Le neurologue perd la tête

À la fois écrivain voyageur, romancier et journaliste, l’Espagnol Gabi Martínez ne se laisse pas aisément enfermer dans un genre littéraire. Dans Histoire vraie de l’homme qui cherchait le yéti (Autrement, 2013), le premier de ses livres traduit en français, il dresse le portrait romancé du zoologue Jordi Magraner. Les Défenses, son roman inspiré de la vie chaotique du neurologue Domingo Escudero, repose sur un procédé similaire. « Il serait tentant de dire qu’après avoir tant arpenté le monde [Gabi Martínez] a décidé d’explorer plus en détail le voyage intérieur […]. Mais le voyage est toujours, toujours à double sens, et, dans cette dernière aventure, la spéléologie neurologique et émotionnelle lui a permis de parler du port dans lequel il s’était préparé à arriver : Barcelone, sa ville », commente Imma Muñoz dans le quotidien barcelonais El Periódico. Comme le souligne la critique, Martínez retranscrit les convulsions politiques de sa ville natale, celles-ci faisant écho aux crises que traverse le protagoniste, Camilo Escobedo.

Les Défenses relate la descente aux enfers de ce neurologue respecté, marié et père de trois fillettes. Soumis à un stress permanent et harcelé par son supérieur hiérarchique, Camilo sombre dans l’alcool. Alors que son couple vole en éclats, il est soudain pris de démence. Il devient agressif, paranoïaque, des obscénités sortent de sa bouche sans qu’il y puisse rien. Un jour, il essaie même d’étrangler sa sœur. Il est alors interné, mais, après lui avoir fait passer une batterie d’examens, les médecins sont bien en peine de poser un diagnostic. « Psychose non spécifiée », inscrit-on dans son dossier. Enfermé dans une chambre capitonnée, Camilo songe lors de rares moments de lucidité que ses symptômes coïncident avec ceux d’un type de maladie auto-immune auquel il a consacré sa thèse. « La sensation du lecteur est celle d’un promeneur qui, petit à petit, est pris dans une tornade, soulevé, propulsé dans les airs et jeté au sol, comme un boxeur mis K.O., par un écrivain doté d’un corps de bretteur et des poings de Mohammed Ali », observe Daniel Vázquez Sallés dans le quotidien madrilène El Mundo.

Camilo finit par se rétablir, mais ce n’est qu’en assistant à la conférence d’un confrère, près de deux ans plus tard, qu’il apprend de quel mal il a souffert : une forme rare d’encéphalite limbique, l’une de ces affections auto-immunes qu’il a passé sa vie à étudier. Le système immunitaire des personnes atteintes sécrète des anticorps qui se retournent contre leur producteur et détruisent ses tissus. Cette pathologie n’affecte qu’une personne sur 3 milliards. Quant à envisager la probabilité qu’une telle maladie se manifeste précisément chez un neurologue passionné par l’auto-immunité, c’est à en perdre la raison.

La faute à Voltaire

Après Désirs d’Occident, où il s’intéressait à « la modernité en Inde, au Pakistan, au Tibet et au-delà » (Buchet-Chastel, 2007), Pankaj Mishra envisage la modernité libérale de façon planétaire. Dans L’Âge de la colère, l’essayiste indien en propose une vision très sombre, et pour cause : « J’ai commencé à penser à ce livre après les élections indiennes de 2014 [qui] ont porté au pouvoir des suprémacistes hindous, indique-t-il dans sa préface. J’en ai terminé l’écriture pendant la semaine de 2016 où la Grande-Bretagne a voté la sortie de l’Union européenne. Il est parti à l’impression la semaine où Donald Trump a été élu président des États-Unis. »

Publié en français en pleine crise des gilets jaunes, l’ouvrage, poursuit l’auteur, tente de « donner un sens aux sentiments de colère […] qui semblent s’être répandus de façon si déroutante », et qui sont dus au « ressentiment » provoqué par le capitalisme mondialisé. Lequel, note le journaliste Nick Fraser dans The Guardian, trouverait son origine directe dans la pensée des Lumières, notamment celle de Voltaire, que Mishra considère comme « un parvenu snob, un élitiste fasciné par les despotes éclairés ».

L’intellectuel indien s’identifie plutôt à Rousseau, « convaincu de l’injustice et de l’inauthenticité » d’un monde régi par « l’amour-propre » ; il dénonce, résume Nick Fraser, « une modernité déconcertante […] qui offre peu d’espoir et peu de repères en dehors du smartphone et de la matraque policière ».

Face à ce diagnostic, les réactions divergent. The Washington Post apprécie « une lecture qui fait se sentir plus intelligent ». Mais, dans The New York Review of Books, l’intellectuel canadien Michel Ignatieff doute que « le ressentiment des mineurs et des sidérurgistes patriotes du Tennessee et de l’Ohio soit le même que celui des djihadistes ». Au fond, Pankaj Mishra ferait de la « modernité » un concept attrape-tout.

Amalgame ? C’est aussi l’avis des nationalistes hindous. Pas question de confondre « l’émergence de l’organisation État islamique et celle de Narendra Modi » : c’est là une vision « occidentale », s’indigne le journaliste Utpal Kumar dans l’hebdomadaire conservateur India Today. Pour lui, l’arrivée au pouvoir de Modi correspond « au soulèvement démocratique des exclus contre les élites ».

Au Pakistan, en revanche, Mishra a droit aux éloges de l’universitaire Ali Ahmed dans le quotidien Dawn. Ayant eu « l’avantage de grandir dans le monde (perpétuellement) en développement », le chroniqueur « comprend la modernité » de la même manière que Mishra, comme un projet « non viable », la « poursuite de l’intérêt personnel brisant tous les liens de fraternité ».

Walter Scheidel : « Seule la violence a permis de réduire les inégalités »

Walter Scheidel est un spécialiste autrichien de l’histoire ancienne. Il enseigne à l’université de Stanford, en Californie. The Science of Roman History (Princeton University Press, 2018) est son dernier ouvrage paru aux États-Unis.

 

Vous estimez que, dans l’histoire, seuls les moments de grande violence ont rendu les sociétés plus égalitaires. Vous identifiez ce que vous appelez « les quatre cavaliers du nivellement », en référence à l’Apocalypse. Dans le monde antique, les deux premiers étaient l’effondrement de l’État et la pandémie. Nous rencontrons les deux autres cavaliers essentiellement au XXe siècle : la révolution et la guerre de masse. Commençons par le dernier, que vous analysez longuement. Comment opère-t-il ?

Au cours des deux guerres mondiales, d’énormes dégâts matériels, une fiscalité confiscatoire, une forte intervention des pouvoirs publics dans l’économie, l’inflation et la désorganisation des échanges et des flux de capitaux ont réduit à néant le patrimoine des élites et contribué à une redistribution massive des ressources. En France, un tiers du patrimoine national a été détruit pendant et après la Première Guerre mondiale, et deux tiers pendant et après la seconde. Aux États-Unis, l’impôt sur les biens immobiliers a atteint 77 % en 1941 et le taux s’appliquant à la tranche la plus élevée d’impôt sur le revenu a atteint 94 % en 1944. Ces conflits ont servi de puissants catalyseurs à des réformes égalitaristes, à l’extension du droit de vote, à la syndicalisation et la création de l’État-providence.

 

Vous vous inscrivez donc en faux contre l’idée répandue selon laquelle les progrès de l’égalité dans les pays occidentaux entre 1914 et les années 1960 sont le résultat de la démocratie et de l’État-providence ?

Thomas Piketty aboutit à la même conclusion, quand il écrit, dans Le Capital au XXIe siècle: « Dans une large mesure, la réduction des inégalités observée au cours du siècle écoulé est le produit chaotique des guerres et des chocs économiques et politiques qu’elles ont provoqués et non le produit d’une évolution graduelle, consensuelle et apaisée. Au XXe siècle, ce sont les guerres qui ont fait table rase du passé et non la paisible rationalité politique ou économique. »

Beaucoup de personnes aux États-Unis et en Europe se souviennent des décennies d’après-guerre comme d’une période de grand progrès et de bien-être. L’idée de « rendre aux États-Unis leur grandeur » doit beaucoup à cette époque heureuse qui conjuguait prospérité et égalité, et témoigne du désir compréhensible de la ressusciter d’une manière ou d’une autre. Mais il ne faut pas oublier que le carnage et les épreuves de la Seconde Guerre mondiale sont à l’origine de tout le processus. Après les mesures progressistes prises dans le cadre du New Deal, c’est l’effort de guerre qui a donné lieu aux nombreuses lois et mesures fiscales permettant une répartition plus équitable des richesses à venir.

Ces retombées positives de la guerre se sont estompées avec le temps jusqu’à ce qu’une nouvelle étape de libéralisation, de mondialisation compétitive et d’évolution technologique fasse de nouveau s’envoler les inégalités. Depuis les années 1980, l’économie continue de croître, mais une part de plus en plus grosse du gâteau est accaparée par les fameux « 1 % » les plus riches.

 

Pour l’historien, le niveau actuel d’inégalités est-il exceptionnel ?

Pas vraiment. La part de revenus détenue par les Américains les plus riches n’a que tout récemment atteint le niveau constaté en 1929. Au Royaume-Uni, avant la Première Guerre mondiale, les 10 % les plus riches détenaient plus de 90 % des richesses ; aujourd’hui, ils n’en détiennent qu’un peu plus de 50 %. Il y a deux mille ans, les plus grandes fortunes privées de l’Empire romain représentaient environ 1,5 million de fois le revenu moyen annuel par habitant : à peu près le même rapport qu’entre Bill Gates et l’Américain moyen aujourd’hui. J’aime bien citer la description que fait le regretté anthropologue Bruce Trigger des pipiltin, les fils des membres de la classe dirigeante aztèque : ils portaient « des ornements de plumes et de jade, vivaient dans des maisons en pierre à deux étages, mangeaient la chair des humains sacrifiés, buvaient en public du chocolat et des boissons fermentées (avec modération), entretenaient des concubines et pénétraient librement dans le palais royal […]. Ils ne payaient pas d’impôts. » Il n’en reste pas moins que la montée actuelle des inégalités, qui a commencé dans les années 1970, a de quoi inquiéter. Dans 26 pays pour lesquels nous disposons de données fiables, la part des « 1 % » dans le revenu total a crû de moitié entre 1980 et 2010 et continue à croître.

 

Qu’en est-il des trois autres cavaliers de l’Apocalypse ?

L’effondrement d’un État n’était pas rare dans l’Antiquité. Tout le monde en pâtissait, mais c’étaient les riches qui avaient le plus à perdre. Vers 600, les grands domaines romains avaient disparu. La chute de la dynastie Tang à la fin du IXe siècle a causé la destruction des richesses de l’élite.

Et puis, il y a les grandes épidémies. En de nombreuses occasions, notamment bien sûr pendant la Peste noire, à la fin du Moyen Âge, la pandémie a emporté tant de gens que l’offre de travail s’est raréfiée ; le revenu réel des travailleurs a progressé tandis que le patrimoine financier et foncier de la classe dominante a fondu. En Europe de l’Ouest, les salaires réels ont doublé ou triplé après la Peste noire. Les grandes révolutions, elles, ont essentiellement été un phénomène du XXe siècle : les communistes ont exproprié, redistribué puis collectivisé, dans un processus qui a rivalisé avec les guerres mondiales pour ce qui est du nombre de morts et de la souffrance humaine. Si vous êtes Lénine ou Mao et que vous expropriez tous les riches, souvent en les assassinant, et si vous nationalisez tout, vous planifiez une économie dans laquelle vous fixez tous les salaires et les prix. C’est un processus extrêmement invasif, mais, si vous ne vous intéressez qu’à l’égalité, c’est un moyen rapide d’y parvenir.

 

Votre livre couvre des millénaires. Mais les choses ont forcément évolué au fil du temps…

Bien sûr, mais moins qu’on pourrait le penser. Ce sont les sources des inégalités qui ont le plus changé. Avec le passage à l’agriculture et à l’élevage après le dernier âge glaciaire, nos ancêtres ont créé des richesses matérielles qui ont pu être transmises aux générations suivantes, permettant à certaines familles de sortir du lot. Plus tard, lorsque des États et des empires sont apparus, se sont étendus et ont accru leur pouvoir, les élites se sont rempli les poches avec les profits issus des emplois publics, de la corruption, de la coercition et du pillage.

Même si ce sont encore des pratiques courantes dans certaines régions du monde, en Occident, les gains tirés de l’activité économique ont peu à peu remplacé ces formes d’enrichissement archaïques. Mais, en dépit des changements qui se sont produits au fil du temps, les chocs violents sont restés le plus puissant mécanisme de nivellement.

 

N’y a-t-il pas moyen de réduire les inégalités sans provoquer des souffrances et un bain de sang ?

Sans aucun doute. Mais, pour une raison ou une autre, ces facteurs n’atteignent souvent pas le but visé. Les riches peuvent subir les conséquences d’une crise économique pendant quelques années, mais leur situation n’en pâtit pas généralement à long terme. La crise de 1929, qui a réduit les inégalités et induit des mesures progressistes aux États-Unis, fait figure d’exception. Cela peut sembler surprenant, mais un régime démocratique ne garantit pas à lui seul une distribution plus équitable du revenu et de la richesse. Pas plus que la croissance économique.

L’éducation joue indéniablement un rôle important en appariant l’offre et la demande de compétences sur le marché du travail. Malgré tout, l’histoire montre que tous ces facteurs n’ont vraiment joué que dans le contexte ou le sillage de chocs très violents, comme les guerres mondiales. Les réformes agraires réussies, qui revêtaient une importance cruciale dans les sociétés préindustrielles, ont aussi été bien souvent le produit d’une guerre, d’une révolution ou de la crainte d’un conflit violent.

 

Tout le monde ne souscrit pas à votre thèse. En rendant compte de votre livre dans une revue spécialisée, le sociologue Michael Mann rappelle que les idées qui devaient plus tard fonder les social-démocraties étaient déjà bien établies et certaines d’entre elles déjà appliquées avant la Première Guerre mondiale. Et d’autres réformes ont été entreprises dans l’entre-deux-guerres. Il écrit : « Les deux guerres ont effectivement réduit les inégalités, mais d’autres forces étaient à l’œuvre pendant toute la période. » Que lui répondez-vous ?

Dans l’idéal, il faudrait pouvoir comparer notre monde, marqué par les deux guerres mondiales, avec un monde dans lequel le XXe siècle se serait déroulé sans catastrophe majeure. Ce serait la seule façon de constater jusqu’à quel point les inégalités auraient pu régresser en l’absence de chocs violents. En pratique, il est impossible de démêler cette évolution potentielle de l’effet de ces désastres. Il est bien sûr indéniable que le droit de vote, les syndicats et l’éducation de masse ont précédé la Première Guerre mondiale, et il est probable qu’ils auraient contribué d’eux-mêmes à réduire les inégalités. En même temps, il est difficile d’imaginer comment les écarts de revenu et de richesse auraient pu à ce point se resserrer si la guerre et les révolutions n’avaient pas eu lieu.

La question n’est pas de savoir si d’autres facteurs ont contribué à une égalité accrue – ce qui a sûrement été le cas –, mais quel est leur poids relatif et si (et comment) ils auraient pu agir en temps de paix. De toute évidence, ces chocs violents ont joué un rôle essentiel dans le bouleversement qui s’est produit, même s’ils l’ont fait pour une part en amplifiant considérablement des dynamiques de long terme.

 

Vous écrivez : « Il ne fait aucun doute que, dans une bonne partie de l’Europe continentale, où un haut niveau de développement économique va de pair avec une répartition plus équitable du revenu disponible, les inégalités réelles sont beaucoup plus faibles qu’elles ne l’étaient avant les deux guerres mondiales ; en général, une redistribution massive vient compenser le haut niveau d’inégalités dû au marché. » Or la dernière guerre est loin derrière nous à présent. La redistribution ne peut-elle être aussi un « grand niveleur » ?

La redistribution est sans nul doute un mécanisme de nivellement. Mais il faut se rappeler qu’elle n’a vraiment commencé qu’à l’issue des guerres mondiales. Nous continuons à bénéficier de ce changement, qui assure que les inégalités après impôts et transferts sociaux sont considérablement plus faibles qu’elles le seraient sans eux. Ces mécanismes ont prouvé leur résistance au temps. Mais nous ne devons pas perdre de vue les circonstances dans lesquelles ils sont nés. Pour des régions qui n’ont pas connu d’épisodes aussi violents, comme l’Amérique latine, il a été beaucoup plus difficile de mettre en œuvre des politiques redistributives sur une large échelle.

 

Faut-il en conclure qu’il n’y a guère d’espoir pour l’avenir ? Quelles sont nos chances de revenir à une distribution plus équitable des revenus et de la richesse ?

Ma réponse ne va pas plaire à grand monde. Les mécanismes traditionnels de nivellement, les « quatre cavaliers », sont pour l’instant en sommeil. Le progrès technologique a rendu la guerre de masse moins susceptible de se produire à l’avenir, il n’y a pas de grande révolution à l’horizon, les États sont beaucoup plus stables que par le passé et la génétique contribue à écarter le risque de nouvelles pandémies. C’est une bonne chose – personne ne peut raisonnablement souhaiter la mort et la destruction simplement pour créer plus d’égalité.

Mais, pour l’heure, nous n’avons pas trouvé de moyens de nivellement pacifiques aussi puissants. Et, pour aggraver les choses, plusieurs tendances actuelles sont à même de creuser encore les inégalités : la mondialisation, le vieillissement des sociétés occidentales, la pression qu’exerce l’immigration sur la solidarité sociale et les politiques redistributives, ainsi que les techniques de plus en plus perfectionnées d’amélioration génétique et cybernétique du corps humain.

À moins d’un bouleversement majeur ou d’une politique de l’égalité entièrement nouvelle, nous nous apprêtons selon toute vraisemblance à connaître une longue période de clivage très marqué entre riches et pauvres.

 

 

— Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay. Certaines questions et réponses ont été en partie reprises d’un entretien paru sur le site des éditions Princeton University Press.

Forte femme

Romancier, dramaturge, traducteur de Shakespeare et biographe de l’écrivain Bjørnstjerne Bjørnson (1832-1910), Edvard Hoem poursuit son projet de chronique familiale romancée. Ce cinquième livre de la série remonte au début du XIXe siècle et tourne autour de Marta Kristine Andersdatter, qui grandit dans un fjord surplombé par la montagne du Marteau-Bleu.

À 28 ans, l’ancêtre de l’auteur abandonne mari et enfants pour aller à Christiania (le nom d’Oslo à l’époque) se former au métier de sage-femme. Une décision inhabituelle et hardie. Cette profession était alors considérée avec « scepticisme et antipathie. Pas seulement à cause de l’ignorance et des préjugés. Il y a deux cents ans, la Norvège était pauvre, on pouvait y mourir de faim, et peu de gens avaient de quoi s’offrir les services d’une sage-femme », rappelle le quotidien VG. Marta Kristine, qui aura onze enfants, retrouvera les siens et exercera jusqu’à l’âge de 75 ans. Pour VG, « c’est un roman prenant dans lequel le penchant de l’auteur pour l’éloquence ne vient jamais troubler l’intérêt du lecteur pour l’histoire ». Ni « tomber dans le cliché ou le mélodrame », ajoute le quotidien Dagbladet.

Aux sources de Dostoïevski

Voici un ouvrage d’un millier de pages qui n’est en fait qu’un condensé. Entre 1976 et 2002, Joseph Frank, professeur de littérature comparée à l’université de Princeton, a publié une monumentale biographie de Dostoïevski en 5 volumes. Elle a fait date. « Elle est considérée aujourd’hui comme la meilleure biographie de Dostoïevski toutes langues confondues, y compris le russe. Et c’est même la meilleure biographie littéraire que j’aie jamais lue », écrivait le slaviste Gary Saul Morson dans The New York Times en 2013, à l’occasion de la mort de Joseph Frank.

En 2009, le chercheur américain faisait paraître une version abrégée de cette biographie-fleuve : avec l’aide de l’universitaire Mary Petrusewicz, il avait réussi le tour de force de l’amputer de ses deux tiers sans la dénaturer. C’est cette version plus accessible au profane qui vient d’être traduite en français.

Rien ne destinait Joseph Frank à consacrer l’essentiel de sa vie au grand auteur russe. Après s’être fait un nom dans la critique littéraire au début des années 1950, c’est par hasard – en se penchant sur les sources d’inspiration de l’existentialisme – qu’il découvre Dostoïevski. Très vite, il se passionne pour son œuvre et en vient à apprendre le russe. La particularité de son approche : pour comprendre les ouvrages de l’écrivain, il s’appuie énormément sur le contexte idéologique de la Russie du xixe siècle, dont ils seraient le reflet génial. Comme il le souligne dans sa préface : « Le génie de Dostoïevski réside dans sa capacité à inventer des situations dans lesquelles les idées dominent le comportement de ses personnages sans que celui-ci devienne allégorique. Il avait ce que j’appelle une “imagination eschatologique”, c’est-à-dire une imagination qui lui permettait de transformer les idées en actes et de les suivre jusqu’à leurs ultimes conséquences. En même temps, ses personnages réagissent à ces conséquences selon les normes morales et sociales dominantes de leur milieu, et c’est la fusion de ces deux niveaux qui fait toute la richesse de ses romans. »

Un exemple célèbre : Raskolnikov, le héros de Crime et Châtiment, qui assassine une vieille usurière. C’est, selon Frank, une réponse vivante, concrète, aux théories d’un penseur radical russe, Dmitri Pissarev, qui voulaient que certains individus exceptionnels aient le droit de commettre des crimes pour le bien de l’humanité.

L’existence de Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski fut elle-même très romanesque. Frank rappelle qu’il est le seul des grands écrivains russes nés dans la première moitié du xixe siècle à ne pas être issu de l’aristocratie terrienne et à avoir été élevé dans une foi orthodoxe qui n’était pas que de façade. On sait qu’il connut des épreuves terribles : l’assassinat de son père par ses serfs quand il était encore étudiant, une condamnation à mort pour avoir frayé avec un groupe aux idées jugées trop séditieuses, suivie d’un simulacre d’exécution puis de quatre années de bagne en Sibérie… Si on y ajoute la mort de sa première femme, de deux de ses enfants, de son frère aîné bien-aimé, son addiction aux jeux de hasard (transposée littérairement dans Le Joueur) et d’inextricables difficultés financières, on comprend mieux sa singularité par rapport à Tolstoï ou à Tourgueniev et sa connaissance de première main d’un pan beaucoup plus large de la société et de la mentalité russes de son temps.

L’une des grandes forces de la biographie de Frank est son exégèse des textes : il « analyse aussi finement les techniques narratives de Dostoïevski que ses sources politiques et philosophiques », s’enthousiasme la romancière A. S. Byatt dans The Guardian. On peut donc se réjouir que la version abrégée ait conservé l’essentiel des explications qu’il propose des quatre grands romans de la maturité que sont Crime et Châtiment, L’Idiot, Les Possédés et Les Frères Karamazov.

Faux-semblants zimbabwéens

Bukhosi, 17 ans, disparaît lors d’une manifestation en faveur de la sécession du Matabeleland, la région occidentale du Zimbabwe. Ses parents sont désespérés. Le  locataire du couple, un jeune homme nommé Zamani qui est le narrateur du roman, les soutient moralement. Il est loin d’être désintéressé. Orphelin, il voit là l’occasion de prendre la place du fils disparu. En faisant boire et consommer des drogues à ses parents de substitution, il obtient d’eux une longue série de confessions. Et de souvenirs en secrets de famille, alors que personne n’est vraiment ce qu’il prétend être (Zamani a lui-même pour devise « ce n’est pas la vérité qui compte, mais ce que l’on peut rendre vrai »), le lecteur se trouve plongé dans l’histoire du Zimbabwe et notamment les années sanglantes de la guerre contre le gouvernement blanc de Rhodésie du Sud.

House of Stone est le premier roman de la Zimbabwéenne Novuyo Rosa Tshuma, doctorante en littérature à l’université de Houston. « Il n’est pas sans défauts, mais il est suffisamment important et inhabituel pour que le lecteur soit conquis », remarque le romancier nigérian Helon Habila dans The Guardian. « Tshuma bâtit un récit riche et complexe sur l’importance de l’histoire, le coût de la révolution, la quête de liberté et la transformation de soi », note le chroniqueur du magazine littéraire américain Kirkus Review, qui a retenu une phrase du roman en particulier : « Toujours, tu dois regarder par dessus ton épaule, pour voir ce que l’histoire concocte pour ton avenir ».

 

À lire aussi dans Books : Un Zimbabwe de caricature, avril 2011.

Edwy Plenel : « Pourquoi les journalistes sont-ils détestés ? »

Convoquant Balzac (« Pour le journaliste tout ce qui est probable est vrai »), Guy de Maupassant, Marcel Schwob, Joseph Pulitzer, Dominique Cardon et bien d’autres, Edwy Plenel, journaliste, fondateur de Mediapart, examine  la détestation française pour ses journalistes et célèbre « le droit de savoir ».

Cette conférence a été donnée le lundi 25 mars 2019 à l’occasion de la remise du prix Books/Sciences-Po de la critique.

 

Aux États-Unis, l’ascenseur social patine

Depuis au moins l’époque d’Horatio Alger, romancier du self-made-man1, l’espoir de mobilité sociale est l’un des piliers de la pensée américaine. Comme Lawrence Samuel l’écrit dans son histoire du rêve américain, chacun peut, « par sa détermination et la conviction que c’est possible, gravir l’échelle du succès ». Ces dernières ­années, toutefois, bon nombre d’Américains en sont arrivés à la conclusion que « l’ascenseur social est en panne », comme l’a dit Barack Obama dans son discours sur l’état de l’Union en 2013. Or, quelques mois plus tard, une équipe d’économistes de Harvard et de Berkeley publiait une vaste étude montrant que la mobilité sociale n’avait pas du tout baissé aux États-Unis au cours des vingt dernières années. « Comme beaucoup de gens, nous pensions que la mobilité avait reculé, me dit Raj Chetty, un des auteurs de l’étude. Or nous avons découvert que les enfants nés au début des années 1990 avaient les mêmes chances de gravir l’échelle des revenus que ceux qui sont nés dans les années 1970. » Plus frappant encore, quand les chercheurs ont analysé les études retraçant la mobilité de revenu jusque dans les années 1950, ils en ont conclu qu’elle est restée relativement stable pendant toute la seconde moitié du XXe siècle.

 

La mobilité américaine au ralenti

Bonne nouvelle, me direz-vous. Sauf qu’en fait il n’y a jamais eu tant de mobilité que cela. Selon Chetty, « la mobilité sociale est limitée et c’est le cas depuis au moins trente ou quarante ans ». C’est particulièrement évident quand on considère les perspectives des Américains pauvres : 70 % des personnes nées dans un ­ménage appar­tenant au quintile le plus bas de la distribution des revenus ne parviennent pas à se hisser dans la classe moyenne et moins de 10 % ­atteignent le quintile le plus élevé. Ce que le poli­tologue ­Michael Harrington écrivait en 1962 reste vrai : la plupart des personnes pauvres le sont « parce qu’elles ont commis l’erreur d’avoir été conçues par les mauvais parents ». La classe moyenne n’est pas si mobile que cela non plus : 20 % seulement des personnes nées dans un foyer appartenant au quintile du milieu accèdent au quintile le plus élevé. On a beau considérer les États-Unis comme l’archétype de la société mobile, la mobilité y est inférieure à celle de la plupart des pays européens.

 

mobilité américaine au ralenti

 

Il n’en a pas toujours été ainsi. Au XIXe siècle, comme l’a montré l’économiste ­Joseph Ferrie, la société américaine était bien plus mobile que la britannique. Aux États-Unis, un ­enfant avait beaucoup plus de chances d’accéder à une profession de statut plus élevé que celle de son père. Cela s’est gâté après. Il était possible pour un Andrew Carnegie de commencer comme grouillot dans une filature de coton, payé 1,20 dollar la semaine, et de devenir l’un des hommes les plus riches du monde.

Cet héritage a laissé une profonde empreinte dans la culture américaine. Le sociologue Werner Sombart remarquait en 1906 que le travailleur américain moyen estimait avoir de bonnes chances de s’élever au-dessus de sa classe. Ce sentiment a persisté : les Américains sont moins préoccupés que les Européens par les inégalités et plus convaincus de vivre dans une société méritocratique. Le problème est qu’au fil du temps le rêve américain s’est de plus en plus détaché de la réalité.

 

L’ascenseur social pour guérir les maux de l’économie ?

Les deux grands partis disent vouloir remédier à cela. Chetty et ses collègues ont montré dans une autre étude que certaines villes des États-Unis, comme Salt Lake City et San Jose, affichent un taux de mobilité aussi élevé qu’ailleurs dans le monde développé. Donc, si l’on parvenait à comprendre pourquoi Salt Lake

Accroître les perspectives économiques est un noble objectif ; il vaut qu’on s’y emploie. Mais nous ne devrions pas nous leurrer en pensant que plus de mobilité sociale va guérir les maux de l’économie américaine. Pour commencer, même des sociétés réputées pour leur forte mobilité ne sont pas toutes si mobiles que cela. À San Jose, seules 13 % des personnes du quintile inférieur accèdent au quintile le plus haut. La Suède possède l’un des plus forts taux de mobilité du monde, mais une étude de 2012 montre que la partie haute de l’éventail des revenus est composée majoritairement de personnes dont les parents étaient riches. Dans son livre The Son Also Rises, ­l’historien de l’économie Gregory Clark indique qu’une forte mobilité sociale a toujours été l’exception plutôt que la règle. Clark se penche sur un grand nombre de sociétés des sept siècles précédents et conclut que la composition de l’élite économique d’un pays donné est restée étonnamment stable.

le double paradoxe suédois

 

Plus important: dans toute société capitaliste, la majorité de la population ne peut qu’appartenir aux classes moyennes et populaires ; les politiques publiques devraient s’attacher à ­accroître leur niveau de vie plutôt qu’à accroître leurs chances de devenir riches. Pendant la plus grande partie du XXe siècle, l’économie américaine a eu ceci de remarquable que les travailleurs, même s’ils ne se hissaient pas dans une classe supérieure, ont vu leur niveau de vie faire un bond. Entre la fin des années 1940 et le début des années 1970, le revenu médian des ménages américains a doublé. Voilà ce qui a ­réellement changé au cours des quarante dernières années. L’économie croît plus lentement qu’elle ne l’a fait dans l’après-guerre et la part du gâteau dont a bénéficié le travailleur moyen s’est réduite. Il n’est pas surprenant que les responsables politiques préfèrent parler de mobilité plutôt que de cette réalité essentielle.

Améliorer le niveau de vie des travailleurs ordinaires est difficile : il faut soit augmenter les salaires, soit parler de choses qui effraient les politiciens, telles la redistribution et la fiscalité. Rendre l’ascension sociale plus facile pour une partie des Américains n’est pas une victoire si la plupart d’entre eux parviennent tout juste à joindre les deux bouts.

 

— Cet article est paru dans The New Yorker le 3 mars 2014. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.

L’épidémie de nostalgie

Voici (au cas où vous l’auriez oublié) ce qu’écrit Walter Benjamin au début des années 1940 dans Sur le concept d’histoire, au sujet du message délivré par l’Angelus Novus (renommé « l’Ange de l’Histoire ») dessiné par Paul Klee en 1920:

Paul Klee

Angelus Novus (1920). Ce tableau de Paul Klee est exposé au musée d’Israël, à Jérusalem.

 

L’Ange de l’Histoire […] a tourné le visage vers le passé. Là où une chaîne de faits apparaît devant nous, il voit une unique catastrophe dont le résultat constant est d’accumuler les ruines sur les ruines et de les lui lancer devant les pieds. Il aimerait sans doute rester, réveiller les morts et rassembler ce qui a été brisé. Mais une tempête se lève depuis le Paradis, elle s’est prise dans ses ailes et elle est si puissante que l’Ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement dans l’avenir auquel il tourne le dos tandis que le tas de ruines devant lui grandit jusqu’au ciel. Ce que nous appelons le progrès, c’est cette tempête 1.

À examiner le dessin de Klee, presque un siècle après que Benjamin eut couché sur le papier cette réflexion d’une profondeur insondable et, de fait, incomparable, l’Ange de l’Histoire en plein vol ne peut certes pas nous échapper. Ce qui pourrait cependant nous frapper, c’est la direction désormais empruntée par cet Ange, diamétralement opposée – le visage de l’Ange de l’Histoire, en pleine volte-face, n’est plus tourné vers le passé mais vers l’avenir, et ses ailes ne sont plus poussées en avant mais en arrière par une tempête venue cette fois d’un avenir infernal, imaginé, anticipé et craint d’avance, par une tempête le poussant cette fois vers le Paradis du Passé (tel qu’il est, rétrospectivement, sans doute fantasmé, après avoir été perdu et être tombé en ruines) – ses ailes restant soumises à la même pression considérable, à une violence si terrible que « l’ange ne peut plus les refermer ».

 

L’avenir, à mettre au pilori ?

Ce dessin, pourrait-on en conclure, saisit le passé et le futur à l’instant où ils échangent leurs vertus et vices respectifs tels que Klee, nous dit Benjamin, les avait envisagés il y a cent ans de cela. En effet, c’est désormais l’avenir qui, après avoir été d’abord décrié pour sa médiocre fiabilité, pour son indocilité, inspire les plus grandes craintes et semble devoir être mis au pilori. Et c’est maintenant le passé qui semble devoir être unanimement encensé, au motif (légitime ou non) que l’exercice du libre choix y était encore possible et l’espoir encore permis – un espoir non encore discrédité.

Comme l’écrivait Svetlana Boym, professeure de littérature slave et comparée à Harvard décédée il y a peu, la nostalgie « est un sentiment de perte et de dépla­cement, mais elle est aussi une histoire d’amour que l’on noue avec son propre imaginaire » 2. Alors qu’au XVIIe siècle la nostalgie était traitée comme une maladie éminemment curable, que les médecins suisses, par exemple, recommandaient de soigner à grand renfort d’opium, sangsues et marches en montagne, « cette affection qui, jusqu’alors, avait été considérée comme passagère est devenue au XXIe siècle la condition ­moderne, incurable par excellence. Le XXe siècle a débuté avec une utopie futuriste et s’est terminé dans la nostalgie ». Boym concluait sa démonstration en diagnostiquant « une épidémie globale de nostalgie, un ardent désir de communauté porteuse d’une mémoire collective, une quête éperdue de continuité dans un monde éclaté ». Elle proposait en outre d’envisager cette épidémie comme « un mécanisme de défense dans une époque caractérisée par une accélération des rythmes de vie et par des bouleversements historiques ». Ce « mécanisme de défense » consiste essentiellement, nous dit-elle, en « la promesse de reconstruire le foyer idéal – une promesse qui est au cœur de nombreuses idéologies contemporaines, fort puissantes, et qui incite à renoncer à la pensée critique au profit de liens émotionnels ». Boym nous met ainsi en garde : « Si la nostalgie est dangereuse, c’est parce qu’elle tend à confondre foyer réel et foyer imaginaire. » Et nous aide à repérer ce danger en pointant du doigt la nostalgie spécifiquement « restauratrice » qui caractérise aujourd’hui « les renouveaux nationaux et nationalistes à l’œuvre dans le monde entier, qui sont à l’origine d’une fabrication mythique antimoderne de l’histoire, via un retour aux symboles et aux mythes nationaux et, à l’occasion, à des théories de la conspiration parfaitement interchangeables ».

Notons que la nostalgie n’est qu’un élément parmi d’autres de la famille plutôt étendue des nombreux rapports d’affection que l’on peut entretenir avec un « ailleurs », quel qu’il soit. Ce type d’affection (et donc, par extension, l’ensemble des tentations et autres pièges que Svetlana Boym décelait dans l’actuelle « épidémie globale de nostalgie ») est endémique et absolument inséparable de la condition humaine, au moins depuis que l’homme a pris conscience de l’optionalité de ses choix (un moment historique qu’il est délicat de situer avec exactitude), ou – pour le dire plus exactement – depuis la découverte que la conduite humaine est et ne peut qu’être affaire de choix, et que le monde de l’ici et maintenant n’est que l’un des innombrables mondes possibles, passés, présents et futurs. Dans cette course de relais qu’est l’Histoire, l’« épidémie globale de nostalgie » a pris le relais de « l’épidémie de frénésie progressiste » (jusqu’à s’étendre, progressivement, mais irrésistiblement, à la planète entière).

[…]

 

Double négation de l’utopie

Cinq cent ans après que Thomas More eut donné le nom d’« utopie » au rêve millénaire de retour au Paradis ou de son instauration ici-bas, les projets de bonheur humain – qui, depuis More, étaient liés à un topos (à un lieu fixe, une polis, une cité, un État souverain, chacun placé sous l’autorité d’un dirigeant avisé et bienveillant) – ont perdu toute fixité, ont cessé d’être liés à tel ou tel topos particulier, pour devenir des projets individualisés, privatisés et personnalisés (« sous-traités », portés par les individus comme un escargot porte sa carapace). Une double négation est ici à l’œuvre, sur le point de parachever sa révolution : ce que ces projets de bonheur humain avaient vaillamment tenté de nier, sans grand succès d’ailleurs, vient maintenant les nier à leur tour. C’est cette double négation de l’utopie « à la More » – négation de sa négation – qui génère actuellement des « retrotopias », des visions qui, au lieu d’être liées, à l’instar de leurs « ancêtres », à un futur non encore né et donc inexistant, prennent racine dans un passé perdu/enfui/abandonné mais toujours existant, à titre fantomatique.

[…]

La privatisation/individualisation des idées de « progrès » et d’amélioration continue de l’existence a été vendue par les pouvoirs en place comme une libération et acceptée comme telle par la plupart de leurs administrés : il s’agirait de s’affranchir des lourdes contraintes qu’imposent la subordination et la discipline – et ce, aux dépens des politiques sociales et de la protection jusqu’alors offerte par l’État. Mais pour beaucoup de sujets, toujours plus nombreux, une telle libération s’est révélée être – lentement mais sûrement – une aubaine fort contestable, en définitive parfaitement frelatée, et dégageant même un fort parfum, pour le moins tenace, de malédiction.

Les désagréments inhérents à toute contrainte ont été remplacés par des risques non moins avilissants, effrayants et exaspérants, tout sauf propices à la confiance en soi. Leur prédécesseur immédiat, le conformisme d’antan, avait été à l’origine d’une sainte peur du regard d’autrui, désormais remplacée par une peur non moins panique de l’insuffisance. Les vieilles craintes tombant progressivement dans l’oubli et les nouvelles gagnant en importance comme en intensité, la promotion et la dégradation, le progrès et la rétrogression ont vu leurs logiques se modifier profondément, touchant sur cet échiquier mouvant de plus en plus de pions très peu disposés à l’être – et dès lors condamnés à la défaite, ou se considérant comme tels. Tout cela a poussé les opinions publiques à opérer un revirement radical : alors qu’elles avaient accepté de croire en l’amélioration possible d’un avenir incertain et inspirant toujours moins confiance, elles ont choisi de tourner leurs espoirs vers un passé dont elles ne gardent que de très vagues souvenirs, et ce, au nom de sa supposée stabilité et de la confiance qu’il inspirerait. Un tel revirement a bouleversé la conception que l’on se faisait de l’avenir. Le futur, qui avait été le milieu naturel des espoirs et des attentes légitimes, est devenu le réceptacle même de tous les cauchemars : de la peur panique de perdre son travail et le statut social l’accompagnant ; de perdre ensuite sa maison et, avec elle, les biens meubles et effets personnels qu’elle abrite, tous dès lors « récupérés » par les bailleurs de fonds ; de voir, impuissant, ses enfants devenir ainsi prisonniers d’une logique de déchéance sociale ; de voir, enfin, ses compétences professionnelles, durement acquises au fil des années, perdre définitivement toute valeur sur le marché du travail. Le chemin conduisant vers l’avenir est étrangement devenu synonyme de corruption et de dégénérescence. Mais le chemin conduisant vers le passé permettra-t-il pour autant de remédier aux dommages causés dans le présent au nom de cet avenir ?

[…]

 

Le legs de Thomas More

Le phénomène que j’appelle « retrotopia » découle de la double négation évoquée plus haut – de cette négation de la négation de l’utopie. La « retrotopia » partage avec le legs de Thomas More une fixation sur un topos territorialement souverain : un sol ferme censé fournir – et même dans l’idéal garantir – un minimum acceptable de stabilité et un degré satisfaisant de confiance en soi. Elle diffère cependant de ce legs par sa manière d’approuver, d’absorber et d’incorporer les diverses contributions et corrections dues à un autre phénomène, qui l’a immédiatement précédée : l’idée de « perfection ultime » a été ici remplacée par l’hypothèse de la non-finalité et du dynamisme endémique de l’ordre promu par elle. Ce qui rend possible (et désirable) un nombre indéterminé de changements qu’une telle idée délégitime et exclut a priori. Conformément à l’esprit de l’utopie, la « retrotopia » tire son impulsion d’un espoir bien précis, celui de réconcilier, enfin, la sécurité et la liberté : une prouesse que la vision originaire comme sa première négation n’avaient pas tentée, ou n’avaient pas réussi à mener à bien.

J’entends suivre ici les méandres les plus significatifs de l’histoire de l’utopie ­moderne, une histoire qui a débuté après More et qui est aujourd’hui vieille de cinq cents ans. Pour ce faire, je m’attacherai à démêler, décrire et explorer certaines des tendances les plus remarquables de l’actuelle phase « rétrotopienne ». Je pense en particulier à la réhabilitation du modèle communautaire tribal ; à cette manière de renouer avec l’idée d’un moi primordial, premier, qui serait prédéterminé par des facteurs non culturels et même étrangers à toute idée de culture ; je pense aussi à cette façon de tourner le dos à « l’ordre civilisé », à l’idée que la science sociale comme les opinions publiques se font de ses traits caractéristiques essentiels, supposés non négociables et indispensables.

Ces trois tendances ne témoignent naturellement pas d’un retour franc et direct à un mode de vie antérieur – chose purement et simplement impossible, comme l’a démontré en son temps Ernest Gellner. Pour recourir à une distinction conceptuelle que nous devons à Jacques Derrida, ces tendances représentent plutôt des tentatives consciemment menées d’itération – plutôt que de réitération – du statu quo ante, de la situation telle qu’elle existait, ou telle qu’on imagine qu’elle existait avant la seconde négation (son image ayant de toute façon été désormais significativement recyclée et modifiée au fil d’un processus de mémorisation sélective qui s’entrelace à un processus d’oubli sélectif). Ce sont tout de même les aspects authentiques ou présumés tels du passé – dont on considère qu’ils avaient fait leurs preuves avant d’être abandonnés sans raison ou imprudemment mis au rebut – qui servent de points de référence et d’orientation principaux lorsqu’il s’agit de cartographier la « retrotopia ».

 

Une épidémie de nostalgie « succède bien souvent aux révolutions »

Une précision supplémentaire doit être apportée si l’on veut aborder avec justesse cette manière de renouer sentimentalement avec le passé. Svetlana Boym affirme qu’une épidémie de nostalgie « succède bien souvent aux révolutions », ajoutant de façon fort avisée que, dans le cas de la Révolution française de 1789, ce ne fut « pas seulement l’Ancien Régime qui généra la révolution mais, à maints égards, le contraire : ce fut aussi la révolution qui généra l’Ancien Régime, lui conférant une forme, un caractère définitif et circonscrit ainsi qu’une aura ». Et ce fut la chute du communisme, poursuit Boym, qui donna en fait naissance à cette vision des ultimes décennies de l’empire soviétique comme étant un « âge d’or fait de stabilité, de puissance et de “normalité” – une vision désormais dominante en Russie ». En d’autres termes, ce vers quoi nous « revenons » lorsque nous nous adonnons à des rêves nostalgiques n’est pas, en règle générale, le passé « en tant que tel » – ce passé « wie es ist eigentlich gewesen » (« tel qu’il s’est déroulé véritablement »), ce passé que Leopold von Ranke conseillait aux historiens d’exhumer et de représenter (ce que tentèrent effectivement de faire avec grand sérieux de nombreux historiens, même si de telles tentatives n’allèrent jamais sans vives polémiques). Nous trouvons dans cet ouvrage fort influent que fut Qu’est-ce que l’histoire ?, de E. H. Carr, les lignes suivantes :

« L’historien est nécessairement sélectif. L’idée qu’il existe un noyau dur de faits historiques existant objectivement et indépendamment de l’interprétation de l’historien est fausse et absurde, mais très difficile à extirper. […] On a longtemps répété que les faits parlent d’eux-mêmes. À l’évidence, c’est faux. Ils ne parlent qu’à l’invitation de l’historien : c’est lui qui décide de ceux auxquels il donnera la parole, et dans quelle succession ou dans quel contexte. » 3

Carr s’adressait à ses confrères, dont il reconnaissait volontiers qu’ils désiraient en toute honnêteté atteindre la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. En 1961, toutefois, lorsque les premiers exemplaires de Qu’est-ce que l’histoire ? arrivèrent sur les tables des librairies, le recours à la « politique mémorielle » – cette pratique consistant à sélectionner ou mettre au rebut, en tout arbitraire, des faits historiques, et ce, à des fins politiques (et en fait partisanes)– n’était pas une « recette » utilisée à grande échelle comme elle l’est aujourd’hui. Et ce en bonne partie grâce à George Orwell, à ses mises en garde et à sa très alarmante et terrifiante vivisection du « Ministère de la Vérité », cette bureaucratie continuellement soucieuse de « mettre à jour » (c’est-à-dire réécrire) les archives historiques à l’aune des intérêts étatiques du moment, si fluctuants. Quel que soit le chemin que les traqueurs professionnels de la vérité historique choisissent d’emprunter, et quelles que soient les difficultés induites par leurs choix, leurs découvertes et leurs voix ne sont pas les seules à intégrer l’espace public et, d’ailleurs, n’y sont pas non plus nécessairement les plus audibles, ni même certaines d’y toucher le public le plus vaste – alors que leurs concurrents les plus habiles, les inspecteurs et « managers » les moins scrupuleux, tendent à placer un pragmatisme utilitariste au-dessus de la vérité et en font leur critère premier (un critère qui leur permet ainsi de distinguer sans difficulté les bons récits des mauvais).

[…]

Le gouffre séparant le pouvoir et la politique – séparant la capacité de faire faire les choses et celle de décider quelles choses doivent être faites – s’est encore creusé. L’idée selon laquelle il serait possible de trouver le bonheur en édifiant une société mieux en mesure de satisfaire les besoins, les rêves et les désirs humains a, de fait, perdu en consistance, faute d’acteurs susceptibles de se montrer à la hauteur de la tâche, il est vrai d’une effrayante complexité. Comme l’avait affirmé sans détour Peter Drucker à la fin des années 1980 (peut-être inspiré en cela par Margaret Thatcher et son célèbre TINA, « There Is No Alternative »), une société qui relie une fois pour toutes l’individu à l’idée de perfection sociale n’est plus envisageable, et il n’y aurait donc plus guère de sens à attendre un quelconque salut de la société. De fait, comme devait peu après le montrer Ulrich Beck, peu de temps s’écoula avant que chacun se voie sommé de rechercher et trouver par lui-même, avant de les appliquer tout seul, des solutions individuelles aux problèmes produits par nos sociétés – en déployant ses talents propres ainsi que les compétences et ressources qu’il aura acquises par lui-même. L’objectif n’était plus dès lors de parvenir à une société meilleure (cela, plus personne n’osait l’espérer), mais d’améliorer sa propre situation au sein d’une société jugée fondamentalement et définitivement impossible à corriger. L’idée de réforme sociale et de gratifications procurées par des efforts collectifs menés au nom d’une telle réforme laissa la place à la compétition, à ses règles et à ses profits – des profits ne pouvant être obtenus que sur le mode le plus individuel et solitaire qui soit.

Mon intention est de proposer dans les chapitres qui vont suivre une sorte d’inventaire préliminaire des manifestations les plus spectaculaires – et peut-être aussi les plus séminales – de l’avènement des pratiques et sentiments « rétrotopiques ».

 

— Ce texte est extrait du livre Retrotopia, à paraître le 28 mars aux éditions Premier Parallèle. Il a été traduit par Frédéric Joly.

Culture partagée

Spécialiste de l’islam, Ziauddin Sardar vit à Londres, mais ses origines pakistanaises le rendent définitivement desi. D’origine sanskrite, le terme signifie « de notre pays », ce qui englobe Inde, Pakistan, Bangladesh et Sri Lanka. Aussi l’auteur explore-t-il dans « Façons d’être desi » sa propre identité sud-asiatique, « sans lignage ethnique ni frontières nationales », note l’hebdomadaire indien Outlook : « Pourquoi notre identité devrait-elle être limitée à une période de soixante-dix ans (depuis la partition de l’Inde et du Pakistan) et à une zone sur la carte du monde dont la forme triangulaire évoque un samoussa ? »

Alors que la politique les ­sépare, la culture réunit Indiens et Pakis­tanais, hindous et musulmans autour d’une sensorialité particulière. Ce dont témoignent de grands films de Bollywood comme les mythiques Devdas ou Mughal-e-Azam. Une critique « fine et sarcastique », apprécie l’hebdomadaire indien, du ­fanatisme qui sévit de part et d’autre de la frontière indo-­pakistanaise.