Réapprendre à écrire avec Ursula K. Le Guin

De l’art de placer la virgule

Si la ponctuation ne vous intéresse pas, ou si vous vous en défiez, vous passez à côté des plus merveilleux, des plus élégants outils dont puisse disposer un écrivain.

La ponctuation indique au lecteur la manière dont il doit écouter ce que vous écrivez. C’est à cela qu’elle sert. Virgules et points définissent la structure grammaticale d’une phrase, elles en facilitent la compréhension et la perception émotionnelle, en montrant comment elle sonne – où sont les respirations, et où il faut s’arrêter.

Si vous savez lire une partition de musique, vous savez que pauses et soupirs régissent les moments de silence. Les signes de ponctuation ont une fonction exactement identique.

Le point veut dire que l’on s’arrête le temps d’un moment le point-virgule veut dire que l’on marque une pause et la virgule peut vouloir dire les deux marquer une très courte pause dans le texte ou attendre quelque chose ce qui va changer le tiret c’est une pause qui isole une partie de phrase.

Cet ensemble de mots prend du sens si vous y travaillez un peu. Ce travail, qui consiste à donner du sens aux mots, c’est marquer la ponctuation.

Si la ponctuation possède des règles bien établies, elle comporte presque toujours une bonne dose de choix personnel. Dans notre exemple, voici comment je m’y prendrais :

Le point veut dire que l’on s’arrête – le temps d’un moment. Le point-virgule veut dire que l’on marque une pause ; et la virgule peut vouloir dire les deux, marquer une très courte pause dans le texte, ou attendre quelque chose, ce qui va changer. Le tiret, c’est une pause qui isole une partie de phrase.

D’autres options peuvent également être envisagées, mais des choix erronés altèrent le sens du texte, voire le perdent complètement.

Le point veut dire que l’on s’arrête. Le temps d’un moment, le point-virgule veut dire que l’on marque une pause et la virgule peut vouloir dire les deux. Marquer une très courte pause dans le texte ou attendre quelque chose. Ce qui va changer le tiret, c’est une pause. Qui isole une partie de phrase ?

Il arrive que les mêmes qui ont une réelle ambition pour leur écriture et à bien des égards y travaillent durement se désintéressent de la ponctuation avec beaucoup de désinvolture. Le placement d’une virgule, qui cela peut-il bien intéresser ? Il fut un temps où les écrivains négligents pouvaient compter sur les correcteurs de leur maison d’édition pour placer les virgules comme il convenait et corriger les fautes de grammaire, mais, de nos jours, les correcteurs sont une espèce menacée. Quant à la chose dans votre ordinateur qui prétend corriger ponctuation et grammaire dans vos textes, désactivez-la. Le niveau de compétence qui se cache derrière ces programmes est pitoyable, ils auront tôt fait de hacher menu vos phrases et de faire de votre écriture un inepte verbiage. La seule compétence qui vaille, c’est la vôtre. Au milieu de ces points-virgules mangeurs d’hommes, votre survie est entre vos mains.

 

 

Les répétitions ont du bon

Journalistes et enseignants sont pleins de bonnes intentions, mais ils peuvent finir par être d’un autoritarisme fatal. Parmi leurs règles étranges, celle-ci, qui proscrit l’utilisation d’un même terme deux fois dans la même page. Ce qui nous fait nous précipiter sur nos dictionnaires dans une recherche désespérée de synonymes approximatifs et d’improbables ersatz.

Rien de plus précieux qu’un dictionnaire des synonymes lorsque le mot dont vous avez besoin persiste à vous échapper, ou lorsque vraiment vous devez choisir un terme de substitution – mais usez-en avec modération. Le Mot du Dictionnaire, ce mot qui de toute évidence n’est pas un mot à vous, peut, flamant rose égaré dans un vol de pigeons, faire tache dans votre prose, dont la tonalité s’en trouvera modifiée. Ce n’est pas pareil d’écrire « Elle avait eu assez de crème, assez de sucre, assez de thé » et « Elle avait eu assez de crème, sa suffisance de sucre, et du thé à satiété ».

La répétition est mal venue lorsqu’elle se fait trop fréquente, mettant l’accent sur un mot sans raison. « Il étudiait dans la salle d’étude. Le livre qu’il étudiait était de Platon. » Ce type d’écho enfantin survient lorsque vous ne relisez pas ce que vous écrivez. À un moment ou à un autre, tout le monde se laisse prendre. Il est facile d’y remédier, à la relecture, en trouvant un synonyme ou une tournure de phrase différente : « Il était dans la salle d’étude, à lire Platon et à prendre des notes », par exemple. Mais ériger en règle le fait de ne jamais utiliser le même mot deux fois dans un même paragraphe, ou énoncer platement qu’il faut éviter les répétitions, c’est aller à l’encontre de l’essence même de la prose narrative. Répétition de mots, de phrases, d’images ; répétition de parties du discours ; quasi-répétition d’événements ; échos, reflets, variations sur un même thème : de la grand-mère racontant un conte traditionnel au romancier le plus sophistiqué, il n’est de narrateur qui n’ait recours à ces mêmes techniques, et le pouvoir de la prose dépendra largement de l’habileté de chacun à les maîtriser.

La prose ne peut pas rimer, s’harmoniser, marquer la mesure comme le fait la poésie car, si tel était le cas, la première moitié de cette phrase l’eût exprimé avec plus de subtilité. Les rythmes de la prose – et la répétition est au premier rang des moyens permettant d’insuffler un rythme – sont d’ordinaire cachés ou obscurs, et ne s’imposent pas comme des évidences. Ils peuvent être de grande amplitude, conçus à l’échelle d’une histoire entière, à l’échelle du complet enchaînement des événements, dans un roman : si amples qu’ils en deviennent difficiles à sentir et à voir, comme est difficile à voir, pour le conducteur qui suit les lacets de la route, l’entier dessin de la montagne dont il gravit les pentes. Mais la montagne est bien là.

[…]

Les adjectifs et les adverbes, ces vampires

Les adjectifs et les adverbes sont riches, bons et nourrissants. Ils ajoutent de la couleur, de la vie, de l’immédiateté. Ils ne rendent la prose obèse que lorsqu’ils sont utilisés avec paresse ou excès.

Quand la qualité que désigne l’adverbe peut être intégrée au verbe lui-même (ils s’enfuirent en courant = ils détalèrent) ou quand la qualité que désigne l’adjectif peut être intégrée au nom lui-même (un propos outrancier = une outrance), alors la prose devient plus claire, plus intense, plus vivante.

Ceux d’entre nous à qui l’on a appris à gommer toute forme d’agressivité dans une conversation seront enclins à utiliser des marqueurs d’intensité – adjectifs et adverbes – tels que plutôt, un peu, qui adoucissent ou atténuent la portée du mot dont ils modifient le sens. Dans une conversation, d’accord ; en prose écrite, ce sont des suceurs de sang – de vraies tiques. Vous devez les extraire et vous en débarrasser. Mes tiques à moi, ce sont plutôt, assez et juste — et surtout, surtout très. Pour faire juste un test, vous pourriez plutôt jeter un coup d’œil à vos propres écrits pour voir si vous n’auriez pas un goût assez prononcé pour des marqueurs d’intensité qui vous seraient très chers et que vous utiliseriez juste un peu trop souvent.

C’est trop bref pour avoir la portée d’une opinion libre, et pardon pour l’écart de langage, mais c’est ici l’endroit pour le dire : l’adjectif ou marqueur d’intensité putain de est vraiment une grosse, grosse tique. Ceux qui en truffent leurs discours ou leurs messages électroniques ne réalisent peut-être pas que, lorsqu’il s’agit d’écrire de la fiction, c’est à peu près aussi utile que hmm. Dans un dialogue ou un monologue intérieur, des phrases telles que « C’était un putain de beau crépuscule » ou « C’est d’une telle simplicité que même un putain de mioche le comprendrait » peuvent se concevoir, malgré tout le ridicule qu’elles dégagent quand on les prend au pied de la lettre. En revanche, intégrée à une narration pour lui donner de l’intensité et lui conférer une sorte de vigueur familière, une telle expression produit l’effet exactement inverse. Sa capacité à affaiblir, à trivialiser et à décrédibiliser un propos est proprement stupéfiante.

Certains adjectifs et adverbes ont fait l’objet d’une telle surexploitation littéraire qu’ils en ont perdu leur sens. Excellent possède rarement le poids qui devrait être le sien. Soudain veut rarement dire quoi que ce soit ; c’est ni plus ni moins qu’une simple transition, un bruit – « Il descendait la rue. Soudain il la vit. » D’une manière ou d’une autre, curieusement sont des expressions on ne peut plus sournoises, des expressions qui trahissent la volonté d’un écrivain de ne pas s’embêter à inventer tous les détails d’une histoire – « Curieusement, elle venait d’apprendre… » « D’une manière ou d’une autre, ils parvinrent à rejoindre l’astéroïde. » Rien n’arrive « curieusement » dans une histoire. Ce qui arrive n’arrive que parce que vous l’avez écrit. Prenez vos responsabilités !

Si les adjectifs pompeux et sophistiqués sont passés de mode et ne séduisent plus qu’un faible nombre d’écrivains, certains prosateurs, s’appliquant à rechercher un style particulier, utilisent l’adjectif à la manière des poètes : le caractère inattendu, voire alambiqué, du lien qui le relie au nom force le lecteur à s’interrompre et à concentrer son attention sur cette connexion pour bien la comprendre. Un tel maniérisme peut fonctionner, mais dans une narration c’est risqué. Voulez-vous vraiment stopper le cours de votre histoire ? Le jeu en vaut-il la chandelle ?

Je recommande à tous ceux qui écrivent des histoires de rester vigilants et de choisir adjectifs et adverbes avec soin et discernement : notre langue est une épicerie d’une richesse qui dépasse l’entendement et la prose narrative, a fortiori si elle veut franchir de longues distances, a besoin d’un régime qui lui fasse les muscles – un régime sans graisses.

 

Faut-il ne plus écrire qu’au présent?

Des milliers d’années durant, les histoires ont été racontées et écrites principalement au(x) temps du passé, agrémenté(s) parfois de spectaculaires séquences faisant appel à ce que l’on nommait alors le « présent historique ». Au cours de la dernière trentaine d’années environ, nombreux sont les écrivains qui n’ont plus guère utilisé que le temps présent dans leurs narrations, qu’il s’agisse d’œuvres de fiction ou de non-fiction. Aujourd’hui, l’omniprésence du temps présent est telle que les jeunes écrivains peuvent penser que c’est là une véritable obligation. L’un d’entre eux, très jeune, m’a dit une fois : « Les écrivains des temps anciens, aujourd’hui disparus, vivaient dans le passé et ne pouvaient donc écrire au présent, mais nous, si. » De manière évidente, le simple nom de « présent » conduit certains à penser que ce temps sert à évoquer ce qui se passe dans le maintenant du personnage ou de l’action, tandis que le temps passé traite des époques depuis longtemps révolues. C’est là une bien grande et fâcheuse naïveté. Les temps verbaux ont si peu à voir avec la temporalité réelle qu’ils sont à bien des égards interchangeables.

Ce qu’il faut bien garder à l’esprit c’est qu’en fin de compte, qu’elle soit pure invention ou repose sur des faits réels, une histoire écrite n’existe que sur le papier où elle est couchée. Présent, passé, qu’importe : un récit reste toujours l’évocation de quelque chose de totalement fictif.

La narration au présent donne aux gens le sentiment de quelque chose de « plus réel » parce qu’elle sonne comme sonneraient les propos d’un témoin oculaire rapportant ce qu’il voit. S’ils écrivent au présent, de nombreux écrivains expliquent que c’est parce que cela est « plus immédiat ». D’autres se montrent plus agressifs : « Nous vivons dans le présent, pas dans le passé. »

Pardon, mais vivre dans le seul présent serait vivre dans un monde d’enfants venant à peine de naître, ou dans un monde d’individus privés de mémoire à long terme. Vivre dans le présent n’est pas si facile pour la plupart d’entre nous. Être bel et bien présent dans le présent, le vivre pleinement, c’est là un des objectifs de la méditation conduisant à la conscience de soi, que d’aucuns pratiquent des années durant. Humains que nous sommes, nous passons le plus clair de notre temps la tête pleine de ce qui n’est pas, pas ici, pas maintenant – songeant à ceci, nous interrogeant sur cela, nous rappelant une chose, prévoyant d’en faire une autre, parlant à quelqu’un quelque part sur un téléphone mobile, pianotant un texto à quelqu’un autre – et ne tentant qu’en de rares occasions, mettant tout cela en perspective, de nous former une vision consciente de ce qu’est l’instant présent, et d’y trouver un sens.

La différence essentielle que je vois entre temps du passé et temps du présent ne tient pas tant à l’immédiateté qu’à l’écart de capacité à traduire la complexité et à créer de la profondeur de champ. Une histoire racontée au présent est nécessairement focalisée sur une action qui se déroule dans une certaine unité de temps, et donc de lieu. L’utilisation de temps du passé ouvre la possibilité de faire tous les allers et retours que l’on souhaite dans le temps comme dans l’espace. C’est là le mode de fonctionnement normal de l’esprit humain, sans cesse en mouvement. Il n’y a guère que dans les situations d’urgence que notre esprit se focalise intensément sur ce qui est en train de se produire. C’est ainsi que la narration au présent installe de manière artificielle comme une sorte d’urgence permanente, ce qui peut se révéler parfaitement adapté dans le contexte d’une action très rythmée.

Les temps du passé possèdent également cette capacité de focalisation intense, mais avec la possibilité d’élargir le champ temporel à l’avant et à l’après du moment de la narration proprement dit. Le moment ainsi décrit est un moment qui s’inscrit dans une continuité avec son passé et avec son futur.

C’est une différence analogue à celle qui existe entre l’éclair d’un flash et les rayons du soleil. Le premier rend intensément visible un espace réduit, baigné d’une lumière éclatante, mais on ne voit rien de ce qu’il y a autour ; le second donne à voir le monde.

Cette capacité du présent à limiter le champ de la narration peut séduire certains auteurs. Son intense pouvoir de focalisation libère l’écrivain et le lecteur de bien des artifices parasites. À la manière d’un microscope, il rapproche considérablement le champ, en même temps qu’il réduit les distances en éliminant ce qui se trouve à la périphérie de la narration. Il élague, réduit. Il prévient tout emballement de l’histoire. Ce peut être un choix avisé pour un écrivain dont le moteur a tendance à la surchauffe. […] D’excellents écrivains (parmi lesquels James Tiptree Jr.) disent qu’ils voient l’action en même temps qu’ils l’écrivent, exactement comme ils verraient un film, auquel cas l’usage du présent revient à appliquer au domaine de la fiction une technique analogue à celle du reportage en direct.

Ces limitations et implications propres à la narration au présent méritent réflexion. Écoutons ce qu’en dit la romancière Lynne Sharon Schwartz : de son point de vue, la narration au présent, en ce qu’elle laisse de côté contexte temporel et trajectoire historique, est simplificatrice à l’excès, et l’utiliser revient à postuler implicitement qu’il n’existe rien « de si terriblement complexe qu’on ne puisse le faire comprendre juste en nommant les choses et en accumulant des données » et qu’il « n’y a rien à comprendre de plus que ce qu’un coup d’œil rapide nous permet de comprendre ». Peut-être cette extériorité et cette étroitesse du champ de vision expliquent-elles pourquoi tant de narrations au présent nous semblent froides – plates, sans émotion, comme indifférentes. Et donc se ressemblent toutes.

Je suspecte que si certains écrivent au présent, c’est parce que faire autrement les effraie. Peut-être n’avez-vous jamais appris les noms savants par lesquels on désigne les temps verbaux, mais soyez sans inquiétude. Vous savez faire. Tout cela est en vous, et ça n’a jamais cessé d’y être depuis que vous avez appris à dire « Je vais » plutôt que « J’alle ».

Si vous n’écrivez (et ne lisez) qu’au présent, votre cerveau peut s’être déshabitué de certaines formes verbales restées trop longtemps inemployées. Retrouvez une capacité à les utiliser librement, et vous élargirez d’autant la gamme des moyens qui sont les vôtres en tant que romancier. Tout art connaît des limites, mais un écrivain qui n’utilise qu’un seul temps me fait un peu penser à un peintre qui n’utiliserait, de toutes les huiles de sa palette, que le rose.

Mon point est globalement le suivant : l’usage du présent est actuellement à la mode ; mais si vous n’êtes pas à l’aise avec, alors ne faites pas comme tout le monde, ne l’utilisez pas. Il convient à certains auteurs et à certaines histoires, à d’autres non. C’est un choix important, et qui n’appartient qu’à vous.

 

— Ce texte est extrait de Conduire sa barque, paru le 15 avril aux éditions Antigone 14. Il a été traduit par Bertrand Augier. Les intertitres sont de la rédaction.

Survivre en dix leçons

Il y a un an, plus de la moitié des Tchèques doutaient de la réalité du réchauffement climatique, selon un sondage de l’institut de sociologie de l’Académie des sciences, ce qui faisait de ce pays d’Europe centrale le plus climatosceptique du continent. Les réfugiés ou un attentat de l’organisation État islamique figuraient en tête des préoccupations, selon une enquête de l’agence Media réalisée pour la radio publique.

Depuis, tout a changé. La République tchèque a connu une longue période sans précipitations – sucho (« sécheresse ») a été élu « mot de l’année 2018 » à l’issue de la traditionnelle enquête du quotidien Lidové Noviny. « Par rapport aux années précédentes, l’attention portée aux menaces environnementales et à leurs conséquences sur les récoltes et les déplacements de population a significativement augmenté, analyse le sociologue Daniel Prokop sur le site de Radio Prague. En 2017, seuls 38 % des sondés y voyaient un problème majeur. Ils sont à présent 52 %. »

Selon le psychologue Jan Krajhanzl, le comportement des Tchèques est en train de changer : ils s’installent de plus en plus à la campagne, et de nombreux couples décident de ne pas faire d’enfants. À en croire le succès phénoménal de Ruka noci podaná: Základy rodinné a krizové pripravenosti (« Main tendue à la nuit : les bases pour se préparer aux crises en famille »), ils sont nombreux à se préparer à l’éventualité d’une crise en suivant les préceptes énumérés dans l’ouvrage, tels que « Fais des réserves de nourriture pour au moins trois mois et de céréales pour deux ans », « S’il y a des choses que tu n’as pas les moyens d’acheter, fabrique-les toi-même », « Entretiens de bons rapports avec tes voisins ».

Pour rédiger ce manuel de survie en cas d’inondation, de sécheresse, de panne de courant mais aussi d’épidémie ou de récession économique – premier du genre dans le pays selon le mensuel Pražský Zpravodraj –, le climatologue et philosophe Václav Cílek s’est fait aider par un ingénieur spécialiste des techniques de survie, par un explorateur qui a traversé le Groenland à pied et par un fonctionnaire ayant élaboré des procédures à suivre en cas de catastrophe naturelle.

L’heure serait donc au pessimisme en République tchèque ? Le site d’information Novinky.cz se veut rassurant : « Ce livre n’entend pas paniquer nos concitoyens, mais il leur pose des questions pressantes sur leur autonomie. Combien parmi eux seraient capables d’arpenter leur pays sans voiture ni GPS ? Ce livre vise à montrer que nous vivons dans le luxe et que, plus la société s’y habituera, plus elle sera désarmée. » D’où, selon les auteurs, l’importance de savoir bien choisir ses chaussettes et de faire ses confitures.

Qui sont les robots ?

Beaucoup de livres prédisent une apocalypse du travail en raison d’un futur robotisé. Moins nombreux sont ceux qui s’attachent à décrire ce qui se passe réellement dans le monde du travail. C’est le mérite de l’historien Louis Hyman d’analyser les raisons pour lesquelles le modèle de l’entreprise paternaliste prenant soin de ses fidèles salariés a fait place à une économie de l’insécurité. Il se concentre sur les États-Unis, mais ses conclusions valent au moins en partie pour les autres pays occidentaux. Après la crise de 2008, le taux de chômage outre-Atlantique est à nouveau très bas, mais 94 % des emplois créés entre 2005 et 2015 concernent ce que Hyman appelle du « travail flexible ». Il y voit moins le résultat d’une nécessité économique induite par le progrès technologique que celui d’une évolution idéologique, résume Patricia Wall dans The New York Times.

Alors que les grandes entreprises étaient attachées, depuis les lendemains de la crise de 1929, à l’idée d’une croissance lente et régulière, s’appuyant sur une population de salariés stables et loyaux, nous en sommes venus insensiblement à valoriser la prise de risque, la flexibilité et le moyen de faire baisser le coût de l’emploi. Le tournant a eu lieu à la fin des années 1960, à une époque où les profits avaient tendance à stagner. L’évolution a été rendue possible par la conjugaison de deux facteurs : la montée en puissance de l’intérim (Manpower a été fondé en 1958) et la caution des grandes sociétés de conseil, McKinsey en tête (Louis Hyman est un ancien de McKinsey).

Dans The New Yorker, l’historienne Jill Lepore souligne un autre aspect de l’ouvrage en mettant en évidence une autre évolution idéologique, engagée plus tôt. Celle-ci procède de deux idées complémentaires, également diffusées par les cabinets de conseil : celle que les machines doivent remplacer les humains « chaque fois que c’est possible » (injonction formulée en 1952) et celle que le salarié idéal doit se rapprocher du modèle fourni par la machine : travailler à la tâche à n’importe quel moment du jour et de la nuit, être peu sensible aux avantages sociaux et ne pas être syndiqué. D’où une confusion possible avec les robots. « Pour comprendre le secteur de l’électronique, c’est bien simple, écrit Hyman. Dès que quelqu’un dit le mot “robot”, représentez-vous une femme non blanche. » Seagate faisait assembler ses disques durs d’ordinateur par des femmes à Singapour. Dans les années 1980, dans les usines électroniques et textiles du sud de la Californie, plus de 70 % des travailleurs étaient des femmes « non blanches », parmi lesquelles plus de 70 % d’hispaniques. La technologie la plus importante dans l’électronique était l’ongle, écrit Hyman.

Le regard de l’historien est le principal rempart contre la déferlante d’analyses et de livres annonçant le remplacement du travail humain par des robots. Hyman rejoint à sa manière le point de vue de l’économiste Robert Gordon, dont Books a déjà parlé. Dans un livre publié en 2016, Gordon estime que, contrairement aux apparences, il n’y a plus de vraie révolution technologique depuis 1970. Un de ses articles est titré « Pourquoi les robots ne vont pas décimer les emplois humains ». Les robots ont certes modifié l’industrie, mais pas l’économie dans son ensemble et ne sont pas près de le faire. L’économiste Oren Cass, évoqué dans nos pages par Emmanuel Todd, écarte vigoureusement la thèse de l’apocalypse robotique : « L’innovation technologique et l’automatisation ont toujours fait partie intégrante de notre progrès économique ; dans un marché du travail qui fonctionne bien, elles doivent produire des gains pour toutes les catégories de travailleurs. » Il plaide pour un changement de paradigme, fondé sur une revalorisation du travail humain.

Le mythe du bon sauvage

Le mythe du bon sauvage commence curieusement à l’époque des cités-États de Mésopotamie. Dans le premier grand texte littéraire de l’histoire humaine, l’Épopée de Gilgamesh (vers 2100 avant notre ère), le sauvage Enkidu est créé par les dieux pour empêcher Gilgamesh, le roi d’Ourouk, de continuer à opprimer ses sujets. Les deux hommes s’affrontent mais deviennent amis.

L’expression « bon sauvage » apparaît en français en 1592 et en anglais (noble savage) en 1672. Mais l’idée a précédé le mot. Et elle fut dès l’origine chargée d’ambiguïtés. Les auteurs s’en sont beaucoup servis à des fins satiriques, pour dénoncer les vices de la société européenne. Comme disent les Anglais, le mythe était donc souvent présenté tongue in cheek, pour plaisanter. D’autre part, la notion de « bon » sauvage ne renvoyait que secondairement à la question de savoir s’il avait des qualités morales naturelles. Dans la plupart des textes, le bon sauvage n’est pas l’homme bon, il est l’homme avant l’instauration des institutions qui fondent la civilisation : la propriété, l’écriture, etc. S’il est meilleur que nous, ce n’est pas que l’état de nature le fasse bon, c’est qu’il n’a pas encore été corrompu par les vices d’une société injuste mue par le désir de richesses, de pouvoir et de notoriété.

On peut considérer que, en raison de l’énorme succès de ses Essais, c’est Montaigne qui a véritablement fondé le mythe. Dans le chapitre « Des cannibales », il s’appuie principalement, nous dit l’universitaire Stelio Cro, sur un ouvrage du théologien protestant italien Pierre Martyr Vermigli, paru au tout début du XVIe siècle. Pierre Martyr s’était fait le chroniqueur des conquérants espagnols, en lisant leurs écrits et en en rencontrant certains. Il s’en dégageait un portrait avantageux des Indiens d’Amérique, non soumis aux servitudes de l’argent, des lois, de juges pervers et de livres tendancieux.

Paradoxalement, l’expression « bon sauvage », si fortement associée à Rousseau, n’a jamais été employée par lui. Dans un livre publié en 2001, l’Américain Ter Ellingson a montré que, dans le monde anglophone du moins, l’association entre Rousseau et le « bon sauvage » a largement été le produit d’une machine de propagande montée par deux racistes britanniques à la fin des années 1850. Il s’agissait de tourner la formule en dérision et de s’en servir au contraire pour asseoir l’idée de la supériorité biologique de la race européenne 1. Ellingson n’est pas le premier à avoir contesté la filiation rousseauiste de la notion. L’idée avait déjà été développée en 1923 par l’historien des idées américain Arthur Lovejoy. Dans un article intitulé « Le primitivisme supposé du Discours sur l’inégalité de Rousseau », il écrivait : « L’idée que le Discours était essentiellement une glorification de l’état de nature et que son influence a tendu à promouvoir le “primitivisme” est l’une des erreurs les plus tenaces de l’histoire. » Mais, comme on peut le lire dans deux extraits dudit Discours que nous publions plus bas, si erreur il y a, elle est toute relative : sa description des premiers hommes n’est pas irénique, mais à ses yeux c’est bien la « société civile » qui a créé « l’inégalité » et le « vice ». Voltaire ne s’y était pas trompé qui, après avoir reçu le Discours, envoya à son auteur cette lettre fameuse : « J’ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain ; je vous en remercie ; vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités, et vous ne les corrigerez pas. Vous peignez avec des couleurs bien vraies les horreurs de la société humaine dont l’ignorance et la faiblesse promettent tant de douceurs. On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes. Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant comme il y a plus de soixante ans que j’en ai perdu l’habitude, je sens malheureusement qu’il m’est impossible de la reprendre ».

En 1935, Lovejoy et son collègue George Boas publient un livre sur le « primitivisme ». Remontant jusqu’à l’Antiquité gréco-romaine, ils distinguent entre un primitivisme « soft » et un primitivisme « dur ». Le premier, auquel ils rattachent le peintre Gauguin, consiste à penser que la vie la plus heureuse est celle que mènent par exemple les habitants des îles des mers du Sud, là où la nature est accueillante et permet de subvenir à ses besoins sans dur labeur. Le primitivisme « dur » est la doctrine selon laquelle l’homme est d’autant plus heureux qu’il se rapproche des animaux : sans être encombré par les arts et les sciences, il se satisfait de vivre dans une caverne et de manger des glands.

— Books

 

 


MORCEAUX CHOISIS

 

Le sauvage Enkidu
(Épopée de Gilgamesh)

 

Et c’est là, dans la steppe qu’elle forma Enkidu le preux.
Mis au monde en la solitude aussi compacte que Ninurta.
Abondamment velu par tout le corps, il avait une chevelure de femme,
Aux boucles foisonnant comme un champ d’épis.
Ne connaissant ni concitoyens,
ni pays, accoutré à la sauvage,
En compagnie des gazelles, il broutait.
En compagnie de sa harde,
il fréquentait l’aiguade.
Il se régalait d’eau en compagnie
des bêtes.

 

— Traduction de Jean Bottéro.

 

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Le débat entre les céréales et les brebis (récit sumérien)

 

« Lorsque, sur les montagnes de l’univers, An mit les Annuna [les dieux qui ont créé l’homme] au monde, il n’engendra pas en même temps les céréales, ni ne produisit, dans le pays, le fil d’Uttu [la déesse du tissage], ni ne lui prépara de métier à tisser. La brebis n’existant pas encore non plus, les agneaux ne pouvaient pas se multiplier. La chèvre n’existant pas davantage, les chevreaux ne pouvaient pas se multiplier. Nulle brebis pour mettre au monde ses deux agneaux, nulle chèvre pour mettre au monde ses trois chevreaux.

Compte tenu que les Annuna, les grands-dieux, ignoraient et le nom de céréale et celui de brebis, il n’y avait pas de grain, ni de trente, ni de quarante, ni de cinquante jours ; il n’y avait pas de menu-grain, ni du grain de montagne, ni de grain des habitations sacrées. Il n’y avait pas de vêtements pour se couvrir, et, comme Uttu n’était pas née, aucun turban royal n’était porté.

Le dieu Ninurta [le dieu de l’agriculture et de la guerre], le dieu précieux, n’était pas né. Shakan [le dieu du bétail et des animaux sauvages] n’était pas allé dans les terres arides. Les hommes de ces temps-là ignoraient qu’on pouvait manger du pain. Ils ignoraient qu’on pouvait se vêtir, ils allaient et venaient tout nus. Ils se nourrissaient d’herbe comme les moutons et buvaient de l’eau dans les fossés.

C’est alors […] que les Dieux créèrent les brebis et les céréales.

Les brebis étant dans leur enclos, ils leur donnèrent de l’herbe à foison. Pour les céréales, ils firent un champ et donnèrent la charrue, le joug et l’attelage […].

Les céréales et les brebis apportèrent à tous la richesse. Ils apportèrent au pays de quoi se nourrir. Ils accomplirent les ordonnances des dieux. Ils remplirent les entrepôts du pays. Les granges du pays étaient pleines à craquer. Quand ils entrèrent dans les maisons des pauvres qui dormaient dans la poussière, ils apportèrent la richesse […]. Ils remplirent de joie le cœur d’An et celui d’Enlil [le plus grand des dieux] ».

 

— Extrait d’un texte sumérien reconstitué d’après plusieurs tablettes datant de la seconde partie du IIIe millénaire avant notre ère.

 

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«Rien de sauvage en cette nation» (Montaigne)

 

Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ; comme de vrai, il semble que nous n’avons autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usages du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits : là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l’ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages. En ceux-là sont vives et vigoureuses les vraies et plus utiles et naturelles vertus et propriétés, lesquelles nous avons abâtardies en ceux-ci, et les avons seulement accommodées au plaisir de notre goût corrompu. Et si pourtant, la saveur même et délicatesse se trouve à notre goût excellente, à l’envi des nôtres, en divers fruits de ces contrées-là sans culture. Ce n’est pas raison que l’art gagne le point d’honneur sur notre grande et puissante mère Nature. Nous avons tant rechargé la beauté et richesse de ses ouvrages par nos inventions que nous l’avons du tout étouffée. Si est-ce que, partout où sa pureté reluit, elle fait une merveilleuse honte à nos vaines et frivoles entreprises, « Le lierre pousse mieux spontanément, l’arboulier croit plus beau dans les antres solitaires, et les oiseaux chantent plus doucement sans aucun art. »

[…]

Au demeurant, ils vivent en une contrée de pays très plaisante et bien tempérée ; de façon qu’à ce que m’ont dit mes témoins, il est rare d’y voir un homme malade ; et m’ont assuré n’en y avoir vu aucun tremblant, chassieux, édenté, ou courbé de vieillesse. Ils sont assis le long de la mer, et fermés du côté de la terre de grandes et hautes montagnes, ayant, entre-deux, cent lieues ou environ d’étendue en large. Ils ont grande abondance de poissons et de chairs qui n’ont aucune ressemblance aux nôtres et les mangent sans autre artifice que de les cuire.

[…]

Au lieu du pain, ils usent d’une certaine matière blanche, comme du coriandre, confit. J’en ai tâté : le goût en est doux et un peu fade. Toute la journée se passe à danser. Les plus jeunes vont à la chasse des bêtes, à tout des arcs. Une partie des femmes s’amusent cependant à chauffer leur breuvage, qui est leur principal office. Il y a quelqu’un des vieillards qui, le matin, avant qu’ils se mettent à manger, prêche en commun toute la grangée, en se promenant d’un bout à l’autre et redisant une même clause à plusieurs fois, jusques à ce qu’il ait achevé le tour (car ce sont bâtiments, qui ont bien cent pas de longueur). Il ne leur recommande que deux choses : la vaillance contre les ennemis et l’amitié à leurs femmes.

[…]

Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. Leur guerre est toute noble et généreuse, et a autant d’excuse et de beauté que cette maladie humaine en peut recevoir ; elle n’a autre fondement parmi eux que la seule jalousie de la vertu. Ils ne sont pas en débat de la conquête de nouvelles terres, car ils jouissaient encore de cette liberté naturelle qui les fournit sans travail et sans peine de toutes choses nécessaires, en telle abondance qu’ils n’ont que faire d’agrandir leurs limites. Ils sont encore en cet heureux point, de ne désirer qu’autant que leurs nécessités naturelles leur ordonnent ; tout ce qui est au-delà est superflu pour eux. Ils s’entre appellent généralement, ceux de même âge, frères ; enfants, ceux qui sont au-dessous ; et les vieillards sont pères à tous les autres.

 

— Essais, Livre I, chapitre XXXI, « Des cannibales » (1588).

 

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«Leçon de modération et de générosité» (Fénelon)

 

Quand nous arrivâmes sur cette côte, nous y trouvâmes un peuple sauvage qui errait dans les forêts, vivant de sa chasse et des fruits que les arbres portent d’eux-mêmes. Ces peuples, qu’on nomme les Manduriens, furent épouvantés, voyant nos vaisseaux et nos armes ; ils se retirèrent dans les montagnes. Mais, comme nos soldats furent curieux de voir le pays et voulurent poursuivre des cerfs, ils rencontrèrent ces sauvages fugitifs. Alors les chefs de ces sauvages leur dirent : « Nous avons abandonné les doux rivages de la mer pour vous les céder ; il ne nous reste que des montagnes presque inaccessibles ; du moins est-il juste que vous nous y laissiez en paix et en liberté. Nous vous trouvons errants, dispersés et plus faibles que nous ; il ne tiendrait qu’à nous de vous égorger et d’ôter même à vos compagnons la connaissance de votre malheur : mais nous ne voulons point tremper nos mains dans le sang de ceux qui sont hommes aussi bien que nous. Allez ; souvenez-vous que vous devez la vie à nos sentiments d’humanité. N’oubliez jamais que c’est d’un peuple que vous nommez grossier et sauvage que vous recevez cette leçon de modération et de générosité. »

 

— Télémaque, livre IX (1699).

 

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«Vivent les Hurons, qui sans lois…» (baron de Lahontan)

 

Ah ! vivent les Hurons qui sans lois, sans prisons, et sans tortures, passent la vie dans la douceur, dans la tranquillité, et jouissent d’un bonheur inconnu aux Français. Nous vivons simplement sous les lois de l’instinct, et de la conduite innocente que la Nature sage nous a imprimée dès le berceau. Nous sommes tous d’accord, et conformes en volontés, opinions et sentiments. Ainsi, nous passons notre vie dans une si parfaite intelligence, qu’on ne voit parmi nous ni procès, ni dispute, ni chicanes.

 

— Dialogues avec le Huron Adario (1703).

 

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«Le premier pas vers l’inégalité» (Rousseau)

 

Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne. Mais il y a grande apparence, qu’alors les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étaient ; car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d’idées antérieures qui n’ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d’un coup dans l’esprit humain. Il fallut faire bien des progrès, acquérir bien de l’industrie et des lumières, les transmettre et les augmenter d’âge en âge, avant que d’arriver à ce dernier terme de l’état de nature. Reprenons donc les choses de plus haut et tâchons de rassembler sous un seul point de vue cette lente succession d’événements et de connaissances, dans leur ordre le plus naturel.

[…]

Tout commence à changer de face. Les hommes errant jusqu’ici dans les bois, ayant pris une assiette plus fixe, se rapprochent lentement, se réunissent en diverses troupes, et forment enfin dans chaque contrée une nation particulière, unie de mœurs et de caractères, non par des règlements et des lois, mais par le même genre de vie et d’aliments, et par l’influence commune du climat. Un voisinage permanent ne peut manquer d’engendrer enfin quelque liaison entre diverses familles. De jeunes gens de différents sexes habitent des cabanes voisines, le commerce passager que demande la nature en amène bientôt un autre non moins doux et plus permanent par la fréquentation mutuelle. On s’accoutume à considérer différents objets et à faire des comparaisons ; on acquiert insensiblement des idées de mérite et de beauté qui produisent des sentiments de préférence. À force de se voir, on ne peut plus se passer de se voir encore. Un sentiment tendre et doux s’insinue dans l’âme, et par la moindre opposition devient une fureur impétueuse : la jalousie s’éveille avec l’amour ; la discorde triomphe et la plus douce des passions reçoit des sacrifices de sang humain.

À mesure que les idées et les sentiments se succèdent, que l’esprit et le cœur s’exercent, le genre humain continue à s’apprivoiser, les liaisons s’étendent et les liens se resserrent. On s’accoutuma à s’assembler devant les cabanes ou autour d’un grand arbre : le chant et la danse, vrais enfants de l’amour et du loisir, devinrent l’amusement ou plutôt l’occupation des hommes et des femmes oisifs et attroupés. Chacun commença à regarder les autres et à vouloir être regardé soi-même, et l’estime publique eut un prix. Celui qui chantait ou dansait le mieux ; le plus beau, le plus fort, le plus adroit ou le plus éloquent devint le plus considéré, et ce fut là le premier pas vers l’inégalité, et vers le vice en même temps : de ces premières préférences naquirent d’un côté la vanité et le mépris, de l’autre la honte et l’envie ; et la fermentation causée par ces nouveaux levains produisit enfin des composés funestes au bonheur et à l’innocence.

 

— Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755).

 

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«Bien plus heureux que nous» (capitaine Cook)

 

De ce que j’ai dit des Indigènes de la Nouvelle Hollande [l’Australie], ils pourraient sembler le peuple le plus misérable de la Terre, mais en réalité ils sont bien plus heureux que nous les Européens ; étant entièrement étrangers non seulement au superflu mais aux commodités si recherchées en Europe, ils sont heureux de ne pas en connaître l’usage. Ils vivent dans une Tranquillité qui n’est pas dérangée par l’Inégalité des Conditions : la Terre et la mer leur fournissent tout ce dont ils ont besoin pour vivre.

 

— Journal de bord de l’Endeavour (1771).

L’insulte facile

L’auteur de Toba Tek Singh (Buchet-Chastel, 2008) et de Viande froide (Bleu Autour, 2007) est incontestablement un grand écrivain. Plus de soixante ans après sa mort, Sadaat Hasan Manto reste lu, commenté, admiré et contesté, comme le montrent les témoignages de ses contemporains rassemblés dans Manto Saheb. Né en 1912 à Ludhiana, en Inde, dans une famille musulmane, mort en 1955 à Lahore, au Pakistan, Manto a connu les affres de la Partition et publié en ourdou des nouvelles « brillantes et corrosives », selon l’hebdomadaire indien Outlook, dans lesquelles il évoque ce traumatisme collectif.

Pas particulièrement cultivé, auteur pour Bollywood de scénarios peu marquants, Manto demeure pourtant, relève le magazine, « le seul écrivain de sa génération qui soit encore pertinent aujourd’hui ». Le recueil fait apparaître un homme alcoolique, parfois ordurier, mais qui trouvait dans sa propre marginalité la lucidité nécessaire et les mots justes. Ce que souligne le critique et poète Ali Sardar Jafri, contemporain de l’auteur : « S’il a l’insulte facile, c’est que la société n’a cessé de l’insulter, lui et des millions d’autres. » Trivial ? Il a su dépeindre les bas-fonds, « les bazars et les bordels », apprécie le quotidien The Indian Express.

Helmholtz, le savant total

Helmholtz : dans une lettre à sa future épouse Mileva Marić, Albert Einstein affirmait l’admirer chaque jour davantage. Ludwig Boltzmann, Heinrich Hertz et Max Planck, qui furent ses élèves à Berlin, lui vouaient un extraordinaire respect. Le jeune Sigmund Freud l’appelait son « idole scientifique ». Ses idées sur l’histoire de la musique ont influencé le sociologue Max Weber. Moritz Schlick, fondateur et animateur du Cercle de Vienne, saluait en lui un authentique théoricien de la connaissance. Et quand il est mort, en 1894, à l’âge de 73 ans, la communauté scientifique allemande entière a eu le sentiment de perdre son représentant le plus emblématique.

En dehors de l’Allemagne, Hermann von Helmholtz n’occupe cependant pas dans le panthéon des grandes figures populaires de la science du XIXe siècle une place aussi visible que Pasteur ou Darwin, dont les noms sont étroitement associés à une découverte ou à une théorie. Médecin de formation, physicien par vocation, s’intéressant à la philosophie et aux arts, il a presque toujours travaillé à la frontière des disciplines, important dans certains domaines des idées et des méthodes élaborées dans d’autres.

« Il appartenait, écrit Jacques Bouveresse, à l’espèce relativement rare des grands savants dont on peut dire qu’ils ont été à la fois des théoriciens exceptionnellement créatifs et des expérimentateurs incomparables. » Le plus souvent, son apport au progrès des connaissances a consisté à combiner dans l’étude de sujets tels que la vision ou l’audition – jusque-là surtout abordés à l’aide d’idées générales – des expérimentations ingénieuses à l’aide d’instruments qu’il adaptait ou inventait lui-même et un traitement mathématique rigoureux. Esprit perpétuellement en quête de synthèse, il s’appuyait sur les travaux de ses prédécesseurs, dont il améliorait les observations et perfectionnait les théories. Parce qu’il abandonnait assez rapidement les sujets d’étude qui l’occupaient, ce sont souvent ses successeurs qui ont tiré les conséquences de ses idées.

Donner une vue d’ensemble de sa vie et de ses réalisations n’est donc pas aisé. Longtemps, sa seule biographie a été celle, en trois volumes, publiée peu après sa mort par son ami le mathématicien Leo Königsberger. D’un ton hagiographique, elle consiste largement en extraits de ses textes scientifiques et de ses conférences. S’appuyant sur un travail de trente ans et des archives récemment rendues accessibles ou dispersées dans le monde entier, David Cahan vient de livrer ce qui devrait demeurer longtemps la meilleure et la plus complète biographie du savant. L’ouvrage fait une large place, à côté de ses travaux, à sa vie personnelle et à sa carrière professionnelle.

 

Rupture avec le « vitalisme »

La famille de Helmholtz appartenait à la bildungsbürgertum (bourgeoisie moyenne cultivée) de Potsdam. Son père enseignait dans le lycée de la ville. Ami du fils du philosophe idéaliste Johann Gottlieb Fichte, animé par un amour profond de la culture et une fervente foi protestante, il veilla à ce que son fils reçoive la solide formation humaniste, à la fois scientifique et littéraire, que l’élite allemande donnait à ses enfants. Élève brillant dans toutes les matières, Helmholtz était surtout intéressé par la physique. Ses parents ne pouvant lui offrir l’université, il s’inscrivit à l’Institut de médecine de l’armée, à Berlin, étroitement associé à la faculté de médecine de l’université et à l’hôpital de la Charité. Il pouvait en suivre l’enseignement gratuitement à condition de s’engager à servir comme médecin et chirurgien militaire. Dans l’entourage de ses professeurs Johan Müller et Heinrich Magnus, il fit la connaissance d’Emil du Bois-Reymond, d’Ernst Wilhelm von Brücke et de Carl Ludwig. Ensemble, les quatre hommes, qui restèrent liés toute leur vie, allaient s’employer à bâtir, en rupture avec le « vitalisme » et la pensée médicale inspirée par la Naturphilosophie de Schelling et de Goethe, une physiologie et une médecine scientifiques fondées sur l’expérimentation et l’idée que des mécanismes physico-chimiques suffisent à expliquer la totalité des phénomènes organiques.

À l’institut et dans les différentes casernes où il fut affecté, Helmholtz réalisa dans cet esprit des travaux sur divers sujets, tels que la fermentation et la putréfaction. « Ses recherches dans ce domaine, lit-on dans un ouvrage dirigé par David Cahan, [permirent] de combler des lacunes et de réduire les incertitudes. [Ses] expérimentations fournissaient assez de preuves pour démontrer que des micro-organismes étaient à l’origine des deux phénomènes. Mais la question demeura ouverte et la théorie chimique de la décomposition conserva son influence jusqu’à sa spectaculaire réfutation par Louis Pasteur, deux décennies plus tard. »

Ses recherches sur les modifications chimiques du muscle en contraction furent plus concluantes. Contre les thèses vitalistes, elles établirent que la force mécanique et la chaleur dégagées lors de la contraction proviennent des seules réserves énergétiques contenues dans le muscle. Dans le même esprit, Helmholtz parvint à mesurer la transmission de l’influx nerveux, démontrant que, loin d’être instantanée comme le voulaient les vitalistes, elle s’effectuait à une vitesse équivalant à plus ou moins un dixième de celle du son.

 

Grâce à l’intervention d’Alexander von Humboldt, que ses talents avaient impressionné, il fut libéré du reste de ses obligations envers l’armée et put se présenter à des postes à l’université. À l’Académie de Berlin puis, successivement, aux universités de Königsberg, Bonn et Heidelberg, il poursuivit ses recherches en physiologie. C’est dans le domaine de l’optique physiologique qu’il réalisa son exploit le plus fameux : la mise au point de l’ophtalmoscope, un instrument qui, grâce à l’utilisation d’un rayon lumineux passant à travers une lame de verre semi-réfléchissante, permet d’observer la rétine et ses vaisseaux sanguins. En donnant le moyen de visualiser les changements intervenant à l’intérieur du globe oculaire, l’ophtalmoscope améliora le diagnostic et le traitement des affections de la rétine, de la cataracte et du glaucome. Son invention, que Helmholtz attribuait au fait qu’il connaissait « davantage de physique que les médecins et davantage de physiologie et de médecine que les physiciens », fut saluée par la communauté médicale. Helmholtz conçut un autre instrument, l’ophtalmomètre, pour étudier le phénomène d’accommodation en mesurant la courbure de la cornée et du cristallin. Ses travaux sur la vision des couleurs complétèrent la théorie du spectre lumineux de Newton en distinguant le mélange des couleurs par synthèse additive (combinaison de faisceaux lumineux) et synthèse soustractive (mélange de pigments). Parallèlement à Maxwell, et sans doute en partie influencé par lui, il proposa une version améliorée du modèle de perception des couleurs de Young, fondée sur l’idée qu’existent, dans la rétine, trois types de récepteurs sensibles aux longueurs d’onde des trois couleurs primaires, le rouge, le vert et le bleu. Elle permettait notamment de rendre compte des phénomènes de contraste et d’images persistantes, bien décrits mais mal expliqués par Goethe dans le cadre de sa théorie des couleurs, subjective et d’inspiration artistique.

 

Inventeur de plusieurs instruments

Il a aussi mené de nombreuses recherches en acoustique physiologique et en théorie de la musique, deux domaines liés dans ses travaux. Pour étudier les sons musicaux et leur perception, il inventa plusieurs instruments : une sirène double qu’il utilisait pour produire des combinaisons de sons de hauteurs différentes, un oscillateur à diapason engendrant des sons simples d’une grande pureté en continu et un résonateur sphérique, dont on plaçait une des ouvertures dans l’oreille pour identifier les harmoniques d’un son donné. On savait que la hauteur d’un son dépend de la fréquence de la vibration et son intensité, de son amplitude. Il démontra que sa troisième caractéristique fondamentale, le timbre, qui distingue un instrument d’un autre, est fonction du nombre et de la nature des harmoniques produits (les multiples de la fréquence fondamentale). Si l’œil fonctionne comme un instrument d’optique, l’oreille, disait-il, analyse les composantes des ondes sonores selon les principes de Fourier. Dans l’esprit de Helmholtz, l’organe assurant cette opération était la membrane basilaire, une des membranes présentes dans la cochlée, au cœur de l’oreille interne, dont il pensait qu’elle vibrait comme un ensemble de cordes de piano. On sait aujourd’hui que le mécanisme en cause est différent, mais son analyse conserve l’essentiel de sa valeur.

« Helmholtz, souligne David Cahan, enracinait sa théorie de l’harmonie musicale dans l’anatomie de l’oreille et la physique des ondes sonores, exactement comme il avait enraciné sa théorie de la perception visuelle dans l’anatomie et la physiologie de l’œil et la physique des ondes lumineuses. Mais il ne “réduisait” pas ses théories de l’audition et de la vision à ces phénomènes organiques et physiques. Il a toujours maintenu qu’elles comportaient une composante psychologique. » De fait, tout son effort a constamment tendu à distinguer ce qui, dans la perception visuelle et sonore, relevait de la physique, de la physiologie et de la psychologie. En matière musicale, il reconnaissait de surcroît le rôle joué par l’histoire et la tradition culturelle : « Le système des tonalités, des modes et de leur tissu harmonique ne repose pas sur les lois immuables de la nature mais est la conséquence de principes esthétiques qui ont varié avec le développement progressif de l’humanité et varieront encore. »

Les recherches de Helmholtz sur les bases de l’harmonie et les phénomènes de consonance et de dissonance le conduisirent, un peu curieusement, à critiquer la gamme tempérée, division de la gamme en 12 intervalles égaux mise au point au XVIIe siècle pour permettre aux musiciens de jouer des morceaux de complexité croissante sans changer constamment de tonique. Il lui semblait en effet que, dans ce système, certains accords (par exemple la quinte, la tierce et la sixte en do majeur) produisaient des « sons résultants » (une catégorie de sons secondaires dont il avait lui-même identifié un type particulier) discordants et désagréables. Sur l’harmonium qu’il s’était fait construire, sur lequel on pouvait passer de la gamme tempérée à la gamme naturelle en changeant simplement de registre, il affirmait entendre entre les sons produits dans les deux cas des différences dont il n’est pas exclu de penser que seule son oreille exercée pouvait les percevoir.

Une fois nommé à Berlin, Helmholtz se désintéressa de la physiologie pour se consacrer entièrement à la physique. Sa réalisation la plus remarquable dans ce domaine date toutefois de la période précédente. Dans le prolongement de ses travaux sur le métabolisme musculaire, il avait énoncé un des principes fondamentaux de la physique, celui de la conservation de l’énergie (selon lequel la quantité totale d’énergie dans un système clos est constante), dans une formulation qui avait le mérite de commencer à distinguer le concept d’énergie de celui de force utilisé par Newton, et de clarifier les notions d’énergie potentielle et d’énergie cinétique. Ses recherches ultérieures se situent dans le domaine de l’électromagnétisme, dans lequel, en dépit de résultats intéressants, sa contribution a essentiellement consisté à favoriser la diffusion des idées de Maxwell en Allemagne et à stimuler d’autres chercheurs. En hydrodynamique, on retiendra sa découverte des lois du mouvement dans les vortex et, en météorologie, sa théorie convective (thermale) des cyclones, « demeurée la théorie dominante jusqu’à son remplacement par la théorie des fronts polaires au XXe siècle », comme le souligne Cahan.

Bien que n’étant pas chimiste de métier, Helmholtz occupe une place dans l’histoire de la thermodynamique chimique pour avoir identifié (en même temps que l’anglais Gibbs et indépendamment de lui) l’énergie libre d’un système, la proportion de son énergie totale pouvant être convertie en d’autres formes que la chaleur. Ses travaux sur les géométries non euclidiennes ont aidé à préparer l’utilisation des idées de Riemann par Einstein dans la théorie de la relativité générale. Durant les dernières de sa vie, il déploya en vain des efforts pour établir, à partir du principe de moindre action 1 sous la forme où il a été exprimé par le mathématicien Hamilton, l’unité intellectuelle des différentes disciplines.

 

Helmholtz, antisémite ?

Helmholtz s’est marié deux fois. Sa première femme, Olga, est morte très jeune après lui avoir donné deux enfants. Peu de temps après, il épousait Anna, dont il eut trois autres enfants. Olga et Anna étaient toutes deux des femmes cultivées, vives et spirituelles, qui l’admiraient profondément. L’une et l’autre l’ont occasionnellement aidé dans la conduite de ses travaux, à côté de la gestion de son foyer et de l’organisation de son intense vie sociale : à Berlin, son salon était le lieu de rendez-vous d’une foule de savants, d’artistes et de dignitaires de la cour. De ses cinq enfants, trois (dont sa fille aînée, morte à l’âge de 27 ans) étaient physiquement ou psychologiquement fragiles.

En même temps qu’une source de joie, sa famille était donc pour lui un objet constant de préoccupation, dont il allégeait le poids par la pratique de la musique et de la randonnée. Lui-même était depuis l’enfance d’une santé délicate, que son activité débordante et un rythme de travail effréné mettaient constamment en danger. En sus de ses incessantes activités de recherche, il exerçait de multiples responsabilités dans l’administration de la science. Mais il est loin d’avoir laissé le souvenir d’un professeur remarquable. « Il est évident, reconnaît Max Planck, que Helmholtz ne préparait jamais correctement ses cours. […] Nous avions clairement l’impression que les leçons l’ennuyaient autant que nous ».

Il vivait entouré de scientifiques juifs, parmi lesquels il a souvent choisi ses collaborateurs, et comptait beaucoup de juifs parmi ses amis. Cela n’a pas empêché certains de s’interroger sur son possible antisémitisme. « En science comme dans la vie sociale, souligne Cahan, Helmholtz jugeait les gens en tant qu’individus, en fonction de leur talent et des attraits de leur personnalité. Il ne manifestait en revanche aucune solidarité, aucune sympathie même à l’égard des juifs en tant que groupe ethnique ou religieux, bien qu’il connût les discriminations […] dont ils faisaient l’objet depuis longtemps en Allemagne et en Europe. »

 

Le dernier héritier des Lumières

À la fin de sa vie, il avait hérité de Humboldt le titre de grand homme de la science allemande. Anobli en 1883, s’appelant désormais von Helmholtz, il était devenu une figure populaire grâce à ses essais et ses conférences publiques. Autour d’un thème central que Cahan identifie comme celui du « pouvoir civilisateur de la science », il y présentait les résultats de ses travaux, des réflexions sur les grands problèmes scientifiques et philosophiques, ses vues sur l’art ou la mission des universités. Construit autour de l’idée de liberté de recherche et d’enseignement, le modèle universitaire allemand lui paraissait supérieur à celui d’Oxford et de Cambridge, trop marqué à ses yeux par la tradition scolastique et, plus encore, au système français, trop rigide et centralisé. Il n’avait, il faut dire, qu’une connaissance indirecte de l’université française, et son jugement sur Oxford et Cambridge était fondé sur la manière dont ces deux universités fonctionnaient avant la réforme de 1854.

Dans les dernières pages de son livre, David Cahan décrit comment, après sa mort, « la famille de Helmholtz, la communauté scientifique et technique, les institutions allemandes de toutes sortes, les historiens, philosophes, journalistes et les régimes politiques successifs, de l’Allemagne impériale à la République fédérale, se sont employés à façonner l’héritage de Helmholtz à leur propre usage [et l’ont transformé] en une figure mythique, une idole ou une icône de la culture allemande ». Sa statue est érigée non loin de celle de Humboldt à l’université Humboldt de Berlin, et la plus grande association allemande de centres de recherche, créée en 1995, porte son nom.

Helmholtz peut être considéré comme le dernier héritier des Lumières, avec les idéaux desquelles, en dépit de certaines composantes romantiques de sa personnalité, il renouait. En science comme en art, son goût allait à la simplicité, l’ordre, la régularité, l’harmonie et la recherche des lois universelles. En même temps, il était l’incarnation du triomphe de la science classique du XIXsiècle. Mais ses travaux ont également contribué à former la génération de physiciens qui, au XXe siècle, développeront de nouveaux paradigmes scientifiques : la thermodynamique statistique, la physique probabiliste des quanta et la relativité.

On a souvent dit qu’il avait été influencé par Kant, dont sa conception empirique de l’espace l’éloignait pourtant beaucoup, et par Fichte. Si c’est le cas, les idées de ces deux penseurs étaient, chez lui, fortement « naturalisées ». Sa vision de la science était claire, puissante et robuste. Ainsi que l’atteste la conférence sur Goethe qu’il a donnée à la fin de sa vie, dans laquelle il nuançait le jugement sévère qu’il portait sur le poète de Weimar quelques années auparavant, son immense confiance dans les méthodes de la science s’accompagnait du sentiment de ses limites et de la reconnaissance de l’existence, à côté des sciences de la nature et des mathématiques, d’autres formes de connaissance, comme les sciences humaines, la littérature et l’art sous ses différentes formes. Une telle ouverture d’esprit caractérise souvent les plus grands savants.

 

— Michel André, philosophe de formation, a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Né et vivant en Belgique, il a publié Le Cinquième parallèle. Petit essai sur les choses de l’esprit. (L’Harmattan, 2008). — Cet article a été écrit pour Books.

Kalsarikännit

Comme on reprochait à Joseph, comte de Beaufort, ex-secrétaire d’État à la Défense, désormais porte-parole du gouvernement, d’être fin rond au point de ne pouvoir porter ladite parole devant la presse massivement assemblée devant la porte de Matignon, il répondit : « Que voulez-vous, le kalsarikännit n’a jamais été ma tasse de thé.»

D. P.

Kalsarikännit désigne en finnois le fait de se saouler chez soi en petite tenue, sans intention de faire quoi que ce soit d’autre. La réponse a été trouvée par Jean-Luc Chesneau.

 

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant :

Existe-t-il dans une langue un mot pour désigner une raison de se lever le matin ?

 

Écrivez à

La fin des livres

La pauvreté, les inégalités et la maladie ont disparu du futur que décrit l’écrivain nigérian Ben Okri dans The Freedom Artist (« L’artiste de la liberté »). Les livres et les questions dérangeantes aussi. Une organisation appelée « la Hiérarchie » règne en maître. « Après cette entrée en matière orwellienne, nous partons pour un voyage philosophique inspiré autant par les religions et les traditions spirituelles que par l’imagination débridée d’Okri », note la journaliste Melissa Katsoulis dans The Times. Le style épuré de l’auteur rappelle le ton de Fictions, de Borges, précise la critique Stephanie Merritt dans The Guardian : « Les personnages passent après le symbolisme ; peu d’entre eux ont un nom et ceux qui ont cette chance figurent des archétypes à la manière des héros des mythes. »

L’un d’eux, Karnak, croise une jeune libraire sans nom qui lui explique comment l’art de la lecture s’est perdu : « Ce qui a vraiment tué les livres, c’est la grande campagne contre l’originalité. L’âge de l’égalité. Ensuite nous sommes arrivés au point où, tu sais, c’est une insulte d’être mieux informé que ton voisin. »

Aux sources du djihad moderne

L’Algérien Boujoumaa Bounoua, alias Abdallah Anas, a quitté son pays en 1982, à l’âge de 24 ans, pour aller combattre les Soviétiques en Afghanistan. Là-bas, il a côtoyé Oussama ben Laden ainsi qu’Ahmed Chah Massoud et a épousé la fille du Palestinien Abdallah Azzam, l’idéologue du djihad moderne assassiné en 1989. Interdit de séjour en France et en Algérie pour ses liens avec le Front islamique du salut (FIS), il vit à Londres depuis 1995.

Régulièrement interviewé dans les médias depuis les attentats du 11-Septembre, Anas publie aujourd’hui avec le journaliste Tam Hussein le récit de ses années d’« Arabe afghan ». Le livre est « une tentative inhabituelle d’explication des motivations des djihadistes par l’un des leurs », estime Richard Spencer, correspondant du quotidien The Times au Moyen-Orient, qui rappelle qu’Anas s’est toujours opposé à l’extension internationale du djihad.

Dans To the Mountains, l’ancien combattant explique que les enseignements de son beau-père Abdallah Azzam ont été dévoyés. Ben Laden et consorts ont rejeté sa vision plus modérée du djihad. « C’est peut-être en partie vrai, et Azzam n’a peut-être pas explicitement encouragé le terrorisme tel que nous le connaissons depuis quelques années, concède le journaliste spécialiste du djihadisme Jason Burke dans The Guardian, mais, en affirmant que les musulmans sont tenus de défendre la communauté des croyants partout où elle est attaquée, il a contribué au projet de création d’une force internationale d’activistes combattant l’Occident et les autres ennemis des croyants qui a pris corps dans les années 1980. »

Sur la ligne de front au Cachemire

« Voici votre fameux poste dans la jungle. » Le brigadier Noor me montre un poste militaire indien perché sur les hauteurs du massif du Pir Panjal, non loin de la ville indienne de Poonch, dans l’État du Jammu-et-Cachemire.
« Fameux » parce que, selon lui, les hommes de ce poste, dissimulés derrière la végétation luxuriante, tirent à volonté sur les soldats et les villages pakistanais d’en face.

— Pourquoi font-ils ça ?

Marzi hai (« Parce que ça leur chante »). De votre côté, tous les coups sont permis. Tout le monde s’en fiche, me répond Noor.

Il n’a pas tort. Sur la ligne de contrôle 1, les troupes indiennes ouvrent souvent le feu comme ça, histoire de passer le temps ou d’en imposer à l’adversaire. Mais ce que Noor ne dit pas, c’est que les Pakistanais en font autant.

Je voyage le long du côté pakistanais de la ligne de contrôle en compagnie des troupes ennemies. Je partage leur gîte et le couvert avec elles, je me déplace dans leurs Jeep. Des soldats en armes m’escortent jour et nuit afin de me protéger du danger qui pourrait surgir de toutes parts, y compris des « forces ennemies », autrement dit de l’armée indienne.

 

Les civils, premières victimes

Nous faisons route vers le point de passage de Tatrinote-Chakan Da Bagh. Nous sommes dans le secteur de Battal, que l’armée pakistanaise considère comme l’un des plus dangereux en raison des fréquents accrochages qui s’y produisent. Les Indiens dominent la zone depuis leur poste d’observation, et les Pakistanais doivent se montrer prudents en raison des civils qui vivent à portée de tir, à proximité de la ligne de contrôle.

« Ce serait fâcheux que l’armée de votre pays vous tire dessus. » Noor ne plaisante qu’à moitié : des soldats pakistanais ont été pris pour cible quelques jours plus tôt, et le village devant nous est constamment sous le feu ennemi. « Espérons qu’il n’y en aura pas aujourd’hui, dit-il, guère rassurant. Ça ressemble à ça, la vie sur la ligne de contrôle. Je voulais que vous puissiez vous faire une idée de la tension qui règne ici. »

Les civils sont les premières victimes de cette guerre d’escarmouches entre les armées de l’Inde et du Pakistan. Ils essuient des tirs, parfois mortels. Leurs bêtes sont blessées ou tuées, leurs maisons détruites, leurs récoltes endommagées. Rien qu’au cours des trois premiers mois de l’année 2018, vingt-cinq civils ont perdu la vie côté pakistanais et treize côté indien.

 

carte cachemire

 

Assis sur la terrasse de la maison du chef du village, je profite de la douceur de cet après­-midi ensoleillé de décembre. La maison se trouve à portée de tir des postes indiens et pakistanais. Le village, situé à flanc de montagne, juste sous le nez des troupes indiennes, est également visible des troupes pakistanaises, de l’autre côté. Les maisons encore peintes de frais sont criblées d’impacts de balle et les murs des terrasses ont été troués à plusieurs endroits par des projectiles indiens.

La plupart des habitants du village se sont rassemblés pour parler à l’homme du camp ennemi – certains pour se plaindre, d’autres pour appeler à la paix, d’autres encore simplement pour nous rencontrer, le brigadier Noor et moi. « S’il vous plaît, à votre retour, dites à votre armée qu’elle fasse la guerre à l’armée pakistanaise, qu’on en finisse une bonne fois pour toutes avec cette affaire. On n’en peut plus de cette guerre de basse intensité au quotidien. Notre bétail est tué, nos gens sont estropiés, nos enfants ne peuvent pas aller à l’école. Jusqu’à quand allons-nous devoir vivre dans ces conditions inhumaines ? » C’est un appel désespéré, et je ne sais que répondre.

Vivre sur la ligne de contrôle, c’est comme être face à un peloton d’exécution qui a tout son temps. Le peloton a reçu l’ordre de vous tirer dessus, mais il décide de temporiser. Il vous observe, se délecte de votre peur, tire de temps à autre à proximité et vous tourne le dos dès que vous courez vous mettre à l’abri. Dès que vous êtes plus calmes, les tirs reprennent. Certains de vos amis meurent, d’autres sont blessés, mais vous n’avez pas d’autre choix que de continuer à vivre face au peloton. Vous êtes à la merci de ses caprices et de ses sautes d’humeur. Au cas où ce ne serait pas assez violent comme ça, il faut vous imaginer coincé entre deux pelotons ennemis qui se font face et se tirent dessus furieusement pour des raisons connues d’eux seuls. Les hommes du peloton changent à intervalles réguliers, si bien qu’ils ne compatissent pas à votre sort. La paix n’est jamais pour vous qu’une brève éclaircie imprévisible entre deux averses de balles.

« J’ai été blessé à la nuque le 10 juin 2017. Je me suis mis à courir quand les tirs ont commencé à pleuvoir, mais j’ai été touché peu avant d’atteindre le bunker du village », raconte Ousmane, 15 ans, avec un grand sourire. Pourquoi ce sourire béat pour raconter qu’il a été touché par une balle ennemie ? Est-ce par pudeur adolescente ? Lorsque Ousmane s’est levé pour témoigner, ses copains du village l’ont charrié. « Il ne sait pas courir, même pour sauver sa peau ! » a rigolé un des garçons derrière lui. Ousmane fait mine de ne pas entendre leurs railleries et poursuit sa conversation avec moi. Je lui demande ce qui lui est passé par la tête quand on lui a tiré dessus. Je sais que c’est un peu idiot comme question, mais j’ai envie de savoir ce qu’il a ressenti. « La nuque, ce n’est pas terrible comme endroit. Au moment où la balle m’a atteint, j’ai cru que c’était la fin. J’ai senti une douleur aiguë, je me suis effondré et j’ai perdu connaissance, à cause de la chute plus que de la balle. En fait, le projectile m’a traversé le cou. » Le garçon n’a pu être évacué qu’à la fin des coups de feu et des tirs de riposte. Les villageois l’ont conduit à l’hôpital militaire ; il a survécu. Ousmane n’est pas le seul à avoir échappé à la mort. D’autres villageois me racontent leur histoire et me montrent leurs cicatrices de balle ou d’éclat d’obus. « Nous savons que nos troupes nous vengeront », me disent plusieurs d’entre eux. La vengeance ne résoudra rien, rétorquent les aînés : on ne fera que récolter de nouveaux tirs de mortier. Les plus jeunes accueillent ces sages paroles par des murmures réprobateurs.

 

« Ce sont nos frères et nos sœurs »

Des soldats pakistanais montent la garde au bord de la terrasse pour prévenir toute agression injustifiée de l’armée indienne. Ils parlent par talkie-walkie avec leurs collègues qui surveillent les Indiens dans les casemates sur les hauteurs d’en face. Les villageois plus âgés se remémorent l’époque d’avant l’érection de la clôture de barbelés le long de la ligne de démarcation. Dans les années 1980, ils pouvaient encore se rendre du côté indien. Il y avait bien des échanges de tirs sporadiques, mais rien de comparable à aujourd’hui.

« C’est dans les années 1990 que les tirs se sont intensifiés et ont commencé à faire des dégâts dans les villages limitrophes. » Les anciens sont nostalgiques du temps où ils étaient en contact avec les Cachemiriens qui vivent du côté indien, à quelques kilomètres de là : « Ils font partie de notre famille… Ce sont nos frères et nos sœurs. Quand notre armée riposte, ce sont des membres de notre famille qui meurent », expliquent-ils avec émotion.

— Comment faites-vous pour vivre ici ? Vous n’avez jamais pensé à bouger, à vous établir dans un village hors de portée des tirs indiens ? leur demandé-je, sachant très bien qu’il s’agit d’une question de pure forme.

— C’est ici que nous sommes nés et c’est ici que nous mourrons un jour, me répond, fier et triste, un vieil homme barbu. Et puis nos ancêtres sont enterrés ici.

— Quand bien même nous voudrions partir, où irions-nous ? Qui nous donnera des terres ? murmure un homme plus jeune assis derrière le vieillard barbu.

Voilà qui semble plus réaliste. Le drame d’avoir à choisir entre la pauvreté presque assurée et la mort qui guette à tout moment me paraît kafkaïen. Quand il sait qu’il n’a nulle part où aller, l’être humain se trouve d’excellentes raisons de rester sur place.

On me fait visiter l’école du village, située dans une cuvette entre les deux sommets occupés l’un par l’armée indienne, l’autre par l’armée pakistanaise. Le bâtiment est presque entièrement calciné, et son toit en béton a été soufflé par les obus de mortier. Les murs noircis sont criblés d’impacts de balle. Étant moi-même enseignant, je mesure l’importance de l’éducation et je sais ce qu’il peut advenir des enfants qui en sont privés. C’est tragique. Et c’est bouleversant de voir que, en dépit de tout, les instituteurs font classe dans le bâtiment endommagé. Ou dans la cour, bien en vue des soldats indiens perchés sur le sommet, comme pour leur laisser le choix de tirer ou pas, pour en appeler à leur humanité.

 

Cet article, paru sur le site d’information indien The Wire le 27 décembre 2018, est un extrait de son livre The Line of Control. Il a été traduit par Ève Charrin.