Robert Harrison : « La forêt est lieu du pêché mais aussi de la rédemption »

Robert Pogue Harrison est professeur de littérature italienne à l’université Stanford, en Californie. Spécialiste de Dante, il est notamment l’auteur de Jardins. Réflexions sur la condition humaine(Le Pommier, 2007) et de Rome, la pluie. À quoi bon la littérature ? (Flammarion, 1994).

 

 

Dans votre livre, vous montrez que le furieux besoin de défo­restation de l’être humain a des causes psychologiques. Vous pensez que cela vient de notre ­angoisse face à la fatalité de la mort et faites remonter cette pulsion destructrice à l’un des tout premiers documents de la culture humaine, L’Épopée de Gilgamesh.

L’existence de L’Épopée de Gilgamesh nous est restée inconnue pendant des millénaires, donc je ne dirais pas que ce texte a eu une influence sur l’attitude des Occidentaux à l’égard de la forêt. Mais il est troublant de voir à quel point la relation psychologique entre la culture occidentale et la nature – en particulier la forêt – est bien résumée dans ce texte. Selon la lecture que j’en fais, l’épopée représente l’angoisse ou l’effroi que nous ressentons à l’intérieur des murs de la civilisation. Le héros, Gilgamesh, incarne cette angoisse de plusieurs façons. Son premier adversaire est la forêt. Il entreprend de tuer Humbaba, le démon de la forêt, avatar poétique des forêts de cèdres de contrées lointaines.

Dans la réalité historique, on sait que les Sumériens allaient à l’origine chercher leur bois dans la région voisine d’Élam, en direction de la Perse, mais que, ayant rapidement déboisé la région, ils durent se rendre bien plus loin, jusqu’aux montagnes du Liban, pour accéder à des forêts de cèdres farou­chement défendues par les tribus ­locales. Un roi comme Gilgamesh, ­figure légendaire mais aussi roi réel, a pu tirer une gloire considérable en entre­prenant avec succès cette expédition très dangereuse vers les montagnes du ­Liban pour abattre ces cèdres et les acheminer par voie fluviale jusqu’à sa ville.

L’Épopée de Gilgamesh est une œuvre littéraire et sonde à ce titre la psychologie du roi, le fondateur des murs d’Ourouk. Il avoue que, s’il est dans cet état d’angoisse, c’est qu’il se rend compte que plus il est enfermé dans l’enceinte de sa cité, plus il est confronté à sa condition de mortel. Il en a pris conscience en regardant des processions funéraires par-dessus les remparts et en voyant flotter sur le fleuve des cadavres qui lui rappellent les troncs des arbres abattus.

Gilgamesh se révolte contre la mort et contre le fait qu’il n’est pas un dieu. À un moment, il dit : « L’homme le plus grand ne peut toucher le ciel, l’homme le plus large ne peut couvrir la terre. » L’épopée laisse entendre que l’une des raisons pour lesquelles il entreprend son voyage dans la forêt est d’assouvir sa vengeance sur celle-ci. Il y a cette idée que la nature participe à un ­cycle de régénération éternelle qui est ­refusé aux humains. Dans l’imaginaire occidental, me semble-t-il, la forêt a toujours représenté la régénération – par opposition aux humains, qui sont mortels. On peut voir une pointe de vengeance dans la façon dont nous violentons les ressources de la planète, et particulièrement les forêts. J’ai du mal à expliquer pourquoi il en est ainsi, mais on le voit aujourd’hui en Amazonie, où l’on constate une forme de destruction gratuite qui n’a pas de justification économique. De mon point de vue, L’Épopée de Gilgamesh pointe l’origine de cette angoisse psychologique qui se projette sur la nature.

 

Pouvez-vous expliquer en quoi les ­Lumières, qui ont vu naître et se répandre la rationalité en Occident et sont habituellement considérées comme un changement positif, ont mis l’humanité et la forêt en conflit ?

Pour commencer, le mot même de « Lumières » indique que nous sommes face à un mouvement qui s’enorgueillit d’être dans la clarté alors que tout dans la forêt, lieu d’obscurité, paraît s’y opposer. Il semble exister une sorte d’antagonisme naturel entre le lieu des Lumières, typiquement la ville ou la métropole moderne, et cette frange d’obscurité en marge de la cité. Dans ce lieu sylvestre, sombre, les principes de la raison ne s’appliquent pas, parce qu’y subsistent d’anciennes superstitions, des mythes et des pratiques anté­rieures aux Lumières.

L’un des penseurs des Lumières que j’évoque dans mon livre est René Descartes. Dans le Discours de la méthode, il montre que, lorsque vous vous êtes égaré en forêt, la première chose à faire est d’en sortir, car l’exercice de la raison exige un espace plan, ouvert, où la géométrie peut réellement s’épanouir. La forêt est toujours un lieu de confusion, d’erreur et d’errance. Pour Descartes, qui est considéré à juste titre comme le père du rationalisme occidental, tout l’objet du Discours est de trouver une méthode de recherche scientifique qui permette d’éviter de tomber dans l’erreur, et il n’est pas surprenant qu’il ait choisi la forêt comme métaphore de l’état de confusion. Quand vous êtes en forêt, vous avez toutes les chances de vous égarer, il est donc logique que les Lumières considèrent la forêt, au moins symboliquement, comme un lieu d’altérité.

 

Je suis étonné que vous laissiez le cinéma de côté. N’y a-t-il pas de films qui soient intéressants pour votre propos ?

Vous avez raison, j’aurais pu enrichir mon livre en examinant la façon dont la forêt est représentée au cinéma ; mais bien des films qui me viennent à l’esprit sont sortis après sa publication. Il aurait été intéressant, par exemple, d’analyser la forêt dans Le Seigneur des anneaux [de Peter Jackson, 2001-2003], avec la personnification et l’animation de certains arbres, et la résistance héroïque de la forêt contre les forces du mal.

On pourrait aussi évoquer Délivrance [de John Boorman, 1972], où la forêt est représentée de façon stéréotypée, comme un lieu où tester sa virilité, un lieu où l’on rencontre des forces du mal. De ce point de vue, Délivrance s’inscrit dans une longue tradition de récits et de mythes occidentaux dans laquelle la forêt est un lieu où le héros va se mettre à l’épreuve. En revanche, dans Avatar [de James Cameron, 2009], sorti plus récemment, on est loin de l’image de la forêt comme lieu d’obscurité, des démons et des hors-la-loi. La forêt est en un sens réhabilitée ; elle représente la générosité de la nature et ses habitants les forces du bien.

Il y a aussi la série télévisée Twin Peaks [de David Lynch, 1990-1991], dans ­laquelle la forêt de pins Douglas se profile toujours à l’arrière-plan. ­David Lynch l’introduit très habilement dans son film, en l’associant au sous-bois de la psyché des habitants de la petite ville de Twin Peaks. C’est typique de l’esthétique de David Lynch : il montre que sous la surface innocente et naïve de l’Amérique de la fin des ­années 1950 ou du début des années 1960 bouillonne un courant de violence, et la forêt entre en résonance avec les enfers psychiques de cette localité.

 

Dans Forêts, vous ne parlez pas beaucoup de la mythologie judéo-chrétienne. Pourtant, la Genèse, le premier livre de la Bible, tient une grande place dans votre ouvrage suivant, Jardins. Les textes sacrés du judaïsme et du christianisme ont-ils quelque chose d’intéressant à dire sur la forêt ?

Le Nouveau Testament ne dit pas grand-chose de la forêt. La Torah mentionne les bois sacrés des Gentils, mais pas de façon flatteuse. De fait, Yahvé enjoint à son peuple de brûler les bois sacrés chaque fois qu’il en trouve ; c’est un dieu jaloux, nous le savons. Le fait que le désert soit le lieu du dieu juif monothéiste rend la forêt suspecte dans l’Ancien Testament. Elle est le lieu des peuples non juifs, comme les Grecs ou les païens, avec leurs dieux de la forêt.

Pourtant, la forêt a beau être pour ainsi dire absente du Nouveau Testament, le christianisme entretient avec elle une relation très intéressante. Elle est ce que le désert était pour les Hébreux : un lieu au-delà des limites de l’habitat humain, un lieu où bon nombre d’ermites et de saints se rendent pour vivre en communion plus étroite avec Dieu. Il y a donc une dualité, la forêt étant aussi le repaire des hors-la-loi et des païens. Les chrétiens se méfiaient beaucoup de la forêt car ils y voyaient le refuge ou le bastion d’un paganisme qui, à leur sens, n’avait pas été entièrement éradiqué. Et, en même temps, il y a une foule de récits hagiographiques de saints qui se rendent dans la forêt pour trouver Dieu et le trouvent, à leur façon.

Mais, pour l’essentiel, l’imaginaire chrétien puise son idée de la forêt chez Aristote, qui avait ce concept de matière première, hylê en grec, sylva en latin. Aristote employait le terme hylê, dont le sens habituel est « bois », pour désigner la matière première, celle qui n’a pas encore pris forme. Pour Aristote, c’est seulement quand la matière acquiert une forme qu’advient le bien. Lorsque les chrétiens reprennent cette idée de matière et de forme, la forêt, la sylva, devient associée à l’obscurité, au péché, à la perdition, à l’éloignement de Dieu – parce que Dieu est évidemment un dieu des cieux et que la forêt en obscurcit la vision.

Une longue tradition chrétienne veut que la forêt soit un lieu de la faute d’où il faut sortir pour obtenir le salut. La Divine Comédie de Dante commence dans une « forêt obscure ». Elle est l’allégorie du péché chrétien. Ce qui est très intéressant, c’est que, après cette forêt obscure, le pèlerin descend les neuf cercles de l’enfer puis monte les sept terrasses du purgatoire pour se retrou­ver dans le jardin d’Éden, qui n’est pas une forêt obscure mais une forêt antique. C’est une forêt sacrée dans laquelle il n’y a pas de bêtes sauvages. Les trois animaux qui menacent Dante dans L’Enfer – la louve, le lion et le léopard – sont des allégories de la nature sauvage et de la férocité ; dans le paradis terrestre, ils ont disparu. On assiste à une sorte de domestication de la forêt entre L’Enfer et Le Purgatoire. L’antique forêt d’Éden est devenue une sorte de parc administré par la cité de Dieu.

Quand on atteint les dernières sphères du paradis, le lieu où habitent les saints est comparé à une rose céleste. On assiste donc à une sublimation progressive, de la forêt obscure et sauvage à la forêt sacrée, rachetée, pour aboutir à une rose cultivée. Cette métamorphose illustre l’ambivalence de l’image de la forêt : la forêt n’incarne jamais uniquement le mal, elle est aussi un lieu enchanté ; on s’y perd, mais on va s’y ressourcer ; c’est un lieu de péché mais aussi de rédemption.

 

Dans votre épilogue, vous critiquez certaines idées écologistes. Pour vous, la déforestation ne se résume pas à une disparition de l’habitat sauvage, à une perte de biodiversité.

Oui, parce que perdre une forêt, c’est perdre un pan de notre mémoire culturelle. Quand je vais en forêt, je sais que je vis toute une série d’expériences mentales, perceptibles ou imperceptibles, auxquelles je n’aurai plus accès si la forêt disparaît. Or les forêts anciennes se raré­fient ; il est de plus en plus difficile d’y accéder, et de moins en moins de gens vivent en contact quotidien avec elles.

Nous sommes longtemps partis du principe que les forêts étaient là bien avant nous et qu’elles nous survivraient longtemps après notre disparition, parce qu’elles vivaient une échelle de temps totalement différente de la nôtre. Nous commençons tout juste à réaliser que les forêts ne sont pas éternelles, que les humains peuvent les détruire très rapidement. Nous avons transféré notre condition de mortels aux forêts en les détruisant. Elles sont devenues aussi mortelles que nous, et leur vie ou leur mort dépendent désormais essentiellement de nous. Du point de vue historique, cela a complètement transformé la façon dont nous nous représentons la forêt.

 

— Cet entretien est paru dans la Los Angeles Review of Books le 7 juillet 2012. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Éloge de la vie sauvage

Quand un Américain parle de nature, en général il ne tarde pas à dégainer Thoreau. L’essayiste du XIXe siècle est en effet incontournable sur ce sujet, qu’il a quasiment mis à la mode outre-Atlantique. Jusqu’à lui, la nature y était globalement perçue comme redoutable, quelque chose à mater au plus vite en se débarrassant des pumas, loups, Indiens, serpents à sonnette et autres nuisibles. Avec Henry David Thoreau, elle devient une entité presque mystique, le réceptacle de la beauté, voire du sublime, et surtout un environnement qui suffit à l’homme et où celui-ci devrait apprendre – comme Thoreau l’a fait lui-même – à se suffire.

À 27 ans, en 1845, notre proto­écologiste a effet joint le geste à la parole et est allé se terrer pendant deux ans dans une cabane construite de ses mains, sur un terrain appartenant à son mentor, employeur et bienfaiteur, le poète Ralph Waldo Emerson. La cabane, aujourd’hui reconstituée sur un parking, dominait le petit étang de Walden, à proximité de Concord, dans le Massachusetts. Thoreau y employait ses journées à herboriser, chasser (pour se nourrir) et se plonger dans la contemplation des alentours. Le soir, il consignait par écrit le souvenir de toutes ces activités.

Le résultat, c’est Walden ou la Vie dans les bois, son opus magnum parmi la vingtaine de livres qu’il a écrits. On trouve dans ce pavé des élans élégiaques mais aussi pléthore d’observations quasi scientifiques qui portent témoignage des dégâts subis par la planète depuis le milieu du XIXe siècle. Le lecteur a droit également à des conseils précis sur la façon de construire une cabane en rondins, le coût de cet investissement, la ­manière d’apprêter certaines pièces de gibier ou de cultiver certains ­légumes, de faire du pain sans ­levain et de la confiture sans sucre, ou même de mesurer précisément la profondeur d’un lac (attendre qu’il gèle, percer des trous réguliers, sonder). Attention : même cette tâche fastidieuse, apparemment innocente, voire inutile, ­répond à une nécessité – celle de démontrer que, contrairement à la légende locale, l’étang de Walden avait bel et bien un fond.

Thoreau y parle beaucoup de lui et de ses états d’âme (que la vie au milieu des bois semble guérir), mais le principal protagoniste de ce récit est évidemment la Nature, avec une majuscule. Sa beauté, implacablement décrite en longs paragraphes d’une prose parfois lourdement élégiaque ; sa « sincérité », sa « vérité », en un mot sa « réalité » (sa « réité », dit John ­Updike 1), sa cruauté ­aussi… Thoreau avait d’ailleurs pris part à ce tumulte destructif : avant de s’installer à Walden, il y avait provoqué ­accidentellement un incendie qui avait carbonisé 150 hectares de forêt !

Ce qui compte pourtant à ses yeux, c’est moins la nature elle-même que sa façon déterminée de la contempler, « avec une intention dans le regard comme dans l’esprit ». La promenade dans les bois façon Thoreau – il y consacrait quatre à cinq heures par jour – n’est pas un simple ­musardage de week-end : « J’ai pour profession d’être toujours sur le qui-vive pour chercher Dieu dans la nature – pour le traquer là où il se cache. » Spinoza n’est pas bien loin — ou du moins sa mouture XIXe siècle, le transcendantalisme, une divi­nisation platono-­kantienne de la nature dont Emerson était le prophète et Thoreau, le disciple.

On serait tenté de croire que, pour s’approcher du cœur brûlant de la nature, il faut nécessairement s’éloigner de la société humaine. Eh bien non. Thoreau avait certes pris son « indépendance » en s’installant dans sa ­cabane le 4 juillet 1845, anniversaire de la Déclaration d’indépendance américaine. Mais ce n’était pas pour fuir ses semblables comme un incurable misanthrope. Dans son bois, il était d’ailleurs loin d’être tout seul et entretenait des contacts presque quotidiens avec ses voisins – un Irlandais « tragique », Hugh Quoil, qui avait combattu à ­Waterloo, un ­esclave affranchi, Cato Ingraham, parfois un Indien de passage, plus les habitants du village de Concord qu’il rencontrait souvent pour bavarder.

Thoreau était la bonté même ; il portait secours aux esclaves fugi­tifs et aidait les gens qui le sollicitaient. Il aimait l’humanité et l’admirait même dans ses œuvres. Comme cette locomotive sur la voie ferrée passant au voisinage de sa cabane, et dont il livre une description élégiaque (« son nuage de vapeur, bannière flottant à l’arrière en festons d’or et d’argent »). Le spectacle l’émeut à tel point qu’il écrit : « C’est comme si la Terre avait enfin une race digne aujourd’hui de l’habiter. » Pas franchement politiquement correct aujourd’hui…

Ce que Thoreau n’aime guère en revanche, c’est la société, ou plutôt ce qu’elle fait de l’homme. Il a passé une nuit en prison pour avoir refusé de payer l’impôt à un État qui pratiquait l’esclavage, et a ensuite publié en 1849 un traité fondateur sur la désobéissance civile 2. Il était en complet désaccord avec les objectifs que la société assigne à l’homme, en tête desquels l’obligation de se ­reproduire et de travailler (« l’énergie générative qui, lorsque nous nous relâchons, nous dissipe et nous rend immondes, lorsque nous sommes continents nous fortifie et nous inspire ».) Le travail, quant à lui, est une source de déperdition énergétique pire encore que le sexe. Le sage doit se contenter de ne travailler que pour (sur)vivre et non l’inverse : « Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre ­réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu’elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n’avais pas vécu. »

Se fondant sur son expérience personnelle, il peut écrire que « s’entretenir ici-bas n’est point une peine, mais un passe-temps, si nous voulons vivre avec simplicité et sagesse » ; pour sa part, en travaillant six semaines environ par an, il pouvait couvrir toutes ses dépenses. Ce qui vaut mieux que « l’existence que mènent géné­ralement les hommes » en ville, celle d’un « désespoir tranquille » où ils n’ont « le temps de n’être rien d’autre qu’une machine » ; ou bien de souffrir à la campagne comme ces agriculteurs dont les « pauvres âmes immortelles » sont quasiment « écrasées et étouffées sous leur fardeau ». Hélas, tout le monde n’a pas les arrières financiers de Thoreau, héritier d’une prospère fabrique de crayons de plomb qu’il a contribué, par ses innovations, à rendre plus prospère ­encore. Mais tout le monde peut, en théorie du moins, échapper au piège que nous tend la ­société : celui du consumérisme. « L’homme est riche à proportion du nombre de choses qu’il peut arriver à laisser tranquilles. » Il ne faudrait sans doute pas beaucoup pousser Thoreau pour qu’il dise que l’humanité a perdu au change avec l’invention de l’agriculture et de la civilisation. Mais, de son temps, le débat ne se posait pas en ces termes.

« Un siècle et demi après sa publi­cation, Walden est devenu un tel totem du retour à la nature, de la désobéissance civile et de l’état d’esprit “préservationiste” et anticonsumériste, et Thoreau lui-même est perçu comme un militant si déterminé, un cinglé si complet et un ermite d’une telle sainteté que son livre court le risque d’être aussi vénéré et aussi peu lu que la Bible », écrit encore John Updike. Walden n’est pas un livre qu’on lit d’une traite, mais plutôt dans lequel on plonge au hasard des pages, à peu près ­certain de remonter quelque perle. Donald Trump devrait peut-être tenter l’expérience.

La forêt, une passion allemande

Nous devons préserver la forêt, non seulement pour que notre poêle ne refroidisse pas en hiver, mais pour que continue de battre le pouls de la vie traditionnelle, chaude et joyeuse, et pour que l’Allemagne reste allemande. » Cette déclaration de l’écrivain et folkloriste Wilhelm Heinrich Riehl dans son ouvrage de 1854 Land und Leute (« Pays et gens ») montre à quel point l’histoire de ce que l’on appelle « la forêt allemande » est plus et autre chose que celle de la forêt en Allemagne. Comme le souligne le sous-titre du livre de Johannes Zechner Der Deutsche Wald, c’est aussi et avant tout l’histoire d’une idée.

Dans la représentation que les Allemands se font d’eux-mêmes et de leur pays, la forêt occupe une place sans égale ailleurs en Europe. Pourtant, la surface boisée (11 millions d’hectares) est infé­rieure en termes absolus à ce qu’elle est en France, et à peine supérieure en proportion du territoire (32 %). Si la forêt est si présente dans l’esprit des Allemands, c’est surtout du fait de son statut de « paysage imaginé », qui lui confère un rôle comparable à celui de la mer chez les peuples marins, comme les Anglais ou les Portugais.

Davantage encore que le Rhin ou les Alpes, la forêt est perçue en Allemagne comme un élément central, quasiment le symbole de l’identité nationale. Dans les ouvrages d’introduction à la culture et à la psychologie collective allemandes conçus à l’intention du public étranger (Germany: Memories of a Nation, de Neil MacGregor, par exemple), ou des Allemands eux-mêmes (Die deutsche Seele, de Thea Dorn et Richard Wagner), des pages sont presque toujours consacrées à l’attachement des Allemands à leur forêt, telle que leurs poètes, romanciers, peintres, musiciens, ethnographes, folkloristes et théoriciens politiques en ont construit la légende.

Cette légende plonge ses racines dans l’Antiquité, et ceux qui ont contribué à en jeter les bases sont paradoxalement quelques auteurs latins. Dans La Guerre des Gaules, Jules César évoque en termes saisissants l’immense forêt hercynienne, si vaste, dit-il, qu’il faut neuf jours pour la parcourir du nord au sud, et soixante jours, sinon davantage, pour la traverser d’ouest en est. Dans cette forêt touffue et impénétrable, on trouve, à l’en croire, toute une faune étrange, des animaux fantastiques venus du fond des âges et disparus partout ailleurs – une opinion également exprimée dans son Histoire naturelle par Pline l’Ancien, qui a servi plusieurs années comme tribun militaire en Germanie. César esquisse des hommes qui peuplent cette région un portrait que, quelques années plus tard, Tacite développera dans son ouvrage Germania.

Résidant dans une partie du monde, le bassin méditerranéen, où la forêt avait depuis longtemps fait place au maquis, vivant dans une civilisation très urbaine, les Romains éprouvaient à l’égard de la forêt germanique et de ses occupants un mélange de terreur et de fascination. Les Germains étaient à leurs yeux les sauvages par excellence. Mais, comme le relève l’historien britannique Simon Schama, « si Tacite en fait des êtres primitifs et féroces, il ne les crédite pas moins d’une noblesse naturelle, due à leur indifférence instinctive aux vices qui ont corrompu Rome : la luxure, le goût du secret et de la propriété » 1.

Dans les Annales, écrites par Tacite vingt ans après Germania, un personnage appelé à jouer un rôle central dans la mytho­logie de la forêt allemande fait son apparition : Arminius, dont le nom sera plus tard ­germanisé en Hermann. Fils d’un chef germain capturé par les ­Romains, il avait fait carrière dans l’armée romaine à la tête de troupes auxiliaires avant de rejoindre son peuple et de fomenter un soulèvement contre l’occupant. En massacrant, dans la forêt de Teutobourg, des milliers de soldats du général Varus, il infligea aux Romains une sanglante et humiliante ­défaite. L’affront fut lavé par la victoire de Germanicus sur les Germains, mais Rome renonça à étendre son empire au-delà de la Gaule. Arminius-Hermann demeurera à travers les siècles le symbole de la résis­tance héroïque du peuple germanique, animé par sa force primitive, à l’hostilité des nations latines du sud et de l’ouest de l’Europe. En 1875, une immense statue à son effigie sera érigée à l’emplacement supposé de la bataille.

Les premiers à ressusciter son souvenir et, de manière générale, à exploiter ce que la vision de l’Allemagne de Tacite contenait d’élogieux et de flatteur furent deux érudits et poètes de la Renaissance : Conrad Celtis et Ulrich von Hutten. Contemporains de Luther, propagandistes de la Réforme, les deux hommes voyaient dans l’exaltation des vertus de la Germanie archaïque – le courage, la simplicité de la vie sylvestre – une arme contre la contagion des vices de l’Europe urbaine, décadente et corrompue du Sud, celle du catholicisme et de la papauté.

L’accent mis sur la forêt n’a rien de fortuit. Dans un pays déjà considérablement déboisé par rapport à ce qu’il était dans l’Antiquité, une image idéalisée de la forêt primitive s’imposait comme le décor ­obligé de la vie authentique. Elle triomphe dans Saint Georges combattant le dragon, le célèbre tableau d’Albrecht Altdorfer, dont le personnage principal est une épaisse et luxuriante forêt, représentée avec une finesse inouïe de détail.

 

Avec le romantisme, la présence de la forêt dans l’imaginaire allemand s’accentue encore. Dans le prolongement des œuvres du poète Friedrich Gottlieb Klopstock, qui rédige un drame sur la vie du héros Hermann dans un style inspiré des anciens dialectes, et dans le sillage des réflexions de Johann Gottfried Herder sur la façon dont la langue façonne l’esprit des peuples, naît tout un courant de sensibilité mettant en avant l’idée d’un lien profond, ancien, durable et privilégié entre l’âme du peuple allemand, sa langue, ses traditions et son folklore, la terre sur laquelle il est établi et les paysages forestiers dans lesquels se déroule son existence.

L’expression littéraire de cette vision traverse les écrits d’une série de figures clés du romantisme allemand auxquelles Zechner consacre chaque fois un chapitre entier de son livre : Ludwig Tieck, ami de Novalis et des frères Schlegel, Joseph von Eichendorff, dont le critique Marcel Brion disait qu’il était « de tous les poètes qui ont célébré la forêt sans doute ­[celui] qui en a le plus fortement connu et péné­tré les mystères » et, bien sûr, Jacob et Wilhelm Grimm. Les frères Grimm, qui étaient philologues et folkloristes, se sont employés à collecter à partir de sources écrites et orales, puis à réécrire à leur ­façon, des dizaines de contes populaires véhiculés par la tradition. Bien des histoires qu’ils racontent se passent dans la forêt, une ­forêt fantastique inspirée par celle qu’a produite l’imagination médiévale. Peuplée de bûcherons et de chasseurs, mais aussi de brigands, de sorcières, d’ours et de loups féroces, la ­forêt de Blanche-Neige, de Hansel et Gretel et du Petit Chaperon rouge est ­immense, sombre et terrifiante, un ­endroit où l’on se perd, mais aussi un abri pour tous ceux qui fuient la haine de leurs enne­mis et un territoire où la magie opère, un lieu de ­rédemption où les personnages ­rencontrent leur destin.

À côté de la littérature, il y a la ­musique : on ne compte pas les morceaux de Brahms, Liszt, Schubert et Schumann dans le titre desquels apparaît le mot Wald ; c’est au cœur de la forêt que se déroule l’épisode décisif de l’opéra Der Freischütz, de Carl Maria von Weber, et que se situe l’action de la première partie du Siegfried de Richard Wagner. Et plus encore la peinture : la forêt est le thème favori d’une pléiade de peintres dominée par les figures de Karl Wilhelm Kolbe, surnommé « Eichen Kolbe » en raison de sa passion pour la représentation des chênes et, surtout, Caspar David Friedrich. Comme chez Kolbe, on trouve chez Friedrich de nombreuses images de chênes, le plus souvent isolés, tordus, dotés de formes tourmentées et fantastiques. Un de ses tableaux les plus célèbres est toutefois d’une tout autre nature. Davantage encore que dans le Saint Georges d’Altdorfer, auquel il fait irrésistiblement penser, le personnage qui lui donne son titre (Le Chasseur dans la forêt) occupe une très petite partie de l’œuvre. Sa silhouette minuscule, qui pourrait être celle d’un des soldats des troupes de Napoléon, que les armées prussiennes venaient de défaire, ou d’un légionnaire du malheureux ­Varus dix-huit siècles auparavant, apparaît écrasée par le colossal mur végétal qui occupe les quatre cinquièmes de la toile et le ­domine de toute sa hauteur.

 

Contrairement à celle d’Altdorfer, la forêt de Friedrich n’est pas composée de feuillus, mais d’un dense alignement d’épicéas. Comme dans tout le reste de l’Europe occidentale, le territoire avait fait l’objet, durant le Moyen Âge et la période moderne, d’intenses déboisements, seulement ralentis, voire contrecarrés, par les pertes démographiques engendrées par les épidémies, les famines du petit âge glaciaire ou la dévastatrice guerre de Trente Ans. Certes, l’Allemagne, ou ce qui en tenait lieu à l’époque, avait bénéficié à cet égard de l’absence d’un État central et de la dispersion des forêts entre les mains de grands propriétaires fonciers appartenant à la noblesse, qui ne les laissaient pas facilement exploiter.

Contrairement à la France et à l’Angleterre, qui entretenaient d’énormes flottes, elle n’a pas été obligée de détruire ses forêts pour construire ses navires. Mais la demande en bois des chantiers navals hollandais voisins était considérable. Aux besoins de bois d’œuvre et de chauffage sont venus s’ajouter ceux de l’industrie naissante : les mines, la papeterie, la verrerie, bientôt la chimie et, en attendant l’ère du charbon, la sidérurgie. En quelques dizaines d’années s’opéra le passage du Wald (forêt naturelle) au Forst (forêt plantée), évoqué dans ce passage célèbre de L’Homme sans qualités, de Robert Musil, dans lequel Ulrich, entendant Diotima réciter les premiers vers d’un poème d’Eichendorff, ironise : « Vous ignoriez, cousine, que toutes ces forêts appartiennent au Crédit foncier ? Le Maître que vous alliez célébrer est un inspecteur forestier attaché audit établissement. La nature est ici le produit planifié de l’industrie forestière.  »

C’est pour faire face à ces nouveaux ­besoins que des essences à croissance ­rapide comme l’épicéa furent introduites. Dans le prolongement des travaux du pionnier de la sylviculture Hans Carl von Carlowitz, Johann Heinrich Cotta et d’autres développèrent toute une science forestière fondée, résume l’historien français Michel Devèze, sur « la conversion progressive des taillis en futaie, le développement nécessaire des conifères, le calcul préalable des coupes à réaliser en forêt ».

La conception romantique de la forêt n’en fut pas bousculée pour autant. Inspiré par Ernst Moritz Arndt, qui voyait dans la forêt germanique un rempart contre l’invasion par des troupes ennemies, françaises notamment, Wilhelm Heinrich Riehl élabore autour de 1850 une philosophie de la forêt nationaliste, romantique et à forte composante sociale. « Contrairement aux champs, aux prairies et aux jardins, soutient-il, les forêts sont quelque chose sur lequel tout le monde possède un certain droit, même s’il ne consiste qu’à s’y promener lorsqu’on le désire. » Aux yeux des pauvres paysans allemands, fait aujourd’hui remarquer l’historien de l’environnement Joachim Radkau, la « liberté de la forêt » était cependant avant tout celle d’y collecter du bois de chauffage et des débris végétaux pour la litière du bétail.

La pensée de Riehl a ­nourri deux visions différentes de la forêt et de ses rapports avec la ­société, l’une, d’inspiration sociale et « conservationniste », qui est celle du mouvement Heimat, l’autre, d’un nationalisme radical, qu’on retrouve par exemple dans le mouvement völkisch, leur point commun étant l’hostilité au capi­talisme et la critique de la technique et de la modernité.

 

 

À la fin du XIXe, les biologistes Raoul Francé et Rudolf Düesberg proposent une image du monde naturel, notamment végétal, combinant l’idée de la lutte entre les individus et les espèces, issue du darwinisme social, et celle d’une nécessaire coopération des organismes au service du fonctionnement et des objectifs de l’ensemble vivant qu’ils forment. Combinées avec les thèses exposées au cours des années 1930 dans des ouvrages comme Der Wald in der Deutschen Kultur (« La forêt dans la culture allemande »), de Karl Rebel, et Deutscher Wald, Deutsches Volk (« Forêt allemande, peuple allemand »), de Julius Kober, ces idées se retrouveront, caricaturées, au cœur de l’idéologie nazie. « Dans la conception nationale-socialiste, déclarait ainsi Hermann Göring (grand chasseur qui ­aimait se faire photographier devant des trophées et des cadavres d’animaux abattus), la forêt et le peuple ont un lien très fort. Le peuple aussi est une communauté vivante, un être organique. » Aux yeux des nazis, obsédés par la pureté raciale et la question des origines, le peuple allemand était celui des forêts, comme les Slaves étaient « le peuple des steppes » et les Juifs « le peuple du désert ». En 1934, Alfred Rosenberg, idéologue du national-socialisme, commanditait un film sur le thème Deutscher Wald – Deutsches Schicksal (« Forêt allemande – Destin allemand »). En 1937, Heinrich Himmler lançait un programme de recherche destiné à explorer « comment l’homme allemand se relie spirituellement à la forêt […] comment le monde de la forêt se reflète dans son âme ». Mais, en dépit de quelques efforts en faveur des forêts, cet intérêt demeura très théorique. Rapidement, fait remarquer l’historien américain Jeffrey K. Wilson, « la rhétorique nazie du renouveau naturel céda devant un objectif urgent : le réarmement de l’Allemagne en vue de la guerre. […] Au moment de l’entrée en guerre, les forêts étaient exploitées de ­façon intensive » 2.

On cite souvent cet extrait de Masse et puissance, d’Elias Canetti : « Le symbole de masse des Allemands était l’armée. Mais l’armée était plus que l’armée : c’était la forêt en marche. […] La rectitude et l’alignement des arbres, leur densité et leur nombre, remplissent le cœur de l’Alle­mand d’une joie profonde et ­secrète. » De tels propos rendent peut-être compte du sentiment qu’éprouvaient certains à la vue de la « forêt d’oriflammes » des rassemblements de Nuremberg. Mais les bois dont les Allemands ont toujours eu la nostalgie, c’est davantage la forêt naturelle de feuillus que les rangs serrés d’épicéas auxquels se réfère clairement Canetti.

Dans l’Allemagne d’après la Seconde Guerre mondiale, les thèmes caractéristiques de l’idéologie nazie (le sol, les origines, la pureté de la race, la lutte pour la vie) furent frappés d’interdit. Dans l’œuvre du philosophe Martin Hei­degger, dont un recueil d’essais s’intitule Holzwege (« chemins forestiers », traduit sous le titre Chemins qui ne mènent nulle part) et qui passait un temps considérable dans son chalet de la Forêt-Noire, résonne encore un fort écho de la vision traditionaliste de la forêt. Mais l’image qui s’est imposée dans la seconde moitié du xxe siècle possède d’autres connotations politiques : celles de l’écologie militante. Dans les ­années 1970 et 1980, un des grands combats des mouvements de protection de l’environnement allemands a été livré ­autour de la question de la « mort des ­forêts » sous l’effet des pluies acides.

La forêt et les arbres sont demeurés présents dans les œuvres de deux grandes figures de l’art contemporain allemand : Anselm Kiefer, dont les toiles, dans un esprit de subversion non dépourvu d’ambiguïté tant le passé nazi de son pays semble le fasciner, exploitent ce thème dans une série de variations basées sur la reprise ironique d’images célèbres ou d’éléments de la légende ; et Joseph Beuys, dont la contribution à la Documenta de Kassel en 1982 a pris la forme d’un projet de plantation de 7 000 chênes.

En 2011, à l’occasion de l’année internationale de la forêt, le musée de l’Histoire allemande de Berlin organisait une vaste exposition intitulée « Sous les arbres. Les Allemands et la forêt » 3. On y évoquait la place de la forêt dans l’histoire, l’économie, la science, la peinture et la littérature allemandes, mais aussi dans le cinéma national, depuis la célèbre ­séquence de la mort de Siegfried dans Les Nibelungen, de Fritz Lang (1924).

En 2019, les livres de l’ingénieur fores­tier Peter Wohlleben sont des best-sellers, et le gros ouvrage illustré du journaliste spécialisé Detlev Arens intitulé Der deutsche Wald en est à sa troisième édition. Les ­Allemands d’aujourd’hui, soutient ­l’anthropologue culturel ­Albrecht Lehmann, regardent la forêt avec les mêmes yeux que leurs ­ancêtres. Fascinés de longue date par elle, ils semblent l’être de surcroît par cette fascination même, qu’ils sont fiers de présenter comme une caractéristique nationale.

 

— Michel André, philosophe de formation, a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Né et vivant en Belgique, il a publié Le Cinquantième Parallèle. Petits essais sur les choses de l’esprit (L’Harmattan, 2008). — Cet article a été écrit pour Books.

Curés collabos

À l’heure où « les forces néofascistes dissimulent cyniquement leurs positions antisémites, antiroms et antidémocratiques sous plusieurs couches de symboles chrétiens », le livre de l’historien Miloslav Szabó apparaît « désa­gréablement ­actuel et nécessaire », estime son confrère Ivan Kamenec sur le site de la maison d’édition Slovart. Le candidat du Parti populaire Notre Slovaquie a beau avoir fait un score modeste à la présidentielle de mars (remportée par la libérale Zuzana Čaputová), l’extrême droite progresse. Et encense toujours la figure du père Jozef Tiso, qui obtint en 1939 l’indépendance de la Slovaquie (incorporée à la Tchécoslovaquie en 1918) en échange de l’asservissement au IIIe Reich.

La collaboration du clergé pendant la Seconde Guerre mondiale est donc un sujet sensible dans un pays qui compte deux tiers de catholiques. « Depuis 1989, on préfère étudier la résistance au nazisme », explique l’auteur dans la revue Historický Časopis. Mais, selon Kamenec, l’ouvrage « ne s’attaque pas frontalement à l’Église » : Szabó se concentre avec « prudence » sur quelques personnalités de l’époque, ralliées à l’antisémitisme, à l’anticommunisme et au nationalisme.

Les arbres et le CO2

La question de savoir si les forêts servent et pourront servir à absorber une partie de l’excédent de CO2 présent dans l’atmosphère continue de faire débat. Dans les décennies qui ont précédé l’inquiétude sur le réchauffement climatique, la thèse dominante était celle que l’écologue américain Eugene Odum a énoncée à la fin des années 1960 : un environnement non perturbé tend vers l’équilibre, absorbant autant de carbone par la photosynthèse qu’il en rejette par la respiration, la mort et la décomposition.

La thèse a été remise en cause à la fin des années 1990, quand -diverses séries de mesures ont montré que de nombreuses forêts, tant en zone tropicale humide que dans les pays tempérés, accumulaient plus de carbone qu’elles en rejetaient. Les mêmes mesures montraient que la croissance des arbres s’était accélérée, sans doute sous l’effet conjugué de la hausse de la concentration de CO2 dans l’atmosphère et de la montée des températures qui, dans les pays tempérés, allonge la période de croissance. Une étude internationale publiée en 2011 conclut que les forêts ont absorbé un quart des émissions de carbone dues à l’industrie entre 1990 et 2007. Si on mettait fin à la déforestation, qui représente 20 % des émissions globales de CO2, on réglerait la moitié du problème. L’affaire semblait entendue et, en 2015, la conférence de Paris sur le climat a fixé comme objectif de restaurer 350 millions d’hectares de forêt d’ici à 2030.

Plusieurs études menées localement avaient pourtant jeté un doute sur la validité du consensus. À certains endroits, l’aptitude de la forêt amazonienne à capturer le carbone semblait avoir diminué, peut-être en raison de vagues de sécheresse et d’une baisse de la longévité des arbres, due à leur croissance accélérée. Et, en 2014, une chercheuse américaine, -Nadine Unger, avait fait scandale en publiant dans The New York Times un article au lance-flammes sous le titre « Pour sauver la planète, ne plantons pas d’arbres » 1. À ses yeux, accroître les surfaces boisées dans le monde risque au contraire d’accélérer le changement climatique. Les chercheurs, affirme-elle, sous-estiment deux facteurs essentiels. Le premier est que « la couleur sombre des arbres absorbe plus d’énergie solaire et fait monter la température de surface de la planète ». En langage technique, on dit que les forêts réduisent l’albédo. Le second est que « les arbres émettent des gaz volatils », des composés organiques qui ajoutent à la pollution globale et surtout « produisent du méthane et de l’ozone, deux puissants gaz à effet de serre ».

Son article provoqua un tollé. S’ensuivit une bataille d’experts, dont la conclusion est qu’il faut poursuivre les études sur l’effet global de ces gaz volatils et de la réduction de l’albédo, qu’on maîtrise mal. Enjeu décisif : les vastes sommes dégagées par les États pour accroître le couvert forestier, qui peuvent entraîner un biais dans les conclusions des chercheurs. « J’ai entendu des scientifiques dire que, si on découvrait qu’avoir moins de forêts refroidit la planète, on ne le -publierait pas », dit l’écologue américain Christopher Williams 2.

Les images satellites montrent un net verdissement de l’hémisphère Nord aux latitudes tempérées et froides depuis trente ans. C’est dû à l’accroissement du CO2 atmosphérique. Entre 2000 et 2017, les zones couvertes de feuilles se sont agrandies d’une surface comparable à celle de la forêt amazonienne.

À en juger par les arguments présentés par Nadine Unger, cela ne suffit pas à démontrer que cette extension contribue à fixer beaucoup de CO2, mais une analyse élaborée, publiée dans la revue Nature par une équipe française, confirme que l’évolution va bien dans ce sens : l’effet « puits » de carbone de l’hémisphère Nord s’est activé dans les décennies 1990 et 2000, faisant mentir les résultats des modèles, moins optimistes 3.

Quand les forêts s’embrasent

Dans l’extrême nord-ouest de Los Angeles, où j’ai grandi, les feux de forêt survenaient à la fin de l’été. Nous vivions dans un nouveau lotissement et juste derrière notre maison commençaient les montagnes grillées par le soleil. Quand les pompiers installaient leur base arrière dans notre rue, nous arrosions notre toiture en bardeaux avec la lance d’incendie. Notre quartier n’a jamais brûlé, mais c’est arrivé à d’autres. Lors de l’incendie de Bel Air en 1961, quelque 500 maisons furent réduites en cendres, parmi lesquelles celles de Burt Lancaster et de Zsa Zsa Gábor. Nous habitions en zone périurbaine, dans ce qu’on appelle aujourd’hui l’interface habitat-forêt. De nouveaux lotissements sortirent de terre plus loin, et pour ma famille le risque d’incendie s’éloigna.

Des dizaines de millions d’Américains vivent aujourd’hui dans ces zones exposées au feu, et le risque s’est considérablement aggravé pour toute une série de raisons politiques et environnementales. À Los Angeles, la saison des feux dure désormais jusqu’en décembre, comme on a pu le voir en 2017 [et 2018] dans le sud de la Californie.

À l’échelle du pays, la saison des incen­dies dure en moyenne soixante-huit jours de plus qu’en 1970, selon le Service fédé­ral des forêts. Les superficies détruites ont doublé en trente ans. « Sur les dix ­années où le nombre d’hectares brûlés a été le plus important, neuf sont postérieures à l’an 2000 », relève Edward Struzik dans Firestorm. En outre, les foyers d’incendie sont à présent plus étendus, dégagent une chaleur plus forte, progressent plus rapidement, sont plus difficiles à combattre et font plus de ravages. Nous sommes entrés dans l’ère des méga-feux, comme on appelle ceux qui détruisent plus de 40 000 hectares.

 

Un record absolu d’incendies

Au début du mois de juillet 2018, on recensait aux États-Unis 29 grands feux de forêt non maîtrisés. « On ne devrait pas observer ce type d’événement si tôt dans l’année », expliquait au New York Times Chris Anthony, chef de division à la Direction des forêts et de la prévention des incendies de l’État de Californie. La plupart des régions de l’ouest des États-Unis avaient connu un hiver et un printemps anormalement secs et, en juin, le nombre d’hectares brûlés depuis le début de l’année était déjà trois fois supérieur à celui des six premiers mois de 2017, ­année où la Californie a connu un record absolu d’incendies. Le 7 juillet, le thermomètre marquait 47 °C à Woodland Hills, la banlieue de mon enfance, et 44 °C sur le campus de l’université de Californie à Los Angeles (UCLA). Des feux se sont déclarés de San Diego jusqu’à la frontière de l’Oregon, où un grand brasier a coupé l’autoroute et tué un civil.

Comment en est-on arrivé là ? Un pan de l’histoire commence par le grand incen­die de 1910, qui réduisit en cendres 1,2 million d’hectares dans l’Idaho, le Montana et l’État de Washington, faisant 87 morts, en majorité des pompiers. Les récits de l’incendie avaient frappé les esprits partout dans le pays. Le président Theodore Roosevelt se servit de la catastrophe pour valoriser le Service fédéral des forêts, qui venait d’être créé et était déjà assiégé par des exploitants privés opposés à la gestion publique des zones boisées à forte valeur marchande. Il fallait lui donner des moyens accrus et élargir ses missions afin de prévenir un nouveau brasier.

Le Service fédéral des forêts devint une sorte de régiment national des sapeurs-­pompiers des terres non cultivées. Il avait pour politique l’extinction totale des incendies, en vertu de la « règle de 10 heures du matin » : tout feu signalé un jour donné devait, dans la mesure du possible, être éteint avant le lendemain 10 heures. Certains forestiers expérimentés y voyaient un problème : cela avait le mérite d’apaiser les craintes de la population, mais les feux déclenchés par un impact de foudre jouent un rôle important dans beaucoup d’écosystèmes, en particulier dans l’ouest des États-Unis. Il faut un peu de nettoyage par le feu pour prévenir des incendies plus importants, suggérèrent ces professionnels. William Greeley, à la tête du Service des forêts dans les années 1920, balaya l’idée, la qualifiant de « gestion forestière d’Indien ».

Les Amérindiens avaient recours au brûlage pour chasser, défricher, conduire les cultures, stimuler la croissance des plantes et ignifuger les abords de leurs camps. Les « étendues sauvages » qu’ont découvertes les explorateurs et les premiers colons blancs étaient en fait des terres très aménagées. La politique d’extinction totale mise en œuvre par le Service fédéral des forêts et ses alliés ­donna d’excellents résultats : les superficies détruites diminuèrent de 90 %, ce qui redessina à nouveau le paysage et créa ce que l’écologue Paul Hessburg appelle une « épidémie d’arbres ».

Le Service fédéral des forêts, qui travaillait en étroite collaboration avec des exploitants forestiers pour déboiser de gigantesques pans de forêt naturelle, n’avait pas pour vocation de préserver les arbres. L’idée était d’abattre les vieux spécimens pour les remplacer par des forêts mieux gérées et plus rentables. Il en résulta un paysage infiniment plus inflammable. Les broussailles et les sous-bois n’étaient plus périodiquement défri­chés par le feu, et les arbres des forêts secondaires ne possédaient pas l’écorce épaisse et adaptée aux flammes de leurs prédécesseurs. Dès lors, le feu n’était plus à même d’« accomplir sa mission écologique », pour reprendre les termes du grand historien américain du feu ­Stephen Pyne 1. Le feu a besoin de combustible, et l’extinction systématique en produisait comme jamais.

 

De graves épisodes de sécheresse

Le changement climatique a ­apporté des étés plus longs et plus chauds ainsi que de graves épisodes de sécheresse qui ont préparé le terrain aux incen­dies 2. Des insectes parasites tels que le dendroctone du pin ponderosa aiment la sécheresse et les forêts denses. La dernière invasion en date, d’une ­ampleur inégalée, a détruit des centaines de millions d’arbres dans une grande partie de l’ouest des États-Unis et du Canada. Les arbres morts font du petit bois idéal pour un méga-feu.

Les espèces invasives y contribuent également. Dans le désert du Grand Bassin, qui s’étend sur six États de l’ouest des États-Unis, l’armoise laisse la place au brome des toits (Bromus tectorum), une plante herbacée arrivée au XIXe siècle avec des semences de céréales venues d’Eurasie. Hautement inflammable, le brome des toits pousse rapidement et est difficile à combattre. La pério­dicité des feux, c’est-à-dire l’intervalle entre deux feux successifs, est infé­rieure à cinq ans. L’armoise, qui, met du temps à repousser après avoir brûlé, ne fait pas le poids. Le brome des toits, qui a une capacité incroyable à se régénérer après un incendie, infeste désor­mais plus de 20 millions d’hectares de steppe à ­armoise. Plus au sud, cette plante et d’autres espèces invasives menacent le saguaro, grand cactus arborescent, et, en Californie, l’arbre de Josué (Yucca brevifolia).

Les espèces allogènes introduites volon­tairement peuvent également présenter un risque. Le Portugal a été récemment la proie de feux de forêt, dont ceux de l’été 2017, qui ont fait une centaine de morts, en raison notamment de l’inflammabilité de l’eucalyptus. Cette essence originaire d’Australie est devenue la principale ressource de l’industrie forestière.

Aux États-Unis, le lotissement des zones périurbaines a peut-être été l’étincelle fatale. La plupart des incendies qui menacent des localités ou leur infligent des dégâts sont d’origine humaine. Feux de camp, barbecues, étincelles de tronçonneuse ou de tondeuse, lignes électriques, voitures, deux-roues, cigarettes : il y a mille façons de provoquer un incendie involontaire dans un milieu aride. Sans parler des incendies criminels. Les bâtiments se transforment en combustible, et la présence de zones résidentielles exposées complique considérablement l’aménagement forestier et la prévention des catastrophes. « Au siècle même où on a cherché à tenir le feu à distance des forêts, celles-ci se sont remplies de ­maisons », résume le journaliste (et ancien pompier) Michael Kodas dans son livre consacré aux méga-incendies aux États-Unis 3.

 

À partir des années 1960, le Service fédéral des forêts et ses organismes apparentés, dont le Services des parcs nationaux, ont commencé à prendre conscience des faiblesses de leur politique d’extinction totale. Les avantages du « brûlage dirigé » – des feux planifiés avec soin et déclenchés volontairement, en géné­ral à la fin de l’automne ou au début du printemps, pour éliminer les matières combustibles et réduire le risque d’incendie – étaient indéniables. Mais cette technique de brûlage est difficile à faire accepter. On n’aime pas voir des feux de forêt ou de prairie, surtout près de chez soi. Les localités ­exposées au vent détestent la fumée qu’ils dégagent. Les responsables politiques se dégonflent.

Il arrive parfois qu’un brûlage dirigé échappe au contrôle des pompiers : c’est le genre de catastrophe qu’on n’oublie pas facilement. C’est ce qui déclencha par exemple le grand incendie de 2000 à Cerro Grande, au Nouveau-Mexique. Le feu, devenu incontrôlable, détruisit 400 habitations et a failli ravager le centre de recherche nucléaire de Los Alamos. Les responsables politiques ne voulaient plus entendre parler de brûlage dirigé. Bruce Babbitt, à l’époque ministre de l’Intérieur de Bill Clinton, demanda ­l’arrêt de tous les brûlages dirigés à l’ouest du 100e méridien, autant dire dans tout l’ouest des États-Unis.

Pour les incendies d’arrière-pays, les forestiers se sont eux aussi progressivement persuadés des avantages du « laisser brûler ». On parlait désormais de « brûlages naturels dirigés » pour qualifier les incendies qui ne mettaient pas de vies ou de bâtiments en danger. Les pompiers orientaient au besoin le feu dans une direc­tion donnée, sans quoi ils le laissaient suivre son cours. Mais, là ­aussi, les pressions politiques étaient fortes. En 1988, une année de sécheresse dans l’Ouest, des centaines d’incendies se déclarèrent dans le parc national de ­Yellowstone. Le président Ronald ­Reagan qualifia ­l’attentisme des pompiers de « loufoque ».

C’en était fini des « brûlages naturels dirigés » : 9 000 pompiers combattirent le méga-incendie de Yellowstone, qui dura quatre mois. L’intervention ­coûta 120 millions de dollars de l’époque (250 millions d’aujourd’hui). Le froid et les neiges d’automne finirent par éteindre le brasier ; un nombre étonnamment faible d’animaux avaient péri et la végétation ne mit pas longtemps à se régénérer. La politique du « laisser brûler » mit plus de temps à s’en remettre.

Cette alternance de lutte contre le feu et de prévention des risques se poursuit. Mais, comme les incendies de forêt ne cessent de s’aggraver, les financements sont de plus en plus souvent dirigés vers des interventions immédiates. En 2015, le Service fédéral des forêts a consacré à l’extinction 2,6 milliards de dollars, soit plus de la moitié de sa dotation, contre 16 % seulement en 1995. Résultat, on se retrouve avec plus de mauvais feux et moins de bons, pour reprendre la formule de Stephen Pyne. Les ressources consacrées à la gestion forestière s’amenuisant, les forêts dangereuses et malsaines se multiplient, attisant de nouveaux feux épouvantables qu’il faudra combattre.

Une armée de prestataires s’est engouffrée dans la brèche : ils proposent des services de restauration et de nettoyage aux compagnies de pompiers et leur louent, à des tarifs à faire pleurer le contribuable, toute une série d’équipements allant des hélicoptères et des engins de chantier aux cabines de douche mobiles. Les élus ne sont jamais très chauds pour se dépla­cer sur le site enfumé d’un brûlage dirigé ou pour patauger dans les bois avec les équipes de débroussaillement ; et préfèrent se montrer en train de donner l’ordre à des bombardiers de larguer du produit retardant sur un brasier. Les sapeurs-pompiers parlent de « démonstrations aériennes ». Les avions jouent un rôle essentiel dans la lutte contre certains types d’incendies, en général aux premiers stades, mais les responsables des opérations sur le terrain savent d’expérience qu’il faut parfois laisser le gouverneur ou le député se montrer en train de voler au secours de ses électeurs avec une flotte de Lockheed C-130, quels qu’en soient le coût et l’utilité.

Dans son livre « Incendie de forêt » 4, la journaliste Heather Hansen accompagne une unité d’élite des sapeurs-pompiers établie à Boulder, dans le Colorado. Surnommée « Caserne 8 », la brigade intervient en priorité dans la zone périurbaine, ainsi que dans la chaîne du Front Range, la partie orientale des Rocheuses, mais elle peut aussi être appelée en renfort pour combattre des feux partout dans le pays.

L’auteure nous fait partager ce qu’elle a appris sur la science et l’histoire des incendies, éclairant ainsi le contexte de la crise actuelle. Elle décrit l’entraînement exténuant auquel sont soumis les combattants du feu et la camaraderie qui règne dans l’équipe. Elle fait le récit des feux dont ils sont venus à bout, des catastrophes auxquelles ils ont réchappé et des leçons qu’ils en ont tirées.

Hansen assiste à une opération de brûlage dirigé sur une crête, à l’entrée de Boulder. C’est un terrain d’une trentaine d’hectares appartenant à la municipalité, un chantier modeste mais situé à proximité de milliers d’habitations. L’opération a été longuement et minutieusement préparée par les pompiers, qui ont ­dûment informé les riverains. « On est un héros quand on éteint un feu, pas quand on en allume un. Surtout si un accident se produit », explique Brian Oliver, le responsable des opérations.

« Les gens sont intelligents à Boulder, beaucoup ont un doctorat. Ils comprennent ce qu’on essaie de faire en détrui­sant les matières combustibles, en débroussaillant. […] Ils sont très réceptifs et favorables au principe. Mais après, ils nous disent : “Attendez, vous allez mettre le feu exprès ? Quelle drôle d’idée, ça ne nous plaît pas trop, ça”, ou bien : “On veut bien que vous le fassiez, mais on ne veut pas être impactés.” »

Le chantier s’avère délicat et plus spectaculaire que prévu. Des dizaines de pompiers des casernes alentour viennent prêter main-forte. L’équipe a étudié de près le régime des vents diurnes sur la crête. Mais, ce matin-là, le vent est capri­cieux. Les pompiers procèdent à un allumage-éprouvette qu’ils doivent tout de suite éteindre en raison de rafales de sud inattendues. Ils font une deuxième tentative, mais le vent forcit. Oliver donne à nouveau l’ordre de l’éteindre, et il faut cette fois plusieurs minutes d’arrosage frénétique et de coups de pelle sur les souches enflammées pour venir à bout de ce modeste feu d’essai. On arrête là. Le brûlage est annulé. Peut-être les pompiers réussiront-ils à avoir cette crête l’année prochaine. En raison de la sécheresse qui sévit actuellement dans l’ouest des États-Unis, il y a extrêmement peu de moments propices au brûlage, explique Hansen. À Boulder, les conditions ne sont guère réunies que onze jours dans l’année.

 

Le point d’orgue du livre de Hansen est un incendie de forêt qu’il a fallu six jours pour éteindre, près d’une petite ville de montagne située sur les hauteurs du canyon de Boulder. Des centaines de pompiers viennent épauler ceux de la Caserne 8. Les avions bombardiers font 86 passages pour déverser de l’eau et des produits ignifuges sur le brasier. À la fin, à peine plus de 200 hectares auront ­brûlé. On déplore la destruction de huit maisons et de nombreuses dépendances, mais aucun mort ni blessé grave. Trois adeptes du camping sauvage sont interpellés pour avoir laissé un feu de camp sans surveillance sur un terrain privé. Les pompiers jugent l’opération d’extinction « rondement menée » et les riverains oscillent entre la gratitude et les récriminations.

Les membres de la Caserne 8 s’en retournent à la planification de brûlages dirigés et à d’autres formes de destruction des matières combustibles. Mais leur travail de prévention des risques est très insuffisant vu le rythme d’accroissement de la végétation et le contexte de changement climatique.

Edward Struzik nous emmène plus au nord. Ce journaliste scientifique cana­dien s’intéresse aux incendies des forêts boréales, des montagnes subalpines d’Amérique du Nord et de la toundra arctique. Le ton est factuel, dépourvu d’accents apocalyptiques. Mais le tableau qu’il dresse est catastrophique. L’Arctique se réchauffe deux fois plus vite que le reste de la planète. Pour illustrer cette tragédie, on montre habituellement des images d’ours polaires affamés, de fonte des glaciers et de la banquise et du dégel du pergélisol. Mais voir des ours polaires chassés de leur tanière par des incendies est quelque chose de nouveau. L’ampleur, la fréquence, la récurrence et l’intensité des feux de forêt ont augmenté bien plus rapidement en Alaska et dans le nord du Canada que sous des latitudes plus basses et densément peuplées. Il se produit désor­mais des méga-incendies tous les ans dans le Grand Nord. Les particules de suie et les cendres des incendies septentrionaux noircissent les glaciers et la ­calotte ­glaciaire du Groenland, accélérant ­encore leur fonte.

260 000 à 600 000 décès impu­tables chaque année à la fumée des feux de forêt

Les forêts boréales renferment d’énormes quantités de carbone qu’elles rejettent dans l’atmosphère quand elles brûlent, avec des conséquences pour la planète tout entière. Sous les hautes latitudes, les incendies de tourbières dégagent des quantités considérables de carbone ainsi que de mercure. Et la limite inférieure de la stratosphère y est beaucoup plus basse. Or, dans les régions septentrionales, les nuages d’incendie, connus sous le nom de pyrocumulus – qui créent leurs propres systèmes météo­rologiques, renvoyant vers le sol de la foudre et des braises –, peuvent aussi propulser des fumées vers le haut, direc­tement dans la stratosphère, où « elles deviennent un problème pour le monde entier », souligne Struzik. On a vu plus d’une fois des fumées d’incendies canadiens faire le tour du globe.

Le pic du nombre d’hospitalisations de personnes âgées observé sur la côte Est des États-Unis est la conséquence directe des fumées à forte teneur en mercure dégagées par des incendies de forêt qui ont eu lieu au Canada en 2002, selon des chercheurs de l’université Johns-Hopkins. La qualité de l’air à New York et à Chicago s’en est ressentie de façon notable. Une équipe de chercheurs australiens et canadiens a estimé que 260 000 à 600 000 décès étaient impu­tables chaque année à la fumée des feux de forêt.

Les incendies de végétation font grimper le taux de mercure dans les zones humides. Ils se propagent aussi rapidement sur les sites miniers désaffectés, libé­rant parfois des toxines. À Libby, une localité du Montana située sur un couloir d’incendies, où une ancienne mine a laissé des fibres d’amiante incrustées dans l’écorce des arbres, la population vit dans la peur d’un feu qui « recracherait des fibres d’amiante comme autant d’aiguilles cancérigènes ». À Fort Mc­Murray, dans la province de l’Alberta (ouest du Canada), où 88 000 personnes ont dû être évacuées en 2016 en raison d’un méga-incendie, la qualité de l’eau a été compromise par la suie et les produits chimiques qui se sont déversés dans le bassin-versant. Dans le Colorado, l’eau potable a pâti pendant des années d’un méga-incendie qui s’était déclaré en 2002. Il arrive que le feu atteigne des températures telles que le sol devient stérile, empêchant ne serait-ce qu’un début de régénération.

Et puis il y a la Russie, qui possède la plus vaste forêt boréale du monde et a perdu plus d’arbres dans les incendies que tout autre pays. Les plus grandes ­réserves de carbone de la planète ­menacent de se transformer en sources de CO2, aggravant encore le réchauffement. Le brûlage illégal et délibéré de vastes pans de la forêt amazonienne – les satellites ont détecté plus de 100 000 feux au Brésil rien qu’en septembre 2017 – est le plus terrible exemple de cette menace. Les feux de tourbe déclenchés illégalement en Indonésie à des fins de défrichement font tripler les émissions de gaz à effet de serre du pays et enveloppent une bonne partie de l’Asie du Sud-Est d’une brume toxique plusieurs mois par an. Les méga-incendies de forêt boréale et le risque accru de feux de toundra viennent à présent s’ajouter à la liste des catastrophes pas vraiment naturelles qui assombrissent l’avenir de la planète.

Andrew C. Scott adopte la perspective de la longue durée dans « Planète en feu » 5. Ce professeur de géologie de l’université de Londres commence son récit il y a plus de 400 millions d’années, durant le silurien, période à laquelle remontent les premières traces fossiles de plantes vasculaires et où la réaction chimique connue sous le nom de feu a peut-être trouvé pour la première fois quelque chose à brûler. Les premiers indices de grands incendies de forêt datent de la fin du dévonien, il y a 350 millions d’années. Scott se sert du charbon fossile pour déduire les fluctuations de l’oxygène de l’air au fil des époques géologiques. Il distingue deux grandes ères : l’une « hautement pyrogène » (avec un taux d’oxygène élevé) et l’autre « faiblement pyrogène » (taux d’oxygène plus faible). En dépit des apparences, la Terre est dans une ère faiblement pyrogène depuis 45 millions d’années.

Scott examine la thèse selon laquelle un gigantesque incendie a embrasé la planète il y a 66 millions d’années, à la limite du crétacé et du paléogène, après qu’un astéroïde s’est écrasé dans la ­péninsule du Yucatán et a favorisé (ou entraîné) la disparition des dinosaures. L’hypothèse ne convainc guère ce spécialiste du charbon de bois fossilisé. Mais son livre regorge d’informations saisissantes sur le passé. Il semble ­ainsi que le climat devient plus sec depuis ­30 millions d’années. Saviez-vous qu’il y avait encore de la végétation en Antarc­tique il y a 2 millions d’années ? À la même époque, Homo erectus a peut-être été la première espèce d’hominidés à domestiquer le feu et à s’en servir. On sait en tout cas que l’homme de Neandertal l’utilisait il y a environ 400 000 ans. La cuisson des aliments a été un grand pas en avant. Le feu procurait de la chaleur, une protection contre les grands prédateurs et un lieu structurant pour la vie sociale. Il était utile pour fabriquer des outils. Et, avec le développement de l’agriculture, il a été employé pour défricher. L’histoire pouvait commencer.

 

Avec l’industrialisation est venue, ­selon Stephen Pyne, une période de « transition ­pyrique ». La flamme à l’air libre a cédé la place aux combustibles fossiles (charbon, pétrole, gaz). Cette transition a fait que « la Terre s’est retrouvée avec trop de combustion générique et une quantité excessive d’effluents coincés dans l’atmosphère. Mais, dans le même temps, le monde industriel a produit trop peu de feu là où c’était nécessaire ». Nous entrons ainsi dans l’anthropocène, après avoir transformé la planète pour le meilleur et pour le pire et donné une impulsion catastrophique au climat.

Le monde ne touche pas à sa fin – d’autres périodes géologiques viendront. Mais il est de nouveau plus chaud et plus inflammable. Des ­décisions ­politiques l’ont voulu ­ainsi. Une orientation différente pourrait ­ralentir notre marche vers une surchauffe catastrophique. Malheureusement, l’administration ­Trump n’a pas l’air de prendre la mesure de l’enjeu. Outre le retrait de l’accord de Paris sur le climat et l’abrogation du plan climat d’Obama, qui imposait aux centrales thermiques des réductions de leurs émissions de CO2, elle a invalidé plus de 70 dispositions et accords sur l’environnement au cours de ses dix-huit premiers mois aux affaires.

En septembre 2017, le ministre de l’Intérieur Ryan Zinke 6, principal ­responsable de la politique en ­matière d’incendies, adressait une longue note à ses équipes chargées de la gestion des terres domaniales : il y plaidait pour une stratégie « novatrice et offensive ». Il omettait pourtant de prendre en compte la raison numéro un de ­l’actuelle multiplication des feux de forêt : l’évolution rapide du ­climat. Son projet de réduction des matières combustibles revient à abattre davantage d’arbres, ce qui n’est pas de nature à prévenir les risques d’incendie.

Sur proposition de Zinke, Trump a décidé de réduire considérablement la superficie de deux zones protégées du sud de l’Utah déclarées « monuments nationaux », et d’y permettre l’exploitation minière et forestière ainsi que la prospection pétrolière. Cette ­décision vise à « privilégier l’extraction des ressources au détriment des loisirs, de la protection de la nature et l’atténuation des effets du changement climatique, regrettait Char Miller, professeur d’analyse envi­ronnementale à l’université Pomona, dans une tribune parue dans le Los Angeles Times. Cela pourrait produire des forêts moins ­résilientes et même davantage d’incendies ».

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 16 août 2018. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

Arturo Pérez-Reverte refait l’histoire

Auteur d’une vingtaine de romans historiques, Arturo Pérez-Reverte a coutume de commenter avec mordant les travers de la société espagnole contemporaine. Son dernier ouvrage, Una historia de España, rassemble 92 chroniques publiées entre 2013 et 2017 dans le magazine dominical XL Semanal. L’écrivain et académicien y examine sans concession le passé de son pays, des Celtes et des Ibères qui peuplaient la péninsule Ibérique cinq cents ans avant notre ère à la transition démocratique qui a suivi les quarante années de dictature franquiste, à la fin des années 1970.

Arturo Pérez-Reverte n’est pas un historien, et il l’assume. Ce n’est pas l’Histoire qu’il se propose de raconter, mais une histoire – la sienne –, subjective et peu orthodoxe. Dans une prose parfois argotique et empreinte d’humour, il s’attache à identifier des motifs récurrents.

Son ouvrage permet de réaliser que « rien ne change dans ce pays : une classe politique corrompue, des religieux dogmatiques qui condamnent les contestataires au bûcher, un gouvernement incompétent qui recourt à la guerre civile pour continuer à prospérer, une tendance à exterminer l’opposant plutôt qu’à le convaincre », souligne l’historien José Enrique Ruiz-Domènec dans le quotidien La Vanguardia.

Salué par la critique, ce recueil suscite d’autant plus d’intérêt qu’il a été publié quelques ­semaines avant les élections générales du 26 avril, « à un moment où certains historiens mais aussi certains dirigeants politiques et personnalités ­publiques se sont mis à faire un usage intéressé de l’histoire », note la journaliste Karina Sáinz Borgo dans le journal en ligne Vozpópuli. Car aucun consensus n’est possible en Espagne sur le sujet. Il y a quatre façons d’aborder le passé national, estimait le ­romancier lors d’une conférence de presse : il y a la vision d’une grande partie de la droite, qui exalte « une série d’épisodes épiques dont il faut être fier » mais « manque de lucidité sur les ­côtés plus sombres » ; celle d’une bonne partie de la gauche, « qui s’obstine à souligner les aspects néga­tifs » ; celle des nationalistes basques et ­catalans, qui considèrent l’Espagne « comme une aberration historique » constituée de « lieux indépendants les uns des autres » ; et enfin la sienne, qu’il juge « la plus ­équilibrée ».

Qu’il s’agisse de la découverte et de la colonisation de l’Amérique ou de la proclamation de la très instable Ire République, en 1873, Pérez-Reverte s’efforce de montrer l’ambivalence de tout événement historique. Du passé national il n’occulte ni les errements, ni les heures de gloire. Une démarche dénuée de mani­chéisme que certains estiment salutaire, à l’instar de José ­Enrique Ruiz-Domènec, qui tient Una historia de España pour « le cadeau d’un grand romancier à la société espagnole ».

Le violoncelle de la forêt de Paneveggio

Un homme avec son violoncelle et une forêt de sapins couverte de neige. L’instrument a plus de quatre siècles, il est fait du bois de cette forêt. L’homme l’appuie contre un tronc, enfonce de biais la virole dans l’écorce. Il accorde son violoncelle, attaque une suite de Bach. Il fait sonner des notes basses dans la caisse en bois, explore avec patience, sonde jusqu’à ce qu’il se passe quelque chose. L’arbre – un géant de 30 mètres – réagit. Il se réveille, résonne dans toutes ses fibres, devient un prolongement du luth. Plus encore. La moitié de la forêt joue, répète ces vibrations comme si elle les savait par cœur. Elle reconnaît la voix de son ancêtre.

Le premier soleil sort des Pale di San Martino, la forêt fait de la musique. C’est celle-là même où Stradivari a pris le bois de ses violons. La forêt de Paneveggio, entre le Passo Rolle et le Val di Fiemme, dans le Trentin. Le cœur enchanté des Monti Pallidi. Il n’y a aucun autre bruit. Tout se tait, le pic, la grive, le casse-noix moucheté et même le torrent. Le violoncelle est devenu arbre, il a pris possession de la forêt. Ce n’est pas de l’autosuggestion : à côté, il y a un luthier qui écoute, stupéfait, l’oreille collée au tronc. Même lui n’a jamais rien entendu de pareil. Le son se transfigure, change de légèreté, de profondeur, de douceur, de timbre, de couleur.

 

Faire résonner des arbres vivants

Depuis toujours, les arbres qu’on écoute sont des arbres morts. Les luthiers choisissent les bois qui leur conviennent déjà coupés sur les étagères de séchage. Ils les frappent, les soupèsent, en mesurent la résonance au moyen d’instruments spéciaux. Jamais personne n’avait essayé de faire résonner des arbres vivants. Et c’est justement ce qui se passe maintenant. Il y a un violoncelliste qui patauge, enfoncé dans la neige jusqu’au genou, avec son instrument sur le dos, dans un étui argenté à bretelles. Il se ­déplace de tronc en tronc, ausculte les arbres, utilise son instrument comme un stéthoscope. Il n’interrompt pas sa quête, parce qu’il cherche le sujet parfait. Ou même l’ensemble de sapins frères capables de vibrer en chœur autour de celui qui résonne, comme les tuyaux d’un orgue.

Cela se passe sous une lune décroissante, en contrebas du ­Cimon della Pala. Celui qui joue de l’instrument est un grand nom mondial du violoncelle, originaire de Vénétie, Mario Brunello, un homme qui, petit garçon, voulait être garde forestier. Le luthier, c’est Filippo Fasser, un excellent artisan de Brescia. Avec eux se trouvent Ettore Sartori, le responsable du parc, le garde Elio Desilvestro, les forestiers Giu­liano Zugliani et Paolo Kovatsch. En tout, six hommes, mais ils auraient pu être plus nombreux. […]

L’idée naît par hasard, un soir de polenta et de bon vin, dans un chalet du Val Canali. […] ­Mario est là, avec son instrument, il ne le quitte jamais, même en montagne ; le violoncelle le suit partout, dort à côté de lui, voyage avec lui en avion où il occupe un siège expressément payé pour lui. Pas seulement à cause de sa valeur. Car il s’agit d’un violoncelle unique. Quand on l’étreint pour en jouer, on sent ses vibrations contre le ventre et les poumons. Il devient un compagnon de vie, on apprend à reconnaître sa peau et ses flancs.

L’histoire de l’arbre est écrite dans ses veines. Il s’agit d’un épicéa commun, le bois de résonance des luthiers, celui qui possède la diffusion du son la plus rapide. Il révèle toujours son origine, son âge, les climats sous lesquels il a vécu, l’un après l’autre.

 

Une acoustique formidable

« Mon instrument, précise Brunello, vient des forêts au-delà du Passo Rolle, du bois où poussent les plus beaux sapins des Alpes. » L’arbre a été coupé en 1560, à un ou deux ans près. Une antiquité ? « Que non ! Le bois des pianos s’abîme au bout d’un demi-siècle. En revanche, celui des luths – violes, violons et violoncelles – a le diable au corps. En vieillissant, il s’améliore. » […]

Le maestro regarde en l’air. […] Puis il ouvre l’étui, s’assied sur une souche et se met à jouer la Berceuse de Brahms.

Dans le silence, l’amphi­théâtre écoute. Autour de nous, des épicéas communs, et nous nous demandons si eux aussi entendent ce son, s’ils le reconnaissent. En montagne, certains lieux ont une acoustique formidable. Ce sont pour ainsi dire des caisses de ­résonance, où la pensée elle-même résonne. […]

Nous décidons de faire un essai le lendemain, dans le bois des violons.

Personne ne ferme l’œil. Le son du violoncelle est suspendu dans le silence, on dirait que la forêt le répète. La merveilleuse Histoire du luth, avec un grand H, nous est entrée dans l’âme. Luth : de l’arabe al ud, coquille, cavité qui résonne. Instrument arrivé en Andalousie bien avant l’an mille. Le seul à avoir atteint la perfection absolue dès le XVIIIe siècle. Depuis ce temps, le pianoforte a changé du tout au tout ; pas la viole, le violon ni le violoncelle. Leur évolution est terminée. Et puis il y a le ­secret de cet art entièrement originaire de la plaine du Pô – l’art des luthiers – concentré entre Venise, Brescia et Crémone, dans une caisse de résonance embrumée où confluèrent les techniques de trois grandes écoles : Espagne, Angleterre et monde arabe.

Réveil à cinq heures du matin, il fait encore nuit noire. Nous gravissons en voiture les lacets du Passo Rolle […]. De la neige de part et d’autre de la route, la température baisse […]. Dans l’obscurité, on entend tonner le torrent du Cismon. En haut du col, tout s’ouvre, la neige est encore profonde, une lumière couleur de mercure illumine, sur l’autre versant, la conque de Paneveggio, en révèle de loin la perfection acoustique. Au siège des forestiers, les guides nous attendent pour nous faire entrer dans le bois des violons, où vit l’épicéa de résonance.

Nous remontons le torrent de Travignolo, où pendant mille ans on laissait flotter les troncs en direc­tion de l’Adige et de l’arsenal de Venise, pour la construction des galères, puis des voiliers. […]

Mais voici le bois, dans la conque au-dessous du Cimon della Pala, pure, isolée, du côté sud du torrent. Terrain fertile, volcanique. Altitude idéale, de 1 500 à 2 000 mètres. À l’abri des vents. […]

Il y a là un arbre qui vient d’être abattu. Un sujet d’un siècle et demi, le tronc fait presque 1 mètre de diamètre. Il est coupé en trois, les morceaux font penser aux ­wagons d’un train déraillé. Autour de la blessure ouverte, des colliers de perles d’or brillant. De la résine.

Brunello ouvre l’étui, enfonce la virole de l’instrument dans la zone la plus noble de l’arbre abattu, celle où il n’y a ni branches ni nœuds, à environ 3 mètres au-dessus des racines. Il joue une gavotte de Bach, il est blanc comme un linge. C’est peut-être le froid, ou peut-être l’émotion. « Impressionnant, dit-il à la fin, l’instrument s’est allongé devant moi. »

Il recommence. La résonance est là, les gardes forestiers l’entendent aux aussi. Mais cela ne lui suffit pas. Il cherche autre chose.

La forêt ondoie

« Je veux écouter une plante ­vivante. Capturer son liquide amnio­tique. Me servir du violoncelle comme d’un cordon ombilical. Quel que soit le signal, je réussirai bien à l’entendre. »

La forêt ondoie, vue d’en bas c’est une flotte de voiliers, un orgue immense prêt à emplir de notes une cathédrale. Brunello referme son étui à bretelles, à présent il cherche dans les profondeurs de la forêt, enfonce dans la neige à demi fondue, couverte d’aiguilles de pin et de crottes de cerf. Nous montons dans un silence plein de révérence. Il a maintenant devant lui un sujet magnifique, la virole une fois de plus se fiche dans l’écorce, en équilibre entre ciel et terre. En haut, la lumière, la chlorophylle. En bas, la sève qui monte des roches et de l’humus de milliers d’années. Encore du Bach. L’archet tourmente les cordes, arrache des basses hallucinantes de la caisse de résonance, explore le bois.

Les notes éveillent presque immé­diatement l’arbre. L’artiste a peine à le croire. « Ça change tout ! Il y a une conduction ­incroyable ! J’ai énormément joué en plein air, mais le son se dispersait. Ici non, on a l’impression d’être dans une salle de concert, sur une scène d’excellent bois. »

Il cherche un autre point.

« Tu entends ? Tu entends comme c’est différent, plus sec ? » Il lève son violoncelle vers le haut, le fiche dans l’écorce du bas, joue à la verticale.

« Voilà, ici, ici c’est parfait ! » Le luthier écoute les vibrations du bois vivant, avec la main entre son oreille et l’écorce.

Maintenant Brunello appuie son dos contre deux sapins siamois, il s’y encastre presque, plante son instrument entre les racines. Il se risque à jouer Vivaldi, puis une autre gavotte de Bach. La résonance est impressionnante, on la sent jusque dans sa cage thoracique. Mais c’est le bois entier qui répond. « Écoute, écoute-moi la richesse de ce son ! Il faudrait avoir un instrument pour mesurer tout ça. »

À ce moment précis, un pic ­assène sa rafale de coups de bec dans le tronc d’un épicéa. Le ­visage de Mario s’illumine, il a un éclair ironique dans le regard. « Le pic ! Tu penses bien qu’ils le savent, eux, comment résonne un épicéa. Il faudrait l’apprivoiser. » Il rit en nous faisant ce scherzo ma non troppo1. Un joyeux andante con brio.

 

Ce texte, paru dans le quotidien italien La Repubblica le 9 avril 2006, est extrait de son livre La Légende des montagnes qui naviguent. Il a été traduit par Béatrice Vierne. © Arthaud, un département des éditions Flammarion.

Dissidence punk

Punk, skin, techno, hip-hop… Les sous-cultures fournissent matière à de nombreux ouvrages à succès en République tchèque. « La plupart des sous-cultures ont été importées et s’inspirent d’un esprit consumériste qui s’est beaucoup développé ici à cause du postsocialisme. Les gens voient ces styles comme des produits de consommation », expliquait en 2013 la socio­logue Michaela Pixová sur le site de Radio Prague.

Un point de vue remis en cause par l’ouvrage collectif Mikrofon je naše bomba. Politika a hudební subkultury mládeže (« Le micro est notre bombe. Politique et sous-cultures jeunes ») . «Les sous-cultures ne relèvent-elles que du divertissement ? » interroge la revue Literární Noviny. Ne s’inscrivent-elles pas dans la continuité de la dissidence ? Quel est leur rapport à la société de consommation ?

Le magazine Hisvoice salue l’ambition des réponses appor­tées par les auteurs, des chercheurs reconnus offrant « une remise à plat conceptuelle et un approfondissement des ­recherches sur la “panique ­morale” de la majeure partie de la société, qui rejette les sous-cultures ». On y apprend qu’il existe des skins antiracistes, que les punks perpétuent le patriar­cat et que les hard-rockeurs cultivent la mélancolie.

Le Femeiche, histoire d’un chêne millénaire

L’hiver avait été doux. Au ­début du mois d’avril régnait un froid humide, mais sans gelées tardives. Deux semaines plus tard, l’arbre décida que le moment de la feuillaison était venu. Le flux de sève se mit en branle et fit gonfler les bourgeons. Lors des premières journées presque estivales, autour de Pâques, plus tôt que d’habitude, le frais feuillage parut. Les feuilles tendres, vert-jaune, toutes décoiffées encore, se déployaient pour attraper les premiers rayons de soleil. Presque en même temps, le chêne s’était couvert tout entier de chatons, qu’il laissa danser quelques jours dans la brise printanière et répandre leur pollen. En une nuit ou presque, le squelette nu de l’hiver se transforma en un arbre fleurissant et verdoyant.

Rien de plus normal, au fond. Toutes les plantes suivent leur horloge interne et accomplissent, au fil des mois, le passage de la dormance à la période de végétation. Mais le « Femeiche » 1, le chêne qui se dresse à Erle, village de la région de Münster [dans l’ouest de l’Allemagne], a sans doute recommencé au moins mille fois son cycle annuel.

Un Quercus robur, un chêne pédonculé. Son habitat : un sol limono-sableux gorgé d’eau reposant sur une moraine de fond – un sol datant de l’époque glaciaire, idéal pour le chêne. Son environnement : une haie d’aubépines et de jeunes charmes, érables et sureaux. À côté, l’école maternelle et le presbytère catholique, ainsi qu’un lotissement.

 

Parmi les plus vieux d’Allemagne

Selon les dendrologues, le Femeiche aurait entre 1 000 et 1 200 ans. Certains spécialistes du coin l’estiment plus vieux encore. En Allemagne, seules quelques dizaines de tilleuls, d’ifs et de chênes sont aussi âgés.

Du Femeiche seule l’enveloppe a survécu. Il ne reste plus rien du duramen d’origine 2. Depuis longtemps déjà, son cœur est complètement creux. Son fût se compose aujourd’hui de deux fragments qui s’écartent, unis seulement par une étroite crête ; ils entourent un trou béant. Des barres de fer et des cerclages d’acier soutiennent les pans du tronc. L’ensemble constitue un squelette ­incliné de 10 mètres de haut, formé de 15 à 20 centimètres d’écorce et de bois en grande partie mort.

Dans la partie supérieure de ces fragiles bouts de tronc tubulaires, ouverts en haut, une poignée de branches solides et noueuses poussent et se ramifient vers le haut latéralement ou en oblique. Des poutres en bois soutiennent les fragments du tronc et les branches. Sans elles, cela ferait bien longtemps que le chêne ne serait plus viable. En grande partie ­libéré de ses soucis d’équilibre, cet artefact d’arbre peut se consacrer entièrement au déploiement de sa couronne, donc de sa surface d’assimilation.

« Trois cents ans pour venir, trois cents ans pour tenir, trois cents ans pour partir », dit à propos du chêne un proverbe paysan issu d’une culture dans laquelle on pensait encore en cycles longs. Pour ce qui est du Femeiche, on ne peut plus définir son âge exact. En effet, en l’absence de duramen, impossible de compter ses anneaux de croissance. Pour déduire l’âge de l’arbre, il faut donc se fonder sur la circonférence de son tronc : environ 13 mètres. Dans le cas de chênes isolés de la région, on estime que la circonférence croît de 13 millimètres par an en moyenne. Voilà comment on en a déduit que le Femeiche avait 1 000 ans.

L’histoire forestière récente de la région commence après la dernière période glaciaire, il y a environ douze mille ans. Des espèces d’arbres héliophiles (à fort besoin de lumière) poussèrent dans la toundra dénudée : des saules, des bouleaux, des pins, des noisetiers. Le chêne finit par revenir. Après une « errance » de plusieurs milliers d’années hors de ses refuges de la péninsule Ibérique, des Apennins et des Balkans, l’espèce se ­répandit dans les plaines d’Allemagne du Nord vers 6000 avant notre ère. L’époque des chênaies mixtes de la palynozone Atlantique commença. Puis le hêtre fit son entrée triomphale en ­Europe centrale. Si le chêne est aujour­d’hui encore l’essence caractéristique de l’ouest de la région de Münster, où il repré­sente 20 % du peuplement, il le doit à la volonté humaine.

C’est dans ce paysage, à l’orée d’un village – la première trace écrite mentionnant Erle remonte à 1017 –, que grandit le Femeiche. Peut-être est-il ­depuis toujours un solitaire ; ou peut-être s’élevait-il jadis dans un bosquet. Incliné vers le sud-ouest, il lutte contre les vents dominants. Cette curieuse croissance oblique n’a qu’une seule explication plausible : le Femeiche a poussé à l’ombre d’un autre arbre grand et puissant et a dû conquérir l’accès à la lumière.

 

Une ruine crevassée

Il est probable aussi qu’il revête depuis longtemps une importance culturelle. Sinon, il ne serait plus là. Le village était pauvre ; cela fait belle lurette que les habi­tants auraient utilisé son bois. Un petit if s’est installé dans le mulm, le sédiment issu de la décomposition du bois mort. Sorbiers et sureaux bourgeonnent dans le tapis de mousse au pied du chêne. Une ruine crevassée comme celle-ci héberge toujours une panoplie d’êtres ­vivants. Des galles vert clair, rondes comme des billes, sont collées sur de nombreuses feuilles. Au printemps, les mouches à galle, particulièrement actives cette année, y ont déposé leurs œufs. L’arbre les a gainés d’une coque protectrice qui nourrit les larves écloses. Il oppose une résistance douce en obturant ses tissus – intelligence écologique spécifique à l’espèce.

Les zones actives de ce Mathusalem demeurent intactes. Les délicats poils radiculaires puisent eau et nutri­ments à 1 mètre sous terre et les font remonter. Juste en dessous de l’écorce rugueuse, le cambium – ou écorce intérieure –, délicat et fin, s’étend de la base, dans les fragments de tronc encore existants, jusque dans les branches. Quelques kilos de tissu cellulaire maintiennent l’arbre en vie. Viriditas, « verdeur » : voilà comment la bénédictine Hildegarde de Bingen nomme ce phénomène dans ses écrits de philosophie de la nature. C’était au XIIe siècle. Sans doute le Femeiche avait-il déjà formé, à cette époque, un certain nombre d’anneaux de croissance.

Mis au jour lors de fouilles à Erle, des vestiges archéologiques remontant à l’an 700 environ laissent penser que deux cultures coexistaient jadis en ces lieux. Outre les tombes saxonnes païennes, orientées nord-sud, qui renfermaient des scramasaxes (les coutelas des Saxons) et des ferrures de ceinture ornées de têtes d’animaux, on trouva des sépultures franconiennes chrétiennes, orientées est-ouest. L’une de ces tombes recelait une croix en argent ornée d’entrelacs.

Selon certains chercheurs, c’est dans l’abbaye voisine de Werden an der Ruhr qu’a été composé le Heliand. Ce récit en vers de la vie de Jésus datant du IXe siècle témoigne de l’interculturalité de l’époque. C’est un témoignage linguistique unique du vieux saxon. Le lecteur germanophone d’aujourd’hui peine à comprendre le bas allemand archaïque, mais c’est la langue qui se parlait encore quand le Femeiche a germé.

Tandis que l’art des couvents et des ­monastères voisins annonce déjà le nouveau projet civilisationnel dans toute sa splendeur, le chêne d’Erle évoque un monde de représentations et de croyances révolu. Il raconte une époque où les arbres, les rochers et les sources relevaient du ­sacré. Une époque aussi où les arbres-­totems germaniques, comme le chêne de Donar (qui, selon la légende, fut abattu par Boniface en 723) ou le frêne Yggdrasil (l’arbre-monde de la saga ­islandaise), étaient encore présents dans la mémoire collective – si vague qu’en soit le souvenir.

 

Un arbre de la justice

La Vehme, vestige des formes juridiques germaniques, per­sista jusqu’au XVIe siècle après le ­retour au droit romain et parallèlement à celui-­ci. Elle perdura surtout en Westphalie, même si elle s’était étendue bien au-delà. Officiellement intégrée à la justice seigneuriale, elle agissait toutefois en secret. Un brutal outil de lutte contre la criminalité en des temps incertains, même si, dans de très nombreux cas, les « sentences » ne pouvaient être exécutées.

Il ne fait aucun doute que le Femeiche, qui figure sur d’anciens plans cadastraux sous le nom de « gros chêne », a servi d’arbre de la justice. Parmi les presque 300 francs-tribunaux [Freistühle] siégeant en plein air qui existaient en Westphalie à la fin du Moyen Âge, les sources écrites mentionnent pour la première fois en 1335 un franc-tribunal répondant au nom de Freistuhl ten Hassenkampe à Erle. Il s’agit d’une désignation cadastrale à l’emplacement de l’arbre. Puisque les tribunaux de la Vehme se réunissaient souvent apud tiliam (« au pied du tilleul ») ou « dans le bois du chêne », il est naturel que l’on fît du « gros chêne » un arbre sous lequel rendre la justice.

 

La mystérieuse formule secrète des juges de la Vehme – « Stock, Stein, Gras, Grein » [« bâton, pierre, herbe, arbre »] –, les accessoires du franc-comte – épée et corde de saule –, la rigueur des sentences – acquittement ou condamnation à mort : au XIXe siècle, tout cela enflamma l’imagination de la bourgeoisie cultivée. Pour ce qui est du tribunal d’Erle, seul un jugement nous est parvenu. Au mois d’août 1441, le franc-comte Bernd di Ducker jugea un paysan et ses deux valets de ferme, accusés de meurtre. Il demanda « à tous les francs-juges du tribunal de s’emparer d’eux, de les amener au premier arbre se trouvant sur leur chemin et de les y pendre ». Les malfaiteurs échappèrent toutefois à leur destin.

L’événement traumatique de l’histoire de l’arbre eut sans doute lieu au XVIIe siècle, à l’époque de la paix de Westphalie. Les hivers étaient plus rigoureux en ce temps-là, on était dans le « petit âge glaciaire », comme l’appellent les historiens du climat. Peut-être le premier acte du drame commença-t-il par la foudre qui frappa le tronc jusqu’à la moelle et brûla une partie de l’écorce intérieure. Le chêne ne parvint pas à cicatriser. De l’eau, des spores fongiques et des insectes s’introduisirent et affaiblirent le duramen. ­Ensuite, peut-être lors d’une tempête hivernale ou sous le poids de la neige, le tronc cassa à 10 mètres de haut. L’immense vieille couronne s’abattit sur le sol.

On voit à sa silhouette actuelle comment l’arbre surmonta cette crise qui ­aurait pu lui être fatale. Les branches laté­rales orientèrent leur croissance vers le ciel et bâtirent une couronne secondaire au-dessus de la partie inférieure du tronc, encore intacte. Le chêne replaça le centre de gravité de sa couronne au-dessus du centre radiculaire et trouva un nouvel équilibre. Mais la pourriture continua à progresser et décomposa le duramen. Vers 1800, l’arbre était complètement creux.

À l’été 1819, Frédéric-Guillaume IV, prince héritier et futur roi de Prusse, rendit visite au Femeiche. Selon la littérature régionale, il prit son petit déjeuner sur une table dressée dans le creux du tronc, à l’occasion d’une manœuvre militaire qui se tenait non loin de là. Puis il demanda à 36 fantassins de se mettre au garde-à-vous à l’intérieur de l’arbre. Ce n’est pas vraiment l’union méditative avec la nature que le futur « roi romantique » célébrait ici. L’arbre de 800 ans n’était qu’un décor. Faire du chêne un symbole de l’unité allemande et de la puissance nationale était une idée entièrement nouvelle.

 

Monument naturel et culturel

Dans le sillage du prince héritier, des membres du clergé, des gardes forestiers et des chœurs masculins choisirent ce lieu pour se mettre en scène. Tandis que l’industrialisation dans la Ruhr voisine détrui­sait les paysages et les modes de vie à une allure prodigieuse, on se remémorait ici le sentiment de chaleur et de sécurité d’une époque prémoderne. Le Femeiche devint un symbole d’appartenance et d’identité – et un but d’excursion. C’est d’ailleurs ce qui a garanti sa survie jusqu’à aujourd’hui. En 1892, on constata que la stabilité de l’arbre était compromise et on installa les premières poutres de maintien. Le « gros arbre » à l’orée du village devint un monument naturel et culturel.

En octobre, l’arbre a fait tomber ses fruits, nombreux cette année. Après la première tempête de l’automne, il a vu sa couronne se dégarnir peu à peu ; à la mi-novembre, elle était nue. Ses glands sont prisés dans le village. Les habitants les font germer dans leurs jardins pour faire naître une nouvelle génération du vieil arbre. Une génération dont l’avenir, toutefois, est incertain. Les peuplements de chênes de la région et de nombreux autres endroits d’Europe dépérissent. Même les forestiers expérimentés ont ­l’estomac noué devant ce spectacle 3. Le vieil arbre d’Erle, lui, ne présente ­aucun signe de dépérissement.

 

— Cet article est paru le 28 décembre 2000 dans l’hebdomadaire Die Zeit. Il a été traduit par Catherine Livet.