La physique fondamentale en panne

« J’invente de nouvelles lois de la nature ; ­voilà comment je gagne ma vie. » C’est par cette phrase que commence un livre ardent et désespéré qui parle d’une crise profonde. Une crise qui est à la fois celle de la science et celle de l’auteure, la physicienne ­Sabine Hossenfelder. « Depuis une trentaine d’années, la physique fondamentale stagne », constate-t-elle. Cette absence de nouvelles découvertes prouve, selon elle, que quelque chose ne tourne pas rond. Beaucoup de physiciens, explique Hossenfelder, ont délaissé la ­démarche scientifique. Ils veulent de belles théories, élégantes et ­symétriques. Or l’Univers est laid, et, si nous voulons le comprendre, il nous faut l’accepter.

Pourquoi les physiciens n’y parviennent-ils plus ? Comment la beauté s’est-elle glissée dans la très rationnelle physique ? En fait, elle y a toujours été tapie. La science se fonde sur l’expérimentation et l’observation. Mais les modèles ne doivent pas seulement être expérimentalement vérifiables, ils doivent aussi être beaux. Beaux par leur simplicité, par exemple : si deux théories rivales décrivent aussi bien l’une que l’autre les mêmes observations, les chercheurs privilégient celle qui se fonde sur le moins d’axiomes.

Une telle règle semble sensée. D’autres, en revanche, nous parais­sent aujourd’hui ridicules : lorsque le mathématicien et astro­nome allemand Johannes Kepler démontra que les planètes décri­vaient des ellipses autour du ­Soleil, beaucoup de ses collègues trouvèrent cela hideux. Ils persistèrent dans l’idée de cercles pour des raisons esthétiques. Les planètes, disaient-ils, se déplacent sur une orbite circulaire autour du Soleil et, dans le même temps, décrivent de petits cercles autour de leur propre orbite. Ce double mouvement circulaire appelé épicycle est resté dans l’histoire des sciences comme une tentative maladroite pour faire concorder un modèle erroné, mais élégant, avec les observations.

Lorsqu’elle a commencé ses études il y a vingt ans, Hossenfelder pensait que des idées aussi bizarres n’étaient plus de mise en physique. Elle se trompait. Car cette vieille science est confrontée à un problème nouveau : le manque d’expériences et d’observations. Si Newton pouvait se contenter de la pomme qui lui était tombée sur la tête, les physiciens actuels ont besoin de gigantesques instruments pour espérer découvrir quelque chose de nouveau. Voilà pourquoi la beauté d’une théorie est redevenue un critère. Les expé­riences dans les accélérateurs de particules étant coûteuses, les physiciens ne peuvent pas tester tous leurs modèles : ils choisissent les plus beaux.

Sabine Hossenfelder s’est soudain sentie très seule. « Il fallait que quelqu’un m’ôte le soupçon que les physiciens s’accrochent collectivement à des idées folles et sont incapables d’admettre que leur démarche n’est pas scientifique. » Elle est donc allée échanger avec des physiciens du monde entier à propos de science et de beauté. Certains de ses confrères s’enthou­siasment pour des questions que Hossenfelder trouve sans intérêt. Par exemple, pourquoi le boson de Higgs est-il 250 000 fois plus lourd qu’un électron ? De nombreux physiciens jugent ce rapport de grandeur laid, leur critère esthé­tique préféré étant la « naturalité » : tous les paramètres d’une théorie doivent être à peu près du même ordre de grandeur, aucun ne doit être 100 000 fois plus ­petit ou 1 000 milliards de fois plus grand qu’un autre. Les interactions élémentaires de la physique sont aussi scandaleuses à leurs yeux : une interaction, la gravitation, est beaucoup plus faible que les autres. Et ils ne trouvent pas ça beau. Qui cela intéresse-t-il que nous trouvions ça beau ou pas ? s’interroge Sabine Hossenfelder. Pour elle, la naturalité est ce que la circularité était sans doute pour Kepler : une « idée délirante » de ses collègues.

À quel point la nature est-elle laide ? À quel point le monde est-il le fruit du hasard ? La physicienne aborde ces questions philosophiques dans son livre. Mais elle ne s’en remet pas aux philosophes : elle insiste sur l’expérimentation et l’observation. Aucune expérience, explique-t-elle, ne confirme à ce jour les nouvelles et belles théories naturelles. Les instituts de recherche peuplés d’éminents spécialistes de la physique fondamentale se tromperaient donc tous ? Et elle serait la seule à s’en être aperçue ?

En fait, Sabine Hossenfelder n’est plus tout à fait seule. Elle a rencontré d’autres physiciens qui doutent eux aussi. Nima Arkani-Hamed, de l’Institut de recherches avancées (IAS), à Princeton, lui a raconté avoir « abandonné la beauté naturelle au profit d’une nouvelle théorie ». Résultat : il s’est fait « carrément huer lors de conférences ».

« En constatant que ma discipline était en crise, écrit l’auteure, j’ai moi-même sombré dans une crise. Je ne saurais plus dire si ce que nous faisons en physique fondamentale est de la science. Et si ça ne l’est pas, pourquoi perdre mon temps ? » Chez ­Sabine Hossenfelder, le doute s’est mué en déses­poir.

Son activité, la physique théorique, est particulière. Mais son désarroi est partagé. C’est celui qu’éprouvent aujourd’hui beaucoup de producteurs de savoir : à quoi tout cela mène-t-il ? De même qu’il arrive au cours d’une expérience scientifique qu’on découvre quelque chose qu’on ne cherchait pas, le livre de Hossenfelder ne traite pas seulement des problèmes de la physique. Il traite aussi des problèmes d’un monde où l’on aspire à la beauté parce qu’on ne sait pas trop où l’on va.

 

— Cet article est paru dans Die Zeit le 21 novembre 2018. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Ragoût meurtrier

Pour l’élite cultivée de New Delhi ou de Calcutta, Upamanyu Chatterjee est un écrivain culte. Il y a trente ans, ce haut fonctionnaire bengali avait marqué les esprits avec son premier roman, Les Après-midi d’un fonctionnaire très déjanté (Robert Laffont, 2002). Après plusieurs livres jugés un peu abscons, l’auteur revient à « la bonne vieille narration » avec un roman noir.

Chatterjee repère les antagonismes (de caste, de classe) qui structurent la société indienne. Il choisit un clivage très marqué, celui qui oppose les hindous les plus « purs », végétariens, aux autres, musulmans ou hindous moins regardants, consommateurs de viande. « La politique est depuis des années tributaire de la question morale de la viande, en général, et du bœuf, en particulier », rappelle le quotidien The Indian Express.

Depuis 2014, les nationalistes hindous au pouvoir ont interdit l’abattage des vaches dans certaines zones et encouragé les hindous à déchaîner leur fureur contre les bouchers musulmans. « Il fallait donc qu’un romancier intrépide s’engouffre dans la brèche », apprécie The Indian Express.

Le piège de Thucydide

« L’idée que des pays puissants recherchent nécessairement l’hégémonie ne s’applique pas à la Chine, déclarait en 2013 le président Xi Jinping à une délégation étrangère. Ce n’est pas dans l’ADN de notre pays. […] Nous devons tous travailler ensemble pour éviter le piège de Thucydide. » Il faisait allusion à un article du politologue américain Graham Allison publié l’année précédente dans le Financial Times. On y lisait : « la question cruciale pour l’ordre mondial dans les décennies à venir sera : la Chine et les États-Unis pourront-ils éviter le piège de Thucydide ? ». Allison développera sa thèse dans son livre Destined for War.

Allison fait grand cas d’une phrase tirée de La Guerre du Péloponnèse : « Ce qui rendit la guerre inévitable fut la montée en puissance d’Athènes et la peur qu’elle inspira à Sparte » (lire « Pourquoi déclenche-t-on une guerre »). Le schéma est celui de la tension extrême qui naît de la rivalité croissante entre la puissance dominante et celle qui menace de lui ravir la première place. Plus près de nous, voir ce qui s’est passé en 1914, la puissance montante de l’Allemagne menaçant l’Angleterre.

Allison a recensé avec son équipe seize exemples de tension de ce genre en cinq cents ans d’histoire de l’Europe et montré que, dans quatre cas seulement, la guerre a pu être évitée. Il décrit en détail l’essor de la Chine, dont l’économie pourrait bientôt dépasser celle des États-Unis (et la dépasse déjà à certains égards), dont la puissance militaire devient redoutable et qui multiplie les gestes d’agression, notamment en mer de Chine méridionale (lire « La Chine à la reconquête du monde », Books septembre 2017). Xi Jinping est revenu sur le sujet en 2015 lors d’une visite à Seattle : « Rien dans le monde actuel n’évoque ce qu’on appelle le piège de Thucydide. Mais si des grands pays font des erreurs de calcul stratégique à répétition, ils risquent de tomber dans ce piège ».

La thèse souvent réaffirmée par le président chinois est celle de l’émergence d’un nouveau monde multipolaire attaché à la coexistence pacifique. Ses dires reflètent-ils la réalité des ambitions chinoises ? Il faut compter avec l’expansionnisme économique du pays et l’intensité des sentiments nationalistes qui s’y expriment. Il faut aussi compter avec le comportement imprévisible des Américains, accentué depuis l’élection de Donald Trump.

Une critique intrigante de la thèse d’Allison émane de l’historien et sinologue Arthur Waldron, de l’université de Pennsylvanie. Sur le site spécialisé SupChina, il fait d’abord observer que présenter Sparte comme la puissance dominante à la veille de la guerre du Péloponnèse ne tombe pas sous le sens. Athènes était une puissance impériale et dominait les mers. Allison écrit que Sparte a déclenché la guerre, ce qui est douteux. Elle n’en voulait pas. C’est Athènes qui a pris la décision véritable, après la mort du pacifiste Périclès, emporté par la peste. Allison, écrit Waldron, a été saisi par la « fièvre chinoise ». Comme d’autres analystes, Allison craint que les États-Unis se laissent prendre au piège de déclencher une guerre préventive contre la Chine, pour empêcher sa domination sur le monde. Et préconise donc de lâcher du lest, de faire des concessions sub-stantielles aux Chinois pour les apaiser. Le risque, dit Waldron, serait alors plutôt de tomber dans le piège de Chamberlain, ce pacifiste naïf qui signa les accords de Munich, en 1938.

Mais là n’est pas l’essentiel. La principale erreur d’Allison, soutient Waldron, est de ne pas voir que les démonstrations de puissance de la Chine masquent de « formidables vulnérabilités ». Le pays doit importer une grande part de son énergie, souffre d’une faible productivité, affronte une redoutable pénurie d’eau et des problèmes de pollution gigantesques. Le système est « corrompu et imprévisible ». Les Chinois qui le peuvent fuient leur pays et envoient en masse leurs enfants à l’étranger. « Dans les prochaines décennies, la Chine devra résoudre d’immenses problèmes, simplement pour assurer sa survie ». Ni Sparte ni Athènes, donc ?

Une héroïne de l’aviation : Amelia Earhart

Amelia Earhart est la plus célèbre aviatrice de l’histoire. Elle fut la première femme à survoler l’Atlantique (comme passagère), en 1928, et la première à le traverser aux commandes d’un appareil, en 1932 – c’était la deuxième traversée en solitaire après celle de Charles Lindbergh. Elle est aussi la première femme à avoir survolé les États-Unis d’une côte à l’autre d’une seule traite, et la première personne qui a volé sans escale de Los Angeles à Mexico, de Mexico à Newark et de Hawaii à Oakland. Bien d’autres aviatrices de ces temps héroïques ont établi des records de distance, de vitesse ou d’altitude, à commencer par ses amies Louise Thaden, Ruth Nichols, Blanche Noyes et Jacqueline Cochran, aussi bonnes pilotes qu’elle, sinon meilleures.

Si le nom d’Amelia Earhart est resté dans les mémoires, c’est en grande partie en raison de sa disparition à l’âge de 39 ans, dans des conditions jamais complètement élucidées, quelque part dans l’océan Pacifique. Mais, bien avant ce tragique épisode, elle était déjà une légende. Sa stature mythique, elle la devait notamment à l’éditeur et écrivain George Putnam, qui allait devenir son mari. « George, résume bien Susan Butler, l’une des biographes de l’aviatrice, était son agent, son imprésario, son chargé de communication. » Dire qu’elle fut sa création ou qu’il l’a mise au service de ses ambitions serait cependant inexact. De l’avis général, c’est Putnam qui travaillait pour sa femme et non l’inverse.

Amelia Earhart est née à Atchison, une petite ville du Kansas. Très tôt, elle se révéla être un vrai garçon manqué : elle grimpait partout, montait à cheval, construisait ses jouets et chassait les rats à l’aide d’une carabine offerte par son père. À l’école, elle était une élève brillante mais impatiente, trouvant très rapidement la solution des problèmes mathématiques sans se donner la peine d’indiquer comment elle y était arrivée.

Lorsque ses parents s’installèrent à Chicago, elle les suivit pour y continuer ses études secondaires, qu’elle poursuivit dans une école privée de Philadelphie. Férue de littérature, forte en sciences, elle était une adolescente douée mais volontiers rebelle. Faute de détermination suffisante, mais surtout de moyens financiers, elle abandonna les études de médecine et d’ingénierie auxquelles elle avait successivement songé pour exercer divers métiers dont ceux de photographe, de conductrice de poids lourds et d’enseignante. Au bout de quelques années, elle crut avoir trouvé sa vocation : le travail social, dans une institution de Boston spécialisée dans la formation des jeunes femmes. Le travail social, rappelle Susan Butler, était alors « le seul domaine dans lequel [les femmes] pouvaient accéder à des postes de direction ».

Entre-temps, Amelia Earhart avait découvert l’aviation. Elle avait pris des cours de pilotage et obtenu son brevet. À une époque où ceci était encore possible pour un particulier peu fortuné, elle avait acheté un petit avion. Elle participait à des meetings et des compétitions, faisait des vols de démonstration, avait battu un record d’altitude et était membre de la branche bostonienne de l’association aéronautique nationale. Vers la fin des années 1920, « les femmes, fait remarquer Joseph Corn dans son histoire de l’aviation aux états-Unis, éprouvaient une forte attirance pour l’aviation, parce qu’aucune activité ne symbolisait mieux la liberté et le pouvoir dont elles étaient privées dans leur vie quotidienne » 1.

En 1928, George Putnam, qui venait d’éditer l’autobiographie de Charles Lindbergh, cherchait quelqu’un pour remplacer une riche Américaine qui voulait être la première femme à survoler l’Atlantique mais qui en avait été dissuadée par sa famille. Il ne s’agissait pas de piloter l’avion. Il apprit alors qu’il y avait à Boston une jeune enseignante qui volait. Elle était « le genre de fille » recherché : instruite, compétente, d’apparence avenante, l’idéal de la jeune femme américaine. Elle embarqua comme passagère. Le vol, sur un Fokker baptisé Friendship, fut un succès. Toute l’attention se porta sur Amelia, très embarrassée de recevoir des félicitations qui, à ses yeux, devaient revenir aux pilotes. En attirant l’attention sur elle, ce voyage avait toutefois lancé sa carrière d’aviatrice professionnelle.

À partir de ce moment, sa vie ne fut plus qu’un enchaînement de vols spectaculaires et de premières. Avant de renouveler la performance de Lindbergh, elle devint la première femme à voler sur autogyre et la première personne à traverser les États-Unis sur cet appareil. Entre ses exploits, elle faisait de longues tournées de conférences pour les financer. Amelia n’avait pas de dons oratoires particuliers mais s’exprimait avec naturel et aisance. Deux autres de ses biographes, Donald Goldstein et Katherine Dillon, expliquent bien les raisons de sa popularité : « Le public l’aimait pour son honnêteté et son courage, son humour sans méchanceté. Elle semblait incarner le meilleur des Années folles sans sacrifier à aucun de leurs vices ».

 

Elle publiait aussi de nombreux articles dans les journaux et les magazines. Les meilleurs sont les comptes rendus de vols techniques, sobres et précis qu’elle a rédigés pour National Geographic. Elle est aussi l’auteure de trois livres, dont un posthume, sur son expérience de pilote.

Pour Amelia, se marier n’allait pas de soi. Durant des années, elle avait été fiancée à un jeune ingénieur nommé Sam Chapman, à qui elle finit par signifier son refus. Quant à George Putnam, il dut renouveler sa demande à plusieurs reprises. La veille de la cérémonie, elle lui remit une lettre d’une brutale franchise : « Tu connais mes réticences envers le mariage […]. Je ne t’imposerai pas de code médiéval de fidélité à mon égard et je ne me considérerai pas non plus liée à toi. […] Je garderai un endroit où me rendre quand bon me semblera, parce que je ne peux garantir de supporter en permanence le confinement d’une cage, même agréable. […] Tu dois me faire la promesse cruelle de me laisser partir dans un an si nous n’avons pas trouvé le bonheur ensemble. » Putnam adorait Amelia et se plia à ses conditions. De son côté, elle avait trouvé un homme avec qui elle pouvait partager sa vie sans compromettre l’indépendance à laquelle elle était attachée.

Amelia définissait leur couple comme « un partenariat raisonnable […] organisé selon un système satisfaisant de double commande ». Il était en réalité davantage. Une profonde complicité les unissait. Putnam était envahissant, souvent brusque, bouillonnant d’idées et il était habitué au commerce des célébrités. Il lui imposait des campagnes de promotion frénétiques. En 1935, elle ne donna pas moins de 136 conférences. Mais ils aimaient les mêmes choses, avaient beaucoup de plaisir à être ensemble et se témoignaient un grand respect. A-t-elle profité de la liberté qu’elle revendiquait ?

 

Amelia vivait entourée d’hommes avec lesquels ses relations étaient presque toujours purement amicales ou professionnelles. Sa seule liaison à peu près avérée est celle qu’elle a eue, semble-t-il, avec Gene Vidal – le père de l’écrivain Gore Vidal –, brillant aviateur, officier et athlète, qui deviendra le directeur de l’aviation commerciale américaine. Lorsque Franklin Roosevelt, dans le cadre d’une réorganisation des services fédéraux, envisagea de le remplacer, Amelia, qui était proche du président et de sa femme Eleanor, envoya à cette dernière un télégramme dans laquelle elle menaçait de cesser de soutenir son mari, qui briguait un second mandat, s’il ne revenait pas sur sa décision. Le culot de l’aviatrice fit rire Roosevelt, qui renonça à son projet.

Un thème central de toutes ses interventions publiques était le droit des femmes à s’épanouir dans tous les métiers exercés par les hommes. Interrogée sur les raisons pour lesquelles elle volait, elle répondait invariablement : « Parce que je le veux, pour le plaisir, et pour démontrer que les femmes peuvent faire la plupart des choses que les hommes font ». Dans son essai sur l’aviatrice, l’historienne Susan Ware rapproche Amelia d’autres femmes de cette époque comme la journaliste Dorothy Thompson, la photographe Margaret Bourke-White ou les actrices Katherine Hepburn, Greta Garbo et Marlene Dietrich « qui ne se proclamaient pas féministes et ne s’identifiaient pas consciemment à la cause des femmes [mais] attiraient l’attention sur leur rôle toujours plus important dans la vie moderne » 2.

Amelia Earhart a été l’une des femmes les plus photographiées de son temps. Deux caractéristiques de son physique frappaient. La première était sa ressemblance avec Charles Lindbergh, délibérément accentuée, il est vrai, sur certaines photos : comme lui, elle était mince, pâle, avait les cheveux clairs et un air d’adolescent. Le second était son charme androgyne, conjuguant une silhouette longiligne, avec peu de hanches et de poitrine, et une indiscutable féminité. Amelia, dit Susan Ware, était le modèle de femme promu par le magazine Cosmopolitan : « grande, mince, avec des cheveux courts, un petit nez, […] des dents blanches, […] un sourire éclatant ».

Elle s’était par ailleurs construit une apparence très personnelle par l’association de la tenue des aviateurs d’alors (blouson et casque de cuir, lunettes de protection, pantalon ou jodhpurs, bottines ou bottes lacées) et d’éléments ostensiblement féminins : foulard de soie, collier de perles (curieusement entrelacé avec un insigne d’aviateur). Si elle portait volontiers des pantalons, c’était pour masquer des chevilles épaisses, mais aussi parce que son goût allait à des vêtements fonctionnels assurant une grande liberté de mouvement. À un moment, elle a produit et commercialisé une ligne de vêtements pour femme conçue dans cet esprit. La photographe Kristen Lubben le souligne : « Les éléments clés de sa signature stylistique n’étaient pas une construction publicitaire, mais la version perfectionnée, raffinée, de la manière dont elle s’était toujours spontanément présentée. »

En 1936, approchant de la quarantaine, elle décida de se lancer dans une nouvelle aventure : le premier tour du monde au niveau de l’équateur, là où le trajet est le plus long, à bord de l’appareil dont elle venait de faire l’acquisition : un Lockheed Electra 10-E. À l’heure où les premiers vols transocéaniques commerciaux commençaient à se développer, un périple de ce genre n’avait pas de réelle valeur démonstrative. Si Amelia entreprit ce tour du monde, c’est parce qu’elle en avait envie, que cela lui faisait plaisir, qu’elle cherchait à tester une fois de plus son courage et sa compétence et parce qu’une fois ce vol derrière elle, « [sa] vie serait plus riche et plus remplie », comme elle le confia à George Putnam.

On dota l’Electra de réservoirs supplémentaires, et un hublot spécial fut percé dans la carlingue afin de faciliter la navigation astronomique. Après de longs préparatifs, une première tentative, d’est en ouest au départ d’Oakland, eut lieu en mars 1937. Elle se solda par un échec. Lors de son décollage de Hawaii, l’appareil culbuta et subit d’importants dégâts. Trois mois plus tard, Amelia Earhart repartait de Miami pour un périple dans le sens ouest-est. Comme lors du premier essai, elle n’était pas seule à bord. Elle était accompagnée de Fred Noonan, l’un des meilleurs navigateurs aériens de l’époque.

Après une série d’escales notamment à Natal, Dakar, Khartoum, Karachi, Bangkok, Singapour, Bandung et Darwin, le 2 juillet, à minuit GMT, l’Electra décollait de l’aéroport de Lae, en Nouvelle-Guinée, pour ce qui devait être l’avant-dernière étape du voyage. Sa partie la plus dangereuse était la traversée du Pacifique, que l’appareil ne pouvait réaliser d’une seule traite. George Putnam et les autorités américaines étaient donc convenus qu’Amelia atterrirait, pour se ravitailler en essence, sur Howland, un îlot annexé par les États-Unis, situé à mi-chemin de l’Australie et de Hawaii, au large duquel un bâtiment de la Marine serait ancré.

Dans l’immensité de l’océan Pacifique, Howland est un minuscule confetti. Le 2 juillet à l’aube, Amelia Earhart signalait par radio au navire qui l’attendait qu’elle devait être à proximité de l’île mais ne l’apercevait pas, et que l’avion était sur le point de tomber en panne de carburant. À 8 h 44, elle informait qu’elle volait « nord et sud » sur la droite de hauteur 157-337, une ligne droite établie d’après le dernier relèvement de l’azimut solaire, perpendiculaire à la route suivie jusque-là et passant théoriquement par l’île. Ce fut son dernier message.

Tout indique que l’Electra n’a raté l’île Howland que de très peu. Que s’est-il passé ? Il est possible que les réservoirs n’aient pas été remplis au maximum. L’avion a de surcroît affronté des vents de face qui ont accru la consommation des moteurs. Pour déterminer la position et la direction de l’appareil, Fred Noonan et Amelia Earhart conjuguaient la navigation astronomique, la navigation à l’estime et la radionavigation. Mais, alors qu’ils approchaient de leur destination, le temps couvert empêcha Noonan d’effectuer des relèvements astronomiques. Surtout, l’organisation du système de communication radio avait été entachée de négligences, de malentendus et de confusions. Théoriquement, l’Electra pouvait émettre et recevoir dans trois fréquences : 3 105 kHz, 6 210 kHz et 500 kHz, la fréquence de détresse. Il pouvait aussi recevoir des signaux pour effectuer des relèvements radio dans quatre bandes de fréquences. En pratique, les communications avec le bateau ancré à Howland furent très limitées. En raison notamment de certaines modifications apportées aux antennes, l’Electra n’émettait pas parfaitement et recevait très mal. Ni Noonan ni Earhart ne maîtrisaient le morse. Ce fait ne semble pas avoir été porté à la connaissance des opérateurs radio du bateau, pas plus que les informations relatives aux fréquences utilisées, ou le fait que, pour des raisons de poids, l’antenne traînante de l’Electra avait été débarquée. D’ordinaire, Amelia Earhart préparait ses vols avec beaucoup de soin. Dans le cas présent, il semble qu’elle et ses conseillers aient sous-estimé les risques et les difficultés.

 

Le plus probable est que l’Electra, en panne sèche, se soit abîmé ou ait sombré dans les flots après qu’Amelia Earhart eut tenté un amerrissage, près de Howland. C’est la thèse défendue par la plupart des historiens et des biographes sur la base des conclusions de plusieurs experts. Très vite, des rumeurs se sont propagées, et toutes sortes d’hypothèses plus ou moins sérieuses ont été avancées. La plus fantaisiste veut qu’Amelia et Fred aient été capturés par les troupes japonaises puis détenus sur l’île de Saipan, dans l’archipel des Mariannes, après avoir réussi à y poser l’Electra ou y avoir été conduits après un atterrissage sur l’une des îles Marshall. Ils y auraient été exécutés ou seraient morts en captivité. Souvent associée à l’idée d’une mission d’espionnage de l’Electra pour le compte des États-Unis et d’une conspiration du silence à ce sujet, cette théorie repose sur des témoignages fragiles ou sujets à caution. Une objection de poids est que les Marshall comme les Mariannes se trouvent à des centaines de kilomètres de Howland.

Selon une autre hypothèse, l’Electra aurait pu gagner l’une des îles Phoenix située dans le prolongement de Howland lorsqu’on suit vers le sud la droite de hauteur 157-337. Ceci impliquerait, d’une part, que l’Electra ait eu suffisamment de carburant pour voler encore quelques heures et, d’autre part, que certains messages radio enregistrés dans les jours qui suivirent le 2 juillet étaient authentiques et qu’il ne s’agissait pas de signaux d’une autre origine ou du fruit de mauvaises plaisanteries. Dans le cadre du scénario envisagé, Amelia Earhart et Fred Noonan auraient en effet réussi à lancer des messages de détresse à partir de l’appareil échoué sur le récif corallien avant que la marée ne l’engloutisse. Ils auraient ensuite survécu quelques jours avant de mourir de soif ou de maladie.

Les tenants de cette thèse invoquent la découverte d’ossements attestant la présence de naufragés, d’objets comme un sextant et un talon de chaussure de femme, ainsi que de morceaux de métal et de Plexiglas qui pourraient provenir de l’Electra. En dépit d’annonces fracassantes, aucun de ces indices ne s’est révélé concluant à ce jour.

Il a souvent été affirmé que ce voyage autour du monde était « l’exploit de trop », celui qu’Amelia Earhart n’aurait pas dû chercher à accomplir, parce qu’il n’ajoutait rien à sa réputation et ne faisait pas vraiment progresser l’aviation. On a également dit que la manière tragique dont il s’est terminé n’était pas de nature à lui déplaire, parce que l’idée de vieillir ne l’enchantait guère : à deux reprises, elle avait soustrait une année à son âge officiel. Mais c’était une personne gaie qui aimait la vie et qui, à côté de l’aviation qui était sa passion, avait de nombreux centres d’intérêt. Ce qu’il reste aujourd’hui d’elle est l’image d’une aviatrice intrépide qui était en même temps une femme attachante à la personnalité forte et originale, formidablement indépendante.

 

— Michel André, philosophe de formation, a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Né et vivant en Belgique, il a publié Le Cinquième Parallèle. Petit essai sur les choses de l’esprit (L’Harmattan, 2008). — Ce texte a été écrit pour Books.

La plus grande chanson de Toni Morrison

Un nouveau livre de Toni Morrison est toujours un événement. Et son ­recueil de textes de non-fiction The Source of Self-Regard (« La source de l’estime de soi ») n’a pas dérogé à la règle. Dans The New York Times, James McBride consacre à la « première dame des lettres » un article enthousiaste qui relève autant de l’hommage que de la critique au sens habi­tuel du terme. L’auteure de Belo­ved (10/18, 2008) « donne des conférences et écrit des ­articles sur des sujets sociétaux et culturels brûlants depuis plus de quarante ans », lit-on dans la revue Kirkus, et elle était « une figure ­intellectuelle de premier plan avant même de recevoir le ­Nobel de littérature en 1993 ». En témoigne son précédent livre, L’Origine des autres (Christian Bourgois, 2018), un essai sur la question noire, la peur, les frontières, l’appartenance. Ces thèmes-là hantent son œuvre comme ils hantent les États-Unis, brouillant les frontières entre intime et politique.

Musicien de jazz et écrivain, ­auteur notamment de L’Oiseau du Bon Dieu (Gallmeister, 2015), afro-américain comme Morrison, James McBride voit en elle « davan­tage que le porte-drapeau de la littérature américaine ». Elle est, écrit-il, « notre plus grande chanteuse », et « The Source of Self-Regard est peut-être sa chanson la plus importante ».

Il la compare du reste à la chanteuse de jazz Ella Fitzgerald : « Comme Fitzgerald, elle est passée de ses origines modestes à la célébrité mondiale. Comme Fitzgerald, elle est terriblement secrète. Et, comme Fitzgerald, elle a mis chaque once de son immense talent au service du rêve américain. Pas celui des armes et des bombes. L’autre, le rêve de paix dans le monde, de justice, d’harmonie raciale, d’art, de littérature, de musique et de mots, ce rêve qui nous montre comment être libres. » Peu d’écrivains dans le monde suscitent des éloges de cette nature – peut-être faudrait-il en France remonter à Victor Hugo.

Le livre, composé de 43 textes, commence par un hommage émouvant aux victimes du 11-Septembre et se déploie ensuite en réflexions sur l’art, la langue et l’histoire. Y figure aussi une élégie pour l’écrivain James Baldwin. On y trouve également quelques rares éléments sur la vie personnelle de l’auteure, née dans une famille modeste de l’Ohio, diplômée de Howard, une université destinée en priorité aux étudiants noirs du temps de la ségrégation, puis de la plus élitiste Cornell, mère célibataire de deux garçons, employée dans l’édition à New York. Un parcours qui a nourri sa réflexion critique sur le pouvoir, la discrimination et le féminisme.

La jeune fille qui faisait le ménage chez des Blancs, note McBride, s’exprime désormais « pour tous ceux parmi nous qui n’ont pas voix au chapitre ». Ce que confirme l’essayiste noire américaine Emily Bernard dans O, le magazine de l’animatrice de télévision Oprah Winfrey : « J’avais 16 ans quand j’ai découvert Toni Morrison. » L’adolescente d’alors avait été « profondément touchée » par L’œil le plus bleu (10/18, 2008), histoire de Pecola, fillette noire de 11 ans qui désire ardemment avoir les yeux bleus. Emily ­Bernard y avait reconnu « ses propres peurs et sentiments d’insécurité de jeune fille afro-américaine du Sud », au point de prêter à la romancière des « pouvoirs ­magiques » proches de la ­divination.

Magicienne ? Morrison offre dans The Source of Self-Regard des réflexions sur l’écriture de ses premiers romans, notamment Beloved, histoire d’une ancienne esclave qui a tué sa petite fille pour lui épargner une vie de servitude. Pendant ses années d’étudiante, elle était « extrêmement consciente des absences et des silences de l’histoire écrite, telle qu’elle s’offrait à elle », note le magazine en ligne Shondaland, fondé par la productrice afro-américaine Shonda Rhimes, qui publie des bonnes feuilles de l’ouvrage. « L’histoire, écrit Morrison, avait trait à eux », à savoir les hommes, les Blancs, alors que « les jeunes filles noires vulnérables en étaient totalement absentes. Il m’a semblé que ce ­silence imposé ou choisi, cette façon d’écrire l’histoire façonnait le discours national », poursuit la romancière, qui dit s’être faufilée « dans les non-dits et les interstices de l’histoire officielle ».

Les mangas de Jirô Taniguchi

Au retour de son voyage au Japon, Roland Barthes consacra en 1970 dans son essai L’Empire des signes quelques pages à la gastronomie japonaise. En particulier à la tempura, une préparation de beignets de légumes ou autres, dont le sémiologue tirait une méditation inspirée sur le signe vide et la conception de l’espace au Japon. C’est que la cuisine conduit toujours à la culture, et ce que nous mangeons à ce que nous pensons. Surtout dans une société aussi ritualisée que la japonaise. Est-ce cette idée qui a séduit Jirô Taniguchi, l’un des maîtres du manga, disparu en 2017, et qui l’a conduit à dessiner en 1997 cet album, Le Gourmet solitaire, phénomène d’édition au Japon où il s’est écoulé à plus de 500 000 exemplaires ?

Né en 1947 à Tottori, une ville située dans le sud-ouest de l’île d’Honshu, Jirô Taniguchi est un autodidacte. Pas d’école d’art, pas d’études, mais un besoin compulsif dès l’enfance de dessiner. Partout. Sur les feuillets de ses cahiers, au dos des grandes feuilles de papier qui servent à son père, tailleur, à bâtir ses patrons, mais aussi au bas des murs de la maison familiale sur lesquels, couché par terre, il invente ses premiers mangas.

Il débute dans le métier à Tokyo comme assistant au sein du studio d’un mangaka connu, Kyûta Ishikawa. Comme tout mangaka, ce dernier est soumis à une productivité impitoyable et doit livrer plusieurs dizaines de pages par semaine et, sans le secours de petites mains capables de tout faire, il ne peut soutenir le rythme. C’est d’ailleurs cette pression qui conditionne l’esthétique du dessin, d’une grande lisibilité et expressivité. Sans fioritures. Les scénarios quant à eux sacrifient tout à l’action. Dans cette université pratique, Taniguchi se frotte à tout. Surtout au dessin animalier dont il tire plus tard une saga, Blanco, dont le héros est un chien.

 

Le manga, un univers extraordinairement codé

Cette production éditoriale industrialisée, pensée et écrite à destination de cibles parfaitement identifiées, est pour lui une rude école de l’efficacité. Le manga et ses différents genres répondent en effet à des attentes stéréotypées, spécifiques à la psyché des garçons (shônen), des filles (shôjo) ou encore des adultes (seinen), notamment avec le manga pour salaryman, ce cadre dévoué à son entreprise qui a fait la réussite économique du Japon dans l’après-guerre, ou le manga érotique auquel Taniguchi va consacrer au début une partie de son activité. Dans cet univers extraordinairement codé, il apprend en faisant. Avec un goût prononcé pour l’exactitude et le détail qui le pénalise au regard des standards du métier, puisqu’il n’est en effet pas en mesure de dessiner et de livrer aux magazines autant de planches qu’un dessinateur ordinaire : « je suis un mangaka lent », confessait-il volontiers. Au point d’être victime après quelques années de métier d’un sérieux épisode de surmenage.

C’est cette lenteur pourtant qui imprime un rythme rêveur à son œuvre et le fait sortir de l’orthodoxie du manga traditionnel. Il cessera ainsi après quelques années de produire des aventures haletantes, peuplées de petits bonshommes aux gros yeux ronds, à la chevelure noire en pétard et aux pouvoirs de super-héros, ou habitées par des monstres de type Godzilla.

Jirô Taniguchi s’empare du manga pour en faire le support d’une œuvre personnelle, littéraire et profonde. Le dessin – comme l’écriture chez un écrivain – est pour lui plus qu’un moyen de représenter la réalité, mais l’instrument par lequel il l’explore, la décrit, et la déchiffre. À travers le trait, lui, le cancre, refait ses classes en braquant son pinceau-caméra sur l’histoire et les grandes œuvres du passé à la recherche des mondes perdus. Comme si le manga lui permettait, en somnambule, de renouer avec la culture japonaise, son histoire et ses œuvres.

 

Symptomatique de ce tropisme, il adapte en 1987, en collaboration avec le scénariste Natsuo Sekikawa, le roman de Natsume Sôseki, Botchan1. Ce classique de la littérature du début du XXe siècle dépeint l’ère Meiji (1868-1912), période critique pour un Japon alors déchiré entre le désir de modernité occidentale et l’attachement à la tradition. Un siècle plus tard, Taniguchi répète ainsi cette mise à l’épreuve de la culture japonaise. Son œuvre, nostalgique, a toujours le goût d’un voyage de retour au pays natal. Qu’est-ce d’ailleurs que Le Gourmet solitaire sinon une plongée régressive dans l’ordinaire de la cuisine japonaise, celle qui se tapit dans le fond des gargottes les plus banales ? Taniguchi prend plaisir ainsi à descendre dans les profondeurs tièdes d’une gastronomie populaire pour chercher, dans la matière même de la cuisine, l’essence du goût. Ce que nous appelons l’exquis (du latin ex et quærere, « chercher et extraire du cœur des choses »). Le goût et le plaisir ne sont pas donnés, ils sont acquis au terme d’une démarche. C’est pour cette raison que chacune des dix-huit histoires du Gourmet solitaire s’appuie sur une déambulation dans la ville en quête d’un endroit où se restaurer. Le mécanisme du plaisir gastronomique s’enclenche ainsi dans cette marche, incertaine et hésitante, de l’homme qui a faim.

Tous les mangas de Taniguchi affichent cette dimension d’enquête, dont la première de toutes concerne sa famille. La recherche du passé y prend alors un tour autobiographique. Le passé, c’est alors le monde perdu de l’enfance auquel il accède par la porte de la tombe des parents. Le Journal de mon père s’ouvre ainsi sur la veillée funèbre du père – admirateur du cinéaste Ozu, Taniguchi se souvient de celle de la mère morte qui clôture Voyage à Tokyo. Plus symbolique encore, dans Quartier lointain (1998), le héros finit, après une errance en train, dans sa ville natale, endormi sur la tombe de ses parents. Avec cette étrange histoire d’adulte réincarné dans son corps et sa vie d’enfant, Quartier lointain acclimate au manga une sorte de Recherche du temps perdu japonaise. Cette rumination rétrospective (gastronomique, puisqu’elle consiste à « manger le passé »), si paradoxale pour un genre plus habitué à installer ses fictions et ses personnages dans le futur, renseigne peut-être sur la gêne que peut éprouver la génération des fils à l’égard de la précédente, coupable d’un militarisme totalitaire, vaincue et déchue au regard de l’histoire. La nostalgie qui assombrit les œuvres de Taniguchi se nourrit sans doute de ce rapport macabre à la faute passée des pères. Cet auteur n’est pas seulement un Ulysse japonais qui fait son retour, mais un Énée qui descend aux Enfers pour rendre visite aux Anciens.

Taniguchi prend le manga à contre-pied à travers une morale du récit qui consiste à bouleverser tous les codes. Ses histoires sont en effet « sans ». Sans action – difficile de faire moins aventureux que Le Gourmet solitaire ; sans cibles – ces albums d’auteur sont ouverts à tous les lecteurs ; sans stéréotypes – la part autobiographique prévenant de toute schématisation…

 

Jirô Taniguchi réalise le rêve de Flaubert

Manga contemplatif, universel, singulier, comme l’explique Benoît Peeters, spécialiste de l’histoire de la bande dessinée et ami de l’auteur, dans L’Homme qui dessine 2 : « L’œuvre de Jirô Taniguchi a réussi à convertir, par sa qualité et son originalité, un public d’abord indifférent, voire hostile non seulement au manga, mais à la BD. » Ainsi les histoires dessinées peuvent-elles accueillir des œuvres aux grandes ambitions.

Traduit en français en 1995 chez Casterman, juste après le voyage de Taniguchi à son premier festival de la bande dessinée d’Angoulême, L’Homme qui marche pousse le pari esthétique un cran plus loin. Il dépouille le récit à l’extrême, supprimant les paroles, réduisant l’intrigue à une simple promenade. L’Homme qui marche n’est plus que la figuration de ce que la déambulation fait à l’esprit, la transformant en une sorte de poème muet, d’éloge de la bipédie. La promenade n’est plus empreinte que de la vigilance du promeneur, attentif à ces « je-ne-sais-quoi, ces presque riens » qui donnent la saveur du réel et tapissent le fond des solitudes. Sans le savoir, Taniguchi réalise le rêve du roman moderne tel que Flaubert l’imaginait dans une lettre de 1852 à son amie et amante Louise Colet : « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien (un livre sans attribut extérieur), qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style. » Taniguchi donne à ce « rien » la perfection d’une incarnation graphique : « Dans le manga, une grande partie de la force graphique tient à la dynamique qui relie les cases. Certaines images sont vraiment réduites à quelques signes. Mais on accorde une très grande place aux enchaînements, à la sensation du mouvement. »

Les cases successives font ainsi alterner les points de vue. Tantôt celui du personnage, pour voir ce que voit le marcheur. Tantôt celui du narrateur, pour apercevoir le marcheur, étendu dans l’herbe, en vue zénithale. Tantôt le paysage au loin pour l’admirer – et s’immerger ainsi dans des plans panoramiques qui font respirer la page. Tantôt la vue au plus près, dans un plan resserré sur un brin d’herbe ou le détail d’une physionomie interrompant le mouvement et l’arrêtant. Parfois le décor disparaît, et le personnage existe dans un espace abstrait, comme arraché au réel et délivré de la contingence. Dans la pure présence à soi. Taniguchi croise alors la figure du sage zen en méditation dans son jardin-monde, prêt à accueillir l’expérience du vide.

Le Gourmet solitaire poursuit cette divagation dans dix-huit quartiers de Tokyo ou parfois en province, mais sur un mode plus syncopé et plus documentaire. L’album appartient en effet au genre, très couru au Japon, du manga culinaire – qui traite de la curiosité pour la cuisine en la déclinant sous des formes aussi diverses que la critique, le guide, le livre de recettes… Taniguchi y pénètre avec une délicatesse et une hauteur de vues qui ne se rencontrent nulle part ailleurs. Car Le Gourmet solitaire prolonge la déambulation campagnarde de L’Homme qui marche sur le mode de la flânerie urbaine. Elle lui confère un contenu anecdotique à travers dix-huit micro-fictions mettant en scène, au moment de se restaurer, l’un de ces milliers de salarymen rencontrés dans les rues de Tokyo, individus anonymes en complet noir et cravate. Cet homme sans qualités, héros d’une histoire sans prouesses, incarne jusqu’au stéréotype l’homme d’affaires – en l’occurrence de toutes petites affaires d’import-export. Par dix-huit fois, comme s’il s’y reprenait sans parvenir au résultat, Jirô Taniguchi croque cet homme qui mange.

Comme le peintre d’estampes Hokusai avait cherché dans ses Trente-Six Vues du mont Fuji à rendre compte du sublime en multipliant les points de vue différents sur le site, Taniguchi approche le mystère de cette occupation régulière et nécessaire qui consiste, pour vivre, à s’alimenter. Chacune de ces petites histoires varie les situations et saisit son personnage quand, le « creux au ventre », il entre dans un restaurant, un bar, ou qu’il déjeune dans le train d’un ekiben, un plateau-repas… Avec ce projet qu’on pourrait qualifier d’anthropologique s’il n’était pas profondément poétique, Taniguchi tente de décrire ce phénomène qu’est l’homme qui mange et ce qu’il mange. Histoire de goût, culture de la table. L’expérience est totale et ne se construit que dans la combinaison de plusieurs facteurs : une rencontre avec un lieu, un décor, une attention aux gens et surtout aux choses. Combinaison pas toujours heureuse : parfois, le gourmet sort déçu, fâché et même une fois furieux d’en être venu aux mains avec un chef indélicat.

Taniguchi met ainsi beaucoup de son talent à représenter les plats de chaque menu, dans d’impossibles natures mortes qui sont pour lui un véritable pari esthétique : comment rendre appétissantes des « choses » dessinées en noir et blanc ? Peut-être décrit-il chez ce gourmet célibataire, nostalgique d’une passion tumultueuse avec une jeune actrice, le transfert du potentiel érotique de la relation amoureuse dans les choses – quelles que soient leur forme, leur texture, leur teneur. Jouisseur esseulé trompant l’ennui en avalant des nouilles sautées, un râmen ou de l’anguille fumée.

Sous ce jour, il n’est pas interdit de penser que cette flânerie agit comme une sorte de consolation : chaque repas, à travers la célébration d’une sexualité orale, cherche l’orgasme gastronomique ou une plénitude comblant le vide (« le creux au ventre »), et le concept esthétique japonais de mono no aware (« empathie envers les choses ») trouve une issue radicale et un peu ridicule dans la pure et simple absorption des choses.

Taniguchi l’avoue, il ne s’est jamais engagé pour une cause. Et pourtant ces mangas – L’Homme qui marche, Le Gourmet solitaire et sa suite, Les Rêveries du gourmet solitaire – ont une profonde signification politique. Ils sont des « marches », comme on parle de marches militantes, mais celles-ci sont aléatoires, muettes, solitaires, sans parcours déclaré, et demeurent tout de même des marches, qui semblent défendre le droit d’un individu à échapper à sa condition d’anonyme salarié dans une économie japonaise du travail imposant la productivité et la conformité au groupe. Ces marches, promenades ou flâneries, apparaissent pour ce qu’elles sont : une échappatoire et même une contestation, si l’on considère la flânerie comme une protestation, par la lenteur, du système de la production éjectant de la société tous ceux qui perdent leur temps à flâner. Ceux-ci, aimés de Taniguchi comme de Baudelaire – le premier à avoir fait du flâneur au XIXe siècle le symbole de la résistance dandy à l’uniformisation urbaine –, sont les rêveurs, les poètes qui, sans bruit, sans éclat, en goûtant les minutes, en suçant les heures, en s’incorporant le temps, s’opposent à la taylorisation de la vie.

 

— Ce texte a été écrit pour Books.

Ménagères du franquisme

Ana Penyas n’a pas connu la période sombre du franquisme. Lorsqu’elle est née, le dictateur Francisco Franco était mort depuis douze ans, et l’Espagne était en pleine transition démocratique. Elle est devenue adulte dans une société où les femmes n’étaient plus reléguées à leur foyer et pouvaient espérer percer dans des domaines traditionnellement dévolus aux hommes. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit pour elle dans l’univers longtemps très masculin de la bande dessinée : en 2018, elle a été la première femme lauréate du Prix national de la bande dessinée. Cette récompense lui a été décernée pour son premier roman graphique, Nous allons toutes bien.

Avec ce livre, centré autour de ses deux grands-mères octogénaires, Maruja et Herminia, Ana Penyas a voulu rendre hommage à la génération de femmes de l’après-guerre « condamnées à coudre, à se taire et à attendre. À coudre dans l’attente d’un fiancé tombé du ciel. À coudre encore, si leur attente avait été comblée, pour patienter jusqu’au mariage. […] À coudre, enfin, une fois le fiancé devenu mari, en attendant, avec aux lèvres un tendre sourire de pardon, qu’il rentre tard à la maison », pour reprendre la citation de l’écrivaine Carmen Martín Gaite que l’auteure place en préambule du livre.

L’idée de Nous allons toutes bien germe dans la tête d’Ana Penyas alors qu’elle est étudiante aux Beaux-Arts. Un professeur leur demande de raconter une expérience personnelle en vignettes. « Je n’avais jamais réalisé de bande dessinée de ma vie mais ce jour-là, je venais de rendre visite à ma grand-mère Maruja, qui vivait seule dans la banlieue de Madrid et commençait à perdre ses facultés. Je l’ai trouvée triste et ça m’a remuée. J’ai décidé de raconter comment se déroulait un jour de sa vie », confie-t-elle au quotidien en ligne el diario.es. Puis, elle prépare quelques pages de plus, consacrées cette fois à Herminia. Aiguillonnée par un éditeur, elle creuse son projet et le soumet en 2017 au prix Fnac-Salamandra Graphic, qu’elle remporte.

Ana Penyas fait alterner la vie actuelle de ses grands-mères – avec leurs problèmes liés au grand âge – et des moments clés de leur passé. Les deux vieilles dames ont des réactions très différentes quand leur petite-fille leur annonce qu’elle compte faire une bande dessinée inspirée de leur vie : « tu ferais mieux d’écrire une histoire d’amour », lui répond Maruja, qui a fait un mariage malheureux et qui est « plus amère » ; « oui, bien sûr, ma chérie », se réjouit pour sa part Herminia, qui a « un caractère plus gai ». Ces différences de tempérament se reflètent dans la gamme chromatique qu’a choisie la dessinatrice pour rendre leurs univers respectifs : des roses et des rouges pour Maruja, des oranges et des ocres pour Herminia.

« On parle toujours du franquisme au passé. Moi, je voulais le relier au présent, montrer cet héritage qui est dans nos familles, avec ces femmes qui ont été élevées dans les valeurs franquistes et les ont subies durant quarante ans », explique Penyas dans le quotidien El País. Elle n’est pas la seule. De nombreux artistes espagnols de sa génération s’intéressent non pas au vécu de leurs parents mais à celui de leurs grands-parents », note le journaliste Francesco Miró dans el diario.es.
« Donner la parole à celles qui n’ont pas eu voix au chapitre est une préoccupation non seulement de la bande dessinée, mais aussi de nombreux autres pans de la culture de notre pays », estime Penyas. « C’est peut-être parce qu’on n’a pas suffisamment respecté leur histoire. »

 

Books

 

 

 

 

 

 

Ikigai

« En qualité de Corse, je le dis haut et fort : pas d’ikigai qui vaille ! » D. P.

 

Ikigai, mot japonais composé de iki « vie » et gai « raison, valeur, récompense ». Il désigne ce qui donne envie de se lever le matin et, plus généralement, une raison d’être, ce qui fait que la vie vaut d’être vécue. Le concept, en vogue en Occident, vient de l’archipel d’Okinawa, région du Japon qui compte le plus de centenaires. La réponse à été trouvée par Jean-Luc Chesneau.

 

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant:

Il désigne le souffle de vie humide qui émane de la surface du sol en forêt.

 

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Le revenu universel contre la marchandisation de la société

« Nous vivons une épo­que improbable. Les robots vont peut-être prendre nos emplois. L’Arctique pourrait disparaître. Dans ce contexte, les défenseurs du revenu universel ont le vent en poupe », constate l’essayiste indien Akash Kapur dans le ­Financial Times. Dans un quotidien aussi peu porté sur l’utopie, il pose franchement la question : « Leurs rêves pourraient-ils ­devenir réalité ? »

C’est que l’affaire devient ­sérieuse. La croissance économique se révèle destructrice pour l’environnement comme pour le tissu social, en raison des inégalités qu’elle génère : « La croyance en la panacée de la croissance est écornée », écrivent les chercheurs belges Philippe Van Parijs et Yannick Vanderborght dans leur nouvelle somme sur le revenu de base inconditionnel ­– après avoir publié, en 2005, L’Allocation universelle.

Des réformes modestes mais réalistes

Le revenu universel devrait selon eux être mis en pratique « progressivement, par le biais de réformes modestes mais réalistes ». Si Akash Kapur apprécie une « analyse approfondie », une « prose mesurée, souvent éclairante », les auteurs ne cachent pas leur ambition. À l’heure de l’automatisation, de l’intelligence artificielle et de la surexploitation de la planète, l’idée d’un revenu universel appa­raît aujourd’hui comme une néces­sité, expliquent-ils d’abord. Mais, bien plus qu’une « mesure ingénieuse capable de soulager des problèmes urgents », c’est « un des piliers centraux d’une société libre […]. C’est un élément essentiel d’une alternative radicale au paléosocialisme et au néolibéralisme ».

Un livre plus grand public mais non moins stimulant témoigne aussi du besoin de sortir de l’impasse. Dans Le Dîner d’Adam Smith1, la journaliste suédoise Katrine Marçal entend briser le mythe d’Homo economicus. Cet être isolé et rationnel, qui n’agit jamais que pour « maximiser son utilité », « toutes choses étant égales par ailleurs », est pure fiction, estime-t-elle.

Revaloriser le travail bénévole

Mais nous avons intériorisé cette fiction au point qu’elle produit des effets décisifs. L’un d’entre eux conduit à dévaloriser systématiquement le travail bénévole de soin (des proches, de la maison), traditionnellement dévolu aux femmes. « Le plus gros du travail effectué par les femmes n’est pas rémunéré, mais, sans lui, l’économie s’effondrerait », ­résume la militante féministe Caroline Criado ­Perez (lire aussi p. 68) dans l’hebdomadaire britannique New Statesman. « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous viendra notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt », écrivait Adam Smith. Vraiment ? Le théoricien du libé­ralisme économique, ­observe ironiquement Marçal, a vécu la plus grande partie de son existence avec sa mère, qui « s’occu­pait du ménage et préparait le dîner pour qu’il puisse écrire La Richesse des nations ».

Assignées traditionnellement au care, les femmes ouvriraient donc la voie vers « une économie politique plus humaine ». Signe des temps, la « démarchandisation » de la société apparaît comme la perspective commune à ces deux nouvelles traductions.

Haro sur les intellos

Parce qu’il n’a pu se retenir de citer Spinoza pour relever le niveau d’un talk-show télévisé, le ­professeur Prospero est d’abord rabroué en direct par l’animateur, puis lynché sur les réseaux sociaux avant d’être assassiné, dans l’indifférence la plus totale, sur le seuil de son appartement. L’opinion publique conclut qu’il l’a un peu cherché… Quand ­Olivia, la fille du professeur, rentre de Londres pour les obsèques de son père, elle traverse une Italie qu’elle ne reconnaît pas.

Drôle d’histoire ! Feltrinelli, l’éditeur de ce roman dystopique, annonce quatre réimpressions en quelques jours et six en moins d’un mois, un succès un peu inattendu. Journaliste, écrivain et animateur d’une école d’écriture à Milan, Giacomo Papi y dresse le portrait d’une Italie grotesque. Un pays où il ne fait pas bon être un intellectuel, où la comple­xité est une valeur ­négative et la culture un privilège, où la pensée raffinée et la langue sophistiquée sont ­désormais considérées comme des moyens de tromper le peuple.

Sous prétexte de protéger les élites cultivées, le Premier ­ministre de l’Intérieur décide de créer un Registre national des intellectuels et des bobos afin de recenser ces représentants de la gauche caviar qui s’obstinent à se croire plus intelligents que les autres. Il instaure en parallèle une Autorité garante de la simplification de la langue italienne qui prohibe, entre autres, l’usage du subjonctif.

Avec une ironie féroce, l’auteur dépeint un pays où l’ignorance se confond avec l’innocence. « Parce que le peuple serait fruste, il faudrait lui fournir des choses simples et grossières ? Voilà la plus grande tromperie, l’attitude la plus élitiste qui soit », s’insurge Giacomo Papi dans une interview accordée au quotidien économique Il Sole 24 Ore. On reconnaît sans peine l’actuel ministre de l’Intérieur (et Premier ministre de fait), Matteo Salvini, dans ce personnage de Premier ministre de l’Intérieur qui est issu des meilleures écoles mais redouble ­d’efforts pour ­paraître ignorant afin d’obtenir les faveurs de ­l’opinion publique.

Le roman de Giacomo Papi fait mal, ­estime le critique Paolo ­Armelli dans l’édition italienne du magazine Wired, « parce qu’il raconte un pays imaginaire dont nous savons, au fond de nous-mêmes, qu’il n’est pas si éloigné du pays réel dans lequel nous sommes plongés ».

Il censimento dei radical chic (« Le recensement des bobos ») a ­aussi lancé le débat sur la responsabilité des élites. « L’intellectuel n’est plus cette voix critique qui arpente le pays, en prend le pouls et alerte sur les changements qui l’agitent, remarque le critique culturel Hamilton Santià dans le journal en ligne Linkiesta. En décrivant les radical chic comme de grands bourgeois ennuyés et autosatisfaits, Papi semble aussi nous dire en filigrane : ­réveillons-nous ! »