Les « gilets jaunes » sont-ils « le peuple » ?

Il n’y a pas qu’en France que les « gilets jaunes » déconcertent. « Même dans un pays où les manifestations sont un rituel de la vie publique, la violence et les invectives du mouvement a laissé le gouvernement abasourdi », constate dans The New York Review of Books le correspondant à Paris du Washington Post, James McAuley.

Mais, plus qu’un mouvement de protestation, c’est une jacquerie moderne, ajoute-t-il en employant le mot français. Une jacquerie dirigée contre l’élite. Cependant, si « l’histoire de France depuis 1789 peut être lue comme une série de mouvements anti-élite, les “gilets jaunes” n’ont pas de véritable précédent ». Contrairement à la Commune ou même au poujadisme, par exemple, c’est un mouvement « foncièrement apolitique, et qui le revendique. Ni programme ni hiérarchie ni communication organisée ». En ce sens, il se distingue aussi du Mouvement 5 étoiles en Italie.

Comment l’expliquer ? Même si les plus riches se sont encore nettement enrichis récemment, la France n’est pas un pays pauvre ni inégalitaire, si on la compare aux États-Unis ou au Royaume-Uni. Ici, l’État-providence est même « une sorte de merveille : le système de santé et le système éducatif restent presque entièrement gratuits et figurent parmi les meilleurs du monde. Selon l’OCDE, la France est le pays où le niveau de redistribution est le plus élevé. Le ratio des prélèvements fiscaux par rapport au PIB est de 46,2 %, ce qui permet à l’État de garantir un généreux système de protection sociale ».

Or les gilets jaunes que McAuley est allé interviewer ne semblent pas en avoir conscience : « ils n’ont pas le sentiment de bénéficier de services sociaux ». Comme si le fait de recevoir une aide au logement, de bénéficier de médicaments gratuits ou de seize semaines de congé maternité comptait pour du beurre. « Les effets de la redistribution sont souvent invisibles », écrit-il.

 

La France divisée en deux

Et pourtant, explication il y a. C’est celle proposée par le sociogéographe Christophe Guilluy dans ses ouvrages, notamment l’avant-dernier, Le Crépuscule de la France d’en haut, récemment traduit en anglais sous le titre « Le crépuscule des élites ». Sa thèse, postule Jon Henley dans The Guardian, « n’est pas très compliquée à comprendre : la France, pays en apparence unifié, est en réalité divisée en deux, avec, d’un côté, des villes mondialisées et dynamiques comme Paris, Bordeaux et Lyon – où se concentrent les carrières, les investissements et la richesse – et, de l’autre, tout le reste ». Cette « France périphérique », titre d’un autre livre de Guilluy, « représente environ 60 % de la population. Les perspectives, niveau de vie et infrastructures s’y dégradent, tandis que le chômage, la pauvreté et l’insécurité s’envolent. Beaucoup se sentent complètement déconnectés des choix politiques des habitants des grandes villes […] et se réfugient de plus en plus dans l’abstention ou dans le vote Rassemblement national ».

Christophe Guilluy ne dit guère autre chose dans son Crépuscule – mais il le dit à tant de reprises (parfois avec de belles formules qui font mouche) que le lecteur est bien forcé de recevoir le message, d’autant que les événements semblent avoir eu la bonne grâce de le valider. « Publié en France en 2016 […], ce livre qui vient seulement d’être traduit prédit remarquablement cette mutinerie de la France d’en bas contre celle d’en haut, et offre l’une des meilleures explications du mouvement des “gilets jaunes”, son manifeste même », écrit David Sexton dans l’Evening Standard.

Dans la presse anglo-saxonne, Guilluy est crédité de bien plus qu’une légitimité universitaire, que d’ailleurs en France on lui chipote : d’un véritable sixième sens social. « Il est comme un animal qui ressent les tremblements de terre avant qu’ils ne surviennent… Si les “gilets jaunes” possèdent un idéologue, c’est bien lui », écrit Lara Marlowe, la correspondante à Paris de The Irish Times. Ce sixième sens prend racine dans la biographie même de Christophe Guilluy : né dans un Montreuil qui n’était pas encore boboïsé, ayant passé son enfance à Belleville, lui et sa famille ont été un moment repoussés par la pression immobilière à La Courneuve, ce qui lui a permis de faire in vivo la double expérience de l’exclusion et du déclassement, phénomènes clés du mouvement des « gilets jaunes ». Par ailleurs, Guilluy est géographe, donc sensibilisé par définition aux problèmes d’espace, l’autre composante essentielle de ce mouvement qui semble naître de la confluence entre les éloignements géographique et sociopolitique – les deux étant intimement liés. « J’ai remarqué que la majorité de ceux qui appartiennent aux classes populaires vivent très loin des grandes métropoles mondialisées, très loin de Paris, de Lyon, de Toulouse, mais aussi de Londres et de New York », confie-t-il dans une interview au magazine en ligne Spiked.

La politique du tout-TGV n’a fait qu’accentuer ce clivage : on atteint plus rapidement le centre de Paris depuis Bordeaux que depuis la très grande banlieue. Guilluy s’est aussi appuyé sur son expérience de spécialiste des questions de logement, et des décennies qu’il a passées à étudier les évolutions sociales dans le nord de Paris et mesurer les progrès et les effets de la gentrification. Les habitants de la France périphérique, poussés en dehors des villes par la spéculation immobilière, « ont été écartés des zones de richesse et de production, et sont devenus invisibles et inemployables. Pour eux, situation géographique = destin », résume Lara Marlowe.

 

Les coupables : ces hypocrites de bobos

Guilluy ne s’en tient pas là et désigne très clairement les coupables : ces hypocrites de bobos (une expression qu’il revendique avoir popularisé), « les principaux responsables de la dislocation sociale, économique et politique de la France », selon Jon Henley. Ce sont eux, écrit Guilluy, qui, « par leurs choix, économiques, résidentiels, sociétaux [ont contribué] au lent processus de désaffiliation sociale et culturelle des plus modestes. Les territoires s’organiseront donc autour de nos grandes métropoles ; et les richesses, le pouvoir économique, financier, culturel se concentreront toujours plus et, compte tenu du poids politique et médiatique des grandes métropoles […], les tenants des territoires ruraux, des petites villes et villes moyennes, des départements, ont peu de chance de se faire entendre, et ce d’autant que les classes dominantes avancent masquées ».

Selon Guilluy, les bobos – les nouvelles classes dirigeantes, donc – tiennent un discours trompeur teinté de multiculturalisme, de mixité sociale, d’ouverture, alors qu’ils pratiquent exactement l’inverse. Ils promeuvent avec insolence la mondialisation qui les enrichit et leur permet d’accaparer les grands centres urbains. Du coup, ces derniers n’accueillent plus qu’eux ainsi que les écoles ultrasélectives et performantes grâce auxquelles le modèle va se perpétuer, mais aussi les immigrés dont les services leur sont nécessaires.

Les « losers », eux, sont rejetés à la « périphérie », dont ils ont de moins en moins de chance de sortir, sauf le samedi pour manifester. En élisant Emmanuel Macron, « qui, quoique né à Amiens, semble être l’incarnation suprême de la boboïtude », écrit Peter Conradi dans The Sunday Times, la France semble avoir définitivement choisi ce « modèle économique d’une rare violence ».

Pour sommaire qu’elle puisse paraître, cette analyse (quelque peu résumée) rencontre un très bon accueil outre-Manche et même outre-Atlantique – même si (ou peut-être parce que) l’accusation centrale portée par Guilluy peut se résumer à cet aphorisme : « La France est devenue une société américaine comme les autres. »

Jon Henley concède ainsi que « malgré son ton vindicatif et ses généralisations quasi complotistes, l’ouvrage constitue néanmoins un guide indispensable pour comprendre les craintes et les frustrations de ces classes condamnées de plus en plus durablement à l’infériorité – pas seulement en France mais partout sur la planète ». Dans la société mondialisée, dont les bobos ont pris les commandes, les villes-citadelles fonctionnent toutes en effet sur le même modèle : « La métropolisation, c’est-à-dire le pendant national de la mondialisation internationale, ce dont Londres représente la quintessence ».

James McAuley, le correspondant du Washington Post, a aussi lu le dernier livre de Christophe Guilluy, No society 1 : tout en rendant hommage à son côté visionnaire, il n’adhère pas pleinement à son argumentation. Guilluy a clairement raison d’insister sur la « fracturation géographique » de la France, écrit McAuley, qui évoque au passage le roman de Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, prix Goncourt 2018. Il a raison aussi d’opposer les élites au « peuple » et, de ce point de vue, l’Américain se montre stupéfait du mépris arrogant tant de fois manifesté par Emmanuel Macron, à l’égard de « ceux qui ne sont rien », depuis le temps où il était ministre des Finances.

Mais de quel « peuple » s’agit-il, en l’occurrence ? Guilluy « reste toujours très vague sur la question de savoir qui est exactement ce “peuple” ». Dans un entretien récent, il dit par exemple : « Le plus important est que nous avons sous les yeux un peuple qui veut faire société et des élites qui ne veulent plus faire société, comme je le disais dans No Society. C’est un moment de rupture historique entre un monde d’en haut, intellectuels, politiques, showbiz, etc., qui a peur de son propre peuple. Ils ne veulent plus faire société avec un peuple qu’ils méprisent 2. »

 

Les « gilets jaunes », la « France périphérique »

Pour Guilluy, remarque McAuley, les « gilets jaunes » représentent bien la « France périphérique ». Macron et son gouvernement ont très vite investi, eux aussi, les « gilets jaunes » du pouvoir de représenter une large partie de la France profonde, ce qui a justifié le lancement du Grand débat national. Pourtant, que représentent-ils vraiment ? « Sur une population de 67 millions d’habitants, 282 000 ont manifesté le 17 novembre 2018, et puis le chiffre a baissé de semaine en semaine », pour descendre en dessous de 40 000. Est-ce cela, « le peuple » ?

McAuley remet la question de la voiture au centre du sujet. Il rappelle que le mouvement a commencé par la pétition « Pour une baisse des prix des carburants à la pompe ». C’est là que la fracturation géographique fait mal : pour ceux qui habitent dans le péri­urbain ou dans des bourgades où le train ne vient plus, « la seule façon d’aller travailler » est de prendre sa voiture. Or, pour ceux dont le budget est serré, le coût de la voiture n’a cessé d’augmenter. Comme le dit un Franc-Comtois rencontré par McAuley, « pour un Parisien, ce n’est pas un problème, il n’a pas besoin de voiture ». Les « gilets jaunes », écrit-il, « viennent des rangs fragiles de la classe moyenne inférieure, une catégorie qui aspire à la stabilité des classes moyennes » mais a du mal à joindre les deux bouts. Il juge éloquent le témoignage de Jessica, épouse d’un chauffeur routier de Sens, rapporté par Le Monde. Ils ont quatre enfants. Elle leur achète des vêtements de marque, afin, dit-elle, que leurs copains ne se moquent pas d’eux. En allant manifester à Paris, elle exprime son « humiliation », écrit McAuley et plus précisément « à quel point le mouvement est alimenté par des attentes insatisfaites. Pour beaucoup de manifestants, la vie n’est tout bonnement pas ce qu’ils espéraient qu’elle serait, ou ce qu’ils ont le sentiment de mériter ».

C’est donc une frange particulière de la population dont il s’agit. Elle est d’ailleurs composée en majorité de Blancs : « Dans cette société française qui est peut-être la plus multi­ethnique d’Europe occidentale, écrit McAuley, peut-on vraiment dire des “gilets jaunes” qu’ils représentent “le peuple”, comme l’affirment souvent ses membres ? » Le représentent-ils plus que les jeunes Noirs et Beurs des banlieues, par exemple ? Comment se fait-il, demande McAuley, que le gouvernement et les médias aient accordé un caractère d’universalité à un mouvement socialement aussi circonscrit ?

C’est d’autant plus frappant, selon lui, que « les “gilets jaunes” n’ont pas réellement d’idées : le ressentiment ne fait pas une idéologie ». Un « vide intellectuel au sein d’un mouvement informe », qui laisse la porte largement ouverte aux théories du complot. Le mouvement n’a jamais dénoncé les gestes et propos antisémites de certains de ses membres, note McAuley. Il cite une étude de la Fondation Jean Jaurès : 59 % des « gilets jaunes » interrogés adhèrent à la théorie du grand remplacement, et 50 % à celle de l’existence d’un complot sioniste mondial. Bref, les « gilets jaunes » lui apparaissent surtout comme « un vide combustible », dont les extrêmes, de droite et de gauche, « espèrent tirer profit ».

 

Books

 

coût de la voiture gilets jaunes

17 faits & idées à glaner dans ce numéro

De nombreux couples tchèques choisissent de ne pas faire d’enfants.

La part du revenu détenue par les Américains les plus riches n’a que récemment atteint le niveau de 1929.

Entre 10000 et 5000 avant notre ère, le niveau des mers s’est élevé d’environ 60 mètres.

La société comanche était divisée en trois classes.

Les guerres entre populations préétatiques étaient nettement plus meurtrières que celles des temps modernes.

Les premiers États et leurs dirigeants n’étaient pas tous autoritaires.

C’est Montaigne qui a fondé le mythe du bon sauvage.

Le primitivisme dur est la doctrine selon laquelle l’homme est d’autant plus heureux qu’il se rapproche des animaux.

Dans une banque indienne, en 2011, des termites ont dévoré 10 millions de roupies en billets.

RoboBee est une abeille mécanique plus petite qu’un trombone et capable de décoller, de voler et d’atterrir.

Plus de 10 % de la population musulmane adulte du Xinjiang a été incarcérée.

Le terme « bédouin » englobe à la fois les éleveurs et les agriculteurs.

Helmholtz peut être considéré comme le dernier héritier des Lumières.

94 % des emplois créés aux États-Unis entre 2005 et 2015 concernent du travail flexible.

Diderot a écrit plus de 7 000 des 70 000 articles de l’Encyclopédie.

Pour Dmitri Pissarev, certains individus exceptionnels ont le droit de tuer pour le bien de l’humanité.

Les opinions fortement ancrées sont très difficiles à changer, même quand elles sont fausses.

Éloge des chasseurs-cueilleurs

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile », écrit Rousseau dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Deux siècles plus tard, l’accusation se précise : l’invention de l’agriculture a été « la plus grande erreur de l’humanité ». On doit la formule au physiologiste et géographe américain Jared Diamond. Il l’a lancée en 1987 et l’a développée dans son best-seller mondial De l’inégalité parmi les sociétés.

La thèse entrait en résonance avec les travaux de certains anthropologues, à commencer par l’Américain Marshall Sahlins. En 1966, lors d’un congrès, il expliqua que les chasseurs-cueilleurs, loin de vivre une existence misérable, jouissaient de beaucoup de temps libre pour se reposer et se livrer à des activités non productives. Ils représentaient selon lui « la première société d’abondance ». L’idée a pris. En 1969, à l’ère de la contre-culture et du New Age, le magazine Time consacra un éditorial aux Sans (ou Bochimans) du Kala-hari : « Ce peuple vit confortablement, ils sont pacifiques, heureux et en sécurité […]. Cet Éden existe réellement. » L’hebdomadaire se fondait sur les travaux d’une famille d’anthropologues, les Marshall, qui avaient vécu auprès des Ju/’hoansis (aussi appelés !Kungs) au nord de la Namibie et du Botswana.

Les Ju/’hoansis ont été à nouveau étudiés par un anthropologue britannique, James Suzman. Il en a tiré en 2017 un livre qui a rencontré un vif succès 1. Coincé entre l’appétit des agriculteurs et celui des éleveurs, soumis aux inévitables intrusions des États, le monde des Sans est hélas en train de disparaître. C’est d’autant plus dramatique, écrit-il, que ce peuple présente un modèle d’humanité dont nous ferions bien de nous inspirer. D’après les travaux de généticiens et d’archéologues, les Sans sont les derniers représentants du plus vieux peuple de la Terre. Ils vivent dans le Kalahari depuis quelque cent quarante mille ans. C’est « la société la plus aboutie de l’histoire humaine ». Or leur mode de vie ne semble guère avoir évolué depuis au moins soixante-dix mille ans. Et quel mode de vie ! Ils ne « travaillent » que quinze à dix-sept heures par semaine (chasse et cueillette). Le reste du temps, « ils vaquent aux tâches ménagères, jouent, se font la cour, confectionnent des cadeaux, s’occupent des enfants et racontent des histoires ». Ils sont « farouchement égalitaires », veillant scrupuleusement à répartir les rations de viande. Le « pilier central » de cette société ? « Ne travailler que pour satisfaire les besoins immédiats. » Ils ne stockent et n’accumulent rien. Bref, ils n’ont pas été contaminés par cette satanée « révolution de l’agriculture », qui nous a « contraints à privilégier le travail » et a fait de nous les « otages de la croissance ». Autrement dit, « ils nous donnent une idée de la façon de nous organiser à l’avenir », conclut Suzman.

Son livre a été salué par une presse quasi unanime. Dans un article paru dans The New Yorker sous le titre « Le procès de la civilisation », le journaliste et romancier britannique John Lanchester en fait un éloge vibrant, joint à un éloge non moins vibrant du livre du politologue et anthropologue américain James C. Scott, Homo domesticus, qui défend la même thèse et auquel nous consacrons notre dossier ce mois-ci. Les deux livres mettent en cause « cette nouvelle technologie sinistre qu’on appelle l’écriture », observe le journaliste. Tel est l’esprit du temps.

La maison du tortionnaire

Désigné meilleur roman de l’année 2018 par les libraires norvégiens, Leksikon om lys og mørke (« Encyclopédie de lumière et d’obscurité ») retrace le destin de la belle-famille de l’auteur, les Komissar, pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Dans la Norvège occupée par les troupes allemandes, un des membres de la famille, figure de la communauté juive de Trondheim, est fusillé dans un camp de la Gestapo. À la Libération, la famille choisit d’emménager dans la grande villa où a sévi l’un des pires criminels de guerre norvégiens, Henry Rinnan. La cave qui servait de salle de torture devient une scène de théâtre. La vie reprend ses droits.

Cet ouvrage de non-fiction littéraire est écrit sous la forme d’une encyclopédie, avec une ou plusieurs entrées par lettre de l’alphabet. « Rinnan y joue un rôle central », remarque le quotidien régional Bergens Tidende. De fait, l’auteur, âgé de 43 ans, s’est appliqué à comprendre les motivations de cet homme complexe et complexé, qui finira (lui aussi) fusillé en 1947. « Un docu-roman vif et captivant où se croisent l’histoire familiale et celle de la guerre. Pourvu que ce livre aie un grand nombre de lecteurs, notamment chez les jeunes ! » lance le journal Klassekampen. En tout cas, les droits ont déjà été vendus dans une douzaine de pays. Aux États-Unis, c’est Knopf qui les a acquis, un éditeur qui jusqu’à présent n’avait publié que de rares auteurs norvégiens, et pas n’importe lesquels : Knut Hamsun, Sigrid Undset et Jo Nesbø. En France, le livre paraîtra aux éditions Globe, une maison spécialisée dans la non-fiction littéraire.

Charité bien ordonnée

Dans Winners Take All, le journaliste et essayiste américain Anand Giridharadas « se moque sans pitié des riches qui voudraient bien tout changer sauf les règles qui permettent et protègent leur statut. Il tourne en dérision les concepts qu’ils ont forgés tels que “gagnant-gagnant”, cette idée qu’il n’y a pas de contradiction entre garnir son portefeuille et faire le bien », commente Lucia Graves dans The Guardian.

L’auteur ne fustige pas la philanthropie en tant que telle, mais son usage comme « appareil de justification ». Plutôt que de remettre en question le fonctionnement même de la société, certains ultrariches préfèrent financer d’extravagants projets destinés à résorber les inégalités – inégalités dont eux-mêmes bénéficient, pointe-t-il.

Giridharadas dresse le portrait de ceux qu’il appelle les « champions du don », ces patrons qui se sont distingués pour leurs largesses. Il s’intéresse par exemple aux Sackler, une illustre famille de philanthropes américains. Ils ont bâti leur fortune (13 milliards de dollars) grâce à l’industrie pharmaceutique, notamment la vente de médicaments opiacés. C’est leur entreprise, Purdue Pharma, qui commercialise l’OxyContin, cet antidouleur extrêmement addictif accusé d’être à l’origine de la crise des opioïdes aux États-Unis. Paradoxalement, souligne l’auteur, ce que l’on retient des Sackler, ce sont leurs activités philanthropiques et leur mécénat – l’aile nord de la cour Carrée du Louvre a été réaménagée grâce à eux.

Le dernier paysan

Avec La tierra desnuda (« La terre nue »), chronique romanesque du monde rural espagnol, Rafael Navarro de Castro fait une entrée remarquée en littérature. Son livre retrace la vie de Blas, un paysan octogénaire d’un village de montagne reculé. Né en 1932, au lendemain de la proclamation de la IIe République, il grandit pendant la guerre civile et vit sous le franquisme. Il voit les campagnes se vider, les agriculteurs disparaître au fil des générations puis arriver les néoruraux, mus par un idéal romantique de retour à la nature. À travers la vie minuscule de Blas, c’est toute l’histoire récente de l’Espagne que l’auteur déploie.

À une époque où certains hameaux voient mourir leur dernier habitant, Rafael Navarro de Castro semble avoir écrit le testament d’un monde englouti, « sans céder au misérabilisme ni à la célébration fervente de la vie paysanne », note Francisco Solano dans le quotidien El País.

Les termites, un modèle pour des robots et des armes

Les humains ont souvent vu dans les insectes le reflet de ce qu’ils sont ou de ce qu’ils aimeraient être. Lorsque les premiers naturalistes européens ont jeté un œil à l’intérieur des termitières, des fourmilières et des ruches, ils y ont vu des microcosmes d’États bien organisés avec des monarques, des soldats, des ouvriers. En 1781, le naturaliste britannique Henry Smeathman rédige une communication pour la Société royale où il place les termites « en tête de liste des merveilles de la création », car ils « ressemblent le plus aux humains par leur prévoyance industrieuse et leur organisation sociale ». « Les termites, écrit-il, surpassent tous les autres animaux dans l’art de la construction », de même que « les Européens dépassent les sauvages moins cultivés. » De son point de vue, « il serait juste de parler de “noblesse” à propos de la caste “parfaite” des termites ailés, car ses membres ne travaillent ni ne peinent ni ne combattent, en étant parfaitement incapables », mais se consacrent en revanche à fonder de nouvelles colonies. Il considérait les termites ouvriers comme des « sujets volontaires » du « joli couple » que forment le roi et la reine.

Un bon siècle plus tard, dans L’Entraide, un facteur de l’évolution, le penseur anarchiste russe Pierre Kropotkine érige le comportement coopératif des termites en modèle et en fondement scientifique du communisme. Et, dans Le Malaise dans la culture, Freud présente la termitière comme un exemple de sublimation parfaite de la volonté individuelle, mise au service des exigences du groupe – une sublimation dont l’homme est selon lui intrinsèquement incapable.

 

Le problème du mâle

Certains voient dans les termites un avenir plus sombre pour l’humanité – une menace plutôt qu’un modèle à suivre. Au début du XXe siècle, l’entomologiste américain William Morton Wheeler considère d’abord les termites et les fourmis comme des exemples d’organisation politique ; il décèle dans leurs colonies un système de valeurs à la fois communautaire et démocratique. Mais, dès la fin des années 1920, il se demande si les insectes sociaux ne constituent pas une sorte d’impasse évolutive présageant « l’état final de la société humaine » : « une intelligence très limitée couplée à une solidarité intense et pugnace de l’ensemble ». Pour Wheeler, l’harmonie des sociétés d’insectes est rendue possible par la solution apportée au « problème du mâle ». Les mâles, selon lui, sont le « sexe antisocial », qui est la cause de « l’instabilité et de l’agressivité mutuelle si manifeste parmi les membres de notre société humaine ».

Les termites et les fourmis, avec leurs castes d’ouvriers et de soldats mâles stériles, se sont débarrassés du problème du mâle. Les humains, eux, ne peuvent en faire autant qu’au risque de détruire la civilisation, avertit Wheeler, car « les progrès dépendent d’une élite d’individus de sexe masculin dont l’intellect, en quête perpétuelle, est mû par les instincts antisociaux de domination inhérents à leur nature de mammifères, et non par un ardent désir d’améliorer la société ». Au nombre de ces contributions masculines, Wheeler cite « les sciences, les arts, la technique » ainsi que « les philosophies, les théologies, les utopies sociales ». Il ne se souciait visiblement pas de ce que la vie des termites pouvait signifier pour les femmes, ni de la possibilité que la reine ne soit pas une reine mais une esclave.

Les termites sont des insectes appartenant au sous-ordre des isoptères. Ils ont une tête bulbeuse dépourvue d’yeux et un corps en forme de goutte d’eau qui est souvent translucide, laissant voir un entrelacs d’entrailles et de matière végétale en cours de digestion. Ce sont des organismes eusociaux – l’eusocialité est le mode d’organisation animale le plus évolué et se caractérise par une division du travail de reproduction entre castes fertiles et castes stériles, ainsi que par une coopération dans les soins apportés aux jeunes.

Jusqu’en 2007, les isoptères étaient considérés comme un ordre à part entière. Mais des études phylogénétiques ont établi que, en dépit des apparences, les termites sont un genre de blatte, et les isoptères ont donc été classés dans l’ordre des blattoptères. Cette rétrogradation n’a pas servi la cause des termites, qui souffrent déjà de la comparaison avec d’autres insectes eusociaux : ils n’ont pas le charisme des abeilles et ont droit à moins d’égards que les fourmis, dont on admire le culte du travail et la capacité à porter de lourdes charges. Les termites ont aussi la réputation d’être des insectes destructeurs. On estime qu’aux États-Unis ils occasionnent chaque année 1,5 à 20 milliards de dollars de dégâts dans les bâtiments. Il leur arrive même de s’en prendre directement à l’argent : dans une banque indienne, en 2011, des termites ont dévoré 10 millions de roupies en billets, et deux ans plus tard, en Chine, ils ont rogné les économies d’une vieille dame qui conservait dans un tiroir 400 000 yuans enveloppés dans du plastique. On attribue à Mastotermes darwiniensis – l’espèce la plus primitive et de plus grande taille, et la plus proche de la blatte xylophage, à partir de laquelle on pense que les termites ont évolué – des exploits spectaculaires, comme la destruction complète d’une maison dont le propriétaire s’était absenté deux semaines.

 

On devrait admirer les termites

En réalité, seules 28 des quelque 2 600 espèces répertoriées de termites sont des nuisibles invasifs (si elles l’étaient toutes, nous serions dans de sales draps : les termites sont dix fois plus nombreux que les humains). Qui plus est, les termites non invasifs jouent un rôle écologique essentiel dans l’irrigation, la prévention de la sécheresse et l’enrichissement des sols. Ils pourraient également avoir été une source d’alimentation majeure pour nos ancêtres australopithèques. Malgré cela, les termites sont des mal-aimés. Pendant que je lisais Underbug: An Obsessive Tale of Termites and Technology, de Lisa Margonelli, je me suis rendu compte que tout le monde autour de moi avait une histoire déplaisante à raconter à propos des termites. Une amie de Los Angeles est dégoûtée par les tas de grains noirs qu’elle trouve dans les rainures de son parquet – j’ai eu le tort de lui expliquer que c’étaient des déjections de termites. Une autre amie, de Berkeley, est convaincue qu’elle entend les termites ronger le bois la nuit, même si une entreprise de désinsectisation lui a assuré qu’il n’y en avait pas chez elle. Et moi-même, quand j’étais enfant dans le New Jersey, j’avais trouvé dans le jardin un morceau de bois sur lequel était gravé un joli labyrinthe. J’étais enchantée de ma découverte : les trous et les sillons à la surface faisaient penser à de mystérieux symboles runiques – l’écriture de druides ou de fées, sans doute. J’avais montré le morceau de bois à ma mère, qui m’avait expliqué que ce n’était pas de la magie mais le signe d’une invasion de termites et m’avait obligée à le jeter.

À défaut d’aimer les termites, on devrait les admirer. Les termitières figurent parmi les plus grandes structures bâties par des animaux non humains. Elles peuvent atteindre 10 mètres de haut, ce qui, comparé à la taille minuscule de l’insecte, équivaudrait pour nous à un immeuble deux fois plus haut que la Burj Khalifa de Dubai, qui fait 828 mètres. Les termitières sont des constructions magnifiques, à la Gaudí, avec leurs tours crénelées dans les teintes brunes, orangées et rouges.

 

L’intérieur d’une termitière est un entrelacs complexe de tunnels et de couloirs, de chambres, de galeries et d’arches disposées en étoile et d’escaliers en colimaçon. Pour construire une termitière, il faut de grandes quantités de terre et d’eau : en l’espace d’une année, 5 kilos de termites transportent quelque 165 kilos de terre (sous forme de boulettes) et 15 000 litres d’eau (qu’ils aspirent dans leur corps). Et tout cela non pas pour se fabriquer un habitat – la colonie vit dans un nid à 1 ou 2 mètres sous la termitière – mais pour respirer. Une colonie, qui peut rassembler 1 million d’individus, possède en effet le même métabolisme qu’une vache de 400 kilos, et, comme les bovins et les humains, les termites inspirent de l’oxygène et rejettent du gaz carbonique. La termitière fait donc office de poumon de la colonie, réalisant les échanges gazeux par le jeu d’inspirations et d’expirations déclenchées par d’infimes changements de la vitesse du vent. Et elle joue, toujours comme un poumon, le rôle de système secondaire de diffusion, alimentant en oxygène les recoins les plus reculés du nid souterrain et en rejetant le CO2. Enfin, la termitière fonctionne comme un climatiseur, maintenant un taux d’humidité constant en toute saison, sèche ou humide. Certaines espèces confient une partie de leur digestion à un champignon qui prédigère les restes de végétaux et est stocké dans un jardin labyrinthique sous la termitière.

Les termites font tout cela sans planification centralisée : il n’y a chez eux ni architectes, ni ingénieurs, ni plans d’exécution. En fait, la termitière n’est pas tant un édifice qu’un organisme, un système biologique autorégulateur qui réagit en permanence aux changements de son environnement, en se construisant et se déconstruisant. Ce comportement complexe est produit comme par magie à partir de composants très simples. On s’accorde à penser que les termites ne sont pas particulièrement intelligents, et qu’ils ne sont dotés ni de mémoire ni de faculté d’apprentissage. Si l’on place quelques individus dans une boîte de Petri, ils vont s’y déplacer de façon erratique ; si l’on en met quarante, ils se mettent à se déplacer en troupeau autour du périmètre de la boîte. Mais, si l’on en rassemble en nombre suffisant, ils vous bâtissent une cathédrale.

Underbug traite moins des termites eux-mêmes que des humains qui s’y intéressent, et pas dans le but de les éradiquer (près de la moitié des articles scientifiques sur les termites parus entre 2000 et 2013 portent sur la façon de les exterminer). Ces entomologistes, généticiens, roboticiens, informaticiens, physiciens et spécialistes de la biologie de synthèse, de la biomathématique et de l’écologie microbienne se passionnent pour les termites pour toute une série de raisons, pas nécessairement compatibles. Certains de ces scientifiques, une minorité, sont juste fascinés par les termites et cherchent à comprendre comment ils font ce qu’ils font. C’est le cas de J. Scott Turner, un chercheur en physiologie qui, avant de s’intéresser aux termites, plaçait des alligators dans des souffleries pour voir comment ils régulent leur température corporelle. En injectant du propane dans des termitières, Turner a pu démontrer que, contrairement à ce que l’on croyait, elles fonctionnent comme des poumons et non pas comme des conduits d’évacuation de l’air chaud. (Introduire une substance ou des objets dans une termitière et regarder ce qui s’y passe est une méthode d’expérimentation prisée ; Turner et son équipe ont aussi fait des tests avec des billes de plastique ou de l’aluminium fondu. Un des avantages de la recherche sur les termites est qu’elle n’est pas encadrée.)

Turner est un tenant de la thèse dite de « l’organisme étendu » (une variante du concept de « phénotype étendu » proposé par le biologiste britannique Richard Dawkins 1). Selon Turner, la termitière physique fait partie du termite et non de l’environnement sur lequel le termite intervient. La termitière dans son ensemble – insectes plus structure – est ainsi un être vivant : un système physiologique et cognitif autorégulateur qui connaît ses frontières et est doté d’une mémoire et d’une forme d’intentionnalité collective. L’hypothèse de « l’organisme étendu » rappelle une idée plus ancienne selon laquelle la colonie de termites, d’abeilles ou de fourmis est un « superorganisme ». Le terme a été forgé en 1911 par William Wheeler, mais l’idée remonte à Darwin, qui voyait dans le superorganisme une solution au « problème » de l’eusocialité. Le problème est le suivant : dans la mesure où la sélection naturelle privilégie les organismes possédant un avantage reproductif, comment des castes d’insectes non reproducteurs ont-elles pu évoluer ? Une des façons de résoudre le problème est de prendre la colonie tout entière comme unité de sélection.

Aujourd’hui, la plupart des théoriciens de l’évolution préfèrent expliquer l’eusocialité par la « valeur sélective globale », une théorie élaborée par le biologiste William Hamilton au début des années 1960. Hamilton a démontré mathématiquement que l’altruisme peut être une stratégie reproductive avantageuse pour un organisme, à condition que l’acte altruiste profite à un organisme suffisamment proche de lui génétiquement. Le biologiste et père de la sociobiologie Edward Wilson, pourtant l’un des premiers défenseurs de la théorie de Hamilton, a opéré un revirement il y a une dizaine d’années : pour résoudre le problème posé par Darwin, il privilégie à nouveau la théorie du superorganisme, ce qui le met dans une position minoritaire.

 

Un biocarburant inspiré des termites

La plupart des autres chercheurs qu’évoque Margonelli s’intéressent aux termites comme moyen d’obtenir des résultats humains et cherchent à réduire leur complexité pour en faire quelque chose de reproductible. Prenez la faculté qu’ont les termites de transformer de la matière morte végétale en énergie. Ils le font à l’aide des centaines, parfois des milliers d’espèces de microbes – des bactéries et des protistes 2 – qui vivent dans leurs intestins, et dont 90 % n’existent nulle part ailleurs sur la planète. Certains de ces microbes constituent eux-mêmes des animaux composites comme le super­organisme des termites. Le protiste Trichonympha, que l’on trouve dans l’intestin de certains termites, héberge lui-même des colonies de bactéries symbiotiques. On pense que les termites et leur flore intestinale ont coévolué il y a 250 millions à 155 millions d’années, au moment où certaines blattes ont ingéré des microbes xylophages et ont commencé à s’échanger, de bouche à bouche ou de bouche à anus, un liquide composé d’excréments, de microbes et de matière végétale. Cette pratique, appelée « trophallaxie » (encore un terme inventé par Wheeler), consiste à mettre en commun des capacités digestives et peut se transmettre d’une génération à l’autre (avec le développement de la « transplantation fécale » pour traiter les infections à Clostridium difficile et autres troubles gastro­intestinaux, la trophallaxie est aussi en train de se répandre chez les humains). Le ministère américain de l’Énergie calcule que les États-Unis pourraient produire 1,3 milliard de tonnes de biomasse sèche à partir d’arbres abattus, de tiges de maïs, de fourrage à haut rendement énergétique et d’autres choses encore, sans empiéter sur les usages ordinaires de l’agriculture. Si l’on parvenait à déchiffrer le code de la digestion des termites, les États-Unis pourraient transformer toute cette matière en quelque 500 milliards de litres de biocarburant par an et de ce fait diminuer les émissions des véhicules de 86 %.

La recherche d’un biocarburant inspiré des termites est l’un des principaux objectifs de la biologie de synthèse, un domaine en plein essor qui vise à construire de nouveaux systèmes biologiques – voies métaboliques, cellules, organismes – permettant de concevoir des produits utiles tels que des combustibles et des précurseurs de médicaments. L’un des pionniers du secteur est Jay Keasling, qui dirige le Joint BioEnergy Institute (JBEI), un centre de recherche sur les bioénergies rattaché au ministère de l’Énergie. Keasling imagine un système de biologie de synthèse entièrement modulaire, différentes entreprises produisant différents composants standardisés – des « étuis cellulaires » vides, les chromosomes avec lesquels les programmer, les molécules pour les activer – qui pourraient ensuite être facilement assemblés pour obtenir le résultat chimique souhaité. Pour fabriquer du biocarburant selon la méthode des termites, il faut identifier les gènes responsables de la digestion de bois dans les colonies de microbes de leur intestin puis les insérer dans un étui cellulaire.

Une première difficulté tient à l’instabilité des microbes : moins de 1 % d’entre eux peuvent être isolés et cultivés en laboratoire. Jusqu’à récemment, cela rendait le décryptage du génome des microbes xylophages des termites quasi impossible. Mais, en 2004, une équipe dirigée par Jill Banfield, chercheuse à l’université de Californie à Berkeley, a mis au point la métagénomique, une technique de séquençage des gènes de l’ensemble d’un microbiote. En 2007, la revue Nature a publié une analyse métagénomique du microbiote d’un termite du Costa Rica. En assemblant un puzzle de 54 millions de paires de bases d’ADN, les chercheurs ont identifié plus d’un millier de gènes susceptibles d’intervenir dans la digestion du bois. Un biocarburant « termitien » semblait à portée de main.

 

L’« intelligence en essaim »

Mais, à ce jour, les chercheurs du JBEI ne sont toujours pas parvenus à développer un carburant capable de concurrencer les combustibles fossiles. (Ils se sont réorientés vers la production d’autres agrocarburants, notamment ceux dont l’armée a besoin.) Margonelli voit deux raisons à cet échec. Premièrement, l’intestin du termite s’est révélé trop difficile à comprendre, et plus encore à répliquer. « On aurait aussi vite fait d’atteler sa voiture à un groupe de termites », plaisante Phil Hugenholtz, l’un des chercheurs ayant travaillé au séquençage du microbiote du termite costaricain. Deuxièmement, la biologie ne se laisse visiblement pas synthétiser comme le souhaiteraient les chercheurs. « Ce que nous faisons, explique Héctor García Martín, un physicien de l’équipe de Keasling, c’est prendre une bactérie qui ne présente pas d’intérêt pour la production de biocarburant et la forcer à en produire. » Contrairement aux électrons, les cellules ont une histoire – une sorte de souvenir de ce qu’elles ont métabolisé dans le passé, poursuit García Martín en citant le microbiologiste Carl Woese. Ces « souvenirs » sont inscrits non pas dans l’ADN des cellules mais quelque part ailleurs, dans leur organisation chimique, si bien qu’il n’est peut-être pas judicieux de vouloir insérer des gènes dans les étuis cellulaires ou en retirer. Qu’un physicien comme García Martín parle si volontiers de « souvenirs » à propos des systèmes biologiques peut surprendre. Mais cela montre que les biologistes de synthèse ne croient pas à une vision mécaniste du vivant.

Dans un article publié en 2014 dans la revue Cell, Keasling et trois autres éminentes figures de la biologie de synthèse écrivent : « Reste à savoir si le vivant est véritablement modulaire [c’est-à-dire un assemblage sans surprise de composants rudimentaires] ou si la modularité n’est pas plutôt la représentation que nous nous en faisons afin de nous aider à comprendre le vivant. » Mais, comme nous le montrent les termites, les microbes et d’autres organismes qui sont à la fois simples et d’une complexité diabolique, la métaphore même de la modularité nous égare sur une fausse piste : tant que nous continuerons à penser les organismes vivants comme des machines, nous serons assurés de ne pas les comprendre.

Une autre raison pour laquelle les termites intéressent tant les ingénieurs, c’est qu’ils constituent un paradigme de l’« intelligence en essaim », un comportement collectif extrêmement complexe qui procède de l’interaction de comportements simples d’individus, sans système de commande centralisé. On présume que chaque termite obéit à un ensemble de règles simples qui dictent des actions précises – ramper, tourner, creuser, empiler des boulettes de terre – en réponse à un stimulus émanant de l’environnement ou d’autres termites. Mais on ne sait pas au juste quel est le mécanisme responsable de l’intelligence collective des termites – quels signaux chimiques ou physiques déclenchent quelles actions, et selon quelles règles.

Depuis 1959, la théorie en vigueur est celle de la stigmergie (du grec stigma, « marque », « piqûre », et ergon, « travail », « action »). Proposée par le biologiste français Pierre-Paul Grassé, elle repose sur l’idée que la trace qu’un agent laisse dans l’environnement déclenche l’activité d’autres agents, créant une boucle de rétroaction positive. La stigmergie cherche à expliquer comment des organismes extrêmement simples, incapables de communiquer entre eux, sont en mesure de produire des décisions collectives. Dans le cas des termites, les chercheurs pensent que la « trace » déclenchante provient de leur salive. Un termite s’empare d’une boulette de terre, y ajoute un peu de sa salive et l’abandonne, probablement au hasard ; d’autres termites, alertés par l’odeur de salive, se mettent à empiler des boulettes de terre et de salive sur la première, ce qui renforce le stimulus ; à la longue, les boulettes de boue deviennent une paroi ou un pilier.

Dans les années 1990, des informaticiens ont entrepris de programmer des termites virtuels pour bâtir des « murs » selon le principe de la stigmergie. Ces termites virtuels pouvaient construire des formes bidimensionnelles, mais rien qui approche de la complexité de l’architecture tridimensionnelle des vrais termites. Et, si la stigmergie permet d’expliquer le comportement de construction chez les termites, elle n’explique pas pourquoi les termites détruisent, démantèlent et remodèlent leur édifice au fur et à mesure. Des études récentes indiquent que certains individus ont tendance à diriger et d’autres à suivre – ce qui laisse penser que l’amorçage du processus stigmergique n’est pas dû à une action fortuite mais à quelque chose de plus systématique. Il s’avère aussi que les termites ne sont pas tant des drones industrieux que les habitants d’une utopie postcapitaliste : si l’on met vingt-cinq termites dans une boîte de Petri, cinq seulement travaillent. Il est probable que la stigmergie ne soit au mieux qu’un des nombreux mécanismes responsables du comportement collectif complexe des termites. Pour beaucoup de chercheurs, c’est de la découverte de ces autres mécanismes que dépend l’avenir de la robotique et de l’intelligence artificielle : non pas une seule machine intelligente mais un essaim super­intelligent de petites machines, simples et peu coûteuses.

En 2014, la revue Science a fait figurer à la une d’un de ses numéros un article sur Termes, un robot inspiré des termites conçu par la chercheuse en informatique Radhika Nagpal et son équipe de l’institut Wyss d’ingénierie bio-inspirée, de l’université Harvard. Les Termes sont d’adorables robots semi-circulaires de la taille d’un paquet de mouchoirs en papier qui se meuvent sur quatre pattes-roues et soulèvent puis déplacent des briques avec leur tête en forme de pince. Chacun d’entre eux est programmé par un algorithme qui lui indique l’action à effectuer (avancer, tourner, prendre une brique, placer la brique) en fonction des informations que ses capteurs lui communiquent sur son environnement. En suivant une séquence d’une centaine d’actions programmées, chaque robot peut construire une structure prédéterminée : un mur, un escalier ou un édifice quadrangulaire. Qui plus est, un groupe de plusieurs robots-termites programmés de la même manière s’attelle à construire une seule et même structure, sans commande centralisée ni communications entre robots. Si un Termes en détecte un autre sur son chemin, il s’arrête jusqu’à ce qu’il cesse de le détecter et reprend ensuite ses tâches programmées. Les robots sont conçus sur le principe de ce que Nagpal et son équipe appellent la « stigmergie étendue » : l’introduction d’informations dans l’environnement des robots plutôt que dans les robots eux-mêmes.

 

L’imminence d’une apocalypse provoquée par les robots ?

La parution de l’article dans Science a provoqué un bref emballement médiatique, certains journalistes prédisant que des Termes coloniseraient un jour la planète Mars, d’autres alertant sur l’imminence d’une apocalypse provoquée par les robots. Les Termes ont pourtant des limites : ils ne peuvent construire que sur un sol noir et blanc, dans un endroit calme et avec des briques aimantées. Ce sont là des caractéristiques inhérentes à la stigmergie étendue : les Termes doivent travailler dans un environnement bien ordonné, alors que les vrais termites s’adaptent remarquablement à la nouveauté et à l’imprévu. « Et ça, je ne sais vraiment pas faire », avoue Nagpal. On ignore si les Termes deviendront un jour des termites – autrement dit si une forme plus perfectionnée de stigmergie donnera un jour aux robots la capacité de reproduire leur modèle biologique – ou bien si la stigmergie, comme la modularité, est un cadre intellectuel permettant aux ingénieurs d’atteindre un but limité.

Le plus connu des robots de l’Institut Wyss, RoboBee, est une abeille mécanique plus petite qu’un trombone qui est capable de décoller, de voler et d’atterrir. La recherche sur le RoboBee a été financée par la Fondation nationale pour la science, mais le concepteur de l’engin, Robert Wood, avait auparavant reçu des fonds de l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense (Darpa) et de l’armée de l’air. (J. Scott Turner, l’inventeur de la thèse de l’« organisme étendu », a lui aussi reçu des financements de la Défense). Le RoboBee est cité dans un rapport publié en 2014 par le Center for a New American Security, un think tank spécialisé dans les questions de défense, comme la preuve qu’il est possible de faire « déferler » sur des zones de combat ou des populations civiles des « nuées intelligentes » de drones fabriqués par impression 3D pour moins de 1 dollar l’unité. Comme l’écrit Margonelli, « tout ce que font les termites, l’armée aimerait le faire aussi ». Les militaires adoreraient disposer d’armes à la fois minuscules (comme des termites) et massives (comme des essaims), faciles à manœuvrer et difficiles à détecter, intelligentes et meurtrières de surcroît. « On ne va pas se priver des technologies sous prétexte qu’elles pourraient être utilisées à mauvais escient », confie à Margonelli un des chercheurs du laboratoire de Nagpal.

L’intelligence artificielle en essaim est déjà d’actualité. La marine américaine teste depuis quelques années des essaims de vedettes autonomes robotisées. En 2012, l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch et la clinique des droits de l’homme de la faculté de droit de Harvard ont appelé à l’interdiction internationale du développement d’armes totalement autonomes. Mais, la même année, le ministère américain de la Défense se bornait à exiger qu’un humain intervienne d’une façon ou d’une autre lors de l’utilisation d’une arme létale. Mark Hagerott, ancien directeur adjoint du Centre d’études sur la cyber­sécurité de l’école navale américaine, plaide en faveur de sévères restrictions au développement d’armes en essaim, notamment pour ce qui est de leur taille (pas inférieure à celle d’un humain), leur combustible et leur nombre. Hagerott redoute que, avec des armes semi­autonomes et autonomes, on ne sache plus qui a pris la décision de déclencher les opérations.

Un argument qu’invoquent plus rarement les détracteurs des armes autonomes est que le taux élevé de pertes de la guerre conventionnelle est quelque chose d’appréciable. Si la guerre n’a plus qu’un coût financier pour les États, qu’est-ce qui les retiendra ? Qu’est-ce qui empêchera un pays belliqueux d’intervenir à l’étranger s’il n’y a plus de housses mortuaires pour provoquer l’indignation des citoyens ?

Les termites ne sont plus ce qu’ils étaient aux yeux des premiers à les avoir observés : un modèle de ce que pourraient être les rapports humains – plus coopératifs et harmonieux, moins compétitifs et agressifs. Ils sont devenus une ressource à exploiter pour atteindre nos propres objectifs.

 

Cet article est paru dans The New Yorker le 17 septembre 2018. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Ce que pensait Ibn Khaldun

Dans sa nouvelle biographie d’Ibn Khaldun (1332-1406), Robert Irwin s’emploie à dissiper une idée fausse qui empoisonne son sujet depuis qu’un public d’érudits occidentaux a fait connaissance avec l’œuvre du penseur maghrébin à la fin du XVIIe siècle. Est-ce parce qu’il se livre très peu dans ses écrits ? Ou bien parce que son grand œuvre, la Muqaddima, est un traité lumineux sur à peu près tout ? Toujours est-il qu’Ibn Khaldun est une page blanche que les penseurs de tous bords ont rempli à leur convenance. Les sociologues y voient le père de leur discipline ; les marxistes, un tenant du matérialisme dialectique ; les économistes de l’offre, le premier à avoir évoqué la courbe de Laffer 1, et ainsi de suite.

Irwin – qui reconnaît en Ibn Khaldun un brillant penseur et lui rend justice avec une remarquable concision – ne veut rien de tout cela. Ce qu’Ibn Khaldun a de captivant, nous dit-il, ce n’est pas qu’il soit, comme nous, une voix esseulée et éclairée qui crie dans le désert arabe de la fin du Moyen Âge. Son intérêt réside précisément dans le fait que lui et son monde ne ressemblent en rien au nôtre. Pour illustrer cela, Irwin rassemble un ensemble impressionnant de matériaux – éléments biographiques, anecdotes littéraires, faits insolites – qu’il enfile les uns après les autres comme des perles sur un fil. On a parfois du mal à percevoir la logique qui sous-tend leur agencement. Mais c’est la meilleure introduction qui soit à la vie et à l’époque fascinantes d’Ibn Khaldun, à ses idées et à la façon dont elles ont été comprises et mal comprises au cours des siècles.

 

Ibn Khaldun à la pointe de la modernité

Écrivant à un moment qu’il considérait lui-même comme la fin d’une longue période d’excellence littéraire et scientifique arabe, Ibn Khaldun se situe, de notre point de vue, à la pointe de la modernité. Pour cette raison même, la Muqaddima (appelé aussi Prolégomènes, parce que ce texte, quoique de la taille d’un livre, ne constitue que l’introduction à une vaste histoire universelle) fait figure de témoignage remarquable et remarquablement éloquent de tout un univers intellectuel et social en voie de disparition.

Ce monde – ravagé par la peste noire, en pleine fragmentation politique – était complètement islamique au sens où l’entendait l’historien Marshall Hodgson, c’est-à-dire que l’islam y dominait non seulement politiquement ou religieusement, mais aussi culturellement. Et Ibn Khaldun était un savant musulman de haut niveau : spécialiste de la jurisprudence malékite, il occupa le poste de grand qadi de cette école de droit en Égypte et fut le cheikh de la principale khanqah2 soufie du Caire. Ses écrits, dont la Muqaddima, sont donc ponctués de citations du Coran, de références aux hadiths et de pieuses admonitions issues des premiers temps de l’islam. Il appartenait de surcroît entièrement à ce monde islamique, s’étant illustré dans la vie politique nord-africaine du XIVsiècle et ayant accédé à de hautes fonctions dans plusieurs pays, du Maroc à l’Égypte. Il a souvent connu l’exil et parfois la prison. L’apogée de sa vie aventureuse est son célèbre face-à-face avec Tamerlan aux portes de Damas, où le seigneur de guerre et son armée conquérante avaient établi un campement.

 

C’est sa bonne connaissance du paysage sociopolitique nord-africain – une mosaïque de confédérations de tribus arabes et berbères aux côtés de soldats-esclaves turcs, les mamelouks – qui a incité Ibn Khaldun à écrire son livre. Mais c’est son génie particulier qui l’a conduit, dans la Muqaddima, à analyser les forces à l’œuvre derrière le flot des événements historiques et politiques. Cet ouvrage théorique original a fait la réputation d’Ibn Khaldun, et, bien que les érudits aient souvent (à tort, selon Irwin) interprété ses théories comme le reflet des leurs – revêtant Ibn Khaldun des habits d’un chercheur laïque –, le juriste musulman classique est toujours facile à repérer pour ceux qui le cherchent, surtout dans ses réflexions sur la dynamique éternelle entre les civilisés et les Bédouins.

Aux yeux d’Ibn Khaldun, les Bédouins n’étaient pas de simples barbares, utiles à la classe dirigeante comme « autre » lui servant à justifier son pouvoir et son autorité. Pour lui (un peu comme Tacite bien avant lui, qui parvenait aux mêmes conclusions en se penchant sur une tout autre espèce de barbares), ils étaient en fait l’élément vital de la vie urbaine. Toutes les trois ou quatre générations, avec une régularité d’horloge, ces guerriers vertueux, venus de la périphérie vierge des souillures du centre tombé en décadence, surgissaient du désert et balayaient le système politique corrompu. Du fait de la pureté de leur foi et de leurs manières simples, une civilisation morte ou moribonde reprenait vie sous leur férule.

 

L’asabiyya

Eh bien, pas tout à fait. Les idées d’Ibn Khaldun sont plus complexes que cela, et la plus célèbre d’entre elles, selon laquelle la force d’un régime politique donné est directement liée à la force de l’asabiyya qui anime les membres du pouvoir en place, est beaucoup plus subtile qu’on ne le pense généralement. Asabiyya, un mot arabe dont la racine signifie « lier », « envelopper », ne devrait pas poser de problèmes de traduction, et il est rendu généralement par des termes tels que « esprit de clan », « solidarité » « force sociale » « force tribale », « esprit de corps », « esprit de parti » (Irwin opte pour « solidarité sociale »).

L’adjectif le plus proche lexicalement de asabiyyaasabi, « musclé », « sec » – exprime peut-être mieux ce que Ibn Khaldun avait en tête. Il ne s’agit pas juste d’un sentiment d’identité collective, puisque les citadins de longue date possèdent tout autant une identité collective, comme Ibn Khaldun n’était pas sans le savoir. Il ne s’agit pas non plus de cohésion sociale, puisque les sociétés qu’il a analysées, loin d’être des nations homogènes au sens moderne du terme, étaient déchirées par des tensions ethniques, une hiérarchie de classes et des conflits intertribaux, en dépit du rôle fédérateur de l’islam. L’asabiyya désigne plutôt la capacité d’un groupe à mobiliser son identité collective en vue d’imposer sa domination sur d’autres groupes, comme un lutteur mince et musclé prêt à bondir sur un adversaire plus mou.

Et l’important est ici le mot « mince », car, pour Ibn Khaldun, tout est fonction de l’accès à une surabondance d’aliments. Les ruraux désignés sous le nom de Bédouins – contrairement à ce que l’on pense habituellement, le terme englobe à la fois les éleveurs et les agriculteurs – se contentent du strict nécessaire pour survivre, et leurs conditions de vie difficiles, toujours sur le fil du rasoir entre privations de nourriture et raids inopinés, leur confèrent de la virilité et de la bravoure à revendre, et cette volonté instinctive, lorsque les circonstances s’y prêtent, de conquête du pouvoir et de domination politique. Aux yeux d’Ibn Khaldun, cette volonté est une vertu cardinale.

Fait révélateur, pour illustrer ce qu’il entend par asabiyya, il rappelle une histoire du Pentateuque dans un passage du début de la Muqaddima. Dans le livre des Nombres, après avoir délivré les fils d’Israël de l’esclavage en Égypte, Dieu les conduit dans le désert, juste à la frontière de la terre de Canaan, qu’il leur demande d’envahir et de conquérir. À sa grande stupéfaction, ils refusent de le faire. La contrée est peuplée de géants effrayants, se plaignent-ils, et, s’il veut qu’ils s’y établissent, qu’il aille ouvrir la voie et conquérir la terre pour eux. Furieux de la lâcheté de son peuple élu, Dieu les condamne à errer dans le désert pendant quarante ans, au terme desquels, se dit-il, cette génération de lâches se sera éteinte et aura cédé la place à une génération de petits-enfants et d’arrière-petits-enfants un peu plus valeureux.

Ayant relaté cette histoire, Ibn Khaldun dit que le refus des Israélites de se mesurer directement aux Cananéens, s’attendant à ce que Dieu se batte pour eux, montre leur manque d’asabiyya. Ils l’ont perdue, selon lui, pendant leur long séjour en Égypte, où l’abondance de nourriture a mis à mal leur autonomie antérieure ; prisonniers de leur mentalité d’esclaves, ils se sont reposés sur leurs maîtres égyptiens pour se nourrir et se protéger. Mais trois ou quatre générations de vie rude dans le désert leur ont suffi pour s’endurcir et retrouver leur asabiyya. Et, de fait, dans l’histoire biblique, des Israélites plus courageux et plus assoiffés de sang conquièrent la Terre promise, devenant les conquérants victorieux que Dieu attendait qu’ils soient.

 

Les peuples sédentaires immoraux

Si l’on met de côté son utilisation de la Bible pour illustrer et justifier son idée, ce qu’Ibn Khaldun présente ici est non seulement totalement médiéval mais aussi totalement musulman. Quand on lit les interprétations habituelles de sa théorie de l’asabiyya, il est logique de penser qu’il tient les Bédouins en haute estime parce qu’ils sont vertueux au sens classique du terme, et qu’il méprise les peuples sédentaires parce qu’ils sont immoraux au sens classique du terme.

Mais ce n’est pas du tout cela. Il écrit à propos des Bédouins : « L’[asabiyya] accroît leur endurance et les fait craindre. […] Le sentiment d’affection et d’attachement aux proches parents et à tous ceux qui appartiennent au même sang fait partie des qualités que Dieu a implantées dans le cœur de l’homme. Sous l’influence de ces sentiments, ils se soutiennent les uns les autres ; ils se prêtent secours mutuel et se font redouter de leurs ennemis. »

Ibn Khaldun reconnaît la sauvagerie des Bédouins, prompts à s’enflammer et à tuer pour défendre les intérêts de leur groupe ; il n’avait pas échappé à ce membre civilisé de la classe instruite que la douceur, la gentillesse, l’amour même, tous ces traits de caractère que nous considérons volontiers aujourd’hui comme des vertus, étaient beaucoup plus susceptibles de se trouver dans les sociétés urbaines. Néanmoins, en tant que musulman, en tant que juriste malékite, Ibn Khaldun était viscéralement attaché à la loi. La vertu est de connaître et de respecter la loi, et, de son point de vue, le Bédouin dans sa sauvagerie a cette loi inscrite dans son cœur, comme un instinct, qui le place du côté de Dieu ; alors que l’homme civilisé – peut-être précisément parce qu’il est suralimenté et mou, doux et gentil – doit se faire imposer cette loi par une autorité supérieure, idéalement conférée au Bédouin, ce qui fait de l’homme civilisé, selon Ibn Khaldun, un être décadent, engagé sur la voie de l’immoralité.

 

Ainsi, la philosophie que dessine Ibn Khaldun avec sa théorie du cycle sociopolitique de l’asabiyya est un peu hobbesienne dans sa vision pessimiste de la nature humaine et son idée de la nécessité absolue de la loi, garantie par une autorité politique forte ; un peu lockienne dans sa vision optimiste de la coopération humaine et son idée que l’homme, à la naissance, est une page blanche sur laquelle la vertu et le vice ne s’inscrivent qu’après ; et même un peu nietzschéenne dans son mépris de la mentalité d’esclave et la glorification de la volonté de puissance. Mais ces similitudes sont purement fortuites. On comprend mieux cette philosophie si l’on y voit un parfait reflet de l’Afrique du Nord du XIVsiècle et du légalisme des textes sacrés qui a inspiré le type d’islam qui y était pratiqué.

Ce qui ne veut pas dire que les idées d’Ibn Khaldun sont erronées ou qu’elles n’ont pas valeur universelle du fait qu’elles sont islamiques. Quand on regarde ce qui se passe autour de nous, on est tenté de voir, derrière la dichotomie populisme/cosmopolitisme, un conflit entre asabiyya concurrentes. N’oublions pas toutefois que l’asabiyya n’est pas qu’une question d’identité et ne se résume pas à savoir quel camp est animé de l’esprit de corps le plus intense. Il s’agit aussi de savoir quel groupe, endurci par les privations et dénué de scrupules, est le plus désireux à s’imposer à l’autre.

 

— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 8 janvier 2019. Nous le reproduisons avec l’autorisation de News Licensing. Il a été traduit par Isabelle Lauze.

Napoléon, un homme (presque) ordinaire

Napoléon continue de fasciner ses anciennes victimes. La plupart des innombrables ouvrages qui lui sont consacrés sont écrits en anglais. Celui que les Britanniques surnommaient « Napsy », ou « Little Boney », est au Royaume-Uni l’objet d’un culte insolite, dont le palais londonien du duc de Wellington, son vainqueur à Waterloo, est peut-être le principal sanctuaire : Apsley House est en effet un véritable conservatoire de napoléoneries, en tête desquelles une monumentale sculpture de l’Empereur nu réalisée par Antonio Canova qui occupe toute la cage d’escalier 1.

Si certains historiens britanniques sont quasi napoléonolâtres, d’autres voient en lui « une figure du mal, ou simplement un sale petit dictateur », écrit leur confrère Adam Zamoyski, qui occupe pour sa part une position un peu inédite : il considère Napoléon comme un homme (très) ordinaire qui a connu un destin extraordinaire.

À cet effet, Zamoyski se livre à « un véritable travail de restauration afin d’éliminer toutes les couches de mensonges, d’exagérations et d’idées fausses et révéler l’homme débarrassé de son vernis », écrit l’historien Nigel Jones dans The Spectator. Les idées fausses sont légion, et Zamoyski prend un plaisir sadique à les débusquer. La Corse natale de Napoléon était un trou quasi moyenâgeux ; son père, Charles, un arriviste sans scrupules, qui a sans doute par intérêt laissé le gouverneur français Marbeuf coucher avec sa femme, la splendide Letizia. Enfant, le futur tyran était très orgueilleux mais malingre et morose. « Incidemment, il était nul aux échecs et pas bien fameux au lit », ajoute cruellement l’historien Gerard De Groot dans The Times. D’ailleurs, Joséphine le trompait assidûment et Marie Walewska ne semble avoir consenti à frayer avec lui que par patriotisme polonais.

Adam Zamoyski (lui-même d’origine polonaise) recense impitoyablement tous les manquements privés et les ridicules de notre grand homme, mais sans animosité. Il le descend de son piédestal sans pour autant le piétiner. Il lui témoigne même parfois de la compassion, comme lors de la triste pantalonnade des Cent Jours, où Napoléon s’avère diminué, dépressif, suicidaire même ; et surtout lorsque, à Sainte-Hélène, l’ex-empereur est victime des mesquineries de son geôlier Hudson Lowe.

Si l’homme sort quelque peu essoré de ces 750 pages, qu’en est-il du héros militaire ? « Napoléon était indéniablement un tacticien brillant, ce qui n’a rien d’étonnant de la part d’un habile agitateur d’arrière-pays. Mais ce n’était pas un vrai stratège, comme le montre sa triste fin », écrit Zamoyski. Et, même comme tacticien, Napoléon avait ses faiblesses – apparentes dès ses premières défaites ou quasi-défaites, celles de Bailén en 1808 et d’Aspern-Essling en 1809. « Son art de la guerre reposait plus sur l’improvisation que sur la préparation. Il a envoyé une armée envahir l’Espagne sans cartes. La folle expédition égyptienne de 1798 était une préfiguration de la désastreuse campagne de Russie : objectifs mal définis, lignes de communication beaucoup trop étirées et, au final, une épouvantable marche depuis Saint-Jean-d’Acre jusqu’au Caire, un avant-goût en plein désert de la retraite de Moscou », assène l’historien Munro Price dans la Literary Review. Napoléon se laisse peu à peu dépasser par les avancées techniques (nouvelles cartouches allemandes, nouveaux fusils anglais) et perd graduellement la main. « Ses ennemis apprenaient de lui, mais lui n’apprenait pas d’eux », résume Zamoyski. La Grande Armée est en outre devenue un pot-pourri de troupes de toutes nationalités, bien moins motivées que les soldats patriotes de l’an II. L’état-major constate, murmure, mais ne proteste pas.

D’où l’incontournable question : comment donc « ce cadet d’un petit nobliau appauvri d’une île obscure a-t-il pu en l’espace de cinq ans dominer un continent entier, dicter sa loi aux empereurs, aux rois et aux papes, placer des membres de sa famille sur le trône de tous les pays qu’il a conquis ? » interroge l’historien Nigel Jones. Zamoyski met en avant des talents particuliers. Savoir provoquer la chance et surtout l’exploiter. L’Empereur « était abondamment pourvu de cette qualité qu’il exigeait de ses généraux », écrit Nigel Jones. De fait, ces derniers – Berthier, Murat et consorts – ont énormément contribué à sa gloire.

Autre talent : Bonaparte savait s’entourer, au militaire mais aussi au civil, de « cette remarquable équipe de ministres et de hauts fonctionnaires ayant créé les institutions qui continuent de gouverner la France aujourd’hui – trop centralisées, certes, mais équitables et formidablement efficaces », écrit l’historien Gerard De Groot. Et, pour les postes vraiment essentiels, comme les trônes, Napoléon avait recours à cette méthode mafieuse éprouvée : les confier à des membres de sa famille, pas forcément compétents mais d’une fidélité assurée. Enfin, c’était une bête politique – il n’était « que politique », disait son conseiller Molé.

Mais Zamoyski insiste sur un autre trait, qui explique à la fois son ascension spectaculaire et sa chute qui ne l’est pas moins : son invraisemblable confiance en lui. Non seulement cette confiance, cette « sublime assurance » est la source de l’audace napoléonienne, mais elle est contagieuse, « magnétique même, car les gens se rassemblent vite autour de celui qui semble sûr de ce qu’il fait », écrit l’historien Max Hastings dans The Times. Le véritable génie de Napoléon réside dans sa capacité à communiquer sa confiance en lui à tout un peuple. C’est à juste titre qu’on le considère souvent comme l’inventeur de la propagande moderne, de la communication politique. Il jouait de tout et sur tout, sur son image notamment, constamment reproduite, toujours flattée, parfois carrément fallacieuse. Témoin le célèbre tableau Bonaparte au pont d’Arcole, d’Antoine-Jean Gros : « En fait, le général n’a jamais mis le pied sur ce pont ; une fusillade avait provoqué sa chute de cheval, et il était tombé dans un fossé avec de l’eau jusqu’au cou », corrige Zamoyski. Ses communiqués de guerre étaient « des mensonges éhontés ». Sa relation de la bataille de Marengo « se lit comme un mauvais roman ». La propagande napoléonienne était tellement efficace que l’Empereur en est devenu la victime. Il a commencé à « se prendre pour Napoléon », ironise l’historienne Ruth Scurr dans The Wall Street Journal. D’où des décisions désastreuses, comme « celle de vouloir dominer non seulement l’Europe de l’Ouest, ce qui était jouable, mais l’ensmble du continent européen, ce qui ne l’était pas », analyse Nigel Jones.

Pour Adam Zamoyski, c’est en 1806 que tout bascule – « une date très précoce mais pertinente », estime Gerard De Groot. C’est d’ailleurs l’année où Talleyrand décide de changer de cheval en déclarant que la cause de la France n’est plus celle de Napoléon. On connaît la suite : première chute de l’Empereur, puis retour de l’île d’Elbe. Mais le Napoléon de 1815 n’est plus le même homme : « Il est grassouillet, anxieux ; son regard est vide, ses gestes hésitants ». Surtout, « il ne semble plus croire lui-même en sa destinée ».

Du coup, poursuit l’auteur, il n’inspire plus confiance ; s’il entraîne encore, c’est parce que les gens n’en peuvent déjà plus des Bourbons. D’où Waterloo, avec « la brutale attaque frontale, empreinte d’arrogance française » (De Groot), et la seconde chute de l’Empereur, définitive, avec l’essor concomitant du mythe. Zamoyski se montre équitable : « Dans l’ensemble, ses motivations étaient louables, et son ambition n’était pas pire que celle de contemporains comme Alexandre Ier, Wellington, Metternich, Nelson, Blücher, Bernadotte et bien d’autres. Ce qui la rend exceptionnelle, c’est le déploiement que les circonstances ont permis. »

Zamoyski ne contribue guère à la gloire posthume de notre gloire nationale. « Les Français vont détester ce livre, prédit Gerard De Groot. Les historiens ménagent la plupart du temps Napoléon, car ils sont trop éblouis par ses audacieuses victoires militaires pour voir ses immenses faiblesses. » Il ne gagne pas à être dénudé, même par Canova.

Pourquoi la Chine veut rééduquer ses musulmans

Lors de sa comparution en juillet 2018 devant un tribunal de Jarkent, au Kazakhstan, Saïragoul Saouïtbaï a décrit calmement ce que les autorités chinoises continuent de nier : un vaste nouveau goulag de « centres de déradicalisation » a été créé pour les musulmans turcophones du Xinjiang, dans l’ouest de la Chine. Mme Saouïtbaï, une Chinoise d’ethnie kazakhe, a fui le Xinjiang et demandait l’asile au Kazakhstan, dont son mari et son fils possèdent la nationalité. Cette ancienne directrice de maternelle a raconté à l’audience qu’elle avait été mutée en novembre 2017 et affectée à un poste de professeure pour les détenus kazakhs d’un prétendu « centre de formation ». « Ils appellent ça un “camp politique” […]. En réalité, c’est une prison dans les montagnes », a-t-elle déclaré, affirmant que le centre dans lequel elle a travaillé quatre mois abritait 2 500 détenus, et qu’il y en a d’autres. Le Xinjiang pourrait compter actuellement environ 1 200 camps de ce genre, dans lesquels sont internés jusqu’à 1 million de personnes : Kazakhs, Kirghizes et surtout Ouïgours, qui constituent environ 46 % de la population du Xinjiang.

 

principaux camps de rééducation au xinjang

 

C’était la première fois qu’un citoyen chinois révélait l’existence de camps d’internement au Xinjiang. Des informations avaient toutefois commencé à filtrer dès 2017, grâce aux articles de plusieurs correspondants de médias américains en Chine et de chercheurs 1, ainsi qu’au service en langue ouïgoure de Radio Free Asia, une station financée par le Congrès américain.

 

Séances d’électrochocs et simulacre de la noyade

Les autorités chinoises ont d’abord nié l’existence de ces camps. Puis un média d’État a fait brièvement mention du fait que 460 000 Ouïgours du sud du Xinjiang avaient été « transférés » en vue d’occuper des « emplois » ailleurs dans la région. Aucune information supplémentaire n’a été communiquée à ce propos et cette explication semble avoir été abandonnée. En août 2018, lors d’une audition devant Gay McDougall, vice-présidente du Comité pour l’élimination de la discrimination raciale (Cerd) des Nations unies, la délégation chinoise a démenti l’existence de camps de « rééducation », tout en admettant la mise en place de « centres de formation professionnelle » et d’autres « mesures » visant à lutter contre l’« extrémisme ». Entendue à nouveau en novembre 2018 dans le cadre de l’examen périodique universel du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, la délégation chinoise a dénoncé les « accusations politiques de quelques pays », et répété que les camps dispensaient une formation professionnelle destinée à combattre l’extrémisme 2.

À l’extérieur du Xinjiang, on a commencé à avoir connaissance des camps en 2017. Des Ouïgours de la diaspora s’inquiétaient de ne plus avoir de nouvelles de leurs proches et de leurs amis restés au pays. Et des étudiants ouïgours, retournés de gré ou de force en Chine après des études à l’étranger, avaient disparu à leur arrivée sur le territoire. Quand ils parvenaient à obtenir quelques informations, les Ouïgours de l’étranger apprenaient que la police avait embarqué leurs proches et leurs amis en camp de rééducation : « parti étudier » est l’euphémisme prudent utilisé sur WeChat, l’application de messagerie chinoise étroitement surveillée.

Des photos et des articles de l’automne 2017 ont mis en évidence le caractère punitif de ces centres construits dans le désert, entourés de hauts murs d’enceinte et de barbelés et flanqués de miradors. Les témoignages d’anciens détenus recueillis notamment par Foreign Policy et The Washington Post permettent de se faire une idée de ce qui se passe à l’intérieur : les internés sont contraints de chanter des chansons communistes, de renier l’islam, de faire leur autocritique et de dénigrer les croyances de leur famille, de regarder des films de propagande, d’étudier le mandarin et l’histoire de la Chine. On leur dit que leur culture est « arriérée ». Les cellules sont surpeuplées et la nourriture infecte. Ceux qui se plaignent courent le risque d’être placés à l’isolement, privés de repas, menottés au mur ou attachés aux poignets et aux chevilles sur une « chaise du tigre », voire soumis à des séances d’électrochocs ou au simulacre de la noyade.

 

Dans un entretien accordé à l’agence de presse officielle Chine nouvelle en octobre 2018, Shohrat Zakir, le président de la région autonome ouïgoure du Xinjiang, indiquait : « Les personnes envoyées dans ces centres sont là pour apprendre le mandarin, acquérir des notions de science et améliorer leur connaissance de l’histoire et de la culture chinoises […], suivre des cours de droit, notamment sur la Constitution, le Code pénal et la législation anti-extrémisme du Xinjiang, et acquérir au moins une compétence professionnelle […] afin de répondre aux besoins du marché du travail. »

Quand on voit cet imposant programme, il n’est pas étonnant qu’aucun détenu ou presque n’ait été libéré à notre connaissance, et que l’on ne sache pas ce qui attend ceux qui le seraient. Les récits de proches, les photos satellite et des documents internes indiquent qu’après un parcours d’endoctrinement, les détenus sont contraints de travailler dans des usines situées dans l’enceinte du camp ou à proximité.

Une étude du chercheur allemand Adrian Zenz a confirmé l’ampleur effrayante du phénomène et fourni une estimation du nombre de personnes internées. Zenz a suivi ces dernières années le débat sur la « déradicalisation » et la « transformation par l’éducation » du Xinjiang en épluchant les médias chinois et les publications officielles. Il recense 78 appels d’offres concernant la construction, l’extension ou le réaménagement de camps de détention ; plusieurs d’entre eux dépassaient 10 000 mètres carrés et l’un approchait les 80 000 mètres carrés. Ces éléments écrits sont corroborés par des images satellite des sites : beaucoup d’entre elles ont d’abord été compilées à partir de Google Earth par Shawn Zhang, un étudiant en droit à l’université de Colombie-Britannique, au Canada, puis le corpus s’est étoffé avec le concours de sociétés d’analyse d’images travaillant pour la BBC et d’autres médias. Un autre indice de l’ampleur des internements est fourni par des personnes qui se sont rendues dernièrement au Xinjiang et ont fait état de nombreux commerces ouïgours aux volets fermés et de l’absence de passants dans les rues, surtout des Ouïgours âgés de 15 à 45 ans.

En confrontant les informations issues de documents et de déclarations des autorités locales avec des données démographiques, Zenz et d’autres chercheurs arrivent à la conclusion que plusieurs centaines de milliers de personnes, voire plus de 1 million, sont internées dans des camps. En février 2018, une publication ouïgoure militante basée en Turquie a reproduit un document censé émaner d’une « source crédible au sein des services de sécurité sur le terrain » au Xinjiang. Ce document, datant de fin 2017 ou de début 2018, présente sous forme de tableau le nombre précis de détenus par district et arrive à un total de 892 329 (n’étaient pas comptabilisés ceux de grandes villes comme Urumqi, Hotan et Korla). Si ce document est authentique, il confirme l’estimation d’au moins 1 million de détenus. (Le département d’État américain estime qu’entre 800 000 et 2 millions de musulmans du Xinjiang sont internés.) Ces estimations ne tiennent pas compte du rapide accroissement de la population carcérale : selon les chiffres officiels, le nombre d’arrestations au Xinjiang est passé de 27 000 à 227 000 entre 2016 et 2017. Il équivaut à 21 % du nombre total d’arrestations en Chine en 2017, alors que les habitants du Xinjiang ne représentent que 1,5 % de la population chinoise. On considère qu’à ce jour plus de 10 % de la population musulmane adulte du Xinjiang a été incarcérée.

Comment la Chine en est-elle arrivée là ? Je vois deux explications : le Parti communiste chinois (PCC) se méprend sur ce que l’islam signifie pour la plupart des Ouïgours et les autres populations musulmanes, et il défend depuis peu une politique de sinisation qui va à l’encontre du modèle de pluralisme ethnique traditionnel. (L’ethnie han est majoritaire dans le pays, mais pas dans les anciennes colonies du Xinjiang et du Tibet.)

 

Les peuples du bassin du Tarim, ancêtres des Ouïgours actuels, ainsi que les peuples turcophones des steppes et des montagnes (dont sont issus les Kazakhs et les Kirghizes), se sont convertis à l’islam par vagues successives à partir de l’an 1000. L’islam de l’Asie centrale est très différent de celui du Moyen-Orient, et surtout de celui que promeuvent actuellement les salafistes et les wahhabites soutenus par l’Arabie saoudite. La prière ouïgoure s’accompagne de chants et de danses, et la musique n’est pas interdite. La visite des tombeaux de saints vénérés et le récit de leur vie structurent la pratique religieuse des Ouïgours et est un marqueur d’identité, comme l’a montré Rian Thum, historien spécialiste des Ouïgours, dans son livre The Sacred Routes of Uyghur History. Les saints soufis revêtaient une telle importance dans l’islam ouïgour, écrit Thum, que se rendre sur leurs tombes, toutes situées à l’intérieur des frontières du Xinjiang, pouvait remplacer le pèlerinage à La Mecque.

Depuis l’instauration de la République populaire de Chine (RPC) en 1949, les autorités de Pékin tendent à saper l’islam ouïgour autochtone et à imposer, par le biais de l’Association islamique de Chine, contrôlée par le Parti, une version idéalisée de l’islam, calquée en partie sur la pratique sunnite promue par l’Arabie saoudite. Cette politique résulte des liens diplomatiques qu’entretient Pékin avec Riyad, mais elle reprend sans doute aussi une vieille idée chinoise, dérivée de l’expérience du millénarisme bouddhiste, selon laquelle les religions ont une expression « orthodoxe » sans risque et une expression « hétérodoxe » dangereuse.

Bien que le PCC ait depuis changé de position et peste contre les dangers de l’« arabisation », il manifeste toujours la même intolérance à l’égard des pratiques soufies de l’islam ouïgour. À force de discriminer les Ouïgours, de réprimer leur culture et de favoriser involontairement une version de l’islam plus conforme à l’usage saoudien, le régime chinois a fini par rendre le salafisme plus attrayant aux yeux de la population musulmane et priver celle-ci des moyens de se prémunir contre cette idéologie.

Rahile Dawut aurait pu expliquer tout cela aux autorités chinoises, mais cette professeure d’anthropologie à l’université du Xinjiang, grande spécialiste mondiale de la culture et de la religion ouïgoures, a disparu fin 2017, victime elle aussi de la vaste campagne d’internement actuelle.

Si le Xinjiang fait aujourd’hui partie de la République populaire de Chine, c’est parce que les empereurs mandchous de la dynastie Qing (1644-1912) l’ont conquis au xviiie siècle, dans le cadre d’une expansion vers l’ouest qui comprit également l’annexion de la Mongolie et du Tibet. Les Qing administrent alors la région en s’appuyant sur l’élite ouïgoure locale, sous une légère supervision militaire, tout en encourageant le développement du commerce et de l’agriculture. Ils interdisent l’implantation de colonies de peuplement chinoises dans les zones à forte densité de population ouïgoure, de crainte de les déstabiliser, et ne font pas obstacle aux traditions religieuses, alimentaires ou vestimentaires locales. Cet impérialisme pluriethnique donne de bons résultats, et, en dépit d’une série de petites incursions kazakhes et kirghizes dans le sud-ouest du Xinjiang, la région est dans l’ensemble paisible entre le milieu du XVIIIe et le milieu du XIXe siècle – suffisamment pour que la population ouïgoure quintuple et que l’économie se développe. Des troubles commencent à secouer la région à partir du moment où, à la suite de révoltes dans le reste de la Chine, l’empire Qing cesse de payer ses fonctionnaires et ses soldats au Xinjiang. S’ensuivent corruption, révoltes et invasions.

 

La chute de l’URSS a conduit la Chine à revoir la question de ses minorités ethniques

Pékin, qui cherche à reprendre le contrôle du Xinjiang et à y asseoir son pouvoir, hésite sur le modèle à appliquer : faut-il rester dans la ligne du pluralisme impérial des Qing ou mener une politique de sinisation ? Le penseur Gong Zizhen et le général Zuo Zongtang proposent de créer des colonies de peuplement han et de confier l’administration du Xinjiang à des Hans (et non plus à des Mandchous ou aux élites locales). Les successeurs de Zuo appliquent partiellement ces propositions jusqu’à la chute de la dynastie Qing, en 1912. Puis, pendant près de quatre décennies tumultueuses précédant la prise de pouvoir par les communistes en 1949, la plupart des dirigeants du Xinjiang divisé, que ce soient des seigneurs de guerre hans, des rebelles musulmans ou des marionnettes des Soviétiques, organisent le pouvoir autour de différentes modalités de pluralisme ethnique.

À son arrivée au pouvoir, le PCC étend ce modèle pluriethnique, déjà bien ancré au Xinjiang, à l’ensemble du pays. En tant que parti communiste dirigé par des Hans investissant l’ancien empire Qing en Asie centrale, le PCC rencontre le même problème que les Soviétiques avec le legs tsariste : comment administrer un empire sans passer pour un colonisateur ? En suivant plus ou moins l’exemple soviétique, la RPC accorde à 55 peuples non hans le statut officiel de minzu (« nationalité » ou « ethnie »), assorti de droits inscrits dans la Constitution. Certains territoires dits « autonomes » sont nommés d’après les minzu qui les peuplent : ainsi, les provinces du Xinjiang et du Tibet sont rebaptisées respectivement « région autonome ouïgoure du Xinjiang » et « région autonome du Tibet ».

Le système des minzu de la République populaire de Chine rappelle certains aspects du pluralisme ethnique impérial des Qing : sous l’autorité suprême du PCC, les 56 minzu (en incluant les Hans) sont censés être sur un pied d’égalité. La civilisation han n’est pas, en théorie, supérieure. Mais, dans les années 1950 et à nouveau dans les années 1980, le Parti éprouve le besoin de protéger les minorités contre le « chauvinisme han », équivalent chinois du « chauvinisme grand-russe » dénoncé en URSS.

Hormis durant la Révolution culturelle, le système des minzu a le plus souvent célébré la diversité culturelle de la Chine, encourageant les publications en langues non hans, mettant les ethnies minoritaires à l’honneur sur les billets de banque et les faisant se produire dans des spectacles folkloriques en costumes « traditionnels ». Ces manifestations kitsch paraissent exotisantes aux yeux de nombreux Occidentaux, mais, dans la mesure où cela encourage leur culture, les minorités soutiennent généralement le multiculturalisme directif de Pékin. Le plus loin que soit allé Ilham Tohti, un économiste ouïgour condamné à la prison à perpétuité pour « séparatisme » en 2014, c’est de demander aux autorités de respecter la loi et la Constitution.

L’effondrement de l’URSS en 1991, que nombre d’universitaires chinois ont imputé à la politique soviétique des nationalités, conduit à revoir la question des minzu. En dépit d’une rapide croissance économique, les anciens territoires de l’empire Qing au Xinjiang et au Tibet restent rétifs. Après des émeutes au Tibet en 2008 et au Xinjiang en 2009, certains spécialistes des minorités, proches des dirigeants du PCC, incriminent le système des minzu et réfléchissent à la façon de le remettre à plat.

Les plus fervents partisans d’une « politique des minzu de deuxième génération » entièrement repensée sont Hu Angang (directeur du Centre d’études chinoises de l’université Tsinghua) et Hu Lianhe (à l’époque chercheur dans le domaine de la lutte antiterroriste, à présent vice-directeur du Front uni, l’instance du PCC chargée de la politique des minorités). Dans un article publié en 2011, ils font valoir que la Chine ne saurait être stable tant qu’elle n’aura pas assimilé les minorités au sein d’une nation chinoise (Zhonghua minzu) plus large. De fait, les deux Hu proposent d’abandonner le pluralisme traditionnel de la Chine impériale tel qu’il perdure dans la politique des minzu du PCC au profit d’un concept d’identité nationale rappelant le nationalisme européen du xixe et du début du xxe siècle.

Des termes tels que « fusion », « mélange » et « melting-pot » font leur entrée dans le débat, et, en 2015, des universitaires et des théoriciens du Parti se demandent si la sinisation (hanhua) – l’assimilation spontanée et pacifique des peuples voisins au cours des siècles – a jamais eu lieu. Le mythe de la sinisation a été depuis longtemps battu en brèche par des historiens occidentaux et surtout chinois, qui admettent la possibilité d’une acculturation entre groupes en contact mais soulignent qu’elle n’est ni inévitable ni à sens unique. L’idée que la sinisation est un pouvoir magique de la civilisation chinoise séduit toutefois les nationalistes du PCC, tout comme la fable selon laquelle la Chine ne s’est jamais étendue que de manière pacifique.

 

L’étape suivante de la transition du pluralisme ethnique impérial vers un assimilationnisme han a été la diabolisation de la religion. Des responsables continuent en public de mettre le séparatisme au Xinjiang et au Tibet sur le compte d’idées extrémistes venues de l’étranger et d’une poignée d’individus. Mais, comme le montrent des articles publiés dans les revues du Parti et des débats internes dont on a pu avoir la teneur, les dirigeants du PCC sont de plus en plus enclins à juger la foi religieuse contraire à l’identité nationale panchinoise qu’ils désirent, et ils entendent guérir des populations entières de leurs idées « déviantes ».

Un discours diffusé sur Internet en octobre 2017 par la Ligue de la jeunesse communiste du Xinjiang, et visiblement destiné à rassurer les Ouïgours, file la métaphore médicale : « Si nous n’extirpons pas l’extrémisme religieux, les violents attentats terroristes vont proliférer et s’étendre partout comme une tumeur maligne incurable. Bien que beaucoup d’individus radicalisés ne soient pas passés à l’acte, ils sont d’ores et déjà contaminés. La maladie peut se manifester à tout moment et provoquer de graves dégâts dans la population. C’est pourquoi ces personnes doivent être hospitalisées à temps dans un centre de rééducation, afin de traiter le virus, de l’éradiquer de leur cerveau et de purifier leur esprit. Soyons clairs, se faire admettre dans un centre de rééducation pour y recevoir un traitement, ce n’est pas se faire arrêter brutalement et être incarcéré pour purger une peine. Cela fait partie d’une vaste mission de secours destinée à les sauver. »

Le PCC a quelques raisons légitimes de s’inquiéter de l’agitation ouïgoure. Des incidents sporadiques se sont produits à la fin des années 1980 et 1990, tels que des manifestations étudiantes, une petite insurrection à Baren (une localité proche de Kashgar), des attentats à la bombe contre un bus et un hôtel, et une grande manifestation qui a dégénéré à Yining (Kouldja) en 1997. Avant 2001, le PCC imputait généralement ces événements « contre-révolutionnaires » au « panturquisme/panislamisme », des dénominations qui, bien qu’anachroniques à la fin du xxe siècle, attestaient les racines ethniques autant que religieuses de l’identité ouïgoure. Après les attentats du 11-Septembre, toutefois, mettant à profit l’expression « guerre mondiale contre le terrorisme » employée par l’administration Bush, la RPC se met à taxer toute dissension ouïgoure de terrorisme islamique. Le Conseil d’État du Parti publie début 2002 un livre blanc qui fait état, sans beaucoup de détails, de 162 morts et 440 blessés dus à des actes « terroristes » dans les années 1990, et liste un certain nombre de groupes séparatistes ouïgours.

En contrepartie du vote par la Chine en novembre 2002 de la résolution 1441 du Conseil de sécurité de l’ONU condamnant l’Irak en raison des armes de destruction massive qu’il est censé détenir, l’administration Bush accepte de faire figurer un groupe ouïgour dans sa liste d’organisations terroristes. Elle choisit le Mouvement islamique du Turkestan oriental (Mito), en raison de ses contacts avérés avec Oussama ben Laden depuis sa base en Afghanistan. (Le « Turkestan oriental » est l’appellation qu’avaient adoptée les groupes turcophones qui établirent deux États indépendants éphémères dans certaines régions du Xinjiang en 1933, puis de 1944 à 1949. Beaucoup de membres de la diaspora ouïgoure préfèrent cette désignation au terme colonial de Xinjiang, « nouvelle marche » en chinois.)

Le livre blanc de Pékin n’affirmait pas que le Mito avait perpétré des actes violents, mais le gouvernement américain imputa à tort tous les incidents mentionnés dans le livre blanc à ce mouvement. C’est ainsi qu’est née l’idée, toujours très répandue en Chine et à l’étranger, qu’une organisation terroriste est responsable de la violence séparatiste au Xinjiang. (Le Mito s’est dissous en 2003 après la mort de son chef, Hasan Mahsum, tué par l’armée pakistanaise au Waziristan. Mais, par la suite, quelqu’un a affirmé dans des vidéos avoir repris le flambeau sous le nom de Parti islamique du Turkestan.)

Malgré les constantes mises en garde de la propagande chinoise et des médias étrangers, l’avènement tant annoncé du terrorisme islamiste ne s’est longtemps pas produit. De 1990 aux jeux Olympiques de Pékin de 2008, les incidents qui ont éclaté au Xinjiang ne correspondaient pas au schéma djihadiste de violence aveugle contre des civils. Bien que les dirigeants et les médias d’État chinois qualifient tous les actes de résistance ouïgoure de « terrorisme » et de « séparatisme », la plupart des événements de la dernière décennie, autant que le strict contrôle de l’information au Xinjiang permette d’en juger, relèvent de ce que les observateurs occidentaux appelleraient « agitation politique » ou « résistance » plutôt que « terrorisme ». Une manifestation violemment réprimée par la police à Urumqi le 5 juillet 2009 s’est transformée en l’émeute la plus sanglante que le Xinjiang ait connue depuis la Révolution culturelle, à la fin des années 1960. Près de 200 Hans sont morts, des milliers d’Ouïgours ont été arrêtés et beaucoup ont été tués par des milices hans les jours suivants. Le bilan de victimes ouïgoures lors des émeutes et de leur répression n’a jamais été rendu public. À la suite des événements, les autorités ont coupé l’accès au réseau téléphonique et à Internet au Xinjiang pendant dix mois.

Il s’agissait bien dans ce cas d’émeutes interethniques, pas d’un attentat terroriste. Certains événements survenus depuis 2008 s’apparentent en revanche à du terrorisme djihadiste en ce sens qu’ils prenaient des civils pour cible et pouvaient avoir des motivations religieuses. En mars 2008, une Ouïgoure aurait tenté de faire exploser une bombe dans un avion après le décollage. En octobre 2013, un Ouïgour a foncé dans la foule sur la place Tian’anmen, à Pékin, au volant d’un 4 x 4 où se trouvaient sa femme et sa mère. Deux touristes ont été tués ainsi que les occupants du véhicule, qui a explosé. En mars 2014, huit Ouïgours armés de couteaux ont tué trente et une personnes à la gare de Kunming, dans le sud-ouest de la Chine. Le mois suivant, alors que le président Xi Jinping était en visite au Xinjiang, trois personnes ont commis un attentat à la gare d’Urumqi avec des couteaux et des explosifs, faisant trois victimes. En mai 2014, cinq assaillants à bord de deux véhicules ont lancé des explosifs dans une rue commerçante d’Urumqi, tuant quarante-trois personnes. Et, en septembre 2015, dans un étrange incident relevant peut-être du conflit du travail plutôt que de l’acte terroriste, un groupe d’Ouïgours, dont des femmes et des enfants, aurait tué cinquante personnes dans une mine de charbon, dans le district reculé de Baicheng, au Xinjiang. Les assaillants, qui avaient trouvé refuge dans une grotte, ont été délogés au lance-flammes et abattus.

On ne peut pas dire, dès lors, que la Chine n’est pas confrontée à la violence ouïgoure. Mais elle exagère le danger, qu’elle présente souvent à tort comme du terrorisme, et prend des mesures pour le moins excessives afin de s’en prémunir. Déjà victimes depuis 2014 de la campagne antiterroriste dite « Frapper fort », les musulmans turcophones ont vu leur situation empirer depuis août 2016 et la nomination de Chen Quanguo au poste de secrétaire du PCC au Xinjiang. Chen est issu d’une famille pauvre de la province du Henan, où il a gravi les échelons du Parti et travaillé sous les ordres de Li Keqiang, l’actuel Premier ministre.

 

Un vaste réseau de surveillance par caméras à reconnaissance faciale

En 2011, Chen est envoyé au Tibet, alors ébranlé par des émeutes et une série d’auto-immolations de moines bouddhistes. Chen fait cesser la résistance en mettant en place un système d’étroite surveillance, avec la création d’un réseau dense de « postes de police de proximité » dans les zones urbaines du Tibet et le recrutement de milliers de policiers. Chen a transposé ces techniques au Xinjiang, en les complétant à partir de 2017 par un vaste réseau de camps de rééducation. Il est entré depuis au bureau politique du PCC. Depuis l’arrivée de Chen, le Xinjiang a recruté des dizaines de milliers d’agents des forces de sécurité, si bien que la région compte sans doute davantage de policiers par habitant que l’Allemagne de l’Est avant la chute du mur de Berlin. Le réseau sécuritaire de Chen est constitué de guérites de police séparées de quelques centaines de mètres, de policiers patrouillant en permanence, de blindés et d’innombrables postes de contrôle. Des informations récentes font aussi état du déploiement d’un vaste dispositif de surveillance au moyen de caméras à reconnaissance faciale, de traceurs de téléphones portables, d’outils de géolocalisation de véhicules, de lecteurs biométriques d’empreintes digitales, rétiniennes et vocales, et même de systèmes de reconnaissance de la démarche. Ces dispositifs sont reliés à une immense base de données personnelles issues de questionnaires imposés aux habitants du Xinjiang et à leurs familles concernant leurs déplacements et leurs pratiques religieuses. Une note est attribuée à chacun : un musulman pieux, qui fait régulièrement sa prière, se voit retirer des points, l’État considérant qu’il s’agit là d’un facteur de risque de radicalisation. Et le simple fait d’être d’ethnie ouïgoure vaut une décote de 10 %.

 

Les usages religieux et culturels propres aux Ouïgours sont de plus en plus encadrés ou interdits par la loi. L’enseignement en langue ouïgoure, dispensé jusqu’à récemment de la maternelle à l’université, a été supprimé. Les autorités du Xinjiang considèrent désormais comme des marques d’« extrémisme » le port du voile et du foulard, les « barbes anormales », les vêtements recouvrant entièrement le corps, le jeûne durant le ramadan, la salutation « assalam aleïkoum » (« que la paix soit sur vous » en arabe), l’arrêt de la consommation d’alcool et de tabac, le fait de donner à ses enfants des prénoms « islamiques » tels que Mohammed et Fatima, le symbole de l’étoile et du croissant, l’éducation religieuse, la fréquentation de la mosquée, le mariage religieux, la purification du corps du défunt avant l’enterrement, l’enterrement lui-même (par opposition à la crémation), la visite de sanctuaires soufis, les danses soufies, les voyages ou les études à l’étranger ou le fait de s’y intéresser, les contacts avec des amis ou des proches établis hors de Chine, le fait de posséder telle sorte de livres dans sa bibliothèque ou de contenus dans son portable et celui de ne pas écouter la radio ni regarder la télévision d’État. Bien que n’affichant pas publiquement leur religion en général, des membres de l’élite culturelle, universitaire ou économique ouïgoures, dont des membres de conseils d’administration d’universités et des rédacteurs en chef, ont été placés en détention.

Les dirigeants chinois présentent ces mesures comme un remède à l’« extrémisme ». La définition officielle de l’extrémisme a toutefois été élargie : une pratique banale de l’islam, ou le simple fait d’être ouïgour, peut valoir aujourd’hui de se faire interner en camp de rééducation. « Il n’est pas possible d’être ouïgour sans enfreindre ces nouvelles règles », observe Rian Thum. Dans des documents qu’a pu se procurer Radio Free Asia, des responsables locaux ont admis avoir des quotas de musulmans à envoyer en rééducation. Dans un article de 2016 retiré d’Internet depuis, Qiu Yuanyuan, un chercheur de l’École du parti du Xinjiang, mettait en garde contre les quotas, au motif que cette approche quantitative imprécise pouvait avoir des effets contraires à ceux escomptés. Cela porte à croire que le sujet fait débat au sein du Parti. En se fondant sur des chiffres provenant de plusieurs localités de la région, Adrian Zenz estime que de 10 à 11 % de la population ouïgoure et kazakhe est actuellement en détention, bien que des quotas allant jusqu’à 40 % aient été évoqués pour certains secteurs et que la capacité des camps continue à augmenter.

Certaines des mesures prises au Xinjiang s’inspirent curieusement d’usages typiquement chinois. Le vieux système de la responsabilité collective confiée à des groupes de dix foyers (baojia) a été réintroduit dans certaines parties du Xinjiang. Depuis 2014, des intellectuels et des fonctionnaires, essentiellement des Hans, sont placés un certain temps dans des familles ouïgoures, ce qui n’est pas sans rappeler l’envoi de citadins à la campagne durant la Révolution culturelle 3. En décembre 2017, dans le cadre du programme « Semaine de l’unité », 1 million de cadres du Parti sont partis s’installer chez des Ouïgours. Lors de ces séjours répétés, les fonctionnaires hans sont censés enseigner le mandarin aux « petits frères » et « petites sœurs » ouïgours, les former à la pensée du président Xi Jinping et leur chanter l’hymne national chinois, tout en donnant un coup de main pour les tâches domestiques. Dans un clip produit par la Ligue de la jeunesse communiste du Xinjiang pour vanter les vertus de cette campagne, des Hans arrivent dans un village en chaussures de randonnée et sacs à dos, comme s’ils allaient en camping. On voit des Hans et des Ouïgours feuilleter des livres, balayer la cour et prendre leurs repas ensemble. Sur la bande-son, une chanson rap en mandarin dit en substance : vivre parmi les Ouïgours aide à retrouver l’esprit révolutionnaire romantique qui était celui du secrétaire général du Parti Xi Jinping pendant ses années de « jeune instruit » passées dans un village rural de la province du Shaanxi.

 

Mais, comme s’en est vantée sur les réseaux sociaux l’Université de télévision et de radio du Bingtuan (BBTU) 4, qui avait dépêché des équipes dans le village ouïgour d’Akeqie Kanle, l’immersion dans des familles relève plus de la surveillance que de la bonne entente interethnique : « Le groupe de travail de la BBTU est déterminé. Nous allons étaler au grand jour ce qui se passe à Akeqie Kanle, regarder dans les coulisses et éradiquer ses tumeurs. » Quelques mois après la visite des équipes de la BBTU, un cinquième de la population adulte d’Akeqie Kanle avait disparu dans des camps.

L’internement de masse et l’endoctrinement des minorités musulmanes visent à transformer de force leur identité. Le mot « transformation » (zhuanhua) figure dans le nom officiel des camps (jiaoyu zhuanhua peixun zhongxin, « centre de formation et de transformation par l’éducation ») et dans la législation sur la « déradicalisation ». Enfermer 1 million de personnes pour les faire endoctriner de force par des gardiens recrutés à la hâte et mal formés comporte de graves risques. Quand bien même les camps de rééducation du Xinjiang n’auraient pas massivement recours à la torture, au viol et au meurtre qui ont accompagné partout ailleurs les nettoyages ethniques, et quand bien même les Ouïgours et les autres peuples turcophones seraient capables d’endurer le traumatisme des camps, c’est une tragédie que la RPC abandonne la tradition chinoise en matière de gestion de la diversité au profit d’un nationalisme à l’occidentale, si peu adapté à l’ère de la mondialisation que le PCC entend contribuer à forger. C’est le Parti communiste chinois, après tout, qui a inventé les régions autonomes, les zones économiques spéciales et le concept « Un pays, deux systèmes ».

Par le passé, la RPC a expérimenté des modalités originales de transfert de souveraineté politique et économique, en vue de résoudre la question des territoires des confins (Xinjiang, Tibet, Hongkong, Taïwan) héritée des Qing. Et elle l’a fait en puisant dans des idées du passé – pluralisme ethnique, enclaves commerciales, zones franches, ports ouverts. Ce que l’on appelle parfois le « problème du Xinjiang » n’est qu’un aspect d’une question plus large : la République populaire de Chine peut-elle aujourd’hui accepter la diversité ? Ou compte-t-elle résoudre son problème au Tibet, son problème à Hongkong et son problème à Taïwan de la même façon que son problème au Xinjiang, par des camps de concentration ?

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 7 février 2019. Il a été traduit par Pauline Toulet.