En Suède, Hans Rosling divise

Décédé en 2017, quelques mois avant la parution de son livre Factfulness, le médecin et statisticien suédois Hans Rosling n’a pu voir l’accueil réservé à son ouvrage et le débat qu’il suscite dans son pays. La presse suédoise a d’abord salué le travail de ce spécialiste de la santé mondiale et rappelé que Factfulness fait partie des lectures recommandées par Barack Obama et Bill Gates – le fondateur de Microsoft l’a d’ailleurs offert à tous les étudiants américains ayant obtenu leur diplôme l’été dernier, initiative imitée depuis par des mécènes en Suède. Mais l’heure est à présent aux comptes rendus plus nuancés, voire franchement critiques.

Dans cet ouvrage cosigné par son fils Ola et sa belle-fille Anna, qui le secondaient dans ses travaux depuis près de vingt ans, Hans Rosling cherche à démonter toute une série de préjugés que nous avons sur la marche et l’état de notre planète. « Sa mission pédagogique consistait le plus souvent à expliquer que le monde ne va pas aussi mal que le croient la plupart des gens. Quand on prend la peine de se renseigner, on entend moins les trompettes de l’Apocalypse », pointe Dagens Nyheter. Et ce quotidien de tendance libérale de citer quelques exemples : « On ne peut plus diviser le monde entre “pays en développement” pauvres et “pays industrialisés” riches. Le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté a presque diminué de moitié ces vingt dernières années. Aujourd’hui dans le monde, 80 % des enfants sont vaccinés contre au moins une maladie avant l’âge de 1 an. »

Si Dagens Nyheter a fait l’éloge de ce livre « extrêmement solide et divertissant », truffé de chiffres et de graphiques, ses pages débats accueillent des points de vue plus contrastés. Particulièrement offensif, le sociologue Roland Paulsen y passe en revue les points de Factfulness à propos desquels, selon lui, « la réalité est plus complexe » que celle que propose le cofondateur de la branche suédoise de Médecins sans frontières. À en croire Paulsen, l’ouvrage reflète mal la pauvreté touchant le monde occidental actuel, occultée par les « moyennes nationales » trompeuses auxquelles a recours le statisticien. Ou bien encore Rosling « ne traite quasiment que de maladies en régression à l’échelle mondiale » et « omet tout ce qui relève de la santé mentale », alors qu’« un dixième de la population mondiale souffrirait d’une forme de dépression », avant tout dans les pays industrialisés.

Les défenseurs de Rosling se mobilisent pour répondre à ces critiques dont ils croient deviner les soubassements anticapitalistes. La santé mentale n’est pas pire dans les pays riches, rétorque dans Dagens Nyheter Klara Johansson, chercheuse en épidémiologie et en santé mondiale : « J’entends encore Hans [Rosling] dire : une personne menacée de famine qui tombe en dépression mourra de faim et n’apparaîtra pas dans les statistiques sur la dépression. » Un autre jour, c’est un spécialiste de la protection sociale, Andreas Bergh, qui monte au créneau pour démontrer, chiffres à l’appui, que « les inégalités de revenu ont reculé ces dernières décennies dans la plupart des pays », y compris ceux où le fossé entre plus riches et plus pauvres est « extrême ».

Les critiques reprochent aussi au trio Rosling d’avoir sous­estimé le dérèglement climatique et les conséquences à venir de la croissance démographique. À l’instar du professeur de gestion industrielle Christian Berggren – dont le réquisitoire est publié par la revue Kvartal –, le quotidien Aftonbladet (tendance sociale-démocrate) estime qu’« on ne saurait croire que, tôt ou tard, la technologie finira par résoudre les problèmes ». Réponse d’Andreas Bergh dans Dagens Nyheter : « L’idée n’est pas de nous reposer sur nos lauriers mais de tirer les leçons des avancées réalisées pour lutter là où l’évolution ne va pas dans le bon sens. » Le débat continue, loin du consensus auquel la Suède est encore souvent associée.

Pourquoi déclenche-t-on une guerre ?

L’histoire est l’avant et l’après de la politique. Meilleur exemple : l’historien grec Thucydide, dont les observations restent tellement actuelles qu’elles sont prises en compte jusqu’à la Maison-Blanche. C’est d’ailleurs presque ce qu’il avait envisagé : « Il me suffira que ceux qui veulent voir clair dans les faits passés et, par conséquent, aussi dans les faits analogues que l’avenir selon la loi des choses humaines ne peut manquer de ramener, jugent utile mon histoire. » Avant même de devenir le deuxième président des États-Unis, John Adams conseillait en 1777 à son fils John Quincy Adams, qui allait accéder plus tard aux mêmes fonctions, de lire l’auteur grec : « Tu y trouveras plein d’enseignements pour l’orateur, l’homme d’État, le général, ainsi que pour l’historien et le philosophe. 1 »

L’histoire que Thucydide analyse est pourtant bien ancienne : c’est celle de la guerre du Péloponnèse, qui opposa Athènes à Sparte de 431 à 404 avant notre ère. Le conflit s’acheva sur une sorte de match nul : Athènes fut techniquement vaincue mais Sparte ne put profiter de sa victoire. Thucydide fut témoin des événements qu’il décrit, du moins jusqu’en – 411. Il en fut aussi un acteur en tant que stratège. Un général malheureux, limogé et contraint à l’exil pendant vingt ans.

Avec ses contacts d’ancien insider, il put recueillir des témoignages à foison, et les décortiquer avec une précision et une objectivité qui font de lui l’un des premiers historiens (« On doit penser que mes informations proviennent des sources les plus sûres et présentent, étant donné leur antiquité, une certitude suffisante »). On peut même lui attribuer l’invention d’une méthode visant à exposer les points de vue des uns et des autres en faisant « discourir » des protagonistes éminents : « Comme il m’a semblé que les orateurs devaient parler pour dire ce qui était le plus à propos, eu égard aux circonstances, je me suis efforcé de restituer le plus exactement possible la pensée complète des paroles exactement prononcées. »

Voilà pour la forme, déjà remarquable. Mais le fond de son récit ne l’est pas moins, car Thucydide apporte des réponses toujours valables à cette question impérissable : pourquoi et comment déclenche-t-on une guerre ?

À l’en croire, la cause première de la guerre du Péloponnèse, ce fut la mécanique des alliances, telle qu’on la verra encore à l’œuvre des dizaines de siècles plus tard à Sarajevo ou à Dantzig. Mais ce qui déclencha la réaction en chaîne, ce fut l’agression de Corcyre (Corfou) contre la cité d’Épidamme, alliée de Corinthe. Athènes, alliée récente de Corcyre, avait aussitôt pris les armes contre Corinthe, laquelle était aussi l’alliée de Sparte. Les arbitrages échouèrent avant même d’avoir été tentés, les ambassades capotèrent, l’embrouillamini s’intensifia et, bientôt, toute la Grèce fut entraînée dans le feu du conflit. Un feu qu’alimentait un combustible amassé depuis la fin des guerres médiques, cinquante ans auparavant, en dépit de la fragile alliance entre les deux vainqueurs des Mèdes, Athènes et Sparte.

Le camp lacédémonien (Sparte et Corinthe) avait-il voulu « de façon préemptive » affaiblir Athènes par une victoire navale inopinée ? Ou bien s’agissait-il d’une action préventive pour empêcher la riche et puissante Athènes de devenir encore plus menaçante ? Pour Thucydide, aucun doute : « La cause véritable, mais non avouée, en fut, à mon avis, la puissance à laquelle les Athéniens étaient parvenus et la crainte qu’ils inspiraient aux Lacédémoniens. » Il fait d’ailleurs dire à l’insidieux et imprudent Alcibiade : « On ne se défend pas contre une puissance supérieure seulement lorsqu’elle attaque, mais en la prévenant pour l’empêcher d’attaquer. »

Comme si ce maelström n’était pas suffisant, Thucydide fait intervenir une tierce partie : les dieux, toujours soucieux d’encourager la zizanie chez les hommes, sinon sur l’Olympe. Les dieux et leurs oracles trompeurs jetèrent de l’huile sur le feu, par exemple lorsqu’ils incitèrent les Béotiens à attaquer Athènes. « Ayons confiance dans l’aide du dieu […] Ayons confiance dans les sacrifices qui nous sont favorables », s’enthousiasmaient les Béotiens, dont la crédulité produisit une victoire que leur présumée stupidité leur interdisait. Les sceptiques Athéniens étaient, eux, plus méfiants : « Ne faites pas comme tant d’autres qui, tout en pouvant encore se sauver par des moyens humains, se sentent sous le poids du malheur trahis par des espérances fondées sur des réalités visibles et recherchent des secours invisibles, prédictions, oracles et toutes autres pratiques, qui en entretenant leurs espérances causent finalement leur perte. »

Comme la crédulité humaine est insondable, autant l’exploiter et se servir des dieux comme prétextes à des manœuvres indignes – comme lorsque Sparte essaya d’éliminer Périclès en l’accusant d’impiété. Mais, une fois allumé, le brasier se consume au fil de péripéties pilotées, selon les époques, par les dieux grecs, le fatum des Romains ou notre bon vieux hasard, alimentées en sous-main par notre irrépressible bellicisme.

Car le vrai combustible des incendies guerriers, c’est, dit Thucydide, l’anthropinon, la nature humaine telle qu’elle est, avec son acharnement à « subordonner ce qui lui cède, et à se garder de ce qui lui résiste ». C’est ce que les commentateurs de Thucydide ont coutume d’appeler la « thèse athénienne », car ce sont en effet les Athéniens qui par la bouche de leurs députés, lors d’un débat avec l’assemblée des représentants de l’île de Mélos, exprimèrent ce point de vue brutal : « Les hommes, d’après notre connaissance des réalités, tendent, selon une nécessité de leur nature, à la domination partout où leurs forces prévalent. Ce n’est pas nous qui avons établi cette loi et nous ne sommes pas non plus les premiers à l’appliquer. Elle était en pratique avant nous ; elle subsistera à jamais après nous. Nous en profitons, bien convaincus que vous, comme les autres, si vous aviez notre puissance, vous ne vous comporteriez pas autrement. »

Cette « thèse athénienne », explique la spécialiste de la Grèce antique Johanna Hanink, possède deux composantes : « Premièrement, il est dans la nature même des peuples et des États (et même des dieux) de chercher constamment à étendre et à exercer leur pouvoir ; deuxièmement, on ne peut pas le leur reprocher, car c’est dans la nature humaine. Cette thèse a pour corollaire que l’idée abstraite de justice morale ne s’applique pas dans le domaine des relations entre États. »

Voilà sans doute une musique bien douce aux oreilles de l’actuel locataire de la Maison-Blanche (qui avoue dans l’un de ses ouvrages beaucoup apprécier la sagesse grecque). D’autant plus douce que, pour Thucydide, l’argent est la clé du pouvoir : « La guerre dépend plus de l’argent que des armes ; c’est l’argent qui fournit les armes. »

Pas étonnant donc que Thucydide soit devenu l’idole des néoconservateurs, ni qu’on ait pu invoquer son Histoire de la guerre du Péloponnèse pour justifier les invasions de l’Afghanistan ou de l’Irak. D’ailleurs, n’est-ce pas déjà pour répandre la démocratie en Méditerranée qu’Athènes déployait ses trirèmes ? (« Les chefs du parti populaire appelaient à leur aide les Athéniens, les aristocrates, les Lacédémoniens. ») On aurait tort toutefois d’en conclure que Thucydide fait preuve d’une modernité spectaculaire. Il faut hélas plutôt voir dans son récit la démonstration que la psyché et les sociétés humaines n’ont guère évolué dans cet intervalle de vingt-quatre siècles.

Le Liban, d’un conflit à l’autre

L’exposition « Beirut Strip Extended », présentée en 2018 dans le cadre du Pulp Festival, à la Ferme du Buisson, près de Paris, a été l’occasion de découvrir la créativité de la bande dessinée libanaise. « Il y a une tradition de la BD au Liban depuis les années 1960. C’est avec Georges Khoury, alias Jad, dans les années 1980, qu’elle évolue vers un langage adulte et novateur. La génération des années 2000 prolonge ce travail et propose un mode de narration d’emblée créateur, hybride et contemporain », expliquait le commissaire de l’exposition, David Russel, au quotidien beyrouthin francophone L’Orient­-Le Jour.

Mazen Kerbaj est l’un des chefs de file de cette nouvelle génération de bédéistes. Il naît à Beyrouth en 1975, année où commence une guerre civile qui durera quinze ans et fera plus de 150 000 victimes. Dans un pays ravagé par la violence, « on n’avait pas grand-chose d’autre à faire que lire des bandes dessinées pour se distraire. Il ne fallait pas sortir parce que c’était dangereux », confiait-il en 2011 au magazine en ligne du9, consacré au neuvième art. À la télé, il n’y avait presque pas d’émissions pour enfants. Parfois, il y avait des coupures d’électricité pendant une semaine. Alors je passais mon temps à lire des bandes dessinées. J’avais envie de tout lire, de tout connaître. Jusqu’à 18-19 ans, je ne lisais que des livres avec des images ».

Après un diplôme de l’Académie libanaise des Beaux-Arts et une incursion dans la publicité, Mazen Kerbaj « se lance avec insolence dans la bande dessinée », écrit l’illustratrice Zeina Bassil dans L’Orient-Le Jour. Il tient une chronique graphique de la vie libanaise dans plusieurs journaux, dont L’Orient­-Express, supplément de L’Orient-Le Jour fondé par son ami le journaliste Samir Kassir. Il publie en parallèle à compte d’auteur une série de petits livres poétiques.

L’assassinat de Samir Kassir, en 2005, puis le conflit qui éclate avec Israël l’année suivante marquent un tournant. « Kerbaj assiste aux bombardements depuis chez lui, poursuit Zeina Bassil. Avec ses dessins et ses textes, il décrit sur son blog la situation dramatique dans laquelle est plongé le pays. Ses commentaires illustrés font rapidement le tour de la Toile. » L’Association, l’éditeur français qui a notamment contribué à faire connaître Marjane Satrapi, publie ses notes de blog sous la forme d’un roman graphique, Beyrouth juillet-août 2006, lequel lui vaudra une notoriété hors de la scène culturelle libanaise.

Le recueil qu’il fait paraître aujourd’hui, Politique, rassemble des œuvres publiées entre 2005 et 2018 sur différents supports (journaux, revues et numérique) et dans différents formats – des strips, le plus souvent en cinq cases, mais aussi des planches composées d’une seule image et des mini-romans graphiques. Il y brosse en creux le portrait d’un pays toujours au bord du chaos. Il pointe de son crayon les travers de ses compatriotes (comme ces deux dames botoxées des beaux quartiers qui se plaignent de leur bonne sri-lankaise ou philippine et s’inquiètent de l’afflux de réfugiés syriens), égratigne la vie politique et ses équilibres confessionnels instables et se met en scène avec une bonne dose d’autodérision. Tout en montrant à quel point la guerre – passée, présente et à venir – obsède les Libanais.

 

Books

 

 

 

Shakespeare revisité

Transformer une pièce de William Shakespeare en roman contemporain, voilà le défi que s’est lancé l’écrivaine britannique Jeanette Winterson. Et, à en croire la presse britannique, elle l’a relevé haut la main. Son choix s’est porté sur l’une des œuvres les plus tardives et les plus mystérieuses du grand dramaturge, Le Conte d’hiver : Léonte, roi de Sicile, croyant que son épouse le trompe avec Polixène, son meilleur ami, provoque la destruction de sa propre famille – avant que tout finisse par s’arranger.

Avec La Faille du temps, Jeanette Winterson transpose l’action dans le Londres actuel. Le roi devient un richissime gestionnaire de fonds spéculatifs, un peu sociopathe sur les bords, son épouse est une chanteuse de variété française et son meilleur ami un concepteur de jeux vidéo. La gageure était non seulement d’intégrer dans un cadre réaliste une histoire où le merveilleux tient une grande place, mais aussi de tenir le lecteur en haleine avec une intrigue qu’il est censé connaître. Winterson y parvient, notamment en « dotant ses personnages d’un passé consistant, estime Sarah Crown dans The Guardian. Elle injecte ainsi un réel sentiment de danger dans un récit familier. Ce qui n’est pas rien. »

Stupeur et tremblements

Cat Person a été le deuxième article le plus lu en 2018 sur le site du New Yorker. Cette nouvelle de Kristen Roupenian, qui traite d’un rancard qui tourne mal entre une étudiante et un trentenaire mal dans sa peau, est devenue immédiatement virale. Publiée au début du mouvement #MeToo, elle a suscité des débats sans fin sur le consentement sexuel et ses zones grises.

Cat Person est l’une des douze nouvelles qui composent le premier recueil de Kristen Roupenian, You Know You Want This. Le livre, dont toutes les histoires ont trait aux relations amoureuses, est en cours d’adaptation pour une série télévisée.

Mais il a laissé les critiques sur leur faim. « C’est un ensemble de nouvelles plaisantes et souvent bien écrites, note la romancière Lionel Shriver dans l’hebdomadaire britannique The Observer. Mais ce n’est pas ce qu’étaient en droit d’attendre les fans de Cat Person. » Seul un autre texte du recueil, The Good Guy, partage le réalisme implacable de la nouvelle qui l’a fait connaître, s’attachant à étudier les fantasmes qui parasitent nos relations et réussissant à allier identification aux personnages et malaise.

« C’est là la force de l’écriture de Roupenian, mais trop d’histoires de You Know You Want This empruntent une autre voie », pointe la critique Laura Miller dans le magazine en ligne Slate. Elles délaissent le malaise pour l’horreur, semblant chercher à choquer à tout prix. Les amitiés s’y révèlent fausses, les mères aussi, et le sexe tue. « Pédophilie, nécrophilie, enlèvement et meurtre d’enfants, massacre – il n’y a qu’à demander, les peurs et les fantasmes les plus grotesques sont tous là. Et pour quel résultat ? Un livre ennuyeux et indigent », assène dans The New York Times la critique Parul Sehgal, qui espère que dans l’adaptation télévisée la violence gratuite prendra un sens.

Nazi kitsch

Cela faisait longtemps qu’un roman n’avait pas déclenché une telle polémique outre-Rhin ni fait couler autant d’encre. Le grand hebdomadaire Die Zeit, par exemple, lui a consacré près d’une page entière dans quatre numéros successifs. D’abord pour dire qu’il s’agissait d’un mauvais roman, ensuite pour affirmer qu’il n’aurait jamais dû être écrit et encore moins publié, puis pour s’interroger sur le rapport inquiétant au passé dont il est le reflet et enfin pour annoncer qu’un tribunal pourrait bien le faire interdire.

Même son de cloche scandalisé ou consterné au Süddeutsche Zeitung et au Frankfurter Allgemeine Zeitung, en Allemagne, et au Neue Zürcher Zeitung, en Suisse. Cette indignation est d’autant plus remarquable que le roman en question est signé d’un journaliste du Spiegel, Takis Würger, et que, en Allemagne comme ailleurs, on évite d’éreinter l’ouvrage d’un confrère.

Stella évoque librement Stella Goldschlag, une juive allemande qui a réellement existé et qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, a dénoncé d’autres juifs à la Gestapo pour sauver sa peau et celle de ses parents (lesquels furent malgré tout déportés). Un sujet délicat, surtout quand il est traité par un auteur allemand. Un sujet qui, en tout cas, aurait exigé une bonne dose de tact.

Or, pour beaucoup de critiques, Takis Würger n’a pas fait preuve d’une grande subtilité. « Ce texte n’a aucune nécessité. Il n’aspire à rien sinon à être vulgaire et, dans ce but, il recourt aux ingrédients les plus grossiers qui soient : des nazis, des uniformes SS, une belle juive qui trahit des juifs. » Et Thomas Assheuer, du même journal que l’auteur, de renchérir : « Il y a du sexe et des drogues, des bars sinistres pour soldats de la Wehrmacht et de splendides hôtels de luxe, il y a un nazi violent et primitif et un SS snob et cultivé qui disserte sur Heinrich Heine et Richard Wagner. »

Cette avalanche de clichés et de kitsch aurait pu se contenter d’ennuyer. Pourquoi a-t-elle, en outre, ulcéré ? « Les critiques littéraires y ont vu le symptôme d’une nouvelle façon d’aborder l’histoire allemande », estime Thomas Assheuer, qui reproche, en l’espèce, à Würger de se promener à travers les drames de cette époque comme dans un parc à thème. Cet éreintement (tempéré, il est vrai, par quelques louanges ici ou là) n’a pas empêché le livre d’être un succès. Une traduction française est d’ores et déjà prévue chez Gallimard.

Shanghai la sulfureuse

On a affaire ici à une étude historique précise et très documentée, mais agencée, comme un roman, autour de personnages parfaitement authentiques, quoique hauts en couleur et même complètement déjantés. Des personnages inscrits de surcroît dans la géométrie romanesque par excellence, le bon vieux triangle amoureux. Au sommet, Emily Hahn, dite Mickey, une ravissante journaliste américaine à l’esprit large et aux mœurs animées, souvent accompagnée d’un singe en manteau de fourrure. Et, aux deux autres pointes du triangle, sir Victor Sassoon, le célèbre homme d’affaires juif britannique, et Zau Sinmay (Shao Xunmei) un poète chinois renommé, lui aussi très riche et très décadent, opiomane qui plus est.

Autour de ce trio évolue un pittoresque contingent d’agents doubles et de seconds couteaux (au sens propre du terme). La base du triangle – et le sujet de l’étude historique – est la Shanghai des années folles de la fin de l’entre-deux-guerres, sise à la jonction des fleuves et de la mer, et au « confluent éphémère de la culture, de l’idéologie et de la finance internationales », écrit José Teodoro dans le quotidien canadien The Globe & Mail.

Shanghai était alors la première ville chinoise et la première ville d’Orient, la capitale de toutes les turpitudes, de tous les trafics, de toutes les violences (son nom ayant même donné un verbe en anglais, to shanghai, qui signifie « embarquer de force un marin à bord d’un bateau »). Mais c’était aussi une (petite) cité occidentale peuplée de 6 000 Shanghailanders, comme on les appelait, des insulaires claquemurés dans le quartier des concessions – îlot d’opulence dans un océan de pauvreté –, où ils menaient des vies culturelles et mondaines agitées.

L’épicentre en était le Cathay Hotel, le palace le plus luxueux d’Extrême-Orient (et l’un des premiers climatisés), construit et animé par Victor Sassoon, qui y résidait et y donnait des fêtes d’anthologie. « Avec ses bars peuplés de gangsters et de journalistes et ses ruelles qui sentaient la soupe parfumée, l’opium et l’insecticide, Shanghai était bien le “sulfureux vieux Paris de l’Orient” », note Jamie Fisher dans The New York Times, et un point de passage obligé, voire un lieu de résidence, pour tous les intellectuels-aventuriers du moment, de Harold Acton à Ernest Hemingway en passant par Vicki Baum, Edgar Snow, Christopher Isherwood et André Malraux.

Le journaliste et écrivain canadien Taras Grescoe réussit à produire l’impossible : un récit qui se lit comme un roman mais qui procure au lecteur une masse d’informations utiles voire indispensables, car, postule hardiment l’auteur, « si on ne comprend pas l’histoire de Shanghai, on ne peut comprendre la Chine d’aujourd’hui, et, si on ne comprend pas la Chine d’aujourd’hui, on ne peut comprendre à quoi ressemblera le monde de demain ». Mais comment Grescoe fait-il pour unir le yin et le yang, le romanesque et l’historique, l’imagination et la précision historique ?

La réponse, c’est qu’il a choisi un sujet déjà ultradocumenté, mais aussi et surtout des personnages qui se sont autodocumentés avec passion. Emily Hahn était une polygraphe aussi extravagante par son comportement que par sa productivité : 52 livres, des brassées d’articles (pour The New Yorker essentiellement), des centaines de lettres et surtout un copieux journal ; Zau Sinmay était un poète très égotiste et très prolifique ; quant à Victor Sassoon, il parvenait, malgré sa vie trépidante, à tenir lui aussi un journal (illustré de ses photos) reflétant ses intenses activités diurnes et nocturnes et ses très prescientes analyses géopolitiques.

Car l’histoire viendra hélas sonner la fin du bal, le 14 août 1937 à 16 h 27 très précisément, lorsqu’une bombe chinoise rate l’Izumo – un navire de guerre japonais ancré dans le Huangpu – et pulvérise quelques immeubles de la ville européenne. « La triple convulsion de la Seconde Guerre sino-japonaise, de la Seconde Guerre mondiale et de la prise de pouvoir par les communistes de Mao Zedong » va balayer cette « période d’opulence tapageuse et de charme exotique », résume José Teodoro. Shanghai passera brutalement de la décadence joyeuse et échevelée aux rigueurs de l’occupation japonaise puis à l’austérité morale et économique du communisme. « Ce que le monde gagnera en probité, il le perdra en romanesque », conclut sobrement l’auteur, auquel on saura gré d’avoir fait revivre ce romanesque shanghaïen.

Extension du domaine de la lecture

Il y a des gens qui lisent beaucoup, beaucoup. Par exemple l’homme d’affaires américain Warren Buffett, qui consacre 80 % de son temps à la lecture et dévore plus de 500 pages par jour. Comme il va sur ses 90 ans, il a pu en théorie ingurgiter l’équivalent de 25 000 livres pendant sa longue vie (à titre de comparaison, le « grand lecteur », dans la définition officielle française, se limite mesquinement à 20 livres par an au minimum). Mais comment, si l’on part du principe qu’on ne lit pas seulement pour se distraire mais aussi pour apprendre (voire, idéalement, les deux à la fois), peut-on donc retenir le contenu de 25 000 livres ?

C’est ici qu’apparaît le mérite du livre-objet : on peut y stocker le savoir, le stocker lui-même et, avec un minimum d’organisation, le retrouver. À l’indignation de certains, comme Socrate, qui voyait là une sorte de tricherie. L’écriture est inhumaine, postulait-il (par oral – à charge pour Platon, qui ne craignait pas la contradiction, de mettre ses vues par écrit), car elle place les choses de l’esprit en dehors de l’esprit humain, et elle « produira l’oubli dans l’âme de ceux qui l’auront apprise, parce qu’ils cesseront d’exercer leur mémoire ».

Avec cette externalisation, plus de gens véritablement instruits, au savoir transmis par voie directe, d’homme à homme, et gravé dans le cerveau – juste des paresseux et des cuistres, comme ce ridicule Calvisius Sabinus, que Sénèque, quatre siècles plus tard, prendra dans son collimateur. En l’occurrence, un nouveau riche prétentieux mais sans mémoire qui, pour épater la galerie, s’entourait d’esclaves (à 100 000 sesterces l’unité) dont les cervelles gorgées de textes classiques lui servaient de mémoire de substitution. Évidemment, Calvisius Sabinus était la risée des moqueurs, qui lui conseillaient par exemple non pas de faire lui-même du sport – car il était « maladif, pâle, tout grêle » et dépourvu de souffle –, mais d’en faire faire à sa place par « ses robustes valets 1 ». Montaigne, qui jugeait lui aussi sa mémoire défaillante, avait remplacé les esclaves par les quelque 700 livres de sa bibliothèque, qu’il avait péniblement rassemblés à prix d’or et parmi lesquels il virevoltait à longueur de journée.

L’ère numérique, si souvent décriée, procure au moins ce bénéfice-là : rendre immédiatement accessibles des milliers de livres acquis en deux ou trois clics parmi les millions qui sont disponibles ; des livres au sein desquels on peut effectuer des recherches instantanées, collationner des citations, accumuler des notes, le tout sans devoir courir d’un rayonnage à l’autre. Certes, quantité n’est pas qualité – et d’ailleurs l’ère numérique attend toujours son Montaigne. Mais quelle simplification pour les chercheurs, les amateurs, les futurs Montaigne ou les cuistres ! Ce n’est hélas pas le cas de l’exercice physique, qu’on doit toujours pratiquer soi-même, sans possibilité de l’externaliser. Du moins pas encore.

Quand c’est gratuit…

Au départ, Google utilisait les traces que nous laissons à chaque fois que nous surfons sur Internet pour améliorer la précision et la pertinence de ses services. Mais, au début des années 2000, la « bulle Internet » éclate. Les dirigeants de Google, alors aux abois, réalisent qu’ils sont assis sur une mine d’or : les données personnelles pourraient permettre aux annonceurs de mieux cibler leurs publicités.

Dans The Age of Surveillance Capitalism, Shoshana Zuboff, professeure émérite de la Harvard Business School, raconte l’avènement du capitalisme de surveillance qui régit désormais nos comportements individuels.

Google s’est mis à proposer une multitude de services gratuits : Google Maps – qui nous assiste dans nos moindres déplacements –, Google Agenda – qui veille à ce que nous ne manquions aucun rendez-vous – ou encore Google Actualités – qui nous informe en fonction de nos sujets de prédilection. Tout cela n’est pas offert sans arrière-­pensée, souligne Shoshana Zuboff. Comme le dit l’adage, « si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit ».

En réalité, le véritable produit du capitalisme de surveillance ce n’est pas nous, explique l’auteure, mais les prédictions de nos comportements futurs élaborées à partir de nos faits et gestes sur la Toile. Ce que nous allons acheter, le lieu où nous allons nous rendre ou la personne pour qui nous allons voter sont autant d’informations qui se vendent à prix d’or. Et la meilleure manière de transformer ces pronostics en certitudes, c’est encore d’infléchir les comportements pour les rendre plus prédictibles, insiste Zuboff. « Le livre remet en cause nos présupposés, soulève des questions inconfortables sur le présent et l’avenir et pose les jalons d’un débat nécessaire qui n’a que trop tardé », analyse Nicholas Carr dans la Los Angeles Review of Books.

Demain les chiens de Clifford Simak : un classique

« Je me dois de mentionner un roman qui est depuis longtemps un livre de chevet pour moi, Demain les chiens, de Clifford Simak. Simak y réfléchit sur l’avenir de la ville. Les humains continueront-ils à se rassembler, à vivre dans les villes, ou communiqueront-ils seulement de manière virtuelle ? » déclarait Michel Houellebecq dans un entretien au quotidien Le Monde en novembre 2010. On connaissait le goût pour la science-fiction de l’auteur choyé par la scène littéraire française, lui qui a consacré un essai à H. P. Lovecraft. Mais plus surprenante est cette fréquentation au quotidien, qui conduit le poète de nos sociétés dépressives à habiter avec un livre qui, à bien des égards, a inspiré son œuvre – notamment La Possibilité d’une île.

Demain les chiens imagine une suite de huit textes qui traversent douze mille ans d’histoire humaine et sont analysés, commentés, critiqués par des chiens philologues, lointains successeurs des hommes sur la Terre. Sans doute est-ce cette projection dans la post-humanité qui confère aujourd’hui à Simak une si grande urgence et donne à son livre, un peu oublié, le statut d’un texte prophétique. Les courants post-humanistes contemporains y trouvent en effet une illustration possible d’une attitude à promouvoir, consistant à récuser sans attendre l’anthropocentrisme de notre espèce et sa prétention à faire exception dans le règne du vivant. Sur Internet, les végans voient dans Demain les chiens l’évangile d’une société qui, en promulguant l’interdit absolu de tuer ne serait-ce qu’une fourmi, met un terme à la vie carnivore. Les sectateurs de la deep ecology peuvent quant à eux se réjouir des conclusions de cette fable environnementaliste qui pousse Simak, au terme de son roman, à exiler définitivement l’homme de la Terre – parce qu’il faut bien faire passer le salut de la planète avant celui des humains…

Malgré cette remontée d’actualité de Simak dans des sphères militantes, qui, à part Houellebecq, a lu Demain les chiens? Couronné par plusieurs prix, ce livre culte paraît avoir disparu derrière les productions peut-être plus adaptables au cinéma que sont les œuvres d’autres auteurs de science-fiction, comme Arthur C. Clarke ou encore Frank Herbert, qui ont établi depuis longtemps un monopole sur les écrans. Pourtant, ce roman est un des textes majeurs de Simak, qui confessait du reste son embarras à la fin de sa vie, car, disait-il, « je n’ai jamais écrit de roman, depuis, qui fût aussi populaire ». Il est probablement difficile pour un auteur d’accepter qu’un texte rédigé et publié par épisodes à la fin des années 1940 ait ainsi cannibalisé les quarante ans de production postérieure, soit des dizaines de romans et nouvelles ainsi effacés derrière cet opus précoce.

Clifford Donald Simak (1904-1988) est un auteur discret qui appartient pourtant à l’âge d’or de la science-fiction des années 1940 et 1950. Peut-être n’a-t-il pas la folie paranoïaque d’un Philip K. Dick ou l’éclat d’un Isaac Asimov, biochimiste surdoué au parcours intellectuel prestigieux. Originaire d’une famille d’agriculteurs du Wisconsin, Simak commence à produire et à publier ses nouvelles durant la Grande Dépression en les proposant à différentes revues – Wonder Stories, Astounding Science Fiction, etc. – qui sont alors les grandes couveuses de la littérature de science-fiction américaine. Vers elles convergent les textes – toujours courts, des nouvelles – de toute une génération de jeunes écrivains. Il n’est naturellement pas question alors pour Simak d’imaginer vivre de sa plume. La SF est à peine un genre. Et qui en vit, alors ? Pour subsister, il lui faut travailler comme secrétaire de rédaction ou journaliste dans des quotidiens régionaux – notamment au Minneapolis Star, où il débute en 1939 et fera l’essentiel de sa carrière, et au Minneapolis Tribune. Farouchement déterminé à devenir écrivain depuis l’école primaire, où il se rend à cheval dans son Wisconsin natal, il loge l’écriture de science-fiction dans les interstices de son existence. Cinq minutes par-ci, un quart d’heure par-là, sur le siège d’une voiture, dans un train, avant de dîner – ou en vacances. La science-fiction, et les possibilités qu’elle offre de libérer l’imagination, s’installe ainsi en contrebande, compensant peut-être l’austérité d’une activité purement journalistique. Il finit, dans les années 1970, par se consacrer à la vulgarisation scientifique, activité qu’il exerce avec talent et qui est saluée, là encore, par des prix.

Les pulps, ces magazines imprimés sur du mauvais papier et dont les couvertures criardes captent le regard, surgissent dans le paysage éditorial américain, en offrant une tribune démocratique à tous ceux qui veulent s’essayer à imaginer l’avenir. Ainsi Astounding Science Fiction (dirigé alors par le charismatique rédacteur en chef John W. Campbell Jr, lui-même auteur de SF) publie-t-il les huit nouvelles que livre Simak de mai 1944 à janvier 1951, dans l’immédiat après-guerre. Et, pour la première fois, l’ensemble fait l’objet d’une publication en recueil dans les tout nouveaux livres de poche, en 1952.

Demain les chiens : plus qu’un récit

La parution en livre modifie le statut de ces textes. Avec cette publication qui donne une légitimité nouvelle à la littérature de science-fiction et à ses auteurs, dignes des mêmes circuits éditoriaux que la littérature dite classique, il faut que la suite de nouvelles fragmentées fasse un tout. Pour ce faire, Simak a l’idée singulière – aux effets qu’il ne mesure peut-être pas alors – d’accompagner chacune des nouvelles d’une note de tête censée être rédigée par des chiens philologues, présentant et discutant le statut de chaque conte. Quatre dogues s’interrogent ainsi sur la véracité de ces différentes légendes transmises aux chiots de génération en génération. Tout comme le feraient des spécialistes de l’Ancien Testament, ces chiens érudits cherchent à comprendre : les hommes ont-ils bien existé ou ne sont-ils qu’une fiction originelle ? Avec un raffinement qui le distingue des auteurs d’anticipation de l’époque, Simak entre ainsi dans le futur en le racontant comme un passé et en l’introduisant, non dans l’éclat conquérant de ceux qui découvrent des mondes, mais dans le jour crépusculaire de mélancoliques qui regardent en arrière.

Ces notes intercalaires, mimant l’académisme universitaire, font de Demain les chiens plus qu’un récit : une véritable méditation sur l’archéologie du monde humain et sur sa fin. Car, à travers ce Ramayana moderne, Simak met en scène une véritable apocalypse, mais une apocalypse lente, s’étirant sur des milliers d’années. Jenkins, un robot immortel au nom de majordome anglais qui sert de lien entre tous les contes, incarne le chroniqueur et mémorialiste de cette progressive disparition. Il a connu toutes les générations depuis sa création, et tout particulièrement la dernière famille des hommes, les Webster, dont le patronyme finit par s’imposer au fil des siècles en lieu et place du mot « homme » : l’oubli du nom constituant le préalable à la disparition de la chose.

Loin d’être toutefois une fin du monde standard, imaginée à grand renfort de féerie pyrotechnique comme il est d’usage dans le genre, Simak décrit paradoxalement la trajectoire tendre d’un avenir où les hommes abandonnent peu à peu le terrain aux chiens, qu’ils ont dotés de conscience et de la faculté de s’exprimer. Chacun des huit récits, devenus dans cette configuration des sortes d’écrits sacrés, raconte une étape de cette longue retraite au terme de laquelle Jenkins va réveiller de son sommeil d’hibernation éternelle le tout dernier Webster, endormi dans une crypte à Genève (la dernière ville des hommes), pour lui demander de répondre à une question. Car dans cette civilisation canine, où règne l’interdit de tuer, comment empêcher les fourmis d’occuper totalement le globe en poursuivant la construction d’un bâtiment à croissance infinie ?

De la première nouvelle – qui enregistrait le grand exode, à l’envers, des villes vers la campagne – à la dernière – où reparaît le fantôme d’une cité continue –, la ville est, pour Simak, toujours associée au mal. Sans doute faut-il interpréter ce pastoralisme comme le signe d’un attachement profond de l’auteur à son Wisconsin rural, mais surtout comme l’expression du scepticisme d’un homme qui vit, dans les années 1930, le développement spectaculaire des villes et d’une civilisation de la route reconfigurant l’espace américain. Or le rêve qui semble nourrir le récit prend au contraire la forme d’une petite maison – souvenir de la ferme familiale ? –, celle des Webster, que les chiens et le robot Jenkins s’attachent à conserver et à entretenir comme un monument.

Quel curieux et paradoxal auteur de science-fiction que le Simak de Demain les chiens, qui se projette ainsi à des milliers d’années dans l’avenir pour faire l’éloge du passé ! Simak déjoue les attentes de lecteurs avides de visions futuristes ; il donne même le sentiment d’accentuer le contre-pied dans le premier paragraphe de la première nouvelle, « La ville » (qui a donné au recueil son titre original en anglais, City), en décrivant une scène de jardin : « Pépé Stevens, installé dans une chaise de jardin, regardait la tondeuse à l’œuvre tout en éprouvant la douce tiédeur du soleil dans ses vieux os. La machine atteignit le bord de la pelouse, caqueta telle une poule satisfaite, effectua un demi-tour au cordeau et attaqua un nouvel andain. Son sac de chutes d’herbes ballottait, tout rebondi. » Cette enluminure inaugurale du roman, nostalgique du jardin d’Éden, marque la défiance de l’auteur à l’égard d’un futur technique, incarné par cette tondeuse automate.

Science-fiction et philosophie

Et pourtant, avec son premier texte, « Le monde du soleil rouge », une histoire de voyage dans le temps publiée en 1931 dans le magazine Wonder Stories, Simak se lançait à corps perdu dans l’imagination du futur. Il n’était pas le seul à être emporté dans un mouvement plus général aux États-Unis. Car les Américains des années 1930, plongés dans la crise de 1929 mais portés par leur foi dans le progrès technique, étaient possédés par une passion frénétique pour l’anticipation. En assumant une part de messianisme, la grande Exposition universelle de New York de 1939 choisit pour thème « Le monde de demain », confiante qu’elle était de refléter une Amérique seule capable de proposer une vision consistante du futur. Faut-il voir dans cette fuite en avant une volonté de se libérer du douloureux passif de la guerre de Sécession, qui hante encore les États-Unis au début du XXe siècle ? Après tout, la rêverie post-humaniste qui habite Demain les chiens permet à l’esprit de s’éloigner très loin, plusieurs millénaires plus tard, comme pour échapper aux contradictions de l’époque.

C’est le sens profond de l’œuvre de Simak que de concevoir la science-fiction, dit-il, comme « le médium d’expression des idées ». Comme l’expliquait le philosophe Guy Lardreau, auteur de Fictions philosophiques et science-fiction 1, « la science-fiction et la philosophie ont de fait en commun le goût pour la conjecture ». Qu’est-ce donc qu’une conjecture, sinon le fait pour l’esprit de fabriquer une hypothèse, de l’éprouver et d’accompagner son développement par la raison, la philosophie avec des concepts, la science-fiction avec des récits ? À ce titre, Demain les chiens est l’œuvre d’un « écrivain conjectural » (comme le souligne Pierre Versins dans son Encyclopédie de l’utopie, des voyages extraordinaires et de la science-fiction 2), qu’on pourrait qualifier de philosophique. Pas seulement parce qu’en son centre brille la figure d’un philosophe, Juwain, véritable dieu caché perdu sur une planète éloignée et dont le système de pensée aurait pu permettre à l’humanité de progresser « de cent mille ans en deux générations ». Mais surtout parce que le roman fourmille de questions que la philosophie morale pourrait soumettre à examen. Comme celle-ci : étant donné qu’il existe bien dans la galaxie un paradis – Jupiter –, parfaitement accessible aux humains à condition d’accepter de passer dans un « convertisseur » qui les transforme en animaux joviens, est-il moral d’annoncer la bonne nouvelle, au risque de précipiter la fin de l’espèce humaine ? Le paradis au prix de l’humanité ?

Plus fondamentalement, Simak met à l’épreuve une hypothèse majeure qui guide le roman : comment raconter le monde d’un point de vue extra-humain ? Dans Demain les chiens, on passe en effet beaucoup d’un corps à l’autre. Il y a une grande porosité entre les différents ordres – animal/humain, humain/robot, Terrien/Jovien. C’est comme si, à travers cette instabilité généralisée des identités, le roman s’ingéniait à comprendre en pratique ce qu’est l’altérité. Qu’est-ce que cela fait de se retrouver, quand on est homme ou chien, dans le corps d’un « galopeur », sorte d’animal extraterrestre ? Il faut lire le chapitre 4, au centre du livre : on est saisi par l’enchantement d’un réel vu à travers les yeux d’un être jovien, c’est-à-dire d’un être capable de vivre dans des tempêtes d’ammoniac et sous une pression atmosphérique de plusieurs tonnes par centimètre carré. Cette expérience de pensée fait le fond de ce livre et explique sans doute qu’il ait fasciné des générations de lecteurs. La démarche, véritablement philosophique, expérimente ainsi, dans cet espace de simulation offert par le roman d’anticipation, le concept d’« empathie », au fondement aujourd’hui des réflexions sur le statut de l’animal.

Le trauma de Hiroshima

Mais alors, pourquoi les chiens ? Loin de Pierre Boulle qui, dans La Planète des singes (1963), choisit précisément la proximité génétique de l’homme et du grand singe pour développer une fiction, Simak se tourne vers un animal où la frontière interspécifique paraît sinon la plus lointaine du moins la plus nette. Quatre pattes contre deux mains ! C’est d’ailleurs bien le fait que l’évolution n’ait pas eu la possibilité de libérer de « main » qui fait le ressort de la pensée « chien ». Comment mieux distinguer l’homme de l’animal qu’en insistant sur cette incompétence technique du chien, inscrite dans son corps ? En effet, privé de l’usage d’une main habile capable de fabriquer un outil, le chien est contraint, dans le roman, de s’appuyer sur les robots, ses véritables assistants manufacturiers. Ainsi, le chien commande au robot et affiche dans cette soumission une hiérarchie, celle de la raison « empathique » sur la raison technicienne, sans jamais que la seconde puisse déterminer la première. Ce n’est pas parce que la technique rend possible qu’il faut rendre le possible réel. Le chien ne représente pas, à ce titre, une transformation bienveillante, en quelque sorte « culturelle » de l’usage de la technique, mais une rupture traduisant, chez Simak, une sorte de condamnation radicale et morale du monde technique qui a conduit l’homme à vouloir se faire « maître et possesseur de la nature ».

Dans la préface qu’il rédige en 1976 pour une réédition de Demain les chiens, il confesse, en Américain qui a vécu le trauma de Hiroshima : « Au départ, c’est la guerre qui m’a inspiré cette désillusion : Hiroshima et Nagasaki n’ont fait que la confirmer et la renforcer. J’ai écrit Demain les chiens non pas pour protester (à quoi cela aurait-il servi ?), mais pour créer un monde fantastique contrebalançant la violence que subissait le monde réel. […] On a dit que ces textes constituaient une condamnation de l’humanité et, même si je ne les voyais peut-être pas ainsi à l’époque, je constate que c’est bien le cas. […] Il m’est apparu […] que j’avais peuplé ce monde fantastique de chiens et de robots car je ne voyais pas l’homme le façonner. »

À notre époque où les technologies paraissent devoir pénétrer jusqu’aux fonctions les plus intelligentes de l’activité humaine, Demain les chiens rappelle, sous la forme de cette fable cynique (étymologiquement, « du chien »), la nécessité de ne pas inverser les hiérarchies et de ne pas céder aux machines le contrôle ni la liberté.

Mais cette incompétence technique qui tient le chien éloigné de toutes les catastrophes que la technique peut déclencher va de pair avec un point d’excellence lui permettant de mettre en œuvre d’autres capacités de l’esprit. Le chien est celui qui voit l’invisible (ces « mondes parallèles » peuplés de « horlas », dans le roman), celui qui pressent plus qu’il ne sent, qui comprend sans parler et pense sans concepts. Cette altérité rend le chien plus humain que les humains (credo qu’a aussi illustré le film de Wes Anderson L’Île aux chiens). Ainsi Simak fait-il du chien l’avenir de l’homme. Le chien est bien le « surhomme » nietzschéen, cet être qui survient après l’homme et lui est supérieur. Comme ce chien errant, Bobby, qui, raconte Emmanuel Levinas, fut le seul être vivant dans le camp nazi où était détenu le philosophe à considérer ces prisonniers forçats comme des humains, eux qui étaient traités de « sous-hommes » par d’autres hommes.

 — Ce texte a été écrit pour Books.