Julia Domna, impératrice

Il semblerait que les fées se soient penchées sur le berceau du romancier Santiago Posteguillo, puisque chacun de ses livres se hisse immanquablement parmi les meilleures ventes en Espagne.

En 2006, sa fresque historique en trois volumes, centrée sur la figure de Scipion l’Africain, s’est écoulée à plus de 1 million d’exemplaires. Sa deuxième trilogie, consacrée à l’empereur romain Trajan, a rencontré un succès similaire. Son nouveau roman, Yo, Julia (« Moi, Julia »), récompensé par le prix Planeta, ne déroge pas à la règle. Les aficionados de ­Santiago Posteguillo se ­réjouiront d’y retrouver les ingré­dients qui ont fait le succès du romancier : batailles épiques, complots et trahisons avec, en toile de fond, les cités antiques du début de notre ère.

Le récit se centre sur les cinq années suivant l’assassinat de Commode, l’empereur romain qui régna de 180 à 192. Sa mort entraîna une période de grande instabilité, au cours de laquelle plusieurs prétendants tentèrent de s’arroger le titre d’empereur. C’est finalement le sénateur Septime Sévère qui réussit à monter sur le trône en 193. Mais cela n’aurait pas été possible sans le concours de son épouse Julia Domna, qui manœuvra pour évincer ses rivaux un à un. Et c’est toute l’ambition du roman de Posteguillo que de rendre à Julia ce qui est à Julia.

Femme de tête, formée à la ­philosophie et habile stratège, l’impératrice savait également tirer parti de ses attributs fémi­nins pour arriver à ses fins. Si, à l’instar de Julia Domna, beaucoup de figures féminines sont restées dans l’ombre, c’est parce que ce sont les hommes qui écrivent l’histoire, explique Santiago Posteguillo dans une interview accordée au quotidien catalan El Periódico. « Moi aussi, je fais mon mea culpa, parce que, dans mes premiers livres, les femmes n’avaient que peu de poids dans le récit. »

La parution de Yo, Julia bénéficie d’un timing doublement favorable. D’une part, elle coïncide avec la vague de protestation féministe qui secoue l’Espagne depuis plusieurs mois – en témoigne la grève historique qui mobilisa 5,3 millions d’Espagnoles à l’occasion de la Journée internationale des femmes le 8 mars 2018. D’autre part, la période d’instabilité décrite par Posteguillo n’est pas sans évoquer la crise que traverse l’Union européenne. L’auteur « affirme qu’écrire sur Rome revient principalement à décrire l’actualité, il compare la période troublée qui suivit le règne de Commode, où cinq empereurs se succédèrent en l’espace d’un an, avec les nombreuses luttes de pouvoir dans l’Europe actuelle », rapporte El Cultural, le magazine culturel du quotidien El Mundo.

La méritocratie est la nouvelle aristocratie

Enfant, Michael Young gênait. Son père, australien, était musicien et critique musical, et sa mère, qui avait grandi en Irlande, une peintre bohème. Ils étaient dans la dèche, inattentifs et fréquemment brouillés. Michael, né en 1915 à Manchester, a vite réalisé que ni l’un ni l’autre n’avaient beaucoup de temps à lui consacrer. Un jour que ses parents semblaient avoir oublié son anniversaire, il s’est imaginé qu’une belle surprise l’attendait pour le soir – mais non, ils l’avaient bel et bien oublié. Rien d’étonnant, en fait : il les avait déjà surpris à parler de le faire adopter ; et jamais, de son propre aveu, il ne se remettrait de sa peur de l’abandon.

Tout change pour lui quand on ­l’envoie à 14 ans dans un pensionnat expé­rimen­tal du Devon, Dartington Hall. Cette institution, créée par un couple de grands philanthropes progressistes, ­Leonard et Dorothy Elmhirst, ­visait à changer la société en changeant les ­esprits. Là-bas, c’était exactement comme si Michael avait été adopté, parce que les Elmhirst le traitaient comme leur fils, et allaient l’encourager et le soutenir pour le restant de leurs jours. Soudain, Michael faisait partie de l’élite internationale, dînant avec le président Roosevelt ou assistant à une conversation entre Leonard Elmhirst et Henry Ford.

Michael Young, que l’on a qualifié de plus grand sociologue praticien du XXe siècle, a été un pionnier de l’étude moderne et scientifique de la vie sociale de la classe ouvrière britannique. Il ne se contentait toutefois pas d’étudier la problématique de classe ; il cherchait à remédier aux dégâts qui, à ses yeux, en résultaient. À Dartington Hall, on visait à cultiver la personnalité et les apti­tudes des élèves, quelles qu’elles fussent, un idéal contrarié par la structure de classe britannique. Mais alors par quoi remplacer les vieilles hiérarchies sociales, apparentées à un système de castes ? Pour beaucoup aujourd’hui, la réponse a pour nom « méritocratie » – un terme forgé par Young lui-même il y a soixante ans. La méritocratie promeut l’idée d’attribuer pouvoir et privilèges aux individus en fonction de leur mérite individuel et non de leur origine sociale.

 

L’idéal méritocratique

Sur la base de cet idéal méritocratique, nous sommes nombreux aujourd’hui à avoir une idée très claire de la façon dont les hiérarchies de richesse et de statut social doivent être organisées au sein de nos sociétés. Nous considérons que les emplois doivent aller non pas à ceux qui ont des relations ou sont issus d’un bon milieu mais à ceux qui sont le plus qualifiés, indépendamment de leur origine sociale. On peut certes tolérer quelques exceptions – par exemple la discrimination positive, pour tenter de corriger les effets des discriminations antérieures. Mais ces exceptions doivent demeurer provisoires et n’auront plus lieu d’être dès que l’on aura éradiqué les préjugés fondés sur le sexe, la race, la classe et les castes. En progressant vers l’idéal méritocratique, nous imaginions avoir fait sauter la chape des hiérarchies héréditaires. Mais, Michael Young le ­savait bien, tel n’est pas le cas.

Young avait beau détester le terme « État-providence » – il disait qu’il sentait le désinfectant –, il contribua à en bâtir un avant même d’avoir 30 ans. En tant que directeur du centre d’études du Parti travailliste britannique, il avait en effet rédigé de vastes pans du programme sur lequel le parti remporta les élections de 1945. Ce programme, intitulé « Regar­dons l’avenir en face », prévoyait la création d’un Commonwealth socialiste de Grande-Bretagne – libre, démocratique, efficace, progressiste, soucieux du bien public, et dont les ressources seraient utilisées au profit du peuple britannique. Conformément à ses promesses, le Parti travailliste ­repoussa immédiatement l’âge de la scolarité obligatoire jusqu’à 15 ans, développa la formation continue, créa des logements sociaux, instaura la gratuité de l’enseignement public secondaire, mit en place un système national de santé et instaura une sécurité sociale universelle.

Les conditions de vie de la classe ouvrière britannique s’en trouvèrent considérablement améliorées. Les travailleurs manuels bénéficièrent d’une réduction de leur temps de travail qui leur permit de se consacrer davantage aux loisirs, et la hausse de leur revenu leur permit d’acheter des postes de télé­vision et des réfrigérateurs.

Des changements, dus notamment à la réforme des droits de succession, eurent également lieu au sommet de l’échelle des revenus. En 1949, le ­ministre travailliste des Finances, Stafford Cripps (je dois préciser qu’il s’agit de mon grand-père), instaura une taxation à 80 % sur les successions supérieures à 1 million de livres, soit environ 32 millions de livres actuelles [36,5 millions d’euros]. Ces mesures ­sociales réformistes apportèrent une protection aux classes laborieuses des deux générations suivantes et permirent à davantage de leurs enfants de grimper dans la hiérarchie des emplois et des revenus, donc dans une certaine mesure du statut social. Michael Young avait bien conscience de l’œuvre accomplie – mais il en connaissait aussi les limites.

société en forme de sablier

 

 

De même qu’aux États-Unis et ailleurs, le nombre d’étudiants en Grande-Bretagne a fait un bond après 1945. Et avoir fait des études supérieures est peu à peu devenu l’un des principaux indicateurs de classe sociale. Si des bibliothécaires chichement rémunérés étaient considérés comme faisant partie de la « classe moyenne », c’est que leur profession nécessitait qu’ils poursuivent leurs études au-delà du secondaire. Et si des travailleurs à la chaîne, mieux payés, appartenaient à la classe ouvrière, c’est qu’ils n’avaient pas besoin d’aller au-delà. La conscience d’appartenance à la classe ouvrière, apparente dans le nom même du Parti travailliste, fondé en 1900, était synonyme de mobi­lisation de classe et de prise en charge par les travailleurs de la défense de leurs intérêts. Or la nouvelle ère d’éducation pour tous ouvrait la perspective d’une mobilité de classe, d’une transformation des cols bleus en cols blancs. La mobilité n’allait-elle pas détruire la conscience de classe ?

Ces questions tourmentaient ­Michael Young. À partir d’un centre d’études qu’il avait établi dans le quartier populaire de Bethnal Green, il a contribué à lancer et développer des dizaines et des dizaines de programmes et d’orga­nisations visant à répondre aux ­besoins sociaux qu’il avait détectés. Il fut à l’origine de l’Association britannique des consommateurs ainsi que de son magazine Which ?, toujours très lu. Et aussi de l’Open University, l’université d’enseignement à distance dont plus de 2 millions d’étudiants ont suivi les cours depuis que Michael Young l’a fondée en 1969, ce qui en fait la première institution universitaire au Royaume-Uni en nombre d’étudiants. Et, pourtant, ­Michael Young voyait l’éducation moins comme un instrument de mobilité que comme un moyen de créer des citoyens mieux armés, quelle que soit leur position dans la société, et moins à la merci des intérêts privés ou de l’administration. À la fin de sa vie, Michael Young a même créé une école d’entrepreneurs sociaux. Pendant des décennies, il a cherché à renforcer les réseaux sociaux – ce que les sociologues appellent aujour­d’hui le « capital social » – au sein de catégories malmenées par ceux qui revendiquent une part toujours croissante du pouvoir et de la richesse.

 

La méritocratie doit son nom à un de ses détracteurs

Ce qui le motivait, c’était le sentiment que les hiérarchies de classe allaient contrecarrer les ­réformes qu’il contribuait à mettre en œuvre. Il a montré comment dans The Rise of the Meri­tocracy, une satire sociologique ­publiée en 1958 et qui a été un best-­seller. Comme tant d’autres phénomènes, la méritocratie doit son nom à un de ses détracteurs. Michael Young met en scène un historien analysant en 2033 la nouvelle société britannique qui s’est constituée au fil des décennies. Dans ce futur lointain, la richesse et le pouvoir sont acquis et non plus héréditaires. L’appartenance à la nouvelle classe domi­nante est dictée par la formule « QI + effort = mérite ». La démo­cratie est vouée à s’effacer au profit du gouvernement des plus intelligents – « pas une aristocratie fondée sur la naissance ni une ploutocratie fondée sur la fortune, mais une véritable méritocratie fondée sur le talent ».

La vision de Michael Young est résolument dystopique. La richesse étant le fruit de la répartition naturelle du talent inné et les riches se mariant de plus en plus entre eux, la société se divise en deux grandes classes, au sein desquelles chacun estime avoir plus ou moins ce qu’il ­mérite. Dans le pays imaginaire de Young, « ceux qui sont au sommet voient dans leur succès la juste récompense de leurs aptitudes et de leurs efforts », tandis que les membres des classes inférieures ont bien conscience d’avoir laissé passer toutes les chances qu’on leur a données. « Ils ont été testés et retestés. […] Si à chaque fois on les a cata­logués “peu intelligents”, ils ne peuvent plus se bercer d’illusions, et ça se reflète dans l’image peu flatteuse mais irrécusable qu’ils se forment d’eux-mêmes. »

Mais, comme l’admet le narrateur de Young, cela soulève une difficulté immédiate : « presque tous les parents vont tenter d’obtenir des avantages indus pour leur progéniture. » Et, quand il y a des inégalités de revenu, ceux qui ont plus d’argent que les autres vont pouvoir l’utiliser dans ce but. Or, à partir du moment où votre avantage économique ­résulte de la situation financière de vos parents, la formule « QI + effort = mérite » cesse de s’appliquer.

Ces mises en garde se sont avérées fondées. Aux États-Unis, les ménages du quintile supérieur ont vu leur ­revenu avant impôts croître de 4 000 milliards de dollars entre 1979 et 2013 – 3 000 milliards de plus que tous les autres ménages. Quand on a facilité aux États-Unis et en Grande-Bretagne l’accès à l’enseignement supérieur, on pensait que ce serait un grand facteur d’égalité. Mais, deux géné­rations plus tard, les chercheurs nous disent que c’est au contraire un facteur de stratification sociale. Les économistes ont observé que beaucoup d’universités d’élite – parmi lesquelles Brown, Dartmouth, Penn, Princeton et Yale – acceptent davantage d’étudiants issus des 1 % de familles les plus riches que des 60 % les moins riches. Pour résumer, on peut dire qu’on accède plus facilement au sommet, en termes de richesse, de pouvoir et de privilèges, si on démarre à partir de là. « La méritocratie américaine, affirme Daniel Markovits, professeur de droit à Yale, est devenue très exactement ce qu’elle était censée combattre : un mécanisme transgénérationnel de transmission dynastique de l’argent et des privilèges. »

la méritocratie est un piège

 

Michael Young, qui est décédé en 2002 à l’âge de 86 ans, voyait bien ce qui se passait. « L’éducation donne sa bénédiction à une minorité, écrit-il, et la refuse à tous ceux qui n’ont pas réussi à percer depuis que, à l’âge de 7 ans, voire plus tôt, ils ont été relégués au bas de la pile. » Ce qui aurait dû être un instrument de mobilité s’est transformé en bastion des privilèges. Young avait pressenti l’avènement d’une cohorte de ­méritocrates mercantiles qui « peuvent être d’une suffisance insupportable, bien pire que celle des gens qui savaient devoir leur réussite non pas à leur mérite propre mais au népotisme dont ils avaient béné­ficié en tant que fils ou fille de. Les nouveaux “arrivés ” croient volontiers avoir la morale de leur côté. Ces élites sont tellement sûres de leur bon droit qu’il n’y a pratiquement plus de frein aux avantages qu’elles ­s’arrogent ». La carapace du mérite, postule Young, n’a servi qu’à vacciner les ­gagnants contre la honte et le reproche.

 

Les cosmopolites surdiplômés règnent sur les ­médias

À la différence des Britanniques, les Américains ne parlent guère de conscience de classe. On dit parfois qu’ils se perçoivent tous comme appar­tenant à la classe moyenne. Mais ce n’est plus du tout ainsi qu’ils se pensent. ­Selon un sondage du National Opinion ­Research Center de 2014, les Américains sont plus nombreux à se dire membres de la classe ouvrière que de la classe moyenne. Une partie (mais une partie seulement) des électeurs qui ont porté ­Donald Trump au pouvoir en 2016 expri­maient du ressentiment à l’égard d’une classe définie par son niveau d’éducation et ses valeurs : les cosmopolites surdiplômés qui règnent sur les ­médias, la culture et les professions libé­rales aux États-Unis. Hil­lary Clinton a raflé les 50 comtés où le niveau d’éducation est le plus élevé et Trump les 50 où il est le plus faible. Les populistes estiment que les élites progressistes méprisent les Américains ordinaires, se fichent de leurs problèmes et usent de leur pouvoir à leur avantage. Ils ne les qualifient peut-être pas de « classe supérieure », mais les indicateurs qu’ils utilisent pour la caractériser – l’argent, l’éducation, les relations, le pouvoir – sont les mêmes que ceux qui, au siècle dernier, servaient à définir la haute bourgeoisie.

Et beaucoup des électeurs de la classe ouvrière blanche ressentent en ­effet un sentiment d’infériorité dû à leur manque d’instruction, ce qui n’est pas sans incidence sur leurs opinions poli­tiques. Au début des années 1970, les sociologues Richard Sennett et Jona­than Cobb avaient fait état de cette mentalité dans une étude mémorable intitulée The Hidden Injuries of Class [« Les blessures de classe inexprimées »]. Ce sentiment de vulnérabilité se double volontiers par ailleurs d’un sentiment de supériorité. Les hommes de la classe ­ouvrière considèrent souvent que ceux de la classe moyenne ou supérieure ne sont ni virils ni méritants. Et pourtant, bon nombre des membres de cette ­fameuse « classe ouvrière blanche américaine » en sont arrivés à penser qu’elle n’était d’une certaine manière pas digne des chances qu’on lui a déniées.

Ils se plaignent que les « minorités » leur fassent de la concurrence déloyale dans l’accès à l’emploi et aux prestations sociales, mais cela ne les empêche pas de trouver normal de se voir refuser des emplois pour lesquels ils s’estiment eux-mêmes non qualifiés, ou que les emplois correspondant à leurs qualifications soient en général moins bien payés. Les minorités, d’après eux, sont « subventionnées » – et les femmes bénéficient elles aussi, aux yeux des hommes, d’avantages indus – mais ils ne pensent pas que la solution soit de réclamer des aides pour eux-mêmes. Ils ont tendance à considérer le traitement réservé aux minorités ethniques comme une exception à la règle suivant laquelle les États-Unis sont – et devraient à l’évidence être – une société dans laquelle les chances vont à ceux qui les ont méritées. Puisque l’on assiste malgré tout à l’émergence d’un nouveau système dynastique, on pourrait en conclure que la méritocratie a des défaillances parce que, comme beaucoup le déplorent, elle n’est pas assez méritocratique. Puisqu’il n’y a que dans les tranches supérieures d’imposition que l’on sait mettre à profit le talent, on pourrait en conclure qu’on n’a pas réussi à atteindre l’idéal méritocratique. On ne peut certes pas faire en sorte que tous les parents élèvent aussi bien leurs enfants, mais on pourrait davantage œuvrer pour le mérite, en veillant à ce que tous les enfants bénéficient des avantages éducatifs et se voient inculquer les aptitudes relationnelles dont les familles prospères font provision pour leurs enfants. Bonne réponse ?

Tel père tel fils

 

Non, rétorque Michael Young, parce que le problème ne réside pas tant dans les modalités de distribution des gratifications sociales que dans ces gratifications elles-mêmes. Un système de classe, même régi par la méritocratie, reste pour lui un système de classe, avec une hiérarchie dans la reconnaissance sociale : les honneurs pour ceux qui sont au sommet ; et ni respect ni estime de soi pour ceux que la nature n’a dotés ni des talents ni de la capacité de travail qui, asso­ciés à une bonne instruction, donnent accès aux emplois les mieux rémunérés. C’est pourquoi, dans The Rise of the Meritocracy, les auteurs du « mani­feste de Chelsea » – le document où s’exprime l’ultime forme d’opposition au nouvel ordre – revendiquent « une ­société possédant des valeurs plurielles et agissant conformément à celles-ci », au nombre desquelles la gentillesse, le courage et la sensibilité, de sorte que chacun « puisse développer les apti­tudes qui lui permettent de mener une vie épanouie ». Même ceux qui tentent de faire respecter l’équation « QI + effort = mérite » contribuent en fait à promouvoir les inégalités.

 

Contre la testocratie

Ce qui compte c’est qu’on fasse de son mieux

Cette conception singulière, qui ­assigne à chacun selon ses talents un ensemble d’objectifs dont la réalisation confère de l’estime de soi, Michael Young la doit à l’éducation qu’il a reçue à Dartington Hall. Son profond attachement à l’égalité sociale peut sembler quelque peu donquichottesque, typique des utopies scolaires. Il se nourrit pourtant d’une vision philosophique plus vaste. Le propos fondamental de la philosophie morale est de s’interroger sur ce qui constitue une vie humaine épanouie. On pourrait dire que c’est rele­ver le triple défi que constituent nos apti­tudes, le milieu dans lequel nous sommes nés et les buts que nous nous sommes fixés. Puisque chacun d’entre nous possède tel ou tel talent, est né dans telle ou telle circonstance et fait ses propres projets, nous sommes confrontés chacun à un défi différent. Et, sans mesure de comparaison, impos­sible de dire qu’une vie est plus épanouie qu’une autre. C’est à juste titre que Michael Young dénonce l’idée qu’« on puisse classer les gens par ordre de valeur ». Ce qui importe au bout du compte, ce n’est pas comment on se classe par rapport aux autres. Nul besoin de ­trouver quelque chose que l’on fasse mieux que quiconque : aux yeux des dartingtoniens, ce qui compte c’est qu’on fasse de son mieux.

En fait, Young avait bien saisi que l’idéal méritocratique répondait à deux considérations différentes : l’efficacité, d’une part et la valeur humaine d’autre part. Si l’on veut que les gens puissent accomplir un travail difficile qui nécessite du talent, des études, de l’effort, une formation, de l’expérience, il faut bien pouvoir repérer les candidats possédant la bonne combinaison d’aptitudes et de motivation, et leur donner des incitations pour qu’ils se ­forment et acquièrent l’expérience requise.

Parce que les possibilités d’éducation et d’emploi seront toujours en nombre limité, il faut trouver le moyen de les distribuer – des principes de sélection pour apparier de personnes à des postes, et des instruments de motivation pour garantir la bonne exécution des tâches. Si ces principes de sélection ont été bien conçus, on pourra dire, si on veut, que les gens qui satisfont aux critères pour intégrer une école ou obtenir un emploi « méritent » ces postes. C’est ce que les philosophes appellent le « mérite institutionnel ». Les gens méritent leur poste exactement comme ceux qui ont ­acheté un billet de loterie gagnant ­méritent leur gain : ils l’ont obtenu en vertu d’une bonne application des règles.

Le mérite institutionnel n’a cependant rien à voir avec la valeur intrinsèque de personnes qui sont admises à l’université ou obtiennent un emploi, pas plus que les gagnants à la loterie n’ont de mérite particulier ou les perdants une moindre valeur. Même aux plus hauts niveaux de réussite, les aléas jouent un rôle majeur. Si Einstein était né un siècle plus tôt, il n’aurait peut-être pas ­apporté autant à son domaine ; un Mozart qui aurait ­atteint sa maturité au début du XXe siècle et aurait été ­formé à la ­musique dodécaphonique non plus. Et ni l’un ni l’autre n’aurait pu faire grand usage de ses aptitudes s’il avait été élevé chez les Nukaks d’Amazonie.

 

Comparer la valeur des vies humaines

Qui plus est, la capacité de travail est elle-même le résultat de facultés naturelles et de la qualité de l’éducation reçue. Donc ni le talent ni le sens de l’effort, les deux éléments qui déterminent les gratifications dans le monde de la méritocratie, ne sont des choses que l’on acquiert par soi-même. Ceux qu’on ne cesse de qualifier de « peu intelligents », comme le dit Michael Young sans ménagement, possèdent quand même des aptitudes et la possibilité de ­mener une vie épanouie. L’existence de ceux qui réussissent moins bien n’a pas moins de valeur que celle des autres, mais ce n’est pas parce qu’eux-mêmes ont autant ou davantage de valeur. Il n’y a tout bonnement pas moyen de comparer la valeur des vies humaines.

Si l’on fait abstraction de l’épineuse question du « mérite », les choses deviennent un peu plus simples. L’argent et le statut social sont des gratifications qui peuvent inciter les individus à faire ce qu’il faut. Une société bien conçue cherche à susciter et à déployer efficacement les talents qu’elle a su développer. Donc les récompenses sociales que sont l’argent et les honneurs vont inévitablement se trouver répartis de façon inégale, car c’est la seule façon d’en faire des motivations susceptibles d’influer sur le comportement humain. Mais nous nous fourvoyons quand nous privons de ­mérite et de dignité ceux qui ont tiré le mauvais numéro à la loterie génétique.

Nous voulons évidemment faire béné­ficier les êtres qui nous sont chers de notre argent et de notre statut social, et procurer à nos enfants des avantages financiers et sociaux. Mais, ce faisant, il ne faut pas priver les enfants des autres d’une vie décente. Chaque enfant devrait pouvoir bénéficier d’une bonne éducation adaptée à ses talents et à ses choix ; chacun, chacune devrait pouvoir éprouver de l’estime de soi. Nous savons bien ce qu’il faudrait faire pour démocratiser encore davantage les possibilités de promotion, même si la situation politique actuelle au Royaume-Uni et aux États-Unis rend la chose de plus en plus improbable à court terme. Ces mesures, Michael Young les avait déjà énumérées dans sa dystopie méritocratique, où l’héritage ne devait plus jouer qu’un rôle minime. Mais il estimait aussi que nous devions nous employer à faire quelque chose que nous ne savons toujours pas faire : en finir avec le mépris ­envers ceux que pénalise l’éthique de la concurrence par l’effort.

« Il est judicieux de recruter des individus à des postes en fonction de leur mérite, écrit Michael Young. Ce qui ne l’est pas, c’est que ceux dont on juge qu’ils possèdent un mérite particulier en viennent à former une nouvelle classe sociale interdite d’accès aux autres. » Il ne s’agit pas d’abolir les hiérarchies et de tout aplanir. Nous ­vivons au sein d’une multitude de hiérarchies impossibles à évaluer, où le flux de l’estime sociale est systématiquement orienté vers le meilleur romancier, le mathématicien le plus important, l’homme d’affaires le plus malin, le coureur le plus rapide, ­l’entrepreneur social le plus efficace.

Il est impossible de maîtriser entièrement la répartition du capital économique, ­social et humain et d’abolir les structures complexes issues de la ­superposition de toutes ces grilles. Mais les identités de classe ne doivent pas intérioriser des blessures de classe. Au nom de l’éga­lité morale, il est ­urgent de nous atteler collectivement à revoir la façon dont nous appréhendons la valeur humaine.

Cela peut paraître utopique, et cela l’est sans aucun doute. Pourtant, personne n’avait l’esprit plus pratique que Michael Young, créateur d’institutions par excellence. Il est vrai que sa conscience était ébranlée aussi bien par des questions personnelles que par des considérations générales. Se mourant d’un cancer à l’hôpital, il se préoccupa de savoir si les immigrés africains qui poussaient les chariots des plateaux-repas étaient bien payés au salaire minimum par le sous-traitant qui les employait. Mais sa compassion se doublait d’un solide pragmatisme. Il ne faisait pas que rêver de réduire les privilèges héréditaires ; il avait imaginé les moyens concrets d’y parvenir, dans l’espoir que tous les citoyens puissent avoir la possibilité de développer « leurs propres aptitudes à mener une vie épanouie ». Cela avait certes été le cas pour lui. Dans le futur imaginaire de The Rise of the Merito­cracy, il existe toujours une Chambre des lords, mais elle ne compte dans ses rangs que des personnes ayant mérité d’y être en raison de leur contribution exceptionnelle à l’intérêt général. Et, s’il y avait une personne digne d’appartenir à cette institution imaginaire, c’était bien Michael Young.

On ne pouvait pas en dire autant de la Chambre des lords du temps de Young, raison sans doute pour laquelle son protecteur, Leonard Elmhirst, avait refusé d’en être membre quand on le lui avait proposé dans les ­années 1940. Elmhirst avait bien fait savoir que, dans les cercles dans lesquels il évoluait, ­accepter cet honneur aurait été pour lui difficile à expliquer et pour ses amis difficile à comprendre. Il est donc pour le moins ironique que le grand égalitariste qu’était Michael Young ait ­accepté d’être anobli en 1978. Il choisit tout ­naturellement le titre de baron Young de Dartington, en honneur de l’institution dont il avait été l’administrateur depuis l’âge de 27 ans.

Comme on pouvait s’y attendre, il saisit l’occasion pour évoquer devant la chambre haute du Parlement britannique les questions qui le préoccupaient. Mais il y a encore plus ironique. La principale raison pour laquelle Michael Young avait accepté ce titre (avec circonspection, comme il le confia à ses amis), c’était qu’il avait du mal à payer ses trajets entre sa maison à la campagne et Londres.

Or les membres de la Chambre des lords bénéficient non seulement d’une indemnité journalière, mais aussi de la gratuité sur les lignes de chemin de fer. Si Michael Young a rejoint les rangs de l’aristocratie, c’est parce qu’il avait besoin d’argent.

 

 — Cet article est paru dans The New York Review of Books le 11 octobre 2018. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Carlo Rovelli : le mystère du temps

Pourquoi les physiciens s’intéressent-ils au temps, qui paraît si évident et universel ?

Nul n’est tenu de bien s’informer de la réalité du monde, mais c’est un fait que le temps ne fonctionne pas de la manière dont nous le vivons. Je dirais que c’est précisément parce que le temps nous est si familier et semble si peu problématique qu’il est intéressant et surprenant de découvrir que plus on l’examine, plus on le trouve insolite.

 

Vous voulez dire que les idées que nous nous faisons intuitivement du temps sont fausses ? Ou seulement qu’elles ne sont pas universelles ?

Ce qui ne va pas, c’est que nous extra­polons notre expérience humaine du temps à la réalité du temps tout entière. On peut faire l’analogie avec la Terre plate : il n’est pas faux de dire que la Terre est essentiellement plate à Paris. Si un architecte part du principe que le terrain est plat pour construire une maison, il n’a pas tort. Mais, évidemment, quand on observe la Terre de loin, elle n’est pas plate. On commence à comprendre que la réalité et l’expérience commune ne concordent pas. Nos perceptions ne sont pas fausses, elles sont juste imprécises. Si nous nous en servons pour comprendre l’Univers dans son ensemble, nous nous fourvoyons forcément.

 

Alors comment peut-on mieux appréhender ce qu’est le temps ? Dans quelle mesure l’analogie avec la Terre plate fonctionne-t-elle ? Si l’on veut voir la courbure de la Terre, on peut s’en éloigner. Que faire pour avoir une meilleure compréhension intuitive de ce qu’est réellement le temps ?

Si nous ne nous sommes pas tous entre-tués d’ici là, j’espère qu’un jour il sera courant de voyager à grande vitesse dans l’espace et, au retour, de voir que nos enfants sont devenus vieux, plus vieux que nous ! Il sera alors évident que le temps avance à des vitesses différentes selon les personnes, que notre sentiment intuitif d’être des corps enfermés dans un temps rigide n’a pas de valeur universelle.

 

Que savons-nous du temps à ce stade ? Quel est l’état des connaissances ?

Comme l’illustre l’exemple du voyageur à grande vitesse, il y a beaucoup de choses qui sont solidement établies, que nous savons très clairement – et qui ont été décrites en grande partie par la théorie de la relativité générale d’Einstein. Ce que nous savons aussi parfaitement, c’est que la mécanique quantique – la physique fondamentale de l’infiniment petit – ne distingue pas le passé de l’avenir. La différence entre le passé et l’avenir est donc un phénomène macroscopique.

 

Que nous reste-t-il à comprendre ?

Le temps est un phénomène très complexe. Il n’est pas fait d’une seule pièce. C’est une réalité multidimensionnelle, qu’on ne peut appréhender qu’en l’observant sous différentes perspectives. Raison pour laquelle mon livre comporte beaucoup de littérature, de philosophie, de psychologie ainsi que des observations personnelles. Il nous faut intégrer toutes ces perspectives. Notre culture actuelle commet l’erreur de cloisonner excessivement les disciplines. Sur des sujets aussi complexes que le temps, il faut faire dialoguer les spécialistes des neurosciences, les philo­sophes, les physiciens et peut-être même les écrivains. Je parle beaucoup de Proust dans mon livre.

Autre point : nous vivons le temps de façon profondément émotionnelle. Aussi est-il difficile de parler de ce sujet sans intégrer l’émotion du temps : le fait qu’à mesure que le temps passe nous passons nous aussi. Je pense que, même pour un physicien, si nous oublions cette dimension émotionnelle, nous nous fourvoyons, parce que nous nous attendons à trouver dans la physique un sens du passage du temps ; or ce sens ne relève pas de la physique. Il relève de notre structure neuronale, il appartient à notre vie émotionnelle. Ce sens du passage du temps est un effet de notre cerveau ; il n’appartient pas à la physique. C’est un sujet pour le neurologue, pas pour le physicien. Au niveau de la physique, la notion de temps est, dans une certaine mesure, plus faible. Ce sont là des questions conceptuelles sur lesquelles la philosophie pourra peut-être nous éclairer.

 

La composante émotionnelle du temps ­a-t-elle influé sur votre pensée ?

Eh bien oui. L’un des meilleurs livres de philosophie de tous les temps est dû à Hans Reichenbach, un philosophe analytique mort voilà plus de soixante ans. Dans The Direction of Time (1956), il ­observe qu’une bonne partie de la philosophie a été conçue comme une réaction face à la peur du temps – une tentative de trouver quelque chose de stable et d’éternel qui transcende la ­nature éphémère des choses. Étudier le temps a été pour moi une façon d’accepter le changement perpétuel des choses, ce que les bouddhistes appellent l’impermanence. Je consacre ma vie à observer le temps, et, dans une certaine mesure, cela m’a conduit à accepter que rien n’est permanent. Est-ce que j’en suis arrivé là du fait de mon travail de scientifique ou simplement parce que j’ai pris de l’âge ? Je l’ignore.

 

Quelle est la chose la plus simple que nous ne comprenons pas encore à propos du temps ?

Pourquoi avons-nous des images du passé et non de l’avenir ? La question peut paraître bête, mais elle ne l’est pas du tout. Il nous paraît évident que la réalité est orientée dans le temps, que le passé est fixe et l’avenir indéter­miné. Mais, en physique, quand on commence à se demander quelle est au juste la différence entre le passé et l’avenir, on s’aventure sur un terrain extrêmement glissant. Si cette différence tient simplement au fait que l’avenir est désordonné, la question ­devient : pourquoi les choses étaient-elles ordonnées dans le passé ? Qui les a ordonnées ? Cela reste un mystère.

 

Nos connaissances actuelles tiennent en deux théories : les règles qui gouvernent les petites particules – la mécanique quantique – et les lois qui régissent les objets de grande masse – la relativité générale. Or nous voyons des contradictions entre ces théories. Il y a eu plusieurs tentatives pour réconcilier les deux. L’une d’elles est la gravité quantique à boucles, l’autre la théorie des cordes. Pouvez-vous les décrire ?

Autant que l’on sache, ces théories ­s’excluent mutuellement : soit l’une est exacte, soit l’autre. C’est la théorie des cordes qui est la plus ambitieuse : on tente de trouver une seule équation pour tout. L’idée de la théorie des cordes est que celles-ci sont à la base de tout ce que nous ressentons 1. À l’arrière-plan des électrons, des quarks, il n’y a que des cordes. C’est donc une tentative d’unification, une théorie du tout. La théorie de la gravité quantique à boucles est beaucoup moins ambitieuse. C’est une façon de rapprocher la relativité générale de ce que nous avons appris grâce à la théorie quantique. C’est une théorie quantique de l’espace-temps. On suppose que l’espace lui-même est « quantisé » : il est fait de petites boucles, de petits espaces quantiques, de grains d’espace qui ressemblent à des boucles. Ces grains d’espace quantique ne sont pas dans l’espace ; ils sont l’espace lui-même. Ils constituent l’espace comme les fils de coton constituent un tee-shirt.

Bien que plus ambitieuse, la théorie des cordes est, en un sens, moins radicale, parce que les cordes se déplacent dans l’espace. Elle suppose qu’il existe un espace et un temps séparés. Tandis que, dans la gravité à boucles, il ne reste pas d’espace ni de temps, tout provient des quanta eux-mêmes. Pour l’heure, nous ignorons laquelle des deux théories est la bonne. Mais la science est faite de grands débats entre des idées différentes, et c’est une bonne chose évidemment. Tant qu’un problème n’est pas résolu, il ne faut pas de monopole, mais une libre économie d’idées scientifiques.

 

Qu’est-ce qui vous fait penser dès lors que la gravité quantique à boucles est juste et la théorie des cordes fausse ? Quelle est votre intuition à ce propos ?

Je pense que l’immense succès empirique de la théorie de la relativité d’Einstein nous dit que l’espace et le temps ne sont qu’un aspect du champ gravitationnel. Cette découverte est là pour toujours, me semble-t-il. C’est comme la découverte que le Soleil, et non la Terre, est au centre de l’Univers connu : une fois que nous l’avons digérée, c’est comme ça et pas autrement. Vous me demandez quelle est mon ­intuition. Eh bien voilà : la lumière, ce sont des ondes électromagnétiques, mais elle est portée par les photons. L’espace est un champ gravitationnel et il est également granulaire, pour la même raison. Donc la quantisation de l’espace forme des grains d’espace. Telle mon intuition profonde.

 

On pourrait donc découvrir qu’il y a des grains d’espace. Comment pourrait-on le vérifier ? Quelles données expérimentales pourraient indiquer ne serait-ce qu’une direction pour orienter la recherche sur le temps et la gravité quantique ?

Deux directions me paraissent particulièrement intéressantes. L’une est l’Univers, le big bang. La cosmologie est en plein essor. Il y a treize ou quatorze milliards d’années, il s’est produit cet étrange événement que nous appelons le big bang mais que nous ne comprenons toujours pas. Si nous pouvions trouver dans les données cosmologiques, dans les observations astronomiques, des traces du big bang qui pourraient être calculées en exploitant une théorie comme la gravité quantique à boucles, ce serait un bon moyen de confirmer les prédictions de cette théorie.

La seconde piste de recherche en gra­vité quantique est dans mon domaine d’intérêt et c’est celle qui m’excite le plus : les trous noirs. L’Univers est plein de trous noirs. Nous savons désormais qu’il y en a des grands, des moyens et des petits. Il y a trente ans, nous n’avions pas conscience que l’Univers contenait tous ces objets. À présent, nous savons qu’il est rempli d’une énorme quan­tité de trous noirs qui peuvent connaître des phénomènes quantiques : ils peuvent explo­ser ou s’évaporer et laisser des traces à l’issue de leur évaporation.

Je travaille avec des collègues sur la possibilité d’une transition quantique de trous noirs en trous blancs 2. Cette transition pourrait produire des signaux obser­vables. Certains émettent même l’idée que nous en avons déjà observé mais que nous n’étions pas en mesure de les reconnaître. Donc les choses avancent ! Nous n’y sommes pas encore, c’est sûr, mais nous ne faisons pas non plus du surplace. Nous progressons.

 

Peut-être manquons-nous d’intuition philosophique. Pensez-vous que le discours scientifique est artificiellement restrictif ? Sommes-nous sûrs de nous poser les bonnes questions ?

Je suis entièrement de votre avis. Je pense que le progrès est souvent plus conceptuel que technique, surtout quand on regarde l’histoire des sciences, les grandes avancées. Quand on pense à Newton, Faraday, Einstein ou même à Maxwell, Schrödinger ou Heisenberg, leur grande avancée n’a pas consisté ­simplement à trouver la bonne équation. La plupart du temps, la grande idée leur est venue en regardant les choses de manière complètement différente et en changeant les termes du problème. Je le répète, le progrès en science vient d’une ouverture d’esprit, pas de l’hyper­spécialisation.

 

Quelles lectures conseilleriez-vous à un jeune sur le point de commencer ses études ?

Je lui recommanderais de lire un peu de tout, de continuer à lire et d’être ­curieux. À cet âge, j’étais un lecteur ­vorace et je pense que la meilleure façon d’aller de l’avant pour un jeune est de lire tout ce qui lui semble même vaguement intéressant et d’emmagasiner tout ça dans son esprit. Bien sûr, plus tard on oublie tout, mais ce n’est pas grave parce que cela continue quand même à travailler dans la tête. Quelqu’un a dit [Simone de Beauvoir] que la culture est ce qui reste quand on a tout oublié.

 

— Cet article est paru dans The Spectator le 15 décembre 2018. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.

Réhabiliter le traité de Versailles

Signé en 1919 entre les vainqueurs de la Première Guerre mondiale et l’Allemagne, le traité de Versailles a mauvaise réputation. Les conditions imposées au vaincu, bien trop strictes, ­auraient contenu les germes d’un inévitable conflit futur. Sauf qu’en réalité ce traité tant décrié n’était pas si mauvais, ­estime l’historien Eckart Conze dans Die grosse Illusion.

Certes, les clauses du traité n’étaient pas tendres, mais parler d’une « paix carthaginoise », comme on n’a cessé de le faire dès 1919, est très exagéré. « En dépit de toutes les amputations de territoire et de toutes les répa­rations, de tous les affai­blissements économiques et de toutes les restrictions militaires, l’Alle­magne restait non seulement un État, mais, contrairement à ce qui se passera en 1945, une puissance européenne et une grande puissance potentielle », écrit-il dans l’hebdomadaire Die Zeit. Définitivement démem­brés, l’Empire ottoman et l’Empire austro-­hongrois ne pouvaient en dire autant.

Quant aux réparations, leur montant fut fixé en 1921 à 132 milliards de marks-or. « L’indignation fut grande, ­relate Eckart Conze. Personne ne voulait se souvenir que, à peine deux ans plus tôt, les Allemands avaient proposé de payer 100 milliards de marks-or, ni que les premières exigences britanniques s’élevaient à 220 milliards de marks. » En outre, les versements fini­rent par être ajustés aux capa­cités de paiement de l’Allemagne puis interrompus à partir de 1931.Pourquoi alors le traité de Versailles a-t-il paru, par la suite, si inique aux contemporains et à de nombreux historiens ?

Selon Eckart Conze, ce serait parce que, dès 1919, le traité a été instrumentalisé par les ennemis de la République de Weimar. En dénonçant les conditions impo­sées à l’Allemagne, l’extrême droite cherchait moins à les ­remettre en cause qu’à fragiliser le régime qui les avait acceptées. « Les camps qui s’opposaient à l’intérieur comme à l’extérieur du Parlement n’avaient pas attendu la question de la paix pour se déchirer, note l’auteur. Ce qui se jouait là n’était que la prolongation d’un conflit qui existait déjà avant et pendant la guerre. Le traité de Versailles a offert aux forces nationalistes et anti­démocratiques la possibilité de lier leur nationalisme à un thème consensuel. En combattant Versailles, elles pouvaient dissimuler leur véritable but : le renversement de la démocratie. » Un calcul habile et, comme le prouva la suite, ­plutôt payant.

Les meilleures ventes en Iran – Lettres persanes… et autre

Meilleures ventes en iran

Lire en Iran ? Encore faut-il pouvoir se le permettre, vu la hausse du prix du papier et, par ricochet, de celui des livres. Mais, quand elle le peut, la jeunesse urbaine fréquente volontiers les librairies de la chaîne Shahre Ketab (« la ville des livres »), qui possède une quarantaine de points de vente à Téhéran.

Dans la liste des meilleures ventes établie par Shahre Ketab ne figure aucune œuvre iranienne récente. Peut-être la nouvelle géné­ration d’auteurs, dont le leitmotiv est la vie terne de la classe moyenne urbaine, ne fait-elle pas rêver les lecteurs. Ceux-ci apprécient en revanche les livres étrangers, très présents dans le classement (sept sur dix), ce qui indique une certaine perméabi­lité à la mondialisation.

Il faut aussi savoir qu’en Iran on attache autant d’importance au traducteur qu’à l’auteur. Le succès de Cent ans de solitude est ainsi imputable pour une bonne part au très renommé Bahman Farza­neh, qui l’a traduit dès 1974 – non pas directement de l’espagnol mais à partir de la traduction italienne. Interdit après la révolution iranienne, en 1979, le roman de García Márquez est de nouveau disponible depuis 2011. Quelques années avant de mourir, en 2014, Farzaneh avait annoncé qu’il ­cessait son activité car, déplo­rait-il, « il n’y a plus de bons romans ». Le succès auprès de la jeunesse des fictions à l’eau de rose de la Britannique Jojo Moyes lui donnerait-il raison ?

La palme du livre le plus lu cette année revient à Soufi, mon amour, de la romancière turque Elif ­Shafak, qui a tout pour plaire aux Iraniens : la romance et la vulgarisation de l’histoire du soufisme. Pour les citadins, le soufisme appa­raît en effet comme la version locale du yoga, de la méditation et d’autres techniques de bien-être qui prospèrent dans les capitales du monde entier. Dans une société sous étroite surveillance, les lecteurs (et lectrices) se laissent en outre captiver par le récit du cheminement d’une femme vers son indépendance – et vers l’amour.

Ils plébiscitent aussi « Le deuil de Siavash », premier roman écrit en Iran par une femme, Simin Daneshvar, en 1969. Ce chef-d’œuvre raconte la vie d’une famille de propriétaires fonciers de Shiraz, sous l’occupation de l’Iran pendant la Seconde Guerre mondiale. Une façon pour les lecteurs (et lectrices) de confirmer leur attachement à un héritage littéraire qui a pu survivre malgré la censure sévère de la République islamique.

La soie reprend la route

L’historien Peter Frankopan ne s’attendait pas à ce que Les Routes de la soie, l’ouvrage qu’il a consacré aux anciennes voies de communication empruntées par les hommes, les marchandises et les idées entre l’Orient et l’Occi­dent, soit un succès international. Dans la conclusion, il ­notait : « Réseaux et connexions se tissent calmement sur l’échine de l’Asie ; ou plutôt ils sont réta­blis. Les Routes de la soie reprennent l’ascendant. » Au vu des changements survenus depuis, Frankopan a éprouvé le besoin de préciser et d’actualiser sa conclusion : cela a donné Les Nouvelles Routes de la soie. « Le passé du monde a été modelé par ce qui se passe le long des Routes de la soie, écrit-il. Et je voulais souligner qu’il en ira de même de son avenir. »

L’initiative dite des « Nouvelles Routes de la soie » ou « Une ceinture, une route » – annoncée en grande pompe par Xi Jinping en 2013 et lancée deux ans plus tard – constitue, ­selon Peter Frankopan, la force direc­trice de la géopolitique du XXIe siècle. Ce gigantesque programme de construction d’infrastructures portuaires, routières et ferroviaires concerne quelque soixante-dix pays, de la Mongolie au Soudan en passant par le Kirghizistan et le Monténégro. La Chine a prévu d’investir des dizaines des milliards de dollars dans ces projets, sous forme de prêts consentis aux États. « Pour Pékin, c’est un ­marché ­“gagnant-gagnant”. Mais nombreux sont ceux qui y voient une façon d’imposer une dette écrasante à des États indépendants et de les transformer ainsi en obligés », note le journaliste spécialiste des relations internationales Justin Marozzi dans le quotidien londonien Evening Standard.

Avec ses Nouvelles Routes de la soie, souligne Roger Boyes dans The Times, « Frankopan s’est fixé un but : démontrer qu’alors que l’Occident se divise et perd ses soutiens une grande partie de la planète est occupée à retisser ses liens historiques et culturels, devenant ainsi un contrepoids cohérent. »

Suède : voter et mourir de faim

Récompensé l’année dernière à Stockholm par le prestigieux prix August dans la catégorie essais, Svälten: hungeråren som formade Sverige (« Famine : les années de disette qui ont façonné la Suède ») revisite la grande famine qui décima la Suède durant les ­années 1867-1869, « une des plus grandes catastrophes natu­relles » qui aient jamais frappé le pays. Elle ­débuta dans ses contrées septentrionales, avec un hiver extrêmement rigoureux. Le dégel ne commença qu’à la Saint-Jean. Dès le mois suivant, le mercure repassait sous zéro. Il fallut attendre l’été 1868 pour retrouver des températures plus clémentes. C’est alors que la séche­resse toucha le sud du pays, ruinant les récoltes.

L’auteur, l’historien Magnus Västerbro, « montre à quel point, il y a tout juste cent cinquante ans, la Suède était frugale et fragile », constate le quotidien Expressen. Le bilan humain s’éleva à environ 27 000 morts. On dénombra quelque 60 000 naissances de moins que d’habi­tude. Pour survivre, les Suédois émigrèrent en nombre croissant – jusqu’à 39 000 en 1869 – au Danemark, en Allemagne et surtout aux États-Unis. Cet épisode inspirera à Vilhelm Moberg sa célèbre tétra­logie La Saga des émigrants (traduite chez Gaïa).

Dans cet ouvrage « solide, engagé et pédagogique » selon Expressen, Magnus Västerbro démontre que la famine ne découlait pas seulement de facteurs extérieurs, comme le climat, mais aussi de « décisions politiques », ajoute le quotidien Aftonbladet: « En d’autres termes, des gens en étaient responsables. » Les gouvernants de l’époque en prennent pour leur grade. Car, lorsque la famine s’abattit sur les comtés du Nord, les greniers du royaume n’étaient pas vides, loin de là. Le pays exportait des céréales à tour de bras, notamment vers le Royaume-Uni. Et continua à le faire. À divers niveaux de l’administration, on estimait en effet qu’aider les pauvres hères suédois leur donnerait de mauvaises habitudes. Plus tard, quand l’aide finit par être expédiée, les gens dans le besoin, au bout du rouleau, durent la « mériter » en effectuant des travaux d’utilité publique… Pendant ce temps, à Stockholm, la cour organisait « des noces fantastiques pour la princesse Lovisa », ironise Expressen.

Le quotidien régional Göteborgs-­Posten explique l’intérêt du livre et son succès par « l’énorme fossé entre la misère rurale de l’époque et les excès de la société de consommation actuelle, que de plus en plus de gens disent vouloir réduire ».

Aftonbladet dresse aussi un paral­lèle avec le monde contemporain et s’interroge : « Selon Västerbro, seules les dictatures et les sociétés non démocratiques sont touchées par la famine. C’est exact, mais comment se fait-il alors que des personnes pourtant dotées du droit de vote se retrouvent à manquer de nourriture ? »

La gamine et le vieux

Au regard de la réception de son dernier roman, l’auteure madrilène Sara Mesa s’impose comme une des nouvelles voix de la littérature espagnole. Avec Cara de pan (« Face de lune »), elle confirme son attirance, entrevue dans Cicatrice (Rivages, 2017), pour l’ambiguïté morale et les histoires dérangeantes. Les deux livres « sont construits comme des embolies émotionnelles. Sans pitié, l’auteure fait monter la pression jusqu’à l’asphyxie finale », analyse le roman­cier Carlos Zanón dans le quotidien El País.

Cara de pan revêt les apparences d’un conte cruel porté par deux personnages. D’un côté, Casi, une adolescente de 13 ans, complexée et ostracisée par ses pairs ; de l’autre, un quinquagénaire sans emploi, que l’on devine affligé d’un trouble psychique. Ces deux marginaux se rencontrent dans un parc un jour où Casi a séché les cours. Au fil de leurs entrevues, une curieuse intimité se tisse entre eux. Et l’intrigue se mue en une fable impitoyable sur la marginalité et le poids des conventions.

Le nom de famille, label des inégalités

En janvier 2014, à la veille du Forum économique mondial qui rassemble chaque année chefs d’entreprise et dirigeants politiques à Davos, Oxfam ­publiait un rapport sur les inégalités qui fit la une des médias du monde entier. Les chiffres de l’ONG montraient que le patrimoine cumulé des 85 personnes les plus riches de la planète s’élevait à 1 000 milliards de dollars, soit autant que celui des 3,5 milliards les plus pauvres.

Depuis la crise financière de 2008, l’idée que les inégalités sont nuisibles rencontre un consensus croissant. C’est l’un des rares points sur lesquels s’accordent les manifestants qui campent devant Davos chaque année et les habi­tués des petits fours réunis à l’intérieur. Mais les opinions divergent sur la ­façon d’y remédier. Les décideurs qui s’en soucient peuvent mettre en œuvre deux stratégies. La première privilégie l’égalité des résultats, au moyen de ­mesures fiscales et sociales à effet redis­tributif. La seconde favorise l’égalité des chances, une optique qui, dans sa forme la plus extrême, tend à indiquer que dans une méritocratie parfaite les inégalités de revenu ne seraient pas un problème. Les pays européens penchent pour la première stratégie, le rêve américain étant l’expression de la seconde : toute personne disposée à travailler dur devrait pouvoir faire fortune.

Les statistiques montrent que cela n’est pas si simple. Selon l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et l’Italie ont les plus bas niveaux de mobi­lité ­sociale du monde développé : dans ces pays, les pères qui ont une rémunération élevée transmettent à leurs fils au moins 40 % de l’avantage économique qu’ils possèdent par rapport aux pères à rémuné­ration faible ». Dans ces conditions, que faire ?

 

chers parents

 

On penche en général en faveur d’une réforme du système éducatif, afin que les enfants de milieu ­modeste ­bénéficient d’un ­enseignement de ­qualité, ou de l’instauration de quotas dans les entreprises, ou encore d’une augmentation des droits de succession afin de réduire les revenus non salariaux. Mauvaises idées, affirme l’économiste Gregory Clark, pour qui le courant de pensée dominant sur la mobilité sociale a tout faux.

 

Étudier les noms de famille

Dans son ouvrage The Son Also Rises (le titre de son livre précédent, A Farewell to Alms, était aussi un jeu de mots sur le titre d’un roman d’Ernest Hemingway)1, Clark soutient que les mesures habituelles de la mobilité sont imparfaites. Les économistes mesurent généralement la mobilité sociale intergénérationnelle en comparant le niveau d’éducation ou de ­revenu d’un indi­vidu avec celui de ses parents. Dans une ­société parfaitement mobile, la corrélation serait nulle, car les parents n’influeraient en rien sur la réussite de leur enfant. Le problème de cette ­méthode est qu’elle ne tient pas compte du hasard, qui module la carrière de la plupart d’entre nous : on s’est bien ­débrouillé à un entretien d’embauche, on a raté son examen parce qu’on ne se sentait pas bien ce jour-là… La méthode pèche aussi par son caractère unidimensionnel : elle peut conduire à penser que le fils d’un magnat du pétrole qui est devenu professeur d’université a été ­déclassé, alors que sa profession est d’une certaine façon plus prestigieuse.

À la place, Gregory Clark propose un indicateur qui prend en compte la profession, le niveau d’éducation, le revenu et le patrimoine, et qui retrace la mobilité sur plusieurs générations – plusieurs siècles, même. Sa méthode est ingénieuse : il étudie les noms de famille.

Les noms de famille peuvent être de très bons indicateurs du milieu socio-économique. Dans l’Angleterre médiévale, par exemple, les artisans prenaient souvent le nom de leur profession : ­Baker (boulanger), Plumber (plombier), Potter (potier). Les élites ont couramment pris le nom de la maison de leurs ancêtres et les « super­élites » ont pu faire remonter leur nom à ceux des conquérants normands inscrits dans le Domesday Book, le grand ­recensement de 1086 : Sackville, Percey, Neville… À partir de la fin du XIVe siècle, ces noms étaient souvent transmis, si bien que, en étudiant les noms des hommes présents dans les grandes institutions médiévales de l’Église, les universités d’Oxford et de Cambridge et au Parle­ment, Clark peut estimer la proportion de Baker et de Plumber qui ont ­échappé à leur classe d’origine.

 

La fortune amassée par une génération dilapidée par la troisième ?

Il apparaît que l’Angleterre médiévale n’était pas moins mobile socialement que la Grande-Bretagne actuelle, ni même que la Suède ou les États-Unis. Le rythme lent mais régulier de mobilité sociale au Royaume-Uni est curieusement resté le même en dépit de changements aussi radicaux que la révolution industrielle et l’instauration de l’école obligatoire. Savoir qu’un(e) Britannique descend d’une personne née en 1830 qui est morte riche suffit pour prédire qu’il ou elle a six fois plus de chances que la moyenne d’entrer à Oxford ou à Cambridge. L’idée selon ­laquelle la fortune amassée par une génération est dilapidée par la troisième ne correspond pas à la réalité : le processus prend entre dix et quinze générations2.

Clark utilise la même méthode pour étudier la mobilité aux États-Unis, en Suède, au Japon, en Corée du Sud, au Chili, en Inde et en Chine. Aux États-Unis, par exemple, il identifie des noms de famille indiquant une ascen­dance amérindienne. Une sélection savoureuse, avec des Manygoats (Beaucoup-de-Chèvres), des Goldtooth (Dent-en-Or) et des Twobulls (Deux-Taureaux). Il découvre que les noms de famille d’origine amérindienne ne représentent que 6 % du taux escompté au sein de l’annuaire des médecins de l’Association médicale américaine.

le double paradoxe suédois

 

 

Une mobilité sociale lente mais régulière

Les conclusions de Clark sont aussi radicales que ses enquêtes sont détaillées. Tous les pays possèdent le même rythme de mobilité sociale, lent mais régulier. « Le statut social est aussi fortement hérité qu’un caractère biologique, comme la taille », écrit-il. C’est là que son propos devient un peu problématique. Il se retient de conclure que le statut social est un trait génétique, mais soutient qu’il se comporte comme tel. La taille de la fratrie ou le système éducatif n’ont pas d’effet sur le statut social d’une personne. Clark en déduit que la « nature » détermine davantage le succès que la « culture ». Peu de biologistes feraient une distinction aussi tranchée entre les deux.

Les familles possèdent selon lui « une compétence sociale intrinsèque » que les individus perdent au bout de dix ou quinze générations. Pour des raisons qu’il ne peut pleinement expliquer (il y voit un sujet de recherche prometteur), certains groupes possèdent une « compétence sociale intrinsèque » ­supérieure à d’autres. Ainsi, aux États-Unis, celle des Égyptiens coptes est ­extraordinairement élevée alors que celle des Afro-Américains est plus faible.

 

élites inattendues

 

Cette conclusion est très dérangeante. Le terme « compétence » laisse penser qu’un statut peu élevé est un problème propre aux membres d’une famille. Or le statut est forcément en partie socialement déterminé : les Américains nés après la loi sur les droits civiques de 1964 ont aujourd’hui, pour les plus âgés, à peine plus de 50 ans : difficile de nier que la discrimination a pu avoir un effet à long terme sur la mobilité.

Monument d’érudition, le livre de Gregory Clark pose un défi à ceux qui craignent que nous soyons entrés dans une nouvelle ère des inégalités. Il incite à se poser plusieurs nouvelles questions, notamment à propos de la « compétence sociale » plus élevée qu’il observe chez certains groupes. Il aboutit aussi à une conclusion d’importance immédiate. Vu que les politiques publiques n’ont aucun effet sur la mobilité sociale, ceux que les inégalités préoccupent feraient mieux de se concentrer sur les moyens de redistribuer les revenus entre les riches et les pauvres. Que ce soit le fait du hasard ou d’un patrimoine génétique, il y aura toujours des gens en bas de l’échelle ­sociale ; mais, au vu des politiques ­sociales extrêmement différentes de la Suède et des États-Unis, il vaut mieux être en bas de l’échelle dans le premier pays que dans le second.

 

— Cet article est paru dans The Cairo Review of Global Affairs à l’automne 2014. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.

La guerre du Vietnam n’était pas inéluctable

« Je me suis trompé. Oh, mon Dieu, comme je me suis trompé », a avoué Robert McNamara à propos de la guerre du Vietnam. C’était en 1991, au cours d’une conférence au Japon, en ­réponse à une question de l’historien et journaliste britannique Jonathan Mir­sky. Dans son ouvrage de souvenirs In Retro­spect, publié quatre ans plus tard, l’ancien ministre américain de la ­Défense entonnait le même mea culpa à la première personne du pluriel : « Nous nous sommes trompés, nous nous sommes horriblement trompés. » On connaît aussi la célèbre déclaration de Henry Kissinger peu après l’élection de Richard Nixon, affirmant avec son humour caustique et cynique : « Nous ne referons pas les erreurs de Johnson, nous ferons les nôtres. » En réalité, ils firent les deux, répé­tant celles de leurs prédécesseurs tout en en commettant de nouvelles.

Dans l’imaginaire historique, la guerre du Vietnam occupe une place à peine moins importante que la Première ou la Seconde Guerre mondiale. Parce qu’elle est plus proche de nous, qu’elle a duré trente ans (si l’on prend en compte la guerre d’Indochine, livrée par la France), mais aussi parce qu’elle a été le premier conflit suivi en direct à la télévision et que, s’étant soldée par une défaite humi­liante de la première puissance économique et militaire du monde, elle est devenue l’archétype de ce que n’importe quel responsable politique veut éviter à tout prix : une guerre inutile, coûteuse, déshonorante, interminable et qui ne peut pas être gagnée.

Des milliers de livres ont été écrits sur le sujet. Celui que Max Hastings vient de publier a pour objectif déclaré de montrer à quoi ressemblait concrètement cette guerre « aux yeux de ceux qui creusaient des tranchées au nord, des paysans du delta du Mékong, des pilotes d’hélicoptère […], des fantassins (du Dakota), des conseillers aéro­nautiques venus de Léningrad, des ­ouvriers ­ferroviaires chinois, des filles des bars de Saigon ».

 

La découverte d’un pays dont ils ignoraient tout fut un choc

Les 2 700 000 soldats américains présents au Vietnam à un moment ou à un autre n’étaient pas tous des conscrits : une bonne partie d’entre eux étaient des volontaires. Beaucoup venaient de milieux pauvres et ils étaient généralement très jeunes : la moyenne d’âge était de 19 ans. Tous n’étaient d’ailleurs pas affectés dans une unité combattante. Beaucoup n’ont jamais été au feu : leur guerre s’est déroulée dans un campement doté d’un incontestable confort, autour duquel se développaient rapidement marché noir et prostitution.

Pour la plupart de ces très jeunes gens, la découverte d’un pays dont ils ignoraient tout fut un choc. Plus encore la réalité des combats dans une nature hostile : « Tout ce qui avait rapport avec la guerre était dur – les véhicules, les armes, les obus, les avions, les gilets pare-balles, les rations en conserve […], la volonté de l’ennemi – à l’exception de la chair humaine et de la plus grande partie du sol sous les pieds. » Hastings évoque l’horreur de la progression dans les rizières où l’on pataugeait durant des heures, dans la jungle infestée de ­moustiques et de sangsues, avec la hantise de se prendre les pieds dans un piège ou de marcher sur une mine et de perdre une jambe, constamment sous l’œil d’ennemis invisibles qui disparaissaient à peine aperçus.

En l’absence d’un véritable front, donc de lignes susceptibles de reculer, la seule manière de mesurer le succès des actions engagées était le macabre body count, le décompte des ennemis tués. Au fil des ans, le moral des troupes américaines déclina, pour finir par tomber très bas. La consommation et le trafic de drogues augmentèrent. La discipline s’effondra. Les manifestations de racisme entre soldats blancs et noirs se multiplièrent, dans les deux sens. Des hommes de troupe s’en prirent physiquement à leurs officiers.

Historien militaire, Hastings est plus familier des armes et des équipements que beaucoup de ses prédécesseurs. Comme ceux de la plupart des armées révolutionnaires du monde, les combattants du Viêt-cong étaient équipés du ­célèbre fusil d’assaut soviétique AK-47, une kalachnikov rustique et imprécise. Face à eux, les GI’s avaient un nouveau type de fusil automatique, le M-16, plus élaboré mais qui avait à peine été testé et se révéla vite poser problème : l’arme avait tendance à s’enrayer et, en milieu tropical, à se corroder. Bien que certains de ses défauts aient été corrigés, « le fait fondamental demeure, écrit Hastings, que si le M-16 était beaucoup plus perfectionné que la kalachnikov, il n’était pas aussi robuste. […] À bien des égards, l’histoire du M-16 et de la ­kalachnikov peut être considérée comme emblématique des obstacles militaires auxquels se sont heurtés les États-Unis au Sud-Vietnam ».

 

Plus de 1 million de tonnes de bombes larguées en vain sur le Nord-Vietnam

Max Hastings évoque les fameux hélicoptères d’assaut Bell UH-1 Iroquois, surnommés « Huey », avec lesquels les images d’actualité et les films de fiction sur le Vietnam nous ont ­familiarisés : « Même les hommes qui détestaient la guerre aimaient les Huey. La brise fraîche qui passait sur eux lorsqu’ils étaient assis à la porte les pieds posés sur les patins, parfois un bras imprudemment enroulé autour du montant, observant les paysages de l’Asie du Sud-Est de la meilleure manière possible – tous ces rouges, ces bruns, ces verts brillants aperçus de plusieurs centaines de mètres d’altitude ». La rapidité d’intervention de ces engins, qui permettaient de transporter les blessés sur la table d’opération en quelques minutes, a eu pour conséquence de ­réduire considérablement le nombre de morts dans les rangs américains, mais de multiplier celui des jeunes soldats gravement mutilés, condamnés à une vie d’infirme.

Le livre emmène aussi ses lecteurs dans l’habitacle d’un B-52. Dans le cadre des opérations Rolling Thunder et Linebacker, ces bombardiers « strato­forteresses » ont largué en vain plus de 1 million de tonnes de bombes sur le Nord-Vietnam. Tremblant à l’idée de voir son énorme appareil abattu par la défense antiaérienne, un missile ou un chasseur MiG nord-vietnamien, l’équipage ne songeait guère à ce qu’il infligeait aux populations invisibles ­plusieurs milliers de mètres plus bas.

Hastings rapporte également des témoignages de combattants du Viêt-cong et de civils victimes d’attaques ou de bombardements, dans les deux camps. Il a même rencontré d’anciens conseillers soviétiques de l’armée nord-vietnamienne. Bien que venant d’une société loin d’être prospère, fait-il observer, les Russes étaient choqués par la pauvreté du Nord-Vietnam et contrariés par l’absence de viande dans le régime alimentaire local. Certains ­apprirent à manger du serpent. « Les Vietnamiens, aimaient-ils dire, mangent tout ce qui rampe excepté les chars d’assaut, tout ce qui nage sauf les porte-avions, tout ce qui vole hormis les B-52. »

Comment les États-Unis se sont-ils laissé entraîner dans cette aventure ? Après d’autres, Hastings souligne le rôle joué par « les meilleurs et les plus intelligents » 1, l’équipe de responsables de haut calibre intellectuel qui entouraient les présidents John Kennedy, puis Lyndon Johnson : McNamara, mais aussi le ­secrétaire d’État Dean Rusk, le conseiller à la sécurité nationale et ancien doyen de Harvard McGeorge Bundy, le diplomate Averell Harriman et d’autres. Doués, ­rapides, travailleurs, ambitieux, ils étaient terriblement sûrs d’eux, arrogants et très éloignés des réa­lités politiques. Après sa première réunion avec eux, Johnson fit part de son enthousiasme à celui qui avait été son mentor en politique, l’ancien président de la Chambre des représentants Sam Rayburn. « Eh bien, Lyndon, répondit celui-ci, il se peut que tu aies raison et qu’ils soient tous aussi intelligents que tu le dis. Mais je serais beaucoup plus rassuré si seulement l’un d’entre eux avait été un jour candidat à un poste de shérif. »

 

guerre du vietnam

 

« Nous nous ferons un plaisir de vous héberger. »

Tout cela se passait au beau milieu de la Guerre froide. Selon la « théorie des dominos », qui faisait autorité, ­l’objectif de l’URSS et de la Chine était de faire tomber un par un tous leurs pays voisins dans l’orbite communiste. En réalité, bien qu’elles aient alimenté le Nord-Vietnam en armes, munitions et techniciens, ni l’URSS ni la Chine n’avaient de visées sur la péninsule indo­chinoise. Mais, à Washington, on était persuadé du contraire.

Les responsables politiques et militaires américains ont aussi considérablement sous-estimé le nationalisme et l’anticolonialisme du Front national de libération du Sud-Vietnam (FNL). Certes, au Nord, Hô Chi Minh et ses collaborateurs étaient des communistes, et de l’espèce la plus doctrinaire. Mais, dans un pays où s’était forgé un fort patriotisme au cours de siècles de lutte contre la Chine, le combat contre la France, puis les États-Unis, était ­animé par un puissant sentiment de fierté natio­nale. S’obstinant à soutenir le ­régime impopulaire de Ngô Dinh Diêm puis, après son assassinat à la suite d’un coup d’État, celui, corrompu, de Nguyên Van Thiêu et de son Premier ministre Nguyên Cao Ky, les Américains n’ont pas pris la ­mesure de la sympathie de la population du Sud à l’égard des insurgés. Ils ont beaucoup sous-évalué la qualité des troupes auxquelles ils faisaient face, sans parler de la détermination ­infle­xible des Nord-­Vietnamiens. « Combien de temps, vous, les Américains, comptez-­vous combattre [au Vietnam] ? ­deman­dait, en 1966, le Premier ministre nord-vietnamien Pham Van Dông au journaliste du New York Times Harrison Salisbury. Un an, deux ans, trois ans, cinq ans, dix ans, vingt ans ? Nous nous ferons un plaisir de vous héberger. »

À Washington, les considérations de politique intérieure pesaient très lourd. Kennedy, Johnson et Nixon étaient tous trois obsédés par leur réélection. Traumatisés par l’opprobre jeté sur Truman pour avoir « perdu la Chine » en laissant s’y installer un régime communiste, Johnson et Nixon ne voulaient à aucun prix entrer dans l’histoire marqués par le stigmate d’avoir perdu une guerre. Ces considérations expliquent à la fois certaines décisions et les atermoiements qui les ont précédées. « L’envie de Johnson de se montrer fort et déterminé au Vietnam, remarque Hastings, se heurtait à ses propres incertitudes : ses craintes au sujet de son programme de “Grande Société” ; la peur de provoquer une intervention militaire de la Russie ou de la Chine ; son souci de conserver le soutien des alliés des États-Unis à une action militaire ; sa volonté de protéger à la fois les intérêts de sa base politique à l’intérieur et l’image du pays à l’extérieur. » Au bout du compte, il finit par écouter ses conseillers les plus belliqueux : ce fut l’escalade.

Au début de 1968, les troupes du Viêt-cong et l’armée nord-vietnamienne lançaient une campagne militaire de grande ampleur. Baptisée « offensive du Têt », d’après le nom du nouvel an ­lunaire avec lequel son début a coïn­cidé, l’opération fut un échec : l’attaque fut repoussée et les assaillants subirent de lourdes pertes. Mais, en démontrant la capacité des ­rebelles et de leurs alliés du Nord à mener des actions d’envergure et le peu de contrôle exercé sur le territoire du pays par l’armée sud-vietnamienne et les troupes américaines, cet épisode marqua un tournant décisif dans le conflit. Plusieurs conseillers de Johnson, dont le très respecté Dean Acheson, plaidèrent en faveur d’un désengagement. Au mois de mars, préoccupé par l’impopularité grandissante et les coûts croissants de la guerre, Johnson ordonnait la suspension des bombardements sur le Nord-­Vietnam. Découragé, inquiet pour sa santé – il craignait une nouvelle crise cardiaque –, perturbé par l’annonce de la candidature de Robert Kennedy à la présidence, il renonçait à se présenter à l’investiture du Parti démocrate.

 

Le retrait américain

Avec l’arrivée de Richard Nixon à la Maison-Blanche, au début de 1969, s’amorça le processus de « vietnamisation » du conflit (un euphémisme pour « retrait américain »). La guerre allait toutefois durer sept ans de plus, tout aussi meurtrière. L’histoire retiendra à l’encontre de Nixon et Kissinger, écrit Hastings, qu’ils ont « présidé à des ­années de carnage inutile, dans le seul but de dissimuler à l’électorat américain, à des fins partisanes, le caractère inéluctable de l’humiliation [des États-Unis] en Indochine ».

Très rapidement, des pourparlers s’engagèrent à Paris entre Kissinger et le diplo­mate nord-vietnamien Lê Duc Tho. Interrompus par l’opération Linebacker, une campagne de bombardements menée dans l’illusion de faire plier les Nord-­Vietnamiens, ils débouchèrent en 1973 sur un accord de cessez-le-feu prévoyant le retrait complet des troupes terrestres américaines. Deux ans plus tard, en 1975, l’armée du Nord-Vietnam envahissait Saigon.

Le général Westmoreland, le commandant en chef des forces américaines au Vietnam auquel est associé le nom de la stratégie de search and destroy, a notoirement dit de la guerre du Vietnam qu’elle était la première guerre de l’histoire perdue dans les colonnes du New York Times. Il exagérait. Mais il est certain que des photos comme celle de la petite Kim Phúc brûlée par le napalm ou celle, tout aussi célèbre, de l’exécution à bout portant d’un soldat du Viêt-cong par le futur général sud-vietnamien Nguyên Ngoc Loan ont énormément contribué à marquer l’intervention américaine du signe de l’horreur.

« Hanoï, fait observer Hastings, ne diffusa jamais de photos de cadres exécutant des opposants locaux en les ­enterrant vivants, ou de combattants du Viêt-cong fauchés au cours d’assauts ­ratés. » Et en matière de propagande, « le contraste visuel entre la guerre mise en œuvre par une superpuissance, à l’aide d’une technologie diabolique symbolisée par les B-52, et celle que menaient des paysans coiffés de chapeaux chinois […] se déplaçant en sandales et à bicyclette conférait un avantage écrasant aux ­communistes ».

Prudent lorsqu’il s’agit d’apprécier les effets sanitaires des campagnes de défoliation chimique à l’aide du ­fameux « agent orange », souvent exagérés, ­affirme-t-il, Hastings n’excuse pas des massacres comme celui que ­commit un détachement de marines à My Lai ou celui, moins connu, de Thanh Phong – il y en eut bien d’autres –, ni les méthodes brutales et expéditives utilisées pour la mise en œuvre du programme de contre-insurrection Phoenix de la CIA. Mais il connaît ­assez les réalités de la guerre pour ne pas surestimer la capacité des états-majors et des déci­deurs politiques à empêcher de telles atrocités : « C’est une illusion répandue que, sous leur tenue de combat, les jeunes Occidentaux qui se battent à l’étranger demeurent les bons garçons qu’ils sont chez eux. Certains le restent, d’autres non […]. Il n’est pas aisé de contrôler avec précision le comportement de jeunes hommes en possession d’armes létales qui – comme tous les soldats à toutes les époques – souffrent de la chaleur et du froid, de la saleté, de la faim, de diarrhée et de constipation, de la soif, de la fatigue […] leurs nerfs tendus et leur fusil armé en permanence, parce que c’est le seul moyen d’espérer survivre. »

Dans certains livres sur la guerre du Vietnam, les États-Unis portent tout le blâme. Pour Hastings, « seuls des nigauds de gauche ou de droite osent suggérer qu’un des deux camps possédait le ­monopole de la vertu ». Mieux que d’autres historiens, il met en ­lumière les actes de barbarie commis par les soldats du Viêt-cong – exécutions de masse, tortures, meurtres par les moyens les plus spectaculaires et cruels – ainsi que l’extraordinaire dureté des dirigeants militaires et politiques nord-vietnamiens. Alors qu’on s’approchait de la fin de la guerre, Lê Duan, par exemple, inamovible premier secrétaire du parti communiste du Nord-Vietnam, « envisageait avec indifférence la perspective de voir périr plusieurs dizaines de milliers d’hommes de son propre peuple à un moment où le retrait américain était déjà garanti ». Au regard de la cause pour laquelle ils luttaient, « la vie ou la mort de cent, mille, dix mille êtres humains, même de compatriotes, importe peu », affirmait dans le même esprit le légendaire général Giap, infatigable combattant de toutes les guerres d’Indochine. Lorsque le journaliste cana­dien Morley Safer lui demanda si cela ne le gênait pas d’envoyer tant de jeunes hommes au combat, Giap se contenta en guise de réponse « d’un geste de la main devant le visage, comme pour chasser un moucheron importun ».

Quarante-trois ans se sont écoulés ­depuis le moment où le dernier hélicoptère a décollé du toit de l’ambassade des États-Unis à Saigon. L’évacuation a pris la forme d’une peu glorieuse débâcle, les Américains abandonnant à leur sort des milliers de leurs anciens collaborateurs sud-vietnamiens. Réunifié, appauvri, le pays a peu à peu retrouvé le chemin de la prospérité. Tout en demeurant un État communiste, suivant en cela l’exemple de son ennemi séculaire, la Chine, il a développé une forme d’économie de marché. Aujourd’hui, constate Max Hastings, « le nom d’Hô Chi Minh-Ville donné à Saigon perd en popularité et va probablement disparaître à la manière dont Léningrad est redevenu Saint-­Pétersbourg. Les scintillantes vitrines des magasins de la capitale, temples de la consommation, brillent de noms de marques de bijoux et de vêtements. On peut non sans raison affirmer que la guerre que les États-Unis ont perdue il y a un demi-siècle sur le terrain militaire, ils l’ont à présent gagnée sur les plans ­économique et culturel. »

 

La guerre du Vietnam a été une tragédie

Deux à trois millions de Vietnamiens, selon les estimations, surtout des civils, et 58 000 Américains ont péri dans cette guerre. Celle-ci a coûté aux États-Unis 150 milliards de dollars, l’équivalent de plus de 1 000 milliards aujourd’hui, et a eu pour effet de ruiner leur prestige international, de saper pour longtemps la crédibilité de la classe politique du pays et d’instaurer parmi beaucoup de ceux qui en sont revenus un puissant sentiment de culpabilité.

Aux yeux de certains « faucons », les États-Unis auraient pu remporter militairement la victoire s’ils avaient moins hésité et frappé vite et fort. La plupart des historiens sont presque certains du contraire. Mais était-il fatal que l’Amérique s’engage dans ce conflit ? On spécule sur ce qui se serait passé si Kennedy n’avait pas été assassiné à Dallas. C’était un anticommuniste résolu, et il a présidé à une augmentation considérable du nombre de conseillers militaires américains auprès de l’armée sud-vietnamienne. Mais aurait-il laissé le pays se faire happer dans l’engrenage ? Un ­sérieux doute est permis à ce sujet, estime l’historien Fredrik Logevall dans un texte repris dans l’ouvrage de Geoffrey C. Ward et Ken Burns qui accompagne leur récente série documentaire sur la guerre du Vietnam 2. Kennedy était plus expérimenté que Johnson en matière de politique internationale. Contrairement à lui, il avait une expérience personnelle de la guerre et savait ce qu’un conflit armé a d’imprévisible et de peu maîtrisable. Sur le plan personnel, il était à la fois plus sceptique, plus enclin à la prudence et plus sûr de lui : il aurait moins vu la guerre comme un test de sa virilité et de ses capacités de commandant en chef.

Comme le souligne le titre du livre de Hastings, la guerre du Vietnam a été une tragédie. Mais ce mot ne doit pas être entendu avec sa connotation de fatalité. À chaque moment, d’autres choix que ceux qui ont contribué à amplifier et prolonger le conflit étaient possibles, des deux côtés. S’ils n’ont pas été faits, c’est en raison d’erreurs d’appréciation, par aveuglement idéologique, manque de courage politique ou calcul opportuniste.

 

— Michel André, philosophe de formation, a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Né et vivant en Belgique, il a publié Le Cinquième Parallèle. Petit essai sur les choses de l’esprit (L’Harmattan, 2008). — Cet article a été écrit pour Books.