Cauchemar bucolique

Fait rarissime en Norvège, Are Kalvø déteste la nature. Dès son installation à Oslo, ce comique très réputé originaire d’une région de montagnes et de fjords s’est senti dans son élément. ­A­ussi a-t-il du mal à comprendre pourquoi ses compatriotes saisissent la moindre occasion de quitter la ville pour se mettre au vert (ou au blanc en hiver). De préférence sur un flanc de montagne plongeant dans un fjord ou dans une forêt reculée. Là, entre deux randonnées, ils se réfugient avec bonheur dans une hytte, une cabane en bois ou un chalet rudimentaire que l’imaginaire collectif associe à la nature profonde.

Après des années de confort urbain, Are Kalvø a constaté que, sur Facebook, tous ses amis publiaient des photos de leurs (nombreux) séjours au ski et de leurs balades le long des fjords. Lui seul faisait exception. Il a voulu comprendre cette passion nationale. Sac au dos, il a repris le chemin des montagnes. Il en a rapporté ce récit « à l’humour sec, parfois sauvage et surréaliste », parsemé de « sarcasmes intelligents », s’enflamme une critique du quotidien Aftenposten qui avoue n’avoir « jamais autant ri depuis des années ».

Ses compatriotes ne lui en veulent visiblement pas, puisque cette plongée dans « l’enfer » ­bucolique n’a pas quitté le sommet des meilleures ventes depuis sa parution, à l’automne 2018. Sans doute parce que, au-delà du regard décalé et mordant qu’il porte sur cette passion quasi fanatique du Norvégien moyen, Are Kalvø distille « une réflexion documentée à propos de cette culture de la randonnée et de notre relation spéciale à la nature », pointe ­Aftenposten.

De fait, randonnées et chalets alimentent régulièrement la production éditoriale norvégienne. L’an dernier, l’un des meilleurs connaisseurs en la matière, Marius Nergård Pettersen, lui a consacré deux ouvrages remarqués. Norges beste hytte til hytte-turer (« Les meilleures randonnées de Norvège, de hytte en hytte ») est un guide amélioré des promenades estivales de plusieurs jours, avec nuitées dans certains des quelque 550 chalets gérés par l’Association touristique norvégienne, le long de 22 000 kilomètres de sentiers balisés. Quant à Hemmelige hytter (« Chalets secrets »), il retrace sous forme de récit l’histoire de nombreuses cabanes méconnues du public parce qu’elles ont été initialement construites pour se cacher – par des résistants sous l’occupation allemande, mais aussi par des marginaux, des chasseurs ou de simples randonneurs.

Les chalets construits de nos jours sont nettement plus confortables et figurent parmi les lieux favoris des Norvégiens. L’endroit idéal pour se plonger, par exemple, dans la lecture de ce « Journal de chalet infernal », loin de l’agitation urbaine.

L’incroyable succès d’un plaidoyer pour le bien-être végétal

Peter Wohlleben, qui gère une forêt à Hümmel, dans le massif de l’Eifel, en Alle­magne, adore les arbres. L’affection et le respect qu’il ­témoigne à ces êtres vivants ­illuminent chaque page de La Vie secrète des arbres. Il est donc triste et un peu paradoxal qu’on doive abattre de plus en plus d’arbres pour imprimer son livre 1, qui est un best-seller mondial.

Les comptes rendus ont le plus souvent été dithyrambiques. Pour ma part, les éléments expo­sés par Wohlleben m’ont laissée quelque peu sceptique, ce qui a en partie gâché le plaisir que j’ai pris à lire son livre. L’auteur est convaincant quand il parle des arbres comme d’êtres débor­dant d’activité – ils tissent des relations et s’entraident, apprennent et s’emploient à résoudre les problèmes –, mais il se lance à plusieurs reprises dans des passages d’un anthropomorphisme si excessif que le lecteur est saisi par le doute.

Le ton est donné dès l’avant-­propos : « Quand on sait qu’un arbre est sensible à la douleur et a une mémoire, que des parents-­arbres vivent avec leurs enfants, on ne peut plus les abattre sans réfléchir ni ravager leur environnement en lançant des bulldozers à l’assaut des sous-bois. » L’auteur nous prévient donc qu’il va personnifier les arbres, dans le but de militer pour leur bien-être. Jusqu’ici, tout va bien.

 

Des arbres au comportement « cruel et inconsidéré »

Mais, très vite, son lexique prend une tonalité humaine et parfois même moralisatrice. En Europe centrale, écrit-il, l’if «a vite compris qu’il ne ferait jamais le poids devant le hêtre » et « s’est spécialisé dans les étages inférieurs. » Différentes essences d’arbres s’affrontent pour accéder à la ­lumière du soleil dans la forêt ; les arbres des étages supérieurs tels que les hêtres, les pins et les épicéas ont un comportement que Wohlleben qualifie de « cruel et inconsidéré ».

Or les arbres sont-ils vraiment en mesure de prendre des décisions ? Peuvent-ils être cruels et inconsidérés ? Comment pouvons-nous le savoir ? Ce langage ne fait-il pas plus de tort que de bien ? À partir de là, on ne sait plus au juste si l’auteur a raison ou si l’anthropomorphisme prend tellement le pas que les résultats scientifiques sont surin­terprétés et faussés.

Partons des faits. Les arbres qui poussent dans des forêts naturelles communiquent de façon olfactive, visuelle et électrique : cela a été clairement établi par la science. Dans sa postface [à l’édition anglaise], l’écologue spécialiste des forêts Suzanne Simard explique qu’elle a pu observer à l’aide d’instruments que les arbres échangent du carbone. Nous savons aussi que, via les réseaux fongiques ­entourant les extrémités de leurs­ racines, les arbres échangent des substances nutritives. En parcourant une hêtraie de sa forêt allemande, Peter Wohlleben remarque un jour des morceaux de bois éparpillés sur le sol ; il s’agit en fait des « très anciens vestiges d’une immense souche d’arbre ». Ce qui est étrange, c’est que, en grattant l’écorce, il découvre une couche verte qui indique la présence de chlorophylle. La souche n’est donc pas morte, comprend-il : « Les hêtres environnants lui diffusaient une solution de sucre pour la maintenir en vie. »

Wohlleben offre de nombreux autres exemples d’échanges entre les arbres. Dans les forêts plantées, en revanche, « la plantation endommageant durablement les racines », les arbres peinent à constituer des réseaux. « Les arbres de ces forêts sont des soli­taires dont les conditions de vie sont particulièrement difficiles. » Comparons les séquoias plantés dans les parcs d’Europe à ceux des forêts de Californie. Les « géants » européens ne poussent jamais très haut et sont moitié moins grands que leurs cousins de l’ouest des États-Unis. Selon l’auteur, c’est parce qu’ils sont isolés de leur famille, tels « des enfants qui grandissent loin de chez eux et sans parents. Pas d’oncles, pas de tantes, pas de joyeux jardins d’enfants, ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes ». Et cet isolement a nui à leur croissance – parce que la ­génération de leurs parents n’était pas présente « pour les nourrir ou veiller sans relâche à ce qu’ils ne grandissent pas trop vite ».

Autre exemple : les nuages se forment au-dessus des mers, donc plus on s’enfonce à l’intérieur des terres, plus « le climat devient sec, car les nuages se dissolvent progressivement en pluie et disparaissent ». Pourquoi, dès lors, toutes les régions continentales ne sont-elles pas arides ? C’est grâce aux arbres, bien sûr : « Une partie des précipitations se dépose sur le feuillage et s’évapore presque aussitôt. » Cette évaporation, à laquelle s’ajoute la transpiration des arbres eux-mêmes, crée de nouveaux nuages qui se dissolvent à leur tour en pluie. Et ce sont les arbres de bord de mer qui sont les premiers maillons de ce processus, de telle sorte que, si les forêts littorales sont abattues, de graves sécheresses surviennent. Comme le note Wohlleben, ce processus est déjà enclenché dans l’Amazonie brésilienne.

 

La souffrance des arbres

Les passages sur la souffrance des arbres sont moins satisfaisants. Wohlleben nous explique dans les premiers chapitres que les hêtres, les chênes et les sapins « réagissent dès qu’un intrus les agresse». Les arbres envoient vers le site de la blessure des signaux électriques et des substances défensives. Je n’ai cependant relevé aucun argument convaincant pour affirmer que les modifications détectées chez l’arbre indiquent une quelconque expérience de la douleur.

La lecture de ce livre demande un effort non seulement intellectuel, mais aussi émotionnel. Parfois, elle nous trouble, comme lorsque Wohlleben nous donne à voir les arbres ballottés de tous côtés par les bourrasques d’une tempête. Il est poignant de se rappeler comment nous avons longtemps considéré les animaux : pendant de nombreuses décennies après Charles Darwin – qui admirait la profonde intel­ligence d’une grande variété d’animaux et reconnaissait leurs émotions –, l’étude du comportement animal a été ­régie par la loi du moindre effort : les explications les plus simples étaient tenues pour les meilleures, et les bêtes furent dépouillées d’une bonne part de leurs facultés intellectuelles ou sensorielles par des savants incapables d’accepter que la frontière entre les humains et les autres animaux n’était pas bien définie.

Nous n’avons rien à gagner à adopter ce même a priori à l’égard des arbres (et des autres plantes). Wohlleben est favorable à l’idée d’abattre les frontières morales entre animaux et végétaux. Cela me paraît être une bonne nouvelle mais me laisse aussi un peu perplexe. Peut-on comparer, d’un point de vue éthique, la « souffrance » d’un arbre blessé – par une hache, une infection fongique ou la morsure d’un animal – à celle d’animaux doués de sensibilité, et ne rien faire pour diminuer cette ­souffrance ?

Que dire des arbres qui donnent leur vie pour tous les livres que nous lisons ? L’exploitation du bois est acceptable, dit Wohl­leben, si l’on a tenu compte au préalable des besoins spécifiques des arbres : « Cela signifie qu’ils doivent pouvoir satisfaire leurs besoins d’échange et de communication, qu’ils doivent pouvoir croître dans un véritable climat forestier, sur des sols intacts, et qu’ils doivent pouvoir transmettre leurs connaissances aux générations suivantes. Au moins une partie d’entre eux doit pouvoir vieillir dans la dignité, puis mourir de mort naturelle. »

Cela rappelle les arguments des végétariens et des végans : que les animaux d’élevage aient mené une belle vie ne justifie en rien qu’on les tue pour satisfaire nos besoins alimentaires. « Le rapport entre les arbres et leurs produits est identique à celui existant entre les animaux et leurs produits », estime Wohlleben. Il cherche en définitive à nous convaincre que les arbres ne sont pas si différents que cela des animaux ; seulement, pour y parvenir, il emploie parfois des termes qui auraient dû être mieux pesés. L’anthropomorphisme critique que pratiquent des éthologues tels Gordon Burghardt et Jane Goodall pourrait être un bon outil pour Wohlleben. Mais, ici, il importe que le point de vue de l’observateur humain soit encadré par ce que l’on sait des êtres en question et de leurs perceptions. Se peut-il que les arbres éprouvent de la souffrance ? Oui, sans aucun doute. Mais en éprouvent-ils? Qu’est-ce qui dans le monde sensoriel des arbres nous permet de le penser ?

Wohlleben nous invite sans arrêt à aller nous promener en forêt et à observer certains phénomènes par nous-mêmes. « Posez votre oreille sur le tronc d’un grand arbre abattu, côté houppier », nous dit-il par exemple. Puis « demandez à quelqu’un de gratter doucement l’écorce ou de donner des petits coups avec une pierre à l’autre extrémité du tronc»: vous découvrirez que les oiseaux et les écureuils se servent de la propriété qu’a le bois de propager les sons comme système d’alarme pour échapper à leurs prédateurs. La Vie secrète des arbres mérite son vaste lectorat. Mais il mérite aussi un décorticage critique, point par point. Allez-y gaiement, comme vous y enjoignent les critiques, mais allez-y prudemment.

 

— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 14 décembre 2016. Nous le reproduisons avec l’autorisation de News Licensing. Il a été traduit par Philippe Babo.

Au cœur de la forêt amazonienne

Le bimoteur vire sur son aile gauche et l’air secoue légèrement l’appareil. Quand on la survole à 900 mètres d’altitude, la forêt est un grand tapis uniformément vert. On ne distingue pas les frondaisons, on ne voit pas de clairières. On aperçoit juste çà et là une tache orange ou violette – des fleurs qui ont réussi à grimper jusqu’à la lumière. Le ciel est celui qu’on a le matin pendant la saison sèche, et c’est le seul élément changeant du paysage : il prend des ­couleurs qui sont, en réalité, des ­rivières de vapeur d’eau, un phénomène complexe qui a été découvert récemment et qui participe au rôle de machine parfaite que joue le bassin amazonien pour la régu­lation du climat de la planète tout entière. Chaque arbre, en plus de produire de l’oxygène, diffuse l’eau qui tombera en pluie plus au sud, sur São Paulo ou sur les cultures de la pampa argentine. Dans le plus vaste bassin fluvial de la planète, il y a des rivières sur terre et aussi dans le ciel. Les arbres sont des sources.

On pourrait se figurer la forêt amazonienne comme « une colonie gigantesque d’organismes qui sont sortis de l’océan et ont migré vers la terre ferme. Les conditions de vie à l’intérieur des feuilles sont semblables à celles du ­milieu marin originel. La forêt fonctionne ainsi comme une mer en suspension qui contient une myriade de cellules vivantes. Elle est le plus grand parc technologique de la Terre, car chacun de ses milliers de milliards d’organismes est une merveille de miniaturisation et d’automatisation. À température ­ambiante et grâce à des mécanismes biochimiques d’une complexité inouïe, le vivant produit des atomes et des ­molécules, déterminant et régulant les flux de substances et d’énergie ».

On doit cette description novatrice au chercheur brésilien Antonio ­Donato Nobre, de l’Institut national de ­recherche spatiale du Brésil (INPE), qui a compilé 200 études et articles scientifiques sur la forêt. Dans son rapport publié en 2014, « L’avenir climatique de l’Amazonie » 1, il dévoile les secrets d’un système unique en son genre. Les arbres transfèrent de l’eau du sol vers l’atmosphère en produisant ce que l’on appelle aujourd’hui des « rivières volantes de vapeur », qui parcourent des milliers de kilomètres et apportent des précipitations dans le sud-est, le centre-ouest et le sud du Brésil, ainsi que dans des pays voisins tels que la Bolivie, le Paraguay et l’Argentine.

 

20 millions de tonnes d’eau par jour

« Le problème, alerte Nobre, c’est que nous sommes en train de détruire la source de ces rivières volantes. » Sans cette fonction de la forêt, le climat des régions agricoles du Brésil et de l’Argentine pourrait devenir quasi désertique d’ici à la prochaine décennie.

Pour se faire une idée de l’ampleur de cette rivière aérienne, il faut savoir que les arbres amazoniens apportent à l’atmosphère l’équivalent de 20 millions de tonnes d’eau par jour, soit plus que ce que l’Amazone déverse quotidiennement dans l’océan Atlantique – environ 17 millions de tonnes. C’est ce pompage de la vapeur d’eau qui fait qu’il n’y a pas de déserts ni d’ouragans à l’est des Andes. Nobre a présenté son rapport. Le sud-est du Brésil connaissait alors un épisode de sécheresse sans précédent, qui avait privé d’eau pendant plusieurs jours une partie des 22 millions d’habitants de São Paulo. Nobre a immédiatement fait le rapprochement entre la déforestation de l’Amazonie et la pénurie d’eau. L’Amazonie n’est dès lors plus seulement le « poumon de la planète » : elle en est aussi le cœur, disent les scientifiques.

L’avion vire à nouveau et descend brutalement de quelques mètres. Le vert monotone de la forêt disparaît dans une interminable ligne droite. Un champ labouré prêt pour la plantation de soja a transformé le vert en un marron sec sur des kilomètres et des kilomètres. Un noyer du Brésil au milieu des semis est la preuve qu’il y avait là de la forêt. C’est l’arbre de la résistance : il est protégé par la loi. Le panorama est vide et sombre. Le ciel est encore ce qui se démarque, la terre est un gros nuage de poussière.

Le Brésil est le pays du continent latino-­américain qui compte le plus grand nombre de peuples autochtones : 305 sur les 826 que recense la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (Cepalc) dans son rapport de 2014. La plupart de ces peuples vivent dans cette forêt qui les protège et les rend vulnérables. C’est un équilibre précaire. Les arbres offrent un refuge idéal mais confèrent aussi une fragilité mortelle. Cela peut paraître inimaginable à notre époque hyperconnectée, mais il y a encore des endroits du monde auxquels il est impossible d’accéder. Il y a des êtres humains qui ne connaissent ni Internet ni le téléphone. Des mondes à eux seuls. Réduits au minimum. Protégés par une gigantesque végétation qui occupe plus de 6 millions de kilomètres carrés. Son étendue complique le contrôle mais aussi la protection des communautés qui n’ont jamais été en contact avec d’autres peuples.

 

On connaît leur existence par diffé­rents témoignages. « Parfois, on se rend compte de leur présence quand on constate que de la nourriture ou des ­outils ont disparu du campement », ­raconte un ancien militaire brésilien qui a fait plusieurs séjours en forêt dans le nord du Brésil. Pour s’assurer que la disparition d’objets est le fait de groupes non contactés, il y a une astuce : on place une sorte d’offrande, bien en vue au bord du campement, généralement de la nourriture. « Je l’ai fait une fois et elle a disparu. À la place, ils avaient laissé une guirlande de fleurs », se ­souvient-il.

Ce contact « informel » est notifié aux autorités brésiliennes, qui mettent en place un dispositif de protection. En général, on ferme le secteur et on en interdit l’accès. Le Brésil a instauré dans les années 1980 une politique de « non-contact » qui a servi de modèle ailleurs dans le monde. Comme les communautés isolées sont dans la plupart des cas nomades, ce sont de vastes territoires qu’il s’agit de protéger. C’est la Funai – l’organisme national chargé de la promotion et de la protection des peuples autochtones – qui y veille, avec l’appui de l’armée.

Dans le monde, on a trace d’au moins une centaine de communautés probablement isolées. La frontière entre le Brésil et le Pérou est la région où l’on en dénombre le plus. Selon les estimations les plus prudentes, il y en aurait trente en Amazonie brésilienne et quinze en Amazonie péru­vienne, mais d’autres sources parlent d’une cinquantaine. Il y en a au moins deux en Équateur et deux en Bolivie, et l’on pense que le Venezuela possède quelques communautés yanomamis isolées.

Entre 1987 et 2013, la Funai a établi le contact avec cinq communautés qui sont sorties de leur isolement. Mais, entre début 2014 et juin 2015, trois autres se sont dangereusement approchées de villages établis pour la plupart dans la zone frontalière avec le Pérou. L’anthropologue péruvienne Beatriz Huertas analyse les raisons de ces contacts dans son livre « Peuples autochtones isolés en Amazonie péruvienne » 2. Son hypothèse centrale est que ces groupes sont chassés de leurs territoires par des bûcherons clandestins, des prospecteurs de métaux précieux, des sociétés de prospection ­gazière et pétrolière et des trafiquants de drogue.

Vêtu d’un short de bain bleu, Fernando s’enfonce dans le lit boueux de la rivière Envira avec deux régimes de ­bananes dans les bras. Au milieu de la traversée, l’eau lui arrive à la taille. Derrière lui, sur la rive de son village ashaninka, appelé Simpatia, un groupe d’habitants suit des yeux chaque mouvement que fait cet homme trapu. Depuis la rive d’en face, deux hommes approchent au même rythme. Ils sont presque nus. Ils ont une frange droite sur le front comme si leurs cheveux avaient été coupés au bol. Il y a de la méfiance, des cris. Un membre de la Funai, venu prodiguer des soins médicaux à Fernando et aux siens, filme la rencontre. Le 29 juin 2014 restera dans les annales comme le jour du premier contact avec les Xinames ou Chitonahuas 3.

Fernando a réussi à communiquer avec eux avec quelques mots et des gestes qui se voulaient amicaux. Il leur remet les bananes et chacun s’en retourne sur sa rive. Une nouvelle rencontre a eu lieu le lendemain. Cette fois, les Chitonahuas ont traversé la rivière et sont allés jusqu’aux maisons. Ils sont repartis avec une hache. Puis ils sont revenus et ont tenté d’expliquer leur présence.

Les agents de la Funai ont sollicité la collaboration des autorités péruviennes, car ils étaient certains que le groupe de vingt-quatre personnes fuyait les bûcherons clandestins qui coupent les arbres dans le pays voisin. Le contact avec les membres de la communauté de ­Fernando a valu aux Chitonahuas de contracter des maladies qu’ils n’avaient jamais eues auparavant, comme la grippe.

 

« L’homme peut avoir la connaissance des étoiles, mais pas celle de la forêt »

L’ONG Survival International, qui œuvre pour les droits des peuples autochtones, avait fait savoir que cette communauté, jusque-là isolée, avait subi un massacre. Zé Correia, un interprète qui avait aidé à comprendre ce qui s’était passé, résume les faits de la sorte : « La plupart des anciens ont été massacrés par des Blancs péruviens, qui leur ont tiré dessus et ont incendié leurs maisons. Ils disent qu’il y avait tant de morts qu’ils n’ont pas pu les enterrer tous, si bien que les vautours ont dévoré leurs corps. »

L’Amazonie occupe 7 % de la surface de la Terre. En plus des peuples autoch­tones, elle abrite des centaines de milliers d’espèces animales et végétales, dont beaucoup n’ont pas encore été inventoriées. Les scientifiques estiment qu’elle renferme la moitié de la biodiversité de la planète. L’immensité du bassin amazonien est due au vaste réseau d’affluents qui se jettent dans le fleuve le plus long et le plus puissant du monde, l’Amazone. Il fait 6 762 kilomètres de long 4, si l’on compte ses parties amont, le Solimões et l’Ucayali. Vingt millions de kilomètres de voies navigables qui, à certains endroits, ont une profondeur de 110 mètres – l’équivalent d’un immeuble de 30 étages – et déversent dans l’océan Atlantique 15 % de l’eau douce de la planète. Depuis qu’Amerigo Vespucci l’a vu pour la première fois en 1499, le site continue d’impressionner le voyageur.

« L’homme peut avoir la connaissance des étoiles, mais pas celle de la forêt », aiment à dire les gens qui vivent à proximité du rio Negro, un torrent d’eau noire qui dévale en force de la Colombie et semble hésiter à se mélanger aux eaux plus claires de l’Amazone. Le phénomène est dû aux différences de densité et de température entre les eaux des deux fleuves. Leur point de confluence se situe près de la ville de Manaus.

Ce que disent les riverains du rio ­Negro est une demi-vérité : la forêt sait se protéger, mais jusqu’à un certain point. Ces quarante dernières années, environ 20 % de ses arbres ont été abattus. La déforestation a atteint au total 762 979 kilomètres carrés, soit deux fois l’Allemagne, et l’équivalent de plus de 12 000 terrains de football par jour – plus de 500 par heure, près de 9 par minute. Si l’on additionne les zones déboisées et les terres dégradées, on arrive à ce chiffre effrayant : en 2013, 47 % de la forêt amazonienne avait été directement touchée par les activités humaines. « La forêt a survécu pendant plus de cinquante ­millions d’années aux éruptions volcaniques, aux glaciations, aux météorites, à la dérive du continent, écrit Nobre. Mais, en moins de cinquante ans, voilà qu’elle est menacée par l’action de l’homme. »

 

la forêt amazonienne régresse

 

 

La déforestation allait en s’aggravant jusqu’à ce que le gouvernement brésilien mette en place un système de surveillance par satellite afin de traquer les prédateurs de la forêt avec l’appui logis­tique de l’armée. Le combat contre la déforestation a donné des résultats jusqu’en 2013. Au cours des dix années précédentes, le Brésil était parvenu à faire baisser le déboisement de 80 %. la déforestation est repartie à la hausse en 2013, avant de reculer légèrement en 2014, mais plusieurs ONG ont détecté l’existence de failles dans le dispositif de contrôle 5.

En novembre 2013, la ­ministre brésilienne de l’Environnement, Izabella Teixeira, annonçait une hausse des surfaces déboisées et réitérait l’engagement du gouvernement à mettre un terme à la déforestation. Trois mois plus tard, la présidente Dilma Rousseff se rendait dans l’une des régions les plus déboi­sées – l’État du Mato Grosso, qui produit 22 % des céréales du Brésil – et célé­brait, juchée sur un tracteur, le début de la récolte de soja sur des terres qui étaient recouvertes de forêt vingt ans plus tôt. Cette année-là, la récolte a ­atteint 196 millions de tonnes. Le ­Brésil, les États-Unis et l’Argentine sont les premiers producteurs mondiaux de cet oléagineux. Ces interventions de deux membres du même gouvernement ­témoignent du double discours du Brésil par rapport à l’Amazonie.

En fin de compte, le « poumon de la planète » semble être devenu un champ de bataille où s’affrontent peuples autoch­tones, écologistes, petits et gros exploitants agricoles, paysans sans terre, éleveurs, chercheurs d’or et de diamants, grandes compagnies minières ou pétrolières et pouvoirs publics. Le Brésil est un pays soumis à deux impératifs contradictoires : produire des aliments et protéger l’environnement. Et son Parlement, à qui il revient de légiférer sur la forêt, est accusé de compter parmi ses rangs un trop grand nombre de représentants des intérêts agro-industriels.

 

Des histoires de gens engloutis par la forêt

Mi-juillet. La forêt n’a pas d’horizon ni de panneaux indicateurs pour s’orienter. Le GPS ne fonctionne pas et le ciel ne se montre pas : le soleil ou les étoiles ne sont d’aucun secours, la végétation est pure claustrophobie. On accélère le pas. Il n’y a pas de haut ni de bas, seulement un devant, et devant marche ­Sérgio, un jeune Manoki qui dit savoir où se trouve la chute d’eau secrète. Jusqu’à ce que, au bout d’une demi-heure qui paraît une éternité, il avoue qu’il est perdu, qu’il ne sait plus par où continuer. Il y a des boas, d’autres serpents, des chauves-­souris, des araignées. Le danger nous fragilise. Sérgio est nerveux. Nous trois qui le suivons sommes désespérés. Nous chuchotons entre deux inspirations saccadées des insultes et des questions qui arrivent trop tard. « Pourquoi on s’est séparés des autres ? » « Pourquoi on l’a cru quand il nous a dit qu’on pouvait ­rejoindre les autres en prenant un raccourci ? » « Combien de temps ils vont mettre à réaliser qu’on s’est perdus ? » « Est-ce qu’ils vont venir nous chercher ? » Pendant la saison sèche, les ­pumas sont affamés : ils se rendent dans cette zone proche du rio Sangre, où le reste des animaux vient se désaltérer et où ils ont davantage de chances de capturer une proie. Dans la tête nous trottent les histoires de ces gens qui ont été engloutis par la forêt. Ça commence à grimper. Nous enjambons un mur de lianes, des feuilles, des troncs tombés et quelques pierres où le pied est en sécurité. Il faut marcher dans les pas de la personne qui nous précède pour rester en vie. Cela fait des heures que nous faisons ça. Sérgio se retourne et sourit pour la première fois. « On est sauvés, dit-il. On arrive à un chemin. »

Peu importent les siècles écoulés. Dans la forêt, même à l’agonie, subsistent ­encore des kilomètres de terrain inexploré. La technologie satellitaire n’est toujours pas venue à bout de ce prodige naturel, pas plus que les carto­graphes qui, en bons disciples de la raison, pensaient que l’on pouvait représenter le monde par des proportions, des coordonnées et des calculs.

Organiser un voyage dans la ­forêt amazonienne relève encore de la ­gageure. Pour se rendre dans les villages amérindiens, il faut une lettre d’invitation du cacique. Puis on doit se rendre, muni de cette pièce, au bureau de la Funai, qui délivre l’autorisation de pénétrer sur les terres protégées par la loi. La vaccination contre la fièvre jaune et le téta­nos, les conseils pour éviter de prendre des antipaludéens qui ont des effets indésirables font partie des tâches préliminaires. On échange des centaines de courriels, on arrête des dates. Viennent ensuite les trajets difficiles, la monotonie des kilomètres, dans le but d’atteindre une zone à laquelle on ne peut accéder qu’en combinant des vols en bimoteur et des journées de marche ou de navigation. Les étrangers ne sont pas toujours les bienvenus.

 

Certains chefs autochtones réclament de l’argent, en dollars, pour autoriser la visite. D’autres, les trafiquants, préfèrent qu’on ne sache rien de ce qui se passe, et il n’est pas rare qu’ils ­menacent les groupes d’inconnus ou leur tirent dessus. Il y a aussi les fixeurs qui travaillent pour les médias occidentaux et sont des intermédiaires essentiels. Ce sont eux qui se chargent de faire les ­démarches et de prendre les contacts. Ils connaissent le terrain comme leur poche, ils ont voyagé des ­dizaines de fois pour National Geographic, qui ne serait pas ce qu’il est sans la forêt amazonienne. Leurs tarifs sont élevés : 200 dollars par jour au minimum, mais leur efficacité les vaut largement. Le trajet est dangereux et ils savent ce qu’il faut faire. Ils sont un ­mélange de MacGyver, de psychologue et d’agent de voyages. Ils parlent plusieurs langues, ont le don pour communiquer avec des Amérindiens qui ne sont jamais sortis de la forêt, avec des trafiquants qui ne se présentent pas comme tels et avec des producteurs de documentaires japonais maniaques qui se déplacent avec la délicatesse des papillons. Ce sont les maîtres de cérémonie de traversées qui tournent parfois au cauchemar. Ils sont les premiers levés et les derniers couchés, après avoir veillé à ce que tout soit prêt pour poursuivre la marche le lendemain. Ils trouvent des solutions impossibles, font des blagues, donnent des cours de biologie, racontent des histoires de la forêt, savent se repérer et anticipent les problèmes éventuels. Au péage, par exemple.

« Pedágio [péage] Narciso Kazaizase » : la pancarte sur la route 50 indique que l’arrêt est obligatoire. Il y a une liste de prix : « Charrette : 50 reais ; poids lourd : 30 reais ; voiture : 20 reais ; moto : 10 reais. » Le droit de passage sur cette terre indienne coûte entre 3 et 12 dollars. La route goudronnée est un raccourci qui permet de s’épargner près d’une centaine de kilomètres. Derrière la pancarte, on aperçoit une cabane en bois peinte en jaune et vert, aux couleurs du drapeau brésilien, avec un grand porche. Il y a deux fauteuils noirs et deux personnes qui font la sieste. Des parures de plumes naturelles gris et blanc sont suspendues au plafond ; elles sont à vendre. Anessio est de service et se réveille au bruit de chaque véhicule qui approche. Il est habillé comme en plein hiver : un jean bleu ­foncé et une chemise à manches retroussées d’une teinte un peu plus claire. Il porte des chaussures en cuir noir brillant, une casquette avec des lettres rouges. Il a 50 ans et est membre de la communauté paresí, originaire de ces terres.

La route se trouve à environ 350 kilo­mètres de Cuiabá. « Elle traverse nos terres », dit Anessio pour justifier l’existence du péage. « Le maire, les agriculteurs, les politiques voulaient la goudronner. Pas nous, alors s’ils la veulent comme ça, ils n’ont qu’à payer. Cela n’allait rien nous apporter de mieux, au contraire, rien que des ennuis, ils voulaient passer gratuitement et on n’allait pas les laisser faire », ajoute-t-il en sortant le carnet à souches pour faire payer le chauffeur d’un camion chargé de bois.

Anessio se souvient encore de l’époque où tout était forêt. Son peuple a été l’un des premiers à établir le contact avec les colons, au XVIIe siècle. Ces derniers les ont d’abord réduits en esclavage pour extraire le latex, puis les ont employés en 1908 pour tracer la ligne télégraphique. « Tout ce qui reste de la forêt se trouve sur le territoire indien protégé. Ce péage nous aide à subvenir à nos besoins en matière de santé et d’éducation des tout-petits. Au Brésil, nous avons une éducation de très mauvaise qualité, et, dans nos villages, c’est encore pire. Si le gouvernement nous retire ce péage, on est fichus. »

 

La cupidité menace la forêt et sa civilisation

Aujourd’hui, on estime la commu­nauté paresí à 2 000 membres répartis dans différents villages sur une superficie de 1,7 million d’hectares protégée par la loi fédérale. Le rapport entre le nombre d’habitants autochtones et la superficie des terres qu’ils ont pour vivre suscite de vives critiques de la part des agriculteurs. Ils ont déjà envoyé à deux reprises leurs gros bras pour détruire le péage.

Gelson Fennai Zolkiu arrive sur une moto qu’il a du mal à maintenir droite. Il est le responsable du péage que franchissent un millier de véhicules chaque jour. On voit qu’il a bu lorsqu’il nous ­invite à entrer dans la cahute et qu’il se met à nous expliquer qu’ils donnent un reçu aux conducteurs, qu’ils en conservent un double comme justificatif et qu’ils gardent l’argent dans une boîte fermée à clé. L’alcool et l’argent marquent le rythme dans de nombreux villages. Une bénévole d’une ONG nous demande de ne pas en faire mention : cela contribue à donner une mauvaise image des peuples autochtones au Brésil, nous explique-t-elle.

« Je voudrais avoir vécu au temps des vrais voyages, quand s’offrait dans toute sa splendeur un spectacle non ­encore contaminé », écrivait Claude Lévi-Strauss dans Tristes tropiques, se remémorant les expéditions qu’il ­entreprit dans le Mato Grosso entre 1935 et 1939. La radio de la cahute du péage est allumée. Une publi­cité vante les services d’une entreprise d’épandage aérien. « Je hais les voyages et les explo­rateurs » : c’est par cette phrase que ­Lévi-Strauss commence un récit qui a pour but de « recons­tituer l’exotisme à l’aide de parcelles et de débris ». Accablé par le remords d’appartenir à la civilisation qui, forte de sa supério­rité technique, a anéanti la diversité, il a écrit l’un des carnets de voyage les plus intéressants du XXe siècle. Soixante-dix ans plus tard, le terrain est le même. Les parcelles et les débris, moins nombreux. La cupidité menace toujours la forêt et sa civilisation.

Ce qui a changé, ce sont les cartes. La première porte d’entrée du voyageur du XXIe siècle est Google Maps. Avant, c’étaient des planches dessinées à l’encre. Lorsque le cartographe espagnol ­Diego Gutiérrez donna en 1562 une vision complète des mystères que l’imaginaire européen projetait sur ces terres, l’Amazone était un gigantesque et monstrueux serpent qui sortait du continent. Dans une tentative d’ordonner l’inconnu, sur la carte dessinée figurent des animaux, des premiers habitants mythiques, des scènes de lutte et de cannibalisme. Aujour­d’hui, l’écran de la tablette ne montre que des bandes vertes et des espaces rongés. Le grand fleuve ressemble toujours à un serpent géant au corps sinueux. Il y a des points qui sont des villes et des villages, des routes et des chemins qui font penser à des veines. La géographie, en ce sens, est la même. La technologie n’a pas réussi à la changer. Cuiabá est notre point de départ, comme ce fut celui de la première expédition de Lévi-Strauss. L’aéroport a été rénové pour accueillir un autre type de voyageur moderne : les supporteurs de foot.

 

Incarnation de la brésilia­nité

La ville fut l’un des sites de la Coupe du monde 2014. Ces fans de foot ­savaient-ils qu’ils se trouvaient dans ce qui fut au cours des XIXe et XXe siècles l’une des principales portes d’entrée dans l’aventure de la forêt ?

Dans ce cas, ils auraient dû laisser tomber le match et quitter la ville, comme le firent les frères Villas-Bôas. Quand ils apprirent dans le journal que le gouvernement organisait une expédition dans l’Amazonie afin d’ouvrir « la voie au développement du Brésil », ils se portèrent volontaires, comme une ­légion d’autres hommes prêts à tout pour un salaire. L’expédition se mit en route le 1er janvier 1943 et allait découvrir ce que beaucoup considèrent aujourd’hui comme l’un des plus beaux endroits de la Terre : le parc national du Haut-Xingu. Les frères mythiques fondèrent la lignée des « sertanistes », ces explorateurs qui s’enfonçaient dans la forêt à la recherche de communautés autochtones.

Quand il avait lancé cette expédition, le président de l’époque, Getúlio Vargas, avait déclaré : « Il est nécessaire de gravir la montagne, de franchir des plateaux et de s’étendre en direction des latitudes, en se mettant dans les pas des pionniers qui ont planté au cœur du continent, comme une pointe vigoureuse et épique, les quatre frontières territoriales. » Il avait appelé à « éliminer de nouveaux obstacles, réduire les distances et ouvrir des routes, repousser les frontières économiques, pour consolider définitivement les fondations du pays ». Pour Vargas, cette expédition incarnait la brésilia­nité : privés de l’or qui s’était écoulé vers ­l’Europe au siècle précédent et avait « fait de l’Amérique le continent de la cupidité et des tentatives d’aventure », les Brésiliens n’avaient plus qu’une seule possibilité : « les vastes vallées fertiles et le produit des récoltes variées et abondantes ; les entrailles de la terre, le ­métal, qui forgent les instruments pour la ­défense et le ­progrès industriel ». Près de quatre-vingts ans après ce discours, l’idée est toujours présente dans l’esprit de beaucoup de Brésiliens.

 

L’expédition Roncador-Xingu ­donna à Orlando, Cláudio et Leonardo Villas-Bôas l’occasion de « fouler des terres que personne n’avait foulées, d’atteindre des endroits que personne n’avait atteints ». D’entrer en contact avec des communautés qui n’avaient jamais vu d’« hommes blancs ». Les trois frères s’établirent dans leurs villages dans une tentative naïve d’assimilation qui se ­solda par la contagion et même la mort de beaucoup de membres du peuple ­xingu, contaminés par une maladie qu’ils ne connaissaient pas, la grippe.

Au terme de ce long et douloureux processus, les frères Villas-Bôas en vinrent à s’intéresser passionnément aux peuples amazoniens et à esquisser la première politique de protection de la culture autochtone par la création d’une zone délimitée. Ils allèrent même jusqu’à envisager de créer un État autochtone. Cláudio ébauche dans ses carnets de voyage une réflexion jusque-là peu commune dans la société brésilienne : « Si nous pensons que notre but ici-bas est d’accumuler des richesses, alors nous n’avons rien à apprendre des Indiens. Mais si nous croyons que l’idéal est que l’homme soit en harmonie au sein de sa famille et de sa communauté, alors les Indiens ont des leçons extraordinaires à nous donner. »

Cette idée – derrière laquelle se dissimule celle du « bon sauvage » – reste prégnante dans une grande partie de la société, opposée à ceux qui soutiennent que les peuples autochtones disposent de trop de terres et que leurs membres sont des fainéants. C’est la dichotomie qui motive la plupart des voyages « exploratoires » visant à prouver le bien-fondé de l’une ou l’autre de ces positions.

 

— Ce texte, paru dans le magazine en ligne Anfibia le 13 septembre 2016, est un extrait de son livre Viaje al fin del Amazonas. Il a été traduit par Isabelle Lauze.

Une certitude, des questions

« Si notre indolence dure, si l’envie pressante que nous avons de jouir continue à augmenter l’indifférence pour la postérité […], il est à craindre que les forêts […] ne deviennent des terres incultes. » Cette phrase est tirée de l’immense Histoire naturelle de Buffon, dans un passage intitulé « Sur la conservation et le rétablissement des forêts ». Que de mots essentiels dans cette réflexion d’un contemporain de Rousseau ! « Indolence », « jouir », « indifférence », « postérité », et bien sûr « conservation » et « rétablissement ». Tout est déjà dit ou presque, qui peut être étendu aujourd’hui à la planète entière avec, en tête, ces nouvelles préoccupations que sont le climat et la ­biodiversité.

Le climat, parce que la forêt en est considérée comme un grand régulateur. Les modèles prévoient que, si les forêts tropicales disparaissaient complètement, il en résulterait un réchauf­fement comparable à celui qu’a induit la combustion cumulée des combustibles fossiles depuis 1850. En Amazonie, la déforestation tend déjà à accroître la température et à réduire les précipitations. Les modèles prévoient aussi qu’une déforestation significative dans les régions tempérées et froides entraînerait un affaiblissement de la mousson dans l’hémisphère Nord et un renforcement de la mousson dans l’hémisphère Sud.

Comme celle du climat en général, la science de la forêt reste cependant lestée d’incertitudes. En voici quelques exemples. Tout le monde croit savoir que l’Europe était ­naguère couverte de forêts. Ce n’est pas certain. L’écologue néerlandais Frans Vera a publié un livre pour démontrer le contraire. Avant l’agriculture, l’Europe était selon lui une sorte de ­savane où les nombreux herbivores broutaient les pousses et arrachaient l’écorce des jeunes arbres. Ne restaient que des spécimens isolés ou des bosquets, protégés par des remparts de buissons épineux 1.

On présente habituellement l’Amazonie comme le « poumon de la Terre ». Elle rendrait un « service planétaire » en absorbant du CO2 et en fournissant « 20 % de l’oxygène » que nous respirons. Mais, pour la chimiste de ­l’atmosphère Nadine Unger, « presque tout l’oxygène produit par l’Amazonie durant le jour est réabsorbé la nuit. La forêt amazonienne est un système fermé. » La même ­Nadine Unger a fait très fort en affirmant que, si freiner la ­déforestation et planter des arbres est bénéfique pour la biodiversité, reforester massivement, comme la plupart des pays s’y engagent, pourrait avoir sur le climat l’effet inverse de celui qu’on escomptait.

En 2015, le nombre d’arbres sur la planète, jusqu’alors estimé à 400 milliards, a été recalculé : on est passé à 3 000 milliards. À quand la prochaine estimation ? D’après les cartes établies par satellite, la forêt a beaucoup progressé ces dernières années dans les régions tempérées et froides de l’hémisphère Nord, en raison de l’effet fertilisant du CO2 et des programmes de reforestation.

La hausse des températures est particulièrement sensible dans les régions arctiques, où les incendies prennent une tournure dévastatrice. Mais les feux de forêt sont une composante très ancienne de l’écologie de ces régions, au point que les conifères assemblent sur leur faîte une sorte de gros nid de graines destinées à être disséminées après un feu. Les coni­fères régressent, mais ils sont remplacés par des trembles et des bouleaux qui croissent plus vite et sont moins sensibles au feu. Absorbant plus de CO2 et réflé­chissant davantage la lumière du soleil, ce nouveau couvert forestier pourrait contribuer à « limiter le changement climatique »2.

Le seul point qui fasse l’unanimité, c’est l’urgence à contrecarrer le saccage des forêts tropicales, victimes du « jouir » ­dénoncé par Buffon.

Les apôtres de la reforestation naturelle

Quand l’écologue Robin Chazdon commence à s’intéresser aux forêts tropicales, dans les années 1990, elle choisit de sortir des sentiers battus. Alors que la plupart des chercheurs étudient des forêts intactes avant qu’elles disparaissent, elle décide de se concentrer sur ce qui repousse une fois que les arbres ont brûlé ou ont été coupés. Elle délaisse les sous-bois ombra­gés, un écosystème célébré dans les films de Holly­wood, au profit de parcelles ­déboisées, où elle ­travaille sous un soleil de plomb, couverte de la tête aux pieds pour se protéger des arbustes hérissés d’épines et des piqûres d’insectes.

Des décennies durant, Robin Chazdon travaille dans un relatif anonymat, recueil­lant les miettes des financements disponibles pour l’étude de ces forêts dites secondaires. Ses conclusions vont à l’encontre des thèses dominantes, qui veulent que la forêt tropicale ne peut pas se régénérer et que la forêt de seconde venue est un désert biologique. Au fil du temps, Chazdon et certains collègues animés du même esprit accumulent des éléments montrant qu’il est certes essentiel de protéger les forêts tropicales intactes, mais que le peuplement de seconde venue ne peut être laissé de côté si l’on veut protéger l’environnement et les modes de vie. Les forêts secondaires sont des « espaces très dynamiques où la nature reprend ses droits », dit-elle.

Accroître la visibilité des forêts secon­daires

Son point de vue a aujourd’hui droit de cité. Chazdon « a fait énormément pour accroître la visibilité des forêts secon­daires », se réjouit Stephen Hubbell, écologue des communautés tropicales à l’université de Princeton. Maintenant que l’humanité a défriché ou ravagé au moins les trois quarts des forêts primaires de la planète, les États et les organisations de protection de la nature tournent de plus en plus leur attention vers le « rebut » qui repousse. Grâce notamment au travail de Chazdon, beaucoup voient désormais dans la forêt secondaire un élément essen­tiel pour reconstituer la biodiversité et fournir des services écosystémiques tels que l’approvisionnement en eau potable et la fixation du CO2. Lors de la conférence internationale sur le climat de 2014, les États se sont fixé comme objectif de restaurer 350 millions d’hectares de forêt dégradée – une superficie plus vaste que l’Inde – d’ici à 2030.

Pour atteindre cet objectif, il faudra cependant résoudre quelques problèmes épineux. Certains soutiennent que la ­« refo­restation » doit viser à recréer ­autant que faire se peut la forêt originelle. D’autres estiment qu’il suffit de planter des rangées de palmiers à huile ou d’arbres de haute futaie. Il y a aussi des désaccords sur les zones à reboiser et sur la question de savoir si l’on peut et doit accélérer le processus grâce à de coûteux programmes de plantation d’arbres. D’autres encore craignent que les efforts destinés à favoriser la seconde venue ne desservent les initiatives visant à préserver les forêts intactes.

L’intérêt croissant porté aux forêts secon­daires a incité Chazdon à prendre un nouveau tournant. Après vingt-sept ans passés à l’université du Connecticut, elle s’est mise en disponibilité, s’est installée dans le Colorado et s’est employée à peser sur les politiques publiques, en particulier au Brésil, qui a fait de la ­reforestation la clé de voûte de son action contre le changement climatique [jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro, en début d’année]. Chazdon est consciente des risques. Les décideurs peuvent juger qu’elle est restée trop longtemps dans sa tour d’ivoire universitaire, tandis que les scientifiques peuvent voir d’un mauvais œil son entrée dans l’arène politique.

Arpentant un vallon boisé du ranch fami­lial, à deux heures de route de Denver, elle examine la croissance d’un pin tordu qui lui arrive à la poitrine. Dans un geste impulsif, elle étreint l’arbre, lui ­disant qu’en dépit des risques de sécheresse et de maladie il sera peut-être un jour un géant. « Quand je me tiens ici sans bouger, je sens la photosynthèse se réaliser. »

 

Cette affinité avec les arbres lui est venue tôt. Elle a grandi à Chicago, mais le camping en famille et les colonies de vacances ont fait d’elle une écologiste. Elle est tombée amoureuse des tropiques au cours d’un stage de terrain au Costa Rica en 1976, alors qu’elle était en deuxième année d’université. « Je m’y suis sentie comme chez moi, se souvient-elle. C’était enthousiasmant. »

Elle retourne au Costa Rica quelques années plus tard pour travailler sur sa thèse de doctorat à La Selva, une station biologique gérée par l’Organisation des études tropicales (OTS). Tentant de comprendre comment des palmiers parviennent à pousser à l’ombre de la cano­pée de la forêt tropicale humide, elle passe des jours à mesurer la lumière filtrant au travers du feuillage à l’aide d’un capteur qu’elle a bricolé. Elle découvre le secret de la bonne santé de ces palmiers : les rais de lumière, auxquels ils doivent 80 % de leur productivité.

Elle poursuit longtemps ses recherches sur la photosynthèse. Mais, chaque fois qu’elle revient au Costa Rica, de nouveaux pans de forêt ont disparu sous ­l’action des bûcherons, des agriculteurs et des promoteurs. Quand elle est recru­tée par l’université du Connecticut, en 1989, elle passe à la vitesse supérieure. Avec Julie Denslow, une écologue de Hawaii, elle entreprend d’étudier comment repoussent les buissons et les arbres dans des pâturages abandonnés achetés par La Selva et dans des exploitations agricoles voisines. Ce sera le point de départ d’un projet phare qui s’étendra sur vingt-cinq ans.

À l’époque, beaucoup d’écologues doutent qu’une forêt tropicale puisse ­jamais se régénérer ; ils pensent que les sols sont trop fragiles et qu’ils s’épuiseront avant que de nouvelles racines puissent prendre, ou bien trop pauvres en nutriments pour permettre la repousse. À La Selva, Chazdon et ses collègues constatent toutefois que la forêt tropicale peut bel et bien se régénérer. Ils recueillent des preuves du retour progressif de la biodiversité, avec un mélange de plantes reconstituant le sous-bois et des étages supérieurs accomplissant les fonctions écologiques essentielles. Même les essences d’intérêt commercial reprennent pied.

La « mémoire écologique » d’un site est là pour reformer la végétation. Les graines résiduelles qui survivent dans le sol en ­attendant l’occasion de germer font partie de cette banque de mémoire biologique, de même que les arbres qui subsistent alentour. Les visites de chauves-souris, d’oiseaux et d’autres disséminateurs de graines interviennent aussi en décidant quelles plantes vont renaître.

À l’époque, ces conclusions ne suscitent guère d’intérêt : la postérité des plantes tropicales n’est pas un sujet glamour. Trouver des financements relève du défi. « Les forêts secondaires ne sont pas notre rayon », répond à Chazdon un bailleur de fonds après l’expiration d’une subvention de la fondation Andrew W. Mellon. « C’est trop le foutoir », lui rétorque un autre. « Ça a été le moment le plus difficile », se souvient-elle.

 

En 2007, alors qu’elle pense avoir ­épuisé toutes les possibilités de financement, elle s’associe avec des chercheurs brésiliens et mexicains et décroche une subvention de la National Science Foundation (NSF) américaine. Le but est notamment d’exploiter les enseignements de La Selva afin de tester la validité d’une ­méthode moins chronophage pour analyser la repousse de la forêt : l’étude de la « chronoséquence ». Contrairement aux projets consistant à suivre les évolutions sur un seul site pendant des décennies, cette démarche – désormais au cœur de la science de la régénération – part d’un état de plusieurs parcelles dans le même secteur, chacune à un stade différent de repousse. Le but est d’obtenir rapidement des informations sur la façon dont la forêt se régénère. « L’hypothèse est que ce qui se produit sur les parcelles plus jeunes est ce qui s’est produit sur les parcelles plus anciennes », explique Jess Zimmerman, écologue forestière à l’université de Porto Rico et autre pionnière de l’étude des forêts tropicales secondaires. Les études à long terme montraient que les jeunes parcelles ne reflètent pas néces­sairement ce qu’étaient les anciennes par le passé. Les chercheurs doivent être prudents dans les conclusions qu’ils tirent des études de chronoséquence, conclut un article publié sur le site de la revue Proceedings of the National Academies of Sciences.

Pour Robin Chazdon, cette étude met en évidence le message peut-être le plus important à retirer des recherches de La Selva : chaque site de régénération « tend à suivre son propre chemin », même quand le sol et le climat sont similaires. Car le hasard joue un grand rôle, à court et à long terme. « On peut reboiser, dit Stefan Schnitzer, écologue à l’université Marquette, dans le Wisconsin, mais on ne sait pas ce que l’on va obtenir. »

Le livre Second Growth est un guide précieux pour les décideurs. Synthétisant des décennies de recherche, Robin Chazdon y explique comment la forêt tropicale se régénère d’elle-même, et ce qu’il faut faire si elle n’y parvient pas. « C’est une somme ; il traite de tout ce que vous voulez savoir et imaginez vouloir savoir sur la forêt secondaire », assure Thomas Rudel, sociologue rural à l’université Rutgers.

 

L’ouvrage est arrivé à point nommé, juste au moment où la reforestation à large échelle prenait son essor. En 2010, les États qui avaient signé la convention des Nations unies sur la diversité biologique s’étaient fixé pour objectif de restaurer 15 % des écosystèmes du monde d’ici à 2020. L’année suivante, de nombreux pays s’engageaient à relever le Défi de Bonn, une initiative visant à restaurer des terres dégradées et déboisées. Puis, en 2014, réunis à l’ONU, ils faisaient monter les enchères : la déclaration de New York sur les forêts fixait un objectif de 350 millions d’hectares. « J’étais aux anges, se souvient Chazdon. Le dialogue international ne portait plus seulement sur la déforestation. Cela change la perspective. »

Mais cette nouvelle perspective reste floue – et Chazdon pense être en ­mesure d’aider à la clarifier. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) donne une définition officielle de la déforestation qui est « très imprécise », remarque-t-elle. Selon les critères de la FAO, remplacer une ­forêt ­naturelle par des plantations d’arbres choisis pour produire du carburant et du bois, ou pour absorber le carbone, pourrait relever de la reforestation.

Sans surprise, nombre de défenseurs de l’environnement sont hostiles à cette idée, au motif que la monoculture ­apporte moins de bienfaits écologiques que des forêts moins homogènes. « Ce genre de projet a échoué par le passé et ne permet pas de remettre les forêts d’aplomb », rappelle Hubbell. Certains estiment que les projets ne devraient ­figurer dans les décomptes officiels que s’ils visent à faire revenir une forêt à son état d’origine – une entreprise forcément de longue haleine.

Si Chazdon n’est pas favorable aux plantations de monoculture, elle estime aussi que reboiser « ne consiste pas à ­recréer une forêt à l’identique ». À son avis, il y a trop de personnes en détresse sur la planète pour permettre le retour de forêts à l’état naturel partout. Elle fait observer que la découverte de tessons de poterie et d’altérations du paysage dans des forêts tropicales naguère considérées comme vierges montre que l’homme contribue depuis bien longtemps à mode­ler l’environnement. « Il n’est pas réaliste de restaurer partout la forêt naturelle. »

Les spécialistes de la reforestation se heurtent à un autre dilemme : planter ou ne pas planter. Planter pour accélérer le processus se fait depuis longtemps, ­observe Chazdon. Or son travail a montré que, si on n’intervient pas, certaines forêts se régénèrent d’elles-mêmes, à moindre coût et à moindre effort.

Elle l’admet, la régénération naturelle prend du temps. Dans certains cas, cela peut avoir du sens de planter des essences autochtones, notamment si elles ont un intérêt commercial, pour donner un coup de fouet à la régénération – surtout si l’on veut donner aux habitants une plus forte incitation financière pour protéger les ­forêts naissantes. « Il faut tenir compte des besoins des gens, sans quoi nous ne serons pas en mesure de protéger le paysage », dit-elle. Sa démarche a suscité un intérêt particulier au Brésil, qui s’est engagé à reboiser quelque 2 millions d’hectares dans le cadre des engagements du pays en faveur du climat. « Avant de dépenser de grosses sommes en reforestation active, profitons d’abord de l’aide gratuite de la nature », souligne Pedro Brancalion, écologue à l’université de São Paulo.

 

2 milliards d’hectares reboisables

carte des forêts reboisabless

 

Autre source de frictions : décider où exactement faire pousser de nouvelles forêts. Depuis 2009, le World Resources Institute (WRI), un influent think tank basé à Washington, établit, en association avec des chercheurs de l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN) et de l’université du Maryland, des cartes indiquant plus de 2 milliards d’hectares reboisables [voir la carte ci-contre]. Chadzon a suscité la surprise et l’irritation de certains chercheurs lorsqu’elle a montré ces cartes lors d’un colloque en 2014. Certains écosystèmes prairiaux menacés de disparition, notamment des pans de savane africaine, y figurent comme ayant « un fort potentiel de reforestation », du fait que le climat y est adapté aux arbres.

Les cartes « illustraient clairement le fait que les biomes herbeux sont sous-évalués et considérés à tort comme des écosystèmes “dégradés” », s’insurge Joseph Veldman, écologue à l’université d’État de l’Iowa. Son collègue William Bond, de l’université du Cap, a cosigné une lettre à Science pour critiquer la carte.

Chazdon souhaiterait que les cartes soient retravaillées et a discuté en ce sens avec les deux parties. Avec deux collègues, elle a par ailleurs fondé People and Reforestation in the Tropics, un réseau international de recherche financé par la NSF et destiné à faire se rencontrer responsables politiques, exploitants et scientifiques pour parler de ce que signifie la reforestation, y compris sur une large échelle, en tenant compte de l’impact sur la population locale. « Elle a la capacité rare de fédérer des communautés disparates autour d’une cause commune », se réjouit Toby Gardner, du Stockholm Environment Institute (SEI).

Pour Chazdon, la plongée dans le monde des décideurs politiques est l’occasion d’appliquer des décennies de recherche scientifique et de tenter de faire en sorte que la reforestation soit conduite comme il faut. Elle procède de sa conviction que la forêt secondaire, naguère négligée, peut jouer le rôle d’un phénix dans le rétablissement de la forêt à l’échelle mondiale. « Des choses meurent, d’autres reprennent vie, dit-elle. Cela me remplit d’espoir. »

 

— Cet article est paru dans Science le 21 août 2015. Il a été traduit par Nicolas Saintonge. Notre traduction n’engage pas la responsabilité de Science.

Longue vie aux séquoias de Californie !

Nouvel appel de la forêt du début du XXIe siècle, L’Arbre-Monde est le douzième roman de ce maître de la littérature réaliste qu’est le romancier américain ­Richard Powers. Trois fermiers s’en vont au bal (2004) était une enquête sur la célèbre photographie d’August Sander qui immor­talisait, dans l’Allemagne de Weimar, trois paysans sur le bord d’un chemin. La Chambre aux échos (2008), roman de la neurologie, est la chronique virtuose d’un cerveau affecté de l’étrange syndrome de Capgras. Physicien de formation, Richard Powers bâtit ses histoires sur une abondante documentation, puisant sa matière dans les sciences, ­modernes pourvoyeuses de fictions.

L’Arbre-Monde est né tout autrement, de l’apparition, quasi miraculeuse, d’un arbre. « Je me promenais dans les montagnes de Californie, sous de jeunes ­séquoias, lorsque je suis tombé sur un très vieil arbre, épargné sans doute par la tronçonneuse. Il était aussi large qu’une maison, aussi haut qu’un terrain de football est long et aussi vieux que le roi ­Arthur. Quand j’ai appris qu’on continuait à abattre des séquoias de ces proportions et de cet âge, cela a complètement bouleversé mon travail d’écrivain et ma vie », confiait-il récemment. Cette rencontre avec un arbre est une révélation. L’écrivain quitte la côte Ouest pour s’établir en bordure du parc national des Great Smoky Mountains, dans le Tennessee, au plus près des vestiges de la dernière forêt primaire américaine. Habiter la forêt : cette aspiration qui a saisi, de loin en loin, tant d’auteurs et d’aventuriers a engendré aux États-Unis une véritable mystique du rapport à la nature. Henry David Thoreau campait en ermite dans une cabane sur les bords de l’étang de Walden, expérience dont il tira Walden ou la Vie dans les bois (1854), l’œuvre étalon du nature writing, pamphlet contre la civilisation moderne. À la différence de Thoreau, Powers ne ­raconte pas son expérience, il la transpose en écrivant le roman des arbres.

La première partie, « Racines », met en scène neuf personnages, neuf voix compo­sant ce roman choral, alternant les trajectoires, régies par les lois secrètes et invisibles de l’attraction, dans une trame aussi serrée que la texture ligneuse du bois. Comme neuf romans embryonnaires, tous passionnants et totalement indépendants les uns des autres, compa­rables à ces récits « en branches » que l’on trouve dans les grandes œuvres de la littérature médiévale. Le « tronc » noue ses « racines », ces vies, avec des fils subtils autour d’un seul objectif : la défense de l’arbre. Trouvaille poétique qui donne à l’ensemble son apparence de fable, chaque personnage étant associé à son double sylvestre.

Comme de modernes Philémon et Baucis, qui étaient, dans la mythologie, transformés en chêne et en tilleul, les protagonistes fusionnent symboliquement avec leur arbre-totem. Nick Hoel, descendant d’un Gitan norvégien, avec son châtaignier d’Amérique – dont on apprend qu’il était autrefois, dans l’est des États-Unis et jusqu’au centre du continent, l’arbre américain par excellence, aussi fort et puissant que les séquoias de la côte Ouest, et qu’il a été ravagé par un champignon asiatique au début du XXe siècle. Mimi Ma, descendante d’un lettré chinois ayant fui en 1949 les hordes communistes, avec son mûrier ; Adam Appich, chercheur en psychologie, avec son érable ; Douglas Pavlicek, vétéran de la guerre du Vietnam, qui fut sauvé dans sa descente en parachute par les bras accueillants d’un immense banian. Ces échantillons d’humanité, venus d’ici ou d’ailleurs – de Chine, d’Inde, d’Europe –, charrient aussi avec eux une représentation de la nation américaine, entendue comme nation-arbre aux racines mondiales. Mimi Ma, comme habitée par une intuition, quitte son bureau pour ­aller embrasser un arbre dans le parc d’en face et respirer profondément dans son écorce. Olivia, une étudiante paumée et sauvée par les arbres, est « accompagnée » et guidée à travers les États-Unis par des « êtres lumineux et invisibles », fantômes d’arbres disparus.

La lutte écologique infuse du haut vers le bas de la société, dans la famille, au ­bureau, à la tribune, dans les prétoires, dans le journal ou dans un livre, dans l’action violente ou non violente. Tous les personnages, à l’exception de Neelay Mehta, un jeune prodige indien tétraplégique à la tête d’une puissante entreprise de jeux vidéo en ligne, vont ainsi s’engager sur le terrain. Cinq vont épouser les idées et les actions de l’écologisme – jusqu’à incen­dier un complexe hôtelier, faute qui va les poursuivre toute leur vie. À la fin, les destins tournent mal : deux protagonistes finissent en prison, deux disparaissent, l’un meurt, l’autre se suicide. Le tableau n’est pas très heureux, mais les « graines » – comme s’intitule la dernière partie, en forme de message d’espoir – sont lancées. Elles ensemenceront peut-être les esprits, du moins celui des lecteurs.

 

Patricia Westerford est un personnage-clé. Docteure en botanique et écrivaine, elle a « découvert » que les arbres communiquent entre eux, comme Peter Wohlleben dans La Vie secrète des arbres. Powers, qui rêve de parler et de faire parler les arbres, tient son double : une femme qui déchiffre le langage de la forêt et s’en fait la traductrice. Avec ses livres, elle conduit ses recherches, ­intervient dans le débat public, lance des alertes. Comme dans le procès où, citée comme témoin expert, elle ­répond au juge qui lui demande combien il reste de forêt intacte : « Sans doute pas plus de 2 ou 3 %. Disons un carré de 80 kilo­mètres de côté. […] Il y avait quatre forêts sur ce continent. Chacune était censée durer pour l’éternité. Chacune a été détruite en quelques décennies. Nous avons à peine eu le temps de les idéaliser ! Les arbres dont nous parlons sont notre dernier carré, et ils sont en train de disparaître, au rythme de 100 terrains de foot par jour. L’État de l’Oregon voit passer des fleuves de rondins de 10 kilomètres de long. » Il écrit, elle écrit. L’Arbre-Monde est le roman palimpseste du livre de Patricia Westerford, La Forêt secrète, embrassant la même foi, la même fascination pour ces êtres de bois qui communiquent, qui nouent leurs destins en un superorganisme. Powers peut ainsi, en ventriloque, faire s’exclamer Patricia Westerford, citant elle-même son père, un homme des bois : « Rappelle-toi ! Les hommes ne sont pas l’espèce suprême qu’ils croient être. »

« Personne ne voit les arbres, écrit Patricia Westerford. Nous voyons des fruits, nous voyons des noix, nous voyons du bois, nous voyons de l’ombre. Nous voyons des ornements ou les jolies couleurs de l’automne. Des obstacles qui bloquent la route ou qui obstruent la piste de ski. Des lieux sombres et menaçants qu’il faut défricher. Nous voyons des branches qui risquent de crever notre toit. Nous voyons une poule aux œufs d’or. Mais les arbres… les arbres sont invisibles. »

Sur ce plan, Powers a gagné. Nous sortons du livre avec des arbres plein la tête. « Il y a des arbres qui fleurissent et fructifient à même le tronc. Des kapokiers bizarres de 12 mètres de circonférence. […] Des Bertholletia produisant de véritables boulets de canon, cornes d’abondance remplies de noix. Des arbres qui font tomber la pluie, qui donnent l’heure, qui prédisent le temps. Des graines aux formes et aux couleurs obscènes. Des cosses en forme de poignard et de cime­terre. Des racines sur échasses, des racines serpentines, des remparts sculptés, des racines qui respirent. Un délire d’idées et de solutions. La biomasse est folle. »

Les arbres nous habitent – au point de prendre notre apparence. Comme dans cet épisode, à Machadinho d’Oeste, au Brésil, où Patricia Westerford tombe sur une bien éprouvante paréidolie : « […] elle a le souffle coupé […]. Tout en nœuds et torsades, des muscles saillent du tronc lisse. C’est un humain, une femme, le torse disloqué, les bras levés, aux doigts de branches. Le visage, tout rond d’anxiété, la dévisage si farouchement que Patricia détourne les yeux ».

 

Est-ce parce qu’il réactive notre ­mémoire phylogénétique que le texte de Richard Powers nous touche autant ? C’est cette mémoire de l’espèce qui parfois nous réveille en sursaut en pleine nuit : tout à coup, dans nos rêves, nous avons la sensation de tomber, chute que redoutaient nos lointains ancêtres, les australopithèques qui vivaient dans les arbres – premier refuge. Car entre l’arbre et les humains, depuis l’origine, il y a un pacte – nous habitions les arbres, les arbres nous habitent. Une fois l’homme descendu au sol, cette alliance s’est renouvelée au cours de l’histoire. Comme avec la légende du lit d’Ulysse, que le roi d’Ithaque avait sculpté dans un olivier avant d’édifier son palais tout autour. C’est dire l’intimité de ce qui lie la société humaine et l’arbre. Mais ce pacte a été rompu. Les hommes ont abattu les arbres parce que aveuglés par l’intérêt à court terme et incapables d’apercevoir cette overstory, cette histoire qui surplombe l’histoire humaine. Overstory, titre original du roman, est aussi le mot, très suggestif, qu’emploient les écologues américains pour parler de la canopée.

Souvent envoûtant, L’Arbre-Monde s’inscrit aussi dans le sillage d’une litté­rature de l’engagement, et en souffre. Comparé à d’autres romans décrivant la vie de militants, il lui manque la distance, la dimension dialectique qui faisait la force de Pastorale américaine (1997), de Philip Roth, ou d’American Darling (2005), de Russel Banks : le premier sur les pérégrinations d’une adolescente ­révoltée contre la guerre du Vietnam qui commet un attentat, le second sur une militante des droits civiques contrainte de fuir au Liberia après s’être rendue coupable d’actions violentes.

Comme le relèvent plusieurs critiques anglo-saxons, Powers ne tranche pas vraiment ici entre l’envie de littérature et la tentation du manifeste. Comment ne pas voir un geste politique dans cette œuvre, lauréate du prix Pulitzer 2019 dans la catégorie fiction et dont l’auteur a voulu avancer la sortie ? C’est une exhortation à la prise de conscience, au moment où le président des États-Unis porte de graves coups à l’environnement. Trump n’a-t-il pas décidé d’amputer de 85 % le territoire du parc national de Bear Ears, dans l’Utah, pour redonner de l’espace aux industries minières et pétrolières ?

L’Arbre-Monde est un plaidoyer. Powers campe des figures d’activistes – on dirait ici des « zadistes ». Mais, face aux neuf voix du livre, toutes convaincues, quelle voix est capable de leur donner la réplique ? Même le juge qui dirige les débats au cours d’un procès paraît se rendre à la parole enchantée de Patricia Westerford. La seule ligne de partage qui se dessine entre les neuf personnages est celle qui décrit deux grandes attitudes très anciennes aux États-Unis : celle des tenants de la « conservation », écologie anthropocentrique qui entend maintenir la nature pour les ressources qu’elle dispense à une humanité chargée de ne pas les gaspiller ; et surtout celle des partisans de la « préservation », écologie biocentrique qui entend protéger la nature pour elle-même. Les « conservateurs », descendants de Gifford Pinchot – un ingénieur des eaux et forêts formé en France et fondateur de la foresterie américaine –, sont peu représentés. Powers ne fait pas mystère de ses préférences pour les « préservateurs ». Lesquels se reconnaissent dans la postérité du barde écologique John Muir. Cet immigré écossais, botaniste, explorateur, alpiniste, marcheur, auteur du livre culte publié en 1916 Quinze cents kilomètres à pied à travers l’Amérique profonde1, entretient avec la nature un rapport empreint de religiosité, inspiré du transcendantalisme théorisé par ­Ralph Waldo Emerson, le philosophe de Concord, le mentor de Thoreau.

En donnant le sentiment de substituer à l’humanisme comme valeur de référence l’arc indifférencié du vivant (animal, végé­tal, minéral), Powers paraît adhérer à ce que le philosophe norvégien Arne Næss a appelé en 1973 l’« écologie profonde » – celle que le philosophe Luc Ferry prenait dans son collimateur dans son essai Le Nouvel Ordre écologique (1992). C’est la principale faiblesse du roman. À quoi sert la littérature ? À transmettre des valeurs. Or l’expérience de la valeur ne se situe pas dans la transmission, comme dans un discours, mais dans la mise en œuvre d’un dispositif complexe – le récit – qui installe le doute et les contradictions, et laisse au lecteur le soin de trancher. Le suicide de Patricia Westerford en pleine conférence constitue non une péripétie, mais l’apothéose de l’affirmation d’une thèse militante. Qui consiste, comme elle l’annonce elle-même, à répondre radica­lement à la question : « Quelle est la meilleure chose que nous puissions faire pour réparer notre monde ? » Ici le discours ­affaiblit le récit.

 

— Ce texte a été écrit pour Books.

Wahari

« À l’enterrement de sa femme Églantine, mon ami Saturnin, ethnologue de son état, compagnon de Lévi-Strauss, me fit cette confidence :“Il m’a fallu passer dix ans chez les Yanomamis pour comprendre la nature de ma passion pour Églantine. C’était une femme wahari. Toutes les fragrances de la forêt après la pluie. Le principe même de la fertilité. J’ai suivi son parfum toute ma vie. Aujourd’hui, conclut-il, je suis sans odeur. Le monde ne sent plus rien.” » D. P.

 

Wahari désigne dans la langue yanomami le souffle de vie humide qui émane de la surface du sol en forêt. La bonne réponse a été trouvée par Jean-Luc Chesneau.

 

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Existe-t-il dans une langue un mot pour désigner la peur de ne pas avoir son portable avec soi ?

 

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Qu’est-ce qu’un arbre ?

Il y a quelques années, après le ­dîner de Thanksgiving chez mes parents, dans le Vermont, la foudre s’abattit sur un érable du jardin. On entendit un gros craquement et, l’espace d’un instant, il fit clair comme en plein jour. Ce n’est qu’au printemps que nous eûmes la certitude que l’arbre était mort.

C’était un jeune érable dont le tronc avait le diamètre d’une assiette à dessert. Si son existence n’avait pas été écourtée par la catastrophe, il aurait pu vivre trois cents ans. Mais la mort accidentelle est fréquente chez les arbres. Elle résulte parfois d’une erreur humaine tragique, comme pour ce cyprès de Louisiane âgé de 3 500 ans qui fut détruit en 2012 dans un incendie volontaire. Mais la cause est le plus souvent un phénomène ­météorologique extrême : sécheresse, vent, incendie ou gel. Les arbres sont aussi, bien sûr, exposés aux parasites et aux maladies : les champignons lignivores peuvent considérablement écourter leur existence. Mais ceux qui parviennent à éviter tous ces dangers sont susceptibles de vivre incroyablement vieux.

 

La longévité comme caractéristique ?

Quand on se demande ce qui fait qu’un arbre est un arbre, on pense d’emblée longévité, bois et taille. De nombreuses plantes ont une durée de vie limitée (les spécialistes parlent de sénescence programmée), ce qui n’est pas le cas des arbres, dont beaucoup vivent plusieurs siècles. De fait, cette caractéristique – la croissance illimitée – est peut-être ce qui, pour les scientifiques, distingue le plus nettement un arbre d’une autre plante ; plus encore que la lignification. Pourtant, cela ne nous aide que jusqu’à un certain point. Nous pensons savoir ce qu’est un arbre, mais sa définition nous glisse entre les doigts.

Les arbres ne forment pas un groupe clairement défini. Ils forment plusieurs lignées évolutives et ont adopté de multiples stratégies pour devenir ce qu’ils sont. Prenons la longévité. Un exemple canonique est l’actuel tenant du titre, un pin Bristlecone (Pinus longaeva) vieux de 5 068 ans qui se dresse quelque part dans les White Mountains de Californie. Il avait presque 500 ans lorsque furent bâties les premières pyramides d’Égypte. Les botanistes supposent que les pins Bristlecone doivent essentiellement leur longévité à leur emplacement : ils échappent aux incendies qui se propagent à plus basse altitude et aux nuisibles qui ne supportent pas le rude climat des zones subalpines. La recette de la longévité des séquoias géants, qui poussent un peu plus bas que les pins Bristlecone, est tout autre. Ces monstres, dont le tronc peut atteindre 9 mètres de diamètre, bravent le feu et les maladies grâce à leur écorce épaisse et résistante et aux nombreux composés chimiques défensifs qu’ils renferment.

Quelque 650 kilomètres à l’est, un arbre frêle et filiforme, qui fait encore mieux que les pins Bristlecone et les ­séquoias en matière de longévité, déploie une autre stratégie encore. Le peuplier faux-tremble (Populus tremuloides), dont on peut encercler le tronc avec ses bras et qui dépasse rarement 15 mètres de haut, excelle dans l’art de générer de nouvelles pousses à partir de sa base. Cela donne des bouquets géants d’« arbres » qui sont en réalité un seul individu génétique relié par le sous-sol. On trouve dans l’Utah une colonie de peupliers faux-trembles dont l’âge est estimé à 80 000 ans. À l’époque, l’homme de Neandertal était encore de ce monde.

Si l’on ajoute les clones au tableau, les arbres paraissent vite moins exceptionnels. Voici le houx de Tasmanie (Lomatia tasmanica), un arbrisseau aux feuilles vertes et brillantes originaire de Tasmanie (techniquement, les arbustes ne sont pas des arbres, car ils n’ont pas de tronc central). Il n’existe qu’une seule population de houx de Tasmanie dans le monde. Les spécialistes pensent qu’elle est entièrement clonale : bien que la plante produise parfois des fleurs, on n’a jamais observé son fruit. Une data­tion au carbone 14 récente indique qu’elle a au moins 43 000 ans. Il existe aussi un anneau broussailleux de créosotiers dans le désert Mojave, en Californie, baptisé King Clone. Âge estimé : 11 700 ans. Autrement dit, la longévité ne suffit pas à caractériser « l’arbritude des arbres », selon l’expression du forestier Ronald Lanner.

 

Le bois pour définir l’arbre ?

Définir un arbre n’est pas chose aisée, admet volontiers Andrew Groover, généticien au centre de recherche du Service fédéral des forêts de Davis, en Californie. « Allez faire un tour dans votre pépinière préférée, et vous verrez que les plantes sont classées selon leur apparence et leur fonction ; un groupe est appelé “arbres”. Ce classement est intuitif et commode, mais artificiel », écrit-il dans un article paru en 2005 dans la revue Trends in Plant Science et intitulé « Quels gènes font d’un arbre un arbre ? ».

Groover prend le cas du bois (tronc et branches), qui est sans aucun doute un élément caractéristique des arbres. Les « vrais » arbres (nous reviendrons plus loin sur cet adjectif) produisent du bois dans le cadre de ce que les botanistes appellent la croissance secondaire, qui permet la croissance en épaisseur. Cette croissance secondaire est assurée par le cambium vasculaire, un anneau de cellules spécialisées qui entoure la tige. Ces cellules se divisent dans deux directions : vers l’extérieur de l’arbre, produisant l’écorce, et vers l’intérieur, produisant le bois. Année après année, ce bois se dépose dans de nouveaux cercles de croissance, enrichis de cellulose et d’un polymère long et rigide, la lignine. Après cette phase de rigidification cellulaire, les cellules du bois sont pour la plupart ­détruites et démantelées, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que leurs parois rigides.

Chez les plantes actuelles, la croissance secondaire procède probablement d’une origine évolutionnaire unique. Le cercle aujourd’hui très restreint des mousses et des prêles avait développé sa propre version il y a environ trois cents millions d’années, ce qui a permis à Lepi­dodendron, genre aujourd’hui disparu, d’atteindre une hauteur de 30 mètres. Mais la croissance secondaire ne fait pas forcément d’une plante un arbre. Malgré son origine unique, la lignification apparaît ici et là dans l’ensemble du règne végétal. Certaines familles de plantes ont perdu la faculté de produire du bois ; inversement, la lignification est réapparue dans des ­lignées d’où elle avait disparu. Elle semble évoluer assez rapidement une fois qu’une plante a colonisé des îles. Hawaii abrite ainsi des violettes à tiges ­ligneuses, et on trouve dans les îles Canaries des pissenlits ­arborescents.

 

Les éléments d’explication de la biologie moléculaire

Le concept même de bois est à géométrie variable. Songeons aux tiges rigides de la sauge ou de la lavande. Ce n’est donc pas une affaire de tout ou rien, mais de degré. « Les plantes non ligneuses et les grands arbres peuvent être considérés comme les deux extrémités d’un continuum, et le degré de lignification d’une plante est influencé par les conditions de son environnement, écrivent Groover et un collègue dans un article paru en 2010 dans la revue New Phytologist. On peut même dire que les termes “herbacé” ou “ligneux”, malgré leur utilité pratique, ne rendent pas justice à l’immense ­variété anatomique et aux degrés de lignosité observés chez les plantes que l’on classe dans l’une ou l’autre catégorie. »

La biologie moléculaire fournit quelques éléments d’explication pour comprendre pourquoi la faculté de produire du bois s’est maintenue et est si souvent réapparue au cours de l’évolution des plantes. Les gènes intervenant dans la régulation de la croissance d’une pousse (la croissance en longueur, dite « primaire », qui caractérise à la fois les arbres et les non-arbres) interviennent aussi dans la croissance secondaire qui produit le bois. Cela donne à penser que ces gènes impliqués dans la croissance de la pousse ont été mis à contribution au moment où le bois est apparu dans l’évolution. Cela pourrait expliquer pourquoi la faculté de produire du bois se maintient chez les plantes non ligneuses et pourquoi il est relativement facile, du point de vue de l’évolution, de faire ­réapparaître cette propriété.

Cela dit, on peut être un arbre sans avoir de bois. Témoins les monocotylédones, une vaste classe de plantes dépourvues de croissance secondaire. Y figurent des spécimens arborescents qui, sans être de « vrais » arbres, y ressemblent beaucoup. Le « tronc » du bananier est en réalité un stipe ou faux-tronc : un amas de pétioles ou de limbes de feuilles serrés et superposés. La vraie tige de la plante ne surgit qu’à l’approche de la floraison, se frayant un chemin à travers les feuilles. Pourtant, les bananiers peuvent mesurer plus de 3 mètres de haut. Les palmiers, une famille appartenant aux monocotylédones, grandissent grâce à la croissance de leur grosse tige initiale, surmontée d’un énorme bourgeon (notez que la tige du palmier ne gagne pas en épaisseur à mesure qu’elle croît).

Il n’est pas étonnant dès lors qu’une analyse récente de génomes ne nous éclaire guère sur ce qui distingue les arbres des autres plantes. L’équipe de ­David Neale, généticien à l’université de Californie à Davis, a analysé les 41 génomes qui ont été séquencés (parmi lesquels celui de la vigne). Dans son étude publiée en 2017 dans la revue Annual Review of Plant Biology, elle observe que les arbres donnant des fruits comestibles possèdent souvent beaucoup plus de gènes affectés à la production et au transport des glucides que ceux qui donnent des fruits non ­comestibles. Mais on peut en dire autant de la vigne et des plants de tomate. Plusieurs arbres, parmi lesquels l’épicéa, le pommier et certaines variétés d’eucalyptus, possèdent une vaste panoplie de gènes qui leur permettent d’affronter diverses agressions environnementales, telles que la sécheresse ou le froid. Mais c’est aussi le cas de nombreuses plantes herbacées, comme l’épinard ou l’arabette des dames, une petite plante souvent utilisée à des fins de recherche et qui est on ne peut plus éloignée des arbres.

À ce jour, on n’a identifié aucun gène, ensemble de gènes ou trait du ­génome qui caractérise en propre les arbres. La complexité ? Pas du tout : la duplication complète du génome (un indicateur de la complexité souvent employé) s’observe dans l’ensemble du règne végétal. La taille du génome ? Non plus : le plus grand génome de plante et le plus petit appartiennent à des espèces herbacées (respectivement à Paris japonica, une jolie plante à fleurs blanches, et à Genlisea tuberosa, une petite plante carnivore qui piège et digère des protozoaires).

Neale m’explique que l’« arbritude » tient sans doute davantage à l’activation de certains gènes qu’à leur présence au sein du génome. « Les arbres possèdent en gros le même matériel génétique que les plantes herbacées. Ils sont de haute taille, ils sont ligneux, ils sont capables d’acheminer de l’eau depuis le sol jusqu’à leur cime. Mais il ne semble pas y avoir de trait biologique particulier qui distingue un arbre d’une plante herbacée ». Même s’il est difficile de définir ce qu’est un arbre, en être un présente des avantages indéniables : sa grande taille lui permet de mieux capter la lumière du soleil et de disperser son pollen et ses graines plus facilement que les végé­taux proches du sol. Si bien qu’on devrait peut-être considérer le mot « arbre » comme un verbe plutôt que comme un substantif et dire « arbrer » ou « arbrifier » pour exprimer une stratégie, une action telle que nager ou voler, même si elle se déroule sous nos yeux au ralenti. L’arbre arbrifie sans fin – jusqu’au jour où il est fauché par une hache, une maladie ou la foudre un soir de Thanksgiving.

 

— Cet article est paru dans le magazine de vulgarisation scientifique Knowable Magazine le 30 mars 2018. Il a été traduit par Arnaud Gancel.

Le printemps malgré tout

« Les saisons se moquent de l’actualité politique. Quoi qu’il advienne du Brexit, le printemps viendra et de jeunes pousses surgiront de la terre froide et dure », écrit le quotidien Evening Standard. Il ne s’agit pas là d’une chronique de jardinage mais d’une critique de livre. Car, après « Automne », paru en 2016 au lendemain du référendum sur le Brexit, puis « Hiver », publié fin 2017, la romancière Ali Smith livre le troisième volet de sa tétralogie des saisons.

Et si les saisons ne suivent pas les aléas du calendrier politique, Spring (« Printemps ») est pourtant, à l’évidence, un livre politique. Ce qui explique en partie son succès : en pleine confusion, les Britanniques ressentent le besoin d’un récit collectif que peinent à leur offrir leurs élus. D’autant que, dans ce roman « lumineux, généreux et plein d’espoir », l’auteure écossaise « indique un chemin pour sortir de notre présent cauchemar­desque », apprécie le journaliste et romancier Alex Preston dans le quotidien The Guardian.

De prime abord, l’accent mis sur la crise des migrants et la montée du nationalisme ne laisse pas présager d’issue très heureuse. Smith connaît bien la question : ces dernières années, rappelle Alex Preston, la romancière s’est beaucoup investie dans le projet « Refugees Tales » (« récits de réfu­giés »), destiné à sensibiliser la population britannique au sort des demandeurs d’asile et des ­migrants placés dans des centres de rétention.

Roman choral, Spring compte parmi ses protagonistes Brittany Hall, jeune femme issue d’un ­milieu modeste qui a dû se rabattre sur un emploi d’« ADS dans un CRA », c’est-à-dire d’auxiliaire de sécurité dans un centre de rétention admi­nistratif géré par une agence de sécurité privée. Ces centres, « dont les violations des droits humains sont bien établies, séparent les familles et emprisonnent des personnes qui n’ont commis aucun délit », souligne la critique Ceri Radford dans The Independent. Brittany elle-même le reconnaît : « Il y avait dans cet endroit conçu pour des rétentions de soixante-douze heures maximum des gens qui se trouvaient là depuis des ­années et des années. » Ali Smith distille par l’intermédiaire de son personnage « l’horreur glaçante et la déshumanisation d’un système » dans lequel le « retenu » atteint d’un cancer se voit administrer du paracétamol, « sauf si c’est le week-end et qu’il n’y a pas de médecin, auquel cas il doit attendre lundi comme tout le monde ».

Brittany n’est évidemment pas un prénom choisi au hasard. La question qui traverse ce cycle ­romanesque atteint en effet dans Spring une intensité particulière, estime Ceri Radford : « Qu’est-il arrivé à la Grande-Bretagne ? » La déchéance politique et morale ne touche pas seulement Albion, suggère l’auteure, mais, plus largement, notre monde globalisé. « Les enfants au fond de la mine, à cet instant précis […]. On sait qu’ils y sont, fait dire Ali Smith à un autre de ses personnages. Ils extraient du cobalt pour toutes ces voitures électriques respectueuses de l’environnement […] Sans oublier les centaines de milliers d’enfants qui sont nés ici et qui survivent Dieu sait comment, dans une nouvelle variante de la vieille pauvreté britannique. »

Si cette dénonciation « bien-pensante » agace parfois The Sunday Times, le journal conservateur fait dans l’ensemble une critique élogieuse du livre : Smith donne à entendre « un pays dérangé » et fait surgir « une écolière prénommée Florence, qui a le pouvoir miraculeux de changer les choses en mieux ». « Personnage de sauveur asexué, de trublion quasi magique », cette gamine de 12 ans empêche Richard, réalisateur désespéré, de se suicider, et sort Brittany de sa résignation cynique.

La réalité n’est pas si loin de la fiction puisqu’une adolescente charismatique, la militante pour le climat Greta Thunberg, aimante effectivement les espoirs contemporains. Que le personnage de la lycéenne suédoise (et celui, fictif, de Florence) procède ou non d’une construction ne change rien à l’affaire : au Royaume-Uni comme ailleurs, des adultes rêvent que les ados sauvent le monde.

Les meilleures ventes en Italie – Les polars au sommet

D’abord, un constat s’impose : les Italiens lisent peu. L’un des rares genres littéraires qui trouve grâce à leurs yeux reste encore le polar, comme en témoigne le classement de la librairie Cento­fiori, enseigne indépendante parmi les plus connues de Milan et point de repère d’un public aisé, cultivé et exigeant.

En tête des ventes figure ainsi « Les temps nouveaux », le nouveau roman noir d’Alessandro Robecchi. Ce chroniqueur et auteur d’émissions de satire poli­tique a revigoré le genre policier avec un personnage atypique, Carlo Monterossi, présentateur désenchanté d’émissions de télé-­poubelle qui enquête malgré lui dans un Milan labyrinthique. Ce sixième volet de la série des Monterossi offre à nouveau l’occasion de découvrir l’envers du décor de la capitale économique de l’Italie. Robecchi explore en effet ses replis périphériques, loin des clichés sur la ville froide, grise, brumeuse, loin également des vitrines de la mode et du design. Servi par une ironie féroce et l’attention portée aux plus démunis, ce dépoussiérage de l’imaginaire milanais vaut à son auteur d’être comparé à ­Raymond Chandler.

Rome s’impose aussi au palmarès. Dans un livre que son éditeur qualifie d’« étrange », l’écrivain et critique Ema­nuele Trevi convie le lecteur à une promenade réelle autant que métaphysique dans la ville de sa jeunesse. Œuvre hybride, au carrefour du roman, de l’autofiction et de l’essai, « Rêves et fables » est le récit d’un apprentissage littéraire à travers le portrait de trois artistes que l’auteur a rencontrés au début des années 1980 : le photographe américain Arturo Patten, le critique Cesare Garboli et la poétesse Amelia Rosselli. Trevi évoque les derniers souffles d’une époque où l’expérience esthétique et la littérature transformaient réellement l’existence, celle de l’auteur comme celle du lecteur.

Crépusculaire, la gauche italienne l’est aussi, comme le journaliste Federico Rampini en fait le constat dans son essai « La nuit de la gauche ». Elle semble totalement paralysée face au gouvernement populiste, attelage d’un parti d’extrême droite (la Ligue) et d’un mouvement antisystème (5 étoiles). Elle ne pourra remarcher, estime l’ancien correspondant aux États-Unis du quotidien de centre gauche La Repubblica, qu’à condition de se soucier des laissés-pour-compte de la mondialisation et de proposer une nouvelle idée de nation. Peut-être une lecture consolatoire, dont le succès trahit aussi la grande inquiétude à l’égard de la situation politique.