Maintenant ou jamais

« Si vous devez vous faire opérer, mieux vaut que ce soit le matin. Une intervention l’après-midi pourrait se révéler fatale », remarque Emily Bobrow dans The Wall Street Journal. Un conseil tiré du nouvel ouvrage de Daniel Pink, Le Bon Moment.

En s’appuyant sur toute une ­série d’études scientifiques, Pink nous fait comprendre qu’une journée n’a rien d’uniforme et que certaines heures sont plus appropriées que d’autres pour tel ou tel type d’activité. D’une façon générale, il faut éviter de faire quoi que ce soit en début d’après-midi : réfléchir, prendre une décision, passer devant un tribunal ou se faire soigner. Le moment le moins productif se situerait peu avant 15 heures (à 14 h 55 exactement). Avant cela, la concentration et les facultés d’analyse ont monté en puissance durant toute la matinée pour culminer aux alentours de midi, puis s’effondrer.

Après le coup de mou de 15  heures, on observe un regain d’énergie, la fin d’après-midi et le début de soirée constituant le moment idéal pour les tâches créatives : nous sommes moins alertes que le matin, mais ­aussi moins inhibés et donc plus ­réceptifs aux illuminations. Ces trois phases (pic, creux, rebond) valent pour les trois quarts des gens. Chez le quart restant, elles sont inversées : ces personnes auront l’esprit plus clair en fin de journée et seront créatives le matin.

Les conséquences de ces obser­vations n’ont rien d’anodin. Les élèves qui passent une épreuve en début d’après-midi sont désavantagés par rapport à ceux qui planchent le matin. Les prévenus jugés en début d’après-midi risquent beaucoup plus d’être condamnés : « Dans les premières heures de la journée, les juges rendent des décisions favorables aux prisonniers dans environ 65 % des cas. Mais, au fur et à mesure que la matinée avance, ce ratio baisse. Et, juste avant le déjeuner, le taux de décisions favorables est quasi nul », écrit Pink.

Pour revenir aux soins hospitaliers, « les patients à qui l’on programme une opération chirurgicale vers l’heure du thé ont plus de risques de mourir dans les quarante-huit heures suivant l’intervention. Dans l’après-­midi, les gastroentérologues qui pratiquent les coloscopies sont bien moins susceptibles de détec­ter des polypes que le matin ; les internes ont 26 % de chances de plus de prescrire des antibiotiques inutiles ; et presque tous les professionnels de santé ont 10 % de chances supplémentaires de ne pas s’être lavé les mains avant de vous soigner », résume Bobrow.

La solution ? Faire des pauses (« il faut travailler cinquante-deux minutes pour dix-sept minutes de pause », note Daniel Pink) et s’accorder des siestes.

Au paradis des Igbos

Dans le Nigeria du début des années 2000, Chinonso, jeune éleveur de volailles, aime ­Ndali, stagiaire en pharmacie. Une rela­tion que la famille de la jeune fille désapprouve. Désireux de montrer sa valeur, Chinonso vend tous ses biens et part étudier à Chypre. Mais le rêve chypriote se révèle être une escroquerie et commence alors l’odyssée du héros pour retrouver son pays et sa bien-aimée.

Le narrateur n’est pas Chinonso mais son chi, son esprit protecteur dans la cosmogonie igbo. Il veille sur son hôte et plaide sa cause auprès des dieux. Le Nigérian Chigozie Obioma explique avoir voulu révéler dans ce roman la conception igbo du monde « comme Le Paradis ­perdu de John Milton l’a fait pour la chrétienté ».

Son premier roman, Les ­Pêcheurs (Points, 2017), avait été finaliste du prix Man Booker en 2015. Et ce nouvel opus souffre des ­défauts habituels des deuxièmes romans, selon le critique Boyd Tonkin. « Cependant, presque chaque page porte la marque d’un écrivain capable de faire planer, virevolter, piquer sa langue comme le faucon, cette intraitable divinité “portée par des ailes puissantes et des griffes impitoyables” », écrit-il dans The Spectator

La guerre après la guerre

Après la guerre, souvent c’est encore la guerre – la même ou presque. La Seconde Guerre mondiale a été longue et atroce, et ses lendemains immédiats ne furent pas la période de liesse et de prospérité qu’on imagine parfois.

En 1945, l’Europe est une immense fourmilière dans laquelle on a donné un énorme coup de pied. Les transferts de population bouleversent tout le continent, et ce sont les Germaniques qui en souffrent le plus. « Le nombre d’Allemands expulsés entre 1945 et 1949 défie l’imagination. Plus de 7 millions d’entre eux ont été déplacés, la plupart depuis les terres à l’est de la ligne Oder-Neisse intégrées à la nouvelle Pologne », écrit Keith Lowe dans un ouvrage dont la parution au Royaume-Uni, en 2017, avait été chaleureusement accueillie par la critique.

 

L’antisémitisme s’est accentué après la guerre

Beaucoup d’autres pays se sont livrés, eux aussi, à une « orgie d’expulsions, pour aboutir à des paysages “ethniquement purifiés” et une Europe infiniment moins multiculturelle que celle d’avant guerre », note Jonathan Yardley dans The Washington Post. « C’était le dernier acte de la guerre raciale déclenchée par Hitler, continuée par Staline et complétée par les autorités polo­naises », résume brutalement Dominic Sandbrook dans The Sunday Times. On a encore vu des pogroms en 1946 en Hongrie et en Pologne. « L’antisémitisme s’est en fait accentué après la guerre, et l’Europe en 1948 sera encore plus Judenfrei qu’elle ne l’était sous Hitler », ajoute Jonathan Yardley. À en croire l’historien Brendan Simms dans The Independent, ce serait cette recrudescence, « plus que la Shoah elle-même, qui a incité ses survivants à chercher refuge aux états-Unis ou en Israël ».

L’autre convul­sion qui secoue l’Europe d’après guerre, c’est évidemment le désir de vengeance. Sans surprise, ce sont les Allemands et leurs complices qui en sont les premières victimes (par exemple, 20 000 tués dans le seul nord de l’Italie pendant les dernières semaines de la guerre). Et aussi les Allemandes, massivement violées par les soldats russes, les GI, les Tommies et les soldats français.

 

L’anarchie descendue sur l’Europe

L’horreur déferle d’autant plus que la fin du combat contre l’Axe permet, souvent sous couvert de justes représailles, la reprise de « dizaines d’autres guerres plus locales, sous des formes et avec des motivations différentes dans chaque pays ou région. Dans certains cas, c’étaient des conflits de classe, ou politiques ; dans d’autres, des affaires d’ethnie ou de nationalité », observe Jonathan Yardley. L’anarchie, ­selon l’expression de Keith Lowe, « est descendue sur l’Europe », balayant sur son passage tous les repères traditionnels.

La Seconde Guerre mondiale ne marque heureusement pas que la fin d’un monde mais aussi le « commencement » d’un autre, mondialisé, régi par de nouvelles institutions, décolonisé, économiquement revigoré mais, hélas, polarisé aussi. Hitler est mort depuis à peine deux ans que commence déjà la Guerre froide – une guerre pas si froide que cela : « Comme le souligne Keith Lowe, entre 1944 et 1950, jusqu’à 400 000 personnes étaient engagées dans la résistance antisoviétique dans l’ouest de l’Ukraine ; et, dans les États baltes dont Staline s’était emparé, les partisans antirusses, les “Frères de la forêt”, ont lutté en vain pour leur indépendance. […] En 1965 encore, les partisans lituaniens combattaient la police, tandis que le dernier résistant estonien, August Sabbe, n’a fini par être abattu qu’en 1978 », écrit Dominic Sandbrook.

S’il y a un message à retenir de cet ouvrage magistral et foisonnant, c’est celui-ci : il faut beaucoup, beaucoup de temps à un pays ou une région pour se remettre d’une guerre. Quand on réalise « le temps qu’il a ­fallu pour ­reconstruire l’Europe et permettre à la démocratie d’y prendre ou d’y reprendre ­racine », comment s’étonner des « difficultés persistantes de l’Irak et de l’Afghanistan » ? conclut Brendan Simms.

Venezuela : partir ou rester ?

Dis-moi que tu es bien rentré(e). »

C’est ce que se disent les uns aux autres cinq journalistes vingtenaires quand ils se quittent un jeudi à dix heures du soir. Au cours du dîner, ils m’ont raconté les agressions et les enlèvements qu’ils ont subis, leurs amis morts et leurs proches partis, alors je leur demande si notre conversation les a rendus paranos, mais ils me disent non, tout le monde se dit au revoir comme ça ici.

— Dis-moi que tu es bien rentré(e).

Et c’est ce qu’ils font quand ils arrivent.

— T’inquiète, je te dirai.

« Quant à l’héroïque et malheureux Venezuela, les événements s’y sont déroulés si vite, et la dévastation y fut telle, qu’il se voit maintenant réduit à une indigence absolue et à une désolation épouvantable. Et pourtant ce beau pays était naguère l’orgueil de l’Amérique ! » écrivit, de son exil à la Jamaïque en 1815, Simón Bolívar, que les Vénézuéliens considèrent comme leur libérateur 1.

« Mais n’oublie pas de me dire que tu es bien rentré(e), autrement je ne vais pas fermer l’œil. »

Elle m’a dit de descendre à huit heures pile et de l’attendre derrière la grille, surtout pas dans la rue, elle allait arriver dans une petite voiture et s’arrêter juste devant la porte de l’immeuble ; je devais attendre qu’elle mette son clignotant pour ouvrir la grille, sortir et vite monter dans la voiture. Nous n’étions pas en train de préparer une opération ultra­secrète : elle passait me prendre pour aller manger un morceau.

(J’étais arrivé à Caracas depuis moins d’une heure ; elle avait réussi à me faire flipper. Je lui ai demandé plus tard si elle n’était pas un peu parano et elle m’a répondu parano ta mère. Alors je lui ai demandé s’il ne faudrait pas plutôt dire parano ta ville ; elle m’a lancé un regard triste.)

Les journalistes (se) mentent toujours quand ils racontent un lieu, parce qu’ils en racontent ce qui sort de l’ordinaire. Ils ne savent pas raconter les millions de vies, d’échanges, de petits gestes qui composent l’espace. Quand on pense Caracas, on pense – à juste titre – faim, obscurité, exode, violence. Mais on ne pense pas à Usleidi, qui vient d’apprendre qu’elle n’était pas enceinte, ni à Alber, qui a trouvé du travail dans un kiosque, ni à doña Paca, qui a revu son fils après si longtemps. Nous restons sur une image grossière, parce qu’elle est exacte et, surtout, parce que tout le monde y trouve son compte. Les journalistes, parce que cela nous fait de bons sujets ; les politiques, parce que cela leur permet de dire que ce qui se passe au Venezuela c’est du socialisme ; le petit chef local, parce que cela justifie ses échecs – « On nous sanctionne parce qu’on est socialistes » ; et les diverses droites du monde, parce que ça leur donne un épouvantail – « Si la gauche passe, on va devenir le Venezuela. » Ce n’est pas le cas, mais tout le monde s’en fiche. C’est comme ça : on ne cesse de nous rabâcher que le Venezuela c’est l’horreur. Moi, toujours impressionnable, je m’attendais à Berlin 1945, Beyrouth 1982, Bagdad 2003, mais Caracas ce n’est pas ça. C’est Caracas fin 2018.

Le restaurant était aux trois quarts vide ; il était neuf heures du soir et l’endroit fermait à dix heures parce que, après, les employés n’ont plus de transports pour rentrer chez eux. Les rues, après, sont vides aussi, et pas éclairées. Il est dix heures et quart ; la moindre ombre qui bouge nous effraie.

— Dis-moi que tu es bien rentré(e).

— T’inquiète, je te dirai.

Parfois on ne peut pas. Alors les autres se posent des questions. Ou plutôt toujours la même question, encore et encore.

 

Ici, la nuit est de nouveau la nuit

Caracas fut, à plusieurs reprises, la ville la plus riche d’Amérique du Sud : l’argent y jaillissait si facilement des puits de pétrole qu’on pouvait le ­dépenser à pleines mains dans de grands immeubles de bureaux ou de grands ensembles de logements sociaux, selon l’époque et le sens du vent. Caracas reste la plus grande vitrine sud-américaine de l’architecture brutaliste des années 1960 et 1970 : beaucoup de ciment brut, beaucoup d’angles droits et de profils féroces. Plus tard sont venues leur faire concurrence, dans l’espace urbain, les tours de métal et de verre banales et gnangnan des années 1980 et 1990. Et, tout autour, des montagnes verdoyantes.

À ma connaissance, il n’y a pas de capitale au monde qui ait autant de verdure. La beauté d’une vallée entourée de montagnes tropicales. Mais ces bâtiments, ces parcs et ces autoroutes des années prospères se sont dégradés au fil du temps, rongés par la chaleur et les ouragans.

À Caracas, presque rien ne marche : l’éclairage public, par exemple. Ici, les nuits sont des nuits d’un autre temps, le temps où, à la tombée du jour, les rues devenaient des pièges obscurs. Les villes ont ensuite trouvé le moyen de faire comme si le soleil ne se couchait jamais, comme si la lumière ne dépendait pas de ces contingences. Ici, maintenant, la nuit est de nouveau la nuit.

C’est bien simple : en 2013, le Venezuela produisait 3 millions de barils par jour à 100 dollars le baril ; aujourd’hui, il en produit un peu plus de 1 million à moins de 60 dollars. Quand Chávez est mort, il engrangeait quelque 300 millions de pétrodollars par jour ; aujour­d’hui, cinq fois moins.

Cris des vendeurs, chaleur, odeur de friture, gens qui se retrouvent : ils arrivent peu à peu, se saluent, prennent place sur les gradins. Le match de base-ball est sur le point de commencer et un musicien célèbre joue l’hymne national au saxo. Le micro lâche, on entend l’hymne par bribes. Un technicien arrive, essaie de le réparer, sans succès. Le public applaudit quand même.

« On est de ces gens qui ne perdent pas espoir », me dit Enrique, un monsieur sexagénaire qui porte beau.

La rencontre est un classique : les Lions de Caracas contre les Requins de La Guaira, voisins et ennemis. Dans les tribunes, il y a des hommes et des femmes : eux portent le maillot de leur équipe, elles n’importe quoi pourvu que ce soit moulant, et tous ont une casquette. Sur le terrain, en bas, le match commence mollement ; en haut, sur les gradins, on n’y prête guère attention, on discute avec indolence et on boit de la bière, des quantités industrielles de bière. De temps à autre, il se passe quelque chose, ils regardent le terrain, ils voient un garçon courir, ils l’encouragent en chantant.

— Vous savez, ça fait des années qu’on n’a pas gagné de championnat. Trente-trois ans, avant tout ça. À l’époque, on avait gagné contre cette même équipe de Caracas, ici même, et on était là, mon pote et moi, assis à boire des bières, à passer du bon temps.

— Vous passez encore du bon temps ?

— Ben, comment vous dire.

Dans les tribunes, les vendeuses de bière savent verser trois bouteilles dans trois verres d’une seule main en même temps.

— C’est une oasis, ici. Il y a des gens de toute sorte, de tout bord, et ça se passe bien.

— Et ce n’est pas le cas dehors ?

— Eh bien, allez savoir.

 

Je voulais leur payer des bières, mais je n’ai pas d’argent. Ou, plutôt, j’en ai mais je ne peux rien en faire. Ces jours-ci au Venezuela, il n’y a pas de billets : le nouveau bolivar, lancé en août 2018 pour retrancher cinq zéros à la monnaie précédente – un bolivar « souverain » équivaut à 100 000 bolivars « forts » –, a déjà été dévalué, et la plus grosse coupure, celle de 500, vaut à peine plus de 1 euro. Avec une inflation de 3 % par jour, 2 000 000 % par an, il n’y a pas de billet qui puisse ­durer : dans quelques mois, il ne vaudra plus rien. Il n’y a donc quasiment pas d’espèces, si bien que je ne peux pas échanger mes dollars contre de la monnaie locale ; je ne peux pas non plus payer avec ma carte étrangère. La seule solution serait d’utiliser ce qu’utilisent toux ceux qui le peuvent : une carte bancaire pour régler n’importe quel achat par virement, une bière, un pain d’une livre, les courses de la semaine, une paire de chaussettes. Mais, bien entendu, je n’ai pas de carte bancaire vénézuélienne, donc je n’ai pas d’argent ni de possibilité de m’en procurer : si je veux prendre un café ou un moyen de transport, il faut que quelqu’un paie pour moi. Je suis retombé en enfance, et ça me fait tout drôle.

On l’appelle, par exemple, hyper-­super-méga-inflation – et on se demande encore quel préfixe ajouter. Ce n’est pas comme s’il y avait grand-chose à acheter non plus. Le gars du supermarché est un rigolo :

— Du beurre ? Vous n’en verrez même pas dans les pubs.

— Et des œufs ?

— Des œufs ? Ça veut dire quoi des œufs ?

Parfois il vaut mieux en rire, parfois pas. Je leur donne 60 ans, 65 peut-être ; ils sont bien habillés, ils ont belle allure, ils ont l’air presque aisés. Lui en polo de marque, elle avec ses ongles manucurés et sa coiffure soignée. Peut-être qu’ils s’aiment encore, peut-être qu’ils ne se supportent plus ; le fait est qu’ils se lancent des regards exaspérés, ils se disputent à voix basse pour ne pas se faire remarquer. La caissière du supermarché attend. Il peste, elle lui dit que, pour ne pas que ça dépasse les 5 000 souverains, ils vont devoir laisser la bouteille de ­vodka, il lui répond qu’ils n’ont qu’à laisser les patates et la savonnette et les ­oignons, après tout ils peuvent s’en passer. À la fin, elle fouille dans son portefeuille et trouve 300 souverains en billets, et dit à son compagnon heureusement qu’ils ont refait surface, on n’a qu’à prendre la vodka et la savonnette et laisser les légumes, on verra bien comment on se débrouille pour le dîner. Lui dit d’accord, tu as fini par entendre raison, et elle le regarde sans savoir quoi dire, puis elle me regarde moi, elle hausse les sourcils, c’est la honte. Au taux de change d’aujourd’hui, 300 souverains ce n’est même pas 1 euro.

(Mais ça, c’était début décembre, quand j’étais à Caracas. Le 15 janvier, au moment du bouclage de cet article, 1 euro valait plus de 3 400 souverains. Il est très difficile de donner des équivalences, et encore plus de vivre avec ces chiffres fluctuants, insaisissables.)

Il y a deux ou trois ans, le problème avec les produits alimentaires c’était qu’il n’y en avait pas. À présent, il y en a, pour ceux qui peuvent payer en dollars ; pour les autres, il y en a très peu. En 2017, six Vénézuéliens sur dix ont perdu en moyenne 10 kilos par manque de moyens.

Le jour se lève : je sens par la fenêtre une odeur d’œufs sur le plat et je me pose toutes sortes de questions. On devient vite envieux, soupçonneux.

(J’ai enfin réussi à me procurer de l’argent. La solution était simple, quoiqu’un peu alambiquée : j’ai donné des dollars à une amie – appelons-la ­Valeria Zapata – qui les a donnés à son tour à son bureau de change, lequel lui a fait un virement en bolivars sur son compte en banque. Elle m’a alors prêté sa carte de débit chargée avec les bolivars provenant de mes dollars. Je pourrai désor­mais payer mes cafés, mes taxis, mes repas, pourvu que personne ne cherche à savoir pourquoi je m’appelle Valeria. Personne ne le fera, bien sûr : ne demandez rien, ne dites rien, ne laissez pas dire, disaient les Cubains à une époque.)

 

Elisabeth a 54 ans, un mari, six enfants, plusieurs petits-enfants. Cette nuit-là, il y a bien longtemps, elle s’est réveillée en sursaut. Dans la rue, on entendait des bruits, des voix, des pas ; elle a vu des soldats au visage peint, les armes à la main. Elle est sortie sur le pas de la porte ; l’un d’eux lui a dit qu’ils se battaient pour le peuple et elle leur a fait du café. Les deux tasses sont passées de main en main jusqu’au jeune homme qui était leur commandant ; il a avalé une gorgée avant de les laisser boire, on ne sait jamais. Plus tard, à la télé, la dame apprendra que le commandant s’appelait Chávez, qu’il était lieutenant-colonel, que sa mutinerie avait échoué. Mais jamais elle n’oubliera ce moment, dit-elle : cette nuit-là a changé sa vie pour toujours. « C’est là que j’ai commencé à suivre ses campagnes, tout ce qu’il faisait. J’ai la chance d’avoir un petit-fils qui est né le 28 juillet… »

Je la regarde sans comprendre, elle m’explique que c’est le jour de l’anniversaire du commandant et que le bébé était né avec des problèmes, mais que Chávez lui a procuré tout ce dont il avait besoin : opérations, médicaments, lait maternisé.

« Alors, comment oublier ce géant, cet homme si beau, si généreux avec son peuple qu’était mon commandant Hugo Chávez ? »

Ça la remue de raconter ça et elle se met à pleurer. Elisabeth porte un tee-shirt coloré, un jean délavé et un peu déchiré, et elle s’occupe de la chapelle Saint-Hugo-Chávez. La chapelle est un kiosque en ciment peint en bleu au toit de tôle, orné de portraits du commandant et de nombreuses Vierges, christs et angelots. Un garçon passe la saluer et lui demander sa bénédiction : « Votre béné­diction, s’il vous plaît, mamie Golda. »

— Vous pouvez lui demander d’intercéder ?

— Oui, on parle à mon commandant et on lui demande, parce qu’on peut être sûr à cent pour cent qu’il est à la droite de Dieu le Père. Par exemple, on lui demande d’aider quelqu’un, comme cette fille…

Et elle me raconte l’histoire d’une infir­mière qui a eu un accident de la circulation et à qui on avait dit qu’elle ne pourrait plus marcher. « Elle a beaucoup prié Chávez, elle lui disait aide-moi à remarcher, comment je peux faire cette révolution depuis mon lit, et un jour elle s’est levée et s’est mise à marcher et puis elle a fait mettre une plaque dans la chapelle pour le remercier », me dit Elisabeth.

— Quelle est la meilleure chose que Chávez ait faite pour son peuple ?

— Donner sa vie. Donner sa vie pour son peuple. Il se passera plus de mille ans, beaucoup plus, avant que nous ayons un nouveau Chávez, dit-elle en reprenant les paroles d’un célèbre boléro.

Cent mètres plus loin se trouve la ­caserne de la Montagne, où il est enterré.

« Quand le commandant nous a quittés, on lui a construit ce monument en quelques jours, mais nous travaillons encore à son repos », m’explique une femme en treillis qui fait la visite guidée des lieux. Hugo Chávez repose dans un mausolée de marbre dans le patio de la caserne ; quatre soldats immobiles revêtus de l’uniforme de l’armée de Simón Bolívar veillent sur son catafalque. Tout autour sont disposés des drapeaux et des armoiries, des portraits de grands hommes, de Vierges et de saints. La guide parle de son départ, de son corps inhumé, de son inoubliable sacrifice pour son peuple ; en une demi-heure de bavardage, elle n’a pas prononcé une seule fois le mot « mort » ou l’un de ses synonymes.

Mme Marisol n’achète pratiquement rien au Venezuela ; en dehors des produits frais, elle commande tout par Inter­net aux États-Unis : lait, sucre, ­farine, confitures, riz, pâtes, ampoules, produits d’entretien, chiffons. Pour le reste, elle utilise son potager et ses poules et se fournit auprès de ses bachaqueros, ou revendeurs au marché noir.

Mme Marisol, bientôt 80 ans, se ­déplace avec aisance, un grand sourire sur ses lèvres peintes en rouge vif. Depuis les grands balcons de sa villa on aperçoit tout Caracas. La dame est issue d’une famille de descendants de colons espagnols. Son père a été ministre et a dû quitter le Venezuela à plusieurs reprises, au gré des changements de gouvernement : la famille a vécu quelques années à Los Angeles, d’autres à Madrid.

« Nous partions en bateau avec nos véhi­cules, les chiens, les bagages… Dans le temps, tout était plus facile. »

Dans le temps, la dame a beaucoup voyagé avec son mari et elle continue de le faire avec ses enfants : les pièces regorgent de meubles chinois, indiens, coréens, espagnols, kényans, japonais.

— Votre vie quotidienne a-t-elle changé ces dernières années ?

— Oui, je suis une veuve à l’ancienne, je ne batifole pas. J’aurais quand même aimé continuer à aller au club, au ­cinéma, mais je ne sors plus, j’ai peur. Je n’ai pas de chauffeur. J’ai une voiture blindée, mais… ça va tant que je suis dedans. Je vais chez mes filles, qui habitent à deux pas, dans la résidence.

Une autre de ses filles vit à New York ; sept de ses neuf petits-­enfants vivent aux États-Unis, et le huitième est sur le point de partir.

« Ils ont presque tous un passeport américain. Pour s’en sortir, il faut avoir une autre nationalité ; sinon, on est obligé de partir dans un pays d’Amérique du Sud, où on est traité en paria. Pour s’installer aux États-Unis ou en Europe, il faut un passeport. »

La dame a transformé sa piscine en ­citerne, comme l’ont fait d’autres ­familles huppées. Et, à présent, beaucoup de ses voisins sont de hauts fonctionnaires enrichis ou leurs parents ou leurs partenaires d’affaires.

« Tant qu’ils sont au pouvoir, ça ne peut pas aller mieux. Certains disent qu’il faut les punir, pas moi. Moi je propose de les conduire dans ma voiture à l’aéroport, on leur organise une fête d’adieux, on les fait voyager en première et qu’ils partent avec tous leurs biens, mais qu’ils partent. Comme ça, on pourra commencer à remettre ce pays d’aplomb. »

Les aras arrivent avec la tombée de la nuit et emplissent le jardin luxuriant de leurs cris. Le soleil disparaît derrière les montagnes et la beauté est impitoyable.

« Plus ça va mal, plus on est tenté de rester, parce qu’on se sent responsable ; on sent que ce qu’on fait, même si ce n’est pas grand-chose, est encore plus nécessaire », me dit Verónica. Nous marchons dans l’obscurité totale. Verónica a 22 ans, elle est en dernière année de médecine à l’Université centrale du Venezuela et fait un stage à l’Hôpital clinique, l’un des plus prestigieux du pays. Il n’y a pas d’électricité dans les couloirs, pas d’eau dans les toilettes, pas de coton, de pansements, d’aiguilles et de médicaments pour les médecins et leurs patients.

« Et on ne te laisse même pas en appor­ter. L’année dernière, une amie qui vit en Espagne m’a envoyé pas mal de choses. J’avais peur de les apporter et de me faire arrêter à l’entrée et accu­ser de je ne sais quoi, alors on se les est partagés entre collègues et on les a introduits en douce. »

L’hôpital est un bâtiment splendide, conçu par le meilleur architecte vénézuélien du XXe siècle, Carlos Villanueva. Il pouvait accueillir jusqu’à 1 200 patients. Plus maintenant : beaucoup de pièces spacieuses et ensoleillées sont vides et de vieux lits déglingués s’y entassent. Dans les couloirs sombres, beaucoup de portes fermées à la peinture écaillée et, sur certaines d’entre elles, une pancarte où est écrit à la main : « Attention, contaminé ! » Plein de monde en revanche dans les escaliers : les ascenseurs sont en panne et les patients ne peuvent faire autrement que de monter à pied, au service de gynécologie-obstétrique, par exemple, au 10e étage. Dans les rares chambres occu­pées, les patientes ont ­apporté leurs couvertures, leurs seringues et leurs compresses, ainsi que leurs repas. Les chiffres sont imprécis – ici tous les chiffres sont imprécis –, mais les données du ministère de la Santé indiquent que la mortalité maternelle et infantile a explosé ces dernières années.

Une enquête nationale menée dans les hôpitaux en novembre 2018 a montré que 43 % des laboratoires hospitaliers sont hors service, tout comme un tiers des appareils de radiologie ou d’échographie et des lits. Et tout le monde sait que se procurer des médicaments est un parcours du combattant.

Caracas, deux villes, une ville divisée. En 2017, au moment des manifestations contre le président Nicolás Maduro et des échauffourées qui ont duré plusieurs semaines, le travail de la police et des « collectifs » chavistes a consisté pour l’essentiel à garder la frontière : barrer la route aux manifestants afin qu’ils ne puissent pas se rendre dans le centre, les confiner dans leurs beaux quartiers, les empêcher de contaminer le reste de la population. Cette division perdure : l’Est est sifrino – bourge, BCBG, chicos, ­richard – et l’Ouest, populaire : en gros c’est cela.

 

Caracas, capitale mondiale du whisky

« Bonsoir, miamor. Qu’est-ce que je te sers ? »

Ici, tout le monde dit tout le temps miamor, mais ce n’est pas propre à ce lieu : j’ai l’impression qu’à Caracas tout le monde dit tout le temps miamor. Ici, il y a des palmiers, des chaises design, cette musique dont on n’entend que le boum-boum, une flopée de blondes, des écrans qui diffusent un match de base-ball et des plats à 15 ou 20 euros, un prix ahurissant.

« Qu’est-ce que je te sers, miamor ? Un petit whisky ? »

Il fut un temps où Caracas était la capitale mondiale du whisky, l’endroit au monde où l’on en buvait le plus. Ce n’est plus le cas, mais il reste, bien sûr, des enclaves. Ce restaurant-bar-boîte pour riches au cœur du quartier d’Alta­mira cherche à faire ce qui est en géné­ral le propre de ce genre d’endroits : faire comme s’ils n’étaient pas situés là où ils sont situés, effacer toute trace ­locale, nous projeter ailleurs. Ici, il y a des ­petits jeunes dont on comprend à leurs cris que papa a réussi et des jeunes dont on comprend qu’ils ont réussi. Ici, il y a des fortunes plus ou moins anciennes et d’autres amassées ces dernières années : ce sont les « pistonnés », qui se divisent en deux catégories : les « bolibourgeois », la première génération qui s’est enrichie du temps du commandant Chávez, et leurs successeurs, les « bolimômes », des jeunes qui ont failli arriver après la ­bataille. Les deux ont en commun d’avoir fait fortune avec l’importation de produits alimentaires, le cours du dollar et le marché noir. Au sous-sol, dit-on, il y a un casino plus ou moins clandestin où l’on mise des petites fortunes. Et, au sous-sol et à l’étage, il y a les femmes : visibles, stridentes. Des femmes qui en font des tonnes sur tout : le fond de teint, la blondeur, la taille des seins, la hauteur des talons. Il y a des pays où les femmes augmentées font un carton : Caracas reste la capitale d’un pays qui remportait des concours de beauté à force de silicone et de chirurgie esthétique, un pays où les filles se faisaient offrir deux ou trois nichons pour leurs 15 ans.

« Il y a un point ici ? »

Au bout de la place, il y a un grand graffiti qui marque les limites : « Territoire chaviste : ici on ne dit pas de mal de Chávez. Ni de Maduro. » Il est signé du Mouvement révolutionnaire 23-­Octobre, et est orné de drapeaux véné­zuéliens. Pas sûr que la consigne soit respectée : la place est bondée d’hommes de grande taille, au visage et aux mains burinées. Les hommes forment des cercles, se mettent en file, dorment sur leurs sacs, écoutent un chanteur qui s’accompagne avec une guitare à quatre cordes : ce sont des travailleurs du pétrole qui réclament des primes que la compagnie nationale PDVSA leur doit depuis plus de dix ans. Deux d’entre eux m’expliquent que le pétrole c’est du passé, qu’il n’y a plus de travail dans le secteur, qu’ils ont dû se recycler dans l’agriculture, qu’ils produisent leur maïs mais que l’État les oblige à le vendre à un prix qui ne couvre même pas leurs frais, qu’au moins ils ont de quoi manger et que c’est une chance. Un marchand ambulant fait la réclame pour son café « solidaire, socialiste, révo­lutionnaire » mais ne vend pas grand-chose ; des jeunes distribuent de la soupe dans des assiettes en plastique. Le chanteur finit son morceau, demande d’applaudir la culture populaire, fait passer le chapeau ; dans un pays sans billets, des hommes sans argent donnent une pièce au chanteur.

— Il y a un point ici ?

— Oui, bien sûr qu’il y a un point.

Le centre de Caracas est, me dit-on, un bastion chaviste.

Une ville pleine de visages, deux ­visages et demi : Bolívar, Chávez et un peu de Maduro, toujours derrière les deux grands. Une ville qu’il faut, comme les autres, apprivoiser. Je vois, peint sur un grand mur, un motif qui m’a l’air abstrait, des taches noires sur fond blanc. Je pose la question et mes accompagnateurs rigo­lent : ce sont les yeux de Chávez. Ici, me disent-ils, ils sont partout ; ici tout le monde les reconnaît. Tout le monde les voit nous regarder.

— Il y a un point ici ?

— Oui, évidemment.

« Point » est le mot magique : c’est la possibilité de payer par carte. Tous les commerces acceptent la carte, il n’y a pas d’autre solution. Un kiosque à journaux qui n’aurait pas les moyens d’avoir un terminal cherche un commerçant situé à proximité qui encaisse ses ventes. Quand tu achètes le journal, le kiosquier te donne un bout de papier où est inscrit le prix : 30 souverains. Tu te rends au magasin indiqué, qui te prend un pourcentage : tu paies mettons 36 souverains, on te signe le bout de papier, tu retournes au kiosque, tu tends le papier et on te donne le journal. Cinq minutes pour acheter un journal !

 

Le départ, sujet majeur au Venezuela

Le Venezuela était beaucoup plus un pays d’immigration que ses voisins, et Caracas était son centre : Espagnols, Italiens, Portugais, Syriens, Colombiens, Argentins sont arrivés tout au long du siècle dernier. Aujourd’hui, les Vénézuéliens sont tellement nombreux à partir, à chercher à émigrer. C’est le changement le plus radical qu’ait connu le pays depuis longtemps. Depuis la mort de Chávez en 2013, 3 ou 4 millions de Vénézuéliens – les chiffres font débat – ont quitté leur pays, soit un habitant sur dix. Ce sont les riches qui sont partis les premiers : à Miami et à Madrid, surtout. Ensuite, les jeunes de professions libérales attirés par des emplois aux États-Unis, au Chili, voire en Argentine. Et dernièrement, les plus pauvres partent aussi, par la route vers la Colombie, l’Équateur, le Pérou, là où ils peuvent.

Si bien qu’à Caracas, il y a des milliers de logements vides, surtout dans les quartiers aisés. Certains des migrants sont obligés de brader leur bien à des spéculateurs qui profitent du fait qu’ils sont pressés de vendre ; ceux qui peuvent l’éviter louent parfois leur maison, mais beaucoup préfèrent ne pas le faire parce qu’ils craignent que les locataires s’incrustent. Une nouvelle activité est donc apparue : gardien de logements vacants.

Le départ – ou le renoncement au ­départ – est aujourd’hui un sujet majeur au Venezuela. Lors de mon dîner avec les jeunes journalistes, trois d’entre eux m’ont raconté qu’ils avaient passé l’année 2018 à aller de soirée d’adieux en soirée d’adieux, que tous leurs amis et beaucoup de leurs proches sont partis, qu’à présent ils fréquentent des gens qu’ils ont rencontrés à ces soirées, et je leur ai demandé pourquoi ils étaient toujours là. « Parce qu’ici c’est chez moi », m’a dit Helena, et Indira et Luisa ont acquiescé :

— Je reste parce qu’ici c’est chez moi et je ne veux pas être mise à la porte de chez moi. Et aussi parce que j’ai un projet.

— Bon, c’est aussi parce qu’on peut.

— Oui, c’est vrai : j’ai le luxe d’avoir une famille qui peut encore m’entretenir. Parce que si je voulais vivre seule, je ne pourrais pas.

— Carrément. Nous sacrifions notre indépendance d’adultes pour rester mais ici nous avons un projet. Je voudrais écrire davantage sur ce qui se passe dans mon pays.

— Moi je reste parce que j’ai encore beaucoup à apprendre ici.

— Beaucoup à faire aussi.

— Oui. Ça peut paraître absurde mais il faut bien que quelqu’un tienne la ­baraque pendant ce temps. Je suis convaincue que, à un moment donné, les gens vont vouloir rentrer et j’aimerais bien qu’il y ait de la place pour eux.

— En plus c’est dur d’être un migrant.

— Mais bon, vivre ici c’est être à moitié migrant.

— Oui, parce qu’on vit dans une ville qui n’est pas celle où on vivait.

— Ni celle où on a grandi.

— Ni celle qu’elle était il y a vingt-quatre heures.

Ils rigolaient : une ville qui est la leur et ne l’est plus totalement, une ville qu’ils sont si nombreux à quitter, une ville à ­laquelle ils tiennent.

Une ville blessée.

P.-S. : quelques jours plus tard, j’ai ­envoyé un message à mon amie « Valeria » pour lui demander de jeter un œil à mon article. Elle m’a dit qu’elle était en déplacement et qu’elle me dirait quand elle serait de retour à Caracas. Je n’ai pas eu de nouvelles et je lui ai écrit à nouveau. Elle m’a alors envoyé ce mail : « Salut Martín. Lundi, après notre échange, on s’est fait attaquer sur la route, on nous a séquestrés et dévalisés. Terrifiant. On m’a volé mes téléphones. Dès que j’ai Whats­App à nouveau, je t’envoie un message.
Je t’embrasse, V. »

Je n’ai pas su raconter ça.

 

— Cet article est paru dans le magazine espagnol El País semanal le 3 février 2019. Il a été traduit par Isabelle Lauze.

Plaisir coupable

La civilisation grecque l’appelait epichairekakia, un mot forgé par Aristote. Les anglophones ont choisi schadenfreude, un emprunt à la langue allemande. Construit à partir de Schaden, « dommage, préjudice », et Freude, « joie », le mot définit bien cette émotion mesquine qu’on nomme en français « joie maligne » ou « joie mauvaise ». Dans son dernier livre, la Britannique Tiffany Watt Smith, historienne de la culture, « retrace l’existence de ce sentiment sournois à travers les âges et les civilisations », commente Heller McAlpin dans le quotidien Los Angeles Times.

L’un des avantages immédiats de cette émotion est qu’elle procure l’agréable impression que les autres ne nous sont pas supérieurs. Ce qui fait dire à certains anthropologues que notre appétence pour le malheur d’autrui serait un héritage des sociétés primitives. Dans celles-ci, la coopération était indispensable, rendant nécessaire un certain ethos égalitaire. D’autres chercheurs pensent que la sélection naturelle aurait favorisé cette émotion, parce qu’elle nous aiderait à trouver un partenaire pour la reproduction. Le fait de se sentir supérieur à la personne qui vient de se ridiculiser – et qui, par là même, se retrouve exclue de la compétition sexuelle –, suscite un sentiment de confiance en soi favorable à la séduction.

Mais, pour Tiffany Watt Smith, c’est notre époque qui constitue l’âge d’or de la joie maligne. En nous fournissant de multiples occasions de nous railler les uns et les autres, les réseaux sociaux flattent certainement nos plus bas instincts. Non sans nous octroyer, au passage, quelques misérables délices.

Tandis qu’ils agonisent

Poèmes, récits journalistiques, romans, nouvelles : l’Argentine Selva Almada est une auteure prolixe. Si ses écrits sont de natures diverses, on y retrouve une constante : donner à voir l’Argentine rurale, donner à entendre les voix de populations marginales.

C’est que, originaire d’un petit village conser­vateur situé dans la province d’Entre Ríos, Selva ­Almada parle de ce qu’elle connaît. Les lecteurs francophones avaient déjà pu se plonger dans Après l’orage (Métailié, 2014) et vont à présent pouvoir découvrir son deuxième roman, Sous la grande roue.

Ça n’est pas « divulgâcher » que de dire que cette histoire se termine mal : le livre s’ouvre sur la scène d’agonie des deux protagonistes, nommés Pajarito et Marciano. Allongés sur le sol boueux d’une fête foraine, ils perdent progressivement con­naissance après une bagarre qui a mal tourné. Tout l’enjeu du roman est de remonter le fil des événements qui ont conduit à cette tragédie.

Selva Almada, qui dépeint « le drame annoncé et récurrent de toute une communauté, est ­parvenue à écrire un texte ­solide, brillant, d’une grande ampleur et d’une grande richesse lexicale », commente Ernesto ­Calabuig dans le magazine espagnol El Cultural.

Elle raconte l’histoire d’une popu­lation qui reçoit la violence pour seul héritage et dont les générations se succèdent avec une brutalité implacable. Pour oublier l’absence d’amour et de perspectives, les uns s’abîment dans l’alcool, les autres dans le jeu. Pajarito voue une haine viscérale à son père, qui a pris la poudre d’escampette lorsqu’il avait 13 ans. Quant au père de Marciano, il a été assas­siné après une nuit passée à jouer aux cartes dans un bouge mal famé du village. Depuis, le ­garçon est rongé par un désir de vengeance. Les hommes ayant tendance à disparaître brutalement, Selva Almada fait la part belle aux femmes, forcées de composer avec le machisme de leurs époux.

À mesure que Pajarito et Marciano glissent vers la mort, la romancière nous livre le récit entremêlé de leurs pensées, de leurs visions hallucinatoires et de leurs souvenirs d’enfance. « Sans renoncer aux formes du récit classique, elle se permet d’atténuer la vraisemblance des situations lorsque la narration l’exige », analyse Martín Lojo dans le quotidien argentin La Nación.

Dans une prose qualifiée par la presse hispa­nophone de réaliste, voire de naturaliste, Selva Almada retrace la genèse d’un conflit ancien qui finira par se répercuter sur la jeune génération.

Avec Sous la grande roue, l’auteure semble avoir suivi le conseil de Tolstoï : « Si tu veux parler de l’universel, parle de ton village. » Le microcosme qu’elle dépeint lui permet de s’emparer de sujets bien plus vastes, tels que la brutalité des relations humaines, le poids de la filiation et l’implacabilité du destin.

Domestication humaine

« Contrairement à des optimistes tels que Steven Pinker, qui assure dans La Part d’ange en nous (Les Arènes, 2017) que nous sommes devenus moins violents, Richard Wrangham, professeur d’anthropologie biologique à Harvard, brosse un tableau plus complexe de notre rapport à la brutalité », note le journaliste Christopher Hart dans The Times.

Selon Wrangham, notre agressivité n’a pas diminué, elle a ­changé de nature. Dans The Goodness Paradox, il étudie cette disposition à travers le prisme de l’évolution. Il admet que la violence quotidienne, l’agressivité réactive, a baissé d’intensité. En revanche, notre capacité d’agressivité préméditée a considé­rablement augmenté. Nous avons beau être plus pacifiques que nos cousins les chimpanzés, nous continuons à nous entre-tuer. Nous excellons dans la violence préventive, et ce justement parce que nous sommes apprivoisés : plus obéissants, plus conformistes, plus enclins à respecter les ordres.

La violence quotidienne a diminué, écrit Wrangham, « du fait d’un processus d’autodomestication amorcé sans aucun doute il y a 200 000 ans. La concertation, grâce au langage, en est la clé. Elle a donné aux mâles bêta la possibilité de s’allier pour tuer les mâles alpha tyranniques. » La ­sélection génétique a fait le reste, éliminant peu à peu la propension aux réactions brutales. Au passage, notre apparence a été modifiée, relève l’anthropologue Rachel Newcomb dans The Washington Post. « Nos crânes et canines ont rétréci ; notre ­visage est devenu plus plat et plus ­mignon ; les différences physiques entre mâle et femelle se sont estompées. »

Au fil des siècles, la charge d’éliminer les individus violents est passée des mâles bêta à l’État, qui s’en est acquitté via la peine de mort. Opposé aujourd’hui à son usage, Wrangham assure cependant qu’elle a constitué la manière la plus efficace d’écarter les éléments les plus agressifs de notre patrimoine génétique.

Un amour impossible

Tout les sépare. Elle, Vituca, est une documentariste italienne installée à Paris ; lui, Ramos, un charismatique chorégraphe brésilien en route vers la gloire. « Ils n’appartiennent pas à la même classe sociale (elle est bourgeoise, lui prolétaire), ils n’ont pas la même couleur de peau (blanche pour elle, noire pour lui) ni le même ancrage géographique (lui déteste l’Europe, hormis Rome, elle déteste la folle et débordante vitalité brésilienne). Pire : chez elle, tout passe par la tête. Chez lui, tout passe par les sens et le corps », résume Franco Marcoaldi dans La ­Repubblica. Ils sont malgré tout irrésistiblement attirés l’un par l’autre et ils se marient à la mairie du 18e arrondissement, à ­Paris. Dans son dernier roman, Lisa Ginzburg raconte leur histoire d’amour impossible. « C’est un livre d’amour et de mort qui est aussi la chronique d’un desencontro », rapporte Ornella Tajani sur le site littéraire ­Nazione Indiana. Desencontro signifie en portugais « décalage », « inadéquation ». Celle qui existe entre Vituca et ­Ramos et qui est peut-être insurmontable. Au pays qui te ressemble, estime Marcoaldi, est « un roman important, ­nécessaire, qui permet au lecteur de faire une expérience humaine d’une rare intensité.

L’aristocratie des temps modernes

Rarement Books a été amené à traiter un dossier aussi délicat. Le point de départ, c’est le concept de méritocratie, mis en avant par le sociologue britannique Michael Young dans les années 1950. Si les meilleurs diplômés forment peu à peu la nouvelle élite dirigeante et se marient entre eux, ne risquent-ils pas, progressivement, de former une nouvelle aristocratie ? Une aristocratie qui garantirait sa reproduction en favorisant l’accès de ses enfants aux meilleurs diplômes ? Une aristocratie de plus en plus fermée, réduisant la mobilité sociale à sa plus simple expression ? Une aristocratie d’autant plus sûre d’elle-même et dominatrice qu’elle pense sincèrement mériter sa situation ?

Comme l’indiquent les données et analyses que nous présentons, l’ascenseur social n’est pas bloqué, mais il fonctionne depuis longtemps au ralenti et la tendance globale des pays de l’OCDE est celle d’une réduction de la mobilité sociale. Dans le concert des nations méritocratiques, la France s’en sort plutôt bien, avec un niveau d’inégalités plus faible qu’ailleurs et une mobilité sociale à certains égards légèrement à la hausse. Mais les fils de cadres supérieurs deviennent cinq fois plus souvent cadres eux-mêmes que les fils d’ouvriers, et les enfants des élites trustent les classes préparatoires aux grandes écoles. Il faut bien sûr regarder ce qui se passe au plus haut niveau de l’échelle, que les statistiques disponibles n’appréhendent qu’en partie.

La vraie nouveauté, observe le juriste et économiste américain Daniel Markovits, c’est que les 1 % qui gagne le plus, et même les 10 % qui gagnent le plus au sein de ces 1 %, tirent les quatre cinquièmes de leurs revenus de leur travail. C’est une première dans l’histoire de l’humanité. Il s’agit bien d’une consécration de la méritocratie. Or les énormes moyens financiers et relationnels dont bénéficie cette élite lui permettent d’investir massivement dans la formation de ses rejetons, depuis la maternelle jusqu’à l’université, leur donnant à leur tour les meilleures chances d’en faire partie. En se fermant sur elle-même, la méritocratie devient une aristocratie moderne. Comme le dit Markovits, « la méritocratie bloque l’égalité des chances ».

Dans son livre The Rise of the Meritocracy, une dystopie parue en 1958, Michael Young donnait, non sans dérision, la formule de la méritocratie à venir : « QI + effort = mérite. » Il en avait identifié le paradoxe central : c’est que ni le QI ni le goût de l’effort ne se méritent vraiment. L’un et l’autre sont un mélange de qualités innées encouragées par l’éducation. Même s’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, la notion de mérite pose problème. Socrate l’avait remarqué à propos du courage : si la nature m’a donné d’être courageux, où est mon mérite ? Sous cet angle, la domination de la méritocratie serait encore plus injuste que naguère celle de l’aristocratie.

Le populisme conspue les élites, mais le mot vaut aussi d’être examiné avec précaution. Les meilleurs sportifs, artistes, romanciers, cuisiniers, artisans, ouvriers, médecins, soignants, jardiniers, architectes, techniciens, scientifiques, enseignants, journalistes… forment autant d’élites distinctes. Aucune société n’a jamais progressé sans élites. L’histoire en témoigne, le problème surgit quand une société en vient à être dominée par une forme particulière d’élite qui se coupe du reste de la population, pratique l’endogamie, se fige, se calcifie et finalement empêche la société de respirer. C’est là le risque engendré par la méritocratie.

Une tête brûlée

Où s’arrête le courage, où commence la témérité ? L’ancienne reporter de guerre Lindsey Hilsum s’est posé cette question après la mort de son amie et consœur ­Marie Colvin. Cette journaliste américaine a été tuée dans le bombardement d’un centre de presse par l’armée syrienne à Homs, le 22 février 2012.

S’il lui avait demandé de quitter Homs, The Sunday Times, principal employeur de Colvin, misait sur son image de tête brûlée, rappelle Hilsum dans In Extremis. Connue pour son goût du glamour, de l’alcool, de la fête, des hommes et du risque, ainsi que pour son bandeau sur l’œil gauche (qu’elle avait perdu au Sri Lanka en 2001), elle était elle-même un personnage. Le portrait qu’en a fait la journaliste américaine Marie Brenner dans le magazine Vanity Fair à sa mort a d’ailleurs été porté à l’écran en 2018 sous le titre A Private War. Mais, dans In Extremis, Lindsay Hilsum, « qui a eu accès à l’ensemble des notes et des journaux intimes de Colvin, explore bien plus profondément la vie intérieure complexe de son sujet », note le journaliste ­Joshua Hammer dans The New York Times. Elle évite cependant l’hagio­graphie, souligne la critique Lara Feigel dans The Guardian, « en ponctuant son récit d’interrogations sur le rôle et l’éthique des reporters de guerre ».