol de l’institut, un bâtiment d’après guerre situé non loin du Hofgarten. « Cela fait au moins un an que je n’y ai pas mis les pieds », confie-t-elle en ouvrant la porte. Une odeur de renfermé vous accueille, et quiconque est allergique à la poussière a intérêt à faire demi-tour.

 

La pièce, qui fait à peu près la taille d’une salle de classe, est remplie d’étagères métalliques sur lesquelles s’alignent des boîtes à fiches en carton. Quand on ouvre l’une d’elles, des miettes de papier se répandent sur le sol. Chaque boîte porte un numéro de 1 à 243 sous lequel on distingue d’autres chiffres plus petits inscrits à l’encre et au pochoir. Tout ­devait être bien classé.

 

Ce qui est entreposé à Bonn, ce sont les reliques d’un projet pharaonique que les Allemands ont oublié : l’« Atlas ethnographique allemand ». Les boîtes contiennent à peu près 4,5 millions de fiches A6. Elles sont le résultat de ce qui est sans doute la plus vaste enquête ethnographique jamais réalisée dans le monde. Ce fut une tentative de recensement des us et coutumes des Allemands ; c’est une gigantesque archive papier qui en dit long sur le monde d’autrefois, mais aussi sur tout ce qui a changé depuis. Par exemple sur ces pratiques qui nous semblent si naturelles, comme boire du café ou fêter Noël.

 

Les premières fiches ont été envoyées et collectées en 1930. Chacune comporte une question imprimée avec, au-dessous, une réponse écrite à la main, le plus souvent en écriture cursive allemande, la graphie qu’utilisaient les Allemands avant de passer à l’écriture Sütterlin. Ainsi, dans les boîtes numérotées 83, on trouve des milliers de réponses à la question : « Célébrez-vous : a) l’anniversaire, b) la fête, c) les deux, d) ni l’un ni l’autre ? » Un code dans le coin supérieur droit indique de quel endroit provient la réponse. « 124 1 21au », par exemple, renvoie à Niedergrützenbach, 10 maisons tout au plus, moins de 100 habitants, dans l’ancienne province de Rhénanie. Ce système de codes géographiques, mis au point tout spécialement pour le projet, est beaucoup plus précis que les codes postaux actuels. Les réponses n’ont ­jamais été numérisées. Et seule une ­petite partie d’entre elles a été traitée ­manuellement.

 

Valeska Flor, qui nous a ouvert la salle, a autre chose à faire que de s’occuper de ces archives. Cette jeune femme blonde et menue enquête ces derniers temps sur des villages transplantés dans des zones minières. Les fiches sont entreposées à l’Institut comme il arrive que des meubles hérités de grands-parents le soient dans une cave. On sait qu’elles ont de la valeur, mais on ne se décide pas à en faire quoi que ce soit.

 

Que l’« Atlas ethnographique allemand » se trouve aujourd’hui ici, dans un centre de recherche ayant failli fermer il y a quelques années et désormais dirigé par une jeune équipe qui doit d’abord se consacrer à ses propres recherches, n’est que l’épisode le plus récent de la longue histoire de l’atlas. Celle-ci a été relatée dans une poignée de publications ­savantes ; la correspondance qui retrace la genèse du projet a malheureusement été détruite pendant la Seconde Guerre mondiale.

 

À la fin de juin 1928, les initiateurs de l’« Atlas ethnographique allemand » se retrouvent au château de Berlin. Toutes les sommités de l’ethnologie allemande 1 accourent dans la capitale et, parce que ce champ de recherche est encore récent à l’époque, plusieurs représentants des disciplines connexes – historiens, philologues, géographes – sont également de la partie. Le philologue berlinois ­Artur Hübner qualifie l’atlas de « nécessité historique ». Le président de la Société d’aide à la science allemande, Friedrich Schmidt-Ott, est séduit par l’idée qu’ont trois ethnologues d’étudier les mœurs, les coutumes et les pratiques religieuses de l’ensemble de l’espace germanophone. On craint alors que les vieilles traditions se perdent avec l’industrialisation, et c’est peut-être la dernière occasion de les recen­ser – tout comme, lorsque les grands-­parents vieillissent et tombent malades, on éprouve le besoin de consigner tout ce qu’ils ont vécu avant qu’il soit trop tard. De même que, depuis 1883, l’atlas mondial Diercke façonnait la conception que les Allemands se faisaient de la Terre, cet atlas-ci était destiné à leur montrer dans quelle culture ils vivaient.

 

Au préalable, le Reichstag avait obtenu l’accord des Églises (les prêtres et les pasteurs étaient en effet appelés à collaborer). Les participants à la conférence fondatrice n’eurent pas à s’inquiéter longtemps du problème de l’argent. Il y en aurait, expliqua Friedrich Schmidt-Ott, qui était le grand protecteur des sciences du Reich. Né en 1860, c’était un vieil ami du dernier empereur d’Allemagne et il se faisait donner du « Votre Excellence ». Il s’agissait aussi pour lui de montrer ce dont les chercheurs allemands étaient capables. L’ethnologie, jusque-là une jeune discipline marginale, était soudain la grande affaire. La durée de l’entreprise ? Au moins cinq ans, prolongeables. Le coût ? Peu importait. En étions-nous capables ? On verrait bien.

 

Ce projet, que la plupart de ceux qui y participaient ne ­tardèrent pas à appeler l’« atlas » tout court, comme s’il n’y avait que celui-là, fut pour les Alle­mands de la fin des années 1920 un peu comme l’envoi d’un homme sur la Lune pour les Américains des années 1960 : le défi prestigieux de leur époque. Tout jeune chercheur qui parvenait à y collaborer en était terriblement fier. L’un d’eux, Reinhold Knopf, a consacré un petit livre à son travail sur l’atlas. Il y raconte avec verve comment il s’est fait embaucher : uniquement parce que, lors d’une querelle, l’un des collaborateurs avait lancé des ciseaux sur un collègue et l’avait atteint au pied. Le lanceur de ciseaux fut congédié et le jeune Reinhold Knopf, recruté.

 

Le projet baignait dans la démesure. Le premier siège était situé à la meilleure adresse, dans le château de Berlin. En sus, 35 centres de recherche régionaux furent établis dans l’espace germanophone. Il fallait étudier une localité sur deux parmi celles qui possédaient au moins une école – soit à peu près 40 000. De nombreux bénévoles vivant dans ces localités étaient censés recueillir les réponses. L’écrivain Gerhart Hauptmann fut l’un d’eux. La plupart étaient enseignants, beaucoup pasteurs ou prêtres. On ne comptait presque ­aucune femme parmi eux. Afin que ces bénévoles comprennent à quel point l’œuvre à laquelle ils collaboraient était importante, on leur envoya une brochure illustrée par le peintre Max Sle­vogt. Et on leur fit cette promesse : lorsque l’atlas serait terminé, ils en obtiendraient tous un exemplaire. Mais l’atlas ne fut jamais terminé.

 

Chaque bénévole, appelé « garant », devait interroger dans sa localité au moins une personne âgée en qualité d’expert : « Mange-t-on encore ensemble d’un plat posé au centre de la table ? » ; « Quelles sont les règles habituelles lorsqu’on sort un cercueil d’une maison – le sort-on les pieds devant ? » ; « Quelles tâches domestiques sont effectuées en commun par le voisinage ou le village ? » ; « En quoi consiste le premier repas de la journée en été ? » ; « De quels instruments se compose habituellement un orchestre de bal ? » ; « Les anciens élèves se constituent-ils en association ? » ; « La couronne mortuaire est-elle d’usage lors des funérailles d’une jeune fille vierge ? » ; « En quoi consiste la coiffe de la mariée le jour de ses noces ? » ; « Y a-t-il des ­gâteaux que l’on confectionne spécialement à ­l’occasion d’un mariage ? (Les dessiner en indiquant leur nom.) »

 

Initialement, il s’agissait de poser 1 000 questions, qui avaient été validées par 73 professeurs. Selon les rapports annuels de la Société d’ethnologie allemande, tout semble s’être déroulé comme prévu dans les années qui suivent 1928. Rapport de 1929 : « Les questionnaires pilotes ont été établis. » 1930 : « Les premiers questionnaires ont été envoyés. » 1931 : « L’organisation néces­saire à la mise en œuvre du projet est au point dans l’Empire allemand ainsi qu’en Autriche, à Dantzig, au Luxembourg, en Tran­sylvanie et en Tchécoslovaquie. » Mais, à la suite de la crise de 1929, il fallut réviser à la baisse le projet de prestige qu’était l’atlas. On se contenta donc d’enquêter sur une localité sur quatre au lieu d’une sur deux. Cela représentait toujours 20 000 localités, et donc 20 000 enquêteurs de terrain bénévoles, qui devaient traiter 50 questions tous les trois mois. En fin de compte, le nombre de questions se limita à 243 sur les 1 000 prévues à l’origine.

 

Une fois la machine bureaucratique mise en branle, les collaborateurs des centres régionaux se mirent à formuler de nouvelles questions, à envoyer les questionnaires, à rassembler ceux qu’on leur retournait, à les dépouiller et à commencer, sur la base des réponses individuelles, à dresser des cartes. À cette fin, un collaborateur lisait les réponses des fiches, l’une après l’autre, tandis qu’un dessinateur transcrivait la réponse sous la forme d’un pictogramme qu’il reportait sur la carte en respectant une grille établie au préalable. Qualifier ce travail de fastidieux serait un euphémisme. En mai  1931, le journal satirique Simplicissimus se demande si tous ces efforts ne sont pas un peu démesurés. Et le quotidien Berliner Morgenpost y voit un gaspillage d’argent public. Pour la première fois, l’atlas est l’objet de critiques.

 

Les nazis n’infléchissent pas immédiatement le projet à leur arrivée au pouvoir en 1933 ; ils le feront envi­ron un an plus tard. Le direc­teur du siège est révoqué, ainsi que la plupart des membres de son équipe. Même Schmidt-Ott, l’ami de l’ancien Kaiser, perd son poste. Les nazis estiment que les travaux n’ont pas été menés dans le sens qui leur convient. Un nouveau questionnaire est transmis en 1935. Soudain, on s’enquiert de la forme du nez et de tout ce qu’on lui associe. On n’est plus dans l’ethnologie mais dans la doctrine raciale. Or, en 1928, les concepteurs de l’atlas s’étaient élevés contre ce genre de questions racistes.

 

C’est notamment parce que les nazis se sont approprié le projet que la chercheuse Valeska Flor a des préventions contre l’atlas. Elle le qualifie de « trésor historique », mettant par cet épithète une distance entre l’ouvrage et elle. Et c’est aussi pour une autre raison qu’elle se dit « un peu partagée ». L’idée que la culture puisse être ancrée dans un espace, dans des frontières géographiques, est, selon elle, une notion scientifiquement dépassée. Flor ne clame pas sur tous les toits ce que recèle son institut, de crainte que ses amis et sa famille s’imaginent que son travail consiste à dépouiller bêtement de vieilles fiches.

 

Comment se fait-il que l’atlas, qui fut le projet fétiche des Allemands, soit ainsi tombé dans l’oubli ? Quand les premières cartes furent finalement établies, à l’époque nazie, il ne restait plus grand-chose de l’euphorie des débuts. Les premiers résultats, publiés en 1937 et 1938, firent beaucoup de déçus – chez les ethnologues qui avaient ­lancé le projet comme chez les nouveaux diri­geants, qui avaient espéré en tirer argu­ment pour recon­quérir les territoires germanophones. Sur les cartes, l’espace germanophone ressemblait plutôt à un tapis en patchwork, à une entité disparate, presque chaotique, ce qui ne cadrait pas du tout avec la nouvelle idéologie. Impos­sible d’y déceler une âme commune au peuple germanique.

 

Les initiateurs de l’atlas étaient déçus eux aussi : des rites tels que la célébration de la Saint-Nicolas ne pouvaient être ratta­chés à un territoire bien délimité. Les cartographes devaient utiliser tellement de symboles différents qu’on avait du mal à les distinguer les uns des autres, même sur une carte de la taille d’une table de salle à manger. Aucune carte n’était lisible au premier coup d’œil. Il y avait trop de bruit et pas assez de signaux clairs.

 

Après la guerre, la partition de l’Allemagne contribue à donner une seconde vie à l’atlas. Chacun des deux États veut prouver qu’il a les meilleurs ethnologues. La RDA se plaît particulièrement à étudier la vie des ouvriers et des paysans. Dans les années 1950, l’ethnologie est-­allemande, implantée dans la prestigieuse Académie des sciences de Berlin, prend le pas sur celle de l’Ouest. En réaction, un centre de l’« Atlas ethnographique allemand » est créé en 1954 à Bonn avec le soutien du gouvernement fédéral. Et c’est là que sont transférées quatre ans plus tard les archives, qui étaient entreposées jusqu’alors à Francfort. L’euphorie est telle que l’on envisage non seulement de poursuivre le dépouillement des ­anciennes réponses, mais aussi de poser de nouvelles questions.

 

Le nouveau responsable du ­projet ­décide d’assortir les cartes d’un commentaire, ce que personne n’avait fait jusque-là. Une idée judicieuse, car, pour lire correctement les cartes, il faut connaître le contexte. Mais cela complique encore un peu plus le dépouil­lement des questionnaires. D’autant que, désormais, l’équipe qui planche sur ­l’atlas est beaucoup plus réduite. Bientôt, on en est à des centaines de pages de commentaires sur les cartes, on croule sous le travail.

 

Surtout, l’ethnologie allemande, discipline qui a fait la richesse de l’atlas, commence à s’en détourner. La méthodologie de l’enquête fait l’objet de vives critiques. N’était-il pas trop simple de faire comme s’il n’y avait à chaque fois qu’une seule réponse par localité ? Ne pouvait-il pas y avoir plusieurs us et coutumes dans un même lieu, selon le milieu social ? Les ecclésiastiques et les enseignants étaient-ils vraiment à même de mener des entretiens scientifiques ? Les villages n’étaient-ils pas surreprésentés par rapport aux villes ? La formulation des questions n’incitait-elle pas le répondant à évoquer des usages révolus ? À ces critiques d’ordre méthodologique vient s’ajouter la critique idéologique – nous sommes alors dans les années 1960. L’atlas, conçu sous la république de Weimar, soutenu par un ami du Kaiser puis récupéré par les nazis et à présent placé sous la responsabilité d’hommes et de femmes âgés, est devenu l’ennemi aux yeux de beaucoup de ceux qui se disent progressistes.

 

La nouvelle vedette de l’ethnologie s’appelle Hermann Bausinger. Il est professeur à Tübingen, ses étudiants l’adorent et il porte des vestes de cuir. La troisième réunion de travail des ­experts de l’atlas, un grand colloque qui rassemble la moitié des ethnologues allemands en avril 1961, marque un tournant dans l’histoire du projet. Bausinger exige, comme on peut le lire dans les actes du colloque, que l’on réduise le champ d’investigation et que les chercheurs décrivent leurs observations dans des sortes d’essais au lieu de se borner à présenter des données objec­tives comme le fait l’atlas. La jeune star de Tübin­gen critique la vieille garde des ethnologues de Bonn. Il faudra encore quelques années avant que l’ouvrage « Adieu au concept de vie populaire », publié sous la direction de Bausinger, donne le coup de grâce à l’atlas en 1970.

 

Aujourd’hui nona­génaire, Hermann Bausinger continue à écrire des livres. Au téléphone, il se souvient bien de la controverse à propos de l’atlas et en semble un peu désolé. « Mon problème avec l’atlas à l’époque n’était pas seulement dû à des critiques d’ordre méthodologique, mais aussi à des aversions personnelles et au fait qu’on ne voulait rien avoir à faire avec certains individus. Avec le recul, il se peut qu’on les ait jugés plus réactionnaires qu’ils ne l’étaient. » La querelle autour de l’atlas était donc aussi une querelle de personnes : « progressistes » contre « conservateurs », théoriciens contre enquêteurs de terrain, professeurs de Tübingen en veste de cuir contre professeurs de Bonn cravatés.

 

Les demandes de subventions pour l’atlas adressées à la Fondation alle­mande pour la recherche se heurtent à partir de là de plus en plus souvent à des refus. En 1984, l’un des plus longs projets de recherche de l’histoire allemande prend fin. Ils ne sont alors plus que trois à y travailler.

 

Trente-deux ans plus tard, à l’hiver 2016, un homme de 54 ans au visage fin, vêtu d’un pull zippé sous sa veste, se tient dans son bureau, sous les combles de son institut, à Iéna. Plusieurs rayonnages sont encore vides, et pourtant cela fait quatre ans que Friedemann Schmoll est professeur d’ethnologie ici. Il fait la navette entre Tübingen, où il habite, et Iéna, où il travaille. Il a assisté, étudiant, à des conférences de Hermann Bausinger et s’emploie à présent à réhabiliter l’atlas. Les querelles idéologiques d’autrefois lui semblent « vides de sens ». Il les trouve « puériles ».

 

Friedemann Schmoll se souvient des cartes de l’atlas, il les a vues dans les ­années 1980 quand il faisait ses études à Tübingen. De nombreuses universités en conservent des fac-similés. À l’institut de Tübingen, ces cartes étaient stockées dans une ­armoire métallique sous un escalier. « On parlait davantage de ces cartes qu’on ne travaillait avec. » Elles étaient « taboues, contaminées, l’armoire métallique était une armoire empoisonnée ». Il est resté de cet avis jusqu’à ce qu’il obtienne son habilitation à diriger des recherches en 2001.

 

Ensuite, il n’obtient pas immédiatement un poste de professeur. Il travaille en indépendant sur des projets de recherche, pour des musées et comme journaliste. Il prend peut-être conscience du potentiel du sujet quand la Fondation allemande pour la recherche le sollicite pour rédiger un livre sur l’histoire de ­l’atlas – histoire qui n’a jamais été racon­tée dans sa totalité. Schmoll accepte, ce qui fera jaser ses confrères. Comment lui, le disciple de Bausinger, peut-il écrire sur l’atlas ? lui demande une collègue lors d’une table ronde.

 

De 2003 à 2009, il fait des recherches dans les archives, lit tout ce qu’il trouve sur l’atlas, fouille dans les boîtes de l’institut de Bonn. Plus il en apprend, plus il se rend compte de la valeur de ce savoir ancien. Cela le distingue de ceux qui critiquent l’atlas sans vraiment le connaître. À la fin, Schmoll est convaincu que l’atlas n’est pas un poison, mais un « trésor » tout court, sans épithète.

 

Il intitule son livre « Les arpenteurs de la culture » – une allusion au best-seller de Daniel Kehlmann Les Arpenteurs du monde. L’ouvrage, épais de 334 pages, est accueilli positivement par les spécialistes. Mais il passe inaperçu du grand public, qui, de ce fait, ignore que Schmoll y ­défend l’idée que l’atlas n’était pas contaminé par le nazisme avant 1933 et qu’il a été plus tard condamné à tort.

 

Le livre a eu beaucoup d’écho, en ­revanche, dans le milieu universitaire. En 2012, trois ans après sa publication, une collègue confie à Schmoll qu’il a eu droit à autant de citations les années précédentes que le livre de Bausinger. Il comprend alors que l’atlas est en train de bénéficier d’une réévaluation.

 

Schmoll parle une langue bien peu professorale ; il appelle un de ses collègues en Angleterre un « pote » et dit « se foutre » pour « se moquer ». Ses parents tenaient une épicerie. Enfant, il y observait la clientèle, le pasteur, l’agriculteur, la femme au foyer, l’instituteur. Ce n’est que plus tard qu’il a réalisé que c’est peut-être pour cette raison qu’il est devenu ethnologue, parce qu’il était capable de s’intéresser avec le plus grand sérieux à ce que font les petits-bourgeois. En histoire, explique Schmoll, ce que vivaient les gens ordinaires n’a longtemps pas été jugé digne d’être raconté. L’histoire, c’était les hauts faits des grands hommes et, plus rarement, des grandes femmes. Et, même lorsque s’est répandue la pratique du journal intime, seule la bourgeoisie s’y est adonnée au début.

 

C’est ce qui rend l’atlas si précieux à ses yeux : il aborde presque tout ce qui faisait la vie quotidienne (à l’exception de la sexualité, ce que Schmoll regrette). Certes, la manière dont les questions étaient posées est critiquable. On ne procéderait plus ainsi aujourd’hui. On a évidemment progressé depuis 1928. Il n’en demeure pas moins que ­l’atlas constitue la meilleure source sur le monde de l’époque.

 

Schmoll prépare du café dans la cuisine de l’institut. « Saviez-vous, par exemple, que le café n’est une boisson courante que depuis peu ? À l’époque de l’atlas, c’était encore un luxe. » Quand on parcourt l’atlas, on constate que le café était alors surtout répandu dans les régions protestantes. « Le café réveille, comme le protestantisme. » Son oncle, raconte ­Schmoll, buvait lui aussi du café – au petit déjeuner, dans un grand bol en bois avec beaucoup de lait chaud et des morceaux de pain dedans. Il en avalait des gorgées si bruyamment que cela impressionnait son neveu. Ce n’est que quarante ans plus tard que Schmoll a appris, grâce à l’atlas, pourquoi son oncle faisait cela. Il avait gardé la tradition de la soupe au pain le matin et l’avait adaptée à la nouveauté qu’était alors le café. L’atlas montre où la soupe au pain était encore consommée couramment vers 1930, notamment en Souabe. « C’est merveilleux de comprendre d’où viennent les comportements. » Il s’agit pour le chercheur de décrypter le quotidien. Or l’atlas l’y aide.

 

Ce n’est sans doute pas un hasard si Schmoll a découvert l’atlas à une époque où beaucoup de gens s’enthousiasmaient pour tout ce qui est régional : les variétés de pommes, les recettes de cuisine, les us et coutumes.

 

L’ethnologue extrait quelques feuilles de ses notes de cours. Il aime particulièrement les cartes concernant la consommation de café parce qu’elles lui permettent de surprendre ses étudiants qui croient que le café filtre a toujours existé. Ou bien la carte qui montre où on avait l’habitude de célébrer les anniversaires. Vers 1930, l’anniversaire avait encore un concurrent de taille, la fête. Le fait qu’il se soit depuis imposé un peu partout dans le pays en dit long sur notre mode de vie actuel. « Qui préférons-nous célébrer : un saint ou nous-mêmes ? Le moi a bien plus de valeur qu’un saint ­bizarre. » Il s’interrompt, réflé­chit. « J’aime qu’on interroge ce qui n’a que l’apparence de la banalité. »

 

Pause cigarette. Schmoll doit traverser le bureau exigu de deux collègues et manque trébucher sur leurs jambes ­dépliées tant le chemin qui mène au balcon des fumeurs est étroit. « Saviez-­vous qu’il était autrefois courant de fumer à un enterrement ? » De retour dans son bureau, Schmoll cherche une carte qui montre les localités où seuls les porteurs de cercueil fumaient et celles où tous les hommes présents à l’enterrement le faisaient. La mort, dit-il, est un des grands sujets. Dire qu’aujourd’hui on fait tout pour la reléguer là où personne ne la voit est depuis longtemps un cliché. Il y a trois générations, elle était beaucoup plus présente dans le quotidien, comme l’atteste l’atlas. ­Schmoll sait également à quels jeux jouaient les enfants à l’époque et comment on les élevait. Comment hommes et femmes se répartissaient le travail à la ferme. Et que le mariage arrangé n’était pas une relique des temps les plus reculés.

 

Filtrer les signaux pour éliminer le bruit serait possible avec les technologies actuelles. La transcription cartographique n’est plus la meilleure chose à faire à partir des données, estime Schmoll. On pourrait, par exemple, différencier clairement les villes des campagnes. On pourrait voir jusqu’à quel nombre d’habitants les coutumes subsistaient dans un village. On pourrait exploiter les explications parfois très détaillées qui n’avaient pas trouvé de place à l’époque sur les cartes. On pourrait croiser les données de ­l’atlas avec d’autres, telles que la densité de popu­lation, la proportion de catho­liques et de pro­testants ou encore les résultats des élections de janvier 1933, qui ont porté Hitler au pouvoir. Les localités dont l’orchestre comptait un saxophone parmi ses instruments, ce qui était le signe d’un certain progrès, étaient-elles moins enclines à voter pour les nazis ?

 

Depuis qu’il a écrit son livre, en 2012, Schmoll est devenu le principal défen­seur de l’atlas. Il a réuni des collègues à plusieurs reprises afin de discuter de la façon de relancer le projet. Pour numériser et exploiter les 4,5 millions de fiches, il faudrait de 5 à 6 millions d’euros. Personne dans cette petite discipline ne dispose plus d’un tel budget depuis longtemps. S’ils obtenaient ne serait-ce que 500 000 euros, plaide le chercheur, ils pourraient numériser les fiches.

 

Le dossier de demande de financement est prêt, nous apprend Schmoll, il fait deux pages, mais il reste quelques questions en suspens à propos de ce qu’il convient de faire des données de l’atlas une fois qu’elles auront été numérisées : doivent-elles être en libre accès sur Internet ? L’extrême droite ne risque-t-elle pas de s’approprier ce matériau et de l’utiliser pour décréter ce qui est allemand et ce qui ne l’est pas ? À qui appartient aujourd’hui l’atlas, au fait ? La Fondation allemande pour la recherche n’en revendique pas la propriété. Alors peut-être appartient-il aux descendants des 20 000 « garants » ? « Je n’en ai aucune idée », avoue Schmoll.

 

Plusieurs professeurs le soutiennent. Ils ne tarissent pas d’éloges sur lui et sur l’atlas. Mais tous sont bien contents de ne pas être à sa place, de ne pas être le grand défenseur de l’entreprise. Car celle-ci pourrait bien échouer. La tâche est si colossale ! Rarement un projet a mobilisé autant de chercheurs pour des résultats aussi maigres. Peut-être est-ce là ce qui inquiète : on se dit qu’on pourrait échouer à son tour. On a peur de s’enliser.

 

« Je me suis débarrassé de l’atlas il y a quelques années », témoigne un collègue de Mayence. On a l’impression qu’il a guéri d’une maladie. Un collègue de Ratisbonne donne l’exemple suivant : « Si on retrouvait un vieux tableau de Picasso, on pourrait dire d’emblée qu’il a de la valeur. Mais l’atlas ? Il y aura toujours le contre-­argument : il n’y est question que du Père Noël, de choses banales. » Voilà bien le problème des ethnologues : ils étudient la vie quotidienne. Du coup, on les rabaisse parfois au rang de compteurs de petits pois. Notre travail, c’est d’expliquer les petits pois, se défendent-ils alors.

 

L’obscurité a gagné le bureau de Friedemann Schmoll, à Iéna. Il a l’air fatigué – il a beaucoup parlé de réformes douloureuses, de réductions de budget, de la suite incertaine qui sera donnée à sa demande de financement… Mais une pensée le réveille. « En fait, ce qu’il faudrait… » Il glousse comme un collégien. « … C’est refaire une enquête comme celle de l’atlas. Mais cette fois le faire correctement, avec les méthodes actuelles. L’ancien atlas serait un super modèle. On pourrait comparer les nouvelles réponses aux anciennes. Il suffirait de… » Il s’interrompt. « Mais, bien sûr, c’est complètement dément. »

 

Verra-t-il de son vivant le trésor exhumé, les 4,5 millions de fiches de la cave de Bonn sauvées ? Schmoll murmure, comme se parlant à lui-même : « Cela se fera de toute façon un jour. »

 

— Cet article est paru dans Die Zeit le 12 janvier 2017. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Honecker ne roulait pas en Trabant

Les véhicules de la marque suédoise Volvo sont des valeurs sûres. On entend rarement parler de réclamations, hormis peut-être cette lettre incen­diaire parvenue à la direction en septembre 1976. On y exigeait non seulement des améliorations, mais une « nouvelle conception des vitres latérales arrière » ainsi qu’une adaptation des portières et du capot. L’expéditeur était un gros client : le gouvernement de la RDA.

 

La plainte concernait une voiture qui, même dépourvue de défauts, était un produit délicat : c’était le premier véhicule officiel de fabrication occidentale compatible avec le socialisme. La Volvo 264 TE, une version rallongée de la berline standard dotée d’une glacière intégrée, de rideaux et de supports de fanions, était censée épargner aux dirigeants de l’« État des ouvriers et des paysans » un embarras protocolaire : les voitures fabriquées en Union soviétique ou en Tchécoslovaquie étaient, dans le meilleur des cas, bonnes pour le musée de la technique. Quant à l’industrie nationale, elle s’était retirée du secteur du haut de gamme.

 

Aussi les chefs de l’économie planifiée se tournèrent-ils vers le marché libre. La Suède, qui était, après tout, un État social modèle au sein de la sphère des ennemis de classe, pouvait passer pour à peu près fréquentable. Le problème initial de qualité ne tarda pas à être réglé : Volvo cessa de faire fabriquer le modèle spécial par le carrossier italien Bertone. La production fut confiée à une entreprise suédoise, et les longues Volvo devinrent les voitures d’apparat de la République démocratique allemande. « Plus qu’aucun autre véhicule, la Volvo a façonné l’image de ces dirigeants est-­allemands coupés du peuple », écrit Björn Herrmann.

 

Pour écrire son livre sur l’histoire des automobiles occidentales dans l’Allemagne socialiste, il a épluché les archives pendant deux ans et rassemblé une ­matière d’une ­richesse inédite. En 1988, un an avant la chute du Mur, la RDA possédait, selon les statistiques offi­cielles, un parc de 3,7 millions de voitures, dont environ 36 500 étaient de fabrication occidentale.

 

Elles étaient réservées aux ­citoyens ayant de généreux ­parents à l’Ouest, qui les leur offraient en utilisant le catalogue de vente par correspondance Genex 1, ou aux célébrités dont la fidélité à l’État était censée être entretenue par ce genre d’objets de luxe – ce qui ne réussissait pas toujours. Lorsque le comédien Manfred Krug quitta la RDA le 20 juin 1977, il passa la frontière dans sa Mercedes.

 

Le leader sur le marché des voitures occidentales était, même de l’autre côté du Mur, la Golf de Volkswagen, et ce notamment parce que la direction de la firme jugeait essentiel d’être présente dans l’autre Allemagne. À cette fin, Volkswagen conclut des ­accords absurdes d’un point de vue économique. C’est ainsi que, en contrepartie de la livraison de véhicules, la RDA fournit le gros œuvre et le projecteur d’un planétarium que le groupe automobile légua finalement à la ville de Wolfsburg [où il a son siège].

 

En quarante ans d’histoire de la RDA, Volkswagen expédia environ 27 000 voitures, soit quelques jours de production, dans ce difficile pays d’exportation. Les patrons de Wolfsburg – et de cela aussi Herrmann a trouvé les preuves – craignaient plus que tout que les dirigeants socialistes puissent développer un goût pour les voitures japonaises.

 

Cette crainte était tout à fait fondée. En avril 1981, une délégation commerciale est-allemande rencontra des dirigeants de Toyota à Nagoya. Mais ces pourparlers n’aboutirent à aucun accord. Les représentants de l’État socialiste critiquèrent des « conditions en partie discriminatoires » et réussirent finalement à obtenir gain de cause auprès d’un autre constructeur : avec 11 000 véhi­cules introduits dans le pays, Mazda devint le deuxième expor­tateur du monde capitaliste en RDA.

 

Herrmann décrit en expert et tout en nuances ce domaine sensible de l’histoire économique est-­allemande et, ce faisant, n’oublie pas de parler de la passion ­secrète d’Erich Honecker. Le chef de l’État n’avait pas le permis de conduire mais possédait une extravagante collection de véhicules, parmi lesquels des tout-terrain Mercedes et Land Rover.

 

Sa prédilection allait néanmoins à Citroën. On dénombrait quelque 35 exemplaires de la CX, dont dix blindés, sur le parking du secrétariat général du Parti communiste est-allemand – ce qui ne plaisait guère au général Günter Wolf, responsable de la protection personnelle de Honecker et de la flotte de véhicules officiels. Dans une note, il plaide en faveur d’un nouveau modèle Volvo auquel il attribue « un confort de conduite et un niveau d’équipement technique plus élevés ».

 

Mais le dirigeant est-allemand était sans doute plus avisé de ­tabler sur la suspension hydro­pneumatique de Citroën. Il franchissait ainsi, comme en flottant doucement au-dessus d’eux, les nombreux nids-de-poule qui crevassaient les routes en piteux état de son pays. Pour fêter les 40 ans de la RDA, en 1989, Honecker ­devait, pour la première fois, para­der dans une version rallongée de sa voiture favorite. Trois exemplaires avaient été commandés. Mais ce souhait ne fut pas exaucé. Lorsque le premier véhicule fut livré, à la fin de l’automne, la RDA était à l’agonie.

 

— Cet article est paru dans Der Spiegel le 5 avril 2019. Il a été traduit par Baptiste Touverey.