Honecker ne roulait pas en Trabant

Les véhicules de la marque suédoise Volvo sont des valeurs sûres. On entend rarement parler de réclamations, hormis peut-être cette lettre incen­diaire parvenue à la direction en septembre 1976. On y exigeait non seulement des améliorations, mais une « nouvelle conception des vitres latérales arrière » ainsi qu’une adaptation des portières et du capot. L’expéditeur était un gros client : le gouvernement de la RDA.

 

La plainte concernait une voiture qui, même dépourvue de défauts, était un produit délicat : c’était le premier véhicule officiel de fabrication occidentale compatible avec le socialisme. La Volvo 264 TE, une version rallongée de la berline standard dotée d’une glacière intégrée, de rideaux et de supports de fanions, était censée épargner aux dirigeants de l’« État des ouvriers et des paysans » un embarras protocolaire : les voitures fabriquées en Union soviétique ou en Tchécoslovaquie étaient, dans le meilleur des cas, bonnes pour le musée de la technique. Quant à l’industrie nationale, elle s’était retirée du secteur du haut de gamme.

 

Aussi les chefs de l’économie planifiée se tournèrent-ils vers le marché libre. La Suède, qui était, après tout, un État social modèle au sein de la sphère des ennemis de classe, pouvait passer pour à peu près fréquentable. Le problème initial de qualité ne tarda pas à être réglé : Volvo cessa de faire fabriquer le modèle spécial par le carrossier italien Bertone. La production fut confiée à une entreprise suédoise, et les longues Volvo devinrent les voitures d’apparat de la République démocratique allemande. « Plus qu’aucun autre véhicule, la Volvo a façonné l’image de ces dirigeants est-­allemands coupés du peuple », écrit Björn Herrmann.

 

Pour écrire son livre sur l’histoire des automobiles occidentales dans l’Allemagne socialiste, il a épluché les archives pendant deux ans et rassemblé une ­matière d’une ­richesse inédite. En 1988, un an avant la chute du Mur, la RDA possédait, selon les statistiques offi­cielles, un parc de 3,7 millions de voitures, dont environ 36 500 étaient de fabrication occidentale.

 

Elles étaient réservées aux ­citoyens ayant de généreux ­parents à l’Ouest, qui les leur offraient en utilisant le catalogue de vente par correspondance Genex 1, ou aux célébrités dont la fidélité à l’État était censée être entretenue par ce genre d’objets de luxe – ce qui ne réussissait pas toujours. Lorsque le comédien Manfred Krug quitta la RDA le 20 juin 1977, il passa la frontière dans sa Mercedes.

 

Le leader sur le marché des voitures occidentales était, même de l’autre côté du Mur, la Golf de Volkswagen, et ce notamment parce que la direction de la firme jugeait essentiel d’être présente dans l’autre Allemagne. À cette fin, Volkswagen conclut des ­accords absurdes d’un point de vue économique. C’est ainsi que, en contrepartie de la livraison de véhicules, la RDA fournit le gros œuvre et le projecteur d’un planétarium que le groupe automobile légua finalement à la ville de Wolfsburg [où il a son siège].

 

En quarante ans d’histoire de la RDA, Volkswagen expédia environ 27 000 voitures, soit quelques jours de production, dans ce difficile pays d’exportation. Les patrons de Wolfsburg – et de cela aussi Herrmann a trouvé les preuves – craignaient plus que tout que les dirigeants socialistes puissent développer un goût pour les voitures japonaises.

 

Cette crainte était tout à fait fondée. En avril 1981, une délégation commerciale est-allemande rencontra des dirigeants de Toyota à Nagoya. Mais ces pourparlers n’aboutirent à aucun accord. Les représentants de l’État socialiste critiquèrent des « conditions en partie discriminatoires » et réussirent finalement à obtenir gain de cause auprès d’un autre constructeur : avec 11 000 véhi­cules introduits dans le pays, Mazda devint le deuxième expor­tateur du monde capitaliste en RDA.

 

Herrmann décrit en expert et tout en nuances ce domaine sensible de l’histoire économique est-­allemande et, ce faisant, n’oublie pas de parler de la passion ­secrète d’Erich Honecker. Le chef de l’État n’avait pas le permis de conduire mais possédait une extravagante collection de véhicules, parmi lesquels des tout-terrain Mercedes et Land Rover.

 

Sa prédilection allait néanmoins à Citroën. On dénombrait quelque 35 exemplaires de la CX, dont dix blindés, sur le parking du secrétariat général du Parti communiste est-allemand – ce qui ne plaisait guère au général Günter Wolf, responsable de la protection personnelle de Honecker et de la flotte de véhicules officiels. Dans une note, il plaide en faveur d’un nouveau modèle Volvo auquel il attribue « un confort de conduite et un niveau d’équipement technique plus élevés ».

 

Mais le dirigeant est-allemand était sans doute plus avisé de ­tabler sur la suspension hydro­pneumatique de Citroën. Il franchissait ainsi, comme en flottant doucement au-dessus d’eux, les nombreux nids-de-poule qui crevassaient les routes en piteux état de son pays. Pour fêter les 40 ans de la RDA, en 1989, Honecker ­devait, pour la première fois, para­der dans une version rallongée de sa voiture favorite. Trois exemplaires avaient été commandés. Mais ce souhait ne fut pas exaucé. Lorsque le premier véhicule fut livré, à la fin de l’automne, la RDA était à l’agonie.

 

— Cet article est paru dans Der Spiegel le 5 avril 2019. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Mohand Zeggagh : Grandeur et décadence du FLN algérien

Vous signez votre livre de trois noms : Mohand Zeggagh, mais aussi « Tahar » et « Rachid ». À quoi cela correspond-il ?

À trois étapes importantes de ma vie. Le premier est mon véritable état civil. C’est le nom que m’ont donné mes ­parents, et c’est comme cela que m’appellent mes proches et les gens de mon village, Tamas­sit, en Algérie. Les deux autres sont des noms de guerre. Le premier m’a été attribué lors de mon adhésion au FLN, en 1955 ; j’avais alors 16 ans, et je résidais chez mon oncle, à Gennevilliers, où je travaillais à l’usine. Deux ans plus tard, j’ai été arrêté et incarcéré dans l’attente d’être jugé par le tribunal militaire de Paris. D’abord à Fresnes, puis à Loos-lez-Lille, où j’ai côtoyé bon nombre de militants bien plus âgés que moi ; beaucoup sont devenus conseillers, ministres, ambassadeurs de l’Algérie indépendante. Je suis resté en prison jusqu’aux accords d’Évian, en 1962, puis je suis rentré en Algérie, où j’ai exercé moi aussi diverses fonctions au sein de l’appareil d’État, d’abord dans la Zone autonome d’Alger (ZAA) puis au bureau politique du FLN.

À partir de 1965, après le coup d’État de Houari Boumediene, je suis revenu en France, où j’avais des responsabilités au sein de l’opposition à son régime – je faisais partie de ce qu’on appelait la « délégation extérieure ». C’est alors que je suis devenu « Rachid ». Pour la plupart de mes amis et camarades de lutte, je suis soit « Tahar », soit « Rachid » – certains ne savent même pas que je m’appelle Mohand. Et puis il y a mes anciens codétenus : ils ont toujours tendance à m’appeler « Bambino », même si j’ai plus de 80 ans aujourd’hui. À l’époque, j’avais 17 ans. J’étais le plus jeune prisonnier FLN de France.

 

Dans votre livre, vous revenez longuement sur ces cinq années de prison. La vie quotidienne des détenus, les privations, le ­racisme, la brutalité des autorités, mais ­aussi vos luttes – notamment les trois longues grèves de la faim pour obtenir le statut de prisonnier politique. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour raconter cette histoire ?

Il y a eu ce que j’appelle un « temps d’incubation », c’est vrai. Les premières années après la libération, on est enivré par ce sentiment si particulier de s’en être sorti, d’être vivant. En France, j’étais passible de la peine de mort. Je pouvais aussi à n’importe quel moment être « transféré en Algérie », synonyme pour beaucoup de militants de tortures voire d’exécution sommaire. Une fois dehors, on renoue avec la lumière, les amis, la famille, les plaisirs de la vie. Et on n’a pas envie de repenser aux traumatismes du passé : on les enfouit au plus profond de soi, pour qu’ils ne refassent pas surface. Mais ils reviennent dans nos rêves, sous forme de cauchemars. C’est une sorte de fuite en avant.

Ensuite, j’ai été assez rebuté par cet exercice en lisant les Mémoires de responsables algériens que j’avais côtoyés et qui tiraient de façon ostensible la couverture à eux. Certains n’avaient même pas connu la prison. C’étaient des Mémoires très politiques. Moi, je voulais raconter l’histoire d’en bas. Nos grèves de la faim pour ne plus être considérés comme des détenus de droit commun – une infamie pour nous ; le statut de prisonnier politique nous donnait le droit de suivre des cours d’alphabétisation, de nous abonner à des journaux, de lire des livres ainsi qu’à une heure de promenade par jour que nous consacrions à discuter entre nous. Je raconte aussi notre apprentissage de la démocratie directe – c’est en prison que j’ai lu Du contrat social, de Rousseau – les dissensions, notamment les régionalismes à l’œuvre dans la communauté algérienne, les luttes d’influence…

 

Votre compagnon de lutte Bachir Boumaza, plusieurs fois ministre de Ben Bella, dit que vous, les détenus FLN en France, aviez réussi à « transformer les prisons en universités ».

C’est vrai, mais seulement en partie. En prison, nous étions livrés à nous-mêmes : nous avions formé des groupes pour étudier l’histoire des luttes anticoloniales… Nous n’avions, pour la plupart, aucune culture politique, peu de connaissances – et cela s’est vu à l’indépendance : nous n’étions pas préparés à exercer le pouvoir. Néanmoins, c’est bien en prison que je suis devenu ce que je suis aujourd’hui, parce que j’ai eu la chance d’y côtoyer des hommes exceptionnels, notamment Hadj Benalla, le futur président de l’Assem­­blée nationale, Laïd Lachgar, qui était mon responsable dans la ZAA, ainsi que Rabah Lakhdar, autre personnage éminent du nationalisme algérien. Et puis il y avait les militants communistes (je pense à un certain Émile Chekroun) qui m’ont transmis leurs idées sur la réforme agraire, la lutte des classes, le matérialisme historique… Mais aussi de vieux militants du FLN, des Constantinois notamment, qui avaient déjà une riche expérience de la lutte. Tous ces hommes rassemblés, je n’aurais jamais pu les rencontrer ailleurs qu’en prison, qui joua paradoxalement le rôle de miroir et de carrefour de la géographie humaine et culturelle de l’Algérie en lutte.

Derrière les murs, on avait tout notre temps. À Fresnes, j’étais chargé de l’infor­mation : j’écoutais clandestinement la ­radio (cela m’a valu des semaines de ­mitard), je lisais les journaux que nous donnaient en douce nos avocats – tout cela avant que nous soyons reconnus comme prisonniers politiques – et je produisais une sorte de bulletin quotidien que l’on se transmettait par le yo-yo. L’information, c’était notre raison de vivre, notre carburant. Je me souviens ainsi d’avoir rendu compte des prises de position du général Jacques Pâris de Bollardière, seul militaire français de haut rang à s’être élevé contre l’usage de la torture. Des décennies plus tard, après sa mort, j’ai raconté cet épisode à son épouse, Simone, qui en a été émue aux larmes.

 

À votre libération, en 1962, vous, l’ancien prisonnier, victime de la répression de l’État français, vous avez pour mission d’instaurer l’ordre à Alger. Vous vous retrouvez du côté du pouvoir. Comment vit-on cette ­expérience ?

D’abord, j’ai été commissaire de police dans la Zone autonome d’Alger. J’avais pour mission de combattre l’OAS. C’était pendant les fameuses « nuits bleues » : des attentats incessants, des tireurs embusqués, des règlements de comptes à tous les coins de rue… Que vous dire ? J’ai complètement assumé mes fonctions. J’avais à ma disposition des policiers français et algériens. C’était une période dure et grandiose à la fois. Exaltante. Enfin l’indépendance ! Enfin la liberté ! J’étais jeune, profondément imprégné de l’idée de justice. En tant qu’ancien prisonnier, je ne pouvais tolérer que d’autres subissent ce que moi j’avais vécu. Puis, au bout de six mois, Hadj Benalla, président de l’Assemblée nationale, me fait venir au bureau politique du FLN et me nomme conseiller. Je me suis retrouvé aux premières loges de la politique, mais aussi de la diplomatie algérienne.

C’est ainsi que, en 1964, je suis allé en Chine dans le cadre d’une délégation offi­cielle, où j’ai rencontré Mao Zedong. À l’époque, j’étais très attiré par la pensée révolutionnaire chinoise : « Le rôle de la paysannerie dans un pays où la classe ­ouvrière n’était pas dominante », vous vous en souvenez ? Le jeune État algérien se positionnait clairement dans le camp des pays non alignés avec la Chine de Mao, l’Égypte de Nasser, la Yougoslavie de Tito – Ben Bella rêvait même d’en deve­nir le chef de file. Tout en gardant de bonnes ­relations avec l’URSS, nous ne prenions pas part à la Guerre froide que se livraient les deux blocs. Plutôt qu’une confrontation Est-Ouest, nous parlions déjà d’un meilleur équilibre entre le Sud et le Nord. Puis est arrivé le « neutralisme positif » – que certains appellent « arabe » ou « africain ».

 

Ces idées aujourd’hui tombées en désuétude étaient à l’époque, j’imagine, très stimulantes…

Oh, oui. C’était l’époque où Che ­Guevara venait régulièrement en Algérie. Et pas que lui, d’ailleurs : en ces années-là, Alger était surnommée « la Mecque des révolutionnaires ». Et c’est moi qui avais été chargé par le FLN d’accompagner le Che. Il arrivait à Alger et repartait toujours de manière clandestine, car on le savait traqué par la CIA. D’Algérie, il se rendait souvent dans d’autres pays africains où il rêvait d’exporter la révolution. Je me souviens de la fois où il avait présenté, dans la salle des actes de l’université d’Alger, pleine à craquer, son idée d’« allu­mer simultanément plusieurs foyers révo­lutionnaires à travers le monde pour soulager le Vietnam ». Un autre soir, nous avons dîné chez le président Ben Bella. Ces rencontres se faisaient sans protocole, sans bureaucratie ni arrière-pensées poli­tiques : nous étions animés uniquement par un esprit de fraternité et de solidarité révolutionnaire. Avec les Soviétiques, ça a toujours été plus ambigu : même s’ils nous soutenaient sur le plan matériel, le militaire et le politique restaient leur domaine réservé. En pleine guerre des Sables avec le Maroc (en 1963), ce ne furent pas eux qui volèrent à notre secours mais les Cubains, qui nous envoyèrent une vingtaine de chars (la moitié de ceux qu’ils possédaient, en fait) parce que nous n’avions pratiquement pas de blindés à cette époque. Mais mon séjour à Alger prend brusquement fin à l’été 1965, avec le coup d’État de Boumediene, qui destitue Ben Bella et le jette en prison. Moi, je me retrouve de nouveau en France, avec des responsabilités dans l’organisation de l’opposition algérienne en exil.

 

De Boumediene à Bouteflika, comment le FLN a-t-il évolué ? Parti unique représentant le «  peuple » algérien, le FLN a vu justement ce « peuple » se dresser contre lui lors du hirak, le mouvement de protestation qui a commencé en février dernier.

Vers la fin des années 1990, avant l’arri­vée d’Abdelaziz Bouteflika au pouvoir, je pense que le FLN avait accompli sa fonction historique et aurait dû mettre fin à son existence. Sa place était au ­musée de l’Histoire, avec tous les honneurs qui lui étaient dus. Au lieu de quoi son héri­tage a été instrumentalisé, utilisé, usé jusqu’à l’os, par des personnes avides de pouvoir et d’argent. Je me suis opposé au coup d’État de Boumediene, mais, avec le recul, je le vois comme un patriote plutôt que comme un homme qui aurait « servi les intérêts des impérialistes », comme on ­disait à l’époque. Il était avide de pouvoir, certes, mais il a continué les réformes entreprises par Ben Bella et bien ancré l’Algérie dans le camp des pays non alignés. C’est après lui que les choses ont mal tourné. Le FLN a gouverné vingt ans de trop ; les années Bouteflika ont été marquées par le clanisme, la prédation et la corruption. Aujourd’hui, le parti est totalement délégitimé par ce mouvement populaire. On ne peut plus se cacher derrière la légitimité du FLN pour imposer des gouvernants qui ne sont plus capables et qui ont failli. Le problème est maintenant de savoir comment en finir avec cette étape – historique, certes – pour pouvoir passer à autre chose.

 

Pour l’instant, comme en 1965 lors de ce coup d’État qui vous a poussé à l’exil, c’est l’armée qui semble avoir pris les choses en main en Algérie…

L’armée algérienne n’a jamais abandonné son rôle à la fois de garant de la sécurité nationale et de correctif du pouvoir, pour le meilleur comme pour le pire. Cette fois-ci, c’était pour le meilleur. Mais la représentation politique doit rester soumise seulement et uniquement au vote populaire et non pas à des négo­ciations en coulisses.

La primauté du civil sur le militaire a été formulée par les participants du premier congrès du FLN, celui de la Soummam, en 1956, en pleine guerre. Comment y arriver ? En France, tout le XIXe  siècle a été dominé par cette oscillation entre le politique et le militaire. En Algérie, on avait atteint un certain équilibre mais il a été mis à mal par le règne de Bouteflika. Pourquoi s’être acharné à faire un troisième puis un quatrième mandat ? Préparait-il son frère à lui succéder ? Pensait-il que l’Algérie pouvait devenir, comme bon nombre de pays arabes, un régime dynastique ? Cela montre combien Bouteflika et son entourage connaissaient mal la réalité locale. La société algérienne est trop diverse et fragmentée, composée de cultures régionales bien distinctes (c’est un héritage direct de la domination otto­mane puis de l’occupation française), pour accepter un pouvoir aussi centralisé.

 

Comment décririez-vous le mouvement actuel en Algérie ? Est-ce un nouveau « printemps arabe » ?

Plus que ça. Le hirak est une sorte de renaissance, la deuxième après l’indépendance du pays. Ce mouvement s’étend à l’ensemble du territoire et touche toutes les catégories sociales, tous les âges. Les femmes aussi, même si, selon moi, la question de l’égalité hommes-femmes n’est pas posée avec la force qu’elle mérite. Mais partout, comme du temps de l’indépendance, on entend une seule et unique revendication : « Rendez-nous l’Algérie, rendez-nous notre pays. » Ceux qui manifestent sont des Algériens qui veulent rester chez eux et y vivre dignement. Ce ne sont pas des candidats à l’exil. Ils se sont réapproprié de manière spectaculaire cet espace public longtemps laissé en jachère. Il n’y a pas eu de violence, pas de saccages : ils prennent même soin de nettoyer après leurs manifs. Ce ­civisme-là, c’est quelque chose de nouveau. Et le signe que les conditions sont enfin réunies pour l’avènement d’une démocratie ouverte, égalitaire, émancipatrice, capable d’assurer la prospérité et, même si le terme peut paraître un peu désuet, le bonheur du peuple algérien.

 

— Propos recueillis par Alexandre Lévy.

Races : pourquoi le débat est faussé

La science n’est apparue sous sa forme moderne qu’il y a 2 500 ans. Les conditions de sa naissance supposaient que l’animal humain organise ce qu’il pouvait reconnaître de son environnement. Il fallait classer les événements ou les objets en catégories reconnaissables pour ­ensuite étudier et comprendre les relations qu’ils entretenaient. C’est ainsi que les astronomes de l’Antiquité commencèrent par faire le catalogue des étoiles. Cela supposait d’associer leur position dans le ciel (encore noir en ce temps), leur éclat et leur densité locale. Parce qu’ils avaient remarqué la régularité de leur parcours au cours des saisons, ils ­découvrirent les astres mobiles, les planètes. La science commence ainsi avec le retour cyclique des choses.

 

Plus tard, avec l’apparition de l’optique, il devint possible de caractériser beaucoup mieux les étoiles, par leur couleur et leur forme en particulier (certaines sont des galaxies). Pour aller plus loin et rechercher les forces à l’œuvre dans l’organisation de l’Univers, il devenait nécessaire de regrouper ces individus innombrables en classes bien définies. Et c’est là que commence la véritable cosmologie. De même, les espèces ­vivantes, collectées et reconnues une à une – comme pour la botanique dans l’Histoire des plantes, de Théophraste (ive siècle avant notre ère) –, n’ont commencé à prendre sens, à découvrir leurs parentés qu’à partir du moment où elles ont été classées. Pour cela, il convenait de repérer des caractères assez constants chez les individus d’un groupe de plantes semblables entre elles.

 

On comprit très vite que la formation de classes dépendait du nombre de caractères utilisés pour décrire les éléments de la classe. Il est aisé de classer les individus d’une population à partir d’un seul caractère (par exemple, pour les petits pois, ceux à fleurs blanches et ceux à fleurs colorées). La situation se compliquait considérablement à mesure qu’on déterminait un plus grand nombre de caractères simultanés. Les méthodes de classification cherchèrent alors à orga­niser les individus, étiquetés en classes naturelles à partir d’un très grand nombre de caractères (aussi bien macroscopiques que microscopiques, si l’on a accès à des méthodes d’analyse suffisantes). Pour former une classe, il convenait d’associer une mesure de distance tenant compte des différents caractères entre les individus étudiés.

 

C’est au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle que la discussion scientifique se saisit de façon approfondie de cette question. Félix Vicq d’Azyr, précurseur de l’anatomie comparée et féru de physiologie animale, s’intéresse aux caractères propres de la classification, comme on le voit dans les articles qu’il signe dans l’Encyclopédie méthodique : « La seconde manière de disposer les plantes est appelée méthode par les botanistes. C’est un arrangement fondé sur le concours de plusieurs caractères pris dans les parties les plus essentielles des végétaux, à l’aide duquel on parvient à rapprocher ceux qui se ressemblent le plus et à en construire ce qu’on appelle des familles naturelles. »

 

Ailleurs, il observe que, pour former une classe naturelle, il n’est pas nécessaire que tous les individus de la classe possèdent l’ensemble des éléments utilisés pour la définir : « Une classe natu­relle ­résulte de l’assemblage d’un certain nombre d’espèces qui se tiennent entre elles par un nombre de rapports plus grand qu’il n’en existe entre chacune d’elles et les espèces des autres classes. Pour qu’un individu puisse faire partie d’une autre classe, considérée sous ce point de vue, il n’est pas nécessaire qu’il en réunisse tous les caractères ; il suffit qu’il en offre le plus grand nombre ; d’où il ­résulte qu’il serait possible qu’une classe fût très naturelle, et qu’il n’y eût pas un seul caractère commun à toutes les espèces qui la composent. » Cette ­observation, peu intuitive pour ceux qui ne sont pas familiers des approches scientifiques, est au cœur de toutes les méthodes ­actuelles de classification.

 

Une fois les classes naturelles constituées, on peut aller plus loin, en observant que des familles de caractères sont simultanément présentes ou simultanément absentes. On peut donc vouloir les regrouper, et voir comment former de nouvelles classes à partir de ce regroupement. C’est ainsi qu’a commencé la botanique, qu’on trouve illustrée sous cette forme primitive aujourd’hui dans La Grande Flore en couleurs, de Gaston Bonnier, présente dans l’héritage oublié de bien des familles françaises 1.

 

Peu avant la réflexion de Vicq d’Azyr, Carl Linné avait eu l’intelligence de remarquer que les caractères les plus importants pour conduire à une classification des êtres vivants étaient les carac­tères responsables de leur génération, leurs organes sexuels (étamines et pistil chez les plantes). Il apparaissait alors que les classes naturelles de plantes se distinguaient par un caractère original unique, la nécessité de leur inter­fécondité. On pouvait alors définir ce qu’on reconnaît aujourd’hui comme « espèces ». Ensuite, le regroupement par proximité, en utilisant des caractères de plus en plus généraux, conduit à l’idée de genre (groupe cohérent d’espèces), puis de ­famille et de classe, plus générales ­encore. Par exemple, le petit pois fait partie de l’espèce sativum, du genre Pisum et de la famille des légumineuses. C’est ainsi qu’ont été regrou­pées les plantes en classes de plus en plus générales, jusqu’à la séparation entre végétaux et animaux, par exemple. On peut aussi opérer par une classification plus fine et repérer des races au sein des espèces.

 

En dehors de la description scientifique, prélude à la recherche des causes de ce qui définit les êtres vivants, vient alors la question de l’« utilité » des classes naturelles, dans un monde progressivement dominé par une certaine idée du bien-être humain, fondée sur le plaisir ou la possession de biens variés. Or cette idée introduit dans les classifications un biais idéologique caché. Considérées comme utiles, certaines ­espèces – végétales, animales ou même microbiennes – ont été domestiquées tout au long de l’histoire humaine. Au gré des lieux et des goûts des propriétaires, les individus d’une même espèce ont été sélectionnés pour manifester des caractères différents grâce au contrôle de leur reproduction, d’abord très aléatoire, puis de plus en plus précis à ­mesure que s’affinait la connaissance des mécanismes de l’hérédité. C’est ainsi qu’on peut choisir ses vaches pour leur lait ou leur viande. De nombreuses races bovines bien caractérisées ont été créées puis maintenues au cours des siècles. Bien sûr, comme on reste au sein de la même espèce, les individus de races différentes sont interféconds. Pour aller plus loin, il convient de comprendre en quoi les individus d’une même espèce peuvent être différents, et ce que cela dit de leur nature biologique et du devenir de leur descendance.

 

À la différence de bien des animaux (mais certainement pas de tous : pensons au rat, par exemple), l’homme est exceptionnellement adaptable. On le remarque par la variété des lieux où il peut vivre, mais on oublie souvent que la principale raison de cette adaptabilité est son aptitude à résister aux maladies. Si nous vivons aujourd’hui, c’est que nos ancêtres ont résisté à la variole, à la peste et, plus récemment, à la grippe. Vivre là où il fait chaud, sec, froid, humide nous fait côtoyer une infinie variété d’agents pathogènes (bactéries, virus, parasites…) qui diffèrent suivant les lieux. C’est que, comme on le sait aujourd’hui, l’évolution nous a armés d’un arsenal défensif extraordinaire.

 

Cet arsenal repose, d’abord, sur le contrôle, à la surface de nos cellules, de ce qui les conduit à interagir avec ces agents pathogènes variés. La solution trouvée par la sélection naturelle est simple : les cellules des humains sont recouvertes à leur surface de structures extrêmement polymorphes, différentes d’un individu à l’autre. Si une personne est infectée par un dangereux agent patho­gène, son voisin – y compris, souvent, au sein de la même famille – ne le sera pas, tout simplement parce que cet agent pathogène ne pourra se coller à la surface de ses cellules. On pourrait penser qu’il aurait suffi de limiter les structures de surface à un ensemble non reconnu par les agents pathogènes, mais c’est ­oublier que ceux-ci ont une très nombreuse descendance et qu’ils évoluent. Permettre l’interaction avec l’une de ces structures est tellement avantageux qu’un jour ou l’autre un descendant de l’agent pathogène l’aura découverte. La solution trouvée par l’évolution a donc été de multiplier les variants structuraux à la surface des cellules. Bien sûr, comme le nombre des agents pathogènes est illimité, le nombre des variants nécessaires pour éviter toute infection l’est aussi. La solution a alors été de partager la résistance en la répartissant chez un grand nombre d’individus. L’intérêt sélectif de ce polymorphisme est cruel pour celui qui sera contaminé mais extrêmement avantageux pour la population dans son ensemble : au cours d’une pandémie, il y a toujours des personnes qui ne seront pas atteintes ou le seront de façon bénigne.

 

Cette incompatibilité entre cellules n’est pas limitée aux agents pathogènes – l’évolution n’a pas d’objectif rationnel –, elle existe aussi entre les cellules de personnes différentes. Nous savons tous que ce problème de reconnaissance se pose lorsque nous devons subir une greffe d’organe ou de tissu : il faut trouver un donneur compatible. Ainsi, nous sommes tous différents. Est-ce important de le comprendre ? La question des greffes ­répond bien sûr par l’affirmative. Il est donc très utile de classer les êtres humains selon les caractères (hérités géné­tiquement, donc identifiables dans leur génome) de la surface de leurs cellules, caractérisées par leur « complexe majeur d’histocompatibilité » ou « système HLA » 2.

 

Un exemple, extrême par sa simpli­cité, illustre l’intérêt de cette classification en permettant la répartition des individus en deux classes. On a découvert il y a quelques années que les patients ­atteints de narcolepsie (endormissement involontaire spontané) avaient con­tracté cette maladie après une grippe sévère. On comprend désormais la raison de cette association surprenante. Le virus de la grippe, mais pas n’importe lequel, le H1N1, est reconnu par certaines personnes à travers un HLA particulier, que l’on retrouve chez plus de 20 % de la population européenne. Cette reconnaissance déclenche une réponse immu­nitaire très efficace contre le virus en tuant les cellules infectées. Cette réponse apparaît après que des cellules « tueuses » spécialisées ont exposé à leur surface un marqueur de la surface virale. Hélas, ce marqueur est accidentellement identique à un neuropeptide (un médiateur cérébral de la transmission spécialisée de l’influx nerveux) dont le rôle est de contrôler le sommeil. Deux ganglions cérébraux symétriques sécrètent ce peptide, et ils sont alors identifiés et détruits par le système immunitaire de l’hôte. Il convient donc d’avertir les personnes porteuses en cas d’épidémie de grippe H1N1, mais, malheureusement, on ne peut que leur conseiller d’éviter les contacts humains, parce que la vaccination avec le virus entier – si elle est efficace – leur serait aujourd’hui interdite : elle déclen­cherait la maladie exactement comme le fait le virus. Cette donnée est impor­tante pour la politique de vaccination – il sera possible de faire un vaccin sans le peptide incriminé – car elle éviterait les accidents montés en épingle par les adversaires de la vaccination, dont les effets bénéfiques sont pourtant massifs. Il s’agit là d’un exemple très bien documenté d’un carac­tère génétique, réparti un peu partout dans le monde mais dont la fréquence varie suivant la géographie des populations, et qu’il est certainement très intéressant de connaître.

 

Nous n’avons jusqu’ici analysé qu’une seule famille de caractères, notables par leur polymorphisme dans la population humaine. Cette famille conduit à la formation de classes naturelles, celles qui distinguent les individus selon leur HLA. On dénombre plus de 20 000 gènes dans le génome humain, et l’on pourrait raconter des histoires de ce type pour chacun d’entre eux. Leur polymorphisme est toutefois très variable. Certains gènes dont le produit est crucial varient très peu, et leurs variants sont à l’origine de ces « mala­dies génétiques orphelines » qui font la une des médias. Connaître leur répartition ­ainsi que celle de leurs nombreux ­variants dans les populations humaines est donc particulièrement impor­tant. Pour ce faire, il faut associer à chaque individu un ­ensemble de caractères – un phénotype – et voir ensuite s’ils peuvent se regrouper en classes naturelles et comment.

 

On voit poindre ici une nouvelle question hasardeuse, car elle peut abriter une idéologie cachée, celle qui décide des carac­tères à retenir pour ensuite opérer la classification. Du fait de notre nécessaire anthropocentrisme et des contraintes asso­ciées à notre culture, l’homme est sans doute un mauvais modèle pour raisonner à propos des méthodes de classification et de leurs conséquences. Cela n’est pas sans implication pour la génétique humaine, par exemple, car la bienséance peut opérer un choix dans les caractères et en favoriser certains tout en interdisant d’en noter d’autres. Je vais donc illustrer la méthode avec un animal domestique, la vache (Bos taurus).

 

La vache est familière à chacun d’entre nous. Cette familiarité vient de ce que nous reconnaissons cet animal par sa forme ou son comportement. L’ensemble des caractères retenus forme son phénotype. Mais ce phénotype n’est pas limité. L’intérêt industriel retiendra la productivité de l’animal et la qualité de son lait ou de sa viande, mais aussi la résistance aux maladies, la durée de la gestation, le nombre de grossesses et de petits, la longévité. Les éleveurs reconnaîtront aussi des caractères comme la beauté (oui, une belle vache cela existe), la couleur de la robe, la forme des cornes, le poids, le volume et la température de la panse, le comportement (solitaire, social, adapté à la traite automatique, etc.).

 

À ces caractères macroscopiques ­(visibles) s’ajouteront des caractères micro­scopiques, souvent invisibles, révé­lés de façon macroscopique lorsque appa­raît une maladie, par exemple, ou qu’on analyse le sang de l’animal. On peut ainsi constituer une liste de centaines, voire de milliers de caractères phéno­typiques et analyser alors la façon dont ils peuvent s’organiser en classes naturelles. Très vite, on remarquera l’existence de nombreuses races bovines bien caractérisées (en France, charolaise, montbéliarde, normande, salers…) et d’une multitude d’individus intermédiaires, résultant de l’hybridation entre individus de races différentes.

 

Jusqu’ici, rien de bien surprenant, si ce n’est le fait que ces races peuvent se dissoudre très rapidement dans un mélange plus ou moins homogène, indiquant que la frontière entre les races est nécessairement floue en raison de l’interfécondité au sein d’une même espèce.

 

C’est la génétique qui a permis d’aller plus loin et de comprendre comment se constituaient ces races, et comment elles évoluent spontanément. En effet, les caractères phénotypiques définissant les races peuvent être associés à une connaissance nouvelle, celle de l’ADN des animaux, de leur génome, qui défi­nit le programme génétique de leur construction, de leur survie et de leur reproduction. Mieux, cette connaissance a permis de découvrir comment, d’une génération à l’autre, ce programme s’altère accidentellement, faisant apparaître de nouveaux caractères (repérés essentiellement par l’apparition de traits négatifs comme la très rare surdité profonde du syndrome de Tietz, analogues à ce que nous voyons dans les « maladies » géné­tiques humaines). Mais le couplage entre la connaissance d’un phénotype complexe et d’un génotype a surtout permis de constater que la situation où un gène est associé directement à un carac­tère spécifique est l’exception plutôt que la règle. En pratique, aucun gène ne fonctionne seul. Les produits dont il code la synthèse interagissent avec d’autres, codés par d’autres gènes.

 

Dans ce contexte, il faut comprendre que le phénotype d’un organisme vivant est le résultat de 100 % de contraintes dues à son génotype (innées) et de 100 % de contraintes de l’environnement, alors que les lieux communs voudraient séparer l’inné et l’acquis. L’inné ne s’oppose nullement à l’acquis, ce sont des catégories orthogonales. Une conséquence importante est qu’il n’est pas possible de créer une hiérarchie entre elles puisqu’elles ne sont tout simplement pas comparables. Il peut y avoir un ordre dans les performances (qui sont le résultat d’un couple particulier inné/acquis), mais c’est tout. Et, surtout, on peut avoir des performances identiques provenant de couples inné/acquis différents. Il s’ensuit qu’un même phénotype peut être l’expression de deux génotypes différents. Et l’inverse est vrai aussi.

 

Pour aller plus loin, prenons une métaphore (partiellement inadéquate, comme toutes les métaphores, mais assez parlante), celle d’une œuvre musicale interprétée par un grand orchestre. Lorsqu’on assiste au concert, il va de soi que tout dépend à la fois de la partition et de l’orchestre. Le concert dépend à 100 % de la partition et à 100 % de l’orchestre. Par ailleurs, la partition donne non seulement les notes, mais toutes sortes d’indications, le tempo général, l’état d’esprit du compositeur, le moment où chaque musicien doit intervenir… Et il va de soi que l’état psycho-physiologique des musiciens, leur style, etc., vont influencer l’interprétation de l’œuvre. Il va de soi aussi que cette interprétation ne sera jamais exempte de quelques fausses notes et ­erreurs dans les mesures, que le musicien saura ou non rattraper ou qui seront rattrapées par ses collègues. Chaque interprétation sera ainsi unique. Il peut également arriver que la partition ait été mal reliée, qu’il manque des pages, que certaines soient inversées, floues ou tachées ; elle peut avoir été corrigée ou amendée. L’interprétation est enfin tributaire de l’époque où l’œuvre est jouée. Il est facile de comprendre tout ce qui peut se passer.

 

Il est dommage que cette façon de voir la relation entre l’inné et l’acquis, finalement assez compréhensible, ne soit pas plus répandue dans le public. Bien sûr, il peut y avoir une phrase musicale jouée par un seul instrumentiste, où les erreurs de la partition ou de l’interprétation ­seront très audibles, mais, en général, le résultat provient de la combinaison du jeu de nombreux musiciens simultanément. Ainsi, si un soliste est malade, cela donnera une interprétation ­médiocre. De même si sa partition est mal imprimée, sauf si le musi­cien a une très bonne ­mémoire. Mais le plus souvent, le résultat final sera la combinaison d’un grand nombre de défauts dans le jeu des musiciens ou dans le déchiffrage de la partition.

 

On voit là aisément une analogie avec les maladies génétiques monogéniques (premier cas) ou polygéniques (second cas). Et cela y compris dans ce qu’on appelle la « pénétrance » et le « terrain », c’est-à-dire le résultat d’une même anomalie génétique (cas de la partition floue ou absente, jouée par des musiciens différents, certains ne pouvant jouer que très près de la partition, alors que d’autres se souviennent de l’avoir jouée par le passé). Ce qu’il est important de ­comprendre, c’est le dialogue entre l’interprétation (le phénotype) et la partition (le génotype).

 

Un papillon qui existait naguère en France, Araschnia levana, fournit une illustration concrète de ce dialogue. Il existe deux formes de ce lépidoptère : l’une, printanière, appelée « carte géographique fauve », l’autre, estivale, la « carte géographique brune ». Ces deux formes sont si différentes qu’on a longtemps cru qu’il s’agissait de deux espèces. En réalité, il suffit d’élever les chenilles de ce papillon sur plusieurs générations (à condition de respecter le cycle des saisons, la température en particulier) pour voir qu’il s’agit d’une seule et même espèce. On a là une démonstration particulièrement parlante du rôle de l’environnement dans l’expression du programme génétique. Si l’on maintient alors la reproduction en gardant seulement le cycle hivernal, on n’aura plus qu’une seule des deux formes (la printanière) et, si l’on était parti de la forme estivale, on aura l’impression qu’un caractère acquis est devenu héritable.

 

Nous avons vu l’intérêt de classer, comme prélude à l’identification de relations causales, comme c’est le cas pour les maladies liées au polymorphisme ­humain. Cela permettrait aussi de déter­miner si un fonds génétique particulier peut être associé à des accidents médicamenteux, en particulier lorsqu’ils sont graves. Mais un aspect particulièrement signifiant de la classification est sa relation à l’histoire. Classer permet de proposer des arbres généalogiques. Le genre Homo, apparu à la suite d’un accident génétique qui a fusionné tête-bêche deux chromosomes que nous partageons avec nos cousins anthropomorphes, formant notre long chromosome 2, a conduit (en Afrique très probablement) à l’apparition d’Homo sapiens. Cet animal mobile et adaptable a sans doute envahi l’Europe à plusieurs reprises, où un autre hominien, Homo neanderthalensis – on ne connaît pas bien l’origine exacte de cette espèce humaine, car on trouve en Europe des squelettes d’hominiens plus primitifs –, l’avait précédé. Et ces deux espèces se sont métissées.

 

L’étude du génome humain nous a appris que les néandertaliens et l’homme moderne se sont croisés en Europe au moins deux fois au cours des 100 000 dernières ­années. Comme il s’agissait d’espèces différentes, la plus grande partie des segments d’ADN néandertalien introduit chez l’homme moderne a été rapidement éliminée dans la descendance des individus ­hybrides. En revanche, certaines séquences hybri­dées dans le génome ­sapiens ont été conservées, et, si l’on met bout à bout l’ensemble des fragments néandertaliens trouvés dans les génomes européens, on peut reconstituer presque la moitié du génome néandertalien ances­tral. Venu d’Afrique, et mal adapté aux virus de l’Europe – au contraire des néandertaliens, qui étaient là depuis longtemps –, l’homme moderne gagnait alors un certain nombre de gènes adaptatifs grâce à ce métissage qui offrait à sa descendance une résistance accrue à ces virus. Nous trouvons ici que les segments les plus longs et les plus fréquemment rencontrés de l’ascendance néandertalienne chez l’homme moderne sont très probablement adaptatifs. Ils sont en effet enri­chis en protéines qui interagissent avec les virus. Les régions qui codent pour des facteurs reconnaissant spécifiquement les virus à ARN comme celui de la grippe sont plus susceptibles d’appartenir à des segments d’ascendance néandertalienne chez les Européens modernes.

 

Ces résultats montrent que les segments conservés d’ascendance néandertalienne peuvent être utilisés pour détecter des épidémies anciennes. Une histoire semblable se déroule plus à l’est avec un ou probablement plusieurs événements de métissage mettant en jeu un autre hominien, l’homme de Denisova. Et, là encore, apparaît un avantage sélec­tif ­relevant du métissage, peut-être parce que l’ancêtre Denisova avait vécu en alti­tude : les Tibétains ont ainsi ­acquis un gène qui leur permet de vivre en haute montagne sans souffrir des problèmes sanguins rencontrés par les hommes ­modernes habitant en plaine.

 

La formation de classes naturelles permet de reconnaître ces événements et d’en comprendre la chronologie. Elle explique aussi la différente prédisposition aux maladies selon les groupes humains [lire l’article de David Reich, p. 28]. Aujourd’hui, on peut reconnaître quatre grandes classes naturelles chez l’homme moderne (et cette classification s’affinera au cours du temps). Une première dichotomie distingue d’une part les habi­tants de l’Afrique subsaharienne et d’autre part un groupe constitué par les Européens de l’Ouest, les Asiatiques et les Océaniens – tous porteurs d’un pourcentage significatif de génome d’hominiens autres ­qu’Homo sapiens. Ce groupe se scinde à son tour en au moins trois groupes, en fonction de la quantité de génome d’homme de Denisova que contient le leur, les Océaniens étant particulièrement riches en génome dénisovien.

 

Bien sûr, comme nous l’avons vu plus haut à propos de la domestication, les frontières entre ces classes naturelles sont floues, et elles le seront de plus en plus en raison des grands déplacements que nous vivons aujourd’hui. On voit d’ailleurs parmi quelques populations d’Afrique de l’Ouest qu’un peu de ­génome néander­talien s’est introduit chez les personnes de certaines ethnies, et cela permet de suivre les migra­tions humaines au cours de l’histoire. Par ailleurs, plus nous connaîtrons de génomes humains, mieux nous comprendrons cette aventure migratoire vers le nord et vers l’est, commencée très tôt, probablement avec la migration de l’ancêtre des néandertaliens.

 

Si les grandes étapes de la science ont souvent été précédées par la cartographie ou la classification, c’est que présidait à ces activités une intention particulière, sous-tendue par un modèle du monde. C’est ainsi que le concept de race est né de l’exploitation de la domestication. Il s’agit d’un avatar des classifications, essentielles pour définir le concept d’espèce. Alors qu’il s’agit bien de déterminer des classes naturelles d’individus au sein d’une grande population, intention tout à fait bienvenue pour décider de politiques de santé ou comprendre l’histoire de l’espèce humaine, est venue se superposer l’idée de « pureté » de la race puisque, pour la domestication, il était important (et cela l’est toujours) d’éviter les mélanges.

 

Il est amusant de remarquer à ce propos que, s’il existe une race sapiens « pure », elle est évidemment africaine. De fait, alors que cette question du ­mélange n’est que d’une importance anecdotique quand il s’agit d’espèces animales ou végétales (on peut vouloir produire des mules à partir d’un cheval et d’une ânesse, et cela nécessitera toujours de procéder de la même manière, parce que les mules et mulets ne sont pas féconds, ce qui évite la question de la pureté de la descendance), le mélange est possible et même probable, et fécond, au sein d’une même espèce. Il s’ensuit que des caractères phénotypiques particuliers, qui peuvent être valorisés pour une raison ou une autre, apparaîtront de plus en plus, et de façon apparemment aléatoire. Par ailleurs, certains caractères, dits récessifs, sont rapidement masqués par d’autres. Or, de façon tout à fait classique, la ­rareté est bien souvent considérée comme une valeur par l’homme. La rareté a un prix, ce qui fait disparaître, pour l’être humain, sa dignité, comme le remarquait Emmanuel Kant dans Fondements de la métaphysique des mœurs : « Dans le règne des fins tout a un prix ou une dignité.»

 

La génétique moderne, hélas, perpétue cette idéologie, car elle utilise le pseudoconcept de « purification » lorsque des gènes changent ou disparaissent à la suite de mutations ou lorsqu’un segment d’ADN étranger s’est introduit au sein d’un génome. De fait, ce dernier type de transfert horizontal – c’est-à-dire qui ne passe pas par la voie normale, verticale, des parents à leurs descendants – résulte le plus souvent d’une hybridation chez les espèces multicellulaires. Mais l’incompatibilité qui apparaît alors entre produits de gènes voisins et pourtant différents impose la gestion, dans la descendance, d’un ajustement ou d’un rééquilibrage qui sera réalisé par la perte complète des gènes étrangers. La disparition d’une grande partie du génome néandertalien chez les Européens n’est pas une purification mais simplement un effet différentiel sur la survie des individus qui possèdent certains gènes, à l’avantage de ceux qui les ont perdus ou remplacés par une ­copie homologue provenant du génome ­d’Homo sapiens.

 

Ce qu’il convient de voir disparaître n’est nullement le concept de race, parfaitement clair et normalement inoffensif, mais celui de « pureté » qui lui est associé. Il faudrait d’ailleurs se débarrasser de bien d’autres concepts voisins, comme ceux d’« altruisme » ou d’« égoïsme », associés à des gènes qui n’ont certainement aucune conscience morale ! Aucun gène, bien sûr, n’est égoïste, aucun gène n’est pur. On peut attribuer à chaque gène une fonction – en général plutôt une contribution à la mise en œuvre d’une fonction – qui dépendra fortement du contexte où elle est mise en œuvre. Avoir la peau noire lorsque le soleil domine contribuera à avoir une descendance viable. Au contraire, ce sera un handicap sous les hautes latitudes en raison d’un déficit en vitamine D, conduisant à un défaut d’ossification. Autre exemple, la peau glabre protège de nombreux parasites mais rend plus sensible au froid. Le polymorphisme génétique est ce qui a permis à l’homme d’envahir la planète.

 

 

— Antoine Danchin a dirigé le département Génomes et génétique de l’Institut Pasteur. Il a notamment publié La Barque de Delphes. Ce que révèle le texte des génomes (Odile Jacob, 1998). Il est membre du comité éditorial de Books. — Ce texte a été écrit pour Books.

Femmes bourreaux d’esclaves

Henrietta King était une esclave noire de 8 ou 9 ans accusée d’avoir volé des friandises. Sa maîtresse fit caler sa tête sous une chaise à bascule et se balança dessus pendant une heure pendant que sa fille maniait le fouet. Le visage ­mutilé, Henrietta survécut. Elle ne put rien manger de solide ­durant le reste de ses jours. L’administration fédérale avait ­recueilli plus de 2 000 témoi­gnages de ce genre auprès d’anciens esclaves à l’occasion du New Deal, dans les années 1930. Stephanie Jones-­Rogers, historienne à l’université de Cali­fornie à Berkeley, a exhumé ces documents et bien d’autres, et les utilise pour ­décrire le rôle des femmes blanches dans l’économie de l’esclavage dans le sud des États-Unis.

Dans les plantations de coton, les filles des propriétaires se voyaient attribuer des esclaves et étaient initiées à la gestion du cheptel humain, brutalités comprises. Devenues majeures, elles pouvaient obtenir la pleine propriété de ces esclaves et entrer sur le marché de l’esclavage, exerçant les fonctions de chef d’entreprise, achetant et vendant hommes, femmes et enfants. Comme la loi rendait en principe l’épouse entièrement dépendante de son mari, certaines de ces femmes, qui disposaient parfois de biens considérables, passaient un contrat avec leur futur époux, par lequel elles conservaient pleine et entière auto­rité sur leur entreprise. L’institution de l’esclavage « était leur liberté », écrit Jones-Rogers. Les éventuels créanciers de leur mari (les planteurs étaient souvent très endettés) ne pouvaient se retourner contre elles. La maîtresse avait toute liberté pour châtier les ­esclaves jugés fautifs. L’une d’elles, citée par l’historienne, préférait fouetter avec des orties plutôt qu’avec une lanière, car la douleur persistait plus longtemps et cela ne laissait pas de cicatrices, un handicap pour la vente.

Les femmes esclaves enfantaient régulièrement, ce qui présentait pour la maîtresse un double inté­rêt : chaque enfant avait une valeur marchande, et, qu’elle le veuille ou non, la maman pouvait servir de nourrice au bébé de la maîtresse, à plus forte raison si le sien était mort-né. Stephanie Jones-Rogers montre que, pour assurer la ­régularité des naissances, la maîtresse livrait couramment les femmes à des hommes qui les violaient.

Ces cheffes d’entreprise géraient aussi tout un marché de nourrices. Jones-Rogers a recensé pas moins de 1 322 petites annonces parues dans les journaux entre 1860 et 1865 pour ce type de transaction. Elles fournissaient également des esclaves pour la prostitution. Les ventes se faisaient dans des salles d’enchères mais aussi sur le perron ou dans le salon.

Pendant la guerre de Sécession (1861-1865), beaucoup d’esclaves prirent la fuite. Les maîtresses requéraient l’aide de l’armée et passaient des petites annonces dans les journaux, promettant une récompense à qui retrouverait les fuyards. Quand elles ne parvenaient pas à leurs fins, elles cherchaient à obtenir un dédommagement pour la perte financière subie.

Dans les années 1970 et 1980, des historiennes féministes se sont ­attachées à montrer que les épouses des propriétaires de plantations tempéraient la ­brutalité de leur mari et mettaient un peu d’humanité dans la gestion des esclaves. Ce faisant, elles s’inscrivaient dans la ligne de la propagande orchestrée par les planteurs après la guerre de Sécession, propagande dont on retrouve l’esprit dans Autant en emporte le vent, publié en 1936.

Ces images d’Épinal sont mises à mal par la nouvelle génération d’historiennes dont fait partie Jones-­Rogers. Paru en 2004, Masterful Women, de Kirsten E. Wood (université de Floride), étudie le rôle des veuves de planteurs qui reprenaient les activités de leur mari. En 2008, Out of the House of Bondage, de Thavolia Glymph (université Duke), a fait grand bruit : l’auteure estime que les femmes esclavagistes ­recouraient davantage à la violence physique que les hommes.

Le gai Paris d’Ernst Jünger

Qu’advient-il d’un humaniste pris dans la guerre ? Surtout s’il est engagé volontaire sous l’uniforme de capitaine de la Wehrmacht, à Paris, en 1941, et qu’il s’appelle Ernst Jünger ? L’auteur d’Orages d’acier a ­laissé un journal qui semble n’avoir pour objet que de répondre à cette question. Sauf qu’il n’y ­répond pas vraiment, ou du moins pas comme on s’y attendrait.

Ce journal surprend pourtant par sa sincérité, sa candeur parfois. Jünger ne s’y donne en ­effet pas le beau rôle, même après coup. Il n’est pourtant pas nazi, et, vis-à-vis du national-socialisme, le glorieux combattant de 14-18, l’ultradécoré aux quatorze blessures a presque aussitôt pris ses distances malgré l’admiration que lui vouaient Hitler et ­Goeb­bels. Il a refusé sa nomination à l’Académie de Berlin, interdit au Völ­kischer Beobachter, l’organe de presse du parti nazi, de faire usage de ses textes, pris Göring pour modèle du tyran inepte, sanguinaire et corrompu dans Sur les falaises de marbre… Militariste, ­farouchement antidémocrate, oui, nazi, non.

Dans son journal, Jünger ne ménage pas les commentaires acerbes envers Hitler, qu’il surnomme « Kniébolo » (probablement la contraction de ­knebelnder Diabolus, « diable répressif »). Les nazis sont épris de vulgarité moder­niste, « ne connaissent que le pouvoir », « ont pris l’habitude automatique de tuer ». Des mots dangereux, même pour un présumé protégé d’Hitler (« On ne touche pas à Jünger ! » aurait dit un officier SS).

Le capitaine doit écrire son journal en cachette et l’enfermer dans le coffre de l’hôtel Raphaël, où il réside, juste en face du Majestic, où il travaille, avenue Kléber.

Jünger expose sans fard sa vie de bureaucrate employé au siège du commandement militaire allemand (MBF). Il s’occupe de la censure et a aussi la charge de contrôler l’activisme des diverses instances du parti nazi en France. Il ne se disculpe ni ne se flatte de son activité, qu’il pratique sans vrai zèle : « J’ai exécuté consciencieusement mes tâches, mais sans grande passion […]. » Pendant la matinée du moins, car, sitôt ­sonné midi, il se consacre avec bien plus de zèle à son autre tâche, les « contacts culturels » avec l’intelligentsia de la capitale, puis plus intimes avec les Parisiennes.

Bien sûr, le journal constitue un témoignage précieux, mais davantage des états d’âme de l’auteur (ses rêves notamment) que de son environnement. Il évoque celui-ci par petites touches et de façon très sélective, avec bien des omissions. Lorsqu’il assiste, un peu malgré lui, à une exécution, il s’abstient de préciser que c’est pour commander le peloton. Lorsqu’il fait un séjour en clinique au Mont-­Valérien, il n’entend pas qu’on fusille des résis­tants sous ses fenêtres. S’il s’insurge contre la politique de mise à mort d’otages (cent pour chaque soldat allemand tué), c’est pour des raisons d’efficacité poli­tique, pas de morale ; il aurait préféré pour sa part « qu’ils soient déportés à l’Est ». Le spectacle de la souffrance ne semble pas trop l’émouvoir : quand, le 27 mai 1944, il contemple un bombardement un verre à la main, il est moins ému par « les centaines, peut-être les milliers, de personnes étouffées, brûlées, en sang » – ni d’ailleurs par les prémices de la fin du Reich – que par « cet effroyable et magnifique spectacle […] d’une beauté immense et d’une puissance démoniaque ».

Au quotidien pourtant, l’environnement de Jünger semble plutôt agréable. L’écrivain respire l’air rare de la haute société parisienne et y rencontre tous les suspects habituels de la collaboration : Céline (qu’il exècre), Marcel ­Jouhandeau (qu’il admire), Paul Morand, les époux Bousquet, Jacques Benoist-­Méchin, Henry de Montherlant, Alfred Fabre-Luce, Jean Giraudoux, Sacha Guitry… Mais aussi Paul Valéry, Picasso, Braque. Le champagne coule à flots, les caba­rets et les grands restaurants ne désemplissent pas.

Même si le journal contient peu d’analyses politiques, il permet de mesurer la dégradation de la situation de l’occupant et le délitement concomitant des rela­tions avec l’occupé. Les premiers temps, Jünger souligne les marques de bonne entente – ­l’absence de véritable résistance, l’ardeur des Parisiens dans la chasse aux juifs, leur indignation lors des bombardements alliés ou la germanophilie enthousiaste de gens comme ce restaurateur « que ses voisins surnomment “le boche de la porte Maillot” ».

Quant aux Parisiennes, ce n’est pas de la sympathie qu’elles témoi­gnent au fringant officier de 48 ans, mais bien plus. Combien en a-t-il séduit ? Difficile à dire, car il les camoufle sous des surnoms – il craint autant le ­regard de son épouse Gretha (alias « Perpetua ») que celui des gestapistes. On comprend néanmoins qu’il est très très proche de « la Doctoresse » alias « Charmille », alias Sophie Ravoux, une pédiatre allemande, à moitié juive, dont le mari, résistant, a été déporté. Paris, « la ville des villes », est pour Jünger comme pour tant d’autres la ville de l’amour et des femmes, ou du moins « la seule ville avec laquelle [il a] une relation comme avec une femme » .

Hélas, en 1943, quand Jünger ­revient à Paris après un intermède de quelques mois sur le front russe, la situation a bien changé. Hitler vient d’échouer devant Stalingrad et a lancé la « solution finale ». Quand il croise dans la rue des juifs porteurs de l’étoile jaune, Jünger les salue ; et il met à profit ses responsabilités pour sauver des gens en les avertissant de leur arrestation prochaine. Désormais, son uniforme lui fait honte. L’atmosphère devient lourde. Les relations entre la Wehrmacht et les nazis se détériorent encore. Quant à Kniébolo, il place tous ses espoirs dans des technologies fallacieuses, « qu’il a toujours tendance à surestimer ». Dans ces conditions, on comprend pourquoi les aristocrates prussiens de l’état-major de la Wehrmacht à Paris se retrou­vent en pointe dans la tentative d’assassinat d’Hitler organisée par Claus von ­Stauffenberg en juillet 1944. Le supérieur de Jünger, ­Karl-Heinrich von ­Stülpnagel, est du complot, et son ami Caesar von Hofacker tente de l’y rallier, en vain. L’opération échoue. Stauffenberg, Stülpnagel et Hofacker seront exécutés. Au jour prévu, la Wehrmacht parisienne arrêtera pourtant plus d’un millier de SS et prendra le commandement de la région France (l’affaire sera diplomatiquement enterrée après une beuverie entre hiérarques ­nazis et officiers du MBF).

Pourquoi Jünger, qui avait tant d’influence, a-t-il refusé son concours ? Il ne croit ni aux assas­sinats politiques, ni à l’utilité de « couper une tête de l’hydre ­nazie, qui en fera aussitôt repousser une autre ». Il croit surtout que la violence doit aller jusqu’à son paroxysme avant que renaisse un peuple nouveau, parce que seul « le feu purifie ». À moins que Cocteau ait vu juste, quand il disait après guerre : « Certains se sont sali les mains, d’autres ont gardé les mains propres, mais Jünger n’avait pas de mains. » 1 La conduite de Jünger, juge au contraire Hannah Arendt, « prouve que la notion d’honneur, quelque peu désuète mais jadis familière aux officiers prussiens, suffisait amplement à la résistance individuelle ».

Le 14 août 1944, Jünger quitte sa ville chérie. Il laisse des fleurs dans sa chambre et de généreux pourboires au personnel du Raphaël. Paris se prépare à la liesse, lui a le cœur serré. Cette ville qui lui a tant appris sur lui-même, sur la vie, sur les femmes, a encore une ultime vérité à lui révéler : « Les villes sont féminines. Elles ne sont fidèles qu’au vainqueur ».

Le journaliste qui dérange

Il y a deux ans, le journaliste Tomasz Piątek avait déjà fait trembler les sphères du pouvoir en Pologne avec Morawiecki i jego tajemnice (« Macie­rewicz et ses secrets »), où il mettait en lumière les accoin­tances du ministre de la Défense de l’époque avec le Kremlin. Lauréat du prix RSF-TV5 Monde pour la ­liberté de la presse 2017 pour cette enquête, Tomasz Piątek s’en prend à présent au Premier ministre.

Présenté par son parti, le très droitier Droit et justice (PiS), comme un parangon de vertu, Mateusz Morawiecki ­aurait lui aussi des liens avec l’élite ­politico-mafieuse russe, affirme Piątek. Résultat ? Comme il y a deux ans, les librairies ont été dévalisées, le gouvernement a poussé les hauts cris et la presse s’en est mêlée. L’hebdomadaire conservateur Wprost accuse l’auteur de faire des « raccourcis » et de « déprimer les lecteurs en suggérant que nous sommes inféodés à la Russie ». Le magazine ultraconservateur Do Rzeczy crie au « mensonge » et affirme que Tomasz Piątek est la risée d’Internet. « Le déni par la moquerie est une méthode ancienne et primitive, mais elle fonctionne toujours », se désole le quotidien Gazeta Wyborcza.

Le roman du Brexit

Avec Le Cœur de l’An­gleterre, troisième volet d’un cycle romanesque entamé avec Bienvenue au club (2001) et poursuivi par Le Cercle fermé (2004), Jonathan Coe est « le premier auteur à aborder la crise d’identité nationale que nous traversons », estime Alex Preston dans l’hebdomadaire britannique The Observer.

Pour saisir un pays déchiré par le Brexit, le romancier adopte en effet la forme littéraire « la plus appropriée », note le critique, à savoir celle d’une vaste fresque, comme une introspection collective, dont les critiques outre-Manche apprécient autant l’humour (britannique) que la « mélancolie ».

L’action se déroule à partir de 2010, année marquée par la formation d’un gouvernement de coalition entre conservateurs et libéraux-démocrates. Coe revisite les émeutes communautaires de 2011, qui avaient opposé, dans les quartiers défavorisés, des jeunes issus de mino­rités ethniques aux forces de l’ordre. Il évoque ensuite le bref et intense moment de communion nationale qu’ont suscité les jeux Olympiques de Londres en 2012, puis le séisme du référendum sur le Brexit en 2016, et enfin le chaos qui s’ensuit.

Auparavant, aucun romancier outre-Manche n’avait osé une approche aussi directe de l’actualité, remarque le chroniqueur de The Observer. Certes, précise-t-il, Ali Smith aborde la montée du nationalisme dans son cycle des saisons, mais ses romans ne traitent des fractures de la ­société britannique que de façon oblique, parcellaire. Chez Coe, en revanche, les trajectoires des personnages donnent à voir très clairement « l’état de la nation », et ce de façon panoramique, vu la diversité des destins qui s’entrecroisent. À l’instar d’un échantillon soigneusement constitué par un institut de sondages, les personnages (qui peuplaient déjà les précédents volets du cycle) sont représentatifs.

Côté « Leave », on rencontre Ian, sympathique moniteur d’auto-école de Birmingham, sa vieille mère acariâtre, Helena, ainsi que Colin, ouvrier retraité d’une industrie automobile dévastée par la mondialisation.

Côté « Remain », on retrouve Benjamin Trotter, fils de Colin, pilier du ­cycle romanesque. Désor­mais quinquagé­naire, l’ex-comptable s’est retiré dans une campagne idyllique des Midlands pour écrire un roman d’amour. Sa nièce Sophie, qui est aussi l’épouse de Ian, est une universitaire londonienne ayant fait sa thèse sur « les représentations picturales des écrivains européens d’ascendance noire au XIXe siècle » : elle incarne l’intel­lectuelle cosmopolite. Doug, journaliste à l’hebdomadaire New Statesman, proche des travaillistes mais amoureux d’une députée tory, campe une gauche britannique aussi embar­rassée qu’embourgeoisée, tandis que sa fille Coriandre, ­farouche partisane de Jeremy Corbyn, le dirigeant du Labour, figure une jeunesse radi­calisée jusqu’à ­l’aveuglement.

Coe révèle ainsi la part intime de la politique. Au fond, le Brexit n’a peut-être pas d’autres motifs que ceux qu’il dévoile à travers ses personnages. À un moment, note Sam Leith dans le quotidien The Guardian, ce « roman doux-amer » donne à voir un couple en thérapie post-­référendaire : Sophie déplore que son mari, Ian, ait voté « Leave », preuve selon elle qu’il n’est « pas aussi ouvert » que cela et que son modèle de relations humaines est « l’antagonisme ». Lui, de son côté, reproche à son épouse favorable au maintien dans l’Union européenne de vivre dans une bulle, imbue de sa supério­rité morale. Ni l’un ni l’autre ne parlent d’Europe, preuve selon leur conseillère conjugale que « quelque chose de bien plus fondamental et personnel » se joue dans les difficultés de ce couple et, sans doute, suggère The Guardian, dans celles du Royaume-Uni.

Jonathan Coe se garde bien de prendre position – dans The Times Literary Supplement, la critique Alex Clark lui reproche même son « ambivalence ». On chercherait vainement en effet dans Le Cœur de l’Angleterre un manifeste anti-­Brexit. Le roman­cier britannique saisit plutôt la « colère » qui monte dans le pays, écrit Alex Clark.

 

Lacan, pater si peu familias

Jacques Lacan était un père épouvantable. C’est en tout cas ce qui ressort, et de façon irrécusable, du petit « puzzle » de souvenirs de sa fille Sybille, récemment traduit aux États-Unis. Récapitulons : elle a été conçue non pas hors mariage, mais dans un mariage terminé (« Je suis le fruit du désespoir, d’aucuns diront du désir, mais je ne les crois pas »). Pendant son enfance, elle ne voit son père qu’une fois par semaine – et encore –, souvent au restaurant. Son existence est niée, y compris dans le Who’s Who, au profit de Judith (Miller), la fille du second mariage de Lacan avec Sylvia Bataille, qui a droit, elle, à tous les égards.

Adolescente, Sybille « déteste son père pendant plusieurs années. Comment aurait-il pu en être autrement ? ». Comme elle se plaint de troubles psychologiques, Lacan l’examine avec désinvolture (après un rendez-vous galant  fixé par commodité juste à côté de chez elle), la déclare « neurasthénique », et l’adresse à des analystes dont l’une est sa maîtresse. Elle souffre aussi, physiquement, d’une grave vulvodynie, et son père refuse brutalement de payer la lourde opération qu’elle doit subir – alors qu’à cette époque il devient de plus en plus riche à mesure que la durée de ses séances raccourcit. Sibylle est même, assure-t-elle, écartée de l’agonie de son père, avec lequel elle avait pris ses distances, puis marginalisée lors de l’« enterrement-rapt » organisé par le clan Bataille-­Miller, et bien entendu défavorisée financièrement (son héritage : juste le fameux divan gris, dont elle se débarrasse pour 98 000 francs). En 2003, onze ans après avoir évoqué sa difficile relation avec ce « père intermittent », elle se suicide dans sa 73e année.

Marc Lowenthal, l’éditeur américain qui publie bien tardivement ce mince ouvrage, donne de sa décision cette insolite explication : « Chez MIT Press, on publie deux sortes d’ouvrages : ceux qui font progresser le savoir […] et ceux qui en offrent une synthèse. [Cet ouvrage] appartient à une troisième catégorie : celle des livres qui compliquent le savoir? » Et, de fait, « l’ironie est patente », écrit Lili Owen Rowlands dans la London Review of Books : « Jacques Lacan, le théoricien tant attaché à la fonction du père, en était lui-même un bien mauvais », si l’on fait abstraction de la « tendresse résiduelle » dont l’infortunée Sibylle aura malgré tout pu bénéficier. Marc Lowenthal fait de son mieux pour justifier lui aussi le paradoxe. Dans Un père, écrit-il, Sybille Lacan pose en effet « la question essentielle : qu’est-ce qu’un père ? Son ouvrage à la première personne est à la fois une contestation et un développement du concept (et du nom) du père tel que Lacan le définit, il soulève la question délicate de l’influence de la biographie sur la théorie (et inversement) et illustre le gouffre qui s’ouvre parfois entre la théorie et notre vie ».

À cette question délicate il apporte d’ailleurs sa propre réponse : « Je comprenais bien comment un lacanien aborderait ce texte, et comment le concept lacanien du “nom du père” injecte une note intéressante dans les souvenirs de Sybille – c’est-à-dire comment la présentation magistrale par Lacan du désir en relation au “manque d’être” évoque des parallèles dérangeants avec sa façon d’avoir été absent de la vie de sa fille .»

Élisabeth Roudinesco, la grande thuriféraire lacanienne, s’est évidemment elle aussi penchée sur ce problème : « En apparence, [Lacan] considérait la famille comme un tout organique, et il n’hésitait pas à fustiger le déclin de l’imago paternelle si caractéristique à ses yeux de l’état désastreux de la société européenne de la fin des années 1930. » 1 Comment se sortir de cet imbroglio ? Réponse de Roudinesco : « Lacan tirait la leçon du geste freudien. La revalorisation d’un père “déconstruit” par la fin de la souveraineté monarchique ne pouvait être que symbolique. S’appuyant sur Henri Bergson, qui avait opposé, en 1932, une morale de l’obligation à une morale de l’aspiration, il voyait dans l’interdit de la mère la forme concrète d’une obligation primordiale ou d’une morale close. Le complexe de sevrage – ou de séparation – en était l’expression parce qu’il rétablissait, sous la forme d’une “imago du sein maternel”, la relation nourricière interrompue. L’existence de cette imago, disait-il, domine l’ensemble de la vie humaine comme un appel à la nostalgie du tout. Mais quand cette imago n’est pas sublimée pour permettre l’accès au lien social, elle devient mortifère parce que fusionnelle. D’où un appétit de la mort que le sujet peut manifester par des conduites suicidaires. À l’opposé, Lacan situait la fonction de l’aspiration et de l’ouverture du côté d’une autorité séparatrice, représentée par le pôle paternel ». Voilà pourquoi votre fille est, sinon muette, du moins souffrante…

L’abscons a cependant des mérites. C’est du moins ce qu’insinue Marc Lowenthal : tout en reconnaissant que Lacan constitue bien « la plus importante figure de la psychanalyse du XXe siècle après Sigmund Freud », il sous-entend que si les lacaniens américains – des gens « foncièrement malheureux » – peuvent continuer à pratiquer leur « culte » ésotérique, c’est parce que Lacan maintient dans ses écrits un opportun degré d’opacité.

Comment s’étonner dès lors que Jacques Lacan n’ait « eu aux États-Unis qu’une influence minime », malgré trois tournées de conférences 2? Les américano-­lacaniens potentiels, interloqués par des formules telles que « la meilleure image qui exprime l’inconscient c’est celle de Baltimore au petit matin » 3, se sont réfugiés, écrit Lowenthal, derrière les « diagrammes notoirement hermétiques » de leur maître, comme les chrétiens dans leurs catacombes. D’où l’intérêt du texte de Sybille, heureusement bien moins sibyllin. Car, se félicite à son tour Lili Rowlands, les écrits de la fille de Lacan sont « miséricordieusement dépourvus de l’opacité paternelle et de son vocabulaire conceptuel » et révèlent en plus l’homme dans ses petitesses – son radinisme, son mépris des humbles et, bien sûr, son égoïsme et son indifférence « abjects ».

Ce récit constitue un geste salutaire – pour le public, dûment averti que le chantre d’une certaine paternité était lui-même un paternel déplorable ; et pour celle qui, en effectuant ce geste, a pu enfin se convaincre de la légitimité provisoire de sa propre existence.

Race et ascendance

On entend parfois dire que la philosophie ne sert à rien. C’est pourtant un outil. Comme un silex ou Internet, tout dépend de la manière dont on s’en sert. Quand elle est employée à démêler le sens des mots, à dégager le bon grain de l’ivraie, à clarifier les concepts, elle est fort utile.

Témoin ce livre étonnant, paru en 2018 : Rethinking Race (« Repenser la notion de race »). L’auteur, Michael O. Hardimon, enseigne la philosophie à l’université de Californie à San Diego. C’est un spécialiste de Kant et de Hegel. Rien de très original jusqu’ici. Son livre précédent porte sur la philosophie sociale de Hegel. Mais depuis des années, son hobby, si l’on peut dire, consiste à s’interroger sur le concept de race. Il est assez bien placé pour le faire. Comme il le dit dans l’introduction de son livre, il est de mère blanche et de père noir.

Il distingue quatre acceptions du mot « race », que je présente ici dans un ordre différent du sien. Il y a d’abord la « conception racialiste de la race ». Le mot « racialiste » est plus usité en anglais qu’en français, mais il existe aussi dans notre langue. Comme feu notre ami Tzvetan Todorov, Hardimon l’emploie pour désigner une idéologie : la croyance que les races ont une essence biologique permettant de les -hiérarchiser.

Pour désigner la deuxième conception, Hardimon emploie un néologisme pas très heureux, qu’il écrit en lettres capitales : SOCIALRACE. C’est le fait d’exprimer son animosité à l’égard d’un groupe social, même si celui-ci ne se distingue pas par des traits physiques évoquant la notion habituelle de race. Ainsi des juifs. Une déviation du racialisme, en quelque sorte.

Ces deux premiers concepts relèvent de fantasmes. Il convient de les rejeter. Il en va différemment des deux autres. Selon le sens « populationniste », les différences physiques que l’on peut constater entre une population africaine et une population asiatique, par exemple, se sont développées au cours de l’histoire -d’Homo -sapiens, à la faveur de migrations et d’effets d’isolement de longue durée. Ce concept fait l’objet de nombreux travaux scientifiques, l’arbre des causes restant incertain.

Enfin, il y a ce que Hardimon appelle le « concept minimaliste ». Ce n’est pas une idée mais un fait. Il y a des différences superficielles mais visibles entre de grands groupes humains (« les Africains noirs, les Eurasiens, les Asiatiques de l’Est, les Amérindiens et les Océaniens »), des différences physiques et de prédisposition à certaines maladies. Elles sont fondées sur une ascendance liée à l’origine géographique.

Bien sûr, les frontières sont brouillées, et, au sein d’un même groupe racial, tous les individus ne possèdent pas tous les attributs associés à ce groupe. « L’appartenance d’un individu à une race au sens minimaliste n’est pas déterminée par ses caractères individuels mais par son ascendance. »

Hardimon prend pour cible ce qu’il appelle l’« éliminativisme ». Non pas l’idée d’éliminer telle ou telle race honnie, mais celle d’éliminer la notion même de race. Chacun le sait, et lui en particulier : la race ne saurait être réduite à une « construction sociale » – comme beaucoup d’anthropologues animés de bons sentiments ont voulu nous le faire croire. L’origine raciale est une réalité que la science et la médecine sont en mesure d’explorer. Le nier attise les fantasmes.

Donner un nom aux noyés

En octobre 2013, un navire parti de Libye sombre au large de Lampedusa, ­petite île italienne à 130 kilomètres des côtes tunisiennes. Bilan : au moins 368 morts et 20 disparus. En avril 2015, nouveau drame de l’immigration dans les mêmes eaux. À bord d’un vieux rafiot de pêche qui n’aurait pas dû transporter plus de trente personnes, les trafiquants d’êtres humains en ont entassé plusieurs centaines. Le bateau coule, un millier de personnes meurent noyées. « Après n’importe quelle catastrophe ­aérienne, tsunami ou tremblement de terre, même dans des pays en difficulté, on s’efforce toujours d’identifier les victimes. Mais là, zéro ! » déplore Cristina Cattaneo dans le quotidien Il Foglio.

Dans Naufragés sans visage, cette médecin légiste, qui coordonne le laboratoire d’anthropologie et d’odontologie médico-légale (Labanof) de l’université de ­Milan, raconte comment elle a créé le premier protocole d’identification des victimes de ces trop nombreux naufrages.

Elle s’entendait dire : « Tu crois vraiment pouvoir les identifier ? » ou bien : « On ne ferait pas mieux de jeter une couronne de fleurs à la mer et basta? » À un ami elle répond : « Si tu apprenais que ta fille était à bord d’un avion qui s’est écrasé dans un lac, tu voudrais que son corps soit […] identifié, ou il te suffirait de jeter une couronne de fleurs […] dans l’eau ? »

« Identifier les morts, poursuit-elle, permet d’éviter à ceux qui ont perdu un être cher de rester dans les limbes de l’incer­titude, ce qui peut provoquer de graves pathologies mentales. Sans compter les droits de ceux qui restent. Un enfant resté en Somalie n’a pu se faire adopter par son oncle qu’après l’identification du corps de sa mère parmi les naufragés. »

Chaque mort transporte avec lui sa propre histoire sous la forme d’objets du quotidien. « On les trouve, et on se rend compte qu’ils sont identiques aux nôtres », confie Cristina Catta­neo au quotidien Il Manifesto. Elle évoque un bulletin scolaire en français cousu dans la veste d’un adolescent malien. « Mais, ce qui m’a le plus frappée, c’est ce petit sac qu’on a trouvé sous le tee-shirt d’un jeune Érythréen : il contenait un peu de terre de son pays. »

« Ma hantise, ajoute-t-elle, et c’est pourquoi j’ai écrit ce livre, c’est que dans cinquante ans on ait ­oublié ce qui s’est passé. Je voudrais que les jeunes générations sachent qui étaient les personnes qui ont péri sur ces bateaux, dans quel ­espace on les a entassées, ce qu’elles avaient dans les poches. » Lauréate du prix Galilée de la vulgarisation scientifique 2019, Cattaneo « construit un pont entre les vivants et les morts », souligne dans le quotidien économique Il Sole 24 Ore Luigi Manconi, ­sociologue et ancien sénateur du Parti ­démocrate.