Quelle était la couleur de la Vénus de Milo ?

Mark Abbe a eu la révélation de la couleur en 2000, alors qu’il effectuait des fouilles dans la cité grecque ­antique d’Aphrodisias, dans la Turquie actuelle. À l’époque, il étudiait les beaux-arts à New York et, pour lui comme pour la plupart d’entre nous, les statues de marbre grecques et romaines étaient forcément d’un blanc immaculé.

Aphrodisias abritait une commu­nauté d’artistes talentueux jusqu’à ce qu’un tremblement de terre détruise la ville, au VIIe siècle. Les archéologues y ont commencé des fouilles systématiques en 1961 et ont conservé des milliers de fragments de sculptures dans des dépôts. À son arri­vée sur le site, quelques décennies plus tard, Abbe s’est mis à fureter dans les dépôts et a découvert avec stupéfaction que beaucoup de statues présentaient des taches de couleur : des pigments rouges sur les lèvres ou noirs dans les cheveux, des dorures sur les membres.

Depuis des siècles, les archéologues et les conservateurs de musée nettoyaient ces restes de couleur avant de donner à voir les statues et les reliefs au public. « Imaginez que vous voyiez par terre, couverte de poussière, la partie inférieure intacte d’un nu masculin, raconte Abbe. Vous la regardez de plus près et vous découvrez que la statue est entièrement recouverte de petits bouts de feuille d’or. Oh là là ! Cela n’avait rien à voir avec ce que j’avais vu dans les manuels – où, de toute façon, il n’y avait que des planches en noir et blanc. » Pour Abbe, qui est ­aujourd’hui professeur d’art antique à l’université de Géorgie, l’idée que les Grecs et les Romains étaient allergiques à la couleur « est le plus grand malentendu esthétique de l’histoire de l’art occidental ». Mais c’est un « mensonge qui nous tient à cœur ».

Vinzenz Brinkmann a eu une révélation similaire au début des années 1980, alors qu’il faisait ses études d’archéologie à l’université Louis-et-Maximilien de Munich. Afin d’étudier les différentes traces d’outils que l’on trouvait sur les marbres grecs, il avait conçu une lampe spéciale qui éclaire les objets en oblique, mettant ainsi en évidence le relief de la surface. Quand il a commencé à examiner les sculptures avec sa lampe, me ­raconte-t-il, il a « aussitôt compris » que les traces d’outils étaient rares mais qu’il y avait en revanche de multiples restes de polychromie. Lui aussi a été choqué de constater qu’on avait « laissé de côté » un élément aussi essentiel de la statuaire grecque. « C’est une question qui ne cesse de m’obséder depuis. »

Brinkmann a vite réalisé qu’il n’y avait pas besoin de lampe spéciale : quand on examine une statue grecque ou romaine de près, certains pigments « se voient à l’œil nu ». Les Occidentaux avaient donc fait preuve de cécité collective. « La ­vision est quelque chose de très subjectif. Il faut transformer son œil en outil objectif pour se défaire de cette idée tenace », cette tendance à associer la blancheur à la ­beauté, au bon goût et aux idéaux classiques, et à voir dans la couleur quelque chose d’étranger, de sensuel, de vulgaire.

Un après-midi de l’été 2018, ­Marco Leona, qui dirige le laboratoire de ­recherche du Metropolitan Museum of Art de New York, me fait visiter la collection des antiquités gréco-romaines du musée. Il me montre un vase grec du IIIe siècle avant notre ère sur lequel est représenté un artiste peignant une statue. « Comme vous pouvez le voir, le secret le mieux ­gardé du monde n’en est même pas un », plaisante-t-il.

Dans les années 1990, Vinzenz Brinkmann et son épouse, Ulrike Koch-­Brinkmann, qui est historienne de l’art et archéologue, ont com­mencé à créer des répliques de sculptures grecques et romaines en plâtre qu’ils ont peintes avec des couleurs s’approchant des teintes d’origine. Ils ont constitué leur palette chromatique en identifiant les traces de pigment subsistant et en analysant les « ombres » – d’infimes irrégularités à la surface qui trahissent le type de peinture appliquée sur la pierre. Leur travail a ­donné lieu à une exposition itinérante, « Gods in Color », qui a circulé ­depuis 2003 dans 28 villes, dont Istanbul et Athènes, et attiré 3 millions de visiteurs.

 

« Un travesti cherchant à héler un taxi »

Les répliques produisent souvent un choc. Un archer troyen datant d’environ 500 avant notre ère porte un collant orné d’un motif arlequin aussi coloré qu’un legging Missoni. Un lion qui montait la garde sur une tombe à Corinthe, au vie siècle avant J.-C., arbore une crinière azurite et un corps ocre qui rappellent des artefacts aztèques et mayas. Des recons­titutions de nus en bronze ont un côté charnel désarmant : lèvres et seins cuivrés, barbe noire fournie, toison ­pubienne drue et sombre. Les répliques colorisées sont exposées à côté de moulages en plâtre blanc – des copies qui ressemblent à l’idée que nous nous faisons des vrais marbres.

Beaucoup trouvent que les couleurs jurent parce qu’elles sont trop criardes ou trop opaques. En 2008, l’historien de l’art Fabio Barry s’est plaint qu’une réplique audacieusement colorisée de la statue de l’empereur Auguste, dite de Prima ­Porta, conservée au musée du Vatican, lui évoquait « un travesti cherchant à héler un taxi ». Barry continue de trouver les couleurs excessivement criardes : « C’est comme si les divers spécialistes qui recons­tituent la polychromie des statues utilisaient toujours la teinte la plus saturée de la couleur qu’ils ont détectée, et je les soupçonne d’en tirer une sorte de fierté iconoclaste : puisque nous sommes si attachés à l’idée que les statues sont blanches, ils mettent un point d’honneur à nous montrer qu’elles étaient bariolées. »

Mais c’est la polychromie même qui déroute beaucoup de visiteurs, comme a pu le constater Jan Stubbe Østergaard lors des deux expositions de répliques peintes qu’il a montées à la glyptothèque Ny Carlsberg de Copenhague, du temps où il en était le conservateur. Les gens trouvaient les objets de « mauvais goût », se souvient-il. « Mais on n’en est plus là. La question aujourd’hui est de comprendre l’art antique, pas de leur expliquer qu’ils avaient tout faux. »

 

Cet obscur débat de spécialistes autour de la sculpture antique s’est déplacé récemment sur le terrain moral et politique. En 2017, Sarah Bond, historienne de l’Antiquité à l’université de l’Iowa, a publié deux articles – l’un dans la revue d’art en ligne Hyperallergic et l’autre dans le magazine Forbes – où elle jugeait qu’il était temps d’accepter que la statuaire ­antique n’était pas blanche – pas plus que ne l’étaient les populations de l’Antiquité. Une idée fausse en a conforté une autre, selon elle. Pour les spécialistes, il ne fait aucun doute que l’Empire romain – qui s’étendait, à son apogée, de l’Afrique du Nord à l’Écosse – était multiethnique. « Les Romains opéraient une distinction en fonction de l’origine ethnique et de la culture et non de la couleur de peau, mais des auteurs classiques évoquent parfois la carnation, et les artistes cherchaient à rendre la couleur de la chair », écrit Bond dans l’article de Forbes. On observe des peaux sombres sur des vases, sur des figurines en terre cuite et dans les « portraits du Fayoum », un remar­quable ensemble de peintures natu­ralistes remontant à l’Égypte romaine et figurant parmi les rares spécimens de peinture sur bois de cette période qui sont arrivés jusqu’à nous. Ces portraits, pratiquement grandeur nature, avaient une fonction funéraire. La couleur de peau des sujets va de l’olivâtre au brun foncé, attestant un brassage des populations grecque, romaine et égyptienne. (Les portraits du Fayoum sont dispersés dans différents musées.)

Bond a éprouvé le besoin d’écrire ces articles après qu’un groupe raciste, Identity Evropa, eut placardé dans plusieurs universités, dont la sienne, des affiches utilisant des statues de marbre comme emblème du suprémacisme blanc. Ces ­articles lui ont valu une avalanche de messages haineux sur Internet, et elle n’est pas la seule spécialiste de l’Anti­quité à avoir été la cible de l’extrême droite. Certains suprémacistes blancs s’intéressent à l’Antiquité par désir d’établir une filiation directe entre la culture occidentale blanche et la Grèce antique ; ils n’apprécient pas qu’on leur dise qu’ils font une lecture erronée de l’histoire classique.

En 2018, la BBC et Netflix ont diffusé Troie. La Chute d’une cité, une minisérie dans laquelle Achille est interprété par un acteur britannique d’origine ghanéenne. Ce choix de casting a suscité une tempête de protestations dans les médias d’extrême droite. Le « vrai » Achille était blond aux yeux bleus, objectaient-ils, et un homme à la peau aussi sombre que celle de l’acteur ne pouvait être qu’un ­esclave. Il est vrai qu’Homère emploie pour qualifier les cheveux d’Achille l’adjectif xanthos, un terme qui renvoie à la couleur jaune. Mais, Achille étant un personnage de fiction, pourquoi ne serait-il pas permis de l’incarner autrement ? Et, comme plusieurs spécialistes ont tenu à le préciser, si les Grecs et les Romains n’étaient pas insensibles à la couleur de la peau, ils ne pratiquaient pas un racisme systématique. Ils possédaient des esclaves, mais ces derniers appartenaient à un large éventail de peuples conquis, parmi lesquels les ­Gaulois et les Germains.

 

Les Grecs n’avaient pas notre conception de la diversité ethnique. Certaines des théories raciales de l’Anti­quité dérivaient de la théorie hippocratique des humeurs. « Le climat froid rendait stupide, mais aussi courageux. C’est ainsi que les Grecs se représentaient les peuples du Grand Nord. Le peuple qu’ils appelaient Éthiopiens était au contraire réputé très intelligent, mais lâche. Cela vient de la tradition médicale. Les habitants du Nord avaient le sang épais, alors que ceux du Sud, qui sont desséchés par le soleil, devaient réfléchir à la manière d’économiser leur sang », m’explique Rebecca Futo Kennedy, historienne de l’Antiquité à l’université Denison et spécialiste des questions d’ethnicité. La blancheur de la peau était considérée chez les femmes comme un signe de beauté et de raffinement, car cela indiquait qu’elles étaient ­assez privilégiées pour ne pas avoir à travailler au grand air. En revanche, un homme à la peau claire passait pour peu viril : la peau hâlée était associée aux ­héros qui combattaient sur les champs de ­bataille et aux athlètes qui s’affrontaient nus dans les amphithéâtres.

Les Grecs « auraient été stupéfaits d’apprendre qu’ils étaient blancs, écrit Tim Whitmarsh, professeur de culture grecque à l’université de Cambridge, dans un article pour le magazine en ligne Aeon. Nous n’avons pas la même conception de la couleur de peau que les gens de l’Antiquité, ni même des couleurs en général, comme cela saute aux yeux dès qu’on essaie d’imaginer à quoi pouvait bien ressembler une « mer lie-de-vin » 1. Dans L’Odyssée, souligne Whitmarsh, la déesse Athéna aurait ainsi rendu à Ulysse sa belle apparence : « Il reprit son teint brun, ses joues se regonflèrent, une barbe bleu-noir encadra son menton. » Sur Pharos, un site créé en 2017 par des universitaires pour contrer le discours raciste à propos de l’Antiquité, un contributeur met les points sur les i : « Malgré la persistance, dans le monde actuel, d’une préférence raciste pour les peaux claires, les Grecs considéraient que, pour un homme, avoir la peau sombre était un signe de beauté et de supériorité physique et morale. »

L’idéalisation du marbre blanc est une esthétique née d’un malentendu. Au fil des millénaires, les sculptures et les monu­ments exposés aux intempéries ont ­perdu leur polychromie. Les objets ­enfouis ont mieux conservé leurs couleurs, mais, bien souvent, les pigments étaient dissimulés sous des couches de terre et de calcite et ont été éliminés au nettoyage. Dans les années 1880, le critique d’art américain Russell Sturgis visite l’Acropole d’Athènes et raconte ce qui arrive aux vestiges une fois qu’ils sont mis au jour : « La couleur commença bientôt à pâlir et à disparaître. […] La magnifique statue était posée sur une table dans le musée de l’Acropole, en mai 1883, et déjà une partie de sa couleur s’était volatilisée. De la poudre verte, rouge et noire s’était déposée tout autour. » La peinture qui subsistait était parfois cachée dans les plis et les creux (mèches de cheveux, nombril, narines, bouche).

Avec le temps, un mythe a pris corps. Des historiens de l’art affirmèrent que les artistes gréco-romains avaient volontairement laissé le marbre de leurs monu­ments et de leurs sculptures vierge de couleur : cela confirmait leur rationalité supérieure et distinguait leur esthétique de celle de l’art non occidental. Cette ­vision a été d’autant mieux acceptée que les sculptures de l’Égypte antique semblaient très différentes : elles avaient tendance à conserver une surface colorée brillante, parce que le climat sec et le sable dans lequel elles étaient enfouies n’avaient pas entraîné le même genre d’érosion. « Tout le monde voit dans le buste de Néfertiti un chef-d’œuvre du patrimoine mondial et personne ne trouve dommage qu’il soit peint. Comme l’objet n‘appartient pas à l’art occidental, sa polychromie n’est pas un problème. Mais ce genre de choses, chez nous, ce n’est pas possible, n’est-ce pas ? » s’agace Østergaard.

 

Une équivalence entre la blancheur et la beauté ?

À partir de la Renaissance, sculpteurs et architectes se mirent à exalter la forme au détriment de la couleur, en hommage à l’art antique tel qu’ils se le représentaient. Au XVIIIe siècle, Johann Winckelmann, le savant allemand que l’on qualifie souvent de père de l’histoire de l’art, assénait : « Un beau corps sera d’autant plus beau qu’il est plus blanc » et « La couleur contribue à la beauté, mais elle n’est pas la beauté même ». Winckelmann avait eu sous les yeux, à Naples, certaines des sculptures exhumées lors des premières fouilles de Pompéi et d’Herculanum, au milieu du XVIIIe siècle, et avait remarqué qu’elles présentaient des traces de couleur. Mais il ne s’était pas démonté : la statue d’Artémis arborant des cheveux rouges, des sandales rouges et une sangle de carquois rouge n’était pas grecque mais certainement étrusque – le produit d’une civilisation plus ancienne, jugée moins raffinée. Il finit toutefois par se raviser. (On estime aujourd’hui qu’il s’agit d’une réplique romaine d’un original grec.) Østergaard et Brinkmann pensent que la vision de Winckelmann était en train d’évoluer et qu’il aurait peut-être fini par accepter la polychromie s’il n’était pas mort poi­gnardé en 1768, à l’âge de 50 ans.

Le culte de la statuaire blanche resta prégnant en Europe, confortant l’idée d’une équivalence entre la blancheur et la beauté. « Les nations sauvages, les personnes incultes et les enfants ont une grande prédilection pour les couleurs vives », écrivait Goethe dans son Traité des couleurs (1810). Le poète allemand notait aussi : « Les personnes cultivées évitent les couleurs vives aussi bien sur leurs vête­ments qu’autour d’elles et s’efforcent géné­ralement de s’en épargner la vue. »

La série de grandes campagnes de fouilles entreprises au XIXe siècle aurait dû faire voler en éclats le mythe de la mono­chromie. L’architecte Gottfried Semper, qui avait monté un échafaudage pour examiner la colonne Trajane à Rome, fit état d’innombrables vestiges de peinture. Les fouilles de l’Acropole mirent au jour des reliefs, des rondes-bosses et des gouttières peintes. L’Auguste de Prima Porta et le sarcophage d’Alexandre avaient tous deux conservé des teintes vives quand ils furent découverts, comme l’attestent des tableaux de l’époque.

Dans le texte du catalogue d’une expo­sition organisée en 1892 à l’Institut d’art de Chicago, l’archéologue Alfred Emerson écrivait à propos de la polychromie : « Les témoignages littéraires et les éléments archéologiques sont trop nombreux et univoques pour laisser subsister le moindre doute ou admettre la moindre objection. » Emerson ajoutait néanmoins : « La déférence envers l’Antiquité, qui nous vient des maîtres italiens de la Renais­sance, était telle que la destruction accidentelle des couleurs antiques » a été « transformée en qualité intrinsèque et associée de façon absurde aux qualités que l’on prête au plus grand art », telles que la « noble sérénité » et la « pureté virginale ».

La blancheur suscitait une telle ferveur que les preuves tangibles ne faisaient pas le poids. Les archéologues qui continuaient à évoquer la polychromie n’étaient pas écoutés. Auguste Rodin se serait frappé la poitrine en disant : « Je sens bien là-dedans qu’il n’y a jamais eu de couleur. » La sculpture et la peinture étaient devenues des disciplines de plus en plus séparées, et les artistes qui tentaient d’allier les deux n’avaient droit qu’à du mépris. Ainsi, dans les années 1850, quand le sculpteur britannique John Gibson montra sa délicate Vénus teintée – le corps de la déesse est blanc, mais elle a des cheveux d’or pâle et des yeux couleur bleuet –, un critique émoustillé y vit « une Anglaise nue et impudente ».

Comme l’écrit l’artiste et critique ­David Batchelor dans son Chromophobia2, « arrive un moment où l’ignorance se mue en déni délibéré », en une sorte d’« hallucination négative » qui fait que nous refusons de voir ce qui crève les yeux. Quand on persiste dans l’aveuglement, il faut se deman­der à qui profite le crime, estime Mark Abbe, ­devenu la référence aux États-Unis en ­matière de poly­chromie antique. « Si nous n’y trouvions pas notre compte, nous n’y ­serions pas aussi attachés. Cela nous ­arrange parce que cela suppose notre supé­riorité culturelle et ethnique. Cela nous arrange parce que cela renforce l’idée que l’Occident est plus rationnel – le miracle grec et tout ça. Je ne dis pas qu’il est faux de penser la Grèce et Rome comme des expé­riences à part, mais on ne peut pas se contenter de cela, il faut inscrire l’Antiquité dans un horizon culturel plus large. »

Au cours des siècles, beaucoup de restaurateurs et de marchands d’art se sont sentis obligés de récurer vigoureusement les sculptures antiques afin de rehausser leur éclat marmoréen – et leur valeur marchande. À en croire Mark Bradley, professeur d’histoire de l’Antiquité à l’université de Nottingham, les restaurateurs cherchaient parfois tout simplement à éliminer la suie laissée par les lampes à huile qui éclairaient les collections avant l’avènement de l’électricité. Il n’empêche que beaucoup de musées ont perpétué « une conspiration tenace datant de la Renaissance » visant à « éradiquer les traces de peinture ». Dans les années 1930, les restaurateurs du British Museum ont poli la frise du Parthénon, l’ensemble de sculptures de l’Acropole conservées le plus précieusement, pour lui donner la blancheur et l’éclat des perles.

Un jour de juillet 2018, Mark Abbe est à Bloomington, dans l’Indiana, pour examiner deux bustes romains – celui de l’empereur Septime Sévère et celui de son épouse Julia Domna. Ils appartiennent à la collection du musée Eskenazi de l’université de l’Indiana, actuellement fermé pour rénovation. Les sculptures, taillées dans un marbre crème, présentent quelques tachetures. Abbe sait de quoi il retourne. Il a eu l’occasion de les analyser avec un puissant microscope à infrarouges et ultraviolets, et il a découvert des pourpres, des bleus et des roses profonds.Giovanni Verri, qui enseigne la conservation à l’Institut Courtauld, à Londres, a mis au point en 2007 une technique pour détecter la présence d’un pigment antique connu sous le nom de bleu égyptien. Ce pigment présente la particularité d’émettre une fluorescence lorsqu’il est éclairé à la lumière infrarouge, et Verri a découvert que, sur des images numériques prises sous cette lumière, le pigment scintille comme des cristaux de glace. Abbe a repéré ces scintillements sur les deux bustes romains. Il se dispose à présent à prélever des échantillons des pigments mis en évidence afin d’en analyser la composition chimique.

Julie Van Voorhis, une historienne de l’art qui travaille sur ces bustes à l’université de l’Indiana, nous rejoint, Abbe et moi, accompagnée de Juliet Graver Istrabadi, la conservatrice des antiquités au musée Eskenazi. « De 1960 à 2000 en gros, les chercheurs disaient : “Ouais, il y a bien de la couleur là, mais on ne peut rien en faire, il n’y en a pas assez” », raconte Abbe. Mais, depuis quelques années, il est plus facile de détecter bon nombre de pigments en utilisant des techniques non destructrices telles que l’analyse par spectrométrie de fluorescence X, qui permet d’identifier les éléments chimiques présents dans les pigments. Des teintures naturelles antiques telles que la pourpre de Tyr (tirée du mucus sécrété par des mollusques marins) restent plus difficiles à mettre en évidence, mais des chercheurs y sont parvenus grâce à la spectroscopie Raman, qui mesure les vibrations moléculaires. Armés de ces outils, les conservateurs s’emploient, comme le dit l’un d’eux, à faire des « fouilles dans les musées », à réexaminer des artefacts que l’on présumait vierges de couleur.

 

Des statues lavées au jet

Abbe et Van Voorhis cherchent à ­savoir quels étaient les pigments préférés des Anciens, mais aussi comment s’effectuait la mise en couleur : comment les sculpteurs polissaient la pierre avant d’y appliquer des pigments, comment ils ajoutaient des rehauts et des nuances aux visages. Cela permettra de créer des répliques plus subtiles et de mieux comprendre comment s’articulait le travail de sculpture et de peinture. Pourquoi les Grecs et les Romains auraient-ils sculpté dans des matériaux aussi nobles – le marbre de Paros, couramment utilisé, était prisé pour sa transparence – si c’était pour les recouvrir de peinture ou les orner de dorures et de pierres précieuses ? objectent les sceptiques. Mais la polychromie prend son sens d’un point de vue esthétique s’il s’avère que les peintres et les sculpteurs travaillaient en tandem, sachant qu’une couleur utilisée à bon escient pouvait rehausser la luminosité d’une œuvre.

L’intérêt d’établir une méthodologie scientifique pour prouver que l’art antique était polychrome est que cela fournit un protocole aux archéologues – rechercher la présence de couleur avant toute opération de nettoyage. D’autant que l’on continue à faire des découvertes archéologiques majeures. Ainsi, les fragments de reliefs de l’époque romaine récemment mis au jour sur le site de l’ancienne Nicomédie, en Turquie, « baignent dans la pourpre », souligne Abbe. Or, encore aujourd’hui, ces artefacts sont parfois nettoyés frénétiquement. « Tu te rappelles quand ils ont lavé des statues au jet dans la cour ? » demande Van Voorhis à Abbe, évoquant des fouilles auxquelles ils ont tous deux pris part en Turquie. « Comme on aurait fait pour une brouette », se souvient Abbe. Ce nettoyage impulsif est parfois moins dû à une aversion pour la couleur qu’à « l’excitation de la découverte » : « On veut voir ce qu’on a mis au jour. L’archéologie est une entreprise de longue haleine. Imaginez que vous tombiez enfin sur quelque chose au cours de la dernière journée. Votre premier réflexe, c’est de rendre l’objet lisible. » Mais il faut se réfré­ner, conseille-t-il : « Il faut traiter une découverte comme un patient à son arrivée aux urgences. Établir des priorités. Ce qu’il faut, c’est stabiliser le patient. Moins vous en faites, mieux c’est. Prendre l’objet, l’envelopper dans de la gaze de ­coton et le placer sur un rayonnage dans un ­endroit stable. Puis nous appeler, et nous viendrons alors faire des microfouilles à la surface. » Ces opérations doivent se faire relativement vite, parce que, après la mise au jour, la terre accrochée à l’objet sèche et « les couches de peinture partent avec ». On se retrouve avec un objet dénudé et des fragments de pigment qui adhèrent aux paillettes de terre.

C’est à Nashville que j’ai vu pour la première fois une statue à laquelle on avait tenté de restituer sa polychromie antique. La réplique grandeur nature du Parthénon, érigée en 1897 dans un parc de la ville, abrite une ­immense statue d’Athéna qui a été peinte dans les années 2000. Je l’ai trouvée affreuse : sa toge dorée était aveuglante, ses yeux étaient d’un bleu poupée et sa bouche avait l’air de sortir d’une publicité pour un rouge à lèvres. Abbe m’assure toutefois que l’Athéna colorisée respecte l’esthétique de l’original, qui date du ve siècle avant notre ère. J’ai vu par la suite d’autres répliques peintes qui m’ont semblé plus subtiles et convaincantes. Mais j’ai beau me dire qu’il est important de voir ces œuvres en poly­chromie, je continue à préférer parfois l’élégance spectrale du marbre blanc.

Alors comment donner à voir la poly­chromie antique dans les musées ? Indiscutablement, les restitutions chocs de « Gods in Color » sont parfaites pour chambouler nos idées préconçues. Mais Abbe, comme beaucoup d’universitaires avec qui j’ai parlé, a un avis mitigé sur les reconstitutions de l’exposition. Il trouve les teintes trop plates, trop opaques, et souligne que le plâtre dont sont faites la plupart des copies absorbe la peinture, contrairement au marbre. Ce qui le ­dérange aussi, c’est que les statues « se ressemblent beaucoup, alors que les styles étaient forcément très différents ».

Les Brinkmann ont réalisé plusieurs répliques en marbre artificiel et en vrai marbre qui réfléchissent la lumière un peu mieux que les moulages en plâtre. Cecilie Brøns, qui dirige le programme « Tracking Colour » à la glyptothèque Ny Carlsberg, admire le travail des Brinkmann mais craint que les visiteurs prennent ces ­répliques colorisées pour argent comptant. « Il n’est pas facile d’expliquer au public que ces répliques ne sont pas des copies conformes et que nous ne pourrons jamais savoir exactement à quoi ressemblaient les originaux. »

« Il est utile de savoir quels ont été les pigments et le matériel utilisés, mais la peinture ne se résume pas à ça. Il y a la composante technique – le style, la sensibilité », nuance Giovanni Verri, de l’Institut Courtauld. Pour peindre exactement comme l’aurait fait un artiste de l’Antiquité, il faudrait effectuer un voyage mental dans le temps. « Nous possédons un savoir que ces peintres n’avaient pas. Nous avons un bagage de deux mille ans d’histoire et d’histoire de l’art dont nous pouvons difficilement nous défaire. »

Pour Verri, comme pour Abbe et d’autres spécialistes de la polychromie, les reconstitutions numériques présentent des avantages que n’ont pas celles en trois dimensions. Elles peuvent être modifiées au gré des avancées de la recherche et permettent de présenter différentes hypo­thèses concernant l’aspect original de l’œuvre. Verri a créé il y a quelques années une réplique numérique de la tête Treu du British Museum de Londres – un visage féminin sculpté au iie siècle – après en avoir analysé les vestiges de couleur. Il a procédé à ce qu’il appelle une « greffe de visage numérique ». Il a identifié les pigments qui recouvraient la sculpture à l’origine : du bleu égyptien mêlé aux tons chair de la peau et au blanc des yeux ; de l’ocre jaune et rouge dans les cheveux ; de la garance pour colorer les lèvres de rose. Il a également étudié et reproduit les techniques picturales complexes utilisées pour les portraits du Fayoum. Le rendu est raffiné et naturaliste.

 

À sa réouverture, à l’automne 2019, le musée Eskenazi organisera une exposition autour des bustes de Septime Sévère et de Julia Domna. Pour montrer la polychromie d’origine, Abbe et Van Voorhis imaginent de projeter de la ­lumière colorée sur les œuvres à certains moments de la journée. Une autre idée serait de proposer une animation vidéo dans laquelle la couleur apparaîtrait progressivement sur les deux bustes, afin de montrer comment les couches de peinture successives ont pu être appliquées. Abbe et Van Voorhis devront émettre quelques hypothèses, notamment pour ce qui est de la teinte des cheveux et de la carnation. Il n’y a aucune raison de penser que la peau ou les cheveux n’étaient pas colorés, même s’ils n’y ont pas trouvé de traces de pigment. « L’absence de preuve n’est pas une preuve de l’absence », m’écrit Abbe dans un courriel.

Dans un autre message, il fait observer que les membres de l’élite romaine « étaient d’origines très diverses – ­Berbères, Arabes, Transylvains, Danubiens, Espagnols, etc. » Et les sculptures ­antiques représentant des Africains étaient parfois taillées dans de la pierre noire puis peintes avec des pigments brun-roux pour donner un effet réaliste. On peut voir par exemple au ­musée des Arts et Métiers de Hambourg une tête de jeune garçon datant du Ier siècle avant notre ère : des restes de pigment acajou sont encore ­visibles sur son nez et ses joues.

Septime Sévère et Julia Domna étaient des Romains, mais aucun d’eux n’était d’ascendance italique. Sévère, d’origine berbère, était issu d’une grande famille libyenne. Julia venait d’une famille de grands prêtres d’Émèse, dans l’actuelle Syrie. Un portrait du couple peint sur un panneau de bois, connu sous le nom de Tondo severiano, est parvenu jusqu’à nous : Sévère a le teint noisette et une barbe grisonnante ; Julia a la peau plus blanche, et des cheveux et des yeux noirs. Le Tondo severiano va servir de guide à Abbe et Van Voorhis pour leur travail sur les bustes. Pour les musées, la façon d’aborder la question de la polychromie la plus simple et la moins coûteuse est d’en dire plus dans les cartels. C’est ce qu’a longtemps fait Gina Borromeo, conservatrice des antiquités au musée Risd de Providence. Mais rien ne frappe autant les esprits que de voir une œuvre ayant conservé ses couleurs d’origine. C’est pourquoi elle a insisté en 2016 pour acqué­rir une urne étrusque qui a gardé une bonne partie de sa polychromie.

Voir des sculptures antiques colorées ne fait pas que changer le regard que nous portons sur ces œuvres, estime Vinzenz Brinkmann, qui dirige à présent le dépar­tement des antiquités du musée de sculptures Liebieghaus de Francfort. Cela fait aussi prendre conscience que « ce qui semble clairement et solidement établi ne l’est pas toujours ». Autrement dit, la vue de ces couleurs modifie la perception que nous avons de nous-mêmes. « Et ça, pour nous, c’est formidable », ajoute-t-il dans un petit rire.

 

— Cet article est paru dans The New Yorker le 22 octobre 2018. Il a été traduit par Pauline Toulet.

« Mon nom est Charles Manson »

Avant-propos

Ce livre est le résultat de centaines d’heures d’entretien menées par Nuel Emmons avec Charles Manson entre 1979 et 1985. Manson s’y exprime à la première personne, mais Nuel Emmons a retravaillé en profondeur le matériau brut qu’il avait rassemblé, sélectionnant, coupant, réagençant pour obtenir le récit linéaire qu’on s’apprête à lire. […]

 

L’éducation d’un hors-la-loi

Mon nom est Charles Milles Manson. Au moment où j’écris ces lignes, j’ai cinquante et un ans. Si je m’étire suffisamment et que je triche un peu en soulevant légèrement mes pieds du sol, je peux atteindre un mètre soixante-quatre. Je crois avoir pesé un bon soixante-trois kilos à une époque, mais au cours de mon emprisonnement, je suis descendu une ou deux fois à cinquante-deux kilos. On l’aura compris, je ne suis pas du genre grosse brute taillée comme un déménageur. Mais je peux l’ouvrir aussi grande que les plus costauds. En 1970, avant et pendant les procès qui ont abouti à ma condamnation, j’ai récolté plus de couvertures de magazines et d’articles que Coca-Cola n’a eu de publicité. La plupart des histoires et des articles écrits à mon sujet laissent entendre que je suis né avec des dents de vampire et des cornes de bouc. Ils disent que ma mère était une prostituée, que j’étais un morveux de naissance et que mes couches, quand j’en avais, étaient remplies de merde qu’on voyait souvent couler le long de mes guiboles crasseuses. Il y en a qui racontent qu’avant d’avoir atteint l’âge de cinq ans, je mendiais dans les rues, taxant de la bouffe pour nourrir mon sale museau. À sept ans, mes premiers disciples volaient et m’apportaient les restes de leur butin. Je n’avais pas neuf ans que je possédais un flingue et m’en servais pour détrousser les vieux et les faibles. Avant mes douze ans, j’avais déjà violé la fille du pasteur et étranglé son petit frère pour l’empêcher de me balancer. À treize, mon casier judiciaire aurait pu faire de moi une huile chez Nixon ou un boss de la mafia. La drogue que je fourguais rendait accros les enfants de chœur qui se mettaient à voler l’argenterie. J’avais recruté certaines des nanas à qui j’avais lavé le cerveau parmi les gamines du coin âgées de douze ans maxi. Afin de me prouver leur amour, elles me donnaient l’argent qu’elles gagnaient en faisant des passes ou en jouant dans des films pornos.

Ce n’est pas comme ça que vous m’imaginez ? Les fameux procureurs et juges, sans oublier mes prétendus disciples et les médias, ne vous ont-ils pas servi cette image sur un plateau ?

Ça changerait quelque chose si je disais que je n’ai pas choisi ma mère ? Ou que, né bâtard, j’étais un hors-la-loi dès mon premier jour ? Que durant mes prétendues années d’apprentissage, je n’avais strictement aucun contrôle sur ma vie ? Hé, vous savez, on m’avait déjà trimballé partout et confié à des étrangers, inconnus de mes proches, avant même que je sois assez grand pour m’en souvenir. Le rejet, bien plus que l’amour ou même l’acceptation, fait partie intégrante de ma vie depuis ma naissance. Est-ce que vous pouvez comprendre ça ? J’en doute. Et à ce stade de mon existence, j’en ai rien à foutre ! Mais on m’a souvent demandé d’où venaient ma philosophie, mon cynisme et mon comportement asocial. Donc, sans essayer de changer l’opinion publique, j’ai décidé de raconter ma vie comme je l’ai vécue et comme je m’en souviens au type qui rapporte mes propos. Partout ailleurs, vous avez déjà lu « Charlie est comme-ci », « Manson est comme ça », et diverses versions de l’histoire de la « Famille », mais personne n’est jamais tout ce qu’on dit ou qu’on croit de lui.

On a écrit des tas de bouquins, et on en écrit encore ; on a réalisé des films et, sans aucun doute, on en réalisera d’autres 1. Les médias ont eu ce qu’ils voulaient, un pantin à transpercer de coups d’épée. Tous se sont emparés de mes mots et de mes pensées et les ont déformés pour publier leur version tordue. Désinformation, sensationnalisme et citations fabriquées : mon lot quotidien, à tel point que la vie ici-bas a fini par ne plus rien représenter pour moi. C’est toujours vrai à ce jour. Mon corps est captif, prisonnier, enfermé par une société qui crée des gens comme moi, mais mon esprit s’est installé dans une sorte de chambre mentale qui n’est pas de ce monde. J’ai appris que pour être soi-même, il ne faut jamais prononcer un mot, émettre un son ou faire le moindre mouvement, ne serait-ce qu’un clin d’œil, en présence d’un tiers, parce qu’alors une opinion se forme. N’importe quel psychologue autoproclamé se met à vous analyser et vous décrit à qui veut l’entendre de telle manière que vous ne vous reconnaissez même plus.

Comme je l’ai déjà dit, les médias s’en sont donné à cœur joie. Des riens du tout sont devenus riches et importants. De supposés membres de la « Famille Manson » reprenant subitement conscience ont témoigné contre moi, mentant sans vergogne devant les tribunaux. Ils ont écrit des livres et vendu des interviews où ils minimisaient leur rôle, mettant tout sur le dos de Charlie. Des avocats des deux parties, défense et accusation, ont fait fortune grâce à leur association avec les procès de la « Famille Manson ». Mon sentiment ? J’ai été violé et détruit par la société. Baisé par des avocats et des amis. Pompé jusqu’à la moelle par les tribunaux. Passé à tabac par les matons, exhibé en prison comme une bête curieuse. Et tout ça en dépit du fait que mes propos n’ont jamais été relatés et encore moins publiés tels que je les ai énoncés. Je n’ai donc à ce stade rien à perdre ou à gagner en racontant mon histoire telle que je la connais.

À ce jour, j’ai passé trente-sept de mes cinquante et une années d’existence dans des maisons de correction, des foyers ou des prisons. Ces dix-sept dernières années, j’ai vécu comme un animal dans un zoo. La cage est presque la même, faite d’acier et de béton. On me nourrit comme on nourrit les bêtes, au travers de barreaux et à une heure donnée. Des gardes surveillent ma cage pour s’assurer qu’elle est toujours fermée et que je suis toujours en vie. Les visiteurs, quelle que soit la raison initiale de leur présence, posent tous la même question : « Où est Charles Manson ? Peut-on voir sa cellule ? » Et comme de bons gardiens de zoo, les matons s’exécutent. Voir Charles Manson dans sa cage, contempler ce rare animal sauvage, constitue le clou de leur excursion. Quant à moi, poussé par la curiosité, je me regarde dans un miroir pour voir si des cornes me sortent de la tête ou des crocs de la bouche. Et, à moins que le miroir ne mente, je ne vois rien. J’explore alors mon corps tout entier pour comprendre en quoi il diffère de celui des gens qui font le détour pour m’observer. De ces yeux qui clignent et fixent comme ceux de mes visiteurs, je vois un corps, deux bras, des mains, des pieds, et une tête d’où poussent des cheveux au bon endroit, avec des yeux, un nez, des oreilles et une bouche. Je ne suis pas différent de ceux qui s’arrêtent pour me lancer des regards haineux. Ni de vous, qui êtes intéressés par ce que j’ai à dire.

Pour commencer, si les journalistes et autres représentants des médias s’en étaient tenus dès le début aux faits tels qu’exposés par les enquêteurs, personne ne se souviendrait de Charles Manson. Mais comme tous, des auteurs de bouquins aux animateurs de télé, ont exagéré sinon inventé pour donner dans le sensationnalisme, rajoutant chacun leur touche d’agressivité, moi et les gens qui vivaient avec moi sommes devenus des caricatures de ce que nous étions réellement. Ou avions l’intention d’être. […]

Depuis fin 1969, je tombe sur les mêmes gros titres et les mêmes photos de moi presque quotidiennement. Tous me décrivent comme le « leader d’un culte hippie qui a ordonné à des gens de tuer pour lui – le responsable des meurtres Tate-LaBianca ». Ils me font passer pour une espèce d’être supérieur, un mystique qui, rien qu’en regardant quelqu’un dans les yeux, est capable de lui faire faire tout ce qu’il veut. D’après eux, je suis le meneur par excellence, celui qui fait basculer les jeunes dans le crime et la violence.

Sachant ce que je suis, comment j’ai été élevé et tout ce que j’ai déjà incarné, je considère ces histoires comme ridicules. Je suis consterné à l’idée que les lecteurs gobent ces mensonges et leur accordent autant de crédit que si c’était la Bible, mais je dois aussi tirer mon chapeau aux types qui ont créé cette image – ces auteurs habiles qui savent comment exploiter le moindre détail et faire une montagne d’une taupinière. En réalité, je ne peux pas en vouloir aux lecteurs, vu qu’il m’arrive moi-même de me passionner pour ces histoires. Sauf que si je commence à croire que je possède réellement les pouvoirs qu’on m’attribue et que j’essaie de jeter un sort à un gardien, il ou elle me claque la porte au nez. Retour à la réalité. Je me rends compte que je ne suis rien de plus que ce que j’ai toujours été, un « bon à rien foireux ».

Le but de ce livre n’est pas de contester mon statut d’« homme le plus dangereux au monde », si c’est ce que je suis (ou ai été), mais simplement de faire connaître un autre aspect d’un individu qui s’est vu comparé au diable. Car même le diable, si toutefois il existe, a commencé quelque part.

[…]

Sans conscience

Dans ma tête, c’était maintenant clair et net. Que ce monde et que tous ceux qui y vivent aillent se faire foutre. J’allais les forcer à se réveiller, et ensuite on se casserait dans le désert.

J’ai aperçu des phares sur la route et j’ai reconnu la vieille Ford bien avant qu’elle ne s’engage sur la voie d’accès. J’étais pratiquement déjà arrivé à l’endroit où on la garait quand elle s’est arrêtée. Je n’en suis pas sûr, mais il devait être aux alentours de deux heures du matin. J’étais prêt à entendre le détail des péripéties de la nuit.

Sadie a été la première à sortir de la voiture. Elle rayonnait d’excitation et a couru vers moi. Elle s’est jetée à mon cou en s’exclamant : « Charlie, on l’a fait… Je t’ai donné ma vie. » J’ai saisi ses bras pour m’en dégager et lui ai répondu : « Ce que tu as fait, petite, tu l’as fait pour toi ! Ce que tu viens juste de faire, c’est de m’impliquer. » Je me suis écarté d’elle pour me diriger vers la bagnole. Tex était en train d’en sortir en se tenant la jambe. J’ai d’abord cru qu’il était blessé, mais il s’était juste fait mal en frappant une victime à coups de pied. Il avait le regard vitreux et affichait un grand sourire. Il n’était pas aussi allumé que Sadie mais ne semblait guère éprouver de remords. Au contraire et malgré sa jambe folle, il arborait un petit air supérieur. On a échangé une poignée de main et une accolade fraternelle. Je lui ai dit : « T’éloigne pas, faut que tu me racontes. » Linda et Katie sont sorties lentement du véhicule et je voulais leur parler pour voir comment elles se sentaient. Pas très bien, m’ont-elles avoué. Je leur ai demandé de s’assurer qu’il n’y avait rien d’incriminant sur et dans la voiture, et après, que tout le monde file au lit ! Sadie, qui avait remarqué quelque chose ressemblant à du sang sur la carrosserie, revenait déjà du saloon avec de quoi nettoyer. Elle finissait son boulot de nuit sans qu’on ait rien besoin de lui ordonner.

Une fois la bagnole récurée et inspectée sous toutes ses coutures, Tex, Sadie et moi, on s’est réunis dans le dortoir et j’ai enfin pu avoir le compte rendu complet de leurs activités. Sadie était en ébullition et ne tenait pas en place ; c’est surtout elle qui a parlé. […]

Ils sont tranquillement entrés dans le salon où ils ont aperçu la première des quatre personnes se trouvant sur les lieux. C’était un homme (Voytek Frykowski) qui s’était assoupi sur un divan, toutes lumières allumées. Tex a indiqué aux filles où se placer de manière à ce qu’il soit encerclé et s’est approché du type endormi. « Réveille-toi ! », a-t-il jeté en lui mettant le flingue sous le nez. L’homme a ouvert les yeux et s’est retrouvé avec le canon d’un revolver à moins de quinze centimètres de son visage. Choqué, il a tenté de se redresser, mais Tex lui a collé le flingue sur le front en lui intimant de ne pas bouger d’un pouce. Sadie était tout émoustillée de raconter : « Charlie, t’aurais dû voir ça. Tex était au-dessus du mec avec un revolver dans une main et un couteau dans l’autre. Avec la corde qu’il portait enroulée sur l’épaule, il m’a fait penser à un bandolero mexicain. Et quand le type lui a demandé qu’est-ce qu’il faisait là, qui il était et qu’est-ce qu’il voulait, Tex a répondu : “Je suis le diable et je veux ton argent 2.” Tex ressemblait vraiment au diable. » Tex a envoyé Sadie chercher de quoi ligoter le mec parce qu’il avait une autre idée pour la corde qu’il avait apportée. Elle est revenue avec une serviette avec laquelle elle et Katie ont attaché les bras du type dans son dos.

Sadie est alors partie explorer la maison à la recherche d’autres occupants. Devant la porte ouverte d’une chambre, elle a vu une jeune femme (Abigail Folger) allongée dans un lit en train de lire. D’après Sadie : « C’était vraiment marrant. On aurait dit qu’elle s’attendait presque à me voir là. Elle m’a regardée et m’a dit “salut”, alors j’ai répondu en lui faisant un petit signe de la main et j’ai continué jusqu’à une autre porte. Là, j’ai vu une femme enceinte (Sharon Tate) sur un lit. Elle était très belle. Tu l’aurais adorée, Charlie. Un type (Jay Sebring) était assis au bord du lit et lui tenait la main tout en lui parlant. Ils n’ont même pas levé les yeux. Je suis repartie au salon et j’ai dit à Tex qu’il y avait trois autres personnes. »

Tex lui a demandé de les ramener dans le salon. Sadie s’est montrée très fière d’avoir réussi à accomplir cette mission avec seulement un couteau. Une fois tout le monde réuni dans le salon, Tex a pris les commandes et a réclamé de l’argent. Il a refilé la corde aux filles et leur a ordonné de la passer autour du cou des otages. Avant qu’elles n’y parviennent, le deuxième type (Jay Sebring) a amorcé un mouvement vers Tex, qui lui a tiré dessus. Touché, Sebring est tombé à terre en regardant Tex d’un air horrifié et incrédule. C’est là que Tex lui a balancé un coup de pied au visage et s’est blessé.

Jusqu’ici, tout s’était passé sans anicroche pour les trois maraudeurs, mais avec le coup de feu et le premier blessé, la peur et la frénésie ont gagné les victimes qui ont cherché à défendre leurs vies. Hélas, ces jeunes étaient venus pour tuer, et de la manière la plus choquante et spectaculaire possible. Aussi la résistance désespérée des victimes n’a-t-elle fait que décupler la violence des assaillants.

Sebring gisait toujours au sol. Tate et Folger hurlaient mais se sont tues quand les filles les ont menacées de leurs couteaux. Sebring et les deux femmes ont été attachés ensemble par une corde passée autour du cou. Ils ont demandé ce qu’on allait leur faire. Tex les a informés qu’ils allaient devoir mourir pour sauver un frère. Les deux femmes sont devenues hystériques et ont supplié qu’on leur laisse la vie sauve. Sadie s’apprêtait à mieux ligoter Frykowski lorsque Tex lui a lancé : « Tue-le ! » Elle a levé son couteau, prête à frapper, mais l’homme a libéré ses mains et l’a attrapée par les cheveux. Ils se sont battus, Sadie poignardait dans tous les sens tandis que Frykow­ski lui empoignait les cheveux en essayant de parer les coups de couteau. L’arme est tombée quelque part près du canapé. Grièvement blessé, Frykowski s’est dégagé et s’est précipité vers l’extérieur. Tex a laissé Katie tenir Sebring, Folger et Tate par la corde et a couru rattraper le fuyard qui était parvenu à sortir dans le jardin, où il s’est battu avec l’énergie du désespoir contre Tex qui tentait de l’achever au couteau.

Tex s’est interrompu en entendant Katie hurler. Pendant que lui et Sadie s’occupaient de Frykowski, Folger s’était libérée du nœud coulant et essayait de s’enfuir. Katie l’avait rattrapée mais avait le dessous. Tex est intervenu. Il a violemment frappé Folger sur la tête avec la crosse du revolver et l’a poignardée sans relâche, jusqu’à la laisser pour morte. Il a également plongé son couteau dans le corps de Sebring qu’il avait vu bouger avant de retourner finir le boulot sur Frykowski.

Pendant ce temps-là, Tate, paralysée par la peur, n’avait pas bougé d’un pouce. Les trois jeunes se trouvaient dehors avec Frykowski quand elle s’est mise à courir dans la direction opposée. Katie l’a vue et a prévenu Sadie. Les deux filles l’ont facilement rattrapée et ramenée dans le salon. Toujours indemne, Sharon était désormais seule face aux trois tueurs. Ignorant ses suppliques pour sa vie et celle de son enfant à naître, Sadie l’a maintenue pendant que Tex la poignardait. Mais à un certain moment, Sadie a pu emprunter le couteau de quelqu’un d’autre, car elle a affirmé avoir elle aussi poignardé Sharon.

Les jeunes sont ensuite passés à l’exécution de la mise en scène maléfique destinée à « sortir Bobby de prison ». Sadie a écrit le mot « PIG » dans la maison avec le sang de Sharon. Ils ont abandonné l’idée de pendre les victimes à une poutre, car « c’était trop le bordel et on était trop vannés ». Linda s’était barrée et attendait dans la voiture, moteur en marche. Sur le chemin du retour, ils ont balancé leurs vêtements et leurs armes à différents points du trajet sans arrêter de rouler.

 

— Ce texte est extrait du livre Charles Manson par lui-même, paru le 16 mai aux éditions Séguier. Il a été traduit par Laurence Romance.

Du grain à remoudre

Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark », dit dans Hamlet un garde du château d’Elseneur. Un gardien du Berlaymont pourrait en dire autant de l’Europe aujourd’hui. Les Britanniques quittent le navire. La Hongrie n’est plus une démocratie et la Pologne hésite. L’attachement aux valeurs démocratiques est en baisse. La confiance dans les institutions est ébranlée. Les Italiens pourraient quitter l’euro. La croissance est poussive, le niveau de vie stagne, les inégalités progressent. La crise des réfugiés a révélé l’absence de consensus. Le sentiment prévaut que trop de décisions sont prises ailleurs par une technocratie soumise aux pressions des lobbys. Et, chez nous comme ailleurs, quantité de citoyens se laissent prendre aux miroirs déformants des réseaux sociaux, alimentés par des populistes de tout poil.

Il y a une part d’illusion dans ce constat d’une défaite de l’Europe. On finit par ne plus voir ce qu’elle apporte, en termes de normes sanitaires et autres, d’aide aux régions défavorisées, d’avancement du droit, de lutte contre les positions dominantes. Mais la réalité est aussi complexe que méconnue et le sentiment prévaut d’une machine opaque, inaccessible et sans autre but que son propre entretien.

Le plus préoccupant est la cacophonie qui se fait entendre quant aux mesures à prendre pour sortir du marasme. « Quitter l’UE est le vecteur du changement », entend-on outre-Manche de la part de décideurs avisés. Certains plaident pour le regroupement autour d’un noyau dur, centré autour de la France et de l’Allemagne. Mais Paris et Berlin s’opposent sur la politique économique comme sur les réfugiés. D’autres préconisent une Europe à la carte, dans laquelle les pays qui le souhaitent s’investiraient dans les domaines où ils sont d’accord. Est-ce inspirant ?

L’Europe n’est plus en mesure de fournir un idéal capable de rassembler. Pour quoi faire l’Europe ? Victimes impénitentes du présentisme, nous ne le savons plus. Revenons alors aux fondamentaux. Qui se souvient du « grand dessein » d’Henri IV (ou de Sully), le projet d’une Europe confédérée, équilibrée, avec un empereur élu ? En 1930, avant la conquête du pouvoir par les nazis, Stefan Zweig écrivait : « Reconnaissons donc en premier lieu la suprématie, inscrite dans les faits du temps présent, de l’idée opposée, le nationalisme. L’idée européenne n’est pas un sentiment premier, comme le sentiment patriotique, comme celui de l’appartenance à un peuple, elle n’est pas originelle et instinctive, mais elle naît de la réflexion, elle n’est pas le produit d’une passion, mais le fruit lentement mûri d’une pensée élevée. » Après le nazisme, telle fut l’inspiration des pères fondateurs. Mais pour sceller la conscience européenne, ils ont choisi le ciment économique, et leurs successeurs ont suivi. C’était la solution la plus pragmatique.

Était-ce le bon choix ? En 1957 déjà, Pierre Mendès France mettait en garde contre le risque d’une « abdication de la démocratie » en déléguant les pouvoirs « à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance politique ». En 2010, le philosophe Jürgen Habermas constatait l’avènement d’un « fédéralisme exécutif postdémocratique ». Les dissidents de l’Est qui ont contribué à faire tomber le soviétisme avaient, eux, gardé la flamme : « Aujourd’hui, toute la planète est peuplée par une seule civilisation technicienne », dira Václav Havel en 1999. « Or, ses racines culturelles ou idéologiques trouvent leur source en Europe. […] Je ne pense pas que l’Europe en formation puisse chercher et retrouver son essence autrement qu’en repensant sa conduite, c’est-à-dire en reprenant les rênes de cette civilisation ».
Voilà le grain qu’il faudrait trouver le moyen de remoudre.

Alain Prochiantz : « La radicale originalité de Sapiens »

Alain Prochiantz est chercheur en neurobiologie et professeur au Collège de France. Ses derniers ouvrages parus sont : Qu’est-ce que le vivant ? (Seuil, 2012) et Darwin, 200 ans (Odile Jacob, 2010).

 

Un biologiste déclarait récemment : « Nous n’avons cessé, depuis Descartes, de chercher tout ce qui nous distingue des autres animaux. C’est évidemment absurde et scientifiquement sans intérêt 1. » Ce n’est manifestement pas votre point de vue…

Il faut bien accepter que nous sommes nous aussi des animaux et que nous partageons beaucoup de traits avec les autres primates. Cela ne veut pas dire que nous sommes des singes comme les autres, tant les mutations qui ont donné naissance à la lignée des hominidés puis à Sapiens ont eu des effets biologiques et culturels hors de proportion avec la distance génétique qui sépare celui-ci de ses cousins bonobos et chimpanzés. Je pense qu’il n’est nullement absurde et qu’il est scientifiquement d’un grand intérêt d’identifier ce qui nous sépare d’autres animaux.

 

Que savons-nous de la distance génétique qui nous sépare des chimpanzés ?

On entend sans cesse qu’il n’y a que 1,23 % de différence génétique entre le chimpanzé et l’homme. Sous-entendu, nous serions chimpanzé à 98,77 %. La réalité est bien différente. D’abord, 1,23 % (chiffre sujet à caution) signifie 30 millions de mutations ponctuelles. De quoi opérer des changements importants, d’autant qu’une seule mutation peut avoir des conséquences considérables. Ainsi, des mutations portant sur des séquences régulatrices de l’expression génétique, dont celle de gènes du développement. Or les séquences régulatrices représentent environ 98 % du génome. Ensuite; il faut y ajouter des insertions et des duplications de fragments d’ADN, ainsi que des délétions. Ce n’est pas négligeable : on compte par exemple 510 séquences génétiques présentes chez tous les primates mais absentes chez Sapiens.

 

Pouvez-vous donner des exemples concrets de différences génétiques qui ont une incidence importante ?

Je vais prendre deux exemples parmi tant d’autres qui illustrent la radicale originalité de Sapiens. Le premier, c’est l’existence chez nous d’un réseau de gènes solidaires, exprimés dans le cerveau, qui est absent chez le chimpanzé. Dans ce module, on trouve de nombreux gènes « neuronaux » mais aussi des gènes impliqués dans le métabolisme énergétique. C’est un point essentiel, car si nous faisons le rapport entre masse cérébrale et masse corporelle, par rapport à un chimpanzé nous avons 900 cm3 de cerveau en trop. Il existe en effet une relation de linéarité chez les primates entre la taille du corps et celle du cerveau. Or cette relation, conservée chez le chimpanzé, se perd dès qu’on passe aux hominidés. Le point extrême de cette anomalie est atteint avec Sapiens, qui se trouve porteur d’un cerveau de 1 400 cm3, quand 500 suffiraient largement, étant donné sa taille, aux fonctions sensorimotrices d’un primate de base. Notre cerveau compte pour 2 % du poids du corps mais consomme 20 % de son énergie.

Autre exemple : ce sont deux mutations qui nous distinguent du chimpanzé dans le gène FOXP2. Ces mutations sont probablement impliquées dans l’invention du langage humain, en particulier dans son contrôle moteur. Le système vocal des chimpanzés est très limité.

 

Ne sommes-nous pas malgré tout très proches des chimpanzés à certains égards ?

Nous sommes troublés par notre proximité avec les autres animaux et, surtout, avec les chimpanzés et les bonobos, qui sont les plus proches de nous. Mais cette proximité est toute relative. L’ancêtre commun entre eux et nous a vécu entre 6 et 8 millions d’années, ce qui fait entre 12 et 16 millions d’années de différence, puisqu’il faut additionner les deux branches qui, de l’ancêtre commun, vont l’une vers Sapiens, l’autre vers les deux espèces Pan. Nous n’avons ni crocs ni griffes ni fourrure ni épine pénienne. La dysmorphie sexuelle est très diminuée, les canines sont féminisées. Et ainsi de suite. Quant à notre cerveau, il est littéralement monstrueux au regard de l’évolution. Hors normes, il a pour ainsi dire propulsé Sapiens hors de la nature. Il l’en a comme privé, tout en lui conférant un pouvoir sans précédent sur ladite nature – à laquelle il ne cesse pas d’appartenir puisqu’il en est le produit évolutif. La distance entre Sapiens et le chimpanzé est abyssale – surtout sur le plan culturel. Non, nous ne sommes pas des animaux comme les autres !

 

Venons-en à la dimension culturelle, justement. La culture n’est pas le propre de l’homme…

Oui, il y a de la culture dans les espèces autres que la nôtre, au sens où des « inventions » peuvent être transmises entre générations, essentiellement sur la base de l’imitation. Chacun connaît les exemples du lavage de patates par les macaques japonais ou du maniement de brindilles à termites par une troupe de chimpanzés. Mais il faut raison garder. Comme l’écrivait Henri Bergson voici plus d’un siècle, « chez l’animal l’invention n’est jamais qu’une variation sur le thème de la routine ». Ces cultures très simples évoluent peu et, surtout, échappent à l’accumulation rapide au fil des générations. Il y a loin de la brindille à termites à la bombe thermonucléaire. Notre cerveau monstrueux a engendré un milieu d’une richesse culturelle inouïe qui elle-même nourrit ce cerveau au cours d’un développement individuel prolongé après la naissance.

 

Dans quelle mesure peut-on parler de développement individuel chez les autres animaux ?

Toutes les espèces n’autorisent pas le même niveau d’individuation. Dans certaines espèces, par exemple les vers nématodes, les individus sont très semblables, copies conformes d’un prototype presque entièrement, mais non totalement, défini par la structure génétique. Chez les vertébrés, et surtout les mammifères, la part d’adaptation par individuation est élevée, même si elle varie considérablement entre les espèces. Elle va de pair avec un temps de développement allongé après la naissance, une gestation elle-même allongée, une meilleure survie des descendants et une durée de vie importante qui s’accompagne d’une attention considérable apportée à l’éducation des petits. Je n’ai aucune réticence à considérer les vaches, les chiens et les singes comme des individus.

Pour ce qui est de l’odorat, un chien a un espace d’individuation très supérieur à celui de Sapiens. Mais en raison de son cortex très développé (80 % du poids du cerveau), de la lenteur du processus de maturation de son cortex préfrontal (il atteint sa maturité complète après la vingtième année), de sa socialisation intense, l’homme pousse l’individuation à l’extrême. Il est le seul à se raconter, à produire des récits sur son histoire, à se projeter dans l’avenir, à se penser comme individu, à poser la question : « qui suis-je ? ».

 

Dans quelle mesure peut-on assimiler la souffrance animale à la souffrance humaine ?

Il n’y a sans doute pas de différence notable de nociception. Et même s’il y en avait (c’est dur à apprécier), je ne vois aucune raison d’accepter d’infliger des souffrances inutiles aux autres animaux. Pas plus qu’aux humains, faut-il le préciser ? Parfois, c’est indispensable, par exemple pour certains essais thérapeutiques précliniques, mais tout doit être fait pour minimiser ces douleurs. Je note au passage que c’est parce que nous sommes humains que nous pouvons nous imposer ces règles et développer les techniques qui permettent de les respecter, l’anesthésie par exemple. On doit aussi prendre en compte les douleurs psychologiques, plus fortes, chez des animaux qui ont, comme nous, un appareil psychique très développé. Ces douleurs chez Sapiens peuvent être insupportables, voire conduire au suicide.

 

Les animaux ont-ils des droits ?

Je pense que c’est le mérite de nos sociétés contemporaines de donner des droits aux animaux, mais c’est un acte de culture, car ils n’ont pas de droits par nature. Si nous étions des animaux comme les autres, nous appliquerions les lois de la jungle, sans même nous soucier de notre proximité génétique avec nos cousins qui, eux, sont sans scrupule de ce point de vue. Si les lois qui protègent les animaux existent, c’est parce que les humains ne sont pas des animaux comme les autres. Ces lois sont d’ailleurs évolutives et ne sont pas identiques selon les époques et les cultures.

 

Comment interprétez-vous le mouvement antispéciste ?

Ce mouvement part d’un sentiment généreux, mais c’est un terme qui recouvre probablement des positions très diverses. Sauf à nier l’évolution des espèces, toutes les espèces sont différentes. Si antispécisme veut dire nier cette différence, alors c’est de l’obscurantisme, point final.

Le terme peut aussi accepter les différences entre espèces mais faire droit à une solidarité animale. Je renvoie alors à ce que j’ai dit plus haut sur les droits que Sapiens peut conférer aux autres animaux, ou plutôt aux devoirs qu’il peut s’imposer vis-à-vis d’eux.

Ce qui est insupportable et totalement inacceptable, c’est de faire entrer l’antispécisme en résonance (la construction du terme y incite) avec la lutte contre les discriminations entre humains. J’avais cité dans un article de la revue Critique le texte d’Armand Farrachi qui va malheureusement dans ce sens 2. Combattre pour que Sapiens s’impose des devoirs vis-à-vis des animaux n’est pas de même nature que de lutter contre le racisme, l’antisémitisme, l’esclavagisme ou pour l’égalité des droits entre les sexes.

Il y a là une confusion anthropomorphique dangereuse, y compris pour les humains. Nier la distinction forte entre les humains et les autres animaux, cela peut aussi justifier, en retour, de traiter les humains comme des bêtes. Les racistes, esclavagistes et autres nazis n’y ont pas manqué. Dois-je le dire ? Je suis plus révolté par le sort fait à certains humains aujourd’hui encore – que l’on pense aux migrants morts en mer – que par celui des poules.

 

— Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

L’affaire Florence Cassez, mauvais polar mexicain

Lorsque la réalité dépasse la fiction, peut-on considérer que la documenter revient à produire une œuvre romanesque ? Assurément, ­répond l’écrivain mexicain Jorge Volpi, l’un des grands noms de la littérature latino-américaine actuelle. Son dernier livre, qu’il qualifie de « roman sans fiction », retrace les méandres d’une affaire qui a divisé les familles dans le Mexique des années 2000. Ceux qui croyaient en la culpabilité de Florence Cassez, accusée d’enlèvement et d’association de malfaiteurs, s’opposaient à ceux qui voyaient en cette trentenaire française la victime d’une machi­nation. Un roman mexicain se mue progressivement en « un thriller haletant, tissé à partir d’un travail de documentation précis et consciencieux », note le quotidien espagnol El País. Plusieurs critiques mentionnent Truman Capote : pour eux, la ­démarche de Volpi s’apparente à celle de l’écrivain américain dans son célèbre De sang-froid.

Au matin du 9 décembre 2005, les Mexicains ont pu suivre en ­direct à la télévision une opération policière spectaculaire. Armés de fusils d’assaut, des agents de la police fédérale mexicaine (AFI) font irruption dans un ranch au sud de Mexico et libèrent trois personnes qui y étaient retenues en otage. Les ravis­seurs présumés, le Mexicain Israel Vallarta et son ex-fiancée, Florence Cassez, sont immédiatement placés en détention. Or il s’agissait d’une mise en scène orchestrée par la police fédérale à destination des médias, explique Volpi. Les suspects avaient en réa­lité été arrêtés la veille, sur une autoroute proche de ­Mexico, a dû avouer ultérieurement le ­patron de l’AFI. Il ne s’agit pas de la seule irrégularité qu’exhume le romancier, dont l’ambition est de détricoter les fictions tissées par les autorités – fabrication de preuves, faux témoignages – pour restituer la véracité des faits.

En février 2008, à la suite d’un procès houleux, Florence Cassez est condamnée à quatre-vingt-seize ans de prison. Une décision qui suscite l’indignation de l’opinion publique française, entraînant l’intervention du ­président de l’époque, Nicolas Sarkozy, et des tensions diplomatiques sans précédent entre les deux pays. Finalement, Florence Cassez sera libérée en 2013 sur ­décision de la Cour suprême mexicaine. Israel Vallarta, lui, reste en ­prison dans l’attente de son procès.

« À une époque où les exécutions, les disparitions, les enlèvements, les tortures et les fausses accusations quotidiennes semblent nous avoir immunisés contre l’étonnement, Volpi trouve le moyen de nous rendre notre ­capacité d’indignation, de nous faire ­apprécier, par le biais de la littérature, une réalité qui nous transperce l’estomac et le cœur », note le juriste ­Arturo Zaldívar dans le quotidien mexicain Milenio.

Daniel Zagury : la psychiatrie française en perfusion

 

Daniel Zagury est psychiatre des hôpitaux à l’établissement public de santé mentale (EPS) de Ville-Évrard, en Seine-Saint-Denis. Il est l’auteur de L’Énigme des tueurs en série et prépare un livre sur l’état de la psychiatrie en France.

 

Selon la section française de l’Observatoire international des prisons, une personne détenue sur quatre souffrirait de troubles psychotiques. Que vous inspire ce chiffre ?

Lorsqu’on pointe le nombre de personnes qui présentent des troubles psychotiques en prison, c’est souvent pour le dénoncer, en faisant plusieurs contresens. On imagine parfois naïvement que les experts psychiatres chargés d’évaluer la responsabilité pénale des malades mentaux en sont à l’origine. J’ai été amené à plusieurs reprises dans des procès retentissants à dire clairement que la loi était bafouée sur un fond de trahison clinique et médico-légale, mais il faut comprendre que l’action des experts est très marginale.

On invoque également la fermeture des lits hospitaliers, qui serait à l’origine d’un transfert de masse des asiles d’autrefois vers la prison d’aujourd’hui. C’est peut-être une partie du problème. Mais la solution est-elle de rouvrir des lieux concentrationnaires ou plutôt d’offrir attention, soutien et moyens à cette popu­lation précarisée et vulnérable, à ces « derniers de cordée » ? C’est ce que font modestement, à leur niveau, les équipes mobiles « psychiatrie et précarité », qui mériteraient un effort plus soutenu des pouvoirs publics. Il faut comparer ce qui est comparable. Mon collègue Jean-Luc Roelandt a montré que la morbidité de la population carcérale était très proche de celle des populations marquées par le chômage, la pauvreté et le faible niveau d’études. C’est en prison que l’on retrouve les plus démunis, d’un point de vue social et scolaire mais aussi en termes de vulnérabilité psychique et de passé carencé.

Il y a une curieuse représentation collective que l’on repère très fréquemment dans les débats médiatiques, comme s’il devait y avoir les malades mentaux, d’un côté, et les délinquants « normaux », de l’autre. Mais ces groupes sont très intriqués, surtout si l’on raisonne en termes de troubles et non de maladie mentale. Si un détenu sur quatre souffre de troubles psychotiques, encourageons, soutenons et renforçons le travail précieux des équipes psychiatriques en prison et de celles qui se consacrent aux soins des populations précarisées.

 

Rétrospectivement, que pensez-vous du mouvement des années 1960 qui, un peu partout dans les pays riches, a conduit à la fermeture de la majorité des asiles ?

Bien sûr qu’il fallait fermer les asiles, et le mouvement des années 1960 est un grand tournant historique. Il venait de loin. Sans même évoquer l’extermination de 80 000 handicapés mentaux par les ­nazis, la famine dans les asiles en France, l’horreur de ces lieux concentrationnaires a mobilisé un formidable élan chez les psychiatres mais également dans la haute fonction publique. C’est cette convergence qui a permis de réaliser cet objectif humaniste et sanitaire.

Ceux de ma génération étaient trop jeunes pour avoir connu l’asile dans toute son horreur. Mais je me souviens de ces dortoirs, de ces cloaques, de ces unités dans lesquelles régnaient la violence, les tout petits trafics de drogue et d’alcool, la prostitution pour quelques cigarettes ; de ces lieux de regroupement indifférencié sans présence médicale. Mais le mot « asile » a acquis cette connotation très péjorative, nous faisant oublier sa noble signification première d’accueil des plus démunis. Tel a été et tel demeure l’enjeu du soin en psychiatrie publique : comment accueillir les patients et leur offrir une disponibilité différenciée, sans ségré­gation, regroupement, abandon dans des lieux hors du temps et hors la loi ? C’était l’enjeu de la sectorisation.

 

Cette sectorisation mise en place dans les années 1960 demeure-t-elle une idée ­valable ?

Oui, à condition d’en adapter l’esprit à l’évolution de la science et des pratiques thérapeutiques. Rappelons que la sectorisation a introduit un maillage de l’ensemble du territoire, avec des unités sectorielles de 70 000 habitants en moyenne pour les secteurs adultes. Il y a environ un intersecteur de psychiatrie infanto-juvénile pour trois secteurs adultes. Si plus de 80 % des patients sont suivis hors hospitalisation, c’est à la poli­tique de secteur qu’on le doit. Et si la psychiatrie publique traverse une telle crise, c’est que les secteurs ne sont plus en mesure de soigner ni d’accompagner plus de 2 millions de patients. Ceux de ma génération qui ont poursuivi l’action de leurs aînés et maîtres ont pu mesurer la pertinence clinique et humaine du « suivi sur mesure » des sujets en souffrance psychique – à leur domicile, en consultation, en hôpital de jour ou en centre d’accueil thérapeutique à temps partiel (CATTP), en appartement asso­ciatif, aux urgences de l’hôpital – et la dynamique instaurée par leur circulation à l’intérieur même du dispositif sectoriel, selon les moments et les nécessités. Il suffit d’assister à une seule réunion pluridisciplinaire pour constater combien cette co-élaboration, ce souci partagé, cet ensemble de compétences diversifiées peuvent témoigner de l’attention portée à ces femmes et hommes en grande souffrance.

Voir ces mêmes équipes désemparées, devenues incapables d’être au four et au moulin pour tous ceux qui ont besoin d’elles, accablées par la bureaucratie et le tragique d’une « managérialisation » grotesque, provoque une terrible désillusion et une rage contre ces « décideurs » qui se sont coupés de toute empathie pour les malades et leurs soignants. Le dispositif fictionnel du soin s’est totalement dissocié de la réalité du soin.

La convergence qui avait permis la réussite des politiques ambitieuses a laissé la place à ceux qui ont la maîtrise des coûts comme seul gouvernail et le négationnisme de tout le reste comme seule attitude ; et à ceux qui se ­débattent face à la souffrance des malades en ­essayant de surmonter leurs propres désillusions.

Le secteur demeure une grande idée, à condition de lui associer tous ceux qui n’ont pas de domicile ; tous ceux dont la pathologie dépasse le cadre de l’unité sectorielle et requiert une compétence surspécialisée. Autrement dit, secteur, équipe mobile « psychiatrie précarité » et territoires de santé doivent être articulés.

 

On compte actuellement 57 000 lits d’hospitalisation psychiatrique à temps plein, dont 20 000 dans le secteur privé. Et 29 000 places d’accueil à temps partiel. Est-ce gérable ?

On ne peut pas seulement raisonner en termes de lits. Sans entrer ici dans le détail, la situation est gérable s’il y a des moyens extrahospitaliers en amont et en aval des lieux d’hospitalisation. Je prends l’exemple de mon établissement, en Seine-Saint-Denis. Il est comparable à bien d’autres. La saturation de ses capa­cités d’accueil est liée à de multiples facteurs : augmentation et précarisation de la population ; modification des tableaux cliniques, avec l’usage quasi généralisé du cannabis qui précipite des décompensations psychotiques et limite les temps de stabilisation ; pression des urgentistes pour hospitaliser au plus vite des patients qui encombrent les urgences ; multiplication des missions imposées à la psychiatrie publique ; débordement de l’ensemble des unités du dispositif sectoriel ; pression sur les jeunes praticiens pour éviter tout risque et « se couvrir », ce qui aboutit à des hospitalisations évitables ; crise de la philosophie du secteur, qui privilégie le soin ambulatoire, du fait de la désarticulation des intervenants, tous dépas­sés, chacun voyant midi à sa porte, etc.

Ne fétichisons pas le nombre de lits. Avec le même nombre, on y parvient ou l’on échoue, selon que l’ensemble du dispositif est ou n’est pas performant. L’enjeu du débat actuel n’est pas de savoir s’il faut plus ou moins de lits. Il est de redéfinir le contrat social entre le pays et sa psychiatrie publique.

 

Comment s’explique la pénurie de psychiatres ? Les choses sont-elles en train de changer ?

Il y a actuellement 1 000 postes de praticien non pourvus dans la psychiatrie de service public. Les conditions de travail sont devenues tellement pénibles et la part de bureaucratie tellement écrasante que les jeunes psychiatres ne sont plus atti­rés par une carrière publique. Pourquoi se précipiteraient-ils pour occuper des postes dévalorisés et passer l’essentiel de leur temps à chercher des lits disponibles, à n’être que des exécuteurs de processus, privés de temps de réflexion, d’échanges et de disponibilité à la relation ? Ce n’est pas pour cela qu’ils ont choisi ce métier magnifique. Les méde­cins à diplômes étrangers prennent les places que les Français boudent. Les chefs de pôle sont contraints de ne plus être très regardants sur la qualité de leur recrutement, faute de choix.

Mais peut-être surtout, la psychiatrie, qui n’est pas une discipline médicale tout à fait comme les autres, manque cruellement d’un élan collectif, d’une utopie. La fin de l’asile, la psychothérapie institutionnelle, la découverte de traitements psychotropes efficaces, la psychanalyse en psychiatrie, le secteur ont été des modèles mobilisateurs d’énergie créative, d’engagement collectif militant et humaniste. Les neurosciences, dont personne n’aurait l’idée de contester la fécondité, n’ont aucune incidence sur le soin en psychiatrie. Les chercheurs en neurosciences sont les premiers à le dire. Cette utopie, ce modèle mobilisateur, ne peut que concerner les 2,1 millions de personnes suivies par la psychiatrie publique.

Encore aujourd’hui, une sectorisation revisitée, articulée avec la pratique libé­rale et la recherche universitaire, me semble le meilleur modèle d’une psychiatrie publique à la française. Les psychiatres seraient bien avisés de s’unir et de défendre ardemment ce qui constitue le dénominateur commun de leurs pratiques diversifiées.

 

Dans une tribune récente, vous écrivez : « Aujourd’hui en France, on abuse outrageusement de l’isolement et de la contention. »1 Doit-on aussi évoquer un abus de prescription de neuroleptiques ?

C’est le contrôleur général des lieux de privation de liberté qui a souligné à juste titre l’usage abusif de la contention et de l’isolement. Cela ne fait que témoigner de la faillite du dispositif et de la dérive vers une psychiatrie pressée, centrée sur des réponses au coup par coup, ayant perdu les moyens d’une ambition huma­niste d’écoute et d’accompagnement.

Les débats autour des pratiques psychiatriques ne doivent pas être exclu­sivement idéologiques. Ce qui est inacceptable, ce n’est pas l’isolement ou la contention en soi – c’est parfois inévitable. C’est leur banalisation qui est honteuse. Quand une équipe est disponible, suffisamment étoffée, bien formée, solidement encadrée par des médecins expérimentés, ce type de nécessité clinique est réduit au minimum. L’une de mes anciennes patientes a fait une fugue délirante en province. Elle a été contentionnée pendant plusieurs jours aux urgences de l’hôpital général, faute de lit pour l’accueillir. C’est ce genre de pratique honteuse que le contrôleur géné­ral des lieux de privation de liberté a eu bien raison de dénoncer vigoureusement.

Je ne situe pas du tout dans le même registre la prescription de neuroleptiques. Ne confondons pas faillite et mésusage, quand c’est le cas. Là encore, le mal n’est pas la prescription de neuroleptiques et le spectre de la « camisole chimique ». Il est faux de croire que la psychiatrie se résume à la prescription de psychotropes.

 

Dans un article intitulé « Le nouveau Moyen Âge psychiatrique », votre confrère Thierry Haustgen écrivait en 2009 : « Les soins à deux vitesses entre les services hospitaliers, devenus pratiquement des services d’urgence, et les structures de long séjour restituent la dichotomie d’avant Pinel entre hôtels-Dieu et “hôpitaux généraux”. » 2 Ce diagnostic est-il toujours d’actualité ?

Ce qu’il faut craindre, c’est que les malades psychotiques chroniques, débor­dant les capacités des services d’urgence et d’acuité, deviennent les parents pauvres d’une défectologie 3 dans la cité, dans des services d’hospitalisation délaissés et dans des unités médico-sociales réduites au minimum. Toute opération a un « reste ». L’objectif exclusif de la maîtrise des coûts et une psychiatrie condamnée à ne répondre qu’à des protocoles, procédures, guides de bonnes pratiques, c’est-à-dire à des injonctions normatives coupées de la réalité de terrain, ne feront qu’amplifier ce « reste ». Quand on ne les accompagne pas de manière ajustée dans leur parcours de vie, les patients psychiatriques chroniques ont un risque accru de finir à la rue, en prison ou au cimetière.

 

— Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

Le 16 mars 1978, une journée particulière

Le 16 mars 1978 s’annonçait bien à Rome : pour la première fois dans l’histoire de la République italienne, le Parti communiste italien (PCI) devait voter la confiance à un gouvernement démocrate-chrétien, ouvrant la voie au « compromis historique ».

Mais l’espoir d’un pays réconcilié prit fin ce jour-là avec l’enlèvement d’Aldo Moro, artisan de ce tournant politique, et le massacre de ses cinq gardes du corps. Le livre du journaliste Giovanni Bianconi reconstitue par le menu les 24 heures « qui mirent un terme à cette longue saison où une gauche encore communiste pouvait espérer gagner dans un pays occidental », explique Antonio Polito dans le Corriere della Sera. À compter de l’assassinat, au bout de 55 jours de détention, du « dirigeant démocrate-chrétien qui voulait intégrer le PCI dans une troisième phase de la démocratie italienne, commença la décennie qui l’expulserait de l’histoire », poursuit-il. « Ce livre n’est pas seulement beau, il est incontournable, écrit Massimo Bordin dans Il Foglio. Car, face au flot de reconstructions aventureuses et de bêtises écrites au fil du temps, Bianconi établit les faits. »

Les meilleures ventes (non-fiction) au Danemark – Ralentir ou accélérer ?

meilleures ventes au danemark

Sphères intime et profes­sionnelle : au Danemark, les lecteurs se passionnent actuel­lement pour ces deux univers et pour la manière dont l’un (le travail) empiète trop souvent sur l’autre (la vie privée). Au point de rendre la vie stressante et de plonger une part croissante de Danois dans la déprime, alors que le royaume figure parmi les pays les plus heureux du monde. C’est le constat que dresse l’essai « Une vie, une époque, un humain », qui occupe les premières places du classement depuis plusieurs mois. Dans cet ouvrage (lire Books, avril 2019), le philosophe et homme d’affaires Morten Albæk propose à ses compatriotes de donner du sens à leur vie.

Mais lequel ? À en croire la liste des best-sellers, les avis divergent. Faut-il s’adapter au système ou changer le monde ? Rédigé par trois femmes, « À vos marques, prêts, investissez » se veut un ­outil pour comprendre les produits financiers existants et faire fructifier son argent. Trois auteurs masculins donnent une réponse tout autre dans un essai en forme de conversation à bâtons rompus, « Ce que tu ne comprends pas te rend plus intelligent ». Un écrivain, un directeur de musée et un sociologue y réfléchissent à ce qui nous attend une fois la société industrielle enterrée. « Peut-être devrions-nous nous inspirer de ce que l’âge de la pierre avait de meilleur », lance le quotidien de gauche Information en guise de synthèse.

Cette quête de sens transparaît aussi dans le succès de Ce que l’on voit en s’arrêtant, l’essai du moine bouddhiste coréen Haemin Sunim. Il distille réflexions et conseils à « ceux qui trouvent que le monde autour d’eux va un peu trop vite ». Les nostalgiques d’un passé plus ou moins lointain peuvent s’y retrouver.

Dans un autre domaine, l’historienne de l’art Charlotte Chris­tensen met à l’honneur l’imagerie de l’« âge d’or », cette période glorieuse de la première moitié du xixe siècle, marquée, entre autres, par l’épanouissement de peintres comme Christoffer Wilhelm Eckers­berg et ses disciples. Autre grande figure de cet âge d’or, au chapitre des idées cette fois, le théologien, écrivain et philosophe Nikolai Frederik Grundtvig fait l’objet d’une monographie, « La mort de Grundtvig ». L’homme mérite-t-il vraiment la place éminente qu’on lui accorde dans l’histoire du royaume ? L’auteur, l’historien Jes Fabricius Møller, relativise. De quoi compliquer un peu plus la tâche aux Danois en quête de repères.

La physique fondamentale en panne

« J’invente de nouvelles lois de la nature ; ­voilà comment je gagne ma vie. » C’est par cette phrase que commence un livre ardent et désespéré qui parle d’une crise profonde. Une crise qui est à la fois celle de la science et celle de l’auteure, la physicienne ­Sabine Hossenfelder. « Depuis une trentaine d’années, la physique fondamentale stagne », constate-t-elle. Cette absence de nouvelles découvertes prouve, selon elle, que quelque chose ne tourne pas rond. Beaucoup de physiciens, explique Hossenfelder, ont délaissé la ­démarche scientifique. Ils veulent de belles théories, élégantes et ­symétriques. Or l’Univers est laid, et, si nous voulons le comprendre, il nous faut l’accepter.

Pourquoi les physiciens n’y parviennent-ils plus ? Comment la beauté s’est-elle glissée dans la très rationnelle physique ? En fait, elle y a toujours été tapie. La science se fonde sur l’expérimentation et l’observation. Mais les modèles ne doivent pas seulement être expérimentalement vérifiables, ils doivent aussi être beaux. Beaux par leur simplicité, par exemple : si deux théories rivales décrivent aussi bien l’une que l’autre les mêmes observations, les chercheurs privilégient celle qui se fonde sur le moins d’axiomes.

Une telle règle semble sensée. D’autres, en revanche, nous parais­sent aujourd’hui ridicules : lorsque le mathématicien et astro­nome allemand Johannes Kepler démontra que les planètes décri­vaient des ellipses autour du ­Soleil, beaucoup de ses collègues trouvèrent cela hideux. Ils persistèrent dans l’idée de cercles pour des raisons esthétiques. Les planètes, disaient-ils, se déplacent sur une orbite circulaire autour du Soleil et, dans le même temps, décrivent de petits cercles autour de leur propre orbite. Ce double mouvement circulaire appelé épicycle est resté dans l’histoire des sciences comme une tentative maladroite pour faire concorder un modèle erroné, mais élégant, avec les observations.

Lorsqu’elle a commencé ses études il y a vingt ans, Hossenfelder pensait que des idées aussi bizarres n’étaient plus de mise en physique. Elle se trompait. Car cette vieille science est confrontée à un problème nouveau : le manque d’expériences et d’observations. Si Newton pouvait se contenter de la pomme qui lui était tombée sur la tête, les physiciens actuels ont besoin de gigantesques instruments pour espérer découvrir quelque chose de nouveau. Voilà pourquoi la beauté d’une théorie est redevenue un critère. Les expé­riences dans les accélérateurs de particules étant coûteuses, les physiciens ne peuvent pas tester tous leurs modèles : ils choisissent les plus beaux.

Sabine Hossenfelder s’est soudain sentie très seule. « Il fallait que quelqu’un m’ôte le soupçon que les physiciens s’accrochent collectivement à des idées folles et sont incapables d’admettre que leur démarche n’est pas scientifique. » Elle est donc allée échanger avec des physiciens du monde entier à propos de science et de beauté. Certains de ses confrères s’enthou­siasment pour des questions que Hossenfelder trouve sans intérêt. Par exemple, pourquoi le boson de Higgs est-il 250 000 fois plus lourd qu’un électron ? De nombreux physiciens jugent ce rapport de grandeur laid, leur critère esthé­tique préféré étant la « naturalité » : tous les paramètres d’une théorie doivent être à peu près du même ordre de grandeur, aucun ne doit être 100 000 fois plus ­petit ou 1 000 milliards de fois plus grand qu’un autre. Les interactions élémentaires de la physique sont aussi scandaleuses à leurs yeux : une interaction, la gravitation, est beaucoup plus faible que les autres. Et ils ne trouvent pas ça beau. Qui cela intéresse-t-il que nous trouvions ça beau ou pas ? s’interroge Sabine Hossenfelder. Pour elle, la naturalité est ce que la circularité était sans doute pour Kepler : une « idée délirante » de ses collègues.

À quel point la nature est-elle laide ? À quel point le monde est-il le fruit du hasard ? La physicienne aborde ces questions philosophiques dans son livre. Mais elle ne s’en remet pas aux philosophes : elle insiste sur l’expérimentation et l’observation. Aucune expérience, explique-t-elle, ne confirme à ce jour les nouvelles et belles théories naturelles. Les instituts de recherche peuplés d’éminents spécialistes de la physique fondamentale se tromperaient donc tous ? Et elle serait la seule à s’en être aperçue ?

En fait, Sabine Hossenfelder n’est plus tout à fait seule. Elle a rencontré d’autres physiciens qui doutent eux aussi. Nima Arkani-Hamed, de l’Institut de recherches avancées (IAS), à Princeton, lui a raconté avoir « abandonné la beauté naturelle au profit d’une nouvelle théorie ». Résultat : il s’est fait « carrément huer lors de conférences ».

« En constatant que ma discipline était en crise, écrit l’auteure, j’ai moi-même sombré dans une crise. Je ne saurais plus dire si ce que nous faisons en physique fondamentale est de la science. Et si ça ne l’est pas, pourquoi perdre mon temps ? » Chez ­Sabine Hossenfelder, le doute s’est mué en déses­poir.

Son activité, la physique théorique, est particulière. Mais son désarroi est partagé. C’est celui qu’éprouvent aujourd’hui beaucoup de producteurs de savoir : à quoi tout cela mène-t-il ? De même qu’il arrive au cours d’une expérience scientifique qu’on découvre quelque chose qu’on ne cherchait pas, le livre de Hossenfelder ne traite pas seulement des problèmes de la physique. Il traite aussi des problèmes d’un monde où l’on aspire à la beauté parce qu’on ne sait pas trop où l’on va.

 

— Cet article est paru dans Die Zeit le 21 novembre 2018. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

La critique en zone critique

Tant de livres à lire, et tant d’autres choses à faire. Comment, alors, lire efficacement, sans se fourvoyer, sans perdre de temps ? Se fier aux titres ? C’est risqué : « Les titres des livres sont souvent d’effrontés imposteurs », avertissait Balzac. Et puis les titres deviennent eux-mêmes de plus en plus longs : un biographe indien en a inventé un de 1 022 mots, qui lui a valu de figurer dans le Guinness World Records.

Marshall McLuhan, qui lisait beaucoup, recommandait la ­méthode suivante : aller à la page 179 d’un livre ; si elle vaut le coup, lire la page opposée ; si l’intérêt se confirme, lire la table des matières, et, éventuellement, mais vraiment éventuellement, le livre dans son entier. Néanmoins, même si elle émane du père de la théorie des médias, cette approche fractale de la littérature laisse perplexe. Internet, alors ? Mais le Web n’est pas plus fiable en ce domaine qu’en bien d’autres. Les auteurs possédant la bosse du commerce savent comment se payer de vraies-fausses bonnes critiques.

L’autre solution, c’est de s’en ­remettre aux critiques. Quand on en trouve, car la profession est décriée (« Une mauvaise critique, c’est aussi important que de savoir s’il pleut en Patagonie », ironise Iris Murdoch), ses membres sont discrédités (« Dans la Création, les critiques occupent le même rang que les mouches et les punaises », disait le pieux Claudel), et les pages qui les hébergent sont de plus en plus rares. Ce qui est bien regrettable, car on doit pouvoir se fier à ces professionnels, en principe dépourvus d’a priori et au goût ­formé par des années de labeur.

Sainte-Beuve, un des phares de la profession, faisait ainsi valoir que « les hommes pour la plupart ne savent par eux-mêmes quel juge­ment porter ; ils ont besoin d’une marque extérieure qui les rassure ». Il n’avait pas tort, à en juger par les erreurs commises par les plus grands du métier (Tolstoï ne trouvait-il pas Shakespeare « grossier, immoral, vulgaire, inepte » ?). Sainte-Beuve s’en remettait, lui, à l’exercice du « goût » – chose éminemment subjective –, tout en prêtant une grande atten­tion à « l’ennui, cette sentinelle vigilante du goût », critère déjà bien plus objec­tif. Mais il n’était pas infail­lible : selon lui, Stendhal faisait de « mauvais romans ». Il avait néanmoins désamorcé par avance toute critique de sa critique en protestant que « le critique n’a pas le don de deviner le talent caché qui n’a pas encore jailli » !

Mais ça, c’était avant l’intelligence artificielle. Car l’IA dispose désormais d’un nouveau terrain sur lequel affronter les pauvres vieux humains pour les battre à plate couture, comme aux échecs ou au jeu de go – ou à pratiquement tout ce qui met en jeu des neurones. L’IA commence en effet à savoir décortiquer des romans – des dizaines de milliers de romans – pour calculer si leurs intrigues tiennent la route et si leurs personnages se développent de façon vraisemblable. Courage, lecteur ! Bientôt, non seulement l’IA t’aidera à choisir des livres, mais elle les lira à ta place.