20 faits & idées à glaner dans ce numéro

 

Il existe des skins antiracistes.

Shakespeare a peut-être assisté ou participé à des actes de destruction de gibier.

Les Sumériens se rendirent jusqu’au mont Liban pour accéder aux forêts de cèdres, farouchement défendues par des tribus locales.

Le fait que le désert soit le lieu du dieu juif unique rend la forêt suspecte dans l’Ancien Testament.

Un arbre vivant aujourd’hui avait presque 500 ans quand furent bâties les premières pyramides d’Égypte.

A l’origine, le mot « forêt » ne désigne pas la forêt primaire ou naturelle mais au contraire la forêt policée.

Près de 300 francs-tribunaux siégeaient en plein air en Westphalie à la fin du Moyen âge.

Les arbres échangent des substances nutritives via les réseaux fongiques entourant les extrémités de leurs racines.

Les Bertholletia produisent de véritables boulets de canon, cornes d’abondance remplies de noix.

Un pin blanc du Japon a survécu au bombardement atomique d’Hiroshima.

Près d’un million de personnes ont péri dans la guerre civile déclenchée par l’invasion nazie de la Yougoslavie.

En 1937, Himmler lança un programme de recherche pour explorer « comment l’homme allemand se relie spirituellement à la forêt ».

Si l’on retirait des bibliothèques tous les noms des écrivains suédois dont le nom fait référence à un arbre, il ne resterait pas grand monde.

Des Péruviens ont récemment massacré des membres d’une communauté amazonienne et incendié leurs maisons.

Les chamans yanomamis boivent une poudre hallucinogène pour entrer en contact avec le monde des esprits.

Le grand incendie de 1810 détruisit 1,2 million d’hectares et fit 87 morts dans le nord-ouest des États-Unis.

Il y avait de la végétation en Antarctique voilà encore 2 millions d’années.

Un tigre du Bengale mâle adulte peut régner sur un territoire de 100 km2.

La monoculture d’arbres apporte moins de bienfaits écologiques que des forêts moins homogènes.

Les forêts auraient absorbé un quart des émissions de carbone dues à l’industrie entre 1990 et 2007.

Les Yanomamis, peuple de la forêt

Le livre du chaman yanomami Davi Kopenawa et de l’ethnologue français Bruce Albert, La Chute du ciel, doit son titre à un mythe de la création du peuple yano­mami. Pour cette communauté qui vit dans la région frontalière entre le Brésil et le Venezuela, le monde originel a été écrasé par l’effondrement du ciel et ses habitants ont été précipités dans le monde souterrain. Le « dos » mis au jour du premier ciel est devenu la forêt qui a fait naître les Yanomamis et où ils ­demeurent à présent. Ils appellent toujours la forêt « le vieux ciel ». Un nouveau ciel a été érigé. Il est soutenu par des fondations métalliques que le démiurge Omama a enfouies dans les entrailles de la Terre. Ce nouveau ciel subit toutefois les assauts répétés des forces du chaos, et les chamans yanomamis doivent travailler sans relâche avec leurs alliés, les esprits xapiri, pour éviter une nouvelle apocalypse. Un troisième ciel diaphane est déjà en attente là-haut, au cas où l’actuel s’effondrerait, entraînant une nouvelle fin du monde.

Les Yanomamis, au nombre de 33 000, constituent l’un des principaux peuples autochtones de l’Amazonie ; ils occu­pent un vaste territoire autour de la ­serra ­Parima, la chaîne de montagnes qui ­sépare le bassin de l’Amazone de celui de l’Orénoque. Isolés jusqu’au début du XXe siècle, ils n’ont commencé à avoir des contacts réguliers avec des missionnaires et des agents de l’État brésilien qu’entre 1940 et 1960. Ces relations leur ont ­apporté des outils métalliques et d’autres marchandises appréciables, mais aussi de terribles épidémies.

Dans les années 1970, le Brésil commence à construire le tronçon nord de la Transamazonienne, provoquant la défo­restation et bouleversant à nouveau la vie des Yanomamis. Le chantier est abandonné au bout de quelques années, mais la ruée vers l’or de la fin des années 1980 leur inflige de terribles souffrances et provoque une catastrophe écologique. En 1992, des campagnes inter­nationales menées par des anthropologues, des asso­ciations amérindiennes et des ONG aboutissent à la délimitation pour les Yanomamis d’un territoire de 192 000 kilo­mètres carrés à cheval sur le Brésil et le Venezuela. Les deux auteurs du livre ont été des artisans de cette victoire et demeurent très engagés dans la lutte contre l’offensive minière et autres menaces 1.

 

Un traité de philosophie chamanique

La Chute du ciel est plusieurs choses à la fois. C’est l’autobiographie de Davi Kopenawa, l’une des personnalités amérindiennes les plus respectées du Brésil. C’est le traité de philosophie chamanique le plus vivant que j’aie jamais lu. C’est ­aussi une défense passionnée des droits des peuples autochtones et une condamnation sans appel des dégâts occasionnés par les missionnaires, les orpailleurs et la cupidité de l’homme blanc. Les notes de bas de page sont en soi des monographies sur la botanique, la zoologie, la mythologie, les rituels et l’histoire des Yanomamis.

Par-dessus tout, La Chute du ciel est un éloge de la tradition orale et du pouvoir de la parole. On est persuadé que l’écrit se prête mieux que l’oral à la transmission du savoir. Mais Kopenawa, avec sa voix singulière, retourne l’argument :

« Je ne possède pas de vieux livres où se trouve tracé le dessin des dits de mes ancêtres. Les paroles des xapiri sont fixées dans ma pensée, au plus profond de moi. […] Elles sont très anciennes, pourtant les chamans les renouvellent sans cesse. […] Elles ne peuvent être ni détrempées ni brûlées. Elles ne vieilliront pas comme celles collées sur des peaux d’images faites d’arbres morts. Lorsque je ne serai plus depuis très longtemps, elles seront aussi neuves et fortes qu’elles le sont à présent.»

Le livre est le résultat de la transcription, de la traduction et de la mise en forme de la centaine d’heures d’entretiens qu’Albert a menés en yanomami avec Kopenawa entre 1989 et 2001. Le projet débute à la fin de l’année 1989 (les deux hommes se connaissaient déjà depuis dix ans), au moment où Kopenawa, inquiet de l’invasion des terres yanomamis par les orpailleurs, laisse un long message sur le répondeur d’Albert. La publication de ce document, « où le chamanisme ­rejoint l’ethnopolitique », attire l’attention du monde sur la cause des Yanomamis. Kopenawa demande ensuite à Albert de l’aider à écrire un livre en couchant ses paroles sur le papier (sur ce qu’il appelle des « peaux d’images » ou des « peaux de papier ») dans la langue de l’homme blanc afin de les diffuser dans le monde entier. Kopenawa s’adresse en tant que narrateur et auteur principal aux lecteurs : « Vous vivez sur une terre lointaine. C’est pourquoi je veux vous faire connaître ce que les anciens m’ont enseigné. »

 

Davi Kopenawa est né aux alentours de 1956 dans une commu­nauté installée sur le cours supérieur de la ­rivière Toototobi, près de la frontière avec le Venezuela, qui à l’époque n’avait pas été officiellement délimitée. Son nom yanomami est connu des membres de sa communauté mais ne doit pas être répété en société : chez les Yanomamis, prononcer le nom d’une personne, surtout celui d’un défunt, est une offense. Agacé par les étrangers qui harcèlent en permanence les Yanomamis pour connaître leur nom, Kopenawa a pour habitude de répondre : « Nous voulons protéger notre nom. Nous n’aimons pas le répéter à tout propos. »

Son prénom chrétien, Davi (David), lui a été donné par des missionnaires évangéliques de la New Tribes Mission qui s’étaient établis à Toototobi en 1963 2. Il a acquis son dernier nom, Kopenawa, des années plus tard au cours de son initiation chamanique. Le mot fait référence au kopena, une espèce très agressive de frelon, dont les esprits guerriers lui viennent en aide pour combattre la maladie et les forces du mal.

La première partie de La Chute du ciel raconte l’initiation de Kopenawa comme chaman au début des années 1980, alors qu’il avait déjà perdu ses illusions à l’égard du monde des Blancs. Les chamans yanomamis boivent une poudre hallucinogène appelée yãkoana, produite à partir de la résine d’une plante cousine de la muscade, Virola elongata. Lorsqu’il en consomme, le chaman « meurt » ou « devient autre » et entre en contact ­direct avec le monde des esprits. Kopenawa restitue ses visions par des images envoûtantes : « Les ­xapiri se déplacent en flottant dans les airs à partir de leurs miroirs pour venir nous protéger. […] Leurs ­miroirs arrivent de la poitrine du ciel en les précédant avec lenteur. Puis ils se fixent brusquement dans les airs et y demeurent suspendus. En arrivant, ils nomment dans leurs chants les terres lointaines d’où ils viennent et celles qu’ils ont parcourues. Ils évoquent les lieux où ils ont bu les eaux d’une rivière sucrée, les forêts sans maladies où ils ont mangé des nourritures inconnues, les confins du ciel où, sans nuit, l’on ne dort jamais. »

 

L’économie, l’écologie et la spiritualité yanomamis

Les xapiri, ici dûment recensés, sont des êtres spirituels associés à des ­espèces biologiques particulières et sont aussi exubérants et divers que la forêt elle-même : « Une fois que l’esprit perroquet a terminé son chant, l’esprit tapir entame le sien, puis c’est le tour de l’esprit jaguar, de l’esprit tatou géant et de tous les ancêtres animaux. […] Les esprits agouti, acouchi et paca arrachent le mal fiché dans leur image par les êtres maléfiques […]. Les esprits guêpe les flèchent, les esprits du milan witiwitima namo les lacèrent avec leurs lames aiguisées et les esprits coati les assomment avec leur massue. […] Les esprits des arbres aro kohi, apuru uhi, komatima hi et oruxi hi les bousculent et les renversent. Ceux des arbres wari mahi les frappent à toute volée. Le crâne fendu, couverts de blessures, étourdis, les êtres maléfiques finissent par trébucher. »

Kopenawa explicite la philosophie qui sous-tend la cosmogonie yanomami. Le rapport entre l’« image » (les essences des esprits que les chamans perçoivent et manipulent) et la « peau » (leur manifestation physique) rappelle l’allégorie de la caverne chez Platon. Le concept de në rope, qui devient la « valeur de la fertilité » sous la plume d’Albert, peut se comprendre comme une version yanomami de la théorie du marché d’Adam Smith. Në rope est la « main invisible » qui régule l’économie, l’écologie et la spiritualité yanomamis :

« La fertilité në rope reste abondante dans la forêt et si nos jardins prennent valeur de faim, nous buvons la poudre de yãkoana pour la ramener auprès de notre maison. Enfin, si besoin est, on peut ­aussi emprunter la fertilité de la forêt d’une maison amie. […] Lorsque la ­richesse de la forêt s’enfuit, le gibier devient squelettique et se raréfie car c’est elle qui, d’habitude, le fait prospérer. […] Leurs images doivent, pour vivre, se ­repaître de celle de la valeur de fécondité de la forêt. C’est pourquoi les chamans font aussi descendre l’image de la graisse du gibier avec celle de la fertilité de la terre. »

En expliquant les concepts chamaniques, Kopenawa va au-delà de l’ethno­graphie ; il crée un genre nouveau de questionnement philosophique amérindien. Quand un narrateur autochtone qui s’exprime aussi bien produit une exégèse originale de sa conception du monde, on n’a presque plus besoin d’ethnologie ni d’ethnologues. Je dis « presque », car c’est Bruce Albert, avec sa grande connaissance de la langue et de la culture yanomamis et ses talents de traducteur, qui permet à la voix de Kopenawa de se faire entendre de façon si directe et puissante.

La deuxième partie du livre est chronologiquement la première, car elle traite de la jeunesse de Kopenawa. Son père est mort alors qu’il était tout jeune ; on lui a raconté que ce sont des sorciers ennemis qui l’ont tué. S’il l’avait su plus tôt, Kopenawa aurait pu tuer le sorcier pour venger son père, conformément à la coutume yanomami. « Mais, aujourd’hui, beaucoup de temps a passé et je ne suis plus en ­colère. Et puis cet homme est mort de la malaria lorsque les chercheurs d’or sont arrivés. »

La mère de Kopenawa fut emportée par une épidémie de rougeole, une ­maladie involontairement apportée en 1967 au village par la fille du missionnaire américain Keith Wardlaw. Les missionnaires ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour soigner les malades, mais l’épidémie s’est propagée à toute vitesse, frappant cent soixante-cinq personnes, dont Kopenawa, et en en tuant dix-sept.

Lors des rites funéraires yanomamis, le corps est enveloppé dans un hamac et suspendu à un arbre jusqu’à ce qu’il se décompose. Les os sont ensuite rassemblés, puis incinérés, et les cendres ingérées mélangées à de la bouillie de banane de façon à libérer l’esprit. L’enterrement chrétien est considéré comme une « pratique révoltante » : « Nous pensons que les Blancs se plaisent à maltraiter leurs défunts. Ils les enferment sous la terre et les insultent en invoquant leur nom à tout propos ! »

Les missionnaires étaient tout aussi horrifiés par les coutumes yanomamis et profitaient de l’épuisement physique des villageois pour enterrer les morts en secret : « Je n’ai jamais pu savoir où ma mère avait été enterrée. Les gens de Teosi (du portugais deus) ne nous l’ont jamais dit, pour que nous ne puissions pas ­récupérer ses ossements. À cause d’eux, je n’ai jamais pu pleurer ma mère comme le faisaient nos anciens. C’est une très mauvaise chose. »

Redoutant que l’épidémie soit une ­mesure de représailles contre leur résistance aux enseignements chrétiens (« rougeole » se dit Teosi a wai, «épidémie de Dieu » en yanomami), la plupart des villa­geois s’empressent de se convertir. Ward­law et sa femme publient des extraits de leur journal dans une revue missionnaire. « Beaucoup de nos amis sont passés à l’éternité sans connaître le Christ », écrivent-ils, et cela les touche visiblement davantage que la tragédie de l’épidémie ; ils semblent d’ailleurs même se réjouir qu’elle soit parvenue à les convaincre d’accepter la foi chrétienne : « Nous savons que Dieu ne commet jamais d’erreur et maintenant que la crise est passée nous pouvons constater comment le Seigneur a œuvré dans les cœurs à travers ces circonstances. […] La puissance de Dieu est à l’œuvre, et quelle chose merveilleuse à contempler. » On ne saurait mieux dire.

L’adhésion des villageois au christianisme sera de courte durée. Le beau-père de Kopenawa, un chaman respecté qui a été parmi les premiers à se convertir, a perçu de l’hypocrisie et des failles logiques dans l’enseignement des missionnaires. Lui et la plupart des autres villageois ­reviennent à leurs anciennes coutumes. Ils ont été particulièrement déçus par l’incapacité de Teosi à empêcher de nouvelles épidémies malgré leurs prières ferventes. En se fondant sur ses expériences chamaniques ultérieures, Kopenawa réfute la doctrine chrétienne avec ce raisonnement pragmatique : « Les missionnaires nous ont assez trompés autrefois ! Je les ai trop souvent écoutés nous dire : “Sesusi va arriver ! Il descendra vers vous ! Il arrivera bientôt !” Mais le temps a passé et je ne l’ai toujours pas vu ! J’ai fini par me lasser d’entendre ces mensonges. Est-ce que les chamans répètent en vain de telles choses à longueur de temps ? Non, ils boivent la yãkoana et font aussitôt descendre l’image de leurs esprits. »

 

Désir de jeunesse de « devenir un Blanc »

Après la mort de sa mère, il ne tient plus en place. À 15 ans, il commence à travailler comme guide pour la Funai, l’organisme fédéral brésilien chargé de la protection des communautés amérindiennes. Commence alors, au début des années 1970, une décennie de grands voyages en territoire yanomami et sur les terres des communautés voisines ainsi que dans des villes telles que Manaus et Boa Vista. Il se moque de son désir de jeunesse de « devenir un Blanc » : « Lorsque je voyais les Blancs enfiler leur pantalon, je pensais : “Je vais cacher mes jambes tout comme eux !” » Quand il arrive pour la première fois à Manaus, devant l’animation trépidante du marché, il s’interroge : « Tout ça pour faire du troc […] en échange de vieux bouts de peau de papier [l’argent]. » Il observe avec candeur : « Je n’avais jamais vu autant de Blancs ! Il y en avait vraiment partout ! Je me suis dit qu’ils ne devaient jamais arrêter de copuler pour être aussi nombreux. »

Sa fascination pour ce monde-là cesse quand il contracte la tuberculose. Après un long séjour à l’hôpital, il rentre chez lui, et peu à peu « le désir de devenir un Blanc [disparaît] de [son] esprit ». Il ­recommence à travailler pour la Funai au milieu des années 1970 et assiste à la destruction causée par le projet avorté de construction de la route Perimetral Norte. Désormais lucide sur le comportement des Blancs, il prend conscience de la menace qu’ils représentent pour l’existence des Yanomamis et de la forêt : « Les Blancs se sont mis à couper tous les arbres, à maltraiter la terre et à salir les cours d’eau. Ils ont d’abord com­mencé chez eux. Il n’y a maintenant presque plus de forêt sur leur terre malade et ils ne peuvent plus boire l’eau de leurs rivières. »

Au début des années 1980, Kopenawa épouse la fille d’un chaman traditionnel et entreprend l’initiation relatée dans la première partie du livre. Mais, à la fin de la décennie, le territoire yanomami est envahi par des dizaines de milliers de chercheurs d’or qui apportent de nouvelles épidémies et font des ravages culturels et environnementaux sans précédent. S’appuyant sur ses connaissances chamaniques et son expérience des Blancs, il devient le principal porte-parole de la cause yanomami.

« Les choses que les Blancs extraient avec autant d’efforts des profondeurs de la terre, les minerais et le pétrole, ne sont pas des nourritures », remarque-t-il. En puisant dans les mythes et dans ses expériences chamaniques, il élabore sa propre conception des forces destructrices déchaînées par l’activité minière. En creusant profondément dans la terre, on risque d’arracher les « racines du ciel », les fondations de métal érigées par le dieu créateur Omama pour soutenir le cosmos. Il parvient à la conclusion que les minerais sont en fait « des éclats du ciel, de la lune, du soleil et des étoiles qui sont tombés au premier temps ». Ces « substances de sorcellerie » chaudes et dangereuses ont été cachées par Omama dans les profondeurs fraîches de la terre. « Arracher ces mauvaises choses du sol » et les faire fondre dégage des fumées pathogènes. Les épidémies sont représentées dans le monde des esprits comme des êtres cannibales vivant dans des maisons « gorgées de marchandises et de nourriture comme les camps des chercheurs d’or ».

Elles ne rendent pas seulement les Yanomamis malades, mais le ciel aussi :

« Le ciel […] devient aussi malade que nous ! Si tout cela continue, son image se trouera lentement sous la chaleur des fumées du minerai. Il fondra alors peu à peu comme un sac de plastique jeté au feu. […] S’il finit par s’incendier, il s’effondrera à nouveau. Alors, nous serons tous brûlés et, comme nos ancêtres du premier temps, projetés dans le monde souterrain. »

 

La troisième partie du livre relate les voyages de Kopenawa à l’étranger. À partir de la fin des années 1980, il part assister à des conférences et à des événements aux États-Unis et en Europe, où il représente la cause yanomami et reçoit de nombreuses distinctions. Kopenawa se fonde sur ces expériences pour réfléchir au gouffre cosmologique et philosophique qui sépare sa vision du monde de celle des Blancs.

À propos de « l’amour de la marchandise », qu’il considère être à l’origine de la cupidité des Blancs et de leurs tendances destructrices, il déclare avec une lucidité morale prophétique : « Les marchandises ne meurent pas. […] Lorsqu’un être ­humain meurt, son spectre n’emporte ­aucun de ses biens sur le dos du ciel, même s’il est très avare ! » Kopenawa ­réalise aussi combien la voie chamanique l’a éloigné des autres Yanomamis : « Si l’on ne devient pas autre avec la poudre de yãkoana, on ne peut que vivre dans l’ignorance. On se contente alors de manger, de rire, de copuler, de parler sans raison et de dormir en rêvant peu. »

 

Le verbe « manger » ­désigne par euphémisme à la fois l’acte sexuel et le meurtre

L’anthropologue américain Napoleon Chagnon, auteur en 1968 du contro­versé « Yanomamis : le peuple féroce » est mentionné brièvement à la fin du livre. Pourtant, lorsque Kopenawa compare les guerres traditionnelles de vengeance des Yanomamis avec le phénomène occi­dental de guerre totale, il semble récapituler les arguments qu’Albert lui-même a formulés contre Chagnon dans des débats houleux entre spécialistes. En tenant de l’anthropologie culturelle, Albert envisage la guerre chez les Yanomamis de leur point de vue : elle ferait partie intégrante des pratiques de deuil visant à effacer toutes les traces du défunt, y compris ses os incinérés, et à assouvir rapidement la colère atti­sée par le chagrin en se vengeant sur le meurtrier ou le sorcier. La fameuse théorie sociobiologique de Chagnon réduit au contraire la guerre yanomami à un combat darwinien entre hommes pour s’emparer des femmes et procréer 3. Albert et d’autres se sont servis des éléments de Chagnon pour réfuter sa thèse selon laquelle les hommes yanomamis les plus « féroces » et les plus meurtriers ont la progéniture la plus nombreuse.

Et pourtant, le tableau que brosse ­Chagnon de la société yanomami des années 1960 n’est pas très différent de celui que décrit Kopenawa : « Nos anciens cherchaient à flécher les guerriers qui avaient “mangé” leurs proches. » (« Manger » signifie « tuer à la guerre » et n’a rien à voir ici avec le cannibalisme.) Albert ergote sur les nuances du terme wai­thiri, que Chagnon rend par « féroce » mais qu’Albert juge « [non] dépourvu d’ambivalence, et pouvant, selon les contextes, affirmer une qualité (“vaillance, courage, endurance”) ou dénoncer un comportement (“agressif, violent”) ».

À en juger par les propos de Kopenawa lui-même, il ne fait guère de doute que les Yanomamis apprécient la bravoure, la revanche, l’esprit guerrier – et d’autres choses aussi. Dans son langage direct, il parle souvent de « manger la vulve », une activité qui intéresse les siens au plus haut point : le fait que le verbe « manger » ­désigne par euphémisme à la fois l’acte sexuel et le meurtre indique que les Yanomamis, comme tant d’autres peuples, considèrent que sexe et violence sont liés, mais au sens où l’entend Chagnon. Kopenawa conclut par une réflexion sur les profonds bouleversements culturels qui ont dirigé cet esprit guerrier vers l’extérieur et contre de nouveaux dangers : « Les ­paroles de la guerre n’ont pas disparu de nos ­esprits, mais, à présent, nous ne voulons plus nous maltraiter de cette manière. »

Il raconte avec un regret sincère comment il a perdu un esprit oiseau particulièrement puissant après un long voyage en avion : « D’autres de mes xapiri, aussi légers que des plumules, ont été emportés par le souffle des moteurs d’avion. […] Alors, à mon insu, les sentiers des esprits cassiques ayokora que je venais à peine d’acquérir ont dû être détruits. »

Et, pourtant, certaines expériences étranges et rêves survenus pendant ses voyages à l’étranger ont renforcé sa conviction que les xapiri sont aussi présents dans ces terres lointaines et qu’ils œuvrent « à la protection des Blancs qui vivent sous le même ciel ». Il détecte des échos des croyances yanomamis dans la pensée écologique occidentale, mais avec une nuance d’importance : « Omama a été, depuis le premier temps, le centre de ce que les Blancs appellent “écologie”. C’est vrai ! Bien avant que ces paroles n’existent chez eux et qu’ils se mettent à en parler autant, elles étaient déjà en nous, sans que nous les nommions de la même manière. ­Depuis toujours, elles étaient pour les chamans des paroles venues des esprits pour ­défendre la forêt. […] Dans la forêt, c’est nous, les êtres humains, qui sommes l’écologie. »

À mesure qu’il se familiarise avec le débat mondial sur le changement clima­tique et l’environnement, Kopenawa découvre que sa vocation chamanique est d’application universelle : « Il n’existe qu’un ciel et il faut s’en soucier car, s’il ­devient malade, tout sera fini. » Le duo écrit/parlé qu’Albert a constitué avec son ami yanomami sauvegarde sur la page imprimée ce que Marshall McLuhan appelait « la diversité sonore de l’oralité ». Comme ses ancêtres, dont les voix vont continuer à résonner dans les chants des chamans après sa mort, Davi Kopenawa a donc fait en sorte que ses paroles puissantes soient préservées :

« De toute manière, même s’ils n’écoutent pas ces paroles de mon vivant, j’en laisse ici les dessins afin que leurs enfants et ceux qui naîtront après eux puissent les comprendre un jour. »

 

— Ce texte est paru dans The New York Review of Books le 6 novembre 2014. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Massacre à la tronçonneuse en Suède

Peut-être était-ce à cause du chien qui aboyait. Toujours est-il que, quand Hans Åfeldt a regardé par la fenêtre de la cuisine, il a aperçu un homme à la lisière de son terrain. L’homme était ­habillé en vert et portait sous le bras un rouleau de ruban de chantier jaune et rouge dont il nouait des petits bouts ­autour des troncs d’arbre. C’est comme ça que Hans Åfeldt a appris que la forêt qui était la raison de son installation à Storfors [dans le centre de la Suède] six ans plus tôt allait être abattue. Pour quand la coupe rase était-elle prévue ? L’homme en vert ne savait pas exactement. D’ici quelques semaines, peut-être, ou vers Noël.

C’était juste avant la Saint-Jean. À compter de ce jour et pendant les six mois qui ont suivi, Hans Åfeldt et ses voisins ont appris tout ce qu’il y avait à savoir sur la politique forestière suédoise. Et ils ont découvert des tas de choses. Une, surtout.

« Notre forêt », disent Hans Åfeldt et ses voisins en parlant des conifères qui se dressent devant chez eux. Ils savent, bien sûr, que la parcelle en question ne leur appar­tient pas. Mais ils parlent comme des gens de Stockholm qui diraient « notre ville » alors qu’ils ne sont pas propriétaires des maisons. Et ils pensent, comme les gens de la ville, qu’ils ont certains droits sur leur environnement. Après tout, c’est là qu’ils vont faire leur promenade matinale, que les enseignants emmènent les enfants en cours de SVT. La petite forêt faisait clairement partie du paysage : on la voyait de la fenêtre de l’école, elle servait de toile de fond aux coins de baignade, au camping, à la gare. En un mot, le paysage relevait à la fois de la culture et de la ­magie : les pins et les sapins longilignes, le sol moussu, les petits torrents qui se jettent dans le lac Mögsjön.

Il existe tout un tas de termes juridiques pour décrire ce type de milieu dans le Code de l’environnement et le Code forestier. Il y en a un, « zone tampon », qui a retenu l’attention de Hans Åfeldt et de ses voisins. Et cette découverte leur a regonflé le moral : il y avait forcément une erreur quelque part.

 

Forêts profondes, bocages et pâturages

Six mois plus tard, ce qu’ils voient de leur fenêtre ressemble au champ de bataille de Verdun : des chandelles de 1 mètre se dressent au milieu d’un véri­table chaos, là où serpentaient naguère des sentiers dans les sous-bois. Ici ou là, un arbre esseulé, ailleurs, la désolation. Cet été, voilà le paysage qui s’offrira aux vacan­ciers allemands et néerlandais, ceux-là mêmes que le syndicat d’initiative de Storfors appâte en leur faisant miroiter une « nature préservée ».

Pendant ces six mois, Hans Åfeldt, qui a pris tête de la croisade du voisinage avec le concours d’associations locales – le cercle des entrepreneurs de Storfors, le club de tir sportif en plein air, l’amicale des retraités et bien d’autres –, a harcelé, dans l’ordre, l’Office national des forêts, le tribunal administratif, la préfecture, l’Agence de l’environnement, l’entreprise Stora Enso, qui exploite la forêt, la société Bergvik Skog AB, qui en est propriétaire, la commune, le ministère de la Justice, celui de l’Environnement et celui des Affaires rurales. Ils sont remontés jusqu’au Premier ministre, ne pouvant se résoudre à croire ce qu’on leur avait répondu au fil de leurs démarches.

À l’heure où l’on polémique sur les aides publiques au théâtre, c’est un bouleversement culturel d’une tout autre ­ampleur qui est à l’œuvre en Suède. Et il est ­irrévocable. Le pays est en train de changer de visage. Voilà soixante ans, le poète et botaniste Sten Selander craignait déjà que les Suédois ne se retrouvent privés des paysages célébrés dans les chansons traditionnelles : forêts profondes, bocages et pâturages.

La forêt suédoise moderne : un progrès ?

Hans Åfeldt et ses voisins ne sont plus tout jeunes et ne verront donc pas ce que Stora Enso va planter sous leurs fenêtres. Même si on le voit déjà sur une moitié de la superficie du pays : des carrés d’arbres, en rang d’oignons, tous du même âge, de la même essence, généralement du sapin. Là où il y avait des prairies, il y a à présent des plantations. Là où il y avait récemment une forêt, il y a encore des plantations. Jamais, depuis l’époque du roi Gustav Vasa, au XVIe siècle, la Suède n’avait compté autant d’arbres et aussi peu de forêts.

C’est ça, la réforme. Le paysage forestier subit la même transformation que les villes dans les années 1960 : le programme Million 1 transposé à la nature.

Il n’est pas impossible que, pour certains, cette réforme soit une bonne chose. Il y a des personnes qui se sentent agressées à la vue d’un vieil arbre. On a droit par exemple en ce moment à une polé­mique saugrenue au sujet d’un hêtre gigantesque dans le jardin de la Katedralskolan, à Lund. Il accuse un peu ses 175 ans et doit dès lors être abattu. Ainsi en ont décidé les services d’élagage de la ville. Imaginez que quelqu’un passe en dessous et se ramasse une branche sur le sommet du crâne…

Il ne fait aucun doute que la forêt suédoise moderne est un progrès tant du point de vue de la sécurité que de celui de l’hygiène. Le bois ne s’y décompose plus au milieu de mousses malsaines, les aller­giques peuvent y flâner en toute sécu­rité. C’est une forêt adaptée aux enfants : peu de risques que le petit William trébuche sur une souche pourrie, grignote un champignon inconnu ou s’égare. La piste carrossable la plus proche se trouve généralement à moins de 300 mètres. Et ceux qui sont en quête de tranquillité ne sont pas oubliés. Ni le pic ni la fauvette ne viendront troubler la quiétude des plantations.

Dans la forêt moderne, la jeunesse moderne n’a aucune raison non plus de se sentir en insécurité. Les plantations y ont une durée de vie aussi brève que les restaurants branchés de Stockholm. Ici se dressent fièrement 10 hectares de jeunes plants, alignés comme à la parade. Là, séparés par une ligne droite, des adolescents, en rang d’oignons également, tournent le dos au club des 18-30 ans. Et, un petit peu plus loin, un carré de septuagénaires mûrs pour l’abattage.

C’est là toutefois que s’arrête la ressemblance, car, si les humains peuvent vivre plus ou moins longtemps, les arbres de la forêt moderne sont tous cueillis à la fleur de l’âge. C’est ce qui remue le plus dans cette réforme. De tout temps, l’homme a vu dans le vieil arbre un lien avec ses ancêtres, voire avec l’Univers. Bientôt, ce genre de rêverie sera le privilège exclusif des flâneurs de jardins publics. Dans les espaces boisés, la plupart des arbres sont aujourd’hui plus jeunes que les habitants ; les sujets tortueux, maladifs ou atypiques n’y ont plus droit de cité (hormis sur les terrains escarpés et dans certaines minuscules ­réserves naturelles).

Trois hommes adultes se donnant la main pouvaient à peine faire le tour du grand pin de Skrälldalen, dans la province du Hälsingland [centre de la Suède], qui fut abattu à grand-peine en 1890. Un siècle plus tard, la plupart des scieries suédoises sont équipées pour recevoir, au mieux, des grumes qu’un enfant peut étreindre. Le jour n’est donc pas si lointain où les habitants du Värmland devront se rendre au Skogskyrkogården, le cimetière boisé de Stockholm, pour pouvoir toucher un pin assez vieux pour avoir connu leur grand-père.

Ce n’est pas une conjecture hasardeuse, c’est un fait. Même le service cartographique national ne parle plus de « forêts », relève la romancière Kerstin Ekman, mais d’« exploitations forestières ». L’organisme prédit que, d’ici cinquante ans, la plupart des forêts de pins au sud du fleuve Dalälven auront été remplacées par des plantations de sapins, et c’est à peu près le même sort qui attend les ­forêts de feuillus de Scanie [sud de la Suède].

Qu’est-ce que ça peut bien faire ? ­rétorqueront certains. À vrai dire, on ne sait pas ce que ça peut faire. Aucun paysage n’est immuable. Mais c’est sans doute la première fois en l’espace de trois générations qu’une culture millénaire remplace la nature dont elle est issue par une usine à bois.

 

Je peux me tromper, bien sûr, mais, à mon avis, tout a basculé une nuit de mai 1971. Pendant vingt ans, les Stockholmois avaient accepté la démolition de maisons qui auraient été considérées comme des joyaux dans n’importe quelle autre métropole. Bien sûr, ça avait rouspété un peu, mais sans plus. Et puis, tout à coup, voilà treize ormes qui se trouvaient sur le trajet d’une ligne de transports en commun. L’issue était courue d’avance, aurait-on pu se dire. Un gouvernement social-démocrate dirigé par Olof Palme d’une part, une centaine de chevelus qui se cramponnaient aux branches de l’autre. Pourtant, ce ne sont pas les chevelus qui ont écrit l’histoire. Ce sont les cravatés qui étaient venus leur prêter main-forte. Ils étaient sortis des banques du quartier, selon toute vraisemblance. On ne peut pas exclure non plus que quelque baronne ait reçu un coup de matraque cette nuit-là. C’était du jamais-vu. Voilà que la classe supérieure faisait tout à coup cause commune avec la gauche débraillée. Et pour quoi ? Pour treize arbres hors d’âge.

Les temps changeaient. L’affaire des ormes fut la première défaite infligée à une conception du bien-être qui suppose que tout ce à quoi la population accorde de la valeur peut être quantifié: le revenu, la distance avec le cabinet médical le plus proche, la concentration de pollens dans l’atmosphère. Des sujets d’importance, assurément. Mais, dans cette vision comptable des choses, les ormes étaient au mieux cinq camions de bois de chauffage en travers de la route du progrès.

Si j’exhume l’affaire des ormes, c’est parce que, à mon avis, ce n’est pas un hasard si ce sont des arbres et non je ne sais quel bâtiment menacé de démo­lition qui ont poussé des cravatés à braver la maréchaussée. Une ville rasée par les bombardements peut toujours se relever. Ce ne sont pas les pelles mécaniques ou la dynamite qui infligent les blessures les plus profondes. Ce sont bien les ­tronçonneuses.

Sans doute est-ce un signe des temps : les éditeurs publient à tour de bras des ouvrages sur la forêt d’antan. J’ai déjà eu l’occasion de rappeler que, hormis les dieux, rien ici-bas n’éveille autant d’émotion que les vieux arbres et que, à une époque pas si lointaine, l’abattage d’un chêne était encore passible de la même peine qu’un meurtre ; ou encore de citer des pages entières de poésie suédoise :

« Quelque force occulte, quelque esprit malin,

Cache dans les racines de l’arbre le ­secret de ses desseins. »

Ces vers sont de Karin Boye. Mais Hollywood (« bois de houx », un nom prédestiné !) a fait presque aussi bien. Il est intéressant de constater que le plus grand succès de l’histoire du cinéma, Avatar, de James Cameron (2009), ne traite pas d’un amour déçu ni même de la vie de Jésus. Il parle de cet acte impar­donnable qu’est l’abattage d’un arbre vénérable au motif qu’il se trouve peut-être de l’or dessous. J’ai constaté que certains spectateurs auraient préféré que les tueurs d’arbres connaissent une fin plus atroce. Beaucoup d’Américains, dit-on, ont éprouvé un sentiment de vide inconsolable en voyant la forêt luxuriante d’Avatar. Il existe d’ailleurs des thé­rapies pour les personnes atteintes de PADS (« syndrome de dépression post-Avatar») qui ne supportent pas d’être privées sur Terre de la jungle de la planète Pandora.

« Que le cormoran fonde sur ta maison – une malédiction fécale, excrémentielle et stridente ! […] Les frondaisons te maudissent ! Que le toit de ta maison de vacances, sur ta petite île, pourrisse sous le poids des fientes de cormoran et s’écroule sur ta télé et ton canapé. On va te l’enfoncer dans le gosier, ta dernière tirade sur la nature, comme une grille de barbecue rouillée, et tes grands discours sur les espaces de loisir, on va te les décaper comme cet arbre où les cormorans viennent nicher, jusqu’à ce qu’ils ne soient plus qu’un squelette gris de mots dénués de sens. Les tiques vont te pomper le sang et, à coups de bactéries qui t’attaqueront le cerveau, elles vont te l’expliquer ce que c’est, la nature ! »

 

« Proximité de parcours forestiers »

Le destinataire de ces lignes écrites en 2007 est un élu municipal de Stockholm qui pensait rendre service en transformant un bout de forêt intacte en circuit de moto afin que les jeunes puissent profiter du grand air. Et l’auteure de ce courrier vengeur n’est autre que Kerstin Ekman. Si l’on retirait des bibliothèques tous les écrivains dont le nom fait référence à un arbre, il ne resterait pas grand monde 2. Quand, au XVIIIe siècle, les gens furent autorisés à choisir eux-mêmes leur patronyme, les Allemands et les Britanniques optèrent pour des noms de couleur ou de métier, ce qui a ­donné des Brown, des Smith et des Müller. Les Suédois, eux, se sont donné des noms d’arbre. En particulier des noms formés à partir de lind ou lund [« tilleul »], björk [« bouleau »], alm [« orme »].

Il n’y a guère que les Suédois, les Finlan­dais ou les Japonais pour chercher à se fondre de la sorte dans les sous-bois, observe le folkloriste ­Bengt af Klintberg. Dans ces pays, la forêt joue un rôle essentiel, aussi bien dans la culture que dans la vie quotidienne. Quand on ­demande aux gens où ils veulent habi­ter, ils répon­dent « dans un endroit pré­servé », c’est-à-dire avec beaucoup d’arbres et peu de monde autour, explique-t-on dans les agences immobilières. Ce n’est pas la proximité d’un théâtre, d’un hôpital ou d’une salle de sport qui est le critère numéro un, mais la « proximité de parcours forestiers ». Et les promenades en forêt ­arrivent juste après le sexe parmi les souhaits listés dans les petites annonces de rencontres. Ce n’est pas un cliché. Un Suédois sur trois s’y adonne au moins une fois par semaine, révèle l’Office national de la statistique. J’ai appris que l’hymne national suédois a été composé à partir d’une chanson popu­laire qui s’ouvre sur ces paroles :

« Je chevauche à travers la forêt ­profonde,
Tandis que tous dorment d’un doux sommeil… »

On dit qu’il est dangereux de parler de l’« âme » du peuple. Mais, moi qui viens d’un pays agricole (« Pologne » vient de pole, qui désigne un champ), je n’ai pas tardé à m’apercevoir que les frondaisons bruissent bien plus fort dans l’âme des Suédois que dans la mienne. Nous autres, qui venons de contrées déboisées, nous souvenons des petits bosquets comme d’une exception, d’une cachette.

Pour l’écrivain Theodor Kallifatides, par exemple, qui est d’origine grecque, la « forêt » était surtout synonyme de loisirs adolescents. C’est là que se donnaient rendez-vous les jeunes du village. L’image de peuple sexuellement libéré qu’il avait des Suédois fut confortée par le fait qu’ils parlaient sans arrêt de leurs balades en forêt. Mais quand une collègue de travail de son pays d’adoption lui proposa une promenade dans les bois à l’heure du déjeuner, Kallifatides se dit que tout cela allait tout de même un peu loin. La luxure suédoise, d’accord, mais à l’heure du déjeuner ?

« C’est la culture suédoise qui est venue se fondre dans la forêt et non l’inverse. Nous sentons tous la résine de pin et le myrte des marais », affirmait en 1924 l’historien de la littérature Fredrik Böök. Près d’un siècle plus tard, un auteur d’un tout autre style, Erik Andersson, écrit (à propos de l’essai de Kerstin Ekman « Les seigneurs de la forêt ») que, si la langue est ce qu’il y a de plus sacré pour les Français, c’est la terre pour les Russes et la forêt pour les Suédois. « Nous étions aimantés par les arbres et nous étions des leurs. »

Des expressions du quotidien telles que « Dra åt skogen! » [« File dans la forêt ! »] pour dire « Va te faire voir ! » n’ont pas d’équivalent dans d’autres langues et indiquent bien que la forêt occupe une place métaphysique dans l’âme suédoise. « Dieu n’est pas mort, il a quitté l’église pour la forêt », observait récemment le psychiatre Nils Uddenberg. Pour certains, il s’y est sans doute toujours trouvé. L’historien des idées Sverker Sörlin relève que même le grand admirateur du machinisme qu’était le poète Artur Lundkvist véné­rait les arbres : « S’il reste de l’espoir pour les arbres, alors il en reste pour l’homme, pourvu que l’homme ne renie pas les dieux que sont les arbres comme il a ­renié son propre dieu. »

Il n’est sans doute pas anodin que les ­forêts qui ont inspiré autrefois les bâtis­seurs de cathédrales ressemblent aujour­d’hui davantage à des parkings souterrains. Des piliers serrés, un plafond bas. Ce n’est plus la même forme de ­dévotion. Je m’arrête ici pour étayer mon propos et expliquer pourquoi j’ai l’intention d’emmener le lecteur à Kvikkjokk, Vuollerim et Storfors, Hedekas et Arje­plog – et même dans la dernière forêt primaire d’Europe, afin de comprendre cette rage impuissante que l’on perçoit peu à Stockholm mais qui frappe le journaliste au pays des forêts, j’ai nommé la Suède.

C’est par Storfors que nous avons commencé. Hans Åfeldt se tient au ­milieu de ce qui reste de sa forêt. L’abatteuse s’est ­arrêtée. Il a neigé, le crépuscule ­estompe les couleurs, ajoutant au lugubre de l’atmo­sphère, comme sur les images d’archives en noir et blanc des champs de bataille de jadis. J’ai voulu interviewer les voisins de Hans Åfeldt, puis je me suis ­ravisé. Peut-être parce que je n’ai jamais su quelles questions ­poser dans une maison endeuillée. À moins que ce n’ait été la ­vision de sa mâchoire crispée et ce quelque chose dans son ­regard qui semblait me rendre complice de cette désolation. Il est ensei­gnant. ­Depuis trente ans, c’est dans ce petit bout de ­forêt, là dehors, que les ­enfants de l’école apprenaient la biologie et ­faisaient des jeux de piste.

 

Un raisonnement d’exploitants forestiers

Comme nous l’avons dit plus haut, c’est pour cette forêt que Hans Åfeldt a quitté Örebro afin d’emménager ici. « C’était un vrai bonheur, chaque matin, d’ouvrir ma porte. Les gens qui venaient me rendre visite étaient sous le charme. Mais les représentants de ­l’Office national des forêts qui sont ­venus me voir raisonnaient comme des exploitants forestiers. Ils m’ont dit que c’était une forêt sans ­valeur commerciale et d’un piètre intérêt d’un point de vue écologique, d’autant qu’elle se trouvait au milieu de zones déjà déboisées. »

Hans Åfeldt explique que la forêt est désormais un marqueur de classe. « Et c’est nous, les habitants des régions ­forestières, qui sommes considérés comme la classe inférieure. Les citadins, eux, on laisse leur forêt tranquille. » Il me faut un moment avant de comprendre que ce qui ressemble à un paradoxe est de fait une réalité déconcertante.

Les Stockholmois peuvent enfourcher leur vélo, aller dans une forêt peuplée de trolls et s’y promener pendant des heures sans jamais croiser une piste. Dans sa région pourtant si boisée, Hans Åfeldt ne peut pas déambuler plus d’un quart d’heure au milieu des plantations sans tomber sur une coupe à blanc. À Stockholm, les coupes sévères sont inter­dites dans les zones boisées dans un rayon de 30 kilomètres autour de la ville. À Storfors, la limite est fixée à 5 mètres du seuil des maisons. Peut-être est-ce la raison pour laquelle les citadins sont les derniers à prendre la mesure de la transformation du paysage.

Comment la campagne a-t-elle pu deve­nir le parent pauvre de l’écologie ? On est au milieu des amas de branchages, on regarde cette débauche de brutalité et on a l’impression d’être ramené aux années 1970. Ou plus loin encore, au XIXe siècle, à l’époque de l’exploitation clandestine des forêts domaniales. L’acca­parement sans vergogne, l’arrogance. Hans Åfeldt et ses voisins ont dû envoyer je ne sais combien de courriers avant que la société forestière et l’administration daignent leur répondre. Ils y citaient des articles de loi et des déclarations du ministre, y avaient joint des plans et des pétitions. La réponse qu’ils ont obtenue est laconique et condescendante : « Nous accusons réception de votre courrier […] auquel nous ne pouvons donner suite […]. »

Hans Åfeldt ne s’était jamais ­senti ­aussi impuissant ni aussi humilié. La ­société fores­tière et l’administration lui laissaient entendre qu’il était un tantinet ridicule, voire procédurier, qu’il parlait de préserver la beauté là où ne pousse après tout que du bois. Et il pensait pouvoir obtenir gain de cause ! Il me tend une lettre de Bergvik Skog. La société ne répond à ­aucune de ses questions mais lui explique qu’une coupe à blanc peut, en quelques années, « faire le bonheur d’un amoureux de la nature ». Il n’oublie pas l’homme de Stora Enso qui comptait les chanterelles grises. Hans Åfeldt pensait que l’argument pèserait dans la balance. Ce n’était pas le cas. La présence du champignon indiquait simplement que la forêt n’était pas aussi fréquentée que le prétendait Hans Åfeldt, s’est-il entendu dire. Et que la forêt n’avait donc pas grand intérêt.

Mais le pire fut encore de découvrir que tous ses efforts étaient voués à l’échec. L’été dernier déjà, quand il a ­envoyé son premier courrier, cette coupe à blanc avait bénéficié d’une autorisation sans condition de l’Office national des forêts, sans qu’un fonctionnaire se donne même la peine de jeter un coup d’œil aux parcelles concernées. Et la décision ne pouvait être contestée en justice.

Plaît-il ? L’administration aide une ­société forestière à contourner l’unique loi qui protège les espaces forestiers ? Oui, c’est ce que prouve l’expérience de Hans Åfeldt, dûment documentée dans plusieurs volumineux dossiers. Il espère que Dagens Nyheter se fera le ­relais de ses découvertes afin que d’autres ne commettent pas la même erreur que lui. Laquelle était de croire qu’il existe en Suède une forme de protection juridique des forêts, dans l’intérêt des habitants.

On ne peut pas aujourd’hui acheter du lait (ni même s’essuyer le derrière) sans qu’on nous garantisse la démarche écoresponsable des entreprises forestières. La forêt qui a servi à fabriquer telle serviette, tel rouleau de papier toilette, tel papier à lettres a été cultivée et abattue dans le respect de l’homme et de la nature, permettant l’apposition du label environnemental FSC sur l’emballage. Les produits de Bergvik Skog ou de Stora Enso sont également frappés de ces logos rassurants.

Au troisième jour de la coupe à blanc, il restait encore quelques très beaux spécimens à deux pas des habitations. Parmi eux, un sapin majestueux de 2,70 mètres de circonférence, sans doute un des doyens de Storfors. La société forestière se serait-elle ravisée à la dernière minute ? Même pas, l’arbre est simplement trop gros pour les machines et doit être ­abattu à la main, expliquent les conducteurs d’engins. Ah, je vois, les arbres de cette taille sont évidemment très recherchés ? « Non, celui-là, aucune scierie n’en voudra. Comme il est près des maisons, il y a des chances qu’il soit criblé de pointes ou de trous de pics. » Qu’est-ce qu’on va en faire, alors ? « De la pâte, des ramettes, ou peut-être bien des couches. »

 

— Ce texte, paru dans Dagens Nyheter le 30 avril 2012, est un extrait de son livre Skogen vi ärvde. Il a été traduit par Jean-Baptiste Bor.

La forêt et nous

Excepté dans les contrées désertiques, semi-désertiques ou glacées, la forêt habite au plus profond de notre psyché, dans toutes les cultures. Refuge ou repoussoir, elle est aussi depuis L’Épopée de Gilgamesh l’objet de la convoitise et de l’avidité des hommes. Le bouleversement de la planète perpétré par l’espèce humaine la concerne au premier chef et fait de la déforestation un symbole.

Ce dossier d’été nous emmène chez Shakespeare et les Yanomamis, nous plonge dans les incendies californiens et la moiteur des tropiques, nous introduit dans la tête des botanistes, des écologues et des écologistes, nous initie à la cartographie satellite et aux études moléculaires, évoque des catastrophes épouvantables mais aussi de belles réussites et des raisons d’espérer. Fidèles à notre tradition, nous présentons quelques paradoxes et points de vue hétérodoxes. Photographie, peinture, roman et poésie contribuent à illustrer les multiples dimensions culturelles de ce sujet inépuisable.

La forêt et la civilisation

Dans De l’autre côté du ­miroir, la Reine Rouge avait ­averti Alice : la Septième Case de l’échiquier était « complètement recouverte par une forêt ». Quand Alice arriva à la lisière du bois, l’obscurité l’intimida un peu. « Ma foi, en tout cas c’est très agréable, poursuivit-elle en pénétrant sous les arbres, après avoir eu si chaud, d’arriver dans le… dans le… au fait dans quoi ? continua-t-elle, un peu surprise de ne pas pouvoir trouver le mot. […] Comment diable est-ce que ça s’appelle ? Je crois vraiment que ça n’a pas de nom. […] Mais, voyons, bien sûr que ça n’en a pas ! […] Et maintenant, qui suis-je ? Je veux absolument m’en souvenir, si c’est possible. » Mais Alice ne pouvait pas s’en souvenir. Le Moucheron l’avait prévenue, elle venait d’entrer dans le bois où les choses et les êtres vivants n’avaient pas de nom 1.

Dans sa version annotée d’Alice 2, Martin Gardner voit dans ce bois le monde lui-même, avant que les êtres humains manipulateurs de symboles aient donné des noms aux éléments qui le composent. Le monde à l’état natu­rel ne contient pas de signes. Lewis ­Carroll, qui use d’un langage moins sémio­tique, devait toutefois avoir à l’esprit les termes hylê et nemus. Pour Aristote et d’autres philosophes, hylê, « forêt » en grec ancien, signifiait aussi « chaos », la matière sans forme [lire l’entretien avec Robert Harrison, p. 18]. Nemus, l’un des termes latins désignant un bois, dérive peut-être de nemo (« personne »), ce que deviennent les individus quand ils s’égarent dans la forêt. Virgile l’applique de manière révélatrice à la selva que traverse Énée pour accéder aux Enfers, lieu du non-être par excellence.

Dans Forêts. Promenade dans notre imaginaire3, Robert Harrison oppose res nullius (« ce qui n’appartient à personne »), autre expression latine désignant un espace boisé, à res publica, l’espace public, le domaine des structures sociales et des institutions humaines, autrement dit la cité. La séparation stricte et l’hostilité permanente entre la forêt et la cité, le sauvage et le domestiqué constitue l’un des grands sujets de son livre.

Robert Harrison prend comme point de départ un passage ayant ­valeur de fable de La Science nouvelle (1744), de Giambattista Vico. Le philosophe italien y relate ce moment où, à la suite d’un orage terrifiant, les géants qui ­erraient dans les forêts primitives regardèrent pour la première fois au-dessus de la cime des arbres et découvrirent le ciel. C’est de la vision de cette trouée dans la forêt que sont nées la religion et la société civile. Les forêts deviennent alors profanes, car elles cachent la vue de Dieu, et il faut abattre leurs chênes pour faire place à la civilisation et ­planter une autre variété d’arbre, l’arbre généalogique.

Ce schéma, nous explique Harrison, n’a ­cessé de se répéter, dans la fiction comme dans la réalité. Romulus, le légendaire fondateur de Rome, fut allaité dans sa petite enfance par une louve, mais la cité qu’il fonda détruisit les ­forêts du Latium qui l’avaient abrité. Des milliers d’années plus tard, en Amérique du Sud, les ­dernières forêts ­tropicales humides s’écrasent sur le sol, victimes des intérêts commerciaux.

 

La cité liée à la forêt

Depuis des siècles, la cité est pourtant liée dans l’imaginaire à la forêt, qu’elle redoute et détruit systématiquement. « Historiquement, les frontières naturelles de la res publica romaine furent tracées à la lisière des forêts non domestiquées », rappelle Harrison. La civilisation s’est toujours définie par oppo­sition à cet « autre » sauvage. « Une époque historique, assure-t-il, livre des révélations essentielles sur son idéologie, ses institutions, ses lois ou son tempérament culturel, à travers les différentes manières dont elle traite ou considère ses forêts. »

Les Lumières apportent toutefois un changement de taille. Le rationalisme cartésien dépouille les forêts du Moyen Âge et de la Renaissance de leur magie et de leur étrangeté, rédui­sant le lieu des chasses fantastiques et de la folie amoureuse de Lancelot et de Roland, la demeure d’animaux parlants et de dieux ténébreux, à un ensemble d’arbres exploitables, de préférence plantés en rangées serrées. C’est ­aussi, comme l’a montré Michel Pastoureau 4, le moment où le bois perd son statut symbolique de « matière par excellence » au profit du textile. Quand, après la révolution industrielle, le tissu cédera la préséance au métal, le bois descendra encore plus bas dans la hiérarchie.

Les écrivains romantiques ont souvent cherché à rendre leur puissance évocatrice aux forêts. Harrison décrit bien l’ambivalence de Rousseau à leur propos : en Corse, elles ne sont qu’une ressource à exploiter, mais la forêt de Saint-Germain dans laquelle il se promène est à ses yeux « le magasin aux accessoires de l’imagination, où sont conservées les images de la plus lointaine antiquité ».

Je ne suis pas sûre que Harrison ait raison d’enrôler William Words­worth parmi les poètes de la forêt. Ni Vers écrits quelques miles en amont de Tintern Abbey ni Lignes écrites au début du printemps ne sont à proprement parler des poèmes des bois, même si Harrison s’efforce dans le second cas de convaincre le lecteur qu’« un abri naturel, un petit bois, un berceau de verdure » font « en somme, une forêt ». La vision de « L’incommensurable hauteur/ Des arbres qui dépérissent mais ne sont jamais morts » que Wordsworth découvre dans les Alpes au livre VI du Prélude5 est mémorable parce qu’elle est singulière. Dans une Angleterre en grande partie déboisée, le poète ne pouvait avoir connu de forêt ancienne ­aussi majestueuse. Harrison est en terrain plus sûr avec les frères Grimm, chantres passionnés des forêts allemandes encore préservées qui symbolisaient à leurs yeux une unité perdue et des traditions folkloriques que l’on ne pouvait récupérer qu’en puisant aux sources.

Encore aujourd’hui, un peu de mystère sylvestre subsiste ne serait-ce que dans les bois sinistres de la série Twin Peaks, de David Lynch, où les hiboux ne sont pas ce qu’ils semblent être. Harrison oppose de façon intéressante le Molloy de Samuel Beckett qui avance en cercle pour sortir de la forêt et de « l’obscurité de [ses] immenses futaies » – une « progression » semblable à celle de Dante qui comprend qu’avancer en ligne droite dans la selva oscura de L’Enfer est le meilleur moyen de se perdre – à Descartes, qui pensait trouver le chemin menant hors de la forêt du hasard et de la confusion en suivant la ligne droite de la méthode.

Aujourd’hui, observe amèrement Harrison, les défenseurs de la nature en sont pour la plupart réduits à adopter le langage de l’ennemi, à évoquer l’« utilité » des forêts pour la société et non l’importance de cet habitat naturel pour les plantes et les animaux, sans parler de l’imaginaire humain. Or la disparition des forêts représente bien plus qu’une perte de biodiversité.

 

Le monde obscur des forêts

Au cours des siècles, certains humains ont fait le chemin inverse de celui des géants de Vico et sont partis vivre dans le monde obscur des forêts, de façon temporaire ou permanente. Pour les exclus de l’ordre social – « les promeneurs, les amants, les saints, les persécutés, les proscrits, les égarés, les mystiques » –, la forêt a de tout temps été un refuge. Elle abrite même parfois, dans le cas d’héroïques hors-la-loi, une société parallèle régie par une justice véritable dont les principes sont pervertis ou travestis dans la cité. Quand le hors-la-loi est, comme Robin des bois, un « champion de la loi et de l’ordre idéaux », son refuge forestier devient à proprement parler « l’ombre de la civilisation ». Ceux qui restent placidement chez eux, dans les limites de la cité, et obéissent à ses règles se privent de quelque chose s’ils oublient ou cherchent à effacer leur relation à la forêt – ces « contrées extérieures » sans lesquelles il n’y a « pas d’intérieur où habiter. »

Harrison lance un appel vibrant en faveur de la préservation des forêts, parce qu’il est convaincu que nous en avons un besoin psychologique et culturel. Son livre se nourrit d’une variété ahurissante de matériaux : mythes et contes de fées, architecture et peinture, œuvres littéraires, de L’Épopée de Gilgamesh à Beckett. Il évoque avec talent et sensibilité des auteurs aussi différents que Virgile, Dante, Boccace, Conrad et Sartre. Bien entendu, les lecteurs pourront contester l’interprétation qu’il donne de certaines œuvres et regretter qu’il en ait laissé d’autres de côté. Il me ­paraît difficile d’affirmer comme il le fait que, chez Shakespeare, « les ­forêts deviennent innocentes, pastorales, amusantes, ­“comiques” », la sauvagerie se cachant à présent dans la cité. Même dans des comé­dies telles que Comme il vous ­plaira et Le Songe d’une nuit d’été, la forêt est moins « innocente » et simple qu’il ne le laisse entendre. Il fait également bon marché des « bois impitoyables » de Titus Andronicus et de ces « arbres moussus,/ et plus vieux que l’aigle » de Timon d’Athènes, parmi lesquels ­Timon se retire pour vivre en sauvage, formulant le vœu que non seulement les cités mais toutes les terres cultivées, « tes sucs nourriciers, tes vignes et tes champs ­labourés » se dessèchent et disparaissent, que le monde redevienne une immense forêt sans bornage.

Harrison s’arrête en revanche brièvement sur la forêt de Birnam qui marche sur Dunsinane dans les dernières scènes de Macbeth. Pour lui, la forêt en marche symbolise, outre « les forces de la loi naturelle », la posté­rité de Banquo, « l’arbre généalogique dominant son stérile ennemi ». L’idée est ingénieuse. Mais, pour le public de l’époque élisabéthaine, l’image des soldats de Malcolm enveloppés dans leurs « écrans de ­feuillage » évoquait certainement quelque chose de plus concret et familier : les rites de célébration du printemps, où l’on s’ornait de feuilles et de branchages, et donc le retour du printemps dans une Écosse que ­l’usurpateur avait anormalement figée dans l’hiver.

Le livre de Harrison s’inscrit dans la nombreuse suite d’ouvrages parus au début des années 1990 sur la symbolique des forêts. La plupart ont pour thème la chasse. La riche matière de tous ces livres confirme la conviction de Harrison que la forêt est la nourriture indispensable de l’imaginaire. Mais, avec son essai sur la vie des chasseurs et des braconniers dans les forêts ­anglaises 6, l’historien Roger Manning fait œuvre de pionnier. D’une part parce que « Chasseurs et braconniers » s’intéresse aux XVIe et XVIIe siècles anglais, d’autre part parce que son maté­riau, issu essentiellement de fonds d’archives, remet en cause l’idée que l’on se faisait du sujet et éclaire d’un jour nouveau nombre de grands textes littéraires. Les livres de Harrison et de Manning se complètent à merveille.

 

L’entre-soi masculin du braconnage dans les forêts

Harrison évoque le Treatise of the Forest Laws, de John Manwood, un traité diffusé sous le manteau sous le règne d’Élisabeth Ire puis publié en 1615. Dans les forêts royales de l’époque, écrit-il à ce propos, les bêtes d’« agrément » – notamment le cerf – étaient soigneusement protégées : « Il ne reste désormais qu’une seule bête féroce : le roi. » Ce n’est pas tout à fait exact, à en croire Manning. Dans ces forêts, bien d’autres personnes étaient autorisées à tuer du gibier qui servait soit à approvisionner la Maison du roi, soit à être accordé en cadeau. En Angle­terre, à la différence du continent, le gibier ne pouvait ni s’acheter ni se vendre (du moins en théorie). Il fallait l’offrir, ce que faisaient le roi ou les grands propriétaires terriens, dont beaucoup avaient la chance de posséder un parc aux cerfs clôturé ou une chasse – autrement dit une petite forêt privée. Ces dons mettaient en évidence le rang du donateur dans la hiérarchie sociale, étaient une façon de faire une faveur, d’obliger quelqu’un et de renforcer les liens locaux. La seule autre façon de consommer du gibier était de le braconner, pour son compte ou celui d’amis, ou pour alimenter le marché noir florissant qui se développa à Londres à partir de 1600.

Les recherches de Manning montrent que le braconnage, bien qu’illégal, n’était pas mal vu. En Angleterre, surtout au tournant du XVIe siècle, la grande et la petite noblesse s’y adonnaient gaiement. Pour ces gens-là, une pièce de gibier destinée au dîner ou au marché noir n’était au mieux qu’une préoccupation secondaire. Souvent armés de pied en cap comme s’ils partaient à la guerre, accompagnés d’une suite étonnamment démocratique d’amis, de domestiques enthousiastes et de gens du village – parfois avec le curé –, des propriétaires de parcs bien ­fournis en cerfs avaient coutume de s’introduire dans ceux de leurs voisins, agressant les gardes-chasse et tuant plus de bêtes qu’ils ne pouvaient en emporter. Histoire de s’amuser, mais aussi, montre Manning, d’entretenir des vendettas familiales qui pouvaient durer un demi-­siècle, voire davantage.

Le braconnage, à l’époque comme ­aujourd’hui, favorisait l’entre-soi masculin et attisait le machisme. Il devint, sous le règne d’Élisabeth puis sous ­celui du très pacifique Jacques Ier, « une occasion d’afficher sa puissance » et un substitut à l’action militaire dont nombre de ces hommes se sentaient privés. ­Divers indices montrent que la reine les y ­encourageait discrètement.

 

Manning ne se prononce pas sur la véracité de la légende selon laquelle Shakespeare, « fourvoyé en mauvaise compagnie », aurait pillé plus d’une fois dans sa jeunesse des parcs aux cerfs. L’affaire embarrasse encore beaucoup les bardolâtres. Mais il est évident, quand on a lu « Chasseurs et braconniers », que les contemporains de Shakespeare n’auraient pas trouvé à redire à ses éventuelles déprédations : « Le braconnage était un rite de passage courant pour un jeune homme désireux d’affirmer sa virilité ou de prétendre au statut de gentilhomme. » Même ­Chiron et Demetrius dans Titus Andronicus ne font que se comporter comme des jeunes gens de leur classe quand ils se vantent d’avoir « très souvent ­frappé une biche,/ Proprement emportée sous le nez du garde-chasse. » Ce n’est qu’après la Restauration anglaise, à la fin du XVIIe siècle, que les attitudes évoluent et que le braconnage devient une activité typiquement plébéienne.

Le livre de Robert Manning nous permet de mieux appréhender, par exemple, les méfaits commis par ­Falstaff dans le parc aux cerfs du juge Shallow falot»] juste avant l’ouverture des Joyeuses Commères de Windsor. Mieux encore, il nous aide à comprendre le braconnage de Falstaff et à le situer dans son contexte. Depuis 1430, personne en Angleterre n’était auto­risé à chasser s’il ne disposait pas d’un revenu annuel de 40 shillings (soit 2 livres sterling) provenant d’une terre en pleine propriété. La loi de 1603 sur le gibier releva ce montant à 10 livres. Fils prodigue qui n’est jamais rentré à la maison – à ­supposer qu’il en ait encore une –, ­Falstaff passe son temps dans les auberges et les tavernes et vit aux crochets du prince Harry. La chasse est donc pour lui – comme pour nombre de fils cadets bien nés – un plaisir interdit. Cela explique peut-être sa hargne envers le juge Shallow dans ­Henri IV ­(seconde partie). Issu d’une classe ­inférieure à la sienne, Shallow n’est pas seulement juge de paix, il est devenu un hobereau. « Et aujourd’hui il a de la terre et du bétail », grommelle Falstaff, qui, lui, en est réduit à ­braconner.

Dans Les Joyeuses Commères, ­Shallow semble avoir fait l’acquisition d’un prestigieux parc aux cerfs privé. Mais on y a pénétré par effraction, tué quantité de bêtes, battu ses gens, saccagé son pavillon de chasse, et il vient à Windsor pour « porter l’affaire devant la Chambre étoilée » (c’est ­devant ce tribunal, ­signale Manning, qu’il était d’usage de poursuivre les gentilshommes braconniers, si d’aventure ils étaient inculpés). ­Shallow envisage même de porter plainte pour « trouble à l’ordre public », ce qui risque d’être plus difficile à prouver. Hélas, en ­arrivant à Windsor, il apprend que Falstaff, le responsable de tous ces dégâts, est tranquillement attablé chez Mr Page, occupé à déguster du pâté de cerf en croûte. C’est apparemment tout ce qui reste de l’animal « mal tué » que Shallow a envoyé en cadeau à Page. Plus irritant encore, ni Page ni le pasteur Evans ne semblent prendre très au sérieux la violation de propriété commise par Falstaff. Ils ne cherchent qu’à arrondir les angles et ne donnent pas non plus tort au coupable quand il affirme que Shallow se rendra ridicule s’il cherche à le poursuivre.

Falstaff n’a sans doute pas commis d’affreux dégâts. Mais, avec les vrais braconniers, il pouvait en aller autrement. Les forêts et les parcs aux cerfs ont toujours été des points vulnérables en Angleterre en période d’agitation ­sociale. Des enclos et des clôtures furent dévas­tés et du gibier fut tué lors de la révolte des paysans de 1381 contre ­Richard II, puis de nouveau en 1549 et en 1569. Au siècle suivant, en prélude à la première révolution anglaise, des ­braconnages ­effrénés se produisirent dans le Suffolk, puis en avril 1642 dans le Grand Parc et la forêt de Windsor. Si une partie des cerfs furent consommés, ces actes avaient aussi valeur de ­message politique. Cependant, les gens du peuple n’étaient ni les seuls ni les pires coupables.

 

La forêt, un lieu de transformation

Dans des archives de famille et ­parmi les recours déposés devant la Chambre étoilée, Manning a découvert un usage du mot havoc inconnu de l’Oxford English Dictionary. Ce terme militaire, qui signifie habituellement qu’on ne fera pas de quartier à l’ennemi, s’est aussi appliqué dans le dernier quart du XVIe siècle à un autre type de guerre : la destruction totale et gratuite du ­gibier d’un propriétaire. C’est précisément le sort qu’infligèrent la reine Élisabeth et son favori, le comte de Leicester, à Henry Berkeley en 1572. Faisant un détour sur le parcours du cortège royal, ils pénétrèrent à cheval dans le parc en l’absence du maître des lieux, et, rien que le premier jour, tuèrent vingt-sept élaphes mâles. Il semble qu’ensuite les gardes-chasse aient perdu le compte. Quand Berkeley constata le carnage à son retour, il abattit les clôtures et rendit son parc à la nature. Élisabeth ne trouverait plus rien à tuer si jamais elle repassait par là. Mais il se ravisa à la suite d’une lettre anonyme lui rappelant que son beau-frère venait d’être exé­cuté pour trahison, et que Leicester, qui s’était entiché du château de Berkeley, sauterait sur la première occasion pour se l’approprier.

Shakespeare a peut-être assisté ou participé à des actes de destruction de gibier. Même pour des âmes moins sensibles que les nôtres, le spectacle ne devait pas être joli à voir. Il témoigne toutefois dans ses pièces d’une compassion rare à l’époque pour les victimes de la chasse.

La chasse dans des espaces clos, si vastes soient-ils, a toujours suscité une certaine réprobation publique. C’est parce que la forêt est bien plus dangereuse et qu’y chasser des animaux vraiment sauvages fait appel aux émotions tout en requérant de l’habileté. Les chasseurs tenus de se figurer le mode de pensée et le comportement de la bête qu’ils traquent se transforment presque en l’être qu’ils cherchent à tuer. La forêt est depuis la nuit des temps un lieu de transformation, où la frontière entre la vie humaine et celle des animaux, des plantes, des arbres tend à se brouiller, voire à disparaître. Bon nombre de métamorphoses contées par Ovide se produisent dans la forêt. Fait révélateur, dans le Bois des Choses sans nom, Alice et le faon qu’elle rencontre conversent comme s’ils appartenaient à la même espèce. C’est seulement lorsqu’ils attei­gnent l’orée du bois que le faon s’en avise : « Je suis un Faon ! » s’écrie-t-il. Puis il ajoute avec un brin d’inquiétude avant de s’enfuir : « Mais, mon Dieu, toi, tu es un petit d’homme ! »

Pour toutes ces raisons et bien d’autres, la forêt est l’espace même des contradictions : refuge et lieu de bannissement, sacré et profane, royaume de ténèbres et d’illuminations. S’y perdre revient souvent – comme en témoignent tant de chevaliers romanesques et de personnages de contes de fées – à se découvrir.

Dans La Route de San Giovanni7, ­Italo Calvino parle avec éloquence de son père, un chasseur solitaire qui avait pour passion d’« être à l’affût, par les nuits froides avant l’aube, sur les croupes arides de Colla Bella ou ­Colla Ardente, en attendant la grive, le lièvre » ou de « pénétrer dans le bois, le battre en tous sens, avec son chien flairant la terre, à tous les endroits de passage des animaux, dans chaque anfractuosité où, les cinquante dernières années, renards et blaireaux avaient creusé leur tanière et lui seul les connaissait […], dormant dans ces séchoirs à châtaignes rudimentaires, bâtis avec des cailloux et des branches que l’on ­appelle “canisses”, seul avec son chien et son ­fusil, jusqu’au Piémont, jusqu’en France, sans jamais sortir de la forêt, se frayant un chemin, ce chemin secret que lui seul connaissait et qui passait à travers toutes les forêts, qui unissait chaque ­forêt à une forêt unique, chaque forêt du monde à une forêt au-delà de toutes les forêts du monde, chaque lieu du monde à un lieu au-delà de tous les lieux ».

Ce chemin, Calvino, qui se disait ­« cito­yen des villes et de l’histoire », l’avait rejeté dès son jeune âge. Mais, vers la fin de sa vie, il se demande si sa route urbaine n’est pas « la même que celle de [s]on père, creusée au cœur d’une autre extranéité, dans le supra-­monde (ou enfer) humain ». À ce stade, il s’est déjà rapproché du monde étranger de son père dans son envoûtant ­roman arboricole Le Baron perché. Calvino nous donne un exemple ­actuel frappant de ce sentiment fécond de distance, preuve que la forêt revêt une impor­tance cruciale en tant qu’ombre de la civilisation, comme en parle si bien Harrison.

Le meilleur compliment que l’on puisse faire aux livres de Manning et de Harrison, c’est qu’ils sont tous deux parfaitement dignes des arbres qu’il a fallu abattre pour les fabriquer.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 26 mai 1994. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.

La deuxième vie de la forêt de Kočevski Rog

Je regagne la lumière du jour et j’ai du mal à croire ce que je vois ou, plutôt, ce que je ne vois pas. Je fixe du regard les montagnes alentour et je les compare mentalement aux photos anciennes que j’ai vues du même lieu. Là où s’étend à présent une forêt dense aux frondaisons hautes et touffues – dans les vallées, sur les hauteurs, à flanc de coteau, avant de laisser place, vers 1 000 mètres, à des pins qui se raréfient avec l’altitude –, il n’y avait quasiment rien. Sur les photos du sud-est de la Slovénie datant de la Première Guerre mondiale, la terre est quasiment dépourvue d’arbres.

Les arbres sont aujourd’hui si hauts, si impressionnants, ils recouvrent si densément les hauteurs que, lorsque l’on voit les photos anciennes – mais récentes à l’échelle du temps écologique –, on a du mal à penser qu’il s’agit du même endroit. J’ai tellement l’habitude de voir des forêts se dégrader que j’ai l’impression de me passer un film à l’envers.

Tomaž Hartmann a roulé pendant près d’une heure sur une piste fores­tière du plateau de Kočevski Rog pour nous conduire jusqu’ici. Autour de nous se dressent des hêtres et des sapins argentés qui se rejoignent par endroits au-dessus de la route. Leurs racines s’agrippent aux rochers couverts de mousse. Elles plongent dans des gouffres crayeux, des cratères karstiques. Le karst – des paysages calcaires burinés par le temps, une succession de précipices, de grottes, de gouffres, de galeries et de chaussées – doit son nom à un haut plateau du sud-ouest de la Slovénie nommé Kras ou Karst, un terme qui signifie « terre stérile ». Lorsque les sites karstiques sont pâturés, ils se déboisent rapidement, mais ce n’est pas le cas de ceux que j’ai devant les yeux.

Quand la piste suit une crête, j’aperçois la chaîne des Alpes dinariques, qui serpente tout le long de l’ex-Yougoslavie avant de se disparaître au loin dans des teintes de bleu de plus en plus délavées. La chaîne est entièrement recouverte d’une fourrure arborée. Quand la piste descend un col, l’obscurité nous enve­loppe. À travers les troncs, couche après couche, je vois l’air se charger de vert. À quelques mètres de la route, un ­renard nous observe. Sa fourrure cuivrée scintille comme une braise dans la ­pénombre. Il se dresse sur ses pattes noires et s’enfuit dans les taillis. Des pics virevoltent sur la piste devant nous. Le feuillage des hêtres luit dans la lumière argentée au-dessus de nos têtes. Les grands sapins, droits comme des lances, égratignent le soleil. C’est comme s’ils étaient là depuis toujours.

 

Des grands bois régénérés au cours du siècle écoulé

« Tout ça, ça a poussé depuis les ­années 1930 », nous raconte Tomaž. Il gare la voiture et nous nous engageons sur un sentier. Des champignons pointent sous le tapis de feuilles qui borde le chemin. Des lactaires délicieux, orange ou vert pâle, dont les bords du chapeau s’enroulent comme de la céramique japo­naise. Des polypores écailleux, des hypholomes en touffe, des clavaires crépues s’agglutinent sur des souches pourries. Des russules pourpres, mauves, dorées égaient le tapis forestier.

Tomaž nous fait grimper vers un pan de forêt intacte, au cœur des grands bois qui se sont régénérés au cours du siècle écoulé. Peu à peu, nous entrons dans une frange de nuages effilochés. Les sons s’atténuent, les troncs sombres surgissent dans le brouillard. Tandis que nous montons, Tomaž nous parle du dynamisme de la forêt, qui n’est jamais inerte mais évolue en permanence. Il a lui-même constaté des mutations et sait que le changement climatique en causera encore bien d’autres. Bien qu’il se présente à la fois comme un forestier et un protecteur de la nature, il n’a pas la moindre intention d’interrompre ce cycle ni de figer la forêt dans l’un ou l’autre de ses états successifs. Il ne cherche qu’à protéger autant qu’il le peut la forêt de la destruction.

Devant nous, une forme indistincte, noire et compacte, bondit sur le sentier et disparaît dans le sous-bois. Probablement un jeune sanglier, suppose Tomaž. Puis, sans que nous ayons perçu la transition, nous voilà dans le cœur primitif de la forêt. Les arbres devant lesquels nous sommes passés jusqu’ici étaient déjà impressionnants, mais, là, ils ont une tout autre envergure. Les hêtres se dressent, dépourvus de branches – comme des piliers recouverts de peau d’éléphant – sur plus de 30 mètres de hauteur avant de s’épanouir en un plateau feuillu dans le couvert forestier, tels des gardénias géants. À leurs côtés poussent des ­sapins argen­tés, dont les plus hauts atteignent près de 50 mètres. Ce n’est que quand ils sont tombés qu’on prend la mesure de leur taille.

La forêt est entrée dans un cycle que Tomaž n’a encore jamais vu. Beaucoup des géants ont péri. Quelques-uns sont morts sur place et se tiennent encore tout droits, piquetés de trous de scarabées et de pics, hérissés de champignons. Ils pourraient s’effondrer au moindre souffle de vent, semble-t-il. D’autres sont tombés en travers des rochers et des cratères, tantôt nous coupant le chemin, tantôt demeurant suspendus au-dessus de nos têtes. Certains troncs à terre sont si gros que je ne peux pratiquement pas voir par-­dessus. Là où ils sont tombés, des buissons d’arbrisseaux jouent des coudes pour accéder à la ­lumière. La profusion de champignons et le grouillement d’insectes dans le bois mort me rappellent le vieil aphorisme des écologistes : il y a plus de vie dans un arbre mort que dans un arbre vivant. La foresterie bien nette que pratiquent de nombreux pays prive beaucoup ­d’espèces de leurs habitats.

Sur une grosse souche pourrie ayant perdu son écorce et désormais recouverte d’une fourrure de lichen vert, Tomaž nous indique deux groupes de quatre marques blanches : des entailles profondes et parallèles à l’endroit où un ours s’est aiguisé les griffes. Il a vu beaucoup d’ours dans la forêt, mais ­jamais de loups ni de lynx, même s’ils abondant dans le coin. Le seul fait de savoir qu’ils sont là rend plus riche et palpitant chaque moment qu’il passe dans la forêt. J’éprouve des sensations comparables. La forêt semble grouiller de possibles. Mais il y a eu un prix à payer pour ce grand retour à l’état sauvage, explique Tomaž : il est le résultat accidentel d’une série de tragédies humaines.

 

Amitié avec les ours

Il y a environ un siècle et demi, la forêt ne couvrait que 30 % du massif de Kočevje, contre 95 % aujourd’hui. De vastes pans étaient protégés par les princes d’Auersperg, qui en avaient fait leurs domaines de chasse. Leur passion cynégétique était telle (comme c’est souvent le cas chez les grands de ce monde) que, avec d’autres aristocrates de la maison des Habsbourg de Slovénie et de Croatie, ils avaient rédigé une déclaration officielle d’amitié avec les ours, signée de leurs sceaux, en vertu de laquelle ils s’engageaient à maintenir la population de plantigrades afin de pouvoir continuer à les chasser. L’histoire ne dit pas si les ours furent invités à la table des négociations.

Les révolutions de 1848 sonnèrent la fin du féodalisme en Europe centrale. Les paysans se virent retirer le droit de faire paître leurs bêtes dans le domaine public mais firent l’acquisition de terres. À peu près à la même époque, l’importation de laine bon marché de Nouvelle-Zélande fragilisa l’industrie lainière européenne ; à la fin du xixe siècle, beaucoup de paysans avaient vendu leurs terres pour aller vivre en ville ou émigrer en Amérique. Avec la crise des années 1930 et l’exode qui s’ensuivit, la forêt s’étendit encore, jusqu’à recouvrir 50 % du massif de Kočevje. Mais la plus grande expansion est le résultat de ce qui s’est produit au cours de la décennie suivante.

 

La plupart de la population du sud-est de la Slovénie (environ 33 000 personnes) était constituée d’Allemands de souche qui élevaient des moutons et des chèvres dans la montagne et tenaient une bonne partie des commerces. Sous la dictature du roi Alexandre de Yougoslavie, pendant les dix années précédant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands de Yougoslavie (à peu près 500 000) furent discriminés et ostracisés. Beaucoup d’entre eux adhérèrent à des mouvements nationalistes allemands, dont certains s’allièrent aux nazis. En 1941, quand la Wehrmacht envahit la Yougoslavie, plus de 60 % des Slovènes d’origine alle­mande adhérèrent à une organisation appelée Kulturbund, plus tard absorbée dans ce que Himmler ­désignait par le bel euphémisme de Volksdeutsche Mittelstelle, le « Bureau de liaison des Allemands de souche ».

Hitler céda le sud-est de la Slovénie à l’Italie, et les nazis transférèrent de force beaucoup de Yougoslaves allemands dans le IIIe Reich pour préserver leur pureté ethnique et les protéger des attaques des partisans yougoslaves. Certains des Allemands de Kočevje furent déplacés dans l’ouest de la Slovénie, d’autres dans des régions sous tutelle allemande.

Près de 1 million de personnes ­périrent dans la guerre civile déclenchée par l’invasion nazie. Certains des crimes furent perpétrés par la division SS de montagne Prinz Eugen, composée de volontaires qui comptaient des Yougoslaves d’origine allemande. Ils massacrèrent des juifs, des partisans et des communistes, ainsi que tous ceux qu’ils soupçonnaient de sympathie envers ces derniers.

 

Des milliers de collaborateurs fusillés

Après la déroute des forces de l’Axe, le gouvernement communiste de Tito trouva commode d’imputer aux Yougoslaves d’origine allemande bien des horreurs commises par d’autres. C’était manifestement plus facile que de regar­der la réalité en face et d’admettre que tous, Croates, Serbes, Bosniaques, Alba­nais, Hongrois, nazis, communistes, monarchistes, orthodoxes, catholiques et musulmans, avaient commis des atrocités. La plupart des Germano-Yougoslaves qui n’avaient pas fui le pays avec les armées de l’Axe furent soit expulsés par le régime de Tito, soit internés, souvent dans des camps de travail. Certains furent déportés par l’Armée rouge dans des camps en Ukraine. Quelques années après la fin de la guerre en Yougoslavie, la population germano-yougoslave avait chuté de 98 % en Slovénie.

Beaucoup d’autres collaborateurs furent exécutés. En mai 1945, les six bataillons de la Garde nationale slovène se replièrent avec les troupes allemandes en Autriche, d’où ils furent rapatriés de force par les Britanniques. En traversant les forêts de Kočevski Rog en voiture avec Tomaž, nous avons remarqué au bord de la route de grands troncs sculptés comme des totems à l’effigie de martyrs chrétiens. Ils indiquent les dolines au bord desquelles des milliers de collaborateurs ont été alignés et fusillés à l’arme automatique. Les partisans utilisaient ensuite des explosifs pour provoquer l’éboulement de ces cratères et l’enfouissement des cadavres.

Les terres stériles de Kočevje, dont la population avait été déplacée et dispersée d’abord par les nazis puis par ­l’Armée rouge et le gouvernement communiste, n’ont jamais été repeuplées. Quand les exploitations agricoles furent abandonnées et que caprins et ovins cessèrent de paître, les graines disséminées par les bois avoisinants purent à nouveau germer. Et c’est ainsi que le territoire fut repeuplé par des arbres.

Le réensauvagement de l’est de la Slovénie – la reconstitution rapide de ses forêts et de ses populations d’ours, de loups, de lynx, de sangliers, de bouquetins, de martres, de grands ducs et autres animaux remarquables – s’est produit au prix de la disparition des humains. Mais cette tragédie n’en est plus une. La région attire en effet aujourd’hui un tourisme haut de gamme qui contribue à la prospérité de l’économie locale.

Les forêts avec leur flore et leur faune sauvages, les montagnes peuplées de bouquetins et de chamois, les grottes et leurs espèces endémiques de salamandres que les gens du cru appellent « poissons humains » en raison de leur peau rose pâle, les rivières propices au rafting, l’extraordinaire beauté de cet écosystème régénéré : tout cela attire des visiteurs venus des autres régions de Slovénie, de toute l’Europe et d’ailleurs. Il suffit de parler avec des Slovènes pour comprendre que cette nature préservée est aujourd’hui une source de fierté. Il ne s’agit pas pour autant de nier une inquiétante vérité. La Slovénie n’est qu’un exemple parmi d’autres d’un phénomène mondial : quand la nature parvient à reprendre ses droits, c’est presque toujours à la suite d’une catastrophe humanitaire.

 

— Ce texte, paru dans le magazine en ligne Aeon le 4 juin 2013, est extrait de son livre Feral: Searching for Enchantment on the Frontiers of Rewilding. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Écoute les arbres chanter

Dans Le Baron perché, le chef-d’œuvre comique d’Italo Calvino publié en 1957, le héros abandonne son quotidien de hobereau du XVIIIe siècle pour vivre dans les branchages des forêts de Ligu­rie. Avec les années, ses sens s’aiguisent et le rendent de plus en plus réceptif à la vie des bois, jusqu’à percevoir « le travail du bois qui gonfle de ses cellules les cercles marquant les années au cœur des troncs […], le frisson des oiseaux endormis qui blottissent leur tête au plus doux de l’aile, l’éveil de la chenille et l’éclosion de la pie-grièche 1 ».

Au cours d’un trek au cœur de la forêt tropicale du parc national Yasuní, dans l’ouest de l’Équateur, le biologiste David George Haskell entre dans un état semblable. Lorsque la pluie tombe, écrit-il dans les premières pages d’Écoute larbre et la feuille, la diver­sité ­botanique se mue en sons :

« En chaque espèce, la pluie ­résonne différemment […] Les folioles épanouies de la mousse aérienne cliquettent sous l’impact des gouttes. Une bractée d’arum au spadice long comme mon bras émet un touk touk dont la basse continue s’attarde à ­mesure que la surface dissipe l’énergie du choc. Grandes comme des assiettes, les feuilles rigides d’une plante voisine ­accueillent la pluie avec un bruit sec, un crépitement d’étincelles métalliques. […] Quant à l’avocatier, il résonne d’un bruit de bois sourd, grave et net. »

Après avoir grimpé, sur un échafaudage d’échelles, les 40 mètres qui le séparaient de la cime d’un ceibo géant, Haskell s’aperçoit que l’univers acoustique a ­changé : « Je franchis la surface des rapides et le grondement passe au-dessous de moi, dévoilant le crépitement des gouttes sur les feuilles charnues d’orchidées, les impacts visqueux sur des broméliacées et les claquements sourds sur les oreilles d’éléphant du philodendron. »

 

Les pétillements ultra­soniques de la sève

Écoute larbre et la feuille est un recueil de bruits. Dans le nord de l’Ontario, un sapin baumier exposé au vent « siffle comme de la paille de fer occupée à polir une table – un son fort et corrosif, au ­léger mordant. » À l’inverse, les aiguilles d’un pin ponderosa des Rocheuses du Colorado sont si rigides que la moindre bourrasque produit un bruit pareil à un énorme éboulement. Quant aux sons trop ténus ou confus pour être détectés à l’oreille, seul un matériel adapté peut les percevoir. La circulation puis l’arrêt de la sève à l’intérieur du tronc d’un frêne rouge s’entend à ses claquements et pétillements ultra­soniques. Des éclats de roche craquent et se déplacent dans un petit bruit sec sous l’effet du gonflement des racines du pin en pleine croissance. Au beau milieu du béton new-yorkais, un poirier de Chine planté sur un trottoir s’adapte aux vibrations du ­métro en développant des racines plus épaisses.

Un livre consacré à la bioacous­tique (l’univers sonore des orga­nis­­mes vivants) des bois n’intéresse que les spécialistes, pourrait-on penser. Mais David Haskell ne veut rien de moins qu’explorer le tissu de relations de la nature dans l’espace et le temps, et regarder comment les humains parviennent (ou pas) à construire ensemble des réseaux du vivant plus intelligents, plus résilients et plus créatifs. « La vie n’est pas seulement en réseau, écrit-il, elle est un réseau. »

Dans Un an dans la vie d’une forêt2, Haskell avait choisi un mètre carré de terre boisée sur le campus de l’université du Sud, à Sewanee, dans le Tennessee, où il enseigne. Il y était ­retourné presque chaque jour pendant un an. Fort de sa pratique ­régulière de la méditation et de sa formation de scientifique, il s’était donné pour objectif d’être simplement attentif aux choses. Avec le temps, il a commencé à voir dans cette petite parcelle de terrain un mandala de forêt, à l’image des motifs grâce ­auxquels les bouddhistes trouvent le moyen d’accéder à l’Univers.

 

Acquérir une « esthétique écologique »

On retrouve dans Écoute larbre et la feuille la même profondeur scientifique, le même lyrisme et la même ampleur imaginative. Cette fois, Haskell élargit sa perspective au fil des pages à douze arbres situés en différents endroits du monde. Outre le ­ceibo, le sapin, le frêne et le poirier de Chine figurent un chou palmiste situé sur une île-barrière au large de l’État américain de Géorgie ; un noisetier vieux de plus de 10 000 ans, qui subsiste à l’état de fragments de charbon de bois sur un site archéologique en Écosse ; un peuplier de Virginie régulièrement réduit en copeaux par les ratons laveurs d’un parc de Denver ; un vénérable olivier planté à deux pas de la porte de Damas, à Jérusalem, qui plonge ses racines jusqu’aux fondations romaines ; un pin blanc du Japon qui a survécu au bombardement atomique d’Hiroshima avant d’être offert à l’Arboretum national de Washington…

David Haskell invite ses lecteurs à écouter, à être présents, à réflé­chir et, ce faisant, à acquérir une « esthétique écologique » – autrement dit une « ouverture sensorielle, intel­lectuelle et physique au lieu ». Quand on lève les yeux dans une forêt, le bois devient « l’incarnation d’une conversation entre la vie végétale, les tremblements du sol et les sautes de vent ». Et les arbres ont souvent après leur mort des existences plus riches que de leur vivant. La pourriture est une « explosion de possibilités ». Elle peut même receler « un ­sublime visqueux ».

Pour autant, ajoute l’auteur, l’esthétique écologique ne consiste pas à se retirer dans une ­nature imaginaire où les êtres humains n’au­raient pas leur place, mais à « faire un pas vers l’appartenance dans toutes ses dimensions ». Ce qui implique de prendre en compte des réalités comme l’importance que les technologies ont prise dans nos vies, la densité urbaine et les tensions politiques. Chaque arbre est le point de départ d’histoires qui se ramifient. Les fragments du noisetier remontent au mésolithique, époque où les habitants des îles Britanniques étaient tributaires de cette espèce pour se nourrir et se chauffer.

Non loin de l’endroit où l’arbre a grandi se trouve la centrale électrique de Longannet. Jusqu’à 2016, elle brûlait du bois pétri­fié datant de temps encore plus ­anciens sous la forme de 4,5 millions de tonnes de charbon chaque année. Le principe de base – la dépendance au bois – n’a pas changé. Les granulés de bois qui ont remplacé le charbon dans les centrales britanniques s’inscrivent dans cette continuité. En Israël et dans les Territoires occupés, des pratiques ancestrales d’exploitation des oliviers ont quasiment disparu en raison de la mécanisation et du fait que les agriculteurs arabes ont été privés de leurs terres et de leurs ressources en eau. Les organisations de commerce équitable au sein desquels Juifs et Arabes coopèrent pour produire une huile de qualité constituent l’une des rares lueurs d’espoir dans un paysage politique de désolation.

Dans Le Baron perché, le ­héros se console d’un amour malheureux en composant des écrits sur la nature et des ­gazettes qu’il ­imprime sur un énorme ­machin – hissé à grand-peine dans les arbres, on ne sait comment – et qu’il rassemble sous des titres comme Le Moniteur des ­bipèdes et Le Vertébré raisonnable. Avec le temps, il se montre de plus en plus préoccupé par la ­détresse de ses semblables et, se ralliant au vent révolutionnaire qui souffle de France, il ­publie une ­Déclaration des droits de l’Homme, des Femmes, des ­Enfants, des ­Animaux Domestiques et Sauvages, y compris les ­Oiseaux les Poissons les Insectes, et les Plantes, celles de Haute Futaie comme les Légumes et les Herbes. « C’était un travail magnifique, qui pouvait servir de guide à tous les gouvernements ; pourtant nul ne le prit au sérieux », dit le narrateur.

 

Des forêts luxuriantes dans l’Antarctique ?

On aurait dû depuis longtemps. Un frisson d’excitation a parcouru le Royaume-Uni en 2016, lorsque le pays a réussi à produire pour la première fois depuis 1882 de l’électricité sans avoir recours au charbon. Cette même semaine, pourtant, on ­apprenait que la concentration de CO2 dans l’atmosphère avait dépassé la barre des 410 parties par millions (ppm) pour la première fois depuis des millions d’années. Des lieux d’une excep­tionnelle biodiversité, tels que le parc national Yasuní, en Équateur, restent dangereusement menacés par des groupes pétroliers avides, dont les scénarios tablent sur un changement climatique dévastateur.

À très long terme, une hausse des températures pourrait être un bienfait pour les arbres. Dans des millions d’années, même l’Antarctique pourrait être recou­vert de forêts luxuriantes, comme il l’était il y a plusieurs dizaines de millions d’années. Mais, bien avant cela, et même très vite si l’évolution actuelle persiste, la plupart des grandes métropoles de la planète pourraient se retrouver sous l’eau si nous n’entendons pas ce que nous disent Haskell et ses interlocuteurs dans ce livre.

 

— Cet article est paru dans le quotidien britannique The Guardian le 7 juillet 2017. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

Dans ce hors-série

Sociologie

Le désir mène le monde      

La guerre, la religion, l’art et plus tard la science peuvent s’interpréter comme des moyens de sublimer la sexualité. Le succès de l’Europe depuis la Renaissance pourrait s’expliquer ainsi. Son déclin actuel serait-il le signe d’un renoncement à la sublimation sexuelle ?

 

Érotisme

Aux origines du Kâma Sûtra

Écrit aux alentours du IIIesiècle, le célèbre recueil d’aphorismes
n’est pas qu’un manuel de positions sexuelles acrobatiques. Les amants de la haute société l’utilisaient comme un guide leur offrant des points de repère dans le labyrinthe des relations sociales de l’Inde antique.

 

Organe

Tribulations et évolutions du pénis
L’histoire a réservé bien des péripéties au membre masculin. Symbole de l’intelligence dans la Mésopotamie antique, il fut maudit au Moyen Âge, psychanalysé par Freud et honni par les féministes. Aujourd’hui, il n’est plus qu’un objet de plaisir et une cible pour Big Pharma.

 

Concubinage

Les concubines des temps modernes

En Chine, les femmes entretenues par de riches hommes mariés sont exhibées comme des signes extérieurs de richesse.
Véritables aristocrates de la prostitution, à la fois enviées et réprouvées, elles sont abandonnées lorsqu’elles atteignent la trentaine.

 

Témoignage

Le dernier eunuque de Chine

Castré à 8 ans, Sun Yaoting devint serviteur à la Cité interdite. Il fut le témoin des turpitudes sexuelles de l’empereur Pu Yi.

 

Pédérastie

Les amants du gymnase

Les Grecs anciens avaient le goût des adolescents et de leurs cuisses juvéniles. Aujourd’hui réprouvée, la pédérastie était alors admise. Cette relation très codifiée entre hommes et garçons relevait d’une certaine conception de l’éducation et de l’identité masculine.

 

Iran
Les reflets cachés du miroir des princes

Pendant plus d’un millénaire, les Perses ont considéré les relations homosexuelles avec bienveillance. Cet attachement était célébré par la poésie classique et les traités sur l’art de gouverner. Une tradition rompue par le mouvement de modernisation apparu au XXe siècle.

 

Mariage pour tous

En Chine, la voix des gays brise le silence
Pour fêter le premier anniversaire de leur rencontre, deux hommes ont voulu publier les bans. Rejetés par l’état civil, ils ont porté la question du mariage homosexuel en justice. Le tribunal les a déboutés, mais l’affaire leur a valu attention et soutien dans le monde entier.

 

Entretien

Mary Del Priore : « Le XIXe siècle fut celui des maisons closes »

La société du Brésil colonial a longtemps engendré une sexualité à deux vitesses, entre la pudibonderie du mariage et la dépravation des bordels.

 

Masturbation

L’odieux péché de pollution de soi

Ni les Grecs, ni les Romains, ni les juifs, ni les chrétiens n’ont porté de véritable attention au plaisir solitaire. Il faut attendre les Lumières pour voir cette pratique générer en Occident une anxiété collective et être condamnée sans appel. Pour quelles raisons, au juste ?

 

Thérapie

Les pionniers du sexe à la loupe

En filmant et en analysant les ébats des Américains, le couple Masters et Johnson a initié la recherche clinique sexuelle et inventé une thérapie jugée révolutionnaire. Mais ces sommités des années 1970 n’ont jamais vu leur travail vraiment reconnu par la communauté scientifique.

 

Désir féminin

À la recherche de l’équilibre perdu
L’hyperérotisation de nos sociétés fait de l’appétit sexuel le nouvel emblème de la femme libérée. Une aubaine pour celles qui se disaient naguère «nymphomanes», une source de désarroi pour les autres, inquiètes de leur normalité. Certaines cherchent le salut dans la chasteté.

 

Bande dessinée

L’enfer du plaisir

Ulli et Georg voient leur couple miné par le néant de leur vie sexuelle. Avec l’accord de son compagnon, Ulli accède au plaisir dans les bras d’un autre, donnant ainsi naissance à un triangle amoureux. Pour le meilleur et pour le pire.

 

Nouvelle donne

Le polyamour aura-t-il la peau de la monogamie ?  

Aux États-Unis, en Allemagne et ailleurs, nombreux sont ceux qui revendiquent d’aimer plusieurs personnes en même temps, dans le respect de leurs partenaires. Ce modèle de relations sentimentales rebat les cartes entre les sexes.

 

Japon

Un besoin de consolation difficile à rassasier

Survenue en mars 2011, la catastrophe de Fukushima a réveillé des envies de tendresse dans un pays où l’absence de rapports sexuels est presque devenu la norme. Deux journalistes ont recueilli les confidences de quatres couples désireux de rétablir le contact physique.

 

Dissidence

L’insolence de la plume arabe

Dans les sociétés où le sexe est tabou, les jeunes romancières font de l’érotisme l’étendard de la libération. Avec fierté, elles renouvellent un genre longtemps réservé aux hommes.

 

Numérique

Le grand supermarché du sexe et de l’ego

À Madrid et à Barcelone, les applis de rencontre font un malheur, comme à New York ou à Paris. Tout le monde s’interroge sur les effets à long terme de ces nouveaux supermarchés. Signent-ils l’arrêt de mort de l’amour ?

 

Société

Dans la chaleur de la prose

Depuis plus de trois cents ans, les annonces matrimoniales demeurent l’ultime espoir de trouver le grand amour.

 

Barbarie

Les esclaves sexuelles de Daech

En 2014, le califat autoproclamé, alors à son apogée, publie un manuel relatif au traitement de ses prisonnières. Se réclamant de la charia, celui-ci préconise une série de pratiques effroyables, ignorant toutes les lois du monde civilisé.

 

Criminalité

Les marchands de chair du Canada

En matière de proxénétisme, c’est l’un des pays les plus laxistes du monde. Conjuguée à d’aberrantes lacunes juridiques, l’indolence des autorités a permis aux trafiquants d’êtres humains, y compris de mineurs, d’y prospérer en toute impunité.

 

Biologie`

Le viol, un crime de l’évolution ?

La pratique est courante dans le monde animal, des insectes aux grands singes. Peut-on pour autant suggérer que le viol trouve aussi un fondement biologique chez l’être humain ?

 

Eglise catholique

Les prêtres face au tabou du plaisir

Les affaires d’abus sexuels sur mineurs n’en finissent pas de secouer l’Église. Le camp ultraconservateur incrimine l’homosexualité d’une partie du clergé. Mais c’est la sexualité des prêtres en général qui est en cause. Le pape François peut-il l’entendre ?

 

Pédophilie

Là où les criminels vont en paix

Violée par un pasteur dans son enfance, une avocate raconte son combat contre l’Église baptiste américaine.

 

Harcèlement

#MeToo, les limites d’une révolution culturelle

L’affaire Weinstein et la campagne de libération de la parole féminine menée sur les réseaux sociaux ont initiés une dénonciation inédite des infamies du pouvoir aristocratique masculin. Mais les féministes ont tort de mettre dans le même sac toutes les formes de malfaisance sexuelle.

 

 

 

Le désir mène le monde

« Au commencement était le désir, et le désir était avec Dieu, et le désir était Dieu ». Ainsi s’ouvre le Rig-Veda, avec la création de Kâma, le dieu du désir amoureux. Dans la représentation hindoue du monde, la satisfaction de Kâma figure parmi les trois objectifs fondamentaux de l’existence humaine, avec le devoir et la richesse.

Ce numéro de Books illustre les formes du désir sexuel humain, dans les sociétés les plus diverses, dans l’histoire longue et l’actualité la plus récente – jusqu’au mouvement MeToo. Le sujet est passionnant, mais comme nous y invitent certains des textes ici rassemblés, sa lecture ne doit pas nous dispenser d’une réflexion plus profonde.  Le titre du premier article, « Le désir mène le monde » est aussi un programme : Il manque un livre (et un autre numéro de Books ?) qui explorerait l’évolution du désir depuis ses origines les plus anciennes jusqu’à ses réalisations les plus complexes. Le désir prend sa source dans la  nécessité de se reproduire. Même si le cerveau de l’insecte mâle qui viole une femelle n’éveille pas chez lui une représentation ni même une conscience du désir, le désir est bien là, dicté par des gènes en quête de reproduction. Nous autres, mammifères, nous nous reconnaissons dans le désir du chien pour la chienne et réciproquement. Ce qui nous différencie des autres mammifères, c’est l’hypertrophie de notre cerveau, qui rend, par exemple, notre rapport à la douleur différent de celui de la vache. Notre rapport au désir sexuel est lui aussi tout autre : il est innervé par un monde de représentations souvent sophistiquées, où l’imagination et le rêve jouent un rôle central. Et, surtout, nous sommes les seuls animaux  à sublimer le désir sexuel. Car comment analyser autrement la foule de désirs qui nous animent et guident notre vie, pour le meilleur et le pire ? Désir de pouvoir, d’influence, d’argent, de notoriété ; désir de reconnaissance, d’amitié, d’amour ; de ce qu’a notre voisin et pas nous, de statut social ; de vérité, de justice, de beauté, d’immortalité, de Dieu, de paradis ; désir de paix et d’apocalypse, de plaisir immédiat et d’infini, de mal et de bien, de vie, de meurtre et de mort. Même l’intelligence ne fonctionne pleinement que sous l’impulsion du désir, disait Claudel.

La tragédie de l’euro

En 2016, le Nobel d’économie Joseph Stiglitz publiait L’Euro, comment la monnaie unique menace l’Europe (Les Liens qui libèrent). Deux ans plus tard, il commentait en ces termes l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement eurosceptique en Italie : « Ce n’est pas étonnant. Car c’est la répétition attendue du début d’un scénario déjà vu. Dans la longue histoire d’une monnaie commune mal conçue, la puissance dominante, l’Allemagne, bloque les réformes nécessaires et appelle à des mesures qui ne font qu’exacerber les problèmes. »

Pour illustrer la croissance étique que connaît l’Europe depuis l’introduction de l’euro en 1999, il observait qu’en 2000 la taille de l’économie américaine ne dépassait que de 13 % celle de la zone euro ; elle la dépassait de 26 % en 2016. « Si un pays a de mauvais résultats économiques, c’est de sa faute ; mais s’il n’est pas seul dans son cas, la responsabilité en incombe au système », ajoutait-il. Le problème est que « l’euro semble avoir été conçu pour échouer » : alors qu’il devait « apporter la prospérité à tous les pays membres, ce qui devait renforcer leur solidarité et faire avancer le projet d’intégration européenne », il s’est produit exactement le contraire, « car il a freiné la croissance et semé la discorde ».

Le livre de l’économiste d’origine indienne Ashoka Mody, Euro Tragedy, était en cours d’impression au moment de la formation du gouvernement en Italie. Mais Mody prévoyait déjà que ce pays serait « la ligne de fracture » de l’euro. La menace de voir Rome quitter la monnaie unique s’est accentuée depuis, l’Italie étant entrée en récession.

Mody était directeur adjoint du département Europe au Fonds monétaire international (FMI) lors des crises grecque et irlandaise en 2010. Son verdict est impitoyable à plus d’un titre. Ce n’est pas seulement que l’euro a été mal conçu, écrit-il, c’est que tout au long de son histoire, politiques et technocrates ont joué la politique du pire au nom d’un raisonnement mi-naïf mi-cynique selon lequel les crises, inévitables, ne pourraient que faire du bien à l’Europe, qui « en sortirait plus forte, plus dynamique ».

C’est bien sûr le contraire qui s’est produit. Mody raconte en détail une histoire biaisée dès le départ, puisque la décision de créer l’euro a été une concession faite par l’Allemagne de Helmut Kohl, qui n’en voulait pas, en échange de l’acceptation par la France de Mitterrand de la réunification allemande. « C’est une histoire d’avertissements ignorés, de pensée moutonnière, de tromperies et de dénis, de précipitation incon­sidérée et de prudence exagérée, de mythe, de pensée magique, d’illusionnisme technocratique et, enfin, de revanche impitoyable du réel », écrit Andrew Stuttaford dans la National Review.

Patrick Honohan, qui fut le gouverneur de la Banque centrale d’Irlande de 2009 à 2015, juge le récit de Mody tout à fait convaincant : une succession de « déclarations intempestives et incohérentes faites par les responsables politiques et d’autres » tant du côté des pays créanciers que des pays débiteurs de la zone euro, écrit-il dans The Irish Times. « Pacte de stabilité et de croissance » est le « titre orwellien » donné en 1997 à « un ensemble de règles budgétaires mal pensées et beaucoup trop mécaniques, qui risquaient fort de déstabiliser les économies et de ralentir la croissance ».

Par ailleurs, « Mody a raison de dire que toutes les parties concernées auraient dû réaliser dès 2000 que la Grèce n’était pas prête et ne remplissait pas les critères pour entrer dans la zone euro ».

L’économiste indien incrimine un homme en particulier : Wolfgang Schäuble, qui fut sans nul doute le plus influent des ministres des Finances de l’Eurogroupe de 2009 à 2017. Mody lui reproche toute une série d’erreurs, la principale, écrit Honohan, étant d’avoir insisté en 2010 pour que la Grèce rembourse sa dette, ce qu’elle n’avait pas les moyens de faire.

L’avenir ? Que l’euro soit réservé aux pays du nord de l’Europe… ou que l’Allemagne revienne à son deutschemark.