Les secrets des chouettes et des hiboux

Les chouettes et les hiboux ne sont pas particulièrement intelligents : c’est un mythe. Et les mythes au sujet de ces rapaces nocturnes sont légion. Dans la Grèce ancienne, la chouette chevêche était l’animal sacré d’Athéna, la déesse de la sagesse et de la guerre, inventrice du tissage et du filage. Chez les Romains, c’était aussi l’oiseau fétiche de Minerve, l’homologue d’Athéna. C’est peut-être pour cela qu’elle est considérée comme une créature d’une grande sagesse.

 

Il existe beaucoup d’autres légendes autour de ces rapaces nocturnes : dans la Rome antique et au Moyen-Orient, ils annoncent la mort ; au Pérou, ils sont réputés avoir des propriétés médicinales quand on en fait une décoction ; au ­Malawi, ils sont les messagers des sorcières ; en Écosse, ils portent malchance quand on les voit de jour ; en Sibérie, ce sont des esprits protecteurs. J’ai lu aussi qu’en Transylvanie les paysans faisaient fuir ces rapaces en se promenant nus dans leurs champs. En quoi un paysan transylvain est-il plus ­effrayant nu qu’habillé ? Et, au demeurant, pourquoi vouloir faire fuir ces ­oiseaux ? Pourquoi étaient-ils indé­sirables ? Et pourquoi un paysan nu l’était-il pour la chouette ?

 

Des superstitions de cet ordre, il y en a pléthore et elles se contredisent souvent, mais elles ne permettent pas de se faire une idée de ce que c’est que de vivre en compagnie d’une chouette ou d’un hibou en chair et en os – de sentir son odeur, d’enfouir ses doigts dans l’épais plumage de son poitrail pour caresser son ­sternum, de plonger son regard dans les puits noirs de ses pupilles, de sentir la chaleur de son bec.

 

Passereaux, moineaux, merles, pinsons, aigles, canards, cygnes, sternes, ­choucas… Aucun de ces oiseaux n’a inspiré la mytho­logie et la littérature autant que les chouettes et les hiboux. Il faut croire que la réputation de ces rapaces et les peurs, la fascination et les superstitions qu’ils suscitent en nous sont dues à une série de traits singuliers : leurs oreilles asymétriques, qui leur permettent de situer avec une grande précision l’origine d’un son, leurs nombreuses vertèbres cervicales (ils en ont quatorze quand nous n’en avons que sept), grâce auxquelles ils peuvent faire pivoter leur tête à 270 °, leurs yeux immenses et immobiles qui leur donnent une acuité visuelle et une vision nocturne extraordinaires, leurs pattes zygodactyles (deux doigts sont dirigées vers l’avant et deux vers l’arrière, comme chez les ­perroquets), qui leur procurent une grande dextérité.

 

Il y a quelques années, un fauconnier m’a donné un grand duc indien femelle qui n’était plus en âge de se repro­duire. Un jour, elle a agrippé si fort mes doigts, pourtant protégés par un gant de ­fauconnerie, que j’en ai eu les larmes aux yeux. J’ai dû attendre de longues et ­pénibles minutes avant qu’elle ne relâche sa prise de son propre chef. Si j’essayais de la déloger, elle paniquait et serrait ­encore plus fort ; sa peur égalait ma douleur. Quand j’ai enfin réussi à ­extirper ma main du gant – auquel l’oiseau s’accrochait encore –, mes doigts étaient ­exsangues et les premiers bleus commençaient à apparaître.

 

Un des grands ducs d’Europe mâles qui vivent à mes côtés a un doigt en moins, et je me demande si quelqu’un ne l’a pas tranché plutôt que d’attendre que le ­rapace lâche prise. Pourtant, avec moi, il est doux et craintif.

 

La poésie rend mieux que les mythes et les superstitions la réalité des chouettes et des hiboux, même si ma première ­expérience ne fut pas très concluante. Enfant, j’ai eu l’occasion de lire le poème Le Hibou et la Minouchette, d’Edward Lear (1812-1888) : « La Minouchette et le Hibou prirent la mer/ sur un joli batelet vert/ Ils emportaient du miel avec beaucoup d’argent enveloppé dans un billet de mille francs » 1. J’étais déçue que le poème parle si peu du hibou. Personne d’ailleurs n’était capable de me dire grand-chose sur cet oiseau, à part le fait qu’il régurgitait des boulettes afin de purger son système digestif des os, de la fourrure et des plumes de ses proies, alors que les chats étaient banals et ne faisaient rien d’aussi fascinant.

 

« Ce que voit la chouette », un poème d’Elizabeth Sears Bates Gerberding apparemment publié en 1889 dans la revue littéraire californienne Overland ­Monthly, marque un certain progrès dans la connaissance de ce rapace nocturne et de ses caractéristiques. En voici les premiers vers: « Ses ailes de velours se déploient dans la nuit ;/ Par la magie de sa vue prodigieuse/ Elle embrasse son vaste domaine ».

 

Même si je trouve cette description très insuffisante, chouettes et hiboux ­possèdent effectivement une vision de loin extraordinaire. Leur vision de près, en revanche, laisse à désirer. Ainsi, lorsque je présente un poussin d’un jour sorti du congélateur à l’un de mes grands ducs d’Europe – avec ses 55 à 76 centimètres de haut, le grand duc est l’un des plus grands rapaces nocturnes –, il recule d’un pas pour mieux voir, comme ces presbytes qui ont besoin de lunettes pour lire.

 

Les strigidés ont, comme nous, une ­vision binoculaire. Mais, à la place des globes oculaires, ils possèdent deux sortes de tubes effilés maintenus par des anneaux sclérotiques. La fixité de leurs yeux est compensée par l’extrême mobi­lité de leur cou. Ils peuvent quasiment tourner leur tête à l’envers. J’ai un harfang des neiges (ou chouette blanche) qui ne peut plus voler, si bien qu’il vit avec moi dans la cuisine. C’est toujours déconcertant de le voir faire pivoter sa tête vers l’arrière pour me dévisager de bas en haut. Il le fait souvent parce qu’il passe le plus clair de son temps au sol à m’observer.

 

Les « ailes de velours » qu’évoque ­Elizabeth Gerberding font allusion au vol silencieux de ces oiseaux. Le son étouffé de leurs ­battements est dû aux fines barbules ­disposées en peigne sur la première plume de leurs ailes, qui ­absorbent les turbulences et amortissent les frottements dans l’air.

 

Scops, ma femelle petit duc à face blanche (que l’on désignait aussi sous le nom de petit duc scops), a pris la mauvaise habitude de fondre sur la tête des inconnus, et, comme elle et son petit compagnon ont le droit de séjourner à tour de rôle dans la cuisine, je dois restreindre sa liberté de mouvement lorsque j’ai des invités, car son vol furtif ne donne aucune chance de l’esquiver : Scops est une embuscade volante.

 

Décédée en janvier 2019, la poétesse américaine Mary Oliver a laissé une œuvre qui s’inspire manifestement beaucoup de la nature. Dans « La chouette blanche vole d’un bout à l’autre du champ », un poème du recueil Owls and Other Fantasies, elle décrit la chouette en action mieux que Gerberding : « Elle était belle et précise/ Fondant sur la neige et tout ce qui s’y trouvait/ Avec une force telle qu’elle a laissé l’empreinte/ De la pointe de ses ailes/ À un mètre et demi à la ronde ».

 

Au début du poème, Mary Oliver compare la chouette blanche à « un ange, un bouddha ailé » et se ­demande dans les derniers vers si la mort ne ressem­blerait pas à une attaque de ce rapace : « La mort ce n’est peut-être pas les ­ténèbres, après tout/ Mais de la lumière à foison qui s’enroule autour de nous/ Douce comme des plumes ». Comme si la chouette en chasse l’avait amenée à penser à sa fin. La chouette, encore, comme présage de mort.

 

Ma défunte mère, Sylvia Plath, avait quant à elle écrit un poème à propos d’un hibou dont le hululement semble épouvanter les rats qui se nourrissent de la ville. Le voici :

« Hibou »

Les douze coups ont sonné. Main Street révèle tout autre chose
Que ses étendues de verdure: nimbus –
Éclairée, mais désertée, ses vitrines
– Gâteaux de mariage, bagues de diamants,

Roses en pots, renards écorchés
Vifs sur les mannequins de cire –
Gardant sous verre leurs scènes d’opulence.
Depuis les profonds sous-sols

Qu’est-ce qui a donné le signal
Pour que là-haut, plus haut que les réverbères et les fils électriques
Le pâle hibou prédateur
Lance son appel

En parfaite maîtrise des courants porteurs, ailes déployées,
Ventre lesté de plumes, terrible douceur
Pour les yeux ? De leurs dents les rats nettoient la ville
Ébranlée par le cri. 2

 

Le poème évoque un hibou qui chasse mais a peu à voir avec ce qu’est vraiment cet animal. Mes oiseaux, parmi lesquels quatre effraies des clochers, m’ont été donnés par des zoos ou des fauconniers qui, pour une raison ou une autre, ne pouvaient plus les garder. Trois de mes six grands ducs d’Europe sortent tous les soirs une heure ou deux de la ­volière principale pour venir s’amuser dans la cuisine et dans la buanderie où ils ont leurs jouets. Ils se familiarisent avec de nouveaux objets ou restent là à ­m’observer. Ils ont compris que, quand la porte de communication entre la buanderie et la volière s’ouvre, c’est une invitation à venir me rejoindre. Et ils attendent ce moment.

 

À l’intérieur, ils volent sans bruit. Mais la rafale silencieuse que provoquent leurs ailes déployées (1,50 mètre pour les mâles, légèrement plus petits que leur mère avec son 1,80 mètre d’envergure) a comme un temps de retard. L’oiseau a eu le temps d’atterrir sur le frigo et de replier ses ailes avant que les journaux posés par terre sous un tréteau se soulèvent de quelques centimètres, comme s’ils avaient été manipulés par quelque main invisible.

 

Parfois, ils n’ont aucune envie de rentrer au bercail. Eddie, le plus jeune et le plus imposant de mes grands ducs – il a 18 mois –, se pose à contrecœur sur un gant et me laisse le ramener dans la volière. Charlie et Max, qui ont plus de 4 ans à présent, n’aiment pas le gant. Alors je leur montre du doigt la porte ouverte, je leur dis « au dodo » et leur ­caresse les plumes de la queue. C’est le signe qu’ils doivent partir.

 

Souvent, Charlie se pose sur le sol ­devant la porte et descend les marches menant à la volière en se dandinant. Max, quant à lui, s’emploie à parfaire son vol en virage pour franchir la porte et atterrir sur la cage du furet, juste de l’autre côté. Il doit d’abord descendre de son perchoir mural puis prendre de la hauteur pour ne pas s’écraser contre le chambranle. Il y arrive à chaque fois. ­Ensuite, Charlie et lui font pivoter leur tête autour de leur cou flexible, me ­regardent une dernière fois avec leurs grands yeux orange vif, ­déploient leurs ailes immenses et s’élèvent en silence dans la nuit. Et je me demande s’il y a vraiment des mots pour les décrire.

 

—Ce texte est une version remaniée par l’auteure d’un article paru le 12 avril 2019 dans The Times Literary Supplement. Nous le reproduisons avec l’autorisation de News Publishing. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Pensée captive

Depuis la mort de l’écrivain Jiří Stránský, en mai dernier, son recueil Štěstí (« Bonheur ») – interdit par les communistes à sa parution en 1969 et republié en 1990 – n’a plus quitté la liste des best-sellers. Né en 1931, « ennemi juré du totalitarisme depuis sa jeunesse », comme le rappelle le quotidien ­Lidové Noviny, Stránský témoigne contre le communisme.

Dans Štěstí, il s’attache au sort des prisonniers. Lui-même, accusé de haute trahison puis de corruption, a passé près de dix ans dans les geôles et les camps de travail forcé des mines d’uranium. « Grâce à Jiří Stránský, même ceux qui ne s’intéressent pas à la politique et à l’histoire ont entendu parler de la monstruosité du régime », écrit le quotidien en ligne Aktualně.cz. Mais, chez lui, « point de pathos, d’esprit de revanche ou de manichéisme », note le quotidien Dnes.

« J’ai eu de la chance, car, en prison, j’étais avec l’élite de la nation. À l’époque, il n’y avait que là que l’on pouvait avoir des discussions de haut niveau sur l’art », écrit Stránský dans Štěstí napodruhé (« Bonheur bis »), un recueil de textes écrits en captivité et parus juste avant sa mort. Un rare talent pour « voir la chance dans la malchance », résume le site de la radio publique tchèque Český Rozhlas.

Les surprises de l’hérédité

Les articles du présent dossier ne sont pas de même nature. Le premier est signé d’une journaliste scientifique américaine, qui fait la recension du livre d’un de ses collègues ; le deuxième est écrit par un anthropologue britannique ; le troisième est rédigé par un généticien de Harvard ; le quatrième est dû à un ­généticien français. Comme souvent à Books, l’objectif est de présenter une ­diversité de sensibilités et d’opinions sur un sujet complexe. Et celui que nous abordons dans ce dossier l’est tout ­particulièrement.

L’idée est d’illustrer ce que nous ­savons des modalités de l’hérédité en partant de ce qui se passe au niveau de l’ADN et dans le ventre maternel, puis en explorant les surprises des arbres ­généalogiques pour aboutir à des réflexions contrastées sur la notion de race. On remarquera la différence de points de vue entre ce que disent les journalistes d’un côté et les scientifiques de l’autre…

 

Dans ce dossier :

Retour d’exil

En 1984, le poète Antonio ­Colinas écrit une tribune dans le quotidien El País où il implore María Zam­brano, celle qu’il appelle « la dernière exilée », de rentrer en ­Espagne. Zambrano, figure majeure de la philosophie espagnole du XXe siècle, n’avait alors plus ­foulé le sol de son pays natal depuis quarante-cinq ans.

Née en 1904, elle se forme à la philosophie à l’Université centrale de Madrid, où elle devient la disciple et l’assistante de José Ortega y Gasset. Lors de la guerre civile, elle s’engage auprès des mouvements libertaires, puis fuit l’Espagne franquiste en 1939. Elle vit dès lors en exil, enseignant au Mexique puis s’installant tour à tour à Cuba, en Italie, en France ou encore en Suisse, où elle rencontre Colinas en 1984. Ils restent très liés jusqu’à la mort de la philosophe, sept ans plus tard.

Dans Sobre María Zambrano, le poète rend hommage à son amie. Son livre est « beaucoup de choses à la fois : le témoignage d’une profonde amitié qui marquera la vie et l’œuvre de Colinas, une enquête sur la signification de la poésie radi­cale de la philosophe, la reconstitution de certains ­moments de sa vie et, surtout, un éclairage sur la manière dont l’Espagne post-franquiste a accueilli l’une des grandes figures de l’exil », note José Andrés Rojo dans El País.

Les pionniers font toujours rêver

En troisième position sur la liste des best-sellers du New York Times, dans les dix meilleures ventes sur Amazon et dans des grandes surfaces comme Costco ou Target, The Pioneers a su séduire un vaste public dès sa parution en mai. Consacré aux premières années de la conquête de l’Ouest, de la guerre de l’Indépendance (1775-1783) à l’orée du XIXe siècle, l’ouvrage de l’historien David McCullough raconte le grand roman national des États-Unis : la Frontière que l’on repousse vaillamment, la civilisation qui progresse en même temps que les colons venus de Nouvelle-­Angleterre, habités par de hautes valeurs ­morales. Si nombre d’Américains trouvent là une lecture réconfortante, peut-être même galvanisante, les critiques repro­chent à l’auteur son ­approche biaisée, désuète et peu rigoureuse.

David McCullough n’est pourtant pas n’importe qui : l’octogénaire compte parmi les historiens les plus appréciés des États-Unis. Ses biographies des présidents John Adams et Harry Truman lui ont valu des prix Pulitzer, ses livres sur le pont de Brooklyn et le canal de Panama ont été des succès de librairie, rappelle Russel Contreras dans un article de l’agence AP.

Dans The Pioneers, McCullough s’intéresse à deux figures mécon­nues de la colonisation de ce qu’on appelait le Territoire du Nord-Ouest et qui englobait les actuels Ohio, Indiana, Illinois, Michigan et Wisconsin. D’abord, Manasseh Cutler, un pasteur du Massachusetts, qui, après la guerre de l’Indépendance, fonde avec d’autres l’Ohio Company. Resté en Nouvelle-­Angleterre, Cutler envoie son fils aîné colo­niser ces terres sous la houlette du vétéran de guerre Rufus Putnam, deuxième ­héros de ce ­récit historique. Cet auto­didacte, qui était selon ­McCullough un « paran­gon de vertu », conduit les colons à bon port, c’est-à-dire dans le sud-est de l’Ohio, où ils fondent la ville de Marietta, « aussi ordonnée et industrieuse que l’étaient ses bâtis­seurs », ­résume non sans ironie l’historien Andrew Isenberg dans The Washington Post.

Avec The Pioneers, McCullough essuie « la salve de critiques la plus nourrie de sa carrière », indique Russel Contreras. « De jeunes historiens et militants l’ont accusé sur les réseaux ­sociaux d’idéaliser la colonisation des Blancs et de minimiser les souffrances infligées aux Amérindiens ». Sous la plume de McCullough, s’étonne en effet Isenberg, « la colonisation de l’ouest des Appalaches ­devient un affrontement entre la vertu et le vice ». Dans le camp du vice figure Hopocan, alias Captain Pipe, chef des Indiens Delaware, qui accueille d’abord volontiers les colons avant de se retourner contre eux à partir des années 1790 avec d’autres tribus. Un traître, vraiment ? « Même un auteur aussi talentueux que McCullough a du mal à nous convaincre que l’Ohio Company était le vecteur de nobles idéaux », écrit Isenberg, vu la corruption qui gangrenait l’entreprise dès l’origine et le lobbying fructueux de ses fondateurs pour acheter des terres à vil prix.

Surtout, quels que soient les mérites de Manasseh Cutler et de ses acolytes, « un péché originel pèse sur leur paradis : l’éviction des autochtones de leurs terres » remarque l’historienne ­Joyce Chaplin dans The New York Times. David McCullough, ­critique-t-elle, ­reprend la terminologie des pionniers : les Amérindiens sont des « sauvages » et leur territoire une « étendue sauvage » qu’il est donc légitime d’occuper et de civiliser.

« La promotion du livre est axée sur l’idée qu’il traite de personnages et d’épisodes méconnus. Mais ceux qui sont vraiment ­méconnus, ce sont les Chaouanons, les Miamis, les Wyandots et autres peuples autochtones qui, au moment où débute le récit, ont déjà eu à subir de nombreuses incursions des Blancs », observe la journaliste Rebecca Onion dans Slate. Les historiens critiques, poursuit-elle, s’emploient depuis des décennies « à déconstruire le mythe de la Frontière et réfutent l’idée qu’il s’agissait d’une terre vierge et édénique qui attendait d’être mise en valeur par les Blancs. Pas David McCullough, visiblement ».

Bizarre ? À un an de l’élection présidentielle, la popularité d’un tel ouvrage entre en résonance avec l’Amérique de Trump, blanche et conservatrice.

Les meilleures ventes en Israël – La loi du marché

Que lit le peuple du Livre ? Il y a encore une dizaine d’années, des écrivains israéliens « canoniques » tels qu’Amos Oz, ou plus jeunes comme Sayed Kashua et Etgar Keret, voyaient leurs œuvres systématiquement propulsées en tête des ventes. En 2018, le dernier roman poli­cier de Dror Mishani a certes ­occupé cette place durant douze semaines, mais c’est là un fait suffisamment remarquable pour être signalé.

En 2019, des romans de ­David Grossman et d’Eli Amir figurent sur la liste des best-­sellers de Steimatzky, la première chaîne de librairies d’Israël, mais les autres titres n’ont pas la même qualité littéraire. Un coup d’œil au palmarès de la deuxième ­enseigne du pays, Tzomet ­Sefarim, confirme le constat : Et après, de Guillaume ­Musso, occupe la première place. À l’exception d’un titre israélien, « Comme nous étions autrefois», d’Avishag Charkhi, une romance teintée d’érotisme, le reste est constitué de succès internationaux, principalement anglo-américains.

Que s’est-il passé ? Les listes de best-sellers publiées aujour­d’hui dans la presse ne sont plus établies par des journalistes, ­observe un ancien rédacteur en chef du supplément littéraire du quotidien Ha’Aretz: il s’agit d’encarts publicitaires payés par Steimatzky et Tzomet Sefarim. Comme ces deux mastodontes sont adossés à un grand nombre de maisons d’édition, la presse estime ne plus pouvoir collecter de chiffres de ventes fiables.

De surcroît, au grand dam des rares maisons encore indépendantes, les deux chaînes de librai­ries ont lancé une offre promotionnelle baptisée « Quatre [livres]pour 100 shekels », soit environ 25 euros. Il suffit qu’un roman y soit inclus pour qu’il se vende comme des petits pains. « Les lecteurs ne se demandent plus ce qu’ils ont envie de lire, mais ce qu’il y a en promo », ­déplore ­Racheli Edelman, direc­trice de la maison d’édition indé­pendante Schocken, dans une interview accordée au quotidien Makor Rishon.

Pour lutter contre ce phénomène et au terme d’âpres négociations, une loi relative au prix du livre, inspirée de la loi Lang, avait été promulguée en 2013, avant d’être abrogée trois ans plus tard par l’actuelle ministre de la Culture et des Sports, Miri ­Reguev. « Le peuple du Livre doit pouvoir acheter un livre à un prix abordable pour le peuple », clame celle qui se vante de ne pas avoir lu Tchekhov.

Démystifier le fascisme

C’est un petit ouvrage de 130 pages qui, ­depuis sa parution, en mars, ne quitte pas le sommet des classements transalpins.

Un phénomène éditorial au titre trompeur : Mussolini ha fatto anche cose buone (« Mussolini a aussi fait de bonnes choses ») n’est pas un panégyrique du Duce, au contraire ! Comme l’indique son sous-titre – « Les inepties qui continuent à circuler sur le fascisme » –, cet essai de l’historien Fran­cesco Filippi se veut un manuel d’auto­défense ­citoyenne à destination du grand public. Il déconstruit une par une, sur le principe du fact checking, les contrevérités sur les supposés bienfaits du ventennio fasciste (1922-1943).

Grâce à Mussolini, les Italiens auraient enfin eu droit à une pension de retraite ? Faux : le système de retraites date de 1895 et le droit à pension a été étendu à tous les travailleurs dès 1919. L’assainissement des marais Pontins ? Un grand coup de pub : Mussolini n’a accompli qu’un peu plus de 6 % des travaux d’assèchement, commencés avant lui et achevés après la guerre grâce au plan Marshall et à la Cassa del Mezzogiorno.

« Filippi est presque toujours chirurgical dans sa façon de ­recontextualiser les faits, souligne le journaliste Marco Bracconi dans le quotidien La ­Repubblica. Les chapitres les plus incisifs sont consacrés aux femmes, à la corruption des classes dirigeantes, à la lutte antimafia et à l’idée odieuse que le régime ne serait devenu raciste qu’après 1938. »

Mais pourquoi ces légendes sont-elles si vivaces ? Historien des mentalités et par ailleurs président d’une association qui organise des voyages mémoriels et des parcours de formation dans les écoles, Filippi avance une explication : « Contrairement aux Allemands, les Italiens n’ont jamais fait leur examen de conscience ni réglé leurs comptes avec le passé. »

Le spécialiste du fascisme Amedeo Osti Guerrazzi va plus loin dans le quotidien La Stampa : « Dès 1945, les ex-fascistes de Salò ont publié un tas de livres et pamphlets, lançant une véritable campagne médiatique pour ­gagner la guerre des mémoires. Avec la complicité involontaire de certains historiens professionnels dépourvus de distance critique, ils ont créé cette vulgate qui a trouvé un grand écho chez un peuple encore habité par la culpabilité d’avoir soutenu le régime. Résultat ? Aujour­d’hui, un historien comme ­Filippi doit se coltiner la tâche ingrate de décons­truire ce qu’on appelait naguère des “bobards” et qu’on désigne à présent sous le nom de fake news. »

Venu présenter son ouvrage près de Varèse, l’auteur a été pris à partie par un groupe néofasciste en ces termes : « On ne touche pas à Mussolini ! » Preuve de l’importance de cette ­« leçon sur un passé qui ne passe pas », ­selon les mots du journaliste et intellectuel Corrado Stajano dans le quotidien Corriere della Sera.

Acrasie

« C’est d’acrasie que périra l’humanité entière, dit-il en sciant le dernier arbre de sa forêt. » D. P.

 Les Grecs nommaient akrasia (ἀκρασία) le fait d’agir à l’encontre de ce qu’on juge être le meilleur. Le mot est passé en français sous la forme « acrasie », mais son usage est confidentiel et il ne figure pas dans les dictionnaires courants. On trouve même l’adjectif « acratique ».

Si vous fumez tout en sachant que c’est mauvais pour vous, vous êtes acratique sans le savoir. Socrate provoquait ses interlocuteurs en soutenant que l’acrasie n’existe pas, puisque personne ne peut volontairement vouloir le mal.

 

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant:

Existe-t-il dans une langue un mot pour désigner le fait de passer tendrement les doigts dans les cheveux de l’être aimé ?

 

Écrivez à

Naissance d’une nation

En 1904, un apprenti photographe britannique « explore » les rives du Zambèze, à deux pas des chutes Victoria. De retour à l’hôtel, malade, il trébuche et se rattrape au gérant italien de l’établissement, lui arrachant une touffe de cheveux. La fillette de l’hôtelier se venge sur un autochtone innocent. Cette scène réunit les trois familles dont les destins entrelacés forment la trame de The Old Drift, premier roman de l’écrivaine zambienne ­Namwali Serpell. « C’est l’histoire d’un pays (pas d’un royaume ou d’un peuple), donc cela commence, forcément, avec un homme blanc », écrit-elle.

Le roman verse par moments dans le réalisme historique, à d’autres dans le réalisme magique ou l’étude sociale, et se conclut par une incursion dans la science-fiction, ce qui a incité plusieurs critiques à comparer Serpell à Toni Morrison et Gabriel García Márquez. « The Old Drift est une œuvre suffisamment forte, et ce n’est peut-être pas lui faire justice que de la placer sur les épaules des géants », note Salman Rushdie dans The New York Times, préférant l’inscrire dans la vague actuelle de littérature africaine féminine.

Mon nom est Vavilova

Comme des millions de téléspectateurs dans le monde, Andreï Bezroukov et Elena Vavilova ont regardé la série The Americans (2013), qui raconte l’histoire de ce couple d’agents dormants du KGB s’étant fait passer pendant près de trente ans pour une ­famille américaine sans histoire. Les deux Russes ne pouvaient pas rater ça, car les taupes qui ont inspiré la série, ce sont eux.

Aujourd’hui, dix ans après leur expulsion des États-Unis (démasqués en 2010 par le FBI, ils ont été échangés dans la plus belle tradition de la Guerre froide), ­Elena Vavilova commet un curieux roman à clé, que la presse moscovite présente comme « la vraie histoire de The Americans ».

On y apprend notamment comment le KGB a déniché et formé, quasiment depuis leur adolescence, ce vrai couple d’agents très spéciaux avant de les ­envoyer parfaire leur « légende » dans l’Amérique profonde. Ils devaient être de « parfaits petits Américains » au point que même leurs enfants, nés outre-Atlantique, ne devaient pas connaître leur véritable identité et encore moins leur mission.

Pourquoi ne pas avoir écrit simplement ses Mémoires ? Dans le quotidien Kommersant, Elena Vavilova donne une explication à cette « fiction » : « Les Américains ont stipulé lors de notre libération que nous devions leur reverser l’intégralité de nos droits d’auteur si nous en venions à ­publier notre histoire. »