Refroidissement climatique

Il est de bon ton de penser que l’impact du changement climatique sur les activités humaines est propre à notre époque. C’est une vue de l’esprit. Le passage de la dernière période glaciaire à l’holocène actuel, ­voilà 12 000 ans environ, a permis l’avènement du néolithique, avec l’invention de l’agriculture puis la fondation des premiers États. Ces transformations ont culminé à une époque qu’on appelle souvent le Grand Optimum, situé en gros entre 7000 et 3000 avant notre ère. Il y faisait probablement plus chaud qu’aujourd’hui. L’optimum climatique romain, qu’évoque dans notre précédent numéro l’historien Kyle Harper était aussi une période chaude, au point que le grand glacier d’Aletsch, dans les Alpes suisses, avait encore plus reculé qu’aujourd’hui. Puis il y eut l’optimum médiéval, époque de la construction des cathédrales. Lequel fut suivi par plusieurs siècles froids, appelés le Petit Âge glaciaire. Le journaliste et historien Philipp Blom consacre son dernier livre à ses effets sur l’aventure humaine.

 

La Tamise gela plus de cinq fois entre 1400 et 1550

En 1400, la température globale avait baissé de 1 °C. Elle perdit de nouveau 1 °C au siècle suivant, estime-t-il au vu de la littérature scientifique. Des événements climatiques extrêmes s’ensuivirent. La Tamise gela plus de cinq fois entre 1400 et 1550. Le froid se poursuivant et même s’accentuant, elle se retrouva couverte d’une épaisse couche de glace à douze reprises entre 1551 et 1700. Les chevaux y circulaient. En 1666, un hiver glacial suivi d’un printemps sec et d’un été torride dessécha la charpente en bois des maisons de Londres, déclenchant le célèbre grand incendie. Quelque 80 000 personnes se retrouvèrent privées de foyer. En France, il fallait casser à la hache le vin glacé dans les barriques. L’hiver 1709, à Paris, le thermomètre descendit à – 14 °C et de gros arbres se fendirent. En 1789 encore, vers la fin de cette période, on atteignit – 18 °C à Paris, et des boutiques s’installèrent sur la Tamise gelée.

 

Notre époque de changement climatique

En Europe, écrit Blom, le cycle des moissons en fut complètement perturbé, entraînant, notamment en Angleterre, une profonde réorganisation des exploitations agricoles et de la structure du pouvoir, ainsi que la recherche de marchés extérieurs. Ce fut le début du commerce à grande distance et de la colonisation, avec toutes ses exactions. « L’idée médiévale d’une vie économique stable et cyclique fut abandonnée au profit de celle d’une expansion continue fondée sur une implacable expansion impérialiste et industrielle. » Sur le plan culturel, après une première période marquée par la recherche de boucs émissaires et l’immolation par le feu de moult sorcières, les esprits se tournèrent vers le rationalisme et une saine conception de l’esprit critique. L’essor des grandes cités marchandes, de Londres à Naples en passant par Amsterdam, favo­risa la mobilité sociale et « un élargissement des horizons intellectuels ». Montaigne et Descartes posèrent les jalons des Lumières. « La démocratie est née des idées d’abord débattues pendant le Petit Âge glaciaire, souligne Blom. Elle pourrait aussi bien mourir ou être vidée de son sens à notre époque de changement climatique, à mesure que les conditions de vie des gens ordinaires se détériorent et que les plus riches s’arrogent davantage de pouvoir. »

Le Petit Âge glaciaire n’a pas eu d’effets qu’en Europe. Il a contraint des colons vikings au Groenland à abandonner leurs fermes. Il a contribué à la fin d’Angkor, dont le système hydrau­lique s’est vu bouleversé. Comme les changements climatiques précédents, le Petit Âge glaciaire a été provoqué par des variations de l’activité solaire résultant de variations de l’axe de rotation et de l’orbite de la Terre. Le réchauffement actuel a lui aussi été déclenché par des variations des paramètres astro­nomiques. Il a en effet com­mencé avant que les effets de la révolution industrielle puissent se faire vraiment sentir. Si l’on s’en tient à l’une des mesures les plus fiables dont on dispose, celle de la date de floraison des cerisiers à Kyoto, le réchauffement a commencé en 1840.

Résister au travail

Et si c’était l’oisiveté, et non le travail, qui donnait du sens à la vie ? Dans Not Working: Why We Have to Stop, le psychanalyste Josh Cohen s’en prend à la glorification actuelle du travail et médite sur ses alternatives. « Chaque jour, dans son cabinet, les patients lui parlent de surmenage, d’épuisement, de dépression nerveuse ; de leurs “fantasmes de cessation complète de toute activité” », écrit Barbara Taylor dans The Guardian.

Ses patients anonymes ainsi qu’une kyrielle d’oisifs célèbres illustrent son propos. Josh Cohen définit ainsi quatre types de situa­tion : le burn-out à la Andy Warhol, la flemme à la Orson Welles, le rêve éveillé à la Emily Dickinson, la fainéantise à la David Foster Wallace. Pour chacun, il offre « un point de vue inattendu, note Lucy Scholes dans le Financial Times. Il voit, ainsi, dans la réclusion volontaire de Dickinson, non une réaction à des déceptions ou à des insatisfactions, mais plutôt une profession radicale d’indépendance tant personnelle que littéraire ». Cohen est convaincu que la créativité dépend de la ­capacité à garder le contact avec son moi profond et partage en cela la conviction du ­psychanalyste Donald Winnicott. Il souligne cependant que ces oisifs en tout genre sont des risque-tout. « Quand on ­résiste au travail, à l’activité, on est susceptible de rencontrer plus d’un écueil » : lassitude débilitante, dépression, ennui. Le ­farniente a un prix.

Aux sources des troubles mentaux

La psychiatrie a cessé de progresser. On ne trouve plus de nouveaux médicaments, l’efficacité de beaucoup d’entre eux est contestée, et, quand elle est avérée, on n’en comprend pas les raisons. Les troubles mentaux n’ont pas de biomarqueurs : le psychiatre ne peut pas commander des tests en laboratoire pour vérifier ou exclure une hypothèse. Les ­espoirs mis dans la neurologie et la génétique ont été contrariés : même les maladies d’origine largement génétique, comme l’autisme ou la schizophrénie, renvoient à tant de gènes que le terrain se brouille.

Or les maladies mentales sont en augmentation régulière dans le monde. Pour surprenant que cela paraisse, les autorités de santé, OMS en tête, considèrent désor­mais qu’elles sont la première cause d’incapacité. Une estimation à prendre avec précaution, car la discipline – autre signe de faiblesse – n’est souvent pas en mesure de faire la différence entre un état réellement patho­logique et des troubles ordinaires de l’humeur.

 

Les troubles mentaux, dégâts collatéraux de la sélection naturelle ?

D’où l’intérêt accordé à une nouvelle voie de recherche : la psychiatrie évolutionniste. L’un de ses hérauts est Randolph Nesse, qui dirige le Centre de l’évolution et de la médecine à l’université de l’Arizona. L’idée de base : si l’on veut progresser dans la compréhension des symptômes, nous avons intérêt à explorer leur signification à la lumière de la théorie de l’évolution. Or celle-ci suggère que les principaux troubles mentaux, y compris la dépression et l’anxiété, pourraient être des dégâts collatéraux de la sélection naturelle.

Dans Good Reasons for Bad ­Feelings, il propose deux pistes de réflexion. Selon la première, des troubles comme l’anxiété ou la dépression sont issus d’adaptations utiles. Ainsi, l’anxiété vient du réflexe de peur, qui nous incite à nous protéger. Elle fonctionne comme un détecteur de fumée ; mais, comme les détec­teurs de fumée, elle peut avoir des ratés. De même, les accès de panique ont vraisemblablement leur source dans la réaction de lutte ou de fuite face à un événement imprévu. Or la sélection naturelle se moque de ce que vous pouvez ressentir. « Dans le calcul de l’évolution, seul compte le succès reproductif. »

 

Ou conséquences de traits sélectionnés pour de bonnes raisons ?

Seconde piste : des troubles mentaux sont les conséquences accidentelles de traits qui ont été sélectionnés pour de bonnes raisons. En explorant les gènes liés à l’autisme, les chercheurs ont trouvé une corrélation avec des gènes intervenant dans les facultés intellectuelles ; certains voient l’autisme comme un dérè­glement d’une intelligence élevée. Comme l’écrit le biologiste Adrian Woolfson dans la revue Nature, « les vulnérabilités de l’esprit humain pourraient être le prix à payer pour l’optimisation » de certains traits. Des traits parfois sans aucun rapport avec la pathologie. Ainsi, le risque de schizophrénie est accru en présence de versions particulières d’une protéine primitive du système immunitaire, qui a évolué « pour des raisons sans rapport avec les fonctions mentales ».

Un autre exemple est fourni par ce qu’on appelle la « pléiotropie antagoniste » : l’existence de gènes qui influent à la fois sur un trait bénéfique et un trait délé­tère. Certains gènes impliqués dans le vieillissement ont ainsi évolué parce qu’ils favorisent une bonne santé tôt dans l’existence. La nature laisse aussi parfois des « legs irrationnels », comme l’existence incongrue de nerfs et de vaisseaux sanguins à la surface de la rétine.

Nesse espère que ce type de réflexion conduira à mieux cerner la frontière entre le normal et le pathologique et à mettre en garde contre les prétentions de l’industrie pharmaceutique à imposer l’idée qu’une molécule peut soigner un trouble mental. Mais il attend beaucoup de la génétique qui, alliée au traitement massif des données, devrait permettre d’identifier de plus en plus de mutations prédisposant à certains troubles mentaux.

Le Zéro et l’infini 80 ans après

Ce n’était pas un homme. C’était une mitrailleuse. C’est ainsi que le décrivait un jeune collègue journaliste. C’était à la fin des années 1920, à Berlin, au sein du groupe de presse et d’édition Ullstein. Arthur Koestler, né en 1905 à Budapest, juif, élevé à Vienne, venait de passer quelques années en Palestine : il avait travaillé dans un kibboutz, milité en faveur d’un État juif, dormi sur la plage de Tel-Aviv et écrit ses premiers textes pour les journaux du groupe ­Ullstein. Il était rapide, arrogant, vif, pugnace, soupe au lait, curieux, utilisait ses textes comme des armes et pouvait changer d’opinion en un clin d’œil. À l’époque déjà. Et sa vie ne faisait que commencer.

Si nous nous penchons sur cette existence folle et aventureuse, c’est parce que le chef-d’œuvre de Koestler, le roman Le Zéro et l’Infini, publié en décembre 1940 à Londres dans sa traduction anglaise, paraît pour la première fois dans sa version originale allemande. Cette bizarrerie éditoriale – concernant un best-­seller mondial traduit en trente langues et classé huitième dans le palmarès des cent meilleurs romans de langue ­anglaise du XXe siècle établi par la maison d’édition américaine ­Modern Library – nous en dit long sur la ­déchéance de citoyenneté qui a frappé durablement la littérature ­allemande.

 

Le manuscrit original égaré

L’un des romans en langue allemande les plus influents du siècle dernier n’était jusqu’ici disponible en allemand que dans une retraduction de sa traduction anglaise. Cette version anglaise avait été réalisée à la hâte par l’amie de Koestler, Daphne Hardy, à Paris ; quant au manuscrit ­original en allemand, il s’était égaré lors de leur fuite vers l’Angleterre, en 1940. Jusqu’à ce que le germaniste Matthias Weßel le retrouve à Zurich en 2015.

Nous avons donc l’occasion de redécouvrir ce texte vieux et neuf à la fois. Le Zéro et l’Infini est considéré comme le roman de renégat le plus important du siècle dernier. Mais qu’est-ce au juste qu’un roman de renégat ? Koestler a été communiste un temps, puis il ne l’a plus été. Dans Le Zéro et l’Infini, le terme « communisme » n’apparaît pas, pas plus que celui d’« Union soviétique ». Mais les personnages ont des noms russes ; ils suivent tous un mouvement de masse qui veut rendre le monde meilleur et qui, pour y parvenir, tue beaucoup de gens. Dans un but supérieur : « Nous arra­chons sa vieille peau à l’humanité pour lui en donner une neuve. Ce n’est pas là une occu­pation pour des gens qui ont les nerfs malades ; mais il fut un temps où cela te remplissait d’enthousiasme. »

Ainsi parle le fonctionnaire qui fait subir un interrogatoire au camarade Roubachof lorsque celui-ci est incar­céré. Roubachof a perdu le feu sacré. Lui aussi avait remplacé les êtres humains par l’humanité, l’individu par une abstraction universelle. Il ne le veut plus. Il a succombé à la pitié. « J’ai prêté l’oreille aux lamentations des sacrifiés et suis ainsi devenu sourd aux arguments qui démontraient la nécessité de les sacrifier », explique-t-il.

Le roman, quand on le relit, est une vraie révélation. Il traite de l’emprise froide des idéologies, du doute, du cheminement sur le sol vacillant de l’histoire et surtout de la peur, qui peut être insoutenable. Tout cela, Koestler en a lui-même fait l’expérience. En 1936, il est allé couvrir la guerre civile espagnole en tant que reporter. Comme observateur et comme compagnon de route des républicains. Il a été fait prisonnier et, des mois durant, s’est attendu à chaque instant à être exécuté. Il en a tiré un récit paru en 1937, Un testament espagnol.

Le plus bouleversant dans cet ouvrage précoce, ce sont les descriptions de l’angoisse face à la mort. Lorsque les gardiens passent et que les détenus ­attendent, le souffle coupé, de voir devant quelle cellule ils vont s’arrêter cette fois. Lorsqu’un condamné, dans sa cellule, entonne en gémissant L’Internationale – et que Koestler écoute, derrière la porte de la sienne, que son cœur se serre, qu’il lève le poing mais n’ose pas chanter avec lui.

Koestler, malgré la proximité constante de la mort, n’a pas perdu la raison, parce qu’il portait en lui le trésor de ses lectures et qu’il ne cessait d’y puiser. Le passage d’un livre l’a particulièrement aidé à surmonter cette épreuve : celui des Buddenbrook, de Thomas Mann, dans lequel Thomas Buddenbrook fait l’expérience d’une sorte de rédemption en lisant Schopenhauer. Koestler qualifie ce passage de « remède miraculeux ».

 

La force de la compassion, l’un des thèmes centraux du Zéro et l’Infini

Tout juste après sa libération, ­Arthur Koestler écrit à Thomas Mann pour lui raconter comment il lui a sauvé la vie et l’esprit. Celui-ci est doublement ébranlé. D’abord par le fait que « l’art peut avoir une influence considérable sur la vie », comme il le note dans son journal. Et plus encore parce que, le jour même où il a reçu cette lettre, il a, pour la première fois depuis trente-cinq ans, relu précisément ce passage des Buddenbrook. Hasard fou ou communion de pensée d’ordre métaphysique entre grands ­artistes ?

En tout cas, comme le relate le journaliste Christian Buckard dans sa biographie de Koestler, les deux écrivains se rencontrent peu après à Locarno. La littérature peut être révolutionnaire, sauver des vies et changer le monde, mais les auteurs, eux, ne sont souvent que des monomaniaques orgueilleux. Koestler est descendu dans le même hôtel que Mann ; ils vont se promener le matin, Mann invite Koestler à déjeu­ner puis à prendre le café – et laisse son jeune confrère abasourdi. Pendant tout ce temps, il n’a fait que parler de ses romans et n’a témoigné aucune espèce d’intérêt à Koestler, ni à sa personne, ni à son expérience en Espagne. Mann le trouve, ainsi qu’il le note dans son journal, « sympathique », mais aussi « chiffonné et contrarié ». Et Koestler écrira plus tard à propos de Mann que c’était certes un humaniste, mais dénué de compassion pour les faibles.

La force de la compassion, cette force qui détruit les idéologies et sauve les vies, constitue l’un des thèmes centraux du Zéro et l’Infini. Koestler rédige son roman alors que le principal adversaire aux yeux des intellectuels d’Europe est Hitler, pas Staline et le communisme. Mais, à la suite des procès de Moscou [de 1936 à 1938] et de l’absence de ­compassion que manifestent même ses collègues écrivains à l’égard des cama­rades rebelles du parti, Koestler, qui est alors interné au camp du Vernet, en France, fait dire à l’un de ses personnages : « Si j’avais pour toi ne serait-ce qu’une étincelle de compassion, je te laisserais tranquille à présent. Mais je n’ai pas cette étincelle de compassion. Je bois ; pendant quelque temps, je me suis injecté de la morphine, mais ce vice qu’est la compassion, je suis parvenu jusqu’ici à l’éviter. La plus petite dose et tu es fichu. » Et l’homme poursuit : « Nos plus grands poètes se sont anéantis avec ce poison-là. Jusqu’à quarante, cinquante ans, c’étaient des révolutionnaires – puis ils se sont laissé dévorer par la compassion, et le monde a vu en eux des saints. »

Nous assistons à la manière dont un homme perd toutes ses certitudes, tous les retranchements verbaux derrière lesquels il avait pu se cacher. Ses vérités étaient des mensonges. Il a trahi et ­envoyé à la mort des personnes, des amis qui lui faisaient confiance. Le verdict qui l’attend, il l’a depuis longtemps prononcé contre lui-même. C’est un roman kafkaïen, tiré de la réalité : « Ces phrases limpides qu’il avait écrites il y a presque une génération contre les ­“modérés” contenaient sa propre condamnation. »

La mort s’approche toujours davantage. Dans la cellule voisine de celle de Roubachof est enfermé un aristocrate, un ennemi politique de jadis. Les deux hommes communiquent en tapant de courtes phrases en morse sur le mur. Ils parlent d’honneur et de vies ratées. Roubachof se souvient qu’enfant il voulait étudier l’astronomie. Koestler ajoute : « Et ­voilà que depuis quarante ans il faisait autre chose. » On va ­venir le chercher. Le voisin tape : « Vous avez encore dix minutes. Comment vous ­sentez-vous ? » Il veut le distraire, ­l’aider à passer ces derniers instants. Roubachof lui répond avec ­gratitude : « J’aimerais qu’elles soient derrière moi. » Le voisin : « Que feriez-vous si vous étiez gracié ? » Roubachof : « J’étudierais l’astronomie. » Puis ils arrivent et le voisin tape : « Dommage. C’était une conversation si agréable. » Et, pour finir, alors qu’on lui passe les menottes : « Je vous envie. Je vous envie. Adieu. »

 

Un choc lors de sa paru­tion

Ce livre fut un choc lors de sa paru­tion et il l’est encore aujourd’hui. Ce n’est pas seulement un livre anticommuniste, c’est un livre antitotalitaire d’une force incroyable, un livre sur la puissance froide de l’abstraction. Sur la puissance mortelle de régimes qui veulent étendre leur contrôle jusque dans le crâne de leurs sujets. Sur le mouvement pendulaire de l’histoire, qui ne cesse de passer de la démo­cratie au totalitarisme. Sur l’horreur des rêves au moment où ils deviennent réalité. Et sur l’effroi de ne jamais savoir avec certitude ce qui est vrai, ce qui est bon, ce qui juste et ce qui est faux. Ne pourrait-il pas avoir raison, celui qui, dans le roman, n’est jamais nommé autrement que le Numéro un ? « L’horreur que répandait autour de lui le Numéro un provenait avant tout de ce qu’il avait peut-être raison, et que tous ceux qu’il avait tués d’une balle dans la nuque devaient bien reconnaître qu’il était bien possible après tout qu’il eût raison. Il n’y avait aucune certitude, seulement l’appel à cet oracle moqueur qu’ils dénommaient l’Histoire, et qui ne rendait sa sentence que lorsque les mâchoires de l’appelant étaient depuis longtemps retombées en poussière. Viens, douce mort. »

Que Koestler ait continué à écrire et à se battre après cela constitue un autre tour de force. Il parvient à fuir la France pour l’Angleterre où, de nouveau, il est interné en tant que ressortissant d’un pays ennemi. Il élit néanmoins domicile dans ce pays et dans sa langue, et il ne tarde pas à s’engager en faveur des juifs d’Europe. Il sait depuis 1941 que les juifs allemands sont déportés dans des camps en Pologne. Fin 1941-­début 1942, il met au point un plan de sauvetage pour les juifs des territoires occupés par l’Allemagne, qui consiste à les accueillir dans des camps provisoires en Afrique du Nord, à Chypre ou au Kenya. Au cours de l’année 1942, l’ex­termination planifiée des juifs européens se précise et son désespoir grandit, notamment face à l’indifférence de l’opinion publique internationale. En janvier 1944, il écrit dans The New York Times Magazine : « Jusqu’à présent, trois millions sont morts. C’est le plus grand assassinat de masse jamais perpétré ; et il continue chaque jour, chaque heure, aussi régulier que le tic-tac d’une horloge. […] Un chien écrasé perturbe notre équilibre émotionnel et notre digestion, un million de juifs assassinés en Pologne ne provoque qu’un léger malaise. Les statistiques ne saignent pas, c’est le détail qui compte. » Et, en juillet 1944, il écrit dans son journal cette phrase amère : « Pour cinq millions de juifs, pas un gros titre de journal, mais que de clameurs pour cinquante officiers britanniques ! »

Quelques années après la guerre, Koestler se retire peu à peu de la poli­tique. Il milite désormais contre la peine de mort et pour la légalisation de l’aide médicale à mourir, et il se tourne vers la parapsychologie, ­domaine où beaucoup de ses partisans refusent de le suivre. Mais il conserve une âme de combattant. Lorsque, en octobre 1956, il a vent du soulèvement hongrois, il appelle un ami dans la nuit pour lui demander de l’accompagner. Il est 3 heures du ­matin, il s’est procuré sur un chantier des briques qu’il veut ­aller lancer immédiatement contre les fenêtres de l’ambassade de Hongrie à Londres. L’ami tente de l’apaiser, lui dit que cela n’apportera rien, que ce n’est pas la bonne méthode. Il propose qu’ils aillent se coucher et qu’ils réfléchissent à un meilleur plan le lendemain. Koestler raconte : « Il y eut un court ­silence. Puis je hurlai : “Tu m’agaces à la fin avec ta modération !” et je raccrochai. » Il est possible que l’oracle de l’histoire ne parle qu’après coup. Mais parfois on a juste besoin de lancer des pierres. Parfois l’histoire nous indiffère, ce qui compte, c’est le présent. Son tout dernier plan sera lui aussi mené à bien. Koestler était vice-président d’une association d’assistance au suicide. Il souffrait de la maladie de Parkinson et d’une leucémie. Il voulait déterminer lui-même l’heure de sa mort. Le 1er mars 1983, il mit fin à ses jours avec son épouse Cynthia Jeffries.

 

— Cet article est paru dans Der Spiegel le 21 juillet 2018. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

La logique de la forteresse

L’historien Thucydide remarquait au Ve siècle qu’Athènes, protégée par des murs, était la première cité grecque à avoir perdu l’habitude de voir ses hommes armés en permanence. Dans Walls: A History of Civilization in Blood and Bricks (« Murs : une histoire de la civilisation racontée par le sang et les briques »), l’historien américain David Frye, spécialiste de l’Antiquité, rappelle que se barricader derrière des murs est une pratique aussi vieille que la civilisation elle-même. Aujourd’hui, quelque 70 frontières fortifiées dans le monde sont destinées à freiner l’immigration, le terrorisme, les trafics… Celles qui les ont précédées étaient jugées indispensables à la paix. Le roi sumérien Shulgi est le premier, il y a quatre mille ans, à ceindre son domaine de murs de terre. « Nécessitant d’incessantes reconstructions et soumis à l’érosion, ils n’avaient pas une grande utilité, note ­Edwin Heathcote, le critique d’architecture du Financial Times. Mais leurs proportions suffisaient à laisser deviner une intention et une ambition. »

Les murs ont eu une incidence autant sur les ennemis qu’ils étaient censés dissuader que sur les hommes qu’ils étaient censés protéger. Se sentant en sécurité, les habitants des cités fortifiées ont confié la charge de leur ­défense à un groupe spé­cialisé, les soldats, et se sont consacrés à d’autres activités. C’est une « révolution civile, ­assure Frye. Sans les murs, il n’y aurait eu ni savants chinois, ni mathéma­ticiens babyloniens, ni philosophes grecs ».

Walls « flirte dangereusement avec une vue déterministe de l’histoire », regrette le journaliste Peter Baker dans le magazine Pacific Standard. « Quand on fait une lecture de l’histoire en utilisant des éléments de division comme fil conducteur, on a tendance à considérer ces divisions comme inévitables. Une place aurait pu être accordée aux dirigeants qui ont cherché d’autres moyens d’assurer l’unité ou la sécurité. »

La Finlande à l’heure allemande

Dans le sillage du centenaire de l’indépendance finlandaise, célébré en 2017, des ouvrages continuent de scruter les premiers pas chaotiques du jeune État nordique. Parmi ceux-ci, celui du couple d’historiens Marjaliisa et Seppo Hentilä se penche sur le rôle décisif de l’Allemagne. C’est un épisode méconnu en France : d’avril à décembre 1918, Berlin envoya un corps expéditionnaire se battre en Finlande aux côtés des blancs, engagés dans une guerre civile sans merci contre des rouges inspirés et soutenus par l’Union soviétique voisine.

Grâce aux Allemands, Helsinki put être repris aux communistes, ce qui évita le glissement de la Finlande dans la sphère soviétique. « Selon les auteurs, l’influence allemande était plus grande que ne l’admit plus tard la rhétorique indépendantiste », pointe l’historien Peter Stadius dans Hufvudstadsbladet, le principal quotidien suédophone de Finlande. Le tout nouvel État ­aurait d’ailleurs très bien pu deve­nir un protectorat allemand si Berlin avait gagné la Grande Guerre, avancent les Hentilä, fins connaisseurs de l’Allemagne. Des monar­chistes finlandais rêvèrent un temps d’asseoir un membre de la dynastie des Hohenzollern sur un trône à Helsinki. Les ­auteurs font également remonter à l’intervention de 1918 la sympathie dont l’Allemagne continuera de bénéficier en Finlande après l’arrivée d’Hitler au pouvoir et pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le dernier procès de Kafka

Avant de mourir de la tuberculose en 1924, Franz Kafka demande que tous les écrits qu’il laisse derrière lui soient « brûlés, de préférence sans être lus, et cela jusqu’à la dernière page ». Max Brod, son ami et exécuteur testamentaire, ne pourra s’y résoudre et fera exactement l’inverse : il consacrera le reste de ses jours à éditer et faire publier l’œuvre de Kafka. Établi en Israël, Brod lègue à sa mort les précieux manuscrits à sa secrétaire, Esther Hoffe, dont la fille, Eva Hoffe, en hérite en 2007. Cette dernière s’apprêtait à les vendre aux Archives de la littérature allemande, à Marbach, quand elle en fut empêchée par l’État d’Israël.

« La question de l’appartenance de Kafka est au cœur de Kafka’s Last Trial. The Case of a Literary Legacy (« Le dernier procès de Kafka. L’affaire d’un héritage littéraire »), l’ouvrage aussi stimulant que soigneusement documenté de Benjamin Balint », écrit Kevin Jackson dans la Literary ­Review. L’auteur, professeur de littérature à l’université Al-Qods de Jérusalem, retrace les méandres d’une longue bataille juridique. C’est d’abord l’État ­hébreu qui porte l’affaire devant les tribunaux. Estimant que les manuscrits de Kafka font partie du patrimoine culturel du peuple juif, il exige que les quelque 20 000 pages manuscrites soient transférées à la Bibliothèque natio­nale ­d’Israël. Les universitaires allemands, eux, arguent que les manuscrits de Kafka ne sauraient être mieux conservés et étudiés qu’en Allemagne.

L’enjeu de ce procès kafkaïen ­dépasse largement la question de la propriété des écrits de l’écrivain pragois, souligne Benjamin ­Balint. Il s’agissait de faire de Kafka un éminent représentant de la littérature en langue allemande pour les uns, de la littérature juive pour les autres. En 2016, la Cour suprême israélienne a tranché : les écrits de Kafka rejoindront la Bibliothèque nationale d’Israël. Qu’en aurait pensé le principal intéressé ? Certainement pas grand-chose, lui qui était étranger à tout sentiment d’appartenance. « Qu’ai-je en commun avec les Juifs ? Je n’ai déjà presque rien en commun avec moi-même », écrivait-il dans son journal.

Précis d’assassinat politique

Du temps où il était président du Ghana, Kwame Nkrumah échappa à au moins cinq tentatives d’assassinat. Il y eut d’abord trois attentats à la bombe visant sa voiture ou sa résidence. Puis une grenade qui le blessa légèrement. Enfin, en janvier 1964, un assaillant pénétra dans le palais présidentiel et tira cinq coups de feu, presque à bout portant ; un garde du corps fut tué, mais Nkrumah en sortit indemne.

Le problème avec les tentatives d’assassinat, c’est que la cible ­refuse souvent de mourir. On l’a vu l’an dernier avec Jair Bolsonaro, agressé à l’arme blanche en pleine campagne présidentielle ­brésilienne. Il a eu le foie et un poumon perforés, mais, deux semaines plus tard, il était à nouveau sur pied et reprenait sa campagne, pour ensuite remporter l’élection en octobre. Les aspirants assas­sins surestiment systématiquement la létalité de leur arme de prédilection, et ils sous-­estiment la difficulté de la tâche.

A Study of Assassination est une brochure de la CIA rédigée en 1953 par un auteur anonyme et déclassifiée en 1997. Elle était destinée à servir de « support de formation » dans le cadre de l’opération PBSuccess, visant à renverser le gouvernement guatémaltèque. La CIA avait projeté d’assassiner le président démocratiquement élu Jacobo Árbenz Guzmán, avant d’opter en 1954 pour un coup d’État et l’instauration d’un régime militaire qui fit des dizaines de milliers de morts.

 

Un inventaire détaillé

Mais A Study of Assassination n’est pas qu’un guide pratique, c’est aussi un inventaire détaillé des méthodes d’assas­sinat. Les meurtres sont d’abord classés selon le degré de vigilance de la victime – se méfie-t-elle ? A-t-elle des gardes du corps ? –, puis selon qu’ils doivent être tenus secrets ou reconnus comme des assassinats, et selon qu’il convient ou non de sacrifier le tueur. La figure du tueur solitaire, à ce que l’on constate, ne relève pas que de la fiction. Il est préférable qu’un assassin agisse seul : cela réduit le risque que la machination soit dévoilée. À chaque contexte son profil d’assassin. Il faut quelqu’un de courageux, de déterminé et d’ingénieux dans tous les cas, mais, quand on sait que le tueur ne pourra pas filer en douce, il faut qu’il ait un profil de fanatique. « La politique, la religion et la vengeance sont à peu près les seuls mobiles possibles. »

La majeure partie du document est consacrée à la technique du coup de grâce. Tous les modes opératoires sont passés en revue et évalués selon leur degré d’efficacité.

Selon la brochure, les outils courants que sont les armes à feu et les explosifs présentent plus d’inconvénients qu’on le pense. Des études récentes le confirment : en 2007, l’Office national de recherche économique, un think tank américain, a passé en revue les tentatives d’assassinat de dirigeants politiques ­depuis 1875. Seules 59 opérations sur 298 se sont soldées par la mort de la cible. Les armes à feu et les explosifs avaient été employés dans plus de 85 % des cas. Avec les premières, le taux de réussite était d’à peine 30 % et, avec les seconds, de 7 %. Comme le note l’analyste de la CIA, « ce n’est pas à l’arme automatique qu’on a tué Trotski mais avec un accessoire de sport 1 ».

J’ai rendu compte de trois assassinats ces dernières années : celui du procureur général égyptien Hicham Barakat au Caire, en 2015, celui de l’ambassadeur de Russie Andreï Karlov à Ankara, en 2016, et celui du journaliste Jamal Khashoggi au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, en 2018. Le contexte et les méthodes employées étaient très différents. Au Caire, un groupe de jeunes partisans des Frères musulmans avait monté une opération complexe pour tuer le procureur général, qui était alors une figure de proue du régime égyptien. Une équipe avait guetté les allées et ­venues de Barakat pendant des semaines, une autre avait fourni les explosifs. Le groupe gara une voiture piégée sur l’itinéraire qu’empruntait habituellement le procureur général pour aller travailler et la fit exploser au moment où le véhi­cule de Barakat passa à sa hauteur. Le commando était méticuleux et bien organisé (les hommes chargés d’appuyer sur le détonateur ne furent informés de l’identité de la cible que peu de temps avant l’opération). Mais, en fin de compte, trop de personnes étaient impliquées, ce qui conduisit à l’arrestation et à la condamnation à mort de la quasi-totalité de la cellule. Malgré tout, ils avaient eu de la chance. Comme le remarque l’analyste de la CIA, « les engins piégés ou les bombes à retardement ont très souvent tendance à tuer la mauvaise personne », voire à ne tuer personne du tout. L’attentat fit huit autres blessés, et Barakat fut le seul à mourir de ses blessures à l’hôpital.

L’assassinat de l’ambassadeur Karlov fut moins alambiqué. Le soutien de la Russie aux forces loyalistes en Syrie suscitait beaucoup de mécontentement en Turquie, et les diplo­mates russes évitaient de se montrer en public. En décembre 2016, toutefois, la bataille d’Alep avait pris fin depuis plusieurs mois et la colère était en train de retomber. Karlov avait été invité à l’inauguration d’une exposition de photo­graphie dans le centre ­d’Ankara. Selon les critères de la brochure de la CIA, il était à la fois conscient du danger et « sous bonne garde ». Mevlüt Mert Altıntaş, un policier qui n’était pas en service, entra dans la galerie en montrant son badge et se fit passer pour le garde du corps de l’ambas­sadeur. Il attendit que Kar­lov ­entame son discours puis lui tira plusieurs fois dans le dos. Des photos troublantes prises avant les coups de feu montrent un Altıntaş en costume et rasé de près se tenant calmement derrière Karlov. Après, il n’y eut pas d’échappatoire possible. Le tueur ­scanda les paroles d’un poème djihadiste et cria: «N’oubliez pas Alep ! » avant d’être ­abattu par la police. On ignore encore s’il faisait partie d’une organisation et, si oui, laquelle. Peut-être est-ce parce qu’il a suivi les consignes de la brochure en agissant seul et en ne laissant aucune trace d’instructions qu’il aurait reçues. En revanche, il a opté pour une arme à feu – dont l’efficacité est surestimée, à en croire la CIA. Pire, il s’est servi d’un pistolet, un mode opératoire qui, selon la brochure, « échoue aussi souvent qu’il réussit ». Si le pistolet est indispensable, l’auteur préconise d’utiliser des balles dum-dum 2 pour leur «extraordinaire pouvoir de lacération », un conseil qui a sans doute échappé à l’assassin de Karlov.

 

Les principes élémentaires du bon assassinat politique bafoués

L’affaire Khashoggi a été bâclée d’un bout à l’autre. Quand le journaliste, connu pour ses critiques à l’égard du prince héritier Mohammed ben Salmane, se rend au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul afin de demander un certificat pour son mariage, on lui dit de revenir quatre jours plus tard. Il tombe alors dans une embuscade, est tué, et son corps est sorti en douce du consulat. Le meurtre était si éhonté que l’Arabie saoudite a finalement été obligée de le reconnaître. L’opération a été menée par l’un des membres du service de sécurité du prince héritier, elle s’est déroulée au sein même du consulat d’Arabie saoudite et le groupe de tueurs a voyagé dans des avions privés saoudiens, qu’il a été facile d’identifier. Faisaient partie du commando un médecin légiste et une doublure dont la ressemblance avec Khashoggi était plus que douteuse. Et, le pire, c’est que le consulat était sur écoute et que les tueurs ont laissé derrière eux un enregistrement. Que les Saoudiens aient si imprudemment bafoué les principes élémentaires du bon assassinat à Istanbul, une ville où l’on peut engager pour quelques centaines de dollars un jeune voyou possédant une arme de poing et une moto, est pour le moins curieux. Au bout du compte, ce qui devait être un assassinat clandestin est devenu une intrigue internationale – entre autres parce que cette histoire ressemble à la trame d’un thriller d’aéroport.

Le mot assassinat vient de l’arabe hashashin, littéralement « consommateurs de haschich ». Ce terme péjoratif désignait les nizârites, une secte chiite ismaélienne connue dans la Perse du XIe siècle pour infiltrer les campements ennemis et tuer leurs chefs au moyen d’un poignard. Grâce à cette tactique, les disciples ismaéliens de Hasan-i Sabbah établirent un micro-État dans ce qui est aujourd’hui la province de Qazvin, en Iran, et le contrôlèrent via un réseau de forteresses de montagne. Ils furent renversés par Hulagu Khan, qui envahit leur bastion d’Alamut en 1256. Le mode opératoire des nizârites aurait plu à l’analyste de la CIA, qui approuve les armes blanches. « Une ­méthode éprouvée consiste à sectionner à la fois la jugulaire et la carotide de part et d’autre de la trachée », écrit-il.

Qu’en est-il des poisons ? Le spécialiste de la CIA n’aurait pas pu imaginer les étranges circonstances de la tentative d’assassinat à Salisbury de Sergueï Skripal, un ex-espion russe devenu agent double pour le compte du Royaume-Uni, et de sa fille Ioulia. Les poisons sont très efficaces, écrit l’auteur, mais leur possession peut être compromettante. Vaporiser une poignée de porte avec l’agent innervant Novitchok, mis au point à la fin de l’époque sovié­tique, est certes ingénieux mais ­ramène trop directement à la Russie. Les agents ­impliqués, Anatoli Tchepiga et Alexandre Michkine, ont été photographiés des dizaines de fois sur leur trajet entre Londres et Salisbury, et leur couverture a fini par être éventée. Ils avaient imprudemment abandonné le poison dans un conteneur de collecte d’une association caritative. Outre le fait que le Novitchok a permis de ­démasquer les responsables, il s’est ­révélé bien moins efficace que ce que les assassins avaient espéré. Ni Skripal ni sa fille ne sont morts (même si le poison a fait une victime étrangère à l’affaire). La CIA aurait plutôt recommandé une overdose de morphine – « 130 milli­grammes suffiront ».

Les assassins préfèrent souvent les méthodes bizarres et fantaisistes à d’autres, plus banales mais efficaces. Le Mossad a cherché à faire exploser des téléphones pour liquider des dirigeants palestiniens. En 1978, le dissident bulgare Georgi Markov a été tué à Londres avec un parapluie dont la pointe contenait de la ricine3. Selon la brochure, la méthode d’assassinat la plus répandue est l’accident arrangé, le fin du fin étant « la chute de 20 mètres ou plus sur une surface dure ». Bien orchestrée, elle ne suscite guère d’émoi et ne laisse pas d’indices. L’idéal est de précipiter la cible par une fenêtre sans garde-corps ou dans une cage d’ascenseur si l’on parvient à l’attirer à l’endroit voulu. Un pont fait aussi l’affaire, du moment qu’il n’y a pas d’eau qui coule en dessous, et la victime doit être basculée dans le vide par les chevilles. L’assassin peut ensuite s’enfuir ou jouer le témoin horrifié. Si les circonstances s’y prêtent, l’auteur du manuel recommande d’enivrer le sujet au préalable.

 

Les drones, des solutions à certains problèmes

J’ai toujours pensé que la strangulation était une technique sous-­estimée, surtout quand l’acte doit passer inaperçu. Ses avantages sont évidents : cela ne fait presque pas de bruit, il n’y a pas besoin de matériel et il n’y a pas d’arme du crime. Le spécialiste de la CIA est sceptique, préférant la solution moins raffinée d’un coup à la tempe avec « un marteau, une hache, une clé à molette, un tournevis, un tison­nier, un couteau de cuisine, un pied de lampe, ou n’importe quel objet dur et lourd à portée de main ». On peut tuer un homme à mains nues, écrit-il, « mais il faut une habileté qui n’est pas donnée à tout le monde ». Sur ce point, il y a eu du progrès depuis les années 1950. L’essor du jiu-jitsu brésilien montre que, avec un tout petit peu d’entraînement, même une personne peu sportive peut réaliser un mata-leão – ou étranglement arrière – très efficacement. La technique est simple. Par-derrière, vous passez un bras sous la mâchoire du sujet, le creux de votre coude au niveau de son menton, en attrapant votre autre bras à la hauteur du biceps. Avec cet autre bras, vous formez le chiffre 4 derrière la nuque de la victime, en calant la paume de votre main contre sa tête. Une fois l’étranglement verrouillé, il n’y a pas de défense efficace. La perte de connaissance survient en quatre à six secondes, et la mort en une minute.

Les opérations d’homicide étant théoriquement bannies aux États-Unis depuis 1981, elles ont été rebaptisées « assassinats ciblés », et la plupart sont désormais effectuées au moyen de drones MQ-9 Reaper. Washington mène depuis vingt ans un programme d’assassinats ciblés d’une envergure sans précédent. En Afghanistan, au Pakistan, au Yémen, en Libye et en Somalie, les frappes de drones américains ont tué des milliers de personnes, dont la plupart n’ont jamais été identifiées. Les autorités américaines établissent une liste confidentielle de cibles à abattre que les drones permettent de cocher impitoyablement. Barack Obama est en grande partie responsable de l’essor des assassinats par drone qui a eu lieu sous ses mandats.

Cela dit, les États-Unis ne sont pas le seul pays à y avoir recours. En 2015, le Royaume-Uni a procédé à l’assassinat par drone de deux ressortissants britanniques en Syrie. Mais les nouvelles technologies ont plutôt accentué la tendance à surestimer la précision et ­l’efficacité des moyens mis en œuvre. Les frappes de drones sont généralement hasardeuses et au moins aussi susceptibles de tuer la mauvaise personne que les bombardements classiques. En tentant d’assassiner par drone le chef d’Al-­Qaïda, Ayman al-­Zawahiri, les États-Unis ont fait au moins 105 victimes, dont 76 enfants. Zawahiri, lui, est toujours en vie.

Les drones apportent néanmoins des solutions à certains des grands problèmes de l’assas­sinat. Le combat au corps-à-corps se termine souvent mal pour les agents. L’assassinat est un moyen prisé des États répressifs qui se fichent de tuer des combattants ennemis et des civils en masse mais souhaitent préserver la vie de leurs soldats. Et puis il y a le problème éthique. Le document de la CIA ne l’aborde pour ainsi dire pas, mais il précise tout de même que l’homicide est une activité désagréable, « déconseillée aux âmes sensibles ». Le pilote de drone se tient à des milliers de kilomètres de la victime et observe les faits sur un écran. Seul l’avion « voit » la cible. Les drones de combat autonomes ne sont pas encore opérationnels, mais l’industrie de la défense y travaille. Ces drones autonomes exécuteront a priori les consignes pour lesquels ils ont été programmés. Les machines ne sont pas des âmes sensibles.

 

— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 8 janvier 2019. Nous le reproduisons avec l’autorisation de News Licensing. Il a été traduit par Pauline Toulet.

Pluie de bombes

Auteur remarqué d’Attentat à la mangue et Notre-Dame d’Alice Bhatti (tous deux chez 10/18), le Pakistanais Mohammed Hanif a été pilote de chasse dans une vie antérieure. C’est aussi la profession d’un des personnages de son nouveau ­roman, Red Birds, « une farce aussi grinçante que poignante » pour le mensuel anglo­phone Pakistan Herald, « une critique mordante de la guerre » pour le quotidien britannique The Guardian.

Un pilote américain, le commandant Ellie, s’écrase dans un pays musulman jamais nommé qui ressemble en tout point au Pakistan, près du camp de réfugiés qu’il était censé bombarder. Il y rencontre Momo, 15 ans, pauvre, ambitieux et moqueur, qui s’efforce d’imiter l’accent américain et se présente comme un « entrepreneur ». Entre aussi en scène une travailleuse humanitaire qui rédige une thèse sur « la mentalité des adolescents musulmans ».

Pour Sadaf Halai, chroniqueuse du Herald, Mohammed Hanif montre clairement que la destruction massive offre paradoxalement un motif de repentir à ceux qui la causent. « Si je ne bombardais pas les villes, ­demande le ­pilote, qui construirait les camps de réfugiés ? Où irait toute cette empathie planétaire ? » Tragicomique.

Le thriller de Noël de Posy Simmonds

Posy Simmonds est doublement à l’honneur ces jours-ci en France. Du 4 au 28 avril, le Pulp Festival lui consacre une exposition à la Ferme du Buisson, près de Paris. Simultanément paraît la traduction de son troisième roman ­graphique, Cassandra Darke.

La dessinatrice britannique a de nouveau puisé son inspiration dans un classique de la littérature. Gemma Bovery (1999), qui l’a fait connaître en France, était une libre adaptation de Madame Bovary, de Flaubert, et Tamara Drewe (2007) était fondé sur Loin de la foule déchaînée, de Thomas Hardy. Elle prend cette fois comme point de départ un célèbre récit de Charles Dickens, Un conte de Noël ou Un chant de Noël. Sous la plume de Posy Simmonds, le personnage principal, Scrooge, un riche et vieux marchand ­radin et misanthrope, devient une riche et vieille galeriste obèse tout aussi radine et misanthrope, Cassandra Darke.

 

« Les personnages féminins n’ont jamais le droit d’être de vraies teignes »

« J’ai toujours eu le sentiment que, ­hormis de rares exceptions, les personnages féminins n’ont jamais le droit d’être de vraies teignes, se justifie l’auteure dans le quotidien The Guardian. Il n’y en a pas beaucoup à qui il est permis d’être aussi égocentriques et méchantes que Scrooge. » Comme ce dernier, Cassandra Darke va connaître une transformation, au terme d’une histoire dont la noirceur est annoncée d’emblée par le nom de la protagoniste.

Cassandra tient la galerie d’art de son ex-mari, Freddie, qui l’a quittée pour sa demi-sœur Margot. Sa devise préférée est « Imagine le pire » – ce qui n’est pas plus mal car, en cette année 2017, elle est condamnée pour escroquerie après avoir vendu de fausses copies de sculptures à « des clients qui m’emmerdaient. Des spéculateurs qui ne s’intéressaient absolument pas à l’art », déblatère-t-elle. La vieille peste écope de deux cents heures de travaux d’intérêt général qui la rendent un peu plus sensible au sort de ses congénères. Surtout, elle s’est ruinée en frais de justice : elle doit vendre sa maison en France, congédier son chauffeur et sa gouvernante, et découvre les fast-foods et les transports en commun.

 

La fibre sociale de Posy Simmonds

« Un deuxième événement va la faire se frotter au monde de la pauvreté et de la délinquance, qu’elle ne connaissait jusqu’ici qu’à travers les émissions de faits divers qu’elle adore regarder à la télé », explique la critique Jane Shilling dans le magazine Prospect. « À l’automne 2016, la fille de Freddie et de Margot, Nicki, une jeune artiste conceptuelle, demande à Cassandra de financer son nouveau projet un peu fumeux. Sur le point de l’envoyer balader, Cassandra se ravise : elle en fait sa femme à tout faire en échange d’un petit prêt et de la jouissance de l’appartement vacant en sous-sol. L’arrangement convient à Nicki et plus encore à son nouvel amoureux, Billy, qui a besoin d’une planque. »

Posy Simmonds a gardé de ses ­débuts de dessinatrice de presse une fibre ­sociale qui se mani­feste tout au long du livre. Pour qui habite comme elle Londres, « il y a clairement deux mondes : celui de la galère et ­celui des paillettes », déplore-t-elle dans So British! L’art de Posy Simmonds, la ­monographie que publie Denoël ­Graphic parallèlement à ­Cassandra ­Darke. Un SDF vend un journal de rue devant la vitrine d’une confiserie de luxe ; une épouse d’oligarque russe croise une nounou philippine ; ­Cassandra ­habite une maison de ville dans le quartier huppé de Chelsea tandis que son employée, Phoebe, réside dans la lointaine banlieue ; les artères illuminées du centre contrastent avec la grisaille des cités HLM.

 

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