18 faits & idées à glaner dans ce numéro

En Iran, on attache autant d’importance au traducteur qu’à l’auteur.

La famine suédoise de 1867-1869 a fait 27 000 morts.

Notre culture commet l’erreur de cloisonner excessivement les disciplines.

L’Univers est rempli d’une énorme quantité de trous noirs.

Le niveau moyen de revenu est proportionnel au QI.

En France, les pères ayant une rémunération élevée transmettent à leurs fils au moins 40 % de l’avantage économique qu’ils détiennent.

En cinquante ans, les effectifs des classes supérieures ont augmenté de 350 %.

3 à 4 millions de Vénézuéliens ont quitté leur pays depuis la mort de Chávez.

Selon la CIA, la méthode d’assassinat politique la plus répandue est l’accident arrangé.

Plus de 200 millions d’Indiens ne se considèrent pas comme hindous.

Une religion, c’est un livre qui a bien marché.

Dès que le Bien se veut universel, il se mue en abus.

2, 7 millions d’Américains ont été soldats au Vietnam.

Les maladies mentales sont la première cause d’incapacité dans le monde.

Au XVIIe siècle, la nostalgie était traitée comme une maladie.

Il n’existe pas un noyau dur de faits historiques existant indépendamment du regard de l’historien.

Plus de 7 millions d’Allemands ont été déplacés à l’issue de la Seconde Guerre mondiale.

Le réchauffement climatique a commencé avant que les effets de la révolution industrielle puissent se faire sentir.

Les neuf premiers mois

Étudiante en biologie moléculaire à Oslo, Katharina Vestre était inconnue du grand public jusqu’à ce qu’elle publie un livre à l’âge de 26 ans. C’était en février 2018. Depuis, Le Premier Mystère suscite un réel intérêt, surtout à l’étranger. En Norvège, il est « un peu passé sous les radars », constatait le quotidien économique Finansavisen en septembre dernier, pour mieux s’étonner du fait que les droits avaient alors déjà été vendus dans 19 pays. Relativement peu de presse dans le royaume, donc, mais les articles qui lui ont été consacrés ont ­salué le travail de vulgarisation accompli par l’auteure. Celle-ci « nous raconte le processus miraculeux qui se déroule à l’intérieur de l’utérus, depuis la division primitive des cellules jusqu’à ce que, neuf mois plus tard, nous tentions, petits êtres humains à part entière, de nous extraire par un orifice trop étroit », résume Dagbladet. Dans le même quotidien, un autre étudiant en biologie ­devenu auteur, Åsmund H. Eikenes, estime qu’on « a besoin de plus d’ouvrages de science populaire qui [comme celui-ci] nous font réfléchir », dans le sillage du Charme discret de l’intestin, de la doctorante allemande Giulia Enders (Actes Sud, 2015).

Ah, Moscou, Moscou !

Katia (Ekaterina) et sa cou­sine Nastia (Anastassia) vivent à Beloret­chensk, une petite ville d’environ 19 000 habitants située au fin fond de la taïga, au confluent de deux rivières, la Belaïa et l’Angara. Un « gros bourg selon les standards russes », « principalement construit en bois », précise l’auteur. « Pour le reste, tout y était comme dans notre immense patrie, poursuit-il. Ceux qui étaient encore jeunes fichaient le camp, la plupart des habitants vivaient des potagers, de la rivière et de la forêt. On payait le pain et l’essence avec la retraite des anciens. »

Devouchki (« les filles »), ce sont donc Katia et Nastia, respectivement 20 et 25 ans. Curieusement, c’est ce titre – en russe – qu’a retenu Belfond pour la traduction française du deuxième roman de Victor Remi­zov, alors qu’en Russie le livre s’intitule « La tentation » (Iskouchenie).

Publié chez Belfond en 2017, son premier roman très remarqué, Volia Volnaïa (« libre liberté »), avait, lui, ­gardé son titre russe dans l’Hexagone. Remizov y peignait un monde brutal et froid, celui de pêcheurs et de braconniers en guerre contre des flics corrompus et un État aussi arbitraire qu’insatiable. Dans Devouchki, cet auteur talen­tueux révélé sur le tard – il a longtemps travaillé comme géomètre puis comme journaliste – semble amorcer le mouvement inverse. De la province reculée vers la capitale et du monde des hommes vers celui des femmes.

Katia et Nastia sont, chacune à sa façon, très belles. Toutefois, si la première est l’incarnation de l’innocence et de la bienveillance, la seconde est une fille un peu vilaine, calculatrice, mais qui a aussi, dans la plus pure tradition littéraire russe, un ­immense potentiel de rédemption. C’est bien évidemment elle qui entraîne Katia à Moscou, ville opulente et pleine de débouchés mais aussi broyeuse de rêves.

À la différence des trois sœurs de Tchekhov, les deux cousines ne perdent pas de temps en rêveries et hésitations. Du jour au lendemain, les voici quasi SDF avec leurs minijupes et leurs cabas à la gare de Iaroslavl, à Moscou. C’est là que commence leur ­périple dans la capitale, entre conte de fées et cauchemar. L’une rêve de pouvoir gagner suffisamment d’argent pour faire soigner son père handicapé, l’autre de se trouver un « sponsor » et de se la couler douce. C’est un peu l’inverse qui va arriver… « Un conte urbain pour ceux qui continuent de croire au Bien et qui se lit d’une seule traite, en apnée », estime une lectrice sur le portail littéraire Livelib.ru.

Éternelles « Métamorphoses » d’Ovide

Peut-on encore, à l’ère de #MeToo, lire Les Métamorphoses, composées dans les toutes premières années de notre ère par le poète romain Ovide ? C’est à peu près la question que se posait l’an dernier Katy Waldman dans The New Yorker. Les Métamorphoses ne sont pas seulement le plus long poème de la littérature latine antique à être parvenu jusqu’à nous. Y sont relatés quantité de viols ou de tentatives de viol : « Hadès enlève Perséphone ; Zeus féconde Leda ; Apollon poursuit Daphné ; Zeus viole Europe. Toutes ces agressions donnent l’impression que les femmes n’existent que pour être violées », note Waldman, qui précise cependant qu’Ovide fait la part belle à la résilience féminine : « La souffrance des femmes n’est que le début ou le tournant de l’histoire, pas sa fin ; les victimes sont transfigurées. » Et de rappeler que Daphné, par exemple, devient un laurier pour échapper à Apollon.

 

L’importance des Métamorphoses d’Ovide pour la littérature occidentale

Soyons donc rassurés : nous pouvons encore lire Les Métamorphoses d’Ovide en toute bonne conscience et, en France, avec un plaisir d’autant plus grand que les éditions Les Belles Lettres republient, à l’occasion de leur centième anniversaire, la très belle traduction qu’en a fait Olivier Sers il y a une dizaine d’années. Dans son introduction, Sers rappelle toute l’importance de cette œuvre pour la littérature occidentale. Et sa profonde originalité : « Composer en vers épiques une histoire universelle narrant la création du monde à partir du chaos, la formation de la voûte céleste, la naissance des dieux, la fondation et la chute des cités et des empires jusqu’aux temps modernes n’était pas une entreprise sans précédent, non plus que de rassembler, classées ­selon tel ou tel critère à la mode alexandrine, des légendes de métamorphoses. […] Ce qui est en revanche inédit dans la démarche d’Ovide, c’est d’avoir combiné les deux, et d’avoir en outre voulu présenter l’enchaînement des méta­morphoses comme la clé de l’histoire. »

 

Un avant-propos passionnant

La traduction d’Olivier Sers se distingue elle-même de celles qui l’ont précédée : elle est en alexandrins (non rimés). Un choix dont il s’explique dans un avant-propos passionnant. Le vers employé par Ovide, l’hexamètre dactylique, compte en moyenne quinze syllabes, ce qui implique un « dégraissage moyen de 15 % » quand on passe aux douze syllabes de l’alexandrin. Une opération qui, selon Sers, est « non seulement réalisable, mais plus d’une fois bénéfique, par l’élimination de chevilles ». Exemple : « Omnia mutantur, nihil interit » (onze syllabes), formule célèbre prêtée par Ovide à Pythagore, devient « Tout change, rien ne meurt » (six syllabes).

Nationalisme blanc

Francis Fukuyama s’est trompé en annonçant la fin de l’histoire, il le ­reconnaît volontiers. C’était en février 1989, neuf mois avant la chute du mur de Berlin. Il pensait que la démocratie libérale l’avait définitivement emporté, au risque de nous engager dans une ère de l’ennui. Et puis « vers le milieu des années 2000, le mouvement vers un ordre mondial ouvert et libéral a commencé à ralentir, pour finalement s’inverser », écrit le politologue américain dans son nouvel ouvrage. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est la montée des revendications identitaires, marquée par l’islamisme mais aussi la résurgence de nationalismes étroits, en Europe et ailleurs. L’élection de Donald Trump révèle à ses yeux que « le nationalisme blanc a cessé d’être un mouvement marginal pour prendre une place beaucoup plus centrale dans la vie politique américaine ». Ce qui est en cause, c’est la « perte de statut » d’une classe sociale en proie aux difficultés économiques et qui se sent devenir « invisible ». Des gens qui, comme les gilets jaunes en France, pourrait-on ajouter, ont le sentiment « d’avoir été déconsidérés par les élites du pays ». La montée de ce « nationalisme blanc » serait aussi à mettre en regard de la montée en puissance des femmes, qui ont tendance à « déloger les hommes, dans une économie de plus en plus dominée par les services ».

Mais ce « nationalisme blanc » et le regain de réflexes xénophobes hostiles à l’immigration ne sont que des symptômes parmi d’autres. On a assisté ces décennies à l’apparition de communautés fonctionnant en vase clos et se barricadant derrière non pas des murs physiques mais « la conviction de posséder une identité commune ». Qu’ils aient ou non un ancrage géographique, ces groupes identitaires expriment tous une forme de ressentiment, fondé sur la perception d’un échec des démocraties libérales à les recon­naître à leur juste valeur et à faire valoir leurs droits ou leurs idées. Or « être ­citoyen d’une démo­cratie libérale ne garantit pas d’être traité avec un respect égal par l’État ou par ses concitoyens. On est jugé en fonction de sa couleur de peau, de son sexe, de ses origines géographiques, de son aspect physique, de son appartenance ethnique ou de son orientation sexuelle ». La revendication est d’autant plus forte que l’iden­tité ressentie n’est pas accessible à ceux qui ne la partagent pas. Il s’ensuit une fragmentation de la société, facilitée par les modes de communication qu’ont créés les réseaux sociaux. De là un sentiment général d’instabilité et, au final, une fragilisation de l’adhésion aux valeurs communes de la démocratie.

Comme le politologue Mark ­Lilla et d’autres, Fukuyama ­impute une part de responsabilité de cet état de choses à l’évolution de la gauche qui, des deux côtés de l’Atlantique, a selon lui plus ou moins renoncé à son combat contre les inégalités pour se concentrer sur la reconnaissance de ces groupes identitaires. Renon­çant à sa mission historique, la gauche a trouvé « plus facile de parler de respect et de dignité que de proposer des programmes coûteux destinés à réduire concrètement les inégalités ». Le remède ? Redonner du sens à l’intégration de la communauté nationale, à l’aide de ­mesures telles que le rétablissement d’un service national, militaire ou civil.

Un remède jugé un peu court par la plupart des critiques, dont beaucoup rejettent l’accusation portée contre la gauche. Dans The New York Review of Books, le juriste Stephen Holmes raille l’« extraordinaire volte-face » de l’auteur, qui dans son premier livre voyait « dans le désir de respect et de reconnaissance de l’être humain la force motrice de l’adhésion universelle à la démocratie libérale ». Dans The New Yorker, l’essayiste Louis Menand pointe diverses naïvetés, du genre de celle-ci : « Nous savons aujourd’hui que les sentiments de fierté et d’estime de soi sont liés au niveau de sérotonine dans le cerveau. » Houellebecq apprécierait.

Road trip macabre

Vivre dans une famille noire pauvre du Sud ­rural des États-Unis n’est pas une partie de plaisir, et en voici une nouvelle confirmation. Jesmyn Ward, figure montante des lettres américaines, plonge dans cette glauquitude à la première personne – des premières personnes alternées, plus pathétiques les unes que les autres, et parmi lesquelles un fantôme –, avec une justesse qui trahit une longue expérience de ce genre de milieu. Le fait est, souligne Lisa Allardice dans The Guardian, que la vie de l’auteure « a été jalonnée d’événements monumentaux »ce qui est un euphémisme : elle est née grande prématurée, elle s’est fait sauvagement attaquer enfant par un pitbull, son frère a été tué à 19 ans par un chauffard blanc en état d’ivresse, et la maison familiale a été dévastée par l’ouragan Katrina.

Que se passe-t-il dans ce roman ? Pas grand-chose : le narrateur principal, Jojo, 13 ans, tue une chèvre avec son grand-père ; le grand-père lui raconte ses ­années de jeunesse, essentiellement passées à la prison de Parchman Farm, un des pires établissements pénitentiaires des États-Unis ; la mère de Jojo, Leonie, dysfonctionnelle au plus haut point, va chercher son compagnon ­Michael, père de Jojo et de sa petite sœur, à sa sortie de prison, Parchman de nouveau ! ­Michael est tout aussi dysfonctionnel et toxico que Leonie, mais il est blanc et issu d’un ­milieu raciste. Le trajet aller-­retour jusqu’à Parchman est plein de petites péripéties et surtout de vomissements (la sœur malade, la mère qui avale un sachet de métamphétamine) ; une visite chez les parents de ­Michael tourne à la catastrophe ; au retour, la grand-mère, qui est en ligne directe avec les esprits, se fait rappeler dans leur royaume ; après sa mort, le grand-père perd la boule… Y a-t-il un arc narratif ? Non – ça commence mal et ça ne finit guère mieux. Ou plutôt ça ne finit pas. Ça ne finira probablement jamais. Mais la destination n’est rien, tout est dans le voyage. C’est la plume de Jesmyn Ward (« éminemment politique et ­lyrique », comme dit Katie Berrington dans Vogue) qui assure le transport, avec une efficacité qui lui a valu le deuxième National Book Award de sa carrière.

On sait désormais que l’un des avantages de la lecture de ­romans, c’est qu’elle favorise l’empathie. Avec le savoir-faire de l’auteure, qui enseigne la littérature et l’écriture, impossible de ne pas compatir au triste sort de ces tristes personnages, ­englués dans des bayous envahis de brouillards et de fantômes. Elle reconnaît du reste puiser son inspiration aux meilleures sources : chez William Faulkner, originaire comme elle du Mississippi, et notamment dans Tandis que j’agonise, ­modèle revendiqué de son tout aussi ­macabre road trip.

Briser le silence

Entre 2005 et 2009, une centaine de femmes et de fillettes de la ­colonie mennonite de Mani­toba, en Bolivie, ont été violées durant leur sommeil. Leurs agresseurs, huit hommes de cette communauté isolée, utilisaient un anesthésiant vétérinaire pour les endormir. Ce fait divers est le point de départ de Women Talking, le nouveau roman de la Canadienne Miriam Toews, elle-même élevée dans une communauté mennonite qu’elle a quitté à 18 ans.

Dans la colonie fictive qu’elle ­bâtit, les violeurs ont été livrés à la police, mais le pasteur rappelle à tous que le pardon est un devoir religieux. Les femmes ont le choix entre rester et pardonner ou partir affronter un monde inconnu. Plusieurs d’entre elles se retrouvent secrètement dans un grenier à foin où elles passent deux jours entiers à discuter de leur avenir. Pour ces femmes d’habitude muettes et soumises, « le simple fait de se réunir sans permission est un acte subversif. Engager un dialogue socratique sur le pardon, l’innocence et l’amour est complètement transgressif », note Katrina Onstad dans The Guardian. Miriam Toews livre en définitive un roman sur les mots et sur le langage, sur la force de briser le silence et le droit d’être écouté », estime ­Sarah Crown dans The Times Literary Supplement.

Levataccia

« On a longuement débattu de la raison pour laquelle Marie-Madeleine fut choisie entre toutes pour témoigner la première de la résurrection du Christ. Saint Adalbert de Catane est catégorique : “Leva­taccia e basta !” » D. P.

Levataccia désigne en italien (en Sicile, notamment) le fait de se -lever très tôt, avant le soleil. « Grazie della levataccia, padre. »

Carlos Schmerkin observe qu’en espagnol le verbe madrugar signifie «se lever tôt». Le substantif madrugón correspond exactement à levataccia.

 

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant :

Existe-t-il dans une langue un mot pour désigner la nostalgie de la saison qu’on ne laisse partir qu’à regret ?

 

Écrivez à

Les manuscrits de De Gaulle

« Toute ma vie je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire aussi bien que la raison. Ce qu’il y a, en moi, d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J’ai, d’instinct, l’impression que la Providence l’a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. S’il advient que la médiocrité marque, pourtant, ses faits et gestes, j’en éprouve la sensation d’une absurde anomalie, imputable aux fautes des Français, non au génie de la patrie. Mais aussi, le côté positif de mon esprit me convainc que la France n’est réellement elle-même qu’au premier rang ; que, seules, de vastes entreprises sont susceptibles de compenser les ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même ; que notre pays, tel qu’il est, parmi les autres, tels qu’ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit. Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans la grandeur. »

 

Premières pages de la première version des Mémoires de guerre, en 1954.
Le troisième folio développe le passage barré par des traits verticaux du folio précédent.
Avec l’aimable autorisation de Claire Andrieu, qui a codirigé le Dictionnaire de Gaulle (Robert Laffont, 2006), où ces pages sont reproduites.

La Légion d’honneur de Houellebecq

Avec la publication de son nouveau livre, Sérotonine, Michel Houellebecq conforte sa réputation de prophète de malheur. En 2001, son roman Plateforme, qui s’achève sur un attentat islamiste dans une station balnéaire thaïlandaise, est paru quelques semaines avant les attentats du 11-Septembre. En 2015, la publication de Soumission, qui évoque l’arrivée au pouvoir d’un parti islamiste en France, a coïncidé avec le sanglant atten­tat perpétré contre la rédaction de Charlie Hebdo.

Avec Sérotonine, l’écrivain français le plus connu depuis Albert Camus et Simone de Beauvoir livre de nouveau un best-seller qui fait l’admiration de la critique. Mais ce n’est pas tout. Houellebecq semble avoir une fois de plus engagé l’air du temps pour faire la publicité de son livre, anticipant cette fois le mouvement des gilets jaunes. Bien que le romancier n’ait pas, contrairement à d’autres figures de la droite, pris fait et cause pour le mouvement, il passe pour en être le « prophète »(1). Ce lien renforce son statut d’« icône de l’extrême droite » en France, pour reprendre les termes du magazine L’Obs.

En toile de fond de Sérotonine, il y a la Normandie rurale, un paysage noyé dans la brume hiver­nale et la détresse humaine. Les agriculteurs locaux, pris en étau entre l’essor des multinationales de l’agroalimentaire et les normes européennes, sont ­autant aux abois que les volailles dans les immenses hangars qui ponctuent la campagne. Dans une sombre description d’un élevage industriel, Houellebecq écrit : « Plus de trois cent mille poules […] tentaient de survivre, elles étaient déplumées, décharnées […], elles ­vivaient au milieu des cadavres en décom­position de leurs congénères. » En entrant dans ces hangars, la première chose que l’on remarque c’est « ce regard de panique permanent que les poules vous jetaient, ce regard de panique et d’incompréhension, elles ne demandaient aucune pitié, elles en auraient été incapables mais elles ne comprenaient pas, elles ne comprenaient pas les conditions dans lesquelles elles étaient appelées à vivre ». Pas besoin d’être ­Roland Barthes pour saisir dans ce passage le lien métaphorique entre les poules et les paysans français, déplumés et désespérés, ignorés par les pouvoirs ­publics et invisibles aux yeux des élites urbaines.

Le protagoniste du ­roman, Florent-Claude ­Labrouste, vit dans la tour ­Totem – « une gigan­tesque morille de béton », une de ces tours glaçantes du quartier Beaugrenelle, épicentre du flirt de la ville avec l’architecture brutaliste dans les années 1970. Quand Labrouste remarque que l’appar­tement a « une vue superbe », les Parisiens comprennent le sous-entendu : la vue est superbe parce qu’on ne voit pas le quartier Beaugrenelle. Bien que Labrouste vive à Paris, son travail d’ingénieur agronome l’amène à faire de fréquents déplacements à la campagne. C’est justement la profession qu’exerçait Houellebecq avant de se tourner vers l’écriture, ce qui donne du poids à ses observations. Témoin compatissant, Labrouste est également impuissant, incapable d’enrayer le déclin apparemment irréversible de l’agriculture traditionnelle. « Là, il y a un peu plus de soixante mille éleveurs laitiers ; dans quinze ans, à mon avis, il en restera vingt mille. Bref, ce qui se passe en ce moment avec l’agriculture en France, c’est un énorme plan social, le plus gros plan social à l’œuvre à l’heure actuelle, mais c’est un plan ­social secret, invisible, où les gens disparaissent individuellement, dans leur coin, sans jamais donner matière à un sujet pour BFM » remarque-t-il.

Ce fatalisme mène au point d’orgue du roman, un accrochage qui tourne à la catastrophe entre un groupe de producteurs laitiers armés de fusils de chasse qui ont bloqué une ­autoroute et un bataillon de CRS. L’affrontement se solde par la mort de plusieurs agriculteurs, parmi lesquels leur chef de file (et seul ami de Labrouste), qui répond au nom terriblement aristocratique d’Aymeric d’Harcourt-Olonde. Un habitant du coin endosse le rôle du chœur grec : « Moi, je dis qu’ils ont bien fait ! affirma-t-il avec force, c’était pas possible qu’ils continuent comme ça, il y a des choses qui sont pas admissibles, il y a des moments où il faut réagir… »

Puisque c’est du Houellebecq, il y a forcément d’autres choses dans le roman. « On me reprochera peut-être, prévient le narrateur, de donner trop d’importance au sexe. » C’est le cas : à peine a-t-on ouvert le livre qu’on tombe sur la première scène de masturbation. Les scènes de sexe sont fatalement tristes ou ­sinistres, ou bien les deux à la fois, et vont de l’accouplement sans amour à, oui, la zoophilie. Tout aussi fatalement, il y a ce que les admirateurs de Houellebecq appellent du politiquement incorrect et ses détracteurs des relents nauséabonds. Si les musul­mans ont longtemps été l’une de ses cibles favorites, c’est à ­présent au tour des femmes, souvent taxées de « grosses putes », et des homosexuels, qualifiés de « pédés », d’avoir cet honneur.

Quand on se hisse au-dessus de ce mélange de misogynie et de misanthropie, on découvre toutefois une vision implacable et inquiétante des fractures ­sociales qui s’élargissent des deux côtés de l’Atlantique. Qualifié par l’hebdomadaire alle­mand Der Spiegel de « poète de notre époque » et par le magazine français Challenges d’« ethnologue du déclin occidental », Houellebecq semble canaliser la grogne, non seulement des ­exclus relégués en péri­phérie de la société, mais aussi des élites cultivées repliées dans les métro­poles. De là vient une autre fracture, plus insaisissable : tandis que les périphéries ont du « mal à vivre » matériellement, les métropoles, elles, sont « mal à l’aise » spirituellement.

Pour Houellebecq, les deux camps sont symptomatiques d’un autre « mal » : le « mal du siècle ». Cette expression, inventée au début du xixe siècle et popularisée par Chateaubriand, désignait la désillusion et la déception qu’éprouvait l’avant-garde littéraire européenne de l’époque. Cette étrange maladie résultait, en partie, de l’essor de la science et de la technique, et du déclin des rôles et rituels ­sociaux traditionnels. En un sens, cela vaut également pour la forme actuelle de cette maladie, bien que notre situation apparemment alarmante se mesure désormais à l’aune des menaces réelles ou imaginaires pesant sur l’identité collective d’un pays. D’après le diagnostic établi en décembre dernier par le ­ministre du Budget, Gérald Darmanin, la France souffre d’une « crise identitaire ». Comme si la France elle-même risquait de devenir un vaste Beaugrenelle atteint d’une anomie incurable.

S’il y a quelque chose de vague­ment spenglérien dans tout cela, c’est que, justement, c’est spenglérien. Fervent admirateur de l’auteur du pessimiste et expéditif Déclin de l’Occident, Houellebecq s’est vu décerner en 2018 le prix de l’Oswald Spengler Society. Selon le président de l’association, l’œuvre entière de Houellebecq « est caractérisée par l’intense douleur d’une société touchant doucement à sa fin sans savoir se défendre ».

Se défendre de quoi ou de qui ? Élémentaire, mon cher lecteur : de l’Union européenne. Dans son discours de remerciement, Houellebecq s’est dit moins intéressé par le déclin de l’Occident que par son assassinat. L’UE « assassine » les nations qui la composent en les soumettant à une législation unique, expliquait-il. Assurément, Houellebecq n’a jamais fait mystère de sa détestation de Bruxelles et de tout ce que cela représente. Dès 1992, date à laquelle la France avait tenu un référendum sur le traité de Maastricht, Houellebecq avait voté contre ; et, pas plus tard que dans le numéro de janvier du magazine Harper’s, il saluait l’hostilité du président américain Donald Trump à l’égard de l’UE. En fait, ses propos sur le président américain mêlent le banal à l’étrange. « Trump, écrit-il, pense que nous [les Européens] n’avons pas grand-chose en commun, en tout cas pas des “valeurs” ; et j’y vois une chance, parce que quelles valeurs ? Les “droits de l’homme” ? Non mais sans blague ! »

Les droits de l’homme, visiblement, ne sont pas vraiment un sujet pour Houellebecq. L’Europe non plus, du reste. « Je suis convaincu que nous, Européens, n’avons ni langue commune, ni valeurs communes, ni intérêts communs, bref, que l’Europe n’existe pas et ne constituera jamais un peuple […] pour la simple et bonne raison qu’elle ne veut pas constituer un peuple. » Si la première affirmation est indiscutable, la deuxième et la troisième sont injustes. Comme les partisans du Brexit ont pu s’en apercevoir, l’Europe a bien des valeurs et des intérêts ­communs.

Quoi qu’il en soit, le fait que Houellebecq pense que l’Union européenne « est juste une idée stupide qui a progressivement tourné au cauchemar – un cauchemar dont nous finirons bien par nous réveiller » est l’une des raisons pour lesquelles les grandes figures de la droite idéologique française l’idolâtrent. En 2017, le leader du parti de centre droit Les Républicains, Laurent Wauquiez, avait déclaré qu’il voulait « renouer le dialogue » avec les intellectuels de droite, pour faire de son ­parti « un lieu où l’on pense ». Il a rencontré Houellebecq, qui lui a conseillé d’être « plus transgressif » sur certains sujets. Et, curieusement, peu de temps après, le parti dévoi­lait son nouveau slogan de campagne : « Pour que la France reste la France. »

Vis-à-vis du Rassemblement national – nouveau nom du Front national –, Houellebecq garde ses distances. Si ce n’est que, toutes voiles dehors, il s’est échoué sur ces rivages extrêmes. Son traducteur en langue ­anglaise Gavin Bowd a révélé en 2016 que, lors d’une soirée où l’absinthe coulait à flots, trois ans plus tôt, Houellebecq avait parlé d’appeler à une guerre ­civile contre les musulmans français et à voter pour Marine Le Pen. Quand Bowd protesta que le Front national était d’extrême droite, Houellebecq lui soutint que le parti actuel n’avait rien à voir avec des antisémites d’autrefois tels qu’Édouard Drumont ou Léon Daudet.

Houellebecq n’a jamais honoré son serment d’ivrogne, ce qui n’a pas empêché Marine Le Pen de le solliciter pour l’aider à faire de son parti un lieu où l’on pense. En 2017, Soumission figurait parmi les lectures impo­sées aux membres du Front national en vue de l’université d’été du parti. Dans un entretien publié dans Valeurs actuelles, un magazine qui défend une ligne identitaire, Houellebecq dessinait les contours de cette pensée d’extrême droite. Prévenant qu’une « guerre civile est dans le domaine du possible » entre musulmans et républicains, il proposait que le catholicisme redevienne religion d’État. C’est le seul moyen, y affirme-t-il, pour que l’intégration des musul­mans fonctionne : « Occuper la deuxième place, en tant que minorité respectée, dans un État catholique, les musulmans l’accepteraient bien plus facilement que la situation actuelle ».

Ce qui frappe, c’est que ce genre d’opinions n’entame pas sa popularité. De fait, Houellebecq a été nommé chevalier de la Légion d’honneur par Emmanuel Macron le 1er janvier, aux côtés des joueurs de l’équipe de France de football, championne du monde en 2018.

Bien sûr, cette décoration n’est guère qu’une breloque. Mais, comme le faisait remarquer Napoléon Bonaparte, l’homme qui a institué la Légion d’honneur, c’est avec des hochets que l’on mène les hommes. Ou, en l’occurrence, qu’on les égare. Ironiquement, la Légion d’honneur, qui distingue ceux qui contribuent au « rayonnement des valeurs et de la culture de la France », a été attribuée à un écrivain qui affirme entendre le râle d’agonie de cette culture, étranglée par les fonctionnaires de Bruxelles et par les musulmans français. Peut-être Macron prend-il ainsi acte du fait que Houellebecq, même s’il n’obtiendra sans doute jamais le Nobel de littérature comme ses contemporains Patrick ­Modiano et J. M. G. Le Clézio, est lu non seulement à l’étranger, mais aussi au-delà de la rive gauche parisienne. À moins que le président ait voulu renchérir sur les propos qu’il avait tenus lors de son allocution télévisée au plus fort de la crise des gilets jaunes : « Je veux aussi que nous mettions d’accord la Nation avec elle-même sur ce qu’est son identité profonde. Que nous abordions la question de l’immigration ».

Seul Macron le sait. Mais que doivent penser les musulmans français de cette breloque qui sera bientôt épinglée sur la poitrine de Houellebecq ? Pour le journaliste Claude Askolovitch, l’islamophobie, « cette banalité de l’air du temps », est ce qui autorise Houellebecq à « détester des Français et Françaises pour leur manière de croire, ou d’être, ou de prier : on peut les écorcher sans même y penser, d’une phrase, d’une autre, d’une breloque, leur souffrance ne compte pas ». Dans ce cas, une dose de sérotonine ne sera d’aucun secours à la France ou aux Français.

 

— Cet article est paru dans Foreign Policy le 5 janvier 2019. Il a été traduit par Pauline Toulet et est paru dans Books n°95 daté mars 2019 sous le titre « Un hochet pour Houellebecq ».