En Argentine, le football n’est pas tout

D’abord le foot. Rien ne saurait ébranler la passion que lui vouent les Argentins. Dans « La finale de nos vies», le journaliste sportif Andrés Burgo y raconte la finale 2018 de la Copa Libertadores, la Ligue des champions d’Amérique du Sud, qui a tenu la population en haleine : elle opposait River Plate et Boca Juniors, deux clubs de Buenos Aires à la rivalité légendaire. Le livre doit son titre à l’une de ces envolées lyriques dont les commentateurs sportifs ont le secret : «Te quiero hasta el final de nuestras vidas, te amo futbolísticamente» (« Je t’aime jusqu’à la fin de nos vies, je t’aime footballistiquement »).

La liste suggère toutefois des préoccupations plus graves. Sérotonine, de Michel Houellebecq touche les Argentins par son évocation crépusculaire de l’agriculture européenne. Leur pays y apparaît comme un concurrent redoutable, dont les exportations provoquent la ruine, la révolte et le suicide des paysans du Vieux Continent. L’image menaçante que leur renvoie l’écrivain français semble intriguer les lecteurs.

La situation économique et politique les préoccupe, ce dont témoigne le succès de deux essais. Dans « La racine de tous les maux », le journaliste Hugo Alconada Mon se penche sur les structures qui favorisent la corruption et l’impunité dans le pays. Membre du Consortium international des journalistes d’investigation (à l’origine de révélations telles que les Panama Papers), l’auteur s’interroge sur l’indépendance de la justice. Auparavant, Alconada avait enquêté sur l’affaire Odebrecht, du nom de ce géant brésilien du BTP qui pratiquait la corruption à grande échelle dans une douzaine de pays et aurait versé entre 35 et 60 millions de dollars de pots-de-vin en Argentine. Pour José Luis Espert, économiste médiatique, candidat libertarien à la présidentielle d’octobre 2019 et auteur de « La société complice », la solution passe plutôt par un libéralisme économique accru et par la laïcisation d’un État actuellement sous régime concordataire avec l’Église catholique.

Guettés par le ras-le-bol politique, de nombreux lecteurs se tournent également vers les ouvrages de développement personnel de Magalí Tajes, psychologue et star du stand-up. Les Argentins se montrent sensibles aux promesses de bonheur individuel, faute peut-être de parvenir à trouver collectivement les solutions à un malaise social qui dure.

La bulle du militant

Peut-on convaincre un militant, ce croyant, qu’il a tort ? L’histoire et l’expérience plaident plutôt pour une réponse négative. Les militants peuvent changer d’avis, mais il faut pour cela le passage du temps, la venue de l’âge ou une accumulation d’événements propres à bousculer la croyance. Le cas des antivaccins invite à la réflexion.

En témoigne une enquête menée par The Economist aux États-Unis. Le mouvement hostile aux vaccins a trouvé un terrain fertile dans une banlieue huppée de Chicago. Là, un restaurant joliment nommé Blind Faith Café (café de la foi aveugle) attire les végans. À côté, une pédiatre, Toni Bark, vend de la médecine alternative. Homéopathie et tutti quanti. C’est une militante antivaccins. Elle témoigne devant les tribunaux et dans des colloques réunissant des gens qui partagent ses convictions. Elle se répand sur les réseaux sociaux. Elle tourne en dérision les autorités de santé qui alertent sur la résurgence de la rougeole et des oreillons, des maladies potentiellement mortelles. Elle est convaincue que les vaccins favorisent l’autisme, une idée colportée à la suite d’un article frauduleux publié en 1998 dans la revue scientifique The Lancet. Elle pense que les instances médicales officielles sont noyautées par l’industrie pharmaceutique (pas entièrement faux, hélas). Elle ne se dit pas « antiscience » pour autant. Elle croit au changement climatique : « Je ne suis pas folle », dit-elle.

Comme tous les militantismes, celui-ci trouve un appui médiatique auprès de célébrités et un appui financier auprès d’organismes divers, dont certains soutiennent des instituts au nom respectable. Tel le Children’s Medical Safety Research Institute, financé par la famille Dwoskin. Claire Dwoskin a les idées claires : pour elle, les vaccins sont un « holocauste qui empoisonne le cerveau de nos enfants ». Le mot « holocauste » n’est pas employé par hasard : ceux qui font campagne pour les vaccins sont parfois traités de « nazis ». Et, réciproquement, les antivaccins se font souvent traiter de négationnistes, comme ceux qui émettent des doutes sur la genèse, l’ampleur ou l’impact du réchauffement climatique.

À quoi bon s’injurier ? Dans un livre émouvant, Peter Hotez, une sommité de la recherche médicale, qui dirige un (vrai) institut de recherche à Houston, préfère tenter de toucher l’adversaire en racontant l’autisme de sa fille et expliquer pourquoi lui, son père, récuse l’idée que cette maladie ait quelque chose à voir avec les vaccins 1. Son livre a-t-il cependant des chances de faire mouche ? Peu probable, si l’on en juge par les réactions qu’il a suscitées sur Amazon.

Tali Sharot, professeure de neurosciences à l’University College de Londres, conduit depuis de nombreuses années des recherches expérimentales sur la dynamique de persuasion et d’influence. Selon elle, face à des militants, inutile d’engager une discussion frontale en tentant de faire valoir des éléments scientifiques infirmant la croyance. « Les faits avérés sont très convaincants quand ils viennent renforcer votre vision du monde, beaucoup moins quand ils entrent en conflit avec des croyances préétablies », écrit-elle. Si bien que « les opinions fortement ancrées sont très difficiles à changer, même quand elles sont fausses. Notre réaction immédiate, quand nous recevons une information que nous n’avons pas envie d’entendre, qu’il s’agisse de politique ou de médecine, est d’essayer de l’écarter, avec ou sans arguments, ou de l’ignorer. » Le militant est enfermé dans sa bulle. Comment y pénétrer pour la fragiliser ? Il y a deux règles à suivre, conclut Tali Sharot de ses expériences : se montrer positif et trouver une intersection entre nos deux systèmes de croyances. Ne pas dénigrer, faire comprendre qu’un progrès de la discussion est possible et trouver un terrain d’entente. Concernant les vaccins, ce terrain d’entente existe : c’est la sécurité et la santé de l’enfant. Il n’y a plus qu’à.

Avons-nous eu tort d’inventer l’agriculture ?

L’humanité était plus heureuse, plus égalitaire et en meilleure santé avant l’invention de l’agriculture et l’apparition des premiers États. Cette thèse, déjà formulée par Jared Diamond dans les années 1980, est reprise et approfondie par le politologue et anthropologue américain James Scott dans un livre traduit en français, Homo domesticus.

Le néolithique a représenté selon lui une véritable catastrophe, y compris sur le plan sanitaire. Il y voit l’origine des travers les plus détestables des sociétés humaines, dont nous sommes toujours les victimes. L’archéologue britannique Steven Mithen, spécialiste de la période qui a immédiatement précédé le néolithique, fait l’éloge du livre et abonde dans le sens de l’auteur.

Mais tout le monde n’est pas d’accord. Après les critiques formulées par un écologue britannique, nous donnons la parole à un spécialiste américain de l’histoire de l’agriculture, Mark Tauger. La Mésopotamie n’était pas l’enfer ! Si l’on observe aussi que les sociétés de chasseurs-cueilleurs n’étaient pas toutes paisibles et égalitaires, on aboutit à un tableau d’une grande complexité, dans lequel les arguments font pencher la balance tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Nous soulignons aussi l’arrière-plan idéologique du débat en présentant des textes classiques de Montaigne, de Rousseau et de quelques autres.

 

Dans ce dossier :

 

 

Les grandes étapes du néolithique

Voix kazakhes

Le président Noursoultan Nazarbaïev, qui a annoncé sa démission le 19 mars après avoir dirigé le Kazakhstan d’une main de fer durant près de trente ans, est évidemment omniprésent dans Dark Shadows, le livre que la journaliste britannique Joanna Lillis consacre à ce pays d’Asie centrale. Elle revient sur le culte dont Nazarbaïev est l’objet, le mystère qu’il laissait planer sur sa succession, ses rapports avec le grand voisin russe, les crimes commis par son entourage.

Mais, après avoir passé treize ans à arpenter le Kazakhstan, elle avait à cœur de mettre en avant ses habitants. « Lillis parvient à rendre non seulement l’extraordinaire diversité du Kazakhstan mais aussi la surprenante vigueur de sa société civile », note l’historien Alexander Morrison sur le site Eurasianet.

Nous faisons connaissance au fil des pages avec un physicien nucléaire devenu éleveur d’autruches, un athée militant surveillé par la police politique, un ancien fonctionnaire du Commissariat au plan soviétique passionné de viticulture, des victimes d’essais nucléaires soviétiques qui demandent réparation et les habitants du village de Kazachenko, atteints d’une mystérieuse maladie du sommeil.

79, année névrotique

On a coutume de voir en 1989 un tournant, la fin du XXe siècle, pour certains. Mais le vrai tournant n’a-t-il pas en réalité eu lieu dix ans plus tôt ? C’est ce que suggère l’historien allemand Frank Bösch dans son ouvrage Zeitenwende 1979. Als die Welt von heute begann (« Le tournant de 1979. L’année où le monde d’aujourd’hui a commencé »). À l’appui de sa thèse, l’auteur passe en revue dix événements dont les répercussions se font toujours sentir. Certains sont restés dans les mémoires : le retour de l’ayatollah Khomeyni en Iran ou l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques. D’autres, comme la visite de Deng Xiaoping à Washington, ont été un peu oubliés. Cette visite était pourtant la première d’un chef d’État chinois aux États-Unis et elle marqua, selon Bösch, le début de l’ouverture de la Chine à l’économie de marché. Sont abordées aussi la visite du pape Jean-Paul II en Pologne (qui contribua à fissurer le rideau de fer), la chute de la dictature des Somoza au Nicaragua, la crise des boat people vietnamiens, l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher au Royaume-Uni, la première Conférence mondiale sur le climat ou encore la diffusion de la série Holocauste (qui fit prendre conscience aux Allemands que Hitler n’avait pas agi seul mais avait été aidé par un large pan de la population allemande).

À vrai dire, cette thèse n’est pas exactement nouvelle. Il y a dix ans déjà, dans la revue Foreign Policy, le journaliste américain Christian Caryl comparait les biographies de Thatcher, Khomeyni, Deng Xiaoping et Jean-Paul II et les qualifiait d’« étranges rebelles » pour avoir déclenché tous les bouleversements de 1979. Il en a tiré ensuite un ouvrage, Strange Rebels, que cite Frank Bösch. Toujours en 2009, l’historien britannique Niall Ferguson expliquait dans Newsweek « pourquoi 1979 compte plus que 1989 ». Et, en Allemagne, le politologue Claus Leggewie publiait dans le Süddeutsche Zeitung un article sur l’« anniversaire de 1979 » intitulé, déjà, « Le tournant ». Mais, en 2019, c’est bien vers Bösch que se tournent des Allemands désorientés, soucieux de comprendre leur histoire – l’hebdomadaire Der Spiegel, notamment, s’intéresse aux « controverses » suscitées par la série Holocauste, qui s’est « heurtée à de fortes résistances ».

L’ouvrage, c’est son mérite, permet de mesurer tout ce qui a changé en quarante ans. « Aucun dirigeant politique allemand ne saurait aujourd’hui se rendre dans un État autoritaire sans mentionner au moins pour la forme les “droits de l’homme”. À la fin des années 1970, ce n’était pas le cas », rappelle Franziska Augstein dans le Süddeutsche Zeitung. L’ambassadeur allemand à Managua entretint jusqu’à son remplacement, en 1978, les meilleures relations avec le dictateur nicaraguayen Anastasio Somoza. Après la chute du chah d’Iran, le président Valéry Giscard d’Estaing expliqua au chancelier Helmut Schmidt qu’il espérait vraiment que l’ayatollah Khomeiny allait l’emporter sur la gauche, quelque “dure et sanguinaire” que fût sa victoire. Quant à Schmidt, l’important à ses yeux était que la République fédérale allemande conserve ses liens économiques très lucratifs avec l’Iran. »

Reste que la démarche de Zeitenwende 1979 n’a pas convaincu tout le monde. « Selon toute vraisemblance, le livre suit la mode, inaugurée par le 1913 de Florian Illies, des monographies consacrées à une année particulière », juge Günther Nonnenmacher dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. D’une façon plus générale, Nonnenmacher reproche à Frank Bösch le côté artificiel de sa méthode.

Certains rapprochements ont heurté. Quel rapport entre la victoire de Margaret Thatcher au Royaume-Uni et les mouvements de protestation suscités par la fusion du cœur d’un réacteur nucléaire dans la centrale de Three Mile Island, aux États-Unis ? En somme, comment la naissance du néolibéralisme s’articule-t-elle, au juste, avec celle du mouvement écologique ? L’un comme l’autre, écrit Bösch, « pour des motifs certes différents, en appelaient à davantage d’austérité, les uns pour préserver l’environnement, les autres pour assainir le budget ». Comme deux diagnostics de crise, que tout oppose par ailleurs.

Combat de coqs chez les intellectuels suédois

Estampillé roman, ce livre n’en est pas moins, selon son auteur, le récit réel de la vie de ses grands-parents, Karin et Sven Stolpe, un couple d’intellectuels suédois en vue. Il traite plus particulièrement d’un épisode resté méconnu : la passion amoureuse que partagea Karin, peu après son mariage dans les années 1930, avec un étudiant de quatre ans son cadet. Olof Lagercrantz, c’est son nom, devint par la suite une autre figure du monde intellectuel stockholmois, un poète et publiciste redouté (à la tête des pages culture du quotidien Dagens Nyheter) qui vira maoïste sur le tard. Avec une constante : le besoin d’en découdre publiquement avec Sven Stolpe.

Les joutes entre les deux hommes marquèrent le débat idéologique suédois de la seconde moitié du xxe siècle, un peu comme celles qui opposèrent Jean-Paul Sartre à Raymond Aron, l’amitié des débuts en moins. Écrivain converti au catholicisme en 1947, une rareté dans ce bastion du luthéranisme, Sven Stolpe était un ardent promoteur de la littérature française et l’auteur d’ouvrages de référence sur deux de ses confrères et compatriotes, August Strindberg et le plus confidentiel mais tout aussi sombre Stig Dagerman, qui se suicida en 1954.

À la lecture de Bränn alla mina brev (« Brûle toutes mes lettres »), qui se fonde sur la correspondance et les journaux tenus par les protagonistes (tous décédés), on comprend que la rivalité entre Lagercrantz et Stolpe avait des racines ô combien plus intimes : leur amour pour Karin, fille d’un lauréat du prix Nobel de chimie et traductrice de Simone Weil, de François Mauriac et d’Aldous Huxley, entre autres. « Ce bref drame passionnel déboucha sur soixante-dix ans de haine entre deux géants littéraires », constate le quotidien Expressen.

Pour Stolpe, la trahison de son épouse ne fut ni plus ni moins qu’un « attentat sexuel », selon sa propre expression. Pour tenter de la reconquérir, ou par désespoir, il provoqua un accident de voiture alors que tous deux se trouvaient à bord. Le geste impressionna tant Karin qu’elle finit par rester auprès de lui jusqu’à la fin. Le devoir conjugal fit le reste.

Dagens Nyheter croit comprendre les raisons de son infidélité précoce. « Sven Stolpe était un vrai sadique. Dès leur mariage, il se mit à contrôler sa femme, et, pendant des décennies, il se servit de la liaison qu’elle eut avec Lagercrantz comme d’une arme contre elle, avec une cruauté croissante. »

Le quotidien est moins convaincu par les parties du récit dans lesquelles l’auteur se met en scène. Cela n’empêche pas le livre – le troisième que ce journaliste de 43 ans consacre à des membres de sa famille – de figurer parmi les meilleures ventes de romans depuis sa parution, au cours de l’automne 2018.

Néolithique : les premières cités-États

Dans Homo domesticus, James Scott analyse l’émergence de l’agriculture et de l’élevage, la consolidation éphémère puis la désintégration des premiers « États » et leur dépendance vis-à-vis des peuples sans État. C’est le dernier d’une série d’ouvrages stimulants que le politologue a consacrés aux peuples qui résistent à l’autorité des États et s’y soustraient. C’est aussi un éloge dithyrambique de la survie des peuples sans État à l’époque moderne.

Scott a développé ses idées au fil des décennies. Dans « L’économie morale du paysan, rébellion et subsistance en Asie du Sud-Est » (1976, non traduit), il soutenait que les paysans partagent la conviction collectiviste que chacun a un droit d’accès à la nourriture et y voyait la base de la rébellion paysanne contre le colonialisme français au Vietnam. Dans « Les armes des faibles » (1985, non traduit), il postulait que la « résistance quotidienne » non violente a été beaucoup plus répandue qu’on le croit et beaucoup plus efficace contre le pouvoir colonial et celui de l’État que les révolutions. Dans « Voir comme un État » (1998, non traduit), il étudiait la manière dont les États ont usé de leur pouvoir pour simplifier les pratiques traditionnelles et les rendre lisibles ; il puisait ses exemples dans « le modernisme autoritaire scientiste » (high modernism) de l’URSS dans les années 1930 et les politiques socialistes d’États africains. On trouve la conclusion logique de ces idées dans Zomia ou l’Art de ne pas être gouverné (Seuil, 2013), dont le sous-titre d’origine était : « Une histoire anarchiste des régions montagneuses d’Asie du Sud-Est ». Il s’agissait d’une vaste étude de plusieurs peuples autochtones de Zomia, une région montagneuse qui s’étend de l’est de l’Inde au sud de la Chine, et de leurs stratégies pour échapper à l’emprise des États. Scott faisait valoir dans ce livre que des pratiques agraires ont une signification politique. La riziculture en terrain inondé, par exemple, a facilité le contrôle de l’État et le prélèvement de l’impôt, tandis que la culture de tubercules était un moyen efficace d’y échapper. Les États ont cherché à concentrer les populations dans les vallées pour favoriser la levée de l’impôt et la conscription ; la mobilité et la vie en zone montagneuse contrecarraient toute forme de contrôle. Il soutient même que certains de ces peuples ont abandonné leur langue écrite pour éviter de figurer dans les registres. Scott admet s’être appuyé sur les travaux d’autres chercheurs et considère que sa contribution vaut par la manière dont il organise leurs idées.

De fait, Homo domesticus est né de son souci d’actualiser ses cours à l’université, ce qui l’a conduit à lire les derniers travaux sur les origines de l’agriculture et les premières cités-États dans l’ancienne Mésopotamie. Il a vu que les recherches récentes remettaient en cause la doctrine qu’il avait lui-même enseignée. Homo domesticus synthétise ces recherches, en les rattachant aux thèses qu’il a développées dans Zomia. Selon lui, l’idée que la civilisation incarnait le progrès et que les agriculteurs sédentaires remplaçaient des « chasseurs-cueilleurs barbares, sauvages, primitifs, brutaux et sans foi ni loi » a « fasciné » la communauté scientifique. Or, observe Scott, il n’y a pas eu de passage soudain de la chasse et la cueillette à l’agriculture. Il cite des travaux montrant que la sédentarité précède l’agriculture, que des peuples sédentaires ont pratiqué à la fois l’agriculture et la cueillette et la chasse pendant des millénaires, et sont parfois retournés à un mode de vie nomade. Au Proche-Orient et ailleurs, les premiers villages ont été établis dans des zones humides, où l’on pouvait combiner une agriculture de décrue en disséminant des graines sur le limon fertile et des activités de chasse et de cueillette.

Scott propose une définition large de la domestication, allant au-delà des céréales et du bétail pour inclure le façonnage du paysage local, à commencer par la « domestication » du feu. Il se prévaut des idées du journaliste Michael Pollan et de l’anthropologue Edward Evans-Pritchard, pour qui l’interdépendance qui s’est créée entre les premiers agriculteurs, leurs cultures et leurs bêtes a eu pour effet de les « domestiquer » eux-mêmes. Pollan s’est rendu compte en binant son potager qu’il était devenu « l’esclave » de ses pommes de terre 1 et Evans-Pritchard disait des Nuers du sud du Soudan qu’ils étaient des parasites de leurs vaches et inversement 2.

 

Le socle des premières cités-États

Scott affirme que le passage à l’agriculture a restreint l’existence et les connaissances des humains. Il compare le savoir extraordinairement étendu que les chasseurs-cueilleurs avaient des plantes, des animaux et de leur environnement à celui, limité, de l’agriculteur moderne. Il prend l’exemple du Farmers’ Almanac, l’almanach des agriculteurs américains, qui se bornait à indiquer à quel moment il fallait planter le maïs. L’agriculture, selon lui, a enchaîné les agriculteurs à des routines axées sur leurs cultures céréalières qui sont devenues un élément central du « processus de civilisation ».

Sur la base des travaux de l’économiste Ester Boserup et d’autres, il affirme que les chasseurs-cueilleurs avaient une existence beaucoup plus facile, bénéficiaient d’une meilleure alimentation que les premiers agriculteurs et ne seraient pas passés de leur plein gré à la vie sédentaire et à la « pénibilité » de l’agriculture. À le lire, la sédentarité a fait des villages néolithiques des « camps de regroupement plurispécifiques » où les animaux ont transmis aux humains à peu près toutes les grandes maladies qui n’ont cessé, depuis, de ravager les civilisations. Il affirme aussi que le régime alimentaire des agriculteurs, fondé sur les végétaux, était moins nutritif que celui des chasseurs-cueilleurs. Nonobstant ces critiques, il en vient à admettre ceci : « Sous un aspect au moins, le récit traditionnel sur le progrès de la civilisation est tout à fait juste. La domestication des plantes et des animaux a bel et bien rendu possible un degré de sédentarité qui se trouve au fondement des civilisations et des États les plus anciens et de leurs réalisations culturelles. » Et cependant, « reposant sur un degré avancé de concentration, l’agriculture néolithique était en un sens beaucoup plus productive, mais aussi beaucoup plus fragile que la chasse et la cueillette ou même que l’agriculture itinérante ».

Les cultures céréalières étaient le socle des premières cités-États qui se sont formées vers 3300 avant notre ère, écrit Scott. Il s’agissait de « cultures politiques » : elles fournissaient l’aliment de base ; on pouvait difficilement les soustraire au regard ; elles étaient « lisibles », en ce sens que la production pouvait être facilement mesurée et taxée ; et les grains étaient simples à stocker et transporter. Les lentilles ou les pois chiches n’auraient pas pu servir de base à un État, estime Scott, car ces légumineuses ne sont pas aussi faciles à contrôler que le blé ou l’orge. Il souligne aussi le rôle des murailles qui ont enfermé les agriculteurs à l’intérieur des cités-États et les ont protégés des raids des peuples sans État, et celui, crucial, de l’écriture pour la tenue des registres, la fiscalité et le contrôle de la population. Dans le chapitre 5, il montre l’importance du « travail forcé » dans la vie économique et politique des premiers États. S’il admet que l’on manque de preuves tangibles concernant l’ampleur et la nature exacte du travail forcé et la façon dont il a évolué, Scott cite l’historien Adam Hochschild, qui estime qu’en 1800 près des trois quarts de la population mondiale pouvaient être considérés comme asservis 3. Si on leur en donnait la possibilité, ou en cas de coup dur, les « civilisés » des cités-États prenaient volontiers le large et allaient rejoindre leurs frères d’autrefois chez les peuples sans État.

inégalités et esclavage

S’il se dit étonné par les « prouesses de gouvernance plus ou moins improvisées » des premiers États, il montre aussi la facilité avec laquelle ces États pouvaient s’effondrer. Il examine les raisons – maladie, guerre, écocide (essentiellement la déforestation et la salinisation des sols), surexploitation des ressources – qui pouvaient provoquer la désintégration d’un État. Mais il montre aussi que l’« effondrement » n’était pas forcément une catastrophe pour la population. Son sort pouvait s’en trouver amélioré puisque c’en était fini de l’impôt, de la servitude et des guerres, et que l’on pouvait retourner au stade de société préétatique ou sans État.

 

 

L’âge d’or des barbares

aux sources de la violenceCette question conduit Scott à son chapitre de conclusion sur « l’âge d’or des barbares », qui a perduré jusqu’à l’époque coloniale moderne. Il affirme une nouvelle fois que les barbares vivaient mieux et qu’ils constituaient un refuge pour les habitants des États. Il est arrivé que des barbares s’emparent d’un État et en deviennent les dirigeants, comme la dynastie (mongole) Yuan et les Mandchous en Chine. Il est aussi arrivé que des États intègrent des barbares dans leurs forces armées, comme les Cosaques en Russie. Les barbares sans État sont à tous ces égards les « jumeaux cachés » de la civilisation.

On ressort du livre avec l’impression que la civilisation est tyrannique et indigente et qu’elle ne doit sa survie qu’à des barbares libres et en bonne santé. De nombreux éléments vont toutefois à l’encontre de cette thèse. Le point le plus problématique de l’argumentation de Scott est l’importance qu’il attache aux « cultures politiques » que sont les céréales (le blé et l’orge) et qui, de son point de vue, ont restreint l’éventail de ressources alimentaires dont disposaient les « barbares ». Or le blé et l’orge sont pauvres en vitamine C et ne contiennent pas tous les acides aminés essentiels, en particulier la lysine, parfois la thréonine et le tryptophane. Si les « peuples étatiques » ne consommaient vraiment que des céréales, ils seraient morts en l’espace de quelques mois du scorbut (comme tant d’explorateurs des mers aux débuts de l’Europe moderne) ou auraient souffert de maladies débilitantes dues à une carence en protéines. Scott assure qu’il ne pouvait y avoir d’État fondé sur les pois chiches ou les lentilles, mais omet de préciser que ces légumineuses et d’autres ont été domestiquées en même temps que le blé et l’orge, sinon plus tôt ; elles ont été leurs « compagnons » au début de l’agriculture 4. Ensemble, les céréales et les légumineuses fournissaient les neuf acides aminés essentiels et les deux denrées étaient donc nécessaires à la subsistance de la population étatique 5. Les premiers États décrits par Scott étaient donc des États « légumineux » autant que céréaliers.

En outre, dans son ouvrage consacré à la cuisine mésopotamienne, Jean Bottéro cite un ancien dictionnaire de termes liés à l’alimentation en sumérien et en akkadien 6 qui comporte quelque 800 entrées : 300 types de pains à base de différentes farines et fourrés de divers ingrédients, 20 variétés de fromages, une centaine de soupes, de nombreuses sortes de fruits, de légumes, de viandes, de poissons et de coquillages, d’insectes, de miel, d’huiles et de plantes aromatiques, que l’on consommait crus ou cuits, et que l’on pouvait faire sécher pour les conserver. Si les élites avaient un accès privilégié à cette diversité, les gens ordinaires devaient aussi en bénéficier, puisqu’ils en étaient les producteurs ou les cueilleurs, et ce d’autant plus qu’effectivement, comme le dit Scott, l’État taxait essentiellement les céréales. D’après une étude récente, ces sociétés consommaient aussi de la bière, qui a été pendant des millénaires le seul liquide non toxique, l’alcool tuant les microbes. Scott insiste sur les conséquences épidémiologiques de la concentration humaine et mentionne la consommation de bière mais n’explique pas que c’était une façon d’éviter les maladies liées à l’eau. Or les Mésopotamiens élaboraient plusieurs sortes de boissons fermentées. Cette diversité alimentaire montre que les agriculteurs des premiers États n’étaient pas inférieurs aux barbares pour ce qui est de leur maîtrise et de leur compréhension des denrées alimentaires. Scott affirme que les États ne survivaient qu’en s’approvisionnant auprès des barbares, mais Bottéro montre que ces aliments étaient originaires de la région et si variés que les Mésopotamiens n’ont jamais eu besoin d’importer de la nourriture d’autres régions.

 

Agriculture et déclin physiologique

Scott mentionne à plusieurs reprises les travaux de chercheurs estimant que les peuples sans État avaient une alimentation plus saine que les peuples étatiques, étaient de ce fait de plus grande taille, en meilleure santé et vivaient plus longtemps. Il y voit notamment l’effet d’une plus grande consommation de viande. Mais des travaux récents viennent invalider cette hypothèse. Une étude de la collection Leverhulme de squelettes égyptiens de l’université de Cambridge (9 000 squelettes datant des chasseurs-cueilleurs du néolithique jusque vers 1500 avant notre ère) montre certes un déclin physiologique amorcé il y a 12 000 ans avec le passage à l’agriculture : les chasseurs-cueilleurs mesuraient 1,72 mètre en moyenne, les premiers agriculteurs seulement 1,62 mètre. Mais, il y a environ 4 000 ans, les agriculteurs ont recouvré les 1,72 mètre et la santé de leurs ancêtres. On retrouve un scénario comparable dans l’histoire de la transition vers l’agriculture en Europe centrale et méridionale entre l’Antiquité et la période médiévale, et les auteurs expliquent le déclin physiologique initial par la malnutrition et les maladies infantiles. Une thèse de doctorat fondée sur un échantillon plus large de squelettes égyptiens montre aussi que la stature a évolué de façon répétée pendant l’Antiquité, suivant la région, le sexe, l’origine ethnique et la période, ces variations étant liées aux stress environnementaux autant qu’à l’alimentation 7. Ces éléments indiquent que les différences physiologiques entre chasseurs­cueilleurs et agriculteurs ne sont pas dues au seul régime alimentaire.

Le rapport que Scott établit entre la bonne santé des peuples sans État et la consommation de viande fait un peu penser au « régime paléolithique » en vogue, un concept hasardeux. Un régime carné accroît aussi le risque d’athérosclérose et de maladie cardiaque. Une étude de momies égyptiennes, appartenant presque toutes à l’élite et dont le régime était extrêmement riche en produits carnés, a révélé beaucoup d’athérosclérose. Une étude comparative de restes momifiés de membres des élites de quatre sociétés antiques parvient à des résultats comparables, notamment chez les Inuits du Canada, qui se nourrissaient presque exclusivement de viande. Dans la mesure où les chasseurs-cueilleurs étaient de grands carnivores, ils n’étaient peut-être pas des modèles de santé. Une vaste littérature scientifique montre qu’un régime à base d’aliments d’origine végétale est bien meilleur pour la santé qu’un régime carné. L’alimentation des agriculteurs des sociétés étatiques était donc peut-être plus équilibrée que celle des barbares mangeurs de viande 8.

Scott donne l’impression que les États s’apparentaient à des prisons. Ils érigent des murailles et recourent à l’esclavage pour confiner le gros de la population et imposer le « dur labeur » des travaux agricoles. Et pourtant l’agriculture ne se résumait pas à être, comme le dit Michael Pollan, esclave des pommes de terre. Tributaires des crues, les récoltes étaient saisonnières, si bien que la « pénibilité » du labour et de la moisson n’était une réalité qu’à certaines périodes de l’année. Ce qui prenait le plus de temps dans l’agriculture, note Scott, c’était d’éradiquer les nuisibles, une tâche peu pénible qui était peut-être accomplie en partie par des enfants. Les agriculteurs des cités-États faisaient aussi pousser des arbres fruitiers et ramassaient des plantes sauvages qui n’exigeaient pas de labour. Ils élevaient du bétail, pêchaient du poisson et élaboraient des boissons fermentées. Les agriculteurs ne retiraient-ils aucune fierté de leur travail ?

Certes, les premiers États pouvaient être très tyranniques. Comme l’observe Scott, les premiers bâtisseurs d’État avaient peu de principes directeurs. Mais certains aspects au moins de ces nouveaux États et leur autoritarisme étaient hérités des peuples sans État. Scott l’admet, le travail forcé a précédé la formation des premiers États et était largement répandu chez les peuples sans État. Et, quand des peuples « barbares » comme les Mongols et les Mandchous se sont emparés d’États, ils n’ont pas aboli l’impôt ni supprimé la bureaucratie une fois au pouvoir mais se sont rapidement adaptés au système chinois. Certains de ces barbares se sont montrés au moins aussi autoritaires que les dirigeants des premiers États, ce que l’on peut vérifier en comparant par exemple la législation de Genghis Khan, le yasak, avec le code, tout aussi strict, du roi de Babylone Hammourabi.

 

La lecture d’Homo domesticus est réjouissante parce que Scott met en scène des victimes innocentes, des héros et des méchants. Mais le livre ne saurait en aucun cas passer pour une description rigoureuse de cette période déterminante de l’histoire humaine. Les premières cités-États étaient autoritaires, mais elles n’étaient pas les « États céréaliers » indigents que décrit Scott. Et les peuples sans État pouvaient être encore plus répressifs. Dans sa revue de la littérature scientifique récente, Scott n’a pas inclus assez d’études qui auraient pu contredire sa thèse. Les premiers États et leurs dirigeants n’étaient pas tous autoritaires, et la longue durée montre un progrès vers plus de liberté et d’humanité. Ces progrès n’ont pas seulement (voire pas du tout) résulté de l’exemple des enclaves barbares mais aussi des citadins instruits, qui ont pu faire évoluer leurs idées grâce à la hausse de la productivité vivrière induite par l’agriculture.

 

— Cet article est paru dans la revue Agricultural History, vol. 92, no 3, été 2018. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Le cheval qui détricote l’histoire de l’Inde

Les Harappéens avaient-ils domestiqué le cheval ? On pourrait croire cette question réservée à des spécialistes de cette civilisation qui surgit en 2600 avant notre ère dans la vallée de l’Indus et s’y éteint sept siècles plus tard. Pourtant, le sujet suscite une brûlante polémique, comme tout ce qui touche à l’histoire ancienne du sous-continent indien.

L’ouvrage de vulgarisation du journaliste Tony Joseph en témoigne. Au grand dam des nationalistes hindous, l’auteur montre que les auteurs des Veda, textes sacrés fondateurs de l’hindouisme, n’ont pas été les premiers habitants du pays. La preuve ? La mythologie hindoue comporte de nombreuses références au cheval, argumente Tony Joseph dans le mensuel The Caravan, alors que l’équidé est « quasi inexistant chez les Harappéens ». Lesquels forment par conséquent un peuple distinct, non védique.

« Nous sommes comme la pizza, résume l’auteur dans le quotidien The Hindu. Les premiers Indiens constituent la base, les Harappéens la sauce et d’autres peuples les divers ingrédients. » Sur le site indien d’Amazon, l’auteur est accusé de « fomenter une guerre civile ».

Néolithique : le piège de l’agriculture

Quand nos ancêtres ont commencé à apprivoiser le feu, vraisemblablement quelque part en Afrique il y a environ 400 000 ans, notre planète a changé de cap. Comment s’y sont-ils pris ? Nous n’en avons aucune idée. Ont-ils récupéré des feuilles enflammées après un feu de forêt ? Ou bien ont-ils entretenu les étincelles produites par la percussion d’une pierre contre une autre ou la friction de deux bouts de bois ? Toujours est-il que la domestication du feu a laissé une empreinte indélébile sur les écosystèmes terrestres et marqué l’entrée dans l’anthropocène, l’ère géologique durant laquelle les activités humaines ont commencé à avoir un effet sensible sur la planète.

Dans Homo domesticus, James Scott parle d’anthropocène « faible » à propos de ces stades précoces, mais l’empreinte humaine ne cesse de s’accentuer depuis. Elle a franchi un palier avec l’adoption de l’agriculture il y a environ 10 000 ans, puis avec l’invention de la machine à vapeur vers 1780 et le largage de la première bombe atomique en 1945. Aujourd’hui, l’anthropocène est si fort qu’on ne sait plus à quoi pourrait ressembler le monde naturel 1.

Le feu a changé les humains autant qu’il a changé le monde. La consommation d’aliments cuits a transformé nos organismes ; notre tube digestif s’est sensiblement raccourci, avec pour conséquence un surcroît d’énergie disponible pour le développement de notre cerveau. Le feu a aussi domestiqué Homo sapiens en lui apportant chaleur, protection et énergie. Si la maîtrise du feu marque le début du progrès humain vers la « civilisation », l’étape suivante – selon le récit traditionnel – a été l’invention de l’agriculture, il y a environ 10 000 ans. C’est l’agriculture, dit-on, qui nous a permis d’échapper à la pénible existence nomade des chasseurs-cueilleurs de l’âge de la pierre et de nous établir, de bâtir des villes et de créer les cités-États qui ont constitué le berceau des premières civilisations. Les gens y ont afflué car ils trouvaient, à l’abri de leurs épaisses murailles, sécurité, distractions et activités économiques. L’étape suivante a été l’effondrement des cités-États et les invasions barbares qui ont plongé les mondes civilisés – l’ancienne Mésopotamie, la Chine, la Méso-Amérique – dans les siècles obscurs. Les civilisations prospèrent puis s’effondrent. C’est du moins ce que nous dit le récit classique.

premiers récits du néolithique

Pourquoi l’humanité s’est-elle mise à l’agriculture ?

La cité-État sous sa forme parfaite est l’idéal, profondément ancré dans la psyché occidentale, sur lequel est fondée notre conception de l’État­-nation, et que l’on retrouve in fine chez Donald Trump avec son idée de mur « urbain » visant à interdire l’entrée à la horde de barbares mexicains, ou chez les partisans du Brexit avec leur désir de « reprendre le contrôle » des mains des bureaucrates européens.

Et si le récit classique était complètement erroné ? Et si les ruines antiques témoignaient davantage d’une aberration au regard du cours normal des affaires humaines que d’un passé glorieux dont nous devrions aspirer à perpétuer les prouesses ? Et si l’avènement de l’agriculture ne nous avait pas libérés mais au contraire asservis ? Scott propose un contre-récit nettement plus passionnant, ne serait-ce que parce qu’il se garde de toute autosatisfaction à l’égard de ce que l’humain a accompli. L’exposé qu’il fait du passé lointain n’entend pas mettre un point final au débat, mais il est sans aucun doute plus exact que celui auquel nous sommes habitués et fait apparaître les faiblesses de la pensée politique contemporaine, qui repose sur l’idée de progrès continu de l’humanité et sur l’idéal de la cité-État et de l’État-nation.

Pourquoi l’humanité s’est-elle donc mise à l’agriculture ? Lors d’un colloque à Chicago en 1966, l’anthropologue Marshall Sahlins s’appuya entre autres sur les travaux de Richard Lee sur les !Kungs du Kalahari pour affirmer que les chasseurs-cueilleurs représentaient la « première société d’abondance » 2. Même dans les environnements les plus extrêmes, expliquait-il, les chasseurs-cueilleurs n’avaient pas à lutter constamment pour leur survie et disposaient de temps libre. Marshall Sahlins et ses inspirateurs sont peut-être allés un peu loin, omettant par exemple de prendre en compte le temps consacré à la préparation des aliments (il fallait en casser, des noix de mugongo !). Mais leur thèse était suffisamment étayée pour porter un coup sévère à l’idée que l’agriculture avait été un salut pour les chasseurs-cueilleurs : de quelque façon que l’on considère la question, l’agriculture représente une charge de travail plus lourde et demande un effort physique plus important que les activités de chasse et de cueillette ; et plus on en apprend, fait valoir James Scott, plus les chasseurs-cueilleurs apparaissent sous un jour favorable, si l’on en juge par leur régime alimentaire, leur santé et leur temps libre.

La plus grande erreur de l'humanité

 

C’est particulièrement vrai des chasseurs-cueilleurs qui habitaient les zones humides où se sont formées les premières communautés agricoles, dans le Croissant fertile – cette bande de l’Asie du Sud-Ouest englobant ce qui est aujourd’hui la Jordanie, les Territoires palestiniens, Israël, le Liban, la Syrie, le sud de la Turquie, l’Iran et l’Irak. Le livre de James Scott est centré sur la Mésopotamie – la région située entre le Tigre et l’Euphrate où sont nées les premières cités-États –, mais il fait aussi beaucoup d’incursions dans la Chine ancienne, la Méso-Amérique et le monde gréco-romain.

 

La sédentarisation des chasseurs-cueilleurs

Jusqu’à il y a environ 10 000 ans, la Mésopotamie était peuplée de chasseurs-cueilleurs qui y disposaient d’une grande variété de ressources : roseaux et carex pour la construction et l’alimentation, plantes comestibles (scirpe des marais, queue-de-chat, nénuphar), tortues, poissons, mollusques, crustacés, oiseaux, gibier d’eau, petits mammifères et gazelles migratrices, qui étaient la principale source de protéines.

Ailleurs dans le monde aussi, les chasseurs-cueilleurs avaient accès à des zones humides. En Chine, dans la baie de Hangzhou, près de ce qui est aujourd’hui Shanghai, des sites archéologiques extrêmement bien conservés dans des zones marécageuses montrent que des chasseurs-cueilleurs y sont devenus sédentaires du fait de l’abondance de ressources naturelles.

J’effectue pour ma part mon travail de terrain dans la région du wadi [oued] Feinan, dans le sud de la Jordanie, une étendue aujourd’hui aride et dépourvue d’arbres mais où coulait il y a 12 000 ans un cours d’eau pérenne qui, à son confluent avec le wadi Dana, formait une niche écologique semblable à une oasis. C’est là qu’est situé le site WF 16, qui date du début du néolithique (on parle de néolithique bien qu’on n’y trouve pas trace de plantes ou d’animaux domestiqués). Une agglomération dense d’une trentaine d’habitations semi-enterrées y a été édifiée il y a 12 500 à 10 500 ans par des chasseurs-cueilleurs qui y bénéficiaient manifestement d’un assortiment de ressources diversifiées et durables : chèvres sauvages, oiseaux, figues, herbes sauvages, fruits à coque, etc. Je présume qu’ils pratiquaient également une forme ou une autre de gestion de l’environnement : brûlis pour stimuler la repousse, construction de petits barrages pour retenir et détourner l’eau, abattage sélectif d’animaux afin d’assurer le renouvellement des troupeaux sauvages.

La diversité était la clé de la sécurité alimentaire : si telle denrée alimentaire venait à disparaître, il en restait toujours d’autres. Si bien que les chasseurs-cueilleurs pouvaient choisir de se sédentariser sans avoir pour autant à cultiver la terre ou à élever du bétail. Le premier orge et le premier blé cultivés proviennent de légères modifications apportées à leurs variétés sauvages : arrachage des mauvaises herbes, élimination des ravageurs, repiquage de plants et ensemencement de sols alluviaux. Les chasseurs-cueilleurs auraient donc pu bénéficier d’une nouvelle source d’alimentation moyennant un faible surcroît d’efforts. Pour quelle raison mystérieuse la culture des céréales a-t-elle pris le dessus ? Pourquoi les chasseurs-cueilleurs ont-ils abandonné leur vie d’abondance au profit d’une existence beaucoup plus pénible et dangereuse, en ne cultivant qu’une gamme bien plus réduite de plantes et en élevant du bétail ? C’est une question cruciale à laquelle nous n’avons pas de réponse satisfaisante. Était-ce un choix ? Ou bien, en plantant des graines pour la première fois, sommes-nous tombés dans un piège, devenant prisonniers des cycles saisonniers de semailles et de moissons dont nous n’avons jamais pu sortir ?

James Scott se demande si les chasseurs-cueilleurs n’ont pas été contraints de se mettre à l’agriculture en raison du Dryas récent, une période marquée par un refroidissement notable et un climat beaucoup plus sec, survenue il y a 12 900 à 11 700 ans. Mais, si le changement climatique a pu inciter les hommes à tenter davantage d’expériences d’agriculture et d’élevage, la période du Dryas récent est trop ancienne : on ne voit apparaître de communautés se consacrant entièrement aux céréales et au bétail qu’à partir d’il y a environ 10 000 ans. James Scott néglige un autre facteur possible : la foi religieuse 3. La découverte en 1994 du sanctuaire néolithique de Göbekli Tepe, perché sur une butte dans le sud-est de la Turquie, a remis en cause la vision du néolithique en vigueur en archéologie. Sur ce site, des chasseurs-cueilleurs avaient érigé, il y a quelque 11 000 ans, un vaste ensemble de monolithes sculptés à l’endroit même où des variétés de blé domestiqué ont fait leur apparition.

Néolithique et réchauffement

 

La thèse du piège

À Göbekli, il a fallu disposer de quantités impressionnantes de nourriture pour alimenter les ouvriers et ceux qui se rassemblaient lors des rituels. Mais que sont quelques calories supplémentaires dépensées dans les champs au regard des efforts déployés pour la construction du site et des dommages corporels, des maladies et des décès qu’ils ont occasionnés ? Même ainsi, Göbekli ne permet pas d’expliquer que la culture des céréales et l’élevage de chèvres aient pris un tel essor ailleurs. Personnellement, je vois mal comment ne pas adhérer à la thèse du piège : nous nous sommes involontairement laissé enfermer dans le mode de vie agricole que nous avions crééet que l’idéologie néolithique a ensuite légitimé. On trouve la trace de rites funéraires et de cultes des crânes humains dans tout le Croissant fertile.

J’en observe les conséquences dans le wadi Feinan. Il y a près de 10 500 ans, la localité de chasseurs-cueilleurs de WF16 a été abandonnée au profit du village néolithique agricole Ghouweir 1, avec des maisons rectangulaires en pierre et des greniers. Les fouilles ont mis au jour des quantités de meules qui prouvent que l’on s’y livrait à l’éreintant travail de broyage des grains d’orge. Et, à la même période, les chèvres domestiquées avaient commencé à détruire la végétation locale – première étape vers la désertification actuelle.

Ce n’est pas seulement la charge de travail requise qui rend le passage à l’agriculture si surprenant. Scott fait valoir que ces premiers villages néolithiques – il préfère parler de « camps de regroupement plurispécifiques » – comportaient de graves risques pour la santé de ceux qui y intervenaient ou y habitaient. Ces villages étaient surpeuplés d’humains et d’animaux, et envahis par leurs déjections ; les souris, les rats et les corbeaux y avaient élu domicile, avec leur cortège de microparasites qui venaient s’ajouter à une communauté en plein essor de puces, de poux et d’acariens. Jusqu’à il y a environ 10 800 ans, sur le site WF16, les ordures ménagères étaient abandonnées sur le sol des habitations ou entre les maisons ; après cette date, il semble qu’une décharge collective centralisée ait été mise en place – mais ce n’était probablement qu’un amas pestilentiel situé à proximité immédiate des habitations. Sur le site néolithique ancien de Boncuklu Tarla, en Turquie, les fouilles réalisées par Douglas Baird, de l’université de Liverpool, ont mis en évidence des latrines au milieu du village. De surcroît, une alimentation de moins en moins variée aurait davantage exposé aux maladies.

Les épidémies ou la mauvaise santé chronique expliquent peut-être mieux que les rituels, les idéologies et les conflits la forte concentration de restes humains que l’on trouve souvent sous le sol des maisons ou dans des constructions du néolithique. Les restes d’environ 70 individus ont été découverts dans le « bâtiment des crânes » de Çayönü, en Turquie (vers 9000 avant notre ère). Sur le site néolithique de Bestansur, dans le Kurdistan irakien (vers 9500 avant notre ère), Roger et Wendy Matthews, de l’université de Reading, sont en train d’exhumer une masse de corps – des nourrissons essentiellement – d’un seul et même bâtiment. Et, partout dans la région, des traces d’enterrements multiples ont été découvertes sous les habitations dans des sites du néolithique tardif. Beaucoup de villages néolithiques ont été visiblement abandonnés à la hâte, peut-être en raison de maladies endémiques.

 

La création de cités­-États

Les humains n’étaient pas les seuls concernés : caprins, ovins et bovins ont certainement souffert eux aussi de l’entassement. Sous l’effet conjugué de l’abattage sélectif et de la domestication, le dimorphisme sexuel de ces animaux a décliné, la néoténie (conservation des caractères juvéniles à l’âge adulte) est apparue, et la taille et la fonction de leur cerveau se sont modifiées. Le mouton domestique possède un cerveau 24 % plus petit que celui de son homologue sauvage et il est moins craintif, ce qui s’explique probablement par une modification du système limbique impliqué dans les réactions émotionnelles. Les rongeurs des villages ont connu le même type de transformation, ce qui laisse penser que celle-ci résulte de la vie en agglomération et non de la sélection humaine. Par inférence, on peut présumer que les humains ont subi le même processus : en quoi le cerveau, la personnalité, le mode de pensée des agriculteurs du néolithique différaient-ils de ceux de leurs ancêtres chasseurs-cueilleurs ? Ces changements ont-ils constitué une étape essentielle dans la domestication totale d’Homo sapiens?

Selon le récit historique classique, une fois la transition vers l’agriculture effectuée, les progrès auraient été très rapides et auraient abouti à la création de cités­-États, avec leur architecture, leur art et leur économie sécurisée. Cela a fini par se produire en effet : vers 3200 avant notre ère, Ourouk, en Mésopotamie, était la plus grande ville du monde avec ses 25 000 à 50 000 habitants. À quoi s’ajoutèrent bientôt Kish, Nippour, Isin, Lagash, Eridou et Our. Toutes ces villes possédaient une architecture monumentale et d’épais remparts ; une classe de fonctionnaires et de prêtres, une production artisanale centralisée, notamment de céramique et de textile, une hiérarchie sociale coiffée par un roi, ainsi que – marque essentielle du progrès humain – des collecteurs d’impôts. Mais pourquoi a-t-il fallu autant de temps – environ 4 000 ans – pour voir apparaître les cités-États ?

La raison tient sans doute aux maladies, aux épidémies et à la fragilité économique de ces villages du néolithique. Comment ont-ils même pu survivre et se développer ? Eh bien, parce que même si l’agriculture a sans doute beaucoup fait augmenter le taux de mortalité chez les enfants et les adultes, la sédentarité a aussi dû accroître la fécondité. Les contraintes de mobilité des chasseurs-cueilleurs faisaient qu’ils ne pouvaient guère avoir plus d’un enfant tous les quatre ans. Un accroissement de la fécondité un peu supérieur à celui de la mortalité pourrait expliquer cette croissance démographique lente mais régulière dans les villages. Dès 3500 avant notre ère, les conditions économiques et démographiques étaient réunies pour que des aspirants dirigeants s’emparent du pouvoir.

 

Comme l’explique James Scott, les cités-États étaient tributaires des céréales : blé et orge en Mésopotamie, millet en Chine, maïs en Méso­Amérique. Les céréales sont en effet faciles à taxer : elles parviennent à maturité à date régulière, le volume des récoltes s’évalue aisément et les grains sont faciles à diviser, à transporter et à distribuer en rations précisément mesurées en poids et en volume. Il est bien plus difficile de taxer des marchands qui font de la contrebande ou des cultures comme celles des tubercules, qui poussent sous terre et que l’on peut disséminer dans des zones boisées, ou de légumineuses telles que les pois chiches et les lentilles, dont la maturation s’étend sur une longue période. En plus, si la culture des céréales s’effectue à proximité d’un cours d’eau susceptible de servir au transport en vrac, un puissant pouvoir peut y voir le jour. C’est ce qui s’est produit près des réseaux de rivières ou de canaux en Mésopotamie et en Chine ancienne.

La suite logique est la tenue de registres. En Mésopotamie, l’écriture a été adoptée à cet effet cinq siècles avant d’être utilisée pour la poésie et la littérature. On a retrouvé sur des tablettes d’argile quantité de listes comptabilisant les récoltes, les rendements et les impôts. On ignore toutefois s’il s’agit de prévisions et d’objectifs ou bien du recensement de récoltes effectivement réalisées. En Chine, les plus anciennes traces d’écriture ont été trouvées sur des os d’oracles datant de 1600 à 1050 avant notre ère, alors que la tenue de livres comptables n’a commencé qu’à la période des Royaumes combattants, entre 476 et 221 avant notre ère. Elle est devenue une obsession sous les Qin, qui ont tout fait pour imposer des méthodes de mesure standardisées d’un bout à l’autre de leur empire et en finir avec les pratiques locales.

 

La soumission à l’autorité

Le troisième ingrédient requis pour la constitution de cités-États, après les céréales et la comptabilité, c’était bien sûr la population. Une population nombreuse. L’État le plus peuplé était aussi, en général, le plus riche de la région et le plus puissant militairement. La guerre entre États voisins était endémique – pour s’emparer non pas de territoires, mais de captifs. On cherchait à capturer non seulement des esclaves pour les travaux de force, mais aussi une main-d’œuvre qualifiée pour la construction de bateaux, le tissage ou le travail du métal. Parfois, des communautés entières étaient réinstallées au cœur de l’État afin que leur production agricole puisse être mieux contrôlée. L’essentiel était de créer les excédents agricoles requis pour nourrir les prêtres et les fonctionnaires, les artisans et les ouvriers qui creusaient les canaux et construisaient les murs. Mais il fallait contraindre les paysans, au risque de les voir fuir en masse. Les remparts autour des cités-États étaient sans doute destinés à empêcher davantage la population de sortir que les barbares d’entrer (le terme « barbare » et ses variantes sont utilisés par les cités-États pour stigmatiser ceux qui ne sont pas soumis à leur autorité ; les Huns, les Amorites, les Goths et autres tribus barbares n’étaient rien d’autre que des confédérations peu structurées de peuples disparates réunis temporairement pour des raisons militaires, et qui n’étaient qualifiés de « peuples » que par l’État qu’ils menaçaient. Scott emploie le mot « barbare » au sens de « peuple non administré par l’État », qu’il s’agisse de chasseurs-cueilleurs, d’agriculteurs ou d’éleveurs nomades).

Pour décrire les premières cités-États de Mésopotamie, Scott extrapole à partir des documents historiques des grandes sociétés esclavagistes d’Athènes et de Rome. Ce qu’il dit des esclaves et de la façon dont ils étaient soumis nous semble étrangement familier. Tout comme les travailleurs émigrés et les réfugiés en Europe aujourd’hui, ils provenaient de villages éloignés et ils étaient séparés de leur famille, démoralisés et atomisés, et donc plus faciles à soumettre. Et, comme les migrants actuels, les esclaves accomplissaient des tâches indispensables aux élites mais que les hommes libres ne voulaient pas effectuer. Et, comme les travailleurs réfugiés, les esclaves ont été peu à peu intégrés à la population locale, ce qui réduisait les risques d’insurrection et était donc nécessaire à la perpétuation d’une société recourant à l’esclavage. Dans certains des premiers États, la domestication humaine était poussée plus loin encore : les scribes d’Ourouk utilisaient les mêmes catégories d’âge et de sexe pour les travailleurs que pour les troupeaux contrôlés par l’État. Et les esclaves féminines étaient employées autant comme reproductrices que comme travailleuses manuelles.

inégalités et esclavage

 

Les cités-États étaient fragiles. L’Ancien Empire égyptien s’est effondré aux alentours de 2100, Our III autour de 2000 et la civilisation minoenne palatiale autour de 1450 avant notre ère, pour citer trois exemples parmi tant d’autres. L’effondrement pouvait se résumer à l’abandon du centre et à la redistribution géographique de la population dans des villages autonomes jusqu’au cycle d’annexion suivant. Les forces de déstabilisation étaient telles qu’il est admirable qu’un État ait même pu se maintenir. Beaucoup ont eu des durées de vie très courtes : les Qin n’ont tenu que quinze ans et la troisième dynastie d’Our, moins de cent ans.

 

L’apparition de maladies infectieuses

La santé demeurait un problème majeur. Presque toutes les maladies infectieuses dues à des micro-organismes spécifiquement adaptés à Homo sapiens sont apparues au cours des dix derniers millénaires, et nombre d’entre d’elles ces cinq mille dernières années, dans les bagages de la « civilisation » : choléra, variole, oreillons, grippe, varicelle, voire peut-être aussi paludisme. Les microbes voyageaient avec les marchandises et les personnes, accompagnant les armées, les esclaves ou les paysans dans leurs déplacements d’un État à un autre. La maladie pouvait détruire une récolte ou un cheptel, tout comme les inondations ou la sécheresse. Les inondations devinrent plus fréquentes en raison de la déforestation provoquée par une demande insatiable de bois d’œuvre et de bois de chauffage et par le surpâturage des chèvres. Sans arbres, l’eau de pluie pénétrait moins dans le sol jusqu’aux nappes phréatiques et se répandait à la surface, ravageant tout sur son passage. Avec la déforestation est venue l’érosion, et avec l’irrigation excessive la salinisation et la perte de fertilité des sols. À tout cela il faut ajouter les guerres incessantes qui éloignaient la population de l’agriculture et obligeaient les cités à choisir leur emplacement pour des raisons de sécurité plutôt que pour les perspectives économiques qu’il leur offrait. La cité-État pouvait aussi être détruite par des conflits internes : querelles de succession, guerres civiles, insurrections. Et, quand une élite se sent menacée, elle bascule souvent dans l’autodestruction, en taxant trop lourdement la population et en affamant les agriculteurs.

aux sources de la violence

 

Scott se penche sur les effets positifs de l’effondrement d’un État. C’était souvent la meilleure chose qui pouvait arriver à une population, désormais délivrée des maladies, de l’impôt et du travail forcé. Dans les « siècles obscurs » (un terme de propagande prisé de l’élite) qui ont suivi, la démocratie et la culture ont pu s’épanouir. L’Iliade et L’Odyssée d’Homère datent des « siècles obscurs » de la Grèce 4.

Les conséquences de l’effondrement d’un État sont aujourd’hui bien différentes, puisqu’il n’y a plus de monde barbare où trouver refuge. Quand la Syrie s’est effondrée, ses ressortissants n’ont eu d’autre choix que de passer la frontière pour se rendre dans un autre État, le Liban, la Jordanie ou la Turquie.

 

Pour James Scott, la période des États antiques a été « l’âge d’or des barbares ». Ces derniers pouvaient fondre sur un État comme s’il s’agissait d’un nouveau terrain de chasse ou de cueillette – « les razzias sont notre agriculture », disait un dicton berbère. Ou bien ils pouvaient commercer. Les chasseurs, les cueilleurs et les pêcheurs fournissaient des produits très prisés en provenance des montagnes et des forêts, comme l’ivoire, la corne de rhinocéros, les épices, les plumes, la cire d’abeille et les fourrures ; d’autres encore contrôlaient les voies commerciales et, ce faisant, le trafic d’esclaves. Quand ils y trouvaient un intérêt, les barbares pouvaient se faire employer comme mercenaires, voire conquérir un État et en devenir la classe dirigeante .

Dans le récit de Scott, barbares et cités-États sont interdépendants. Ils prospèrent et déclinent de concert : les Huns et les Romains, les Peuples de la Mer et les Égyptiens. Et, pendant l’essentiel de l’histoire, la majorité de la population a vécu dans le monde barbare. Selon Scott, l’âge d’or des barbares n’a pris fin qu’il y a quatre siècles, au moment où les États ont acquis une puissance écrasante, notamment du fait de l’invention d’une poudre à canon durable. Ce qui, bien sûr, est une façon de faire du feu à partir d’une étincelle et nous ramène à ce « moment » d’il y a 400 000 ans qui a marqué le début non pas du progrès continu de la civilisation, mais de cette affaire chaotique et compliquée qu’est le passé de l’humanité.

— Cet article est paru dans la London Review of Books le 30 novembre 2017. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Diderot, le plus incorrect des penseurs français

C’est de l’épicentre du politiquement correct – les États-Unis – qu’émane le dernier hommage au plus politiquement incorrect des écrivains français, Denis Diderot. Dans le cadre d’une biographie à la fois intellectuelle et physique, le professeur Andrew Curran prend plaisir à énumérer toutes les vaches sacrées qu’a sacrifiées sans pitié celui que ses contemporains appelaient « le » philosophe. À commencer par la plus sacrée, mais aussi la plus dangereuse à affronter : Dieu.

Diderot avait pourtant entamé sa carrière comme séminariste et guettait la succession de son oncle au très lucratif poste de chanoine de la cathédrale de Langres. Le sort en décidant autrement, il s’était retrouvé à Paris où le spectacle des jésuites et des jansénistes s’étripant mutuellement avait introduit dans sa foi « une fissure » fatale. Tout en écrivant parfois des sermons alimentaires pour payer sa chambre, il avait entrepris de dénoncer une par une « toutes les incohérences du dogme chrétien – en tête desquelles l’éternelle question du mal », écrit Curran. Cela lui avait valu trois mois au donjon de Vincennes, lesquels ne l’avaient pas empêché de poursuivre implacablement, quoique plus prudemment, sa déconstruction de l’illusion religieuse et l’exposition des méfaits de la religion. Pour « le penseur le plus radical de son époque », écrit Lynn Hunt dans The New York Review of Books, autant les athées peuvent être bons parents, bons amis, bons citoyens, autant la religion peut engendrer de maux.

Diderot s’en prend aussi à la monarchie, dont il ne perd pas une occasion de souligner qu’elle procède du peuple et non de Dieu, et que le peuple est toujours en droit de reprendre ce qu’il a donné. D’ailleurs, explique Curran, à ses yeux « les monarchies sont nécessairement inférieures aux autres formes, plus démocratiques, de gouvernement, car elles ne fonctionnent que grâce aux intérêts particuliers, à la corruption politique, aux privilèges, à la vénalité ».

Dans le collimateur de Diderot

Dans le collimateur de Diderot figureront bien d’autres cibles. Les inégalités de revenu. L’inégalité des sexes. L’inégalité des races et ses corollaires criminels, le colonialisme et, pire encore, l’esclavage. L’inégalité proclamée entre l’homme et le restant de la création, les animaux notamment. Bref, largement de quoi maintenir à son tour Diderot dans le collimateur de toutes les autorités monarchiques, parlementaires, religieuses, artistiques ou philosophiques de l’époque.

Et pourtant, quoi de plus fécond que le politiquement incorrect, à en juger par les formidables avancées intellectuelles initiées par Diderot ? En écartant le rideau de la religion, en déchirant celui de la bienpensance, il a pu entrapercevoir des vérités qui ne prendront place dans le corpus des connaissances – et donc du nouveau politiquement correct – qu’un ou deux siècles après lui. Par exemple, la génétique, dont il pressent l’existence bien avant Mendel – et même ses dérives (comme le risque, souligne Andrew Curran, « d’intervenir dans le processus de gestation par la manipulation du matériau génétique hypothétique des embryons »). Ou encore, un siècle avant Darwin, l’évolution des espèces (dans Le Rêve de d’Alembert, il évoque la possibilité que, après «la durée et les vicissitudes de quelques millions de siècles», des «générations manchotes» parviennent à «se digiter à leurs extrémités, et refaire des bras et des mains »). Sans oublier la sexologie, voire la psychanalyse : Cent trente ans avant Freud, il pressent que la quête insistante de cette délicieuse « épilepsie passagère » règne en fait sur toute notre psyché.

 

L’Encyclopédie

Le principal boutoir avec lequel Diderot ébranle les idées reçues et en introduit de nouvelles, c’est bien sûr l’Encyclopédie – « l’Internet du XVIIIe siècle », dit l’historien Robert Zaretsky, qui vient de publier un livre sur Diderot et Catherine de Russie. Non seulement les 70 000 articles (dont plus de 7 000 de la main de Diderot) couvrent pratiquement tout le champ des connaissances du moment, mais un système très élaboré de renvois préfigurant les liens hypertextes permet de « surfer » d’une idée à l’autre. Accessoirement, l’habile ordonnancement des articles permet aussi de dérouter la censure en invalidant insidieusement certains thèmes, à coups de juxtapositions insolentes – comme entre « religion » et « superstition ».

Andrew Curran souligne une dimension moins connue : la dette de Diderot envers les penseurs anglo-saxons et son implication, en retour, dans la structuration intellectuelle de la jeune république américaine. Si Diderot doit beaucoup financièrement à Catherine de Russie, intellectuellement il est redevable à Francis Bacon, John Locke ou Isaac Newton, « ces hommes qui ont changé le monde en redéfinissant la relation établie depuis toujours entre philosophie, science et religion », explique Curran.

 

Morale et religion

Diderot avait également appris en traduisant le déiste Shaftesbury qu’il fallait découpler morale et religion, ce qui l’avait libéré d’un grand poids. Et c’est un ouvrage anglais qu’au départ il devait simplement traduire, la Cyclopaedia d’Ephraim Chambers (1728), qui est à l’origine de l’Encyclopédie grâce à laquelle lui et ses comparses allaient allumer les Lumières.

Plus tard, il entretiendra une correspondance avec Benjamin Franklin, traduira certains écrits de Thomas Paine et résumera et analysera la Déclaration d’indépendance américaine. « On peut dire sans exagérer que Diderot a été le principal interprète français de la remarquable expérience politique qui se déroulait de l’autre côté de l’Atlantique », suggère Curran. Dans Histoire des deux Indes (un des quelques ouvrages qu’il n’a pas signés mais phagocytés), Diderot admoneste les « peuples d’Amérique du Nord » et leur enjoint de ne pas « commettre à leur tour les erreurs qui ont accablé l’Europe pendant des siècles » (culte de l’or, inégale répartition des revenus, entraves à la pensée critique), souligne Curran dans un article paru dans The Guardian sous le titre « Lire Diderot à l’ère de Trump ».