Parlez-moi de vous

Pour agripper le lecteur, rien de mieux que de parler de soi. Or il se trouve que les gens aiment bien pratiquer cet exercice – quiconque a pris part au moins une fois à un dîner en ville peut en témoigner. On peut retrouver le même plaisir égotiste avec l’écriture, sans avoir à payer de psychanalyste ni devoir payer ses hôtes de retour, mais, au contraire – avec un peu de chance ou de talent –, en gagnant de l’argent au passage.

Hélas, tout le monde ne peut pas prétendre, comme Michelle Obama, faire vibrer le public en racon­tant comment elle s’est préparé un sandwich (elle a commencé par griller des toasts, s’est ravisée, a rajouté deux tranches de cheddar, passé le tout au micro-ondes, etc.). Pour le commun des mortel(le)s, c’est le récit qu’il vaut mieux faire croustiller – et avec une vraie sincérité. L’exercice a toutefois des limites, juri­diques notamment, car, s’il y a ­péché intéressant, il y a forcément un tiers – ou plusieurs – d’impliqué. Un tiers qui n’est pas forcément d’accord pour que son intimité se retrouve en devanture.

Mais d’où vient ce besoin de « recouv[rir] d’écriture chaque centimètre carré de [son] corps »? s’étonne James Joyce dans Finnegans Wake. George Sand, après Rousseau, s’interrogeait sur « la malheureuse idée qu[’elle a] eue de [s]e mettre en scène à la place de personnages un peu mieux ­posés et un peu mieux drapés pour paraître en public » (1). Premièrement, se ­répondait-elle à elle-même, ce n’est pas si désagréable que ça : « S’il n’y avait pas dans l’exercice d’écrire un certain charme souvent douloureux, parfois enivrant, presque toujours irrésistible, qui fait qu’on oublie le témoin inconnu [le lecteur] et qu’on s’abandonne à son sujet, je pense qu’on n’aurait jamais le courage d’écrire sur soi-même, à moins qu’on n’eût beaucoup de bien à en dire. » Deuxièmement, c’est une forme d’altruisme : « Si je l’ai fait, si je me suis dévouée à ce supplice, sans honte et sans effroi, c’est que je connaissais bien aussi les plaies qui rongent les hommes de mon temps, et le besoin qu’ils ont tous de se connaître, de s’étudier, de sonder leur conscience, de s’éclairer sur eux-mêmes par la révélation de leurs instincts et de leurs besoins, de leurs maux et de leurs aspirations. »

Et là, mine de rien, George Sand aborde le second versant du problème, sans doute le plus mystérieux : l’étrange intérêt qui pousse le lecteur à laisser autrui s’épancher par écrit, chose qu’il ne tolérerait qu’avec réticence dans le cadre d’une conversation. Par le trou de serrure de l’autobiographie ou de l’autofiction, ce sont en effet nos propres turpitudes (accomplies ou fantasmées) qu’il nous est donné de contempler, voire de réaliser par procuration. Attention : pas n’importe quelles turpitudes – les infractions au Code de la route ou au Code des impôts ne comptent pas, sauf exception. Ne valent que celles qui touchent à l’âme et au corps – surtout au corps. D’ailleurs, les souvenirs de George Sand et ses prétendus aveux intéressent moins que ses romans. Pas assez désastreux ni assez corsés, sans doute.

Les Havel, une famille d’exception

Certains espéraient trouver dans la réédition des Mémoires de Václav Maria Havel (1897-1979) de nouvelles informations sur son fils Václav, le célèbre dramaturge, philosophe et ancien président tchèque. Tout juste apprend-on du père qu’il était « très fier » du fiston, précise l’historienne Jana Čechurová dans le quotidien Dnes, « notamment quand ses pièces ont été jouées dans le monde entier ».

Cela n’a pas empêché les lecteurs de plébisciter Mé vzpominky (« Mes souvenirs »), qui paraît pour la première fois dans son intégralité, agrémenté de photos et de documents inédits. Ce livre se prête en effet à plusieurs lectures, note la revue Literární Noviny : « C’est à la fois l’autoportrait d’une personnalité qui a su allier très naturellement esprit d’entreprise et responsabilité sociale, la chronique d’une des familles pragoises les plus en vue du début du XXe siècle et une fresque monumentale sur les débuts de l’histoire tchèque moderne. »

Connu pour son militantisme aux avant-postes des mouvements étudiants et de la ­société civile sous la Première République tchécoslovaque (1918-1938), Václav Maria Havel l’est aussi pour ses ­activités d’entrepreneur. De surcroît, ce bâtisseur a transformé Prague. Prenant la relève de son père, il a notamment achevé la construction du palais Lucerna, formidable monu­ment Art nouveau qui abrite encore des cafés, une salle de bal, un ­cinéma et des galeries. Il a ­aussi fait bâtir le nouveau quartier de Barrandov et des studios de ­cinéma qui seront parmi les plus grands d’Europe. En somme, Václav Maria ­Havel a toujours été aux premières loges. Franc-­maçon, membre du ­Rotary, il a lutté contre la monar­chie des Habsbourg et assisté de près à l’édification de la Première Répu­blique tchécoslovaque en tant qu’ami de son premier président, le philosophe Tomáš Masaryk. Il subira aussi le protectorat de Bohême-Moravie, l’occupation nazie, le communisme – ce qui lui vaudra même un court ­séjour en prison.

Contrairement à ce qu’attendaient nombre de lecteurs, Václav Maria n’évoque pas dans son livre ses relations chaotiques avec son frère Miloš, cloué au ­pilori par le régime communiste pour propagande en ­faveur du protectorat pendant la ­Seconde Guerre mondiale et également pour­suivi en raison de son homo­sexualité. Pas un mot, mais qu’importe, car l’histoire de la ­famille ­remonte bien plus loin, « à l’époque ­b­aroque, du temps où les Havel étaient propriétaires de moulins dans le quartier pragois de Smíchov », rappelle le quotidien Lidové Noviny. ­Affaires, poli­tique, art, littérature, la ­famille a participé à tout, jusqu’à l’apothéose : l’accession de Václav Havel au Château, en 1989. Un événement auquel Václav ­Maria n’a malheureusement pas pu assis­ter : à sa mort, en 1979, son dissident de fils était en prison.

Les brèves de trottoir de Derf Backderf

The Village Voice a mis la clé sous la porte l’été dernier. Avec la disparition de cet indispensable accessoire de la vie new-yorkaise, c’est tout une époque qui s’achève, celle des alt weeklies. Ces « hebdos alternatifs », diffusés gratuitement et imprimés sur papier journal, conjuguaient enquêtes fouillées, chroniques incisives, critiques rock, nouveau journalisme et bande dessinée underground. Chaque grande ville des États-Unis avait le sien.

C’est dans ce genre de publications que Derf Backderf a fait l’essentiel de sa carrière de dessinateur. En mai 1990, le principal alt weekly de sa ville, le Cleveland Edition, l’embauche pour réaliser un strip hebdomadaire, qu’il intitule tout bonnement « The City ». Il se souvient de sa première publication comme du plus grand moment de sa vie professionnelle : « Cela a tout changé pour moi. Je suis entré dans le café à côté de l’Edition et il y avait une pile d’exemplaires avec mon strip dedans. Je suis resté un moment à regarder les gens ouvrir le journal, lire mon strip et glousser », confiait-il en 2013 au journaliste Jeff Pearlman.

Au début, rappelle Derf Backderf sur son blog – le Derfblog –, « The City » fait alterner trois types de personnages emblé­matiques de l’Amérique de l’époque : les « femmes à la coiffure volu­mineuse », style Farrah Fawcett dans Drôles de dames ; le couple d’odieux yuppies ­Mindy et Blaine ; et le « Blanc des banlieues pavillonnaires », un super-­héros à la manque qui se complaît dans son style de vie. La quatrième semaine est réservée à une « true story », une histoire vraie, autrement dit une petite scène de la vie quotidienne à laquelle il a assisté dans la rue, dans un café ou un centre commercial. « Quelque chose se passait devant mes yeux qui me faisait marrer, et je m’empressais de le noter, parce que je savais que c’était de l’or », raconte-t-il dans le journal lycéen The Shakerite.

Au fil des années, Backderf laisse tomber la plupart de ses personnages, qui ont disparu du paysage américain, et se recentre sur les « True Stories », qu’il considère comme le noyau dur de son strip. Il y croque en quatre vignettes et avec une férocité non dénuée de tendresse ce qu’il appelle « the common schlub », autrement dit le beauf ordinaire, blanc et de sexe masculin le plus souvent, noir ou de sexe féminin à l’occasion. Pas si éloigné dans le fond du beauf – ou plutôt du nouveau beauf – français immortalisé par Cabu. Avec le temps aussi, le trait un peu sommaire des débuts, que Backderf définit comme de l’« expressionisme post-punk » se fait plus dense. L’humour potache cède la place, après l’élection de George W. Bush en 2000, à une tonalité plus politique. Et, à partir de 2006, il se met à coloriser ses strips.

« The City » paraîtra jusqu’en 2014 d’abord dans l’Edition, puis dans Free Times et Cleveland Scene, ainsi que dans 75 autres titres de la presse alternative, qui mutualisent une partie de leurs contenus. Derf Backderf n’est pas mécon­tent d’arrêter son strip et de pouvoir se consacrer à plein temps à l’écriture de romans graphiques.

C’est d’ailleurs la seule facette de lui que l’on connaissait jusqu’ici en France. En 2013, le public français et belge réserve un accueil enthousiaste à son premier roman graphique traduit, Mon ami Dahmer. Dans ce livre qu’il a mis huit ans à achever, il relate sa relation avec un copain de lycée, Jeffrey Dahmer, qui sera surnommé « le cannibale de Milwaukee » et avouera avoir assassiné 17 personnes entre 1978 et 1991.

Books

 

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Opioïdes City

Après Barry Meier et Pain ­Killer puis Beth Macy et Dopesick, Chris McGreal est le troisième journaliste à consacrer un livre à la crise des opioïdes aux États-Unis. Dans American Overdose, il choisit de s’intéresser à la ­petite localité de Williamson, en Virginie­-Occidentale, désormais surnommée « Pilliamson », de pill, « comprimé ». Il décrit dans American Overdose les files d’attente devant certaines cliniques de la ville où des médecins pas trop regardants prescrivent des antalgiques opioïdes à tour de bras. En une décennie, les pharmacies locales ont écoulé 20 millions de médicaments anti­douleur, soit, pour cette loca­lité de 3 191 habitants, environ 6 500 comprimés par personne. Dans la région des Appalaches, où la pauvreté sévit depuis la désindustrialisation, Williamson n’est pas une exception.

Les ravages sont tels que les ­médias américains parlent d’épidémie : aux États-Unis, les décès par surdose de médicaments sur ordonnance ont plus que triplé ces dix dernières années. Les centres pour le contrôle et la prévention des maladies en ­dénombrent plus de 40 par jour. Comment passe-t-on de la prescription de médicaments pour soulager des douleurs lombaires ou postopératoires à des addictions mortelles ? « En 1996, un nouveau produit à base d’oxycodone, l’OxyContin, a été mis sur le marché, et Macy, Meier et McGreal accusent son fabricant, Purdue Pharma, d’être quasiment à lui seul à l’origine de la crise », résume la professeure de médecine Marcia Angell dans The New York Review of Books. Purdue Pharma prétendait que la diffusion lente de son médicament permettait un soulagement de plus longue durée et le rendait moins addictif que d’autres antalgiques opioïdes. « Interdire l’OxyContin n’arrê­tera pas l’épidémie, prévient cepen­dant Angell. Le problème de ces trois livres, et il est de taille, est qu’ils résument la crise des opioïdes au cas de Purdue Pharma. L’Oxycontin n’a pas créé l’épidémie, il l’a relancée. »

De Gaulle, les raisons d’une admiration

Cinquante ans après son départ du pouvoir, de Gaulle reste « le président préféré des Français », et de loin. Tous les sondages le confirment. La moyenne d’âge des sondés étant de 41 ans, cela laisse rêveur. Que savent-ils réellement de ce personnage, de son histoire, de son rôle dans l’Histoire ? Peu de chose, sans doute. Mais assez pour éprouver un sentiment profond. Or les sentiments, en politique, cela compte. Cela pourrait être l’essentiel, soutient le sociologue Philippe Braud. En ces temps troublés, où les valeurs de la démocratie sont à nouveau remises en cause, la forte popularité du Général est un signal. Emmanuel Macron ne s’y est pas trompé, qui s’est fait photographier avec un exemplaire ouvert des Mémoires de guerre en évidence sur son bureau, a inséré une croix de Lorraine dans le logo de l’Élysée et fait le pèlerinage de Colombey pour fêter les 60 ans de la Constitution.

Le politologue Olivier Duhamel a récemment analysé dans la revue Pouvoirs les troublantes continuités entre de Gaulle et Macron. Le jeune président se coule dans le moule des institutions de la Ve République, sans rien y changer. « Les grandes orientations et décisions politiques sont prises à l’Élysée et […] le chef de l’État s’empare de toute question qu’il souhaite trancher, majeure ou pas. » Mais Macron fait davantage : par rapport à ses prédécesseurs, il « retourne vers le fondateur ». Comme de Gaulle, il s’est porté candidat en se disant « ni de droite, ni de gauche » ou encore « et de droite et de gauche » (les expressions sont de lui). Comme de Gaulle, il s’est positionné au-dessus des partis et, une fois élu, a nommé des ministres de droite et de gauche aux côtés d’experts. « Monarchisme et technocratisme », note Duhamel. « Aristocratisme » aussi, « au sens de gouvernement des meilleurs ». De Gaulle et Macron sont les deux seuls présidents de la République à n’avoir pas eu de mandat électif auparavant.

À ces éléments de continuité les historiens anglo-saxons en ajoutent d’autres. Pour Jonathan Fenby, « l’idée macronienne d’une présidence “jupitérienne” s’inscrit naturellement dans le prolongement du rôle d’arbitre de la nation que de Gaulle s’était attribué. Les deux hommes sont venus au pouvoir à l’occasion d’une désintégration de l’establishment politique. Tous deux se sont attelés à des réformes économiques et sociales ». Tous deux se sont fait élire en partie pour leur intégrité. Avec la palme pour de Gaulle, dont la plupart des commentateurs anglo-saxons rappellent qu’il avait fait installer un compteur électrique séparé pour ses appartements privés à l’Élysée. L’Américain David Bell le souligne, Macron et de Gaulle ont aussi en commun « une vénération quasi religieuse de l‘État ». Un étatisme qui « protège les intérêts des élites […]. La société que Macron envisage est fondamentalement semblable à celle de De Gaulle : une société jouissant d’une égalité formelle, républicaine, mais où une élite instruite tient fermement les rênes du pouvoir ».

Les continuités s’arrêtent là. Macron est bien sûr beaucoup plus jeune et moins expérimenté. Il a été élu « principalement par la gauche », note Duhamel, alors que le socle du général était beaucoup plus large. Il est aussi beaucoup plus interventionniste au quotidien, plus « intrusif », écrit Duhamel. Et puis, comme l’assène The Economist dans un article intitulé « Le père de Jupiter », Macron a beau être brillant, il lui manque la stature.

Les émotions populaires mêlent toujours naïveté et sagesse. De Gaulle doit une part de sa popularité à ce qu’il incarne le syndrome Astérix : le Gaulois qui se dresse pour sauver les siens. Ne négligeons pas pour autant le sentiment d’admiration pour un homme dont on continue de percevoir confusément mais intensément des qualités qui font trop souvent défaut aux chefs d’État : le courage, l’indépendance d’esprit, l’intelligence de la situation, la hauteur de vue, la vision à long terme, l’incorruptibilité et un caractère hors du commun.

Le jour où Obama a liquidé Ben Laden

On était en avril 2011. Ce matin-là j’ai relevé toute une série d’appels manqués en provenance d’un numéro masqué, qui était en principe celui de la salle de Crise. Quand j’ai rappelé, on m’a dit de venir d’urgence à la Maison-Blanche. John Brennan et Denis McDonough [deux conseillers de premier plan pour les questions de sécurité nationale] voulaient me voir.

Sur place, on m’a demandé de fermer la porte. Le bureau de Brennan se trouvait de l’autre côté du couloir par rapport au mien, et derrière plusieurs pièces dans lesquelles on conservait des informations confidentielles. Ce n’était pas un endroit très agréable, et le décor laissait à désirer : un mini-frigo, une machine à café, un faux plafond, des piles de dossiers en provenance des services de renseignement, de multiples écrans d’ordinateur, des téléphones de couleurs différentes et des étagères sur lesquelles on voyait des livres qui pour la plupart n’avaient pas été ouverts, sans doute des cadeaux. Quand on avait entrepris des travaux de rénovation, on avait découvert des rats crevés dans les cloisons… Il n’en restait pas moins que c’était ici le centre névralgique de la guerre contre Al-Qaïda, qu’il s’agisse de déployer des moyens de surveillance, de réaliser des frappes à l’aide de drones ou de mener des opérations spéciales dans des régions reculées. Si Obama décidait de capturer ou de supprimer quelqu’un, il s’adresserait à Brennan.

— C’est confidentiel, me dit-il en joignant les mains devant lui. On a peut-être un tuyau sur Ben Laden.

On m’a alors décrit un scénario invraisemblable. À la suite de filatures dont avaient fait l’objet des messagers de Ben Laden, on avait repéré un complexe fortifié à Abbottabad, une bourgade de l’intérieur du Pakistan, non loin d’une école militaire. Nous n’étions pas certains que Ben Laden s’y trouvait, mais c’était la piste la plus sérieuse dont nous disposions depuis qu’il avait franchi clandestinement la frontière afghane en décembre 2001. Depuis quelque temps, Obama enchaînait les réunions avec de proches conseillers, et il lui faudrait bientôt décider de lancer ou pas une opération sur place, qu’il s’agisse d’un raid mené par les forces spéciales ou d’une frappe aérienne. On m’avait mis dans la confidence car il nous reviendrait ensuite d’expliquer tout cela à l’opinion publique si d’aventure Obama choisissait d’intervenir, et c’était justement mon rôle.

J’avais remarqué depuis quelque temps que se déroulaient parfois des réunions dans la salle de Crise sans que personne en ait été officiellement averti. On pouvait voir sur les ordinateurs des collaborateurs des hauts responsables de la sécurité nationale des enregistrements vidéo de ces tables rondes organisées dans l’une des trois salles de conférence ; or dans certains cas les séances n’avaient pas été filmées. Si au départ je trouvais un peu vexant d’être tenu à l’écart, je faisais maintenant partie des initiés qui étaient dans le secret des dieux.

Dès lors, j’ai participé dans la journée à des réunions interminables présidées par Brennan et McDonough, où l’on abordait tous les aspects du problème. On s’intéressait d’abord aux informations recueillies par les services de renseignement, et c’était en général Michael Morell, le directeur adjoint de la CIA, qui prenait la parole. Il se montrait d’une précision glaçante, énumérait les divers éléments dont nous disposions, se penchait légèrement en avant, comme pour nous mettre dans la confidence, puis se calait dans sa chaise et croisait les mains. On en revenait souvent aux mêmes points, les caractéristiques de cette résidence fortifiée, plus vaste et aussi plus isolée que les autres bâtisses du quartier, le fait qu’elle soit entourée d’un mur d’enceinte, le nombre d’individus qui l’occupaient, leur âge et leur sexe supposés, leur façon de se confondre avec les membres de la famille de Ben Laden, leur mode de vie : il n’y avait presque pas d’allées et venues, et puis ces gens s’habillaient comme des Pachtounes et brûlaient leurs ordures ; enfin on notait la présence d’un homme de grande taille, qui faisait parfois les cent pas dans la cour…

On a déployé en Afghanistan une équipe d’agents secrets chargés de capturer ou d’éliminer Ben Laden. On envisageait aussi la possibilité de réaliser une frappe aérienne chirurgicale. Mais il subsistait encore de nombreuses questions. Qui allait prévenir les Pakistanais, et à quel moment ? Idem à l’égard des Saoudiens. Que faire si on le capturait vivant ? Si on le tuait, comment prouver qu’il s’agissait bien de Ben Laden ? De quelle façon l’enterrer ? Et si jamais ce n’était pas lui ? Que se passerait-il si l’opération tournait au fiasco ?

Un vendredi en fin d’après-midi, Obama a présidé une ultime séance au terme de laquelle il trancherait. Il n’y aurait pas de clair de lune à Abbottabad pendant tout le week-end, ce qui fournissait une occasion idéale pour intervenir. On commença par lui communiquer les dernières infos recueillies par nos services. Je n’étais pas le seul nouveau venu, il y avait aussi des spécialistes des services de renseignement chargés de vérifier que l’homme de grande taille aperçu à l’intérieur de ce complexe fortifié était bien Oussama Ben Laden. Ils n’en auraient pas mis la main au feu, estimant qu’il était possible qu’il s’agisse effectivement de lui, sans plus. La discussion se perdit dans des considérations oiseuses, jusqu’à ce qu’Obama perde patience.

— Ça suffit ! déclara-t-il. Il y a une chance sur deux pour que ce soit lui.

Restait à savoir comment le capturer ou l’éliminer. C’est l’amiral Bill McRaven qui supervisait les forces spéciales déployées en Afghanistan. Il se montra confiant sur le succès de l’opération, qui n’avait en soi rien d’extraordinaire pour ses hommes, mais qu’ils allaient préparer avec soin. On pouvait aussi tout simplement détruire cette résidence fortifiée, mais cette option ne semblait pas avoir la faveur d’Obama, puisque dans ce cas on n’aurait pas la certitude que cet homme de grande taille était Ben Laden, et l’on ne pourrait pas non plus récupérer sur place d’éléments matériels susceptibles d’être utilisés par nos services secrets.

Obama fit un tour de table pour demander à chacun son avis. Pour une fois, [le ministre de la Défense] Bob Gates se démarqua des militaires en uniforme, puisqu’il s’opposa fermement à l’organisation d’un raid. Cela présenterait trop de risques, dit-il en se référant à « Desert One », l’opération désastreuse menée en 1980 sous la présidence de Jimmy Carter et qui visait à libérer les Américains retenus en otages dans l’ambassade américaine de Téhéran. Comme à l’époque, il faudrait que des hélicoptères pénètrent discrètement à l’intérieur d’un pays étranger, en l’occurrence le Pakistan. Or « Desert One » avait été un échec retentissant, qui s’était soldé par la mort de huit Américains, l’humiliation des États-Unis et une défaite électorale cuisante pour un président démocrate.

En revanche, [le chef d’état-major des armées] Mike Mullen et Bill McRaven étaient partisans d’une intervention militaire, ainsi que John Brennan et Leon Panetta, le patron de la CIA. Le vice-président Joe Biden, lui, ne voulait pas en entendre parler, et il nous expliqua longuement que cela aurait des répercussions catastrophiques : on assisterait sur place à un échange de tirs nourris, le Pakistan romprait les relations diplomatiques avec nous et le personnel de notre ambassade ferait l’objet de menaces. Quant à [la secrétaire d’État] Hillary Clinton, elle nous dit que, si ce n’était pas gagné d’avance, il serait trop risqué politiquement parlant de rester les bras croisés. Que dirait-on si l’on apprenait que nous avions eu l’occasion d’éliminer Ben Laden et que nous n’en avions pas profité ?

Pour moi, il tombait sous le sens qu’Obama allait lancer une opération. Il suffisait de le voir regarder droit devant lui quand les autres s’exprimaient pour comprendre qu’il avait longuement réfléchi à la question. Quand ce fut à mon tour de donner mon avis, je me suis contenté de rappeler qu’il s’était toujours déclaré en faveur d’une intervention. Il me demanda alors d’envisager quatre scénarios : 1) Ben Laden se trouve bien dans cette résidence fortifiée, et l’opération est un succès ; 2) Ben Laden se trouve sur place, mais l’affaire tourne mal, il y a des morts dans nos rangs, la police et l’armée pakistanaise ripostent, cela met à mal les relations que nous entretenons avec ce pays ; 3) Ben Laden ne se trouve pas sur place, mais nos forces spéciales opèrent une descente surprise dans ce complexe fortifié et en repartent sans essuyer aucune perte ; 4) Ben Laden ne se trouve pas sur place, et l’opération est un échec.

Sans rien dévoiler de ses intentions, Obama nous annonça à la fin de la réunion qu’il prendrait une décision dans le courant de la nuit. Tout le monde quitta la salle, Joe Biden nous invita alors à le suivre, Denis McDonough et moi, dans une pièce voisine, et ferma la porte derrière lui. Il avait l’air froissé.

— Vous pensez vraiment, tous les deux, qu’il doit envoyer nos forces spéciales là-bas ?

— Oui, répondit Denis McDonough.

J’étais de son avis et rappelai qu’Obama avait toujours dit qu’il irait chercher Ben Laden au Pakistan.

— Bon, j’essaie seulement de lui laisser un peu de liberté d’action, déclara Joe Biden.

Je n’en doutais pas. Il lui arrivait en effet d’adopter dans les réunions des positions tranchées, afin qu’Obama se trouve confronté à une multitude d’opinions et de choix possibles.

— Il vous a toujours soutenu, nota McDonough.

— Je ne vous le fais pas dire. Mais il faut aussi espérer qu’on aura de la chance, soupira Joe Biden.

J’entrepris de rassembler la documentation indispensable. N’ayant personne avec qui travailler, je rédigeai seul le discours à tenir dans chacun de ces quatre cas de figure. À partir d’infos déclassifiées par la CIA, j’expliquai les raisons qui nous avaient amenés à penser que Ben Laden se trouvait dans cette résidence fortifiée, même si d’aventure il s’avérait que ce n’était pas le cas. Je compilai l’ensemble des communiqués dans lesquels il déclarait la guerre aux États-Unis et se félicitait des attentats du 11 septembre 2001, ainsi que les propos officiels de George W. Bush et d’Obama qui s’engageaient à le capturer ou à l’éliminer.

Je créai un nouveau document intitulé « Remarques du président Barack ­Obama » pour rédiger les discours qu’il serait vraisemblablement amené à prononcer suivant la façon dont tourneraient les choses, mais je manquais d’inspiration. En cas d’échec, ce serait un cauchemar et je n’osais pas l’imaginer, encore moins le coucher par écrit. Si en revanche nous remportions un succès, mieux valait sans doute ne pas risquer de tout compromettre à l’avance en se livrant à ce genre de préparatifs. Si Obama décidait de lancer une opération, je n’aurais alors guère le temps de rédiger un communiqué, et pourtant je n’ai pas voulu infléchir d’aucune façon le cours de l’histoire.

Le lendemain matin – nous étions alors vendredi –, Obama a annoncé que nous allions lancer un raid sur ce complexe fortifié qui abritait Ben Laden, ce qui nous laissait trois jours pour intervenir. Le samedi, je suis venu mettre la dernière main à mon travail préparatoire avec George Little, responsable des affaires publiques à la CIA. Il s’est trouvé qu’avait lieu ce soir-là le dîner des correspondants de presse à la Maison-Blanche, une réception où l’on était tenu de venir en smoking et au cours de laquelle le président s’efforçait d’amuser la galerie en faisant de l’humour. En quittant le bureau Ovale, j’ai vu l’acteur Jon Favreau en grande discussion avec Jon Lovett, chargé autrefois d’écrire des discours, et qui riaient à l’avance des blagues dont Donald Trump, présent ce soir-là, serait la cible.

J’ai quitté la Maison-Blanche dans le courant de l’après-midi pour aller faire un jogging avec mon frère David. L’ennui, c’est qu’il dirigeait CBS News, autrement dit l’équipe de journalistes qui animait les bulletins d’information sur cette chaîne télévisée, et qu’il allait passer le week-end chez moi avec Emma, sa femme. Au fil du temps, nous étions convenus de ne jamais parler travail tous les deux. Cela afin d’éviter de nous communiquer des renseignements confidentiels, et aussi parce que nous n’aimions pas les discussions politiques. Seuls enfants de la famille, nous étions avec l’âge devenus très proches l’un de l’autre, d’autant plus que n’ayant pas les mêmes centres d’intérêt nous ne nous faisions pas concurrence.

[…]

Le dîner des correspondants de presse à la Maison-Blanche est un rituel agaçant, mais qu’on ne manquerait pour rien au monde. Les invités se donnent des airs dans le sous-sol d’un hôtel sans âme, ils boivent de la piquette, s’évitent soigneusement et tendent le cou pour voir passer des gens célèbres. Ce soir-là, je longeai les couloirs étroits et recouverts de moquette du Washington Hilton, entouré par des dirigeants politiques et des individus qui occupaient des fonctions importantes dans les médias, avec qui je ne m’étais jamais senti à l’aise. Il m’arrivait d’apercevoir quelqu’un qui était dans la confidence, comme Michael Morell à l’autre bout de la pièce. Nos regards se croisaient, nous nous adressions un petit signe de tête, comme pour nous dire : « Oui, on se voit demain à 10 heures. » C’était le matin à Abbottabad, Oussama Ben Laden se réveillait, peut-être pour la dernière fois de sa vie.

[…]

Le lendemain matin, soit dimanche, j’ai pris une douche et je me suis habillé. Ann, David et Emma dormaient sur leurs deux oreilles. Sur le coup de 10 heures, ils se sont levés et sont venus prendre un café à la cuisine. Je leur ai alors annoncé que je partais au travail. David m’a demandé si je rentrerais bientôt, j’ai répondu que non, sans lui donner de détails, et nous en sommes restés là.

Les grands chefs et leurs adjoints se retrouvèrent dans la salle de Crise, où nous allions désormais passer environ douze heures. Tout s’est déroulé selon le scénario habituel : on nous a donné les dernières informations disponibles sur le complexe fortifié dans lequel Ben Laden avait trouvé refuge, nous avons expédié les affaires courantes, prévenu tous les hauts fonctionnaires qu’ils risquaient d’être débordés de travail dans le courant de la journée. Il m’a fallu demander à Pete Souza, le photographe officiel du président, de venir immortaliser la scène, quelle que soit l’issue de ce raid. Nous avons commandé des cafés chez Starbucks et attendu en silence qu’on vienne nous les apporter, incapables de dire un mot. Puis, de retour dans la salle de Crise, nous avons pris notre mal en patience et papoté pour tuer le temps.

Il était environ 14 heures quand Obama est venu aux nouvelles. L’opération venait juste de démarrer. Nous étions en liaison directe par vidéoconférence avec Leon Panetta, qui se trouvait au siège de la CIA, et Bill McRaven, qui nous parlait depuis Jalalabad, la ville afghane proche de la frontière d’où le commando héliporté venait de s’envoler pour rejoindre Abbottabad. Obama remonta alors jouer aux cartes dans le bureau Ovale.

Il redescendit peu de temps avant que le commando n’atteigne la résidence fortifiée. Tout le monde s’assit, Bill McRaven nous relata alors l’intervention en direct, comme s’il s’agissait d’une rencontre de base-ball. Sur un écran divisé, on ne voyait que sa tête et ses écouteurs, ainsi que celle de Panetta. Soudain, un héli­coptère heurta le rebord du mur d’enceinte et dut se poser en catastrophe. Nous ne savions pas si Ben Laden se trouvait sur place, mais les choses commençaient déjà à se gâter. Chacun fuyait le regard de l’autre. McRaven n’avait pourtant pas l’air de s’en faire. « Le pilote va se débrouiller », nous dit-il.

Dans la petite salle de conférences située de l’autre côté du couloir, un général regardait sur un ordinateur portable la diffusion en direct de l’opération commando. S’avisant qu’il serait mieux assis dans cette pièce, Obama alla s’y installer, ainsi que la plupart des hauts responsables. Quant à moi, je suis resté à ma place. J’étais inquiet et ne voulais pas les déranger. McRaven et Panetta nous annoncèrent bientôt que l’on avait identifié « Geronimo ». On m’expliqua que c’était le nom de code de Ben Laden. Je bondis de ma chaise et me précipitai dans le couloir derrière la petite salle de conférences, où s’entassaient les membres les plus influents du gouvernement. Je regardai autour de moi, vis Obama contempler l’écran et Mullen égrener son chapelet. D’un seul coup j’entendis dire à plusieurs reprises : « Geronimo tué au combat. »

— On l’a eu, déclara Obama.

 

— Ce texte est extrait du livre Obama confidentiel. Dix ans dans l’ombre du président, paru le 11 février aux éditions Saint-Simon. Il a été traduit par Étienne Menanteau.

Objets d’une mémoire traumatique

Le premier ouvrage de la plasticienne et écrivaine Aanchal Malhotra ­signale par son succès une blessure mal refermée et peut-être une ­mémoire en voie de libération : celle de la Partition. En Inde comme au Pakistan, l’événement demeure traumatique pour la génération qui l’a vécu en 1947. « Pendant cinquante ans, lit-on dans The Asian ­Review of Books, les historiens indiens ont considéré 1947 comme une ­année “triomphale et tragique”. La fin de la domination britannique constituait le triomphe du mouvement de libération nationale ; la partition du sous-­continent entre l’Inde, le Pakistan oriental (qui deviendra le Bangladesh) et le Pakistan occidental était l’effet collatéral tragique de l’indépendance. Il a fallu près d’un demi-siècle pour que les Indiens prennent conscience de la chape de plomb qui pesait sur les émeutes dont ont été victimes des millions de personnes » (au total, jusqu’à 2 millions de morts et 14 millions de déplacés). Les massacres de masse, les viols et le vandalisme qu’avaient vécus les musulmans (côté indien), les hindous et les sikhs (côté pakistanais) n’étaient évoqués que dans l’intimité des familles.

Certes, les écrivains s’étaient ­depuis longtemps emparés du sujet, notamment, dès 1956, Khushwant Singh avec son célèbre Train pour le Pakistan ­(Autrement, 2008). Mais il a ­fallu attendre le 70e anniversaire de cette séparation sanglante pour que s’ouvre à Amritsar, dans le Pendjab ­indien, le premier ­musée consacré à la Partition. L’établissement donne à voir, entre autres, des objets abandonnés ou emportés par les réfugiés des deux bords : récipients, boîtes en fer-blanc, étoffes, bijoux, livres… C’est précisément la démarche à la fois concrète et « intimiste » qu’adopte Aanchal Malhotra dans Remnants of a Separation, note le quotidien The Hindu.

L’auteure s’est entretenue avec une vingtaine de personnes en Inde, au Pakistan et au Royaume-Uni. À une exception près, leurs témoignages passent par l’entremise d’un objet : un gaz (mètre en bois), un saat ­ladda et un paanch ladda (colliers à cinq et sept rangs de perles), un châle en pashmina, un couteau qui pouvait servir aussi bien à se défendre contre un agresseur qu’à éplucher des légumes… Aanchal Malhotra, qui se défi­nit comme une « spécialiste de l’histoire orale », a d’abord ­enquêté sur sa propre famille hindoue réfugiée en Inde lors de la Partition. Sur la couverture de l’ouvrage figure sa grand-mère, ses cheveux blancs nettement séparés par une raie ornée d’un maang tikka (bijou de tête) en or incrusté de rubis, de grenats, de perles et de diamants, « des pierres originaires de la province de la Frontière-du-Nord-Ouest » (aujourd’hui au Pakistan), ­indique le site d’information indien Scroll.in : « Ce bijou de famille porté par les femmes (jusqu’à Malhotra elle-même) le jour de leur mariage a survécu à la Partition. Cachée dans les plis d’un vêtement, la ­parure nuptiale a traversé la frontière. La grand-mère explique que sa propre mère n’avait pu s’en séparer car c’était la seule chose qui lui restait de sa terre natale ».

Pour Scroll.in, Remnants of a Sepa­ration pose « inévitablement » la question complexe de l’appartenance. Parmi les personnes interrogées, certaines pensent qu’il existe des « différences intrinsèques entre hindous et musulmans », une croyance qui s’épanouit aujourd’hui dans l’Inde nationaliste de Narendra Modi. Mais le livre suggère tout autre chose : « Certains [musulmans] étaient à ce point attachés à Delhi qu’ils sont revenus dans le quartier de leurs ancêtres après avoir réchappé à la violence. D’autres sont restés en Inde pendant la Partition pour des raisons logistiques, puis ont émigré au Pakistan quelques années plus tard. D’autres encore évoquent l’extrême xénophobie qu’ont ­subie les Pendjabis à leur arrivée à Delhi ». Remnants of a Separation parvient à replacer les préjugés dans une perspective historique, et ce avec bienveillance et « empathie », apprécie, côté pakistanais, le quotidien Dawn. Ainsi, « Malhotra interviewe un vieux monsieur musulman qui avait fui sa maison de la banlieue de Delhi saccagée en 1947 et y est revenu une fois la situation peu ou prou apaisée. Au Pakistan, il s’était senti différent de ses coreligionnaires ». Preuve que l’on peut se sentir musulman et indien.

La science réenchantée

L’avènement de la science et le processus de ratio­nalisation à l’œuvre dans nos sociétés ont conduit au désenchantement du monde. C’est du moins ce que pressentait le sociologue Max Weber. « Qui donc encore, de nos jours, croit – à l’exception de quelques grands enfants qu’on rencontre encore justement parmi les spécialistes – que les connaissances astronomiques, biologiques, physiques ou chimiques pourraient nous enseigner quelque chose sur le sens du monde ou même nous aider à trouver les traces de ce sens, si jamais il existe ? » déplorait-il en 1919, au cours d’une conférence.

Il semblerait que l’écrivain britannique Caspar Henderson soit de ces grands enfants qui voient dans la science une source infi­nie d’enchantement. « Caspar Henderson veut réenchanter le monde, mais pas au détriment de son explication scientifique. Ma carte des merveilles, son livre limpide et élégant qui embrasse une large palette de sujets, montre bien à quel point notre peur du réductionnisme scientifique n’a pas lieu d’être », s’enthousiasme Jon Day dans The Guardian.

En compilateur virtuose, Henderson entraîne le lecteur dans une flânerie parmi les découvertes scientifiques. Son catalogue des merveilles se compose de sept chapitres, organisés ­selon le « principe d’émergence » : chaque phénomène abordé découle des propriétés fondamentales du précédent. Et, pour que cette plongée dans l’extraordinaire soit complète, l’auteur s’appuie sur les illustrations de l’artiste iranienne Golbanou Moghaddas, dont les riches vignettes empruntent à l’art de la miniature persane. Cette collaboration n’est pas nouvelle, puisque Golbanou Moghaddas avait déjà illustré le premier ouvrage de Henderson, L’Incroyable Bestiaire de Monsieur Henderson.

C’est d’abord aux phénomènes optiques que s’intéresse l’auteur. L’occasion de découvrir, par exemple, que les photons luttent pendant si longtemps pour sortir du cœur du Soleil que la ­lumière que nous voyons aujour­d’hui est probablement plus ancienne que l’espèce ­humaine. Ou encore que les arcs-en-ciel apparaissent toujours sous un angle identique à l’observateur. Après la lumière, c’est au tour des cellules, du cœur et du cerveau de livrer ce qu’ils recèlent de merveilleux. L’on s’étonnera ainsi d’apprendre que le cœur humain pompe en moyenne 7 tonnes de sang par jour et que chaque cœur a son propre battement, même si l’oreille ne peut le percevoir.

Tour à tour homme de science et de lettres, Caspar Henderson se ­révèle un explorateur insatiable des ­curiosités de ce monde. Il émaille son ouvrage de références à la littérature, la philosophie, l’art ou l’histoire, avec la joie – enfantine, dirait probablement Weber – de partager le plaisir que procure la connaissance.

Zombies du quotidien

Severance, premier roman de l’écrivaine américaine Ling Ma, couronné par le prix Kirkus en octobre dernier, est « bien plus qu’un roman d’horreur », assure le critique Michael Schaub sur le site de la radio NPR. « C’est une satire cinglante du consumérisme et de la culture d’entreprise. »

À l’automne 2011, le monde est dévasté par une épidémie. Avant de tuer ses victimes, cette étrange infection fongique ­venue de Chine les fait répéter à l’infini des tâches quotidiennes. Comme des zombies. Une mère met la table pour sa famille, la débarrasse et recommence ; une fillette feuillette sans arrêt son livre préféré ; une jeune femme essaie inlassablement tous les vêtements de sa garde-robe. Candace Chen, petite main chez un éditeur new-yorkais, est l’une des rares survivantes.

« Mais, comme le montre la prose détachée de Ling Ma, la vie d’une victime de l’épidémie n’est pas foncièrement différente de celle d’un employé de bureau », note Constance Grady sur le site Vox. Ling Ma décrit sa vie avant et après la catastrophe dans un style sobre et subtil qui rappelle à la critique du New Yorker Jiayang Fan la prose de Kazuo Ishiguro et, notamment, son désormais classique Les Vestiges du jour. Dans ces deux livres, « on a le sentiment que le désenchantement du protagoniste est symptomatique d’un système profondément troublé, dont il n’a pas pu ou voulu voir les horreurs », écrit-elle.

Ma petite Église

Après son essai L’Homme et le bois (Gaïa, 2016), qui a été un best-seller international, Lars Mytting retourne à la fiction avec un roman historique, qui s’est lui aussi hissé en tête des ventes en Norvège.

L’auteur ne délaisse pas pour autant son matériau de prédilection, puisque l’intrigue, située au fond d’une vallée perdue, tourne autour d’une stavkirke – une de ces églises médiévales en bois dont s’enorgueillit le royaume – et de ses deux cloches en argent, dont un père, Eirik Hekne, a fait don au XVIIe siècle pour hono­rer la mémoire de ses filles siamoises décédées. Dans les années 1880, l’église et ses cloches font l’objet d’un projet de transfert dans la ville allemande de Dresde.

Sur cette trame se greffe une intrigue amoureuse entre une descendante d’Eirik, Astrid, employée par un pasteur moderniste, et l’architecte chargé du démontage de l’église. « Un alliage efficace de connaissances factuelles, d’imagination poétique et de travail sur la langue », estime le tabloïd Verdens Gang. Pour le quotidien Dagens Næringsliv, « Mytting s’approche au plus près de la vie concrète des personnages, dans laquelle s’an­crent coutumes, techniques de survie, drame, sagesse et superstitions ».