De Gaulle, le séducteur, le prophète

Cinquante ans après son éviction du pouvoir, en avril 1969, Charles de Gaulle reste la figure politique la plus appréciée des Français. La parution à Londres d’une nouvelle biographie du Général, jugée plus ou moins « définitive », est l’occasion de revenir sur cette personnalité complexe, irritante et fascinante. D’explorer aussi la signification de la relation très étrange qui continue de lier de Gaulle aux Français. Les nombreuses recensions du livre de l’historien Julian Jackson parues dans la presse britannique et américaine soulignent pour la plupart l’héritage gaullien revendiqué et assumé par Emmanuel Macron.

De Gaulle divise autant dans le monde anglo-saxon que chez nous et soulève les mêmes passions. Pour en rendre compte, nous avons choisi de ­publier un texte à charge particulièrement brillant, celui d’un ténor de la vie intellectuelle britannique, Ferdinand Mount. Et nous avons demandé à Julian Jackson d’y répondre, point par point. Difficile de présenter des points de vue plus éloignés : à l’« illusionniste fourbe, cynique et rétrograde » s’oppose le ­­« diri­geant français le plus remarquable ­depuis Napoléon ». Nous revenons également sur les rapports singuliers entre de Gaulle et Churchill et reproduisons pour f­inir les trois premières pages ­manuscrites des Mémoires de guerre, qui en disent long.

 

Dans ce dossier :

 

 

Jardins extraordinaires

À Kaboul, M. et Mme Roami soignent les arbres et les fleurs de leur jardin comme si c’étaient leur progéniture. Ils leur ont d’ailleurs donné les prénoms de leurs enfants, dont ils sont sans nouvelles depuis qu’ils les ont envoyés se mettre en sécurité en Europe. C’est à ces jardiniers et à d’autres de Cisjordanie, de Gaza, d’Israël et d’Ukraine que la photojournaliste et réalisatrice Lalage Snow donne la parole dans War Gardens.

Un jour, au cours d’un reportage en Afghanistan, quelqu’un lui explique que, dans ce pays, « jardiner, c’est respirer ». ­Depuis, dans les régions en guerre qu’elle arpente, Lalage Snow rencontre des personnes qui cultivent leur lopin de terre malgré tout. « Comme les capucines et les géra­niums n’ont rien de poli­tique, Snow peut interroger une série de personnes très différentes qui parlent en toute franchise de leur expérience de la guerre tout en lui faisant ­visiter leur jardin, avec parfois des bruits d’obus en ­arrière-plan », écrit Lucy Jones dans The ­Spectator.

Les antidépresseurs, un sujet déprimant

En 2011, Marcia Angell, médecin et ex-rédactrice en chef de la prestigieuse revue The New ­England Journal of Medicine, ­publiait dans The New York ­Review of Books deux longs articles où elle montrait que l’industrie pharmaceutique avait manipulé les essais cliniques et corrompu des ténors de la psychiatrie universitaire américaine pour doper le marché des antidépresseurs. Books a traduit ces articles et les éléments de la polémique qui s’est ensuivie.

D’après les dernières données disponibles, ce marché représente un chiffre d’affaires ­annuel de 50 milliards de dollars au ­niveau mondial, dont plus du tiers est réalisé aux États-Unis. Plus qu’aucune autre classe de médi­caments. Pour l’Organisation mondiale de la santé, l’affection touche plus de 300 millions de personnes et est devenue la « première cause d’incapacité », devant toutes les autres maladies. D’après une étude de l’OCDE datant de 2018, les plus gros consommateurs d’antidépresseurs sont les Islandais (peu surprenant), suivis par les Australiens, les Portugais (plus surprenant) et les Britanniques. Contrairement à ce que l’on croyait jusqu’ici, les Français sont loin derrière, au-dessous de la moyenne de l’OCDE.

Deux ouvrages récents permettent à Alexander van Tul­leken, un ­médecin britannique qui anime une émission de télé­vision, de faire le point dans The Times Literary Supplement. Sa conclusion : si vous prenez un antidépresseur et que vous avez le sentiment que cela vous aide, continuez. Pour le reste… Une vaste « méta-­analyse » publiée dans la revue médicale The Lancet en avril 2018 et reprenant les données de 522 essais cliniques a été saluée par la presse comme la démonstration enfin attendue de l’efficacité des antidépresseurs. L’un des journalistes phares de The Guardian y a vu « une étude décisive », qui montre que « les anti­dépresseurs sont efficaces et qu’il faut continuer d’en prendre et de les prescrire ». Le tabloïd The Sun a titré : « Avalez encore plus de pilules du bonheur ». En France, le site Pourquoi Docteur a titré : « L’efficacité des anti­dépresseurs prouvée sur une grande échelle ».

C’était avoir mal lu l’article, écrit van Tulleken : « Les patients étaient évalués en moyenne après seulement huit semaines de traitement, ce qui rend difficile d’en tirer des conclusions pour l’efficacité à long terme. Et 78 % des essais cliniques ont été finan­cés par l’industrie pharmaceutique ». De plus, les patients connus pour être atteints d’une dépression résistant au traitement médicamenteux (20 % de l’échantillon) avaient été exclus de l’analyse, « ce qui a probablement exagéré l’impression globale d’efficacité ». Indépendamment de ces réserves, les auteurs concluaient que l’utilité des médicaments par rapport à un placebo était « limitée ». L’article précise en outre que, à l’exception peut-être d’un seul, les antidépresseurs destinés aux enfants et aux adolescents ne sont pas efficaces.

Van Tulleken est aussi très critique à l’égard des deux ouvrages. Ils relèvent de deux « sous-genres de livres lucratifs, la “pop dépressionet le “pop bonheur” ». L’un est écrit par un universitaire spécialiste des neurosciences qui ­exploite les ficelles du journalisme, l’autre par un journaliste à succès condamné pour plagiat. L’un et l’autre donnent dans l’exagération ou l’à peu près. Mais, paradoxalement, c’est celui du journaliste douteux qui ­exprime les choses de la manière la plus juste 1. Le premier, The Happy Brain, accorde crédit à la thèse selon laquelle la dépression serait due à un déficit en sérotonine, tous les antidépresseurs mis sur le marché ayant pour objectif de doper la « recapture de la sérotonine ». Cette théorie est « en fait un triomphe du marketing de Pfizer » pour imposer son ­Zoloft. L’auteur omet de dire que les tentatives pour créer un état dépres­sif en induisant un déficit de sérotonine ont échoué. Bien que relevant de la pop dépres­sion, l’autre livre reflète l’expérience personnelle de l’auteur, qui a connu les affres de cette maladie. C’est un best-seller.

Wilfred Thesiger, arpenteur du désert

Les hommes extraordinaires ne devraient pas mourir dans leur lit. Achille serait-il devenu un mythe s’il était mort sur sa couche ? Il faut accomplir son exploit et mourir, sinon dans sa jeunesse, du moins bien vite après. Si possible dans un accident – comme T. E. Lawrence (d’Arabie), mort à moto sur une route du Dorset. La mort violente sublime les vies en destins. Sir Wilfred Thesiger, l’auteur du livre culte Le Désert des déserts (paru en 1959 sous le titre Arabian Sands), récit de voyage au pays des Bédouins, n’a pas eu cette chance. Il s’est éteint en Angle­terre, vieillard quasi aveugle, atteint dans les trois dernières années de sa vie des mala­dies de Parkinson et d’Alzheimer. Cet homme puissant, résistant à la douleur, qui aurait pu crever de soif ou de faim dans les sables au fin fond de l’Arabie, être tué par une tribu bédouine hostile, finir ­croqué par l’un des soixante-dix lions qu’il a abattus en Afrique ou éventré par l’un des mille sangliers qu’il a chassés dans les marais d’Irak, a terminé sa course dans une chambre d’hôpital à Londres. Mais, pour ceux qui ont lu et admiré son épopée arabe, il reste pour toujours l’homme barbu de 38 ans, tête enturbannée, nez aquilin, peau parcheminée par le soleil, qui sourit sur une photographie en noir et blanc.

Avec Le Désert des déserts, Thesiger écrit une œuvre qui sera immédiatement considérée comme un classique de la littérature de voyage et traduite dans le monde entier – notamment en France en 1978, chez Plon, dans la collection « Terre humaine ». Son personnage de gentleman voyageur, si inspirant que le dessinateur Hugo Pratt l’embarque dans une aventure de Corto Maltese, est partagé : sorte d’agent double de civi­lisations étrangères l’une à l’autre, d’un côté pieds nus sur le sable et chèche sur la tête, de l’autre stéréotype britannique compassé, costume trois pièces et chapeau melon.

Thesiger aura patienté près de dix ans après avoir traversé l’un des déserts les plus arides du monde, le Rub al-Khali, pour se mettre au travail sous la pression de quelques amis et agents littéraires, bouclé dans une chambre d’hôtel à Copenhague. Quatre mois à suer sur sa feuille, sans interruption. Et puis ­encore une année de cette vie sédentaire en Europe, supplice pour ce nomade. S’appuyant sur les photographies qu’il a prises au Leica (et qui ont fait l’objet de nombreuses expositions) et sur les notes qu’il a griffonnées au cours de ses longues méharées, il remue sa mémoire. Voilà que remonte ce qu’il a vu, ce qu’il a senti, ce qu’il a compris du désert. « Nul homme, après avoir connu cette vie, ne peut demeurer le même. Il portera à tout jamais gravée en lui l’empreinte du ­désert », écrit-il dans ce premier livre.

Au milieu de cette contrée aride qu’est la péninsule Arabique, il y a en effet une immense étendue de sable, aussi vaste que la France, où, lorsqu’il y a du vent, celui-ci brûle comme une fournaise et, lorsqu’il y a de l’eau, elle est si amère et si saumâtre que même les chameaux la refusent. Ici, rien. Pas de nourriture, pas d’ombre, pas de vie dans ce rectangle calciné, ­chauffé à blanc le jour, glacial la nuit, situé entre Oman à l’est et le Yémen à l’ouest. C’est ce monstre de sable que ­Thesiger va traverser deux fois, une première fois vers l’est, une fois vers l’ouest, à la fin des ­années 1940.

Pourquoi avoir ainsi tardé à relater son expédition ? Par indifférence à la postérité ? Thesiger est un être farou­chement indépendant qui se moque de ce que l’on pense de lui. L’homme d’action chausse difficilement les pantoufles de l’écrivain !

Thesiger ne vit pas à moitié. Son parcours est riche en coups de tête qui décident au fil du temps d’engagements sans réserve. Rencontre-t-il, quelques années après avoir fait l’expérience du désert, les Arabes des marais en Irak ? Le voilà ­séduit. Il s’installe alors au milieu de ces Maadans aux croyances singulières, dont il adopte le mode de vie, et y demeure près d’une ­décennie. Quant à observer en ethnologue, faire de ces indi­vidus qui le fascinent un objet d’étude ? Non. Il aime et recherche l’humanité pour ce qu’elle est, chair et sang. Les hommes de science « en rapporteront sans doute des renseignements plus utiles que les miens, mais ils ne pourront saisir l’âme secrète de ce pays ni la grandeur des Arabes », explique-t-il dans Le Désert des déserts. Pour autant, estime Jacqueline Chabbi, spécialiste d’anthropologie historique arabe (1), « Thesiger fait de l’anthropologie sans le savoir. Il s’inscrit dans les traces du grand explorateur anglais Charles Montagu Daughty, qui, au xixe siècle, avait écumé les déserts de l’Arabie du nord-ouest et dont le livre, Voyages dans l’Arabie déserte (2), est devenu une véritable bible de l’exploration dans ces régions. Livre que Thesiger avait naturellement lu, sans doute dans la réédition préfacée par Lawrence d’Arabie. Il y a là une chaîne de textes et de regards sur le désert, tous anglais, dont Thesiger constitue le dernier et éclatant maillon. »

Fils d’un haut diplomate britannique en poste en Abyssinie (l’actuelle Éthiopie), Thesiger naît à Addis-Abeba en 1910 et y séjourne près de dix ans avant de partir en pension en Angleterre. L’enfant contracte alors dans cette région volcanique de la corne de l’Afrique une passion pour ce monde ouvert, intense, si différent de la bonne société british ouatée et fermée à laquelle il appartient. Dans son autobiographie, La Vie que j’ai choisie (3), il avoue se délecter de l’atmosphère : « les voix aux inflexions aiguës qui s’exprimaient en amharique ; l’odeur […] des bouses de vache brûlées imprégnant la ville ; les hordes de chiens errants dont les hurlements montaient dans la nuit ; l’image d’un cadavre pendu à un arbre-potence ; des mendiants à la main ou au pied tranchés pour prix d’un larcin ».

 

Eton puis Oxford, dont il sort avec un diplôme d’histoire moderne mais en se distinguant comme boxeur, ne sont qu’une parenthèse. À 23 ans, il repart. L’Abyssinie, une expédition périlleuse le long de la rivière Awash, puis la guerre : c’est un british officer très engagé dans des opérations commandos en Éthiopie et en Libye, où il prend tous les risques pour harceler les troupes de Rommel. En 1946, Thesiger débarque à Salalah, dans l’extrême sud de la péninsule Arabique. À portée de chameau du théâtre des prouesses de son héros, Lawrence d’Arabie, qu’il regrettera toute sa vie de ne pas avoir rencontré. C’est grâce à un centre de recherche sur les locustes qu’il est envoyé dans cette région pour y faire des repérages. On soupçonne en effet les wadis, ces cours d’eau qui se forment au moment des rares pluies au pied des contreforts montagneux du désert, d’abriter les populations de locustes, ou criquets pèlerins, qui prolifèrent et s’abattent en gigantesques nuées de plusieurs milliards d’individus sur des régions entières. Quelle plus belle occasion d’explorer l’une des contrées les plus inhospitalières de la planète – que les Arabes appellent Rub al-Khali (la « région vide ») ? Il sait que la traversée qu’il projette n’est pas une première. Les Britanniques Bertram Thomas et St. John Philby l’ont accomplie au début des années 1930. Qu’importe. Grâce à cette mission, il a trouvé les moyens de payer les guides, la logistique (eau, vivres, fusils) et les chameaux pour réaliser son rêve. Car, dans ce pays, comme il l’écrit dans son prologue, « un nuage se forme, la pluie tombe, les hommes vivent. Le nuage se dissipe, pas de pluie, hommes et animaux meurent ».

Toutefois, même si Le Désert des ­déserts est un voyage plein d’aventures et d’amitié – notamment celle de ses deux guides de la tribu des Rashid, Bin Kabina et Bin Ghabaisha –, Thesiger ne sombre jamais dans l’excès ou le cliché, cohérent avec un idéal de frugalité qu’il applique aussi à l’écriture. Ni la vue de Bédouins s’enfonçant dans les sables, « les mains tendues en avant, paumes en l’air, récitant des versets du Coran », ni celle des paysages – dunes hautes de plus de 200 mètres, sable couleur rouge brique, jaune ou orange – ne lui inspirent un roman­tisme exotique qui aurait constitué le dernier éclat d’un orientalisme colonial.

Trente-six ans. À l’âge où le personnage de Dante est aux portes de l’Enfer dans La Divine Comédie, Thesiger est « au milieu du chemin de notre vie ». Et l’enfer qu’il s’apprête à affronter est une épreuve majeure, de celle qui construit les êtres dans le profond. Le Rub al-Kahli est bien « le désert des déserts », cette incar­nation paroxystique du vide. Thesiger entend le traverser et pour cela, se dépouiller de tout – hormis des outres d’eau, de farine et de dattes arrimées au flanc des bêtes – et marcher à côté du chameau pour le ménager ou monter dessus quand ses jambes ne peuvent plus le porter, au prix d’atroces souffrances qui lui détruisent le dos. Et malgré cela, écrit-il, « tout m’enchantait : le rythme de la houle des chameaux, le bruit des conversations, le son des voix, dont le chant entraînait hommes et bêtes pour leur faire accélérer l’allure ».

S’agit-il pour lui, dans cette traversée extrême, de rencontrer Dieu ? Thesiger ne partage pas les aspirations métaphysiques des Pères du désert qui ont donné à ces régions, dans les temps bibliques et après, une dimension spirituelle. L’idéal ascétique auquel il adhère – et qui lui fait condamner un jour deux explorateurs gonflant des matelas pneumatiques pour la nuit – n’attend rien du ciel. Il s’agit plutôt, pour Thesiger, de se mettre à l’épreuve. Le mot anglais travel rappelle son étymologie française : « travail ». Le voyage est ainsi une torture initiatique capable de façonner un homme. On ne fait pas de voyage. C’est le voyage qui nous fait. Cette épreuve, quasi philosophique, de l’existence bédouine réduite à presque rien contribue à la révélation de soi. « Mais je savais que le plus dur, pour moi, serait de vivre en harmonie avec eux [les Bédouins], sans me laisser dominer par mon intolérance, sans me retirer à l’intérieur de moi-même, ni devenir trop critique à l’égard de mœurs et de critères très différents des miens », écrit-il dans Le Désert des déserts. Il vit ainsi dans un monde qui lui est en réalité deux fois lointain : c’est un chrétien au milieu de musulmans – et il s’aventure parfois dans des régions où le seul fait d’être chrétien le condamne à mort ; c’est un homme « moderne », catapulté dans un voyage dans le temps.

« Moi qui passe ma vie dans les textes des premiers temps coraniques, explique Jacqueline Chabbi, j’ai lu avec émerveillement le livre de Thesiger et j’y ai retrouvé des notations très précises sur les Bédouins qui apparaissent également dans les textes arabes médiévaux. Thesiger est ainsi de plain-pied avec l’histoire d’une société qui est demeurée inchangée depuis plus de mille ans. »

Ce n’est sans doute pas un hasard si Thesiger surgit, avec Le Désert des ­déserts, douze ans après l’indépendance de l’Inde, lorsque l’Empire britannique se retire de l’une de ses plus grosses possessions – avant, du reste, que d’autres colonies accèdent à l’indépendance dans les années 1960. Thesiger est-il le symptôme du crépuscule de la puissance britannique dans le monde ? Ce gentleman voyageur, misanthrope et mal à son aise en Angleterre, se fait Abyssinien, Bédouin, Arabe des marais ou Kényan. Sans jamais se faire d’illusions. « Parmi [mes compatriotes], je me sentais à part, profondément, conscient de ne pouvoir être ­heureux en leur compagnie, alors que je l’étais parmi les Bédouins, tout en sachant que je ne deviendrais jamais l’un des leurs. »

 

Par un renversement de perspective, Thesiger proclame la supériorité du Bédouin. C’est que l’homme du désert est vrai dans la mesure où il est en parfaite adéquation avec son monde. Écologiste avant l’heure, tiers-mondiste sans le ­savoir, humaniste à coup sûr, Thesiger s’est toujours montré méfiant et même hostile vis-à-vis de l’introduction des innovations apportées par la modernité. Voyageur prophète de malheur, il ne cesse d’exprimer la crainte de voir ces sociétés traditionnelles ruinées par l’arrivée de la voiture, de la radio et des diverses incar­nations du progrès. Même si, comme le ­rappelle son biographe Christophe ­Migeon dans Wilfred ­Thesiger, gentleman barbare (4), « les cartes que Thesiger a dressées dans le Rub al-­Khali seront plus tard utilisées par les géologues, prospecteurs et autres chasseurs des consortiums ­pétroliers ».

On a pu s’interroger sur ses « sanglots de l’homme blanc », en reprochant au vieux colonial de nourrir une nostalgie coupable pour des sociétés qu’il aurait voulues immuables, confites dans les traditions et la misère dans lesquelles il les avait découvertes. Mais est-il raisonnable de faire ce procès à celui qui, à la fin de sa vie, préférait à son appartement londonien l’inconfort, au Kenya, d’une maison de village en pisé sans eau, sans électricité et sans toilettes ?

 

— Thierry Grillet est écrivain et essayiste. Il a notamment publié Homère, Virgile, indignez-vous ! Pour sauver le grec et le latin (First, 2015) et Les 300 livres, films, musiques à découvrir, aimer

De Gaulle, le plus grand chef d’État depuis Napoléon

Écrire un livre, c’est comme ­jeter une bouteille à la mer et attendre de voir ce qui va se passer. Quelqu’un va-t-il la trouver flottant dans l’eau ou échouée sur la plage ? Et, si oui, que fera-t-il du message qu’elle contient ? Pour ce qui est de la première question, l’attention considérable accordée à ma biographie de De Gaulle en Grande-Bretagne et aux États-Unis a dépassé toutes mes ­attentes – pas seulement le nombre de recensions mais la longueur, la géné­rosité et le sérieux de beaucoup d’entre elles, celle de Ferdinand Mount étant l’exemple suprême.

Pour ce qui est des Britanniques, cela s’explique probablement autant par leur relation d’amour-haine avec de Gaulle et le contexte politique actuel que par les éventuelles qualités de mon livre. Après tout, de Gaulle a passé une bonne partie de la guerre à Londres, et sa relation orageuse et mouvementée avec Churchill reste pour les Britanniques un sujet de fascination – mon éditeur n’a cessé de m’inciter à en rajouter sur Churchill ! [Lire « “Le monstre de Hampstead” », en bas de page.] Quant au contexte politique, les vues de De Gaulle sur la Grande-Bretagne et l’Europe paraissent aujourd’hui prophétiques, et l’homme est paradoxalement admiré par de nombreux partisans britanniques du Brexit. J’ai aussi le sentiment que plusieurs des critiques les plus positives parues dans des journaux conservateurs comme The Times et The Daily Telegraph traduisent une certaine nostalgie pour une autorité de grand style en cette période de dérive et de médiocrité, dépourvue de dirigeants dignes de ce nom. C’était à coup sûr un bon moment pour publier le livre en Grande-Bretagne.

Concernant la seconde question – que penseront les lecteurs du livre ? –, j’ai également été surpris. Il arrive souvent à un auteur que ses lecteurs lisent un ouvrage différent de celui qu’il pense avoir écrit. Un ami historien, éminent spécialiste de la politique française de l’entre-deux-guerres, m’écrit ceci à propos de mon livre : il est « captivant […] et l’impression que j’en retire est que de Gaulle était quelqu’un d’absolument épouvantable, mais – comme certains sociopathes – gentil avec les enfants et les animaux. Je me demande même si ce qu’il a fait pendant la guerre n’avait pas d’autre but que d’asseoir son autorité. La Résistance aurait existé sans lui, elle aurait joué un rôle à la Libération et sans nul doute revendiqué la victoire. » Ce genre de réaction me stupéfie, car ce n’est pas ce que je pense, et cela m’incite à réfléchir à nouveau au livre que j’ai écrit et à me demander pourquoi certains lecteurs y ont vu un de Gaulle différent du mien.

Dans The New Yorker, Adam Gopnik commence son article en critiquant ce que j’affirme d’entrée de jeu, à savoir que « de Gaulle est partout ». Il écrit : « Comme d’autres affirmations dans ce livre, celle-ci peut sembler au lecteur à la fois vraie au sens strict et fausse au sens métaphysique, comme dirait un philosophe français. Son nom est certes partout, sur le grand aéroport parisien, sur la place Charles-de-Gaulle, naguère place de l’Étoile, avec son flux ininterrompu de circulation autour de l’Arc de triomphe, mais ce qu’il représente paraît bien lointain. Son œuvre achevée, il est une figure plus solennelle que controversée. En quarante ans de séjours fréquents en France, je ne l’ai presque jamais entendu mentionner comme une référence utile en quoi que ce soit pour les crises actuelles. Avoir donné son nom à la place de l’Étoile est bien trouvé : les voitures tournent autour toute la journée mais ne s’arrêtent pas longtemps. »

Gopnik en sait long sur la France, mais peut-être pas autant qu’il le croit ; et là je pense qu’il se trompe. De Gaulle est partout. Il continue de hanter les Français pour toutes sortes de raisons – les meilleures comme les pires –, comme en témoigne entre autres le fait que le président Macron se soit fait photographier avec les Mémoires de guerre ou que la croix de Lorraine apparaisse dans le nouveau logo de l’Élysée.

 

L’article de Ferdinand Mount est une autre affaire. Non qu’il conteste quoi que ce soit de ce que j’ai écrit, mais sa lecture propose un de Gaulle très différent de celui que je pensais avoir présenté, et c’est d’autant plus surprenant qu’il a lu le livre très attentivement, au point de le comparer avec un ouvrage plus succinct que j’ai écrit sur de Gaulle il y a quinze ans.

Pour les lecteurs français qui ne savent rien de Mount, une brève présentation peut être utile. Issu de la classe moyenne supérieure, aristocrate même, mais non fortuné, il a eu une brillante carrière de journaliste, romancier, conseiller politique et commentateur (il est l’auteur d’une merveilleuse autobiographie). Il a fait partie du cercle des conseillers de Margaret Thatcher au 10 Downing Street de 1982 à 1983, sans qu’on ait l’impression qu’il l’ait réellement appré­ciée (peut-être parce que sa propre forme de conservatisme a toujours été plus proche de la tradition plus libérale et ouverte de David Cameron, qui est son cousin ; c’est un farouche opposant au Brexit). Et il a ­dirigé The Times Literary Supplement de 1991 à 2002. Il a rendu compte de tant de livres qu’il n’y a, semble-t-il, aucun sujet sur lequel il ne soit légitime et ne puisse écrire un article spirituel et ­informé (qu’il s’agisse de Goethe, de la poésie indienne, de la princesse Margaret ou du romancier Anthony Powell, qui était son oncle). On pourrait peut-être présenter sa position comme celle d’un conservateur foncièrement anglais, discret, raisonnable, modéré, pratiquant l’autodérision, dénonçant les mythes avec élégance et se méfiant de toute forme de dogmatisme, de grandilo­quence et du style héroïque en politique – toutes qualités impropres à le prédisposer à admirer l’étrange, anguleuse et dérangeante personnalité de De Gaulle. Assez logiquement, son article donne au final un tableau très négatif où je ne me reconnais pas entièrement – même si je lui ai fourni les éléments pour rédiger un portrait plausible de cette personnalité complexe et parfois « insaisissable ».

Le problème vient en partie de ce que tout biographe se retrouve en position d’écrire contre ou de réagir à tout ce qui a déjà été écrit sur son sujet. Dans le cas de De Gaulle, je me suis employé à me ménager un chemin entre le Charybde des admirateurs inconditionnels et le Scylla des opposants implacables. La gaullophobie et la gaullophilie ont chacune une longue histoire, animée l’une et l’autre par des partisans à droite et à gauche de l’échiquier politique, avec des raisons différentes de détester ou d’admirer le personnage. Quand le portrait que l’on dresse prend à rebours les affirmations particulièrement outrancières d’un des deux camps, le danger existe de fournir des munitions à l’autre. C’est un exercice d’équilibrisme périlleux. Il est vrai, par exemple, comme l’observe Mount, que j’ai cherché à tordre le cou à l’idée, répandue chez les gaullistes de gauche, que de Gaulle était un décolonisateur clairvoyant ; mais ce n’est pas pour autant que je souhaite aller aussi loin dans l’autre direction que le fait Mount en puisant dans mon livre de quoi étayer son tableau si négatif et pessimiste de la politique algérienne de De Gaulle.

En outre, j’ai fait le choix, tout en donnant mon appréciation, de laisser s’exprimer de Gaulle le plus possible et de donner la parole à ceux qui ont passé beaucoup de temps à le côtoyer, à travailler avec lui et à réfléchir à son sujet. Si bien que le lecteur peut se faire sa propre opinion, d’une manière que je n’aurais su prévoir. C’est bien ce que Mount a fait !

Comme il le remarque, les trois grands domaines qui se prêtent à un réqui­sitoire ou à un plaidoyer sont le rôle de De Gaulle dans la guerre, sa gestion de la crise algérienne et son mandat de président de la Ve République. Mount suggère que, depuis le court opus que j’ai publié il y a une quinzaine d’années, j’ai infléchi mon appréciation sur les trois points dans un sens plus négatif. Ce n’est pas ce que je pense avoir fait, même si, sur 900 pages, on peut apporter plus de nuances que sur 150.

Commençons par la guerre. Mount suggère, et cela a été un argument de beaucoup des défenseurs de Vichy, que l’action de De Gaulle n’a pas joué de rôle dans la libération de la France : tout ce qui a été accompli en 1945 l’aurait été de toute façon. Donc l’ardent Saint-­Exupéry avait raison : « Dites la vérité, général, nous avons perdu la guerre. Nos alliés la gagneront ». En fait, je ne pense pas que Saint-Exupéry avait raison. Oui, il y a eu une bataille en 1940 qui a été perdue par les Alliés (la Grande-­Bretagne et la France) ; et oui, il y a eu une guerre qui a été gagnée en 1945 par les Alliés. Mais la question était de savoir si « la France » serait encore présente d’une manière ou d’une autre dans le camp des Alliés en 1945. C’était la préoccupation de De Gaulle depuis le jour de son arrivée à Londres le 17 juin 1940. Mount souligne à raison que la phrase « la France a perdu une bataille mais n’a pas perdu la guerre » ne figurait pas dans son premier discours de Londres, mais c’est exactement le message qu’il a fait passer dans cette extraordinaire et prophétique allocution. En décidant par un acte de volonté qu’il serait la France (à Londres) puis en faisant de cette prétention à l’origine ridicule une forme de réalité en construisant une sorte d’État en exil (à Alger), de Gaulle a donné une réelle crédibilité à l’affirmation que la France faisait partie des Alliés victorieux en 1945.

Mount a raison d’écrire « d’autres pays vaincus, comme la Norvège et les Pays-Bas, ont conservé leur dignité et recouvré leur liberté sans la fierté ­ombrageuse d’un de Gaulle ». Mais il y a une différence de taille : ces autres nations vaincues n’avaient pas un gouvernement légalement constitué, comme celui de Vichy, dirigé par le plus grand héros de guerre en France, qui a collaboré avec l’Allemagne (Mount commence son ­article en évoquant de manière frappante la puissance du mythe de Pétain, encore dans la France de 1951). La Norvège et les Pays-Bas ont eu leurs quislings (ce sont les Norvégiens qui ont inventé le mot), mais il ne s’agissait pas de gouvernements légalement constitués comme celui de Vichy (1). C’est ce qui rend le souvenir de cette période si douloureux dans l’esprit des Français – mais cela aurait été bien pire sans de Gaulle. Lequel ne doit pas seulement être crédité de la série de discours remarquables qu’il prononça depuis Londres. Il mena un combat constant et sans répit pour obtenir que la France soit reconnue. Comme il le confie après la guerre à l’un de ses collaborateurs : « Ils me font marrer, avec leur appel du 18 Juin ! Ils s’en gargarisent, se gardant bien de jamais parler d’autre chose. […] Mais ce que chacun semble ignorer, c’est la dose incroyable de ­patience, de lente maturation, de création obstinée, de pointilleuses questions, c’est la succession ­vertigineuse de calculs, de négociations, de querelles, de combats, de voyages qu’il a fallu affronter pour mener à bien notre entreprise. »

 

Bien sûr, le mythe gaulliste d’après guerre selon lequel Vichy n’était pas « la France », n’avait pas de racines en France et n’était qu’une parenthèse dominée par les nazis, est une fiction, depuis longtemps battue en brèche par les historiens. On ne peut donc plus dire que la « vraie » France était à Londres. Mais nous pouvons dire qu’il y avait une « vraie » France à Londres – grâce à de Gaulle –, une France dans laquelle des hommes comme Pierre Mendès France, Georges Boris, René Cassin et tant d’autres pouvaient se ­reconnaître. Bien sûr, dans les premiers temps, cette « France » de Londres était largement une France virtuelle (de moins en moins à mesure que le temps passait), mais cette fiction, pour fragile qu’elle fût, était néces­saire. Là je tombe volon­tiers d’accord avec Gopnik : « De Gaulle comprenait intuitivement que les mythes ont leur importance. Sans le sens des symboles partagés, il est ­impossible pour un État moderne de durer. La dignité natio­nale est ­essentielle à tout programme de refondation nationale. »

Pour cette raison, je maintiens la dernière phrase de mon livre : « De Gaulle a sauvé l’honneur de la France. » Un autre critique, le subtil historien ­Robert Tombs – pas un admirateur de De Gaulle, quoique ardent partisan du Brexit – s’est aussi élevé contre cette dernière phrase en écrivant dans The Spectator : « Il a sauvé sa fierté, sans aucun doute. Je préfère penser que son honneur a été sauvé par les milliers de Français, hommes, femmes et enfants, qui ont subi la torture et affronté la mort dans un combat désintéressé et anonyme contre la tyrannie. » Ce verdict me paraît sévère ; il l’aurait semblé aussi à ces membres de la Résistance qui, tout en en voulant parfois à de Gaulle (et à Jean Moulin) de chercher à les mettre au service de sa cause, se sont volontairement ralliés à lui pour l’indispensable symbole qu’il représentait (symbole, un mot cher à d’Astier de la Vigerie). Donc je maintiens ma dernière phrase : de Gaulle a sauvé l’honneur de la France…

Passons à présent à l’Algérie. Mount brosse, à partir des éléments que je fournis, le tableau le plus négatif qui soit. Je suis bien sûr d’avis que le traitement que de Gaulle a réservé aux harkis était indé­fendable et inhumain – personne ne le contesterait aujourd’hui –, et je conviens qu’il aurait pu être moins insensible au sort des pieds-noirs, mais il ne faut pas oublier qu’en fin de compte ils ont tous été rapatriés en France, si bien qu’il n’est pas tout à fait exact de dire : « Il n’a rien fait pour les aider lorsqu’ils ont débarqué en masse en métropole. » Mais je ne suis pas sûr qu’il ait correctement lu mon analyse (à supposer qu’elle soit correcte). Selon Mount, de Gaulle, comme il le confiait en privé, n’a jamais cru au fantasme de l’Algérie française, mais la crise lui a servi de marchepied pour revenir aux affaires et, une fois au pouvoir, il « ne dit rien pour préparer les Français à cette éventualité ». Ce n’est pas très différent des accusations de beaucoup d’antigaullistes de droite pour qui de Gaulle a hypo­critement et cyniquement trahi une cause en ­laquelle il n’avait jamais cru. Mon propos est légè­rement différent : certes, de Gaulle n’a jamais vraiment cru à l’intégration de l’Algérie française, mais d’un autre côté il ne voyait pas vraiment quelle autre ­solution il avait, et pendant longtemps ce ne fut pas l’indépendance. Mon inten­tion n’est pas de dire que de Gaulle a fait preuve de duplicité mais qu’il n’était pas sûr de lui, et qu’il mit longtemps avant d’en conclure à la néces­sité de l’indépendance. Il recherchait une sorte de voie moyenne, et cela resta vrai après le tournant qu’est censé marquer son discours de septembre 1959, où il proposa l’autodétermination aux Algériens. Même après la semaine des barricades à la fin de janvier 1960, il ne savait pas ce qu’il voulait. Résultat : la crise algérienne se prolongea quatre ans après son retour au pouvoir. Ce qui me conduit à écrire dans le livre : « Personne peut-être n’aurait fait mieux, mais on voit mal comment quelqu’un aurait pu faire pire. La IVe République s’était débat­tue avec Algérie pendant quatre ans ; de Gaulle, avec tout son prestige et tous les pouvoirs dont il disposait, se débattit avec quatre années de plus. » Peut-être est-ce présenter les choses trop abruptement, mais j’entendais plaider contre l’idée que l’Algérie a été l’un des grands ­succès de De Gaulle et qu’il a « accordé » l’indépendance plutôt qu’elle ne lui a été arrachée.

 

N’oublions pas non plus que de Gaulle avait hérité d’une situation quasi inextricable en mai 1958 car, dans les dernières années de la IVe Répu­blique, le gouvernement de Paris ne parvenait plus à contrôler les militaires en Algérie. Bien sûr, de Gaulle compliqua les choses dans un premier temps en revenant au pouvoir en mai grâce aux militaires, mais contrairement à ceux qui, comme Mendès France, pensaient qu’il resterait leur otage, il s’est employé avec une remarquable rapidité à s’en affranchir. Il est effectivement revenu au pouvoir par une sorte de coup d’État, mais il a épargné à la France un autre type de coup d’État, militaire celui-là. Ce putsch aurait peut-être avorté mais il aurait aussi pu réussir ; il aurait pu entraîner un déchaînement de violence en métropole, avec des ­conséquences imprévisibles. Et c’est pour éviter une telle issue que des personnalités respectueuses de la démocratie comme Pinay, Mollet et Pflimlin ont accepté d’entrer dans son gouvernement en 1958. Pour de Gaulle, le problème en 1958, sub specie aeternatis (et c’était un homme qui pouvait marmonner sous son képi : « Je dis cela depuis mille ans ! »), ce n’était pas l’Algérie mais la faiblesse de l’État, dont la crise algérienne était un symptôme – et sa solution fut la Ve République.

Ce qui nous amène au troisième ­domaine où Mount ne trouve pas grand-chose de positif chez de Gaulle : la période où il fut président de la Répu­blique. Sur le legs de sa politique étrangère, selon la lecture qu’en fait Mount, rien ne reste de ses « flirts machia­véliques avec la Russie et la Chine » ou de sa volonté de « tenir à l’écart les ­redoutés Anglo-Saxons » ; et certains de ses « gestes délibérés » comme l’appel au Québec libre ont été accomplis « dans le but de s’amuser et de provoquer ». Eh bien, oui et non. De Gaulle a toujours eu un goût prononcé pour la provocation et la mise en scène, mais mon livre montre, me semble-t-il, que cela a toujours été contrebalancé par un sens pragmatique du possible, un souci de la mesure et un sens de la responsabilité morale et intellectuelle dans la conduite des affaires publiques (l’une des choses qui m’a le plus surpris en écrivant ce livre est de voir à quel point de Gaulle était capable d’écouter les autres et de prendre leur avis).

On peut faire valoir à bon droit, par exemple, que sa reconnaissance de la Chine n’était pas un « flirt machiavélique » mais l’acte d’un homme d’État qui voyait loin – même si ses motifs étaient, comme toujours, complexes. Son côté bergsonien, l’idée que le monde est fait de flux, son obsession de la force des choses, faisait qu’il était sans cesse disposé à s’adapter et à changer de tactique. Sa célèbre formule à propos du traité franco-allemand de 1963 – « Les traités, voyez-vous, sont comme les jeunes filles et comme les roses : ça dure ce que ça dure » – n’était bien sûr qu’un bon mot et une manière de conjurer sa déception (2), mais cela correspondait aussi à sa conception d’un monde en flux constant. Quant à dire, comme le fait Mount, qu’« il y a du Donald ­Trump dans tout cela », voilà qui me hérisse sérieusement, tant le commentaire me paraît inapproprié et grotesque. Dans sa politique étrangère, de Gaulle était avant tout soucieux de la nécessité de repenser l’ordre international une fois la Guerre froide finie, de penser la question des équilibres géopolitiques. Il peut avoir agi dans ce domaine comme dans d’autres, en ayant en tête les intérêts à long terme de la France (sa grandeur), mais il n’y a pas de raison de mettre en doute le sérieux, la suprême intelligence et le sens profond de l’histoire qui sous-tendait l’ensemble. On ne peut qu’admirer la leçon qu’il a administrée à Richard Nixon en mars 1969 sur les périls et la futilité de l’engagement américain au Vietnam. Sa mise en garde sur le fait qu’un jour les États-Unis pourraient ne plus penser que leurs intérêts sont inextricablement liés à ceux de l’Europe et que l’Europe devait se préparer à cette éventualité en organisant sa propre défense paraissent aujourd’hui prophétiques. Et quand les Français, incarnés par ­Dominique de Villepin s’exprimant comme si de Gaulle parlait d’outre-tombe, refusèrent en 2002 de participer à l’invasion de l’Irak, je ne suis sans doute pas le seul Britannique à avoir souhaité qu’une telle voix et non celle de Tony Blair s’exprime en notre nom. Et, pour prendre un dernier exemple, les mots de De Gaulle sur les conséquences de la guerre des Six-Jours paraissent eux aussi aujourd’hui prophétiques.

 

Mais qu’en est-il de son héritage le plus durable, cette Ve République dont le soixantième anniversaire a été si célébré en 2018 ? Mount écrit que 1968 montre ce qui arrive dans une « société où les ­canaux habituels de négociation et de débat sont bloqués ». C’est indéniablement un chef d’accusation que l’on peut porter contre la Ve République (au moins telle que pratiquée par de Gaulle… et peut-être Macron), et la crise actuelle en France ne peut que l’étayer.

Je ne souscris nullement à l’historiographie gaulliste qui veut que le régime instauré par de Gaulle ait résolu le problème historique central de la France, un peu comme Francis Fukuyama affirmant que l’histoire a pris fin en 1989 ou François Furet assurant que la République est « rentrée au port » en 1875. L’histoire ne s’achève jamais, de Gaulle aurait été le premier à le reconnaître. Mais, en dépit de la tendance salutaire qui s’est manifestée ces dernières années pour réhabiliter la IVe République – en 1958, de Gaulle ne s’est pas emparé d’un pays en ruines ! –, il faut se rappeler qu’à l’époque l’essentiel de la classe politique considérait à juste titre que le régime était en phase terminale et ne pouvait pas continuer en l’état. Cela ne veut pas dire que la solution de De Gaulle était nécessairement la bonne, même si l’on peut dire que la Ve République a très bien servi la France pendant cinquante ans (souvenons-nous aussi que les événements de Mai 1968, loin d’avoir été seulement provoqués par la Ve République, faisaient partie d’un phénomène mondial). Mais la culture politique française est tiraillée depuis la Révolution à propos du bon équilibre à avoir entre pouvoir exécutif et contrôle parlementaire. La difficulté de parvenir à un consensus sur les institutions politiques du pays précède de beaucoup la vie de De Gaulle.

 

Ce qui me conduit pour finir à aborder la question, fondamentale, de ses convictions politiques. C’est l’un des principaux sujets que j’examine dans mon livre. Mount croit trouver la réponse en observant que, dans les idées exprimées par de Gaulle dans les ­années 1930, « on entend en permanence le roulement du tambour ». Oui et non. De Gaulle, qui, après tout, était d’abord un soldat (quoique d’un genre très cérébral), pensait que la guerre est un agent inévitable de l’histoire (y compris du progrès humain) et écrivait à rebours du pacifisme des années 1930. Mais il convient aussi de souligner qu’il a été partisan toute sa vie d’une séparation franche entre l’armée et l’autorité civile et qu’il pensait que les militaires ne doivent pas se mêler de politique. Dans son premier livre de 1922, La Discorde chez l’ennemi, il analysait les raisons de la défaite allemande de 1918 et soutenait qu’elle était due au fait que les militaires avaient ravi le pouvoir aux civils. De Gaulle, qui avait accompli jeune homme le rêve romantique d’une carrière militaire, a paradoxalement construit l’essentiel de sa carrière politique en s’opposant aux militaires.

Retracer l’évolution de sa pensée poli­tique est certes compliqué. Mount voit un signe que de Gaulle n’avait pas de convictions dans son livre de 1938 sur l’histoire de France, où il cite avec une égale admiration Jeanne d’Arc, Louvois et les armées de Louis XIV puis les ­armées révolutionnaires de Hoche et Carnot. Il faut au contraire observer qu’un tel éclectisme politique (dans le contexte des années 1930) doit être considéré comme une tentative admirable de transcender la ligne de faille d’une culture profondément divi­sée. Cela rappelle la fameuse remarque de Marc Bloch dans L’Étrange Défaite (un livre extraordinairement gaulliste même si le nom de De Gaulle, alors juste une voix à Londres, n’est pas mentionné) : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. »

Son obsession de l’État est clairement très maurrassienne, bien qu’il ne fût pas maurrassien. Mais au-delà, on perçoit la possibilité d’une sorte de vide idéologique, et il est clair que de Gaulle sous-estimait l’importance de l’idéologie. S’il avait des convictions, elles se fondaient sur de vagues idées de réconciliation des classes enracinées dans le christianisme social et que l’on retrouve dans certains courants politiques de l’entre-deux-guerres. Mais ce sujet, ni Mount ni aucun des autres critiques de mon livre ne l’a jugé suffisamment digne d’intérêt pour être commenté – peut-être parce qu’ils pensent à juste titre que ces idées restaient à l’état d’ébauche, conviction partagée par presque tout le monde à l’exception de quelques soi-­disant gaullistes de gauche.
J’espère que davantage de lecteurs en viendront, comme beaucoup l’ont fait, à conclure que de Gaulle fut l’un des plus éminents hommes d’État du XXe siècle et la personnalité le plus remar­quable de l’histoire de France depuis Napoléon. Quant à l’apprécier, c’est une autre histoire. Et je vois bien pourquoi Mount (comme le confrère que je citais plus haut) le trouve si antipathique, et pourquoi il trouve sa vision de l’humanité repoussante. Il y a de toute évidence beaucoup d’aspects déplaisants chez de Gaulle – son cynisme, son ingratitude, son tempérament vindicatif –, mais, en fin de compte, après avoir vécu avec lui pendant quatre ans, c’est la mélancolie – et même le désespoir –, jamais très loin sous la surface de cette « fierté ombrageuse », qui parvient dans mon esprit à humaniser cet homme fier, étrange et gauche. J’espère que c’est là un aspect de sa personnalité qui apparaîtra à ceux qui liront mon livre.

 

— Julian Jackson est un historien britannique spécialiste de la France du XXe siècle. Cet article, écrit pour Books, a été traduit par Nicolas Saintonge. Il est paru dans Books n°95 daté Mars 2019 sous le titre « Le dirigeant le plus remarquable depuis Napoléon ».

La campagne anglaise transplantée au Pendjab

Ces dernières années, notre ­vision de ce qu’ont fait (ou pas) les Britanniques en Inde a davantage été forgée par des idéologues que par des chercheurs. Les patriotes de fraîche date invoquent le massacre d’Amritsar (1), en 1919, et les famines de 1770 et de 1943 au Bengale comme preuves incontestables et défi­nitives que le colonialisme a fait des ­ravages. Les nouveaux nostalgiques ­ripostent en brandissant les chemins de fer et les universités comme pièces à conviction afin de montrer que le colonisateur a tiré le pays vers le haut. Les deux camps construisent leurs arguments à partir de bribes d’information glanées sur Internet. Ni l’un ni l’autre ne s’efforce de nuancer ou de complexifier un tant soit peu sa représentation manichéenne en s’appuyant sur des travaux de recherche originaux.

Dans cette arène de gladiateurs vient d’entrer discrètement un universitaire admiré de longue date par ses pairs mais inconnu de l’univers enfiévré des réseaux sociaux, Neeladri Bhattacharya. The Great Agrarian Conquest est le fruit de décennies de recherches dans les archives et de nombreuses lectures d’ouvrages de sociologie, de sciences politiques et de droit. C’est l’œuvre d’un éminent chercheur au sommet de ses capacités, très conscient de la complexité et des ambivalences des réalités de terrain. Par sa méthode, son style et son contenu, le livre se démarque de façon salutaire des récents pamphlets sur le colonialisme qui ont fait grand bruit ces derniers temps.

Bhattacharya traite du Pendjab (2) d’avant la Partition, des années 1840 aux années 1940, c’est-à-dire de la chute du dernier maharadjah Ranjit Singh à l’ascension de Master Tara Singh, leader politique de la communauté sikhe et promoteur d’un État sikh unifié. Le premier chapitre s’ouvre sur un récit de fiction ­racontant une course entre deux cavaliers accomplis, un Britannique et un sikh. Puisque c’est un administrateur ­colonial – le ­célèbre Henry ­Lawrence – qui écrit, c’est l’homme blanc qui l’emporte. Ici, « la maîtrise du cheval se confond avec l’aptitude à commander : un mauvais cava­lier ne saurait faire un bon maître ». A contrario, « maîtriser un cheval revient en quelque sorte à dominer le monde ».

Le Pendjab sous tutelle britannique du XIXe siècle est régi par ce que Bhattacharya appelle un « paternalisme viril », qui valorise « l’énergie folle déployée sur la monture ». Ainsi, « l’administrateur dévoué doit donner l’impression d’être toujours sur la brèche, prêt à agir, l’œil rivé sur la frontière, capable de franchir une trentaine de kilomètres au galop pour se rendre sur les lieux d’un conflit, de travailler à un rythme phénoménal, d’inventorier, cartographier et réorganiser la vie de la population ».

Henry Lawrence est lui-même un pater­naliste bienveillant. Après la victoire des Britanniques sur les sikhs du Pendjab, en 1849, il insiste pour que les nouveaux dirigeants respectent les institutions ­locales et témoignent de l’intérêt à leurs nouveaux sujets. Mais son chef, le gouverneur général lord Dalhousie, est partisan d’une stricte reprise en main. Il souhaite, proclame-t-il, « la destruction totale du pouvoir sikh, le renversement de sa dynastie et la sujétion de son peuple », et ce « sans délai, pleinement et définitivement ». John Lawrence se ­situe à mi-chemin entre ces deux optiques. Lorsqu’il succède à son frère Henry au poste de haut-commissaire du Pendjab, il exhorte ses fonctionnaires à abandonner les rapports informels au profit de procédures dûment codifiées par écrit. Ainsi, à mesure que le colonialisme étend son emprise, « l’écriture se substitue à l’équitation. Le pouvoir doit désormais se structurer autour de règles, de codes, de circulaires, de lettres, de devis, de notes explicatives, de propositions, d’agréments, de validations et de rapports ». En d’autres termes, pour reprendre les catégories ­popularisées par Max Weber, l’autorité traditionnelle charismatique a fait place à l’autorité ­bureaucratique.

La province du Pendjab présentait une grande diversité humaine et géographique. Bhattacharya dessine bien ses différentes sous-régions : les plaines alluviales centrales densément peuplées, où dominent les cultures sédentaires ; le sud-est aride, où l’agriculture pluviale coexiste avec le pastoralisme ; la région du nord-ouest, connue sous le nom de Bar, où prédominent les nomades ; le désert du Thal, entre le fleuve Indus et son ­affluent, la Jhelum ; les collines ­recouvertes de ­végétation arbustive autour de Rawalpindi ; les vallées de Kullu et de Kangra, où les cultures en terrasses voisinent avec de luxuriantes forêts de pins et de chênes.

 

Le colonisateur britannique a cherché à éliminer et à aplanir cette diversité. L’idéologie coloniale britannique posait comme principe que « l’agriculture séden­taire devait être la norme du monde rural, déniant toute légitimité aux autres modes de subsistance et formes de paysage ». Les éleveurs, les forestiers et les cueilleurs sont ainsi traités avec mépris et condescendance par une administration qui cherche à les sédentariser de force, tout en s’emparant des ressources naturelles auxquelles ils accédaient sans entraves jusque-là.

Ériger l’agriculture sédentaire en norme implique de faire du village l’unité administrative de base. Dans les plaines alluviales fertiles, la population vit en ­effet dans des villages de plusieurs dizaines de maisons où chaque caste dispose de sa rue. En revanche, dans les zones plus arides où l’eau est rare, un petit nombre de maisons sont disposées en grappe ­autour d’un puits, un habitat dispersé qui n’a pas l’heur de plaire aux autorités. Les administrateurs cherchent donc à regrouper les hameaux épars pour former des localités plus importantes, seules dignes à leurs yeux d’être considérées comme des vrais villages légalement reconnus.

L’instauration d’un ordre social ­fondé sur le village va de pair avec la clôture des terres communales. Dans le passé, de vastes étendues de forêts et de pâturages n’appartenaient à personne : les éleveurs nomades faisaient paître leurs troupeaux librement sur ces terres incultes, tandis que cultivateurs, bergers, paysans sans terre et artisans venaient s’y approvisionner en bois de chauffe, en chaume, en plantes médicinales et autres. Mais les Britanniques imposent une série de restrictions. Les zones boisées abritant des essences d’intérêt commercial comme le pin ou le sapin sont déclarées forêts ­domaniales et surveillées par des gardes en uniforme. Les pâturages et les ­formations arbustives autrefois non délimités sont divisés en parcelles et assignés à des villages.

Ce remembrement contribue à rendre le paysage pendjabi plus lisible pour les autorités coloniales. Il est beaucoup plus facile de cartographier, d’imposer et de contrôler un grand village que plusieurs hameaux. Bhattacharya montre que, après le passage des arpenteurs coloniaux qui les ont délimités, les villages sont devenus « des réalités cartographiques dotées d’un nom et d’un territoire bien défini ». Parallèlement, dans les rapports entre les individus et entre les familles, la souplesse de la coutume est bannie au profit de règles strictes : « Aux dispositions floues du droit coutumier devaient se substituer des dispositions codifiées par la puissance publique, clairement énoncées et connues de tous . »

Bhattacharya étudie minutieusement l’histoire complexe des droits fonciers au Pendjab. Dans les villages, le colonisateur a cherché à articuler ces droits autour de l’homme chef de famille. Il a ainsi imposé un régime successoral qui « renforçait le patriarcat et défavorisait les femmes ainsi que les hommes exclus des lignées masculines ». Ces changements suscitent toutefois des résistances. Bhattacharya consacre un chapitre à l’analyse d’une série de procès dans lesquels des veuves, des filles et des gendres contestent le droit absolu du patriarche à la propriété foncière.

Comme les tenants des idées ­modernes partout ailleurs, les Britanniques en Inde préfèrent le grand au petit et l’ensemble au fragment. Qu’un paysan ou une ­famille possède plusieurs lopins éparpillés à différents endroits du village, voilà qui les consterne. Ils insistent donc pour que l’on procède à un remembrement à l’échelle de chaque village, et, quand ils n’y parviennent pas, ils créent carrément de nouvelles localités. L’historien consacre un chapitre aux colonies de canaux du Pendjab oriental, où les Britanniques ont fait creuser un vaste réseau de canaux d’irrigation afin de développer l’agriculture intensive. Pas moins de 1,6 million d’hectares jusque-là utilisés pour l’élevage ont été morcelés pour y établir des colonies agraires. Des villages y ont été construits, tous selon le même plan en damier, chacun avec ses champs tracés eux aussi au cordeau. On a fait ­venir des musulmans et des sikhs de l’ouest de la province pour peupler ces nouveaux villages et travailler la terre.

Dans un premier temps, ces nouvelles colonies sont une réussite : la production agricole, notamment de blé et de coton, enregistre une forte augmentation. Mais des conflits éclatent entre les nouveaux arrivants et les communautés pastorales qui vivaient sur ces terres avant la construction des canaux. « Les éleveurs ont été priés d’empêcher leur bétail de s’aventurer dans les champs cultivés, de piétiner les cultures et de détruire les ­récoltes, écrit Bhattacharya. Ils sont soudain devenus des intrus sur des terres qu’ils considéraient depuis longtemps comme les leurs. Les migrants se sont mis à affluer, ont ­dépassé en nombre les habitants de longue date et assis leur domi­nation sur ce qui était, quelques ­années plus tôt, le territoire des nomades. » Avec le temps, cependant, la viabilité économique des nouvelles exploitations devient moins évidente : les plans d’eau artificiels augmentent la salinité des sols ; les nouvelles plantations sont attaquées par les mauvaises herbes et les nuisibles.

 

Neeladri Bhattacharya commence son livre avec un cavalier européen et le termine avec un autre. Au cours de l’hiver 1946-1947, Malcolm Darling décide de traverser une province dans laquelle il a été affecté autrefois. À l’époque où ce haut fonctionnaire de l’Empire britannique des Indes était en poste au Pendjab, il incarnait l’archétype du paternaliste : il faisait preuve de bienveillance à l’égard des autochtones tout en étant absolument convaincu des bienfaits de la ­colonisation. Dans un livre publié en 1925, Darling évoquait en des termes élogieux les colo­nies de canaux, dans lesquelles il voyait l’exemple même de la « nouvelle vie appor­tée par la Pax britannica: prospère, tournée vers le progrès et la modernité ». Deux décennies plus tard, il constate les dégâts écologiques qu’ont provoqués ces grands travaux : les villageois se plaignent de l’engorgement des sols qui a dégradé la terre et étouffé les cultures. Darling, qui espérait trouver amitié et respect, tombe sur des villageois « assoiffés de liberté » qui font « le récit des malheurs et de la souffrance » que leur a apportés le régime colonial britannique.

The Great Agrarian Conquest vaut à la fois pour sa profondeur théorique et pour sa solidité empirique. Il a le grand mérite de conjuguer histoire agraire et histoire de l’environnement, deux sous-­disciplines qui dialoguent rarement. ­Bhattacharya étudie les champs cultivés conjointement aux plans d’eau, aux forêts, aux pâturages et aux formations arbus­tives. Il s’intéresse de près à l’utilisation (bonne ou mauvaise) que font les hommes de ces paysages aussi divers qu’interdépendants. Bien qu’il se concentre sur le Pendjab, le livre ne perd jamais de vue le cadre plus vaste dans lequel s’insère la province. On y trouve des comparaisons instructives entre le Bengale, premier territoire de l’Inde conquis par les Britanniques en 1757, et le Pendjab, qui fut le dernier. Avant la colonisation, les deux provinces possédaient des régimes fonciers et politiques très différents. Au Bengale, comme ailleurs en Inde, les Britanniques ont fait des brahmanes les gardiens de la tradition et les délégataires de l’autorité ; au Pendjab en revanche, ils ont dévolu cette fonction aux chefs de village.

Reste un point clé, que l’auteur ­aurait pu développer davantage : la vision agraire coloniale prend sa source dans la campagne anglaise. Dans une Grande-­Bretagne au climat tempéré, le pastoralisme nomade n’existait pour ainsi dire pas. Sur « la verte et douce terre d’Angleterre », pour reprendre un vers de William Blake, pas de désert non plus ni de forêts denses. Ayant grandi dans un paysage rela­tivement homogène où dominait l’agriculture sédentaire, les colons ont cherché à en faire la norme en Inde également.

 

— Cet article est paru sur le site d’information indien The Wire le 2 décembre 2018. Il a été traduit par Ève Charrin.

L’histoire du Brésil avant Bolsonaro

Si le Brésil était une personne plutôt qu’un pays, ainsi que ­Lilia Schwarcz et Heloisa ­Starling nous invitent à le concevoir dans leur passionnant ouvrage Brasil: uma biografia, on pourrait dire qu’il est dans une phase schizophrène. Prenons, par exemple, le second tour de l’élection présidentielle du 28 octobre 2018. L’un des candidats en lice était un ancien capitaine néofasciste de l’armée brésilienne qui insulte régulièrement les Afro-Brésiliens, les femmes, les peuples autochtones et les minorités sexuelles, affiche une sympathie pour la dictature militaire ayant gouverné de 1964 à 1985 et souhaite combattre la délin­quance en permettant aux citoyens de s’armer ou aux policiers à la gâchette facile de se faire justice eux-mêmes. L’autre, Fernando Haddad, avait remplacé à la dernière ­minute le toujours populaire ex-président et dirigeant syndical Luiz Inácio Lula da Silva, qui purge une peine de douze ans de prison pour corruption, blanchiment d’argent et détournement de fonds ­publics. Durant ses deux mandats, de 2003 à 2010, des millions de Brésiliens pauvres se sont fragilement hissés dans la classe moyenne, tandis que des milliards d’euros de fonds publics étaient détournés pour alimenter les caisses de sa formation, le Parti des travailleurs, et atterrir dans les poches de ses dirigeants.

Placés devant ce choix peu enthousiasmant, tous les autres candidats ayant été éliminés à l’issue du premier tour le 7 octobre, les Brésiliens ont élu, avec une marge décisive de dix points, le candidat autoritaire d’extrême droite Jair Bolsonaro pour un mandat de quatre ans qui a débuté le 1er janvier, inaugurant ce qui sera à coup sûr une période de grande tension politique et sociale, d’incertitude et de tumulte.

Bolsonaro, un député fédéral de 63 ans au style brutal que certains surnomment « le Trump des tropiques », doit son ascen­sion à l’élite financière de São ­Paulo, aux grands propriétaires terriens qui ­dévastent l’Amazonie depuis cinquante ans et aux Églises évangéliques, qui ont le vent en poupe dans le pays. Mais ce qui l’a propulsé au sommet, c’est le soutien des électeurs de la classe moyenne urbaine écœurés par la corruption endémique, la criminalité en hausse et le traitement de faveur réservé selon eux ces dernières ­années aux pauvres à la peau sombre.

Schwarcz et Starling ne traitent évidemment pas de la présidentielle de 2018 dans leur ouvrage, et l’essor de Bolsonaro a été si inattendu et si fulgurant que le nom du nouveau président ne figure nulle part dans leur livre. Mais leur analyse très détaillée et argumentée de l’histoire brésilienne – à compter de l’accostage, le 22 avril 1500, du navigateur portugais Pedro Álvares Cabral sur le rivage de l’actuelle Bahia – explique dans une large mesure que la quatrième démocratie et huitième économie mondiale en soit arrivée à cette situation fâcheuse et impensable il y a quelques mois encore. Ce faisant, elles donnent quelques raisons d’espérer que le Brésil se sorte de sa dernière crise en date et que ses institutions démocratiques mal en point soient encore en état de marche, mais leur lecture minutieuse d’un passé marqué par les conflits les incite aussi à la prudence.

Tout au long de l’histoire du pays, écrivent les auteures dans leur introduction, « on peut observer certains traits obstinément récurrents », le principal étant peut-être la « difficile et tortueuse construction de la citoyenneté » en vue d’y englober l’ensemble des Brésiliens et pas seulement les riches ou les puissants. Quel que soit le régime politique ou ­social, poursuivent-elles, « l’autoritarisme et l’intérêt personnel ont toujours été des réalités prégnantes qui ont fragilisé le libre exercice du pouvoir public et fait obstacle au renforcement des institutions – et, de ce fait, au combat pour les droits ».

Comme les États-Unis, le Brésil est une terre d’immigration et un pays-continent. Les deux nations ont aussi en commun la tache originelle de l’esclavage, sauf qu’au Brésil la pratique a été nettement plus répandue et durable. L’esclavage y a commencé un siècle plus tôt qu’aux États-Unis et a duré jusqu’en 1888 (le Brésil a été le dernier pays du continent américain à l’abolir). Il avait cours dans tout le pays – et non dans une seule région, comme aux États-Unis – et a brisé bien plus de vies : environ un tiers des quelque 12 millions de captifs africains expédiés vers le Nouveau Monde ont fini au Brésil, contre moins de 500 000 aux États-Unis. En outre, des peuples autochtones ­entiers ont été soumis et asservis ou, s’ils opposaient trop de résistance, tout bonnement exterminés dans le cadre de ce que Schwarcz et Starling appellent « une histoire de génocide et de conquête ».

Ces disparités contribuent à expliquer certaines des divergences fondamentales dans le vécu et les conséquences de l’esclavage dans les deux pays. Au début du XIXe siècle, notent les auteures, Rio de ­Janeiro, qui était alors la capitale, possédait « la plus grande concentration d’esclaves depuis la Rome antique, à ceci près que, à Rio, ils étaient aussi nombreux que les descendants d’Européens ». Si bien que le Brésil est aujourd’hui, après le Nigeria, le pays du monde ayant la plus grande population d’origine africaine. Au Brésil, le recensement de la population comporte des informations sur la couleur de peau. Les personnes répertoriées ont le choix entre cinq catégories (blanc, noir, métis, jaune, indien). Mais la majorité des 211 millions d’habitants du pays se déclarent soit « métis » (une désignation fourre-tout, tous mélanges et nuances confondus), soit « noirs » (1).

 

Malgré leur supériorité numérique, les Noirs et les métis n’ont jamais détenu de pouvoir politique ou économique, ni bénéficié de quoi que ce soit qui ressemble à l’égalité sociale. À propos du début du XXe siècle, Schwarcz et Starling citent cette remarque cinglante d’un intellectuel : « La liberté était noire, mais l’égalité était blanche. » Autrement dit, ­expliquent-elles, « l’égalité et la citoyenneté étaient réservées aux élites blanches, qui disposaient du droit de vote, tandis que la population qui avait connu l’esclavage devait s’estimer heureuse de pouvoir circuler librement ».

Un siècle plus tard, ce combat est toujours d’actualité. Les deux premiers Afro-Brésiliens à avoir occupé des ministères étaient des méga­célébrités – le grand footballeur Pelé, aux Sports en 1995, et le grand auteur-­compositeur-interprète Gilberto Gil, à la Culture en 2003 –, et le premier juge noir à siéger à la Cour suprême, Joaquim Barbosa, n’a été nommé qu’en 2003. « Les chances ne sont toujours pas égales pour tous, et les préjugés raciaux sont omniprésents dans des lieux publics tels que les restaurants, les boîtes de nuit, les théâtres et les stades de football, sans parler des lieux privés, notent les auteures dans leur conclusion. Le passé esclavagiste du Brésil et les dictatures qu’a connues le pays au XXe siècle ont manifestement laissé une marque indélébile. »

C’est un constat qui n’a jamais été particulièrement prisé ni même admis au Brésil, comme tout étranger qui ose mettre en cause l’orthodoxie dominante s’en aperçoit rapidement. Dans toute une ­série d’ouvrages allant de Maîtres et ­esclaves. La formation de la société brésilienne, du sociologue et écrivain Gilberto Freyre, publié pour la première fois en 1933 (2), à « Nous ne sommes pas racistes », un best-seller peu argumenté du journaliste d’origine syrienne Ali ­Kamel, paru en 2006, les Brésiliens ont été inci­tés à penser que les relations raciales étaient chez eux harmonieuses, surtout par rapport à d’autres pays, les États-Unis notamment. Mais Schwarcz et Starling ne ­reculent pas ­devant les preuves indéniables du contraire qui jalonnent leur histoire : leur index comporte deux pages de références à l’esclavage et à la façon dont il a dominé et continue à imprégner la vie brésilienne, avec des entrées pour « marquage des ­esclaves », « tentative du Brésil pour effacer l’histoire de l’esclavage », « mauvais traitements », « enfants esclaves », « morts de maladies du Nouveau Monde », « prostitution forcée ».

« Si l’esclavage appartient au passé, son histoire continue de s’écrire au présent, notent-elles. L’expérience de la violence et de la souffrance se répète, persiste et se diffuse dans la société brésilienne moderne, en se manifestant de mille façons. […] L’héritage de l’esclavage conditionne même notre culture, et le pays se définit en fonction d’une palette de couleurs de peau. »

 

Les Brésiliens ont élu une femme blanche à la présidence (Dilma Rousseff, qui a été destituée en 2016, est la fille d’un immigré bulgare). Mais jamais un Noir autodéclaré n’a accédé à cette fonction (même si Nilo Peçanha, au pouvoir de 1909 à 1910, était considéré comme un mulâtre se faisant passer pour un Blanc, ce qui lui valut les railleries de la presse). Bolsonaro est d’ascendance italienne et allemande, tandis que son adversaire malheureux, l’ancien maire de São Paulo et ministre de l’Éducation Fernando Haddad, est le fils d’un immigré libanais, tout comme le précédent président, l’extrêmement impopulaire Michel Temer.

Pour autant, et c’est une contradiction que les étrangers ont du mal à comprendre, le Brésil est « un pays qui ne se conforme pas à l’idée que l’on se fait habituellement des rapports entre dominants et dominés », soulignent les auteures. Les influences africaines se font sentir dans presque tous les aspects de la vie quotidienne et sont généralement un motif de fierté, même pour les plus blancs des Brésiliens. Ce « mélange sans pareil a ­engendré une société qui se définit par des unions, des rythmes, des arts, des sports, des arômes, des cuisines et des littératures métissés », ce qui a donné naissance à « de nouvelles cultures hybrides ». D’où ces Blancs qui revendiquent « un pied dans la cuisine » (expression familière clairement raciste pour indiquer que l’on possède une part d’ascendance africaine) comme gage d’authenticité.

Lilia Schwarcz et Heloisa Starling sont des universitaires de renom qui ont d’importants ouvrages à leur actif. Professeure d’anthropologie à l’université de São ­Paulo, Schwarcz est l’auteure de biographies de l’empereur Pierre II, du peintre français émigré Nicolas-Antoine Taunay et de l’écrivain mulâtre Lima Barreto, ainsi que d’études pionnières sur le racisme et la question noire au Brésil. Starling est historienne et politiste à l’université fédérale du Minas Gerais. On lui doit notamment un livre sur l’histoire et la fiction dans l’œuvre du grand écrivain João Guimarães Rosa.

La corruption endémique est inextricablement liée à la longue histoire d’inégalités raciales et sociales et d’exploitation qu’elles décrivent. Les membres de l’élite étaient libres de considérer les autres êtres humains comme leur propriété personnelle, alors pourquoi pas aussi les ressources du pays, voire l’État lui-même ? Le Brésil colonial était à l’origine organisé comme un ensemble de « capitaineries héréditaires », un système en vertu duquel la Couronne portugaise « déléguait la tâche de coloniser et d’exploiter de vastes territoires à des particuliers » dotés d’un « pouvoir suprême » sur le domaine placé sous leur autorité. De là, on arrive aisément à la cupidité et aux malversations des gouverneurs, maires et élus ­locaux et fédéraux, qui ont abouti durant la période 2003-2016 et les mandats de Lula et de Rousseff au pillage massif des caisses de l’État.

Fait révélateur, les auteures notent que, si les révoltes d’esclaves étaient fréquentes à l’époque coloniale, la première grande rébellion, quoique avortée, contre la Couronne portugaise – qui eut lieu en 1789 dans la région natale de Starling, le Minas Gerais, et s’inspira de l’exemple de la révolution américaine – eut des meneurs aussi opportunistes que patriotes. « La plupart des conjurés étaient mêlés d’une façon ou d’une autre à la contrebande d’or et de diamants. » L’un d’eux, un prêtre, avait « passé une bonne partie de sa vie à escroquer la Couronne » en fabriquant de la fausse monnaie, en soudoyant les autorités civiles et ecclésiastiques et en détournant ingénieusement des diamants « de la route officielle qui menait vers Lisbonne vers une voie clandestine qui aboutissait à Amsterdam ».

Le Brésil accède enfin à l’indépendance en 1822, mais d’une façon différente que le reste des colonies du continent américain. Fuyant l’invasion du Portugal par les troupes napoléoniennes en 1807, la famille royale et la cour portugaises ­embarquent pour Rio de Janeiro : le Brésil cesse du jour au lendemain d’être une colonie pour devenir le centre d’un empire mondial dans lequel « le Portugal occup[e] désormais une position périphérique au sein de son système impérial ». Le roi Jean VI retourne à Lisbonne après le déclenchement de la Révolution libérale de 1820, tandis que son fils et héritier, Pierre, reste au Brésil avec le titre de régent. Deux ans plus tard, il proclame l’indépendance du pays et en devient le premier empereur. Cela épargna au Brésil l’agitation révolutionnaire et la fragmentation politique qu’allait connaître l’Amérique espagnole, la monarchie s’érigeant en symbole de l’unité nationale pendant près de soixante-dix ans. Mais cette stabilité eut un prix élevé : c’est la même petite élite qui demeura au pouvoir, largement hostile aux idées nouvelles et bien décidée à conserver ses privilèges.

Lorsque, en novembre 1889, un coup d’État militaire renversa la monarchie et instaura une république dominée par les magnats du café et de la canne à sucre, les esclaves nouvellement affranchis furent pour la plupart contraints de se débrouiller seuls, le nouveau régime préférant s’attacher à faire venir des ­migrants d’Europe, du Proche-Orient, du Japon, dans le but à la fois d’« éclaircir » la peau de la population et de fournir de la main-d’œuvre aux plantations et aux usines. Depuis l’abolition de l’esclavage décrétée par la princesse Isabelle en mai 1888 alors que son père, l’empereur Pierre II, se faisait soigner à l’étranger et qu’elle faisait fonction de régente impériale, « les Noirs sont en butte à un racisme silencieux mais non moins pervers », notent les auteures.

 

Deux processus parallèles étaient à l’œuvre : « d’un côté, on mettait en avant l’infériorité des Noirs et des ­métis, d’un autre on cherchait à escamoter le passé esclavagiste et ses répercussions sur la situation actuelle du pays ». Traités comme des « citoyens de seconde zone », « les non-Blancs étaient jugés paresseux, immoraux et socialement désorganisés ». Cet état d’esprit subsiste encore dans le tréfonds des mentalités brésiliennes. ­L’actuel vice-président du Brésil, le général Hamilton Mourão, a ainsi pu déclarer pendant la campagne électorale que le principal problème du pays est qu’il a hérité d’un « goût ibérique du privilège », ce que peu de gens contestent, de l’« indolence » des Indiens et de la « roublardise » des Africains : « Voilà notre melting-pot. »

Le terme à connotation raciste que Mourão a employé pour qualifier le comportement des Noirs brésiliens, malandragem, figure dans le titre de l’un des chapitres du livre de Schwarcz et Starling, « Samba, malandragem, autoritarisme : la naissance du Brésil moderne ». Les auteures définissent la malandragem à la fois comme la conduite d’une « personne qui vit à la frontière de la légalité », qui s’en sort grâce à son ingéniosité, et comme « un choix politique, caractérisé par un mépris du monde du travail ». C’est, en d’autres termes, une stratégie qu’adoptent ceux qui sont au bas de l’échelle sociale et économique faute de possibilités licites d’ascension, et elle n’est pas si différente de la mentalité de l’enrichissement rapide des notables qui administrent le pays depuis cinq cents ans. On comprend mieux dès lors ce vieux proverbe brésilien : « Qui vole un peu est un larron, qui vole beaucoup est un baron. »

En règle générale, affirment Schwarcz et Starling, le Brésil attend « le miracle quotidien, le sauveur inattendu ». Il se trouve que Bolsonaro a pour deuxième prénom Messias, « messie » en portugais, et il incarne un type de personnalité bien connu que les Brésiliens appellent par dérision « le sauveur de la patrie ». Comme l’écrivent les auteures, « nous prions pour que quelque chose de magique et d’inattendu tombe du ciel, et permette de mettre fin au ­malaise et de résoudre tous les problèmes, au lieu de planifier des changements substantiels et durables ».

Ce n’est pas la première fois que le pays se prend d’affection pour un homme fort. Deux gros chapitres du livre sont consacrés à Getúlio Vargas, la personnalité politique la plus importante de l’histoire brésilienne moderne, qui a gouverné en dictateur de 1930 à 1945 puis est revenu au pouvoir par les urnes en se faisant élire président en 1950, avant de se suicider durant ses fonctions quatre ans plus tard. « Vargas était un homme politique talentueux, mais il était autoritaire, écrivent Schwarcz et Starling. Habitué aux solutions dictatoriales, convaincu de son charisme, rompu aux soulèvements et aux coups d’État, il n’était pas fait pour travailler dans un cadre démocratique. » Elles mentionnent également deux présidents plus récents, Fernando Collor et Jânio Quadros, qui étaient de la même étoffe : « Ils avaient en commun le goût de la politique-spectacle, un ­mépris de la classe politique, un dédain pour le Congrès, une vision moraliste pour le pays et un profil autoritaire. »

 

La première édition de Brasil: uma biografia, publiée en 2015, s’arrêtait en 1994, année où Fernando Henrique Cardoso a été élu président et où une nouvelle monnaie, le real, a été introduite. Les auteures ont choisi cette année-là, parce qu’elle « marque la fin de l’étape de redémocratisation » consécutive à la dictature qui s’était effondrée une décennie plus tôt. Selon elles, les événements survenus depuis lors relèvent davantage du domaine de l’actualité, parce qu’« on ne dispose pas encore du recul suffisant pour les apprécier et qu’une nouvelle phase est en train de s’ouvrir dans la vie du pays ». « L’histoire, écrivaient-elles en 2015, est la seule ressource dont dispose le Brésil pour donner un avenir à son passé, et c’est pour cette raison que notre histoire s’achève ici. »

La nouvelle édition de 2018 comporte une postface datée d’août 2017, qui aide à comprendre les événements récents. Les auteures y poursuivent leur analyse jusqu’au stade où trois présidents civils élus par le peuple ont effectué chacun deux mandats. Il s’agissait d’une première dans l’histoire du Brésil et d’un signe encourageant montrant que les valeurs démocratiques commençaient à prendre racine. Les signes positifs ont été légion au cours de ces deux décennies : les inégalités commencent à se réduire sous Cardoso et le mouvement se poursuit sous Lula puis sous Rousseff. Nous arrivons à 2014, année où tout commence à partir à vau-l’eau et où éclate le scandale Petrobras, du nom du groupe pétrolier public impliqué, aux côtés d’autres entreprises, dans les versements de pots-de-vin à plusieurs partis politiques, à commencer par le Parti des travailleurs au pouvoir. Peu de temps auparavant « s’était mani­festée et répandue dans la population une haine systématique à l’égard des poli­tiques », écrivent Schwarcz et Starling, si bien que le perpétuel optimisme a cédé la place, au cours des quatre dernières ­années, au ressentiment incessant et à un déchaînement de colère.

Il serait tentant de voir dans l’opération Lava Jato (« lavage express »), la vaste ­enquête qui a mis au jour la corruption, un triomphe de l’État de droit et du principe de responsabilité, mais Schwarcz et Starling sont dubitatives : « Des procédures conformes à l’État de droit ont servi des intérêts contraires aux valeurs démocratiques inscrites dans nos institutions », puisque ces manœuvres ont été « justifiées par un Congrès dont bon nombre d’élus étaient eux-mêmes accusés de corruption ». Pour la première fois dans l’histoire du Brésil, un ancien chef de l’État a été reconnu coupable de ­délits commis ­durant son mandat, de même qu’un récent président de la Chambre des députés et de nombreux chefs d’entreprise riches et puissants. L’étau se resserre à présent sur d’autres contrevenants présumés, dont l’ex-président Temer et pléthore d’élus impliqués dans le scandale, qui ont essuyé des défaites cinglantes lors des législatives d’octobre 2018 et perdu de ce fait leur immunité parlementaire.

Comme le font remarquer les auteures, « si la démocratie a progressé, la république est restée à l’état de projet. La répu­blique n’est pas qu’un régime politique, c’est la res publica, la chose publique, ce qui appartient au peuple, ce qui est dans l’intérêt commun, par opposition aux intérêts privés ». Le « pire ennemi de la république, c’est la corruption », observaient-elles en 2015 avant de lancer un avertissement qui semble désormais prophétique : « Il y a toutefois un risque si l’indignation à l’égard de la corruption devient la raison d’être de l’action politique. Les gens pourraient se détourner de la politique et renoncer à participer à la vie publique, ce qui se traduirait par un discrédit des institutions démocratiques. » À l’heure où Jair Bolsonaro prend ses fonctions, entouré d’une bande d’hurluberlus, de partisans de la manière forte et d’escrocs, c’est exactement l’état d’esprit dans lequel se trouve le Brésil : désabusé et dans l’attente d’un nouveau messie qui remettra bon ordre dans tout cela.

Chaque fois que je me trouve à Rio, je me fais un devoir de faire une halte au musée d’Art moderne pour revoir mon œuvre préférée : un collage de Wesley Duke Lee, un artiste brésilien issu d’une de ces familles d’Américains sudistes qui s’étaient réfugiées à São Paulo après la guerre de Sécession, souvent avec leurs esclaves.

Sur la moitié supérieure d’une plaque de métal rouillée est gravé le drapeau vert et jaune brésilien, avec, au centre, une photo de groupe jaunie qui remplace la devise nationale, « Ordre et progrès », tandis que la moitié inférieure comporte une seule phrase imprimée en gros caractères noirs : « AUJOURD’HUI, C’EST TOUJOURS HIER ». On peut en dire autant d’à peu près tous les pays – c’est un Américain, William Faulkner, qui a écrit : « Le passé n’est jamais mort. Ce n’est même pas du passé » (3) – mais la formule semble s’appliquer particulièrement au Brésil, comme le montrent Schwarcz et Starling dans leur ouvrage éclairant et captivant.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 6 décembre 2018. Il a été traduit par Isabelle Lauze et a été publié dans Books n°95 daté mars 2019 sous le titre « Au Brésil, aujourd’hui c’est toujours hier ».

Froid, épidémies, la fin de l’Empire romain

 

Kyle Harper est professeur d’histoire à l’université de l’Oklahoma, aux États-Unis. On doit aussi à ce spécialiste de la Rome antique des ouvrages sur l’esclavage et sur la transformation de la morale sexuelle dans le Bas-Empire romain. Comment l’Empire romain s’est effondré est son premier livre traduit en français.

 

La chute de Rome est l’un des sujets historiques les plus étudiés et controversés qui soient. Vous rappelez dans votre livre que 210 théories ont déjà été énoncées. Alors pourquoi en proposer une 211e ?

Si surprenant que cela puisse paraître, nous disposons d’informations inédites. Un peu comme si de nouvelles traces d’ADN étaient apparues dans une vieille affaire de meurtre. Cette comparaison est, d’ailleurs, presque à prendre au pied de la lettre : les progrès de la paléogénomique nous aident à répondre à des questions que nous ne nous étions même pas posées. Nous sommes désormais capables d’interpréter comme jamais auparavant les ossements humains, leur taille, leur forme et leurs cicatrices, qui sont autant de témoins subtils de la santé et des maladies. Leur analyse isotopique (ainsi que celle des dents) raconte les famines et les migrations, nous donnant ainsi accès aux biographies biologiques de la majorité silencieuse. S’ajoutent à cela les apports de la paléoclimatologie. Les carottes de glace, les grottes, les dépôts au fond des lacs et les sédiments marins ont conservé la mémoire de bouleversements climatiques dont nous avions mal mesuré l’importance jusqu’ici. Quant aux cernes des arbres et aux glaciers, ils constituent les archives d’une histoire environnementale elle aussi négligée.

 

Votre livre accorde de l’importance aux changements climatiques et aux maladies. Quel a été leur rôle dans la chute de Rome ?

La plupart des histoires de la chute de Rome considèrent l’environnement comme un arrière-plan stable, inerte. Or c’est là une idée non seulement fausse, mais trompeuse. La Terre est une plateforme sur laquelle reposent les activités humaines, -aussi instable que le pont d’un navire pris dans une violente tempête. Un phénomène comme l’effondrement de l’Empire -romain, qui s’est étalé sur plusieurs siècles, n’a bien entendu pas une cause unique. Je ne nie pas que les hommes aient leur part de responsabilité : l’empire était immense – sans doute trop –, ses ennemis avaient fini par prendre une grande avance technologique et la charge fiscale que représentait l’armée n’était plus tenable. Mais des raisons d’ordre naturel sont aussi entrées en ligne de compte – et de façon déterminante.

Dans une perspective planétaire, on peut dire que les Romains ont longtemps eu de la chance. L’empire a atteint sa taille et sa prospérité maximales à la fin d’une période climatique de l’holocène à laquelle on a donné le nom d’optimum climatique romain : une phase de climat chaud, humide et stable dans la plus grande partie du bassin méditerranéen. C’étaient des conditions favorables pour fonder un empire agraire sur une pyramide de compromis économiques et politiques. Mais, au milieu du IIe siècle, la chance a commencé à tourner, et on est entré dans l’une des phases de changement climatique les plus spectaculaires de tout l’holocène. Cette détérioration du climat, qui a coïncidé avec plusieurs pandémies d’une gravité sans précédent, a été un facteur de tout premier plan dans la chute de l’Empire romain.

 

Avant d’en venir à cette chute, pouvez-vous nous dire en quoi l’optimum climatique -romain a contribué à l’essor de l’empire ?

Il a permis d’élargir les surfaces agricoles, de rendre cultivables des terres qui ne l’étaient pas auparavant et qui ne le seraient plus ensuite. Au Ier siècle, Pline l’Ancien prétend, par exemple, que le blé italien poussait dans « les montagnes » – ce qui est tout à fait exceptionnel. On estime qu’une augmentation de température de 1 °C dans les montagnes d’Italie a pu procurer 5 millions d’hectares de terres arables supplémentaires, soit une superficie suffisante pour nourrir 3 à 4 millions de personnes.

Grâce à ces températures clémentes et à la régularité des précipitations, les rendements ont eux aussi augmenté. D’une manière générale, l’optimum climatique a rendu possible une forte croissance démographique et économique. Entre la mort d’Auguste, en 14, et le règne de Marc Aurèle, un siècle et demi plus tard, la population de l’empire est passée de 60 à 75 millions d’habitants – ce qui représente un quart de l’humanité d’alors et davantage que l’autre grand empire de l’époque, la Chine des Han. On aurait pu craindre que l’économie romaine peine à absorber ce surcroît de population et, succombant à la logique malthusienne, connaisse des rendements décroissants, mais même le revenu par tête a augmenté. La croissance a été à la fois extensive et intensive.

 

Qu’est-ce qui a interrompu cette croissance ?

La première crise a été déclenchée, à l’époque de Marc Aurèle, par une pandémie, de variole vraisemblablement. En s’étendant sur trois continents et en développant au sein de cet espace gigantesque le commerce, les routes, les échanges maritimes, l’Empire romain avait créé les conditions idéales pour la propagation de maladies à grande échelle. Le germe à l’origine de ce qu’on a -appelé la « peste antonine » venait d’Afrique. Il aurait pu, comme beaucoup d’autres germes avant lui dans l’histoire, décimer un village isolé ou deux, puis disparaître faute d’hôtes susceptibles de l’accueillir. Mais il est entré en scène dans un monde plus interdépendant qu’il l’avait jamais été, émaillé de surcroît de grandes villes surpeuplées où les conditions d’hygiène étaient loin d’être idéales. On estime qu’il a provoqué le décès de 10 à 20 % de la population de l’empire, effaçant en un clin d’œil un siècle et demi de croissance démographique. Cela dit, l’empire a surmonté cette première épreuve. Les historiens actuels ont réhabilité l’œuvre de la dynastie des Sévères, qui a alors pris le pouvoir et réussi à redresser la situation.

 

Comment expliquez-vous la résilience dont a fait preuve l’Empire romain dans cette crise ?

Dans cette crise et celles qui ont suivi ! Car il y en a eu au moins trois autres, plus graves encore. Il y a survécu grâce à sa force idéologique et institutionnelle, à sa souplesse aussi, à son extraordinaire capacité d’adaptation. Au milieu du IIIe siècle, il connaît une nouvelle pandémie, la « peste de Cyprien » (dont l’agent pathogène n’a pu être identifié), en même temps que de graves sécheresses. Se produit ce qu’on a appelé la « première chute » de l’Empire romain. La désintégration est évitée de justesse grâce à une reconstruction volontariste sous une forme nouvelle – avec un nouveau genre d’empereur (des empereurs-soldats d’origine danubienne), un nouveau type de gouvernement (plus centralisé, comptant 35 000 fonctionnaires salariés alors qu’il n’y en avait qu’un millier tout au plus au début de l’empire), une nouvelle monnaie (en or et non plus en argent), bientôt suivis d’une nouvelle foi religieuse (le christianisme). Si bien que, à la fin du IVe siècle, l’Empire romain est encore l’État le plus puissant du monde et l’un des plus forts qui aient jamais existé. Il est plus étendu qu’à l’époque d’Auguste, et sa capacité à lever l’impôt reste historiquement excep­tionnelle – à égalité avec les entités poli­tiques les plus efficaces du XVIIe siècle.

 

Pourtant, quelques décennies plus tard, l’empire a cessé d’exister – en Occident du moins. À quoi est-ce dû ?

C’est la troisième crise qu’a dû affronter l’empire. A la fin du IVe siècle et au début du Ve, en l’espace de deux générations, sa cohérence est définitivement brisée par la pression insupportable des peuples barbares, les Huns en particulier. Ces derniers ont été mis en branle par une sécheresse d’une ampleur excep­tionnelle qui a frappé l’Asie centrale entre 350 et 370 – la plus grave des deux derniers millénaires sur une telle durée. On peut donc les considérer comme des réfugiés climatiques à cheval et en armes.

Mais je vous rappelle que, même si la partie occidentale de l’Empire s’écroule, sa partie orientale tient bon. Au cours du Ve siècle et au début du VIe, elle connaît même une prospérité renouvelée, et sa population augmente. La première décen­nie du long règne de Justinien, qui monte sur le trône en 527, donne lieu à une frénésie de réalisations qui donnent le tournis : de vastes territoires sont reconquis en Occident ; l’ensemble du corpus de lois romaines est codifié ; l’administration fiscale est réorganisée. On assiste à la plus grande orgie de construction de l’histoire romaine.

 

Alors, qu’est-ce qui a fini par venir à bout de l’Empire romain ?

Le double choc de la peste bubonique et du petit âge glaciaire. À la suite de l’opti­mum climatique romain, on a eu trois siècles de transition (de 150 à 450 à peu près), marqués, comme je l’ai mentionné, par plusieurs grandes sécheresses. Après quoi on est entré dans le petit âge glaciaire de l’Antiquité tardive. Un pic d’activité volcanique dans les années 530 et 540 a été la cause de la période de froid le plus intense de tout l’holocène tardif. Au même moment, l’énergie provenant du Soleil a atteint son plus bas niveau ­depuis plusieurs millénaires. On estime que la décennie 536-545 a été la plus froide des deux mille dernières années, et l’année 536, dans l’hémisphère Nord du moins, la plus froide de toutes.

C’est aussi à ce moment-là que, ­venue d’Asie, la bactérie Yersinia pestis (dont le foyer ancestral pourrait être le plateau tibétain) a fait son apparition dans l’empire, atteignant l’Égypte en 541 et la ­capitale, Constantinople, au printemps 542. ­Yersinia pestis est l’agent responsable de la peste bubonique, dont, jusqu’alors, ­l’Empire romain avait été préservé. La « peste de Justinien », comme on l’a ­appelée, a fait des ravages, entraînant la mort d’à peu près la moitié de la popu­lation. Ce choc démographique s’est accom­pagné d’une lente débâcle de l’empire, culminant avec des pertes territoriales ­irrémédiables face aux armées de l’islam au milieu du VIIe siècle.

 

Selon vous, la cause première de la chute de l’Empire romain semble avoir été les pandémies plus encore que les bouleversements climatiques…

Absolument. L’environnement biologique a eu une influence plus directe et plus dramatique. Cela étant, le climat a fourni un cadre propice aux épidémies. Le refroidissement du petit âge glaciaire tardif survient juste avant la peste de Justinien, et ce n’est pas un hasard. Le scénario le plus vraisemblable est que le nouveau régime climatique du début du VIe siècle a déversé davantage de pluies sur les pays d’Asie centrale où vivaient les espèces servant de réservoir à Yersinia pestis. La croissance de la végétation a provoqué une explosion démographique des rongeurs vivant dans des terriers, la bactérie a pu infecter de nouvelles populations hôtes et se propager au rat puis à l’homme. D’autant que le refroidissement a permis aux puces qui véhiculent la maladie d’une espèce à l’autre de proliférer : en effet, elles ne se reproduisent que dans certaines limites de température. Il ne faut pas qu’il fasse trop froid, mais pas trop chaud non plus. Les étés plus frais ont donc été une aubaine pour elles.

 

Pourquoi la peste bubonique a-t-elle eu ­raison de l’Empire romain alors que la ­variole n’y était pas parvenue ?

Son taux de mortalité est bien plus ­élevé. Selon son mode de transmission (par piqûre de puce ou par inhalation de gouttelettes contaminées projetées dans l’air), il varie de 80 à 100 %, contre 30 à 40 % pour la variole. Le fait même qu’elle se transmette non seulement entre ­humains, mais aussi par les puces des rongeurs a permis à la peste de frapper très au-delà des zones à forte densité. Les rongeurs pullulaient aussi bien dans les campagnes cultivées que dans celles qui étaient restées à l’état naturel. La maladie a ainsi réussi à s’infiltrer dans les contrées les plus reculées de l’empire. Elle a même touché des anachorètes en Égypte !

Enfin, un germe comme la variole ne dispose pas d’un réservoir animal où il pourrait se cacher entre deux épidémies. La peste est plus patiente, elle peut se tapir dans un grand nombre d’espèces de rongeurs. C’est ce qui lui a permis de s’étendre sur deux siècles – sa dernière manifestation date de 749. Durant deux siècles, donc, elle a jailli à intervalles régu­liers, en ­vagues toujours dévastatrices, car, contrairement à ce qui se passe avec la ­variole, l’immunisation des populations déjà frappées est faible.

 

Quelle a été l’influence de cette pandémie sur la mentalité des contemporains ?

Pour la première fois, un état d’esprit apocalyptique a gagné une grande ­société complexe. La peste antonine avait déterminé la résurgence de l’archaïque culte d’Apollon à une échelle de plus en plus vaste. La peste de Cyprien avait ébranlé les fondements du polythéisme civique et permis aux chrétiens de se manifester à visage découvert. Aux VIe et VIIe siècles, l’enchaînement de la peste et des troubles climatiques a donné toute sa force au sentiment eschatologique au sein du christianisme, du judaïsme et du dernier-né de l’Antiquité tardive, l’islam.

On peut considérer que la propagation de Yersinia pestis a été un tournant dans l’histoire de notre espèce : jamais auparavant l’humanité n’avait eu à affronter un ennemi aussi mortel et diabolique. D’une certaine façon, elle marque non seulement la véritable chute de l’Empire romain, mais la fin de l’Antiquité. Tout comme huit siècles plus tard, lorsqu’elle réapparaîtra en Europe, elle marquera la fin du Moyen Âge.

 

— Propos recueillis par Baptiste Touverey.
Cet article est paru dans le magazine Books n°95 daté Mars 2019 sous le titre « Kyle Harper : « La peste et le climat ont eu raison de Rome » »

 

13 faits & idées à glaner dans ce numéro

La partition de l’Inde a fait jusqu’à 2 millions de morts et 14 millions de déplacés.

La décennie 536-545 a été la plus froide des deux mille dernières années.

Plus on lit sur de Gaulle, plus on en vient à admirer Yvonne, son épouse.

Le bleu, associé à la Vierge Marie, a longtemps symbolisé la féminité.

Au début du XIXe siècle, Rio de Janeiro avait la plus grande concentration d’esclaves de l’histoire depuis la Rome antique.

L’homme de Neandertal a peint des coquillages il y a plus de 115 000 ans.

L’autorité traditionnelle charismatique a fait place à l’autorité bureaucratique.

La proportion des prêtres homosexuels a augmenté.

Le mot anglais travel rappelle son étymologie française : « travail ».

Pessoa a utilisé jusqu’à 136 noms d’emprunt.

Les femmes ont tendance à déloger les hommes.

Le cœur humain pompe en moyenne 7 000 litres de sang par jour.

La dépression est devenue la principale cause d’incapacité dans le monde.

Les meilleures ventes en Grèce – Un peu de douceur et de poésie

Dans la librairie Politeia, à deux pas de l’université d’Athènes, les clients – étudiants, professeurs, avocats –, déambulent entre les tables. Beaucoup filent au rayon « bien-être » et « développement personnel » pour se procurer « Le cadeau », de Stefanos Xena­kis, qui n’a pas quitté la première place depuis sa parution en mai 2018, et ce dans toutes les librairies.

Ce « cadeau » consiste en un recueil de conseils pour voir le monde sous un meilleur jour et mieux vivre. Après huit années de crise et de récession, les lecteurs, qui s’étaient un temps passionnés pour les ouvrages politiques et économiques, cherchent avant tout un peu de réconfort. Alors que les indicateurs témoignent d’une légère amélioration, « les Grecs veulent de nouveau s’occuper d’eux-mêmes, dans un contexte où ils sont fondamentalement déçus par la politique », estime Manolis Piblis, le directeur de la Foire internationale du livre de Thessalonique.

Au-delà du mieux-être individuel, cette quête passe aussi par un questionnement collectif. « Nous abordons désormais une autre phase de notre histoire, qui conjugue une dose d’espoir et une dose d’inquiétude, dans un contexte d’interrogations sur la situation en Europe, sur la montée de l’extrême droite », poursuit Manolis Piblis, qui explique par cette incertitude générale le succès de Sapiens, la longue histoire de Yuval Noah Harari, par ailleurs best-seller mondial.

Mais faut-il nécessairement remon­ter au paléolithique pour trouver le sens d’un présent confus ? Plus près d’eux, les lecteurs plébiscitent aussi « Complainte de l’Épire », du musicologue américain Christopher C. King. Ce passionné de musique grecque traditionnelle y raconte son voyage sur les traces des ­musiciens de la région de l’Épire, dans le nord-ouest de la Grèce, et notamment du violoniste des ­années 1920 Alexis Zoumbas, dont il avait découvert les ­enregistrements sur 78-tours et dont il a produit une anthologie en 2014.

Les Grecs lisent aussi la biographie du grand poète Nikos Kavvadias (1910-1970), marin au long cours et l’un des auteurs grecs les plus lus, connu en France surtout pour son roman de 1954 Le Quart (Denoël, 2006). Son biographe, le journaliste et universitaire Michalis Gelasakis, a passé dix ans à ­enquêter sur « le monde mystérieux de Kolya, comme l’appelaient ses amis », ses voyages et « ses heures interminables de solitude en mer ». Un Ulysse mélancolique, presque contemporain.