Leçons d’hygiène d’un caféinomane

Tremble, Starbucks ! ­Voici Balzac qui part en guerre, sur ton territoire natal, contre le café, le thé et le cacao – et, accessoirement, l’eau-de-vie et le tabac. Vient en effet de paraître aux États-Unis la première traduction du Traité des excitants modernes, dont la vigoureuse dénonciation est saluée par Melanie Rehak dans le magazine Bookforum: « En ces temps troublés, toute aide est bonne à prendre. »

C’est une drôle de guerre pourtant que livre Balzac hygiéniste, et avec de drôles de moyens. Il s’appuie en effet sur une expérience « scientifique » du gouvernement anglais qui a donné à trois condamnés à mort le choix entre la pendaison immédiate, ou la vie sauve à la condition de consommer exclusivement l’une de ces trois substances, chocolat, café ou thé. Résultat des courses : « L’homme au chocolat est mort dans un effroyable état de pourriture, dévoré par les vers. Ses membres sont tombés un à un, comme ceux de la monarchie espagnole. L’homme au café est mort brûlé, comme si le feu de Gomorrhe l’eût calciné. On aurait pu en faire de la chaux. On l’a proposé, mais l’expérience a paru contraire à l’immortalité de l’âme. » Et l’homme au thé ? « [Il] est devenu maigre et quasi diaphane, il est mort de consomption, à l’état de lanterne ; on voyait clair à travers son corps ; un philanthrope a pu lire le Times, une lumière ayant été placée derrière le corps. La décence anglaise n’a pas permis un essai plus original » (quel dommage !).

Même chose pour le sucre, qui tue les chiens, selon un certain M. Magendie, qui en a sacrifié des meutes. Quant aux alcools forts : « On s’est effrayé du choléra. L’eau-de-vie est un bien autre fléau ! ». Le tabac aussi tue l’homme, ou du moins sa virilité, ce qui n’est pas forcément un mal, notamment pour cette dame au mari tabacolâtre : « Au bout de trois ans de chique, de pipe, de cigares et de cigarettes combinées, elle devint une des femmes les plus heureuses du royaume. Elle avait le mari sans le mariage. »

À vrai dire, l’auteur de ce court ouvrage ne nous en apprend guère sur ces diverses substances – en tout cas infiniment moins que ce que la science moderne nous a révélé depuis. Mais on y découvre un Balzac nouveau et passablement étrange, épris de rigueur scientifique au point de se sacrifier à ses recherches : « Comme observateur, il était indigne de moi d’ignorer les ­effets de l’ivresse. Je devais étudier les jouissances qui séduisent le peuple, et qui ont séduit, disons-­le, Byron après Sheridan, et tutti quanti. La chose était difficile. En qualité de buveur d’eau, préparé peut-être à cet assaut par ma longue habitude du café, le vin n’a pas la moindre prise sur moi, quelque quantité que ma capacité gastrique me permette d’absorber. »

Tout ça pour dire qu’un soir de 1822 il but avec un ami dix-sept bouteilles de vin. Quels effets ? Rien de bien méchant, si ce n’est la remarque de sa voisine à ­l’Opéra où il se rendit ensuite (« Ce monsieur sent le vin. […] Non Madame, répondis-je, je sens la musique ! »). Au contraire, « cette soirée fut certes une des plus poétiques de ma vie ». Il en sortit même avec une femme au bras, sans trop savoir s’il s’agissait d’une duchesse ou d’une ouvreuse (« Je crois plus à l’ouvreuse… ­Cependant elle avait des plumes et des ­dentelles ! »).

Le plus cocasse, c’est le jargon pseudo-scientifique dont se gargarise Balzac : « Au lieu d’activer le cerveau, le vin l’hébète. Loin d’exciter les réactions de l’estomac vers les forces cérébrales, le vin, après la valeur d’une bouteille absorbée, a obscurci les papilles, les conduits sont ­saturés, le goût ne fonctionne plus, et il est impossible au buveur de distinguer la finesse des liquides servis. Les alcools sont absorbés, et passent en partie dans le sang [dont] il altère le mouvement en lui enlevant ses principes ou en les dénaturant, et il se fait chez lui un si grand trouble, que la plupart des ivrognes perdent les facultés ­génératives ou les vicient de telle sorte qu’ils donnent naissance à des ­hydro­céphales ».

Par-dessus le marché, Balzac n’est pas d’une objectivité exemplaire. Il règle de façon expéditive leur compte au vin, « cet excitant des classes inférieures » ; au thé, qui rend les femmes « pâles, maladives, parleuses, ennuyeuses » et portées « aux hypocrisies et aux médisances anglaises » ; au tabac enfin, qui « dépouille l’homme d’une ­certaine portion de son énergie » et « entre beaucoup dans la tranquillité de l’Allemagne » (il faut rappeler que Balzac écrit cela en 1838).

Vis-à-vis du café, en revanche, Honoré est beaucoup plus ambivalent. Comment pourrait-il en effet vilipender ce breuvage, « sa boisson préférée, dont il sait qu’elle lui est néfaste, mais dont il ne peut se passer » car elle « lui permet de soutenir son formidable rythme d’écriture, et de son propre aveu lui procure de l’inspiration et stimule son intellect » ? s’interroge sa traductrice et postfacière américaine, Kassy Hayden. Le café, à en croire notre Diafoirus prémoderne, « met en mouvement le sang, en fait jaillir les esprits moteurs […], précipite la digestion, chasse le sommeil, et permet d’entretenir pendant un peu plus longtemps l’exercice des facultés cérébrales ». Attention, ça ne marche pas avec tout le monde, ce serait trop facile : « Quoique les épiciers soient ouverts jusqu’à minuit, certains auteurs n’en deviennent pas plus spirituels ». Et puis, avec le café comme avec tant d’autres choses, c’est la dose qui fait le poison. Rossini le confirme d’ailleurs : « Le café […] est une affaire de quinze ou vingt jours ; le temps fort heureusement de faire un opéra. »

En fait, dans cet ouvrage, Balzac ne manifeste pas tant ses penchants hygiénistes, qu’il est le premier à piétiner (il boira jusqu’à cinquante tasses de café par jour), que, déjà, son intérêt pour le fonctionnement de la société. Les « destinées d’un peuple » ne dépendent-elles pas en effet « de sa nourriture et de son régime » ? La Russie n’est ainsi à ses yeux qu’« une aristocratie soutenue par l’alcool », et les pays soumis à l’austère protestantisme sont confrontés à la destruction de la famille (« La table en famille constitue le plus sûr thermomètre de la fortune des ménages », écrit-il dans La Cousine Bette).

Cette précoce excursion dans la diététique révèle chez Balzac une préoccupation sociologico-­gastronomique qui alimentera bien des pages de La Comédie humaine – dans laquelle ne figu­rent pas moins de quarante restaurants, nous rappelle Anka Muhlstein dans Garçon, un cent d’huîtres! Balzac et la table (1), et où on bouffe tout le temps, souvent plus que de raison. Balzac multiplie les descriptions de ses contemporains à table, faute peut-être de pouvoir comme aujourd’hui les décrire au lit. Peu importe, car ce qui se passe dans la salle à manger des personnages balzaciens est au moins aussi révélateur de leurs mœurs, santé, moyens finan­ciers, postures morales, et aussi varié que la vie elle-même. Leurs pratiques alimentaires ne s’étagent-elles pas entre l’abstinence avaricieuse de Goriot ou de Gobseck et le raffinement gastronomique du cousin Pons, en passant par l’opulence vantarde de César Birotteau ou la somptuosité suspecte du banquier Taillefer ? Balzac lui-même est à mi-­chemin : remarquablement abstinent en période d’écriture, sauf pour ce qui est du café, mais d’une gloutonnerie abominable dès qu’il a rendu sa copie.

Introuvable Arthur

Le roi Arthur n’a jamais existé. Il n’est qu’un personnage de ­légende, et l’historien Nicholas J. Higham, qui n’en est pas à son premier livre sur le sujet, ­entend bien mettre fin à toutes les théories plus ou moins farfelues cherchant un fondement historique au personnage mythique. Dans King Arthur, il retrace le développement du récit arthurien, et ce avant même son commencement. Il débute en effet ses recherches au tournant des Ve et VIe siècles, époque à laquelle le monarque est censé avoir vécu, et n’y trouve rien. Dans les textes de cette période, aucune des personnes prénommées Arthur n’est roi ou ne semble avoir eu une quelconque importance. L’ouvrage phare de l’époque, De Excidio Britanniae (« Sur les ruines de la Bretagne »), évoque bien la bataille du mont Badon, l’une des victoires attribuées à Arthur, mais sans jamais le mentionner.

L’historicité du monarque tient pour beaucoup au crédit apporté à un texte du IXe siècle, Historia Brittonum (« Histoire de la Bretagne »). Attribué au chroniqueur Nennius, il est, selon Higham, tout sauf fiable. Sur de nombreux autres sujets, Nennius n’hésite pas à mêler faits et fiction. « Il est logique de penser que son traitement d’Arthur a suivi le même schéma. Il a peut-être extrapolé à partir d’un personnage mineur réputé pour sa bravoure, comme celui que mentionne le poème gallois Y Gododdin », précise l’historienne Barbara Yorke dans The Times Literary Supplement.

Et, depuis, tous les Arthur apparus dans la littérature ont ­conservé quelque chose du chef de guerre décrit par Nennius, dont le seul but aurait été d’inciter les Gallois à la résistance contre l’envahisseur saxon. « Du Moyen Âge à nos jours, les chroniqueurs ont modelé le personnage selon leurs besoins, note le médiéviste Levi Roach dans la Literary Review. Arthur a été le champion de l’indépendance galloise et un symbole de l’impérialisme anglais, le dernier Romain et le premier Britannique. Et il ne faudra pas longtemps avant qu’on en fasse un ardent partisan du Brexit ou un défenseur du “Remain” ».

De Gaulle fourbe, cynique et rétrograde

Nous étions descendus à la plage de bonne heure. Les autres familles qui séjour­naient cet été 1951 à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, en Vendée, étaient françaises pour la plupart. Plusieurs d’entre elles possédaient un de ces premiers postes de radio portatifs qui étaient de grosses boîtes en bois recouvertes de similicuir (on venait de m’en offrir un pour mon douzième anniversaire, mais je ne l’avais pas pris avec moi). Nous n’étions pas sur la plage depuis longtemps quand les radios se sont mises à couiner plus fort que d’habitude et nous avons observé un curieux manège autour de nous. Certains des hommes se sont levés et sont restés dans une drôle de position, les bras le long du corps comme s’ils étaient au garde-à-vous, d’autres ont mis la main en ­visière, regardant fixement vers le large. Je sentais un grand malaise autour de moi, je voyais que les gens ne savaient pas comment réagir à ce qui se passait. « Qu’est-ce que c’est ? » demanda mon père à la famille à côté de nous. « C’est le Maréchal, il est mort, là-bas », dit l’homme de la famille, en montrant du doigt l’horizon.

Philippe Pétain est mort à 9 h 22 le 23 juillet 1951. Il avait été jugé pour haute trahison en 1945, alors que le géné­ral de Gaulle en était à son premier séjour au pouvoir. Le héros de Verdun avait été condamné à mort à une voix de majorité, mais, en raison de son grand âge, la Haute Cour de justice avait commué sa peine en emprisonnement à perpétuité, au grand soulagement de De Gaulle. Depuis lors, Pétain était en détention sur l’île d’Yeu, à une petite vingtaine de kilomètres au large de la Vendée. À sa mort, il avait 95 ans et n’avait plus toute sa tête. Malgré tout, le gouvernement à Paris avait hâte de le voir disparaître. Deux jours plus tard, à l’heure du déjeuner, il était enterré au cimetière de Port-Joinville, sur l’île. En annonçant la nouvelle à de Gaulle, Georges Pompidou, son directeur de ­cabinet qui entrera quelques années plus tard à la banque Rothschild, commente : « C’est une affaire liquidée. » De Gaulle le reprend : « Non, c’est un grand drame historique, et un drame historique n’est jamais terminé. » Quel drame extraordinaire en effet que la relation entre ces deux hommes, qui a duré pendant près de quarante ans, a résumé tous les tourments de la France et a laissé derrière elle des rancœurs et des divisions qui ne sont toujours pas tout à fait éteintes aujourd’hui !

Avant de sortir de Saint-Cyr en 1912, de Gaulle avait choisi de servir dans le 33e régiment d’infanterie d’Arras, sous les ordres de Pétain. Il avait dû très tôt attirer l’attention du colonel, car, comme il le confia plus tard à l’un de ses biographes, dès 1913 leur différence de grade ne les avait pas empêchés de prendre le train pour Paris ensemble chaque week-end pour aller courir les filles : « [Pétain] aimait les femmes comme on les aime à cinquante-deux, cinquante-trois ou cinquante-quatre, et je les méprisais, comme on les méprise à vingt ans. C’est dire que nous en parlions tout le temps. » Quelle drôle de paire ils devaient former, la girafe dégin­gandée et l’élégant colonel au regard bleu ensor­celant en goguette à Paris.

Lors du premier bombardement ­­intense de Verdun, la compagnie de De Gaulle fut entièrement décimée et on le crut mort lui aussi. Pétain rédigea un éloge posthume, déclarant que le capitaine de Gaulle avait « enlevé ses hommes dans un assaut furieux et un corps-à-corps farouche, seule solution qu’il jugeait compatible avec son sentiment de l’honneur militaire. Est tombé dans la mêlée. Officier hors pair à tous égards ». Déjà, dans ce premier document officiel quoique erroné où il est fait mention de De Gaulle, le mot « honneur » attire l’attention.

En fait, il avait été fait prisonnier et passa le reste de la guerre dans des camps allemands, dont il tenta de s’évader à cinq reprises en se faisant chaque fois repérer en raison de sa stature. En dépit de ce comportement héroïque, il accueillit l’armistice avec amertume, écrivant à son colonel : « À l’immense joie que j’éprouve avec vous des événements, se mêle il est vrai pour moi, plus amer que jamais, le regret indescriptible de n’y avoir pas pris une meilleure part. » Dans une lettre à sa mère écrite en captivité, il dit être « un enterré vivant ».

 

Au sortir de la guerre, Pétain, impressionné par les exposés de son protégé sur la stratégie militaire, l’intègre à son cabinet et lui demande de rédiger pour lui un ouvrage sur l’armée française. Mais, après avoir peiné dessus pendant deux ans, de Gaulle découvre, furieux, que Pétain a demandé à un autre officier de rédiger la partie sur la Grande Guerre : Pétain, qui s’exprime sans fioritures, a jugé l’usage que faisait son prête-plume des adjectifs « ridicule comme les ceintures de soie que portent les officiers d’opérette ».

Parmi d’autres motifs de désaccord, les deux hommes se sont opposés sur un point en apparence mineur mais qui, avec le recul, résume bien le gouffre qui les séparait. Dans le texte que de Gaulle publiera finalement sous son nom en 1938, La France et son armée, il écrit que la Révolution a fait des généraux français les victimes d’une frénésie politique qui leur « ôte le prestige, souvent la vie, parfois l’honneur ». Pétain avait corrigé par « ôte le prestige, parfois l’honneur, souvent la vie ». De Gaulle lui rétorque, furieux : « Par ordre d’importance, c’est : “prestige, vie, honneur”. » Qu’est-ce qui passe avant ? La vie ou l’honneur ? Comme Julian Jackson le souligne dans sa prodigieuse biographie de De Gaulle, c’était là le cœur du conflit entre les deux hommes, et ce qui mena l’un à l’île d’Yeu et l’autre à l’Élysée.

Julian Jackson est l’auteur d’une série mémorable d’ouvrages sur la France des années 1930 et 1940, mais il atteint là un sommet. Lucide et spirituel du début à la fin, charitable autant que faire se peut, implacable quand il le faut, il retourne jusqu’au dernier pavé de Paris et d’Alger. Il avait publié un livre beaucoup plus succinct sur de Gaulle en 2003, De Gaulle. Au-delà de la légende. Beaucoup d’éléments sont bien sûr repris ici et leur développement vient souvent renforcer les jugements précédents de Jackson. Mais parfois, et souvent à propos des tournants les plus décisifs de la carrière de De Gaulle, Jackson change de point de vue, et pas à l’avantage du Général.

À la fin de son ouvrage de 2003, Jackson recensait trois succès remarquables qu’il convenait toujours de porter au crédit de De Gaulle trente ans après sa mort. D’abord, c’est grâce à lui que le changement de régime à la Libération, en 1944-1945, se fait relativement en douceur. La France se voit épargner la mise en place d’une administration militaire alliée comme en Italie ou une guerre civile comme en Grèce. De Gaulle a sauvé l’honneur de la France et rendu au peuple français son estime de soi. Ensuite, il a désengagé la France de l’Algérie sans guerre civile en métro­pole. Enfin, avec la Constitution de la Ve Répu­blique, il a laissé en héritage un système politique qui s’est avéré durable.

En 2018, aucun de ces acquis ne semble aussi solidement établi. Certes, le dernier mot de Jackson reste l’argument décisif qu’il « a sauvé l’honneur de la France ». Mais dans A Certain Idea of France, il accorde plus de place aux arguments contraires : même sans de Gaulle, la France aurait été libérée par les ­Alliés, et la Grande-Bretagne aurait œuvré pour qu’elle ait un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies et une zone d’occupation en Allemagne, comme Churchill l’avait plaidé à Yalta (où de Gaulle n’était pas présent). Aujourd’hui, Jackson semble accueillir avec moins d’hostilité ce commentaire grinçant de Saint-Exupéry : « Dites la vérité, général, nous avons perdu la guerre. Nos alliés la gagneront. » D’autres pays vaincus, comme la Norvège et les Pays-Bas, ont conservé leur dignité et recouvré leur liberté sans la fierté ombrageuse d’un de Gaulle. Ils sont parvenus à enrôler discrètement des pilotes, des soldats et des marins pour combattre aux côtés des Alliés, alors que de Gaulle n’est jamais parvenu à attirer plus d’une poignée des millions de Français qu’il se targuait de représenter. La grande majorité des milliers d’hommes qui ont rejoint la Grande-Bretagne après la défaite de 1940 ont demandé à être rapatriés. Ainsi, sur les 1 600 hommes rassemblés au camp de White City, à Londres, seulement 152 se rallient à de Gaulle. Après l’armistice en Syrie, seuls 5 500 hommes de l’armée de Vichy rallient la France libre ; les 30 000 autres choisissent de rentrer en France. Le soir du 6 juin 1944, jour du débarquement allié, de Gaulle diffuse un discours magnifique : « La bataille suprême est engagée. […] Bien entendu, c’est la bataille de France et c’est la bataille de la France. […] Pour les fils de France, où qu’ils soient, quels qu’ils soient, le devoir simple et sacré est de combattre, par tous les moyens dont ils disposent. […] Derrière le nuage si lourd de notre sang et de nos larmes, voici que reparaît le soleil de notre grandeur ! » Comme Churchill l’écrit le lendemain à Roosevelt, le discours de De Gaulle est d’autant plus « remarquable qu’il ne dispose pas du moindre soldat dans la grande ­bataille qui s’est engagée ».

À propos de l’Algérie, le réexamen critique auquel procède Jackson est terrible : « Il n’a pas “accordé” l’indépendance à l’Algérie : elle lui a été arrachée. Et il n’a évité qu’en partie la guerre civile. La vérité est que le FLN a obtenu l’indépendance en combattant et en mobilisant ses soutiens internationaux. Bien que de Gaulle se soit résigné à une telle issue, il l’a fait à contrecœur – et, au final, il a dû renoncer à tous ses espoirs initiaux […]. Personne peut-être n’aurait fait mieux, mais on voit mal comment quelqu’un aurait pu faire pire. »

Si de Gaulle passe pour avoir sorti la France du bourbier algérien, c’est parce qu’il avait la réputation, surtout chez les gaullistes de gauche, d’être un partisan convaincu de la décolonisation. Aucune de ces deux assertions ne semble bien fondée. Lorsqu’il accède pour la première fois au pouvoir, son réflexe est de tenter de fédérer l’Indochine au sein d’une sorte d’Union française. Il y envoie le général Leclerc à la tête d’un corps expéditionnaire fourni et avec pour instruction de ne pas traiter avec le Viêt-minh tant que l’autorité française n’a pas été rétablie. Neuf ans plus tard, alors qu’il n’est plus au pouvoir, il réagit à la chute de Diên Biên Phu de façon purement intéressée, en cherchant à exploiter la catastrophe pour revenir au pouvoir. Il tâte le terrain en organisant une cérémonie solennelle à l’Arc de triomphe, mais la foule n’est pas au rendez-vous. Il devra patienter encore quatre ans. Il est difficile de ne pas être d’accord avec Mitterrand, pour qui le gaullisme n’était guère plus qu’un « coup d’État permanent ».

 

Il n’y a pas non plus de raison sérieuse de penser que de Gaulle ait jamais considéré l’idée de « l’Algérie française » autrement que comme un marchepied pour l’Élysée. Après tout, sur le flanc est de l’Algérie, Pierre Mendès France avait préparé la voie à l’indépendance de la Tunisie, acquise en 1956, tandis que sur le flanc ouest Edgar Faure avait fait de même pour le Maroc. Un million de pieds-noirs pouvaient-ils éternellement dominer neuf millions de musulmans algériens ? L’idée que l’Algérie faisait partie intégrante de la France pourrait-elle survivre à une ère de migrations de masse ? De Gaulle a dit plus d’une fois qu’il ne souhaitait pas voir son village transformé en « Colombey-les-Deux-Mosquées ». En privé, il admettait que l’Algérie devait tôt ou tard voler de ses propres ailes. En public, il ne disait rien, en tout cas rien pour préparer les Français à cette éventualité. Quand la terrible guerre s’intensifia, martyrisant à la fois l’armée française et les pieds-noirs, sans parler du FLN, il était tranquillement à Colombey, faisant des patiences au bruit du cliquetis des aiguilles de Mme de Gaulle. Plus on lit sur lui, plus on en vient à admirer Yvonne de Gaulle, cette femme discrète, sans prétention, à l’humour pince-sans-rire, qui a humanisé son mari autant que faire se peut, ne serait-ce que par l’amour qu’ils portaient tous deux à Anne, leur fille trisomique. À la mort de celle-ci, à l’âge de 20 ans, de Gaulle aurait dit à son épouse après les obsèques : « Maintenant, elle est comme les autres. » Si c’est vrai, c’est la réflexion la plus touchante qu’on lui ait jamais entendue.

Entre-temps, ses émissaires en Algérie travaillent dur. Léon Delbecque, le plus loyal des gaullistes, a mis sur pied un Comité de vigilance, prêt à agir au nom de De Gaulle. Les généraux affectés en Algérie reçurent des encouragements. Delbecque obtient du général Salan qu’il crie « Vive de Gaulle ! » aussi bien que « Vive la France ! Vive l’Algérie ! » depuis le balcon du Gouvernement général, à Alger. Deux jours plus tôt, le 13 mai 1958, un autre fidèle de De Gaulle, le général Massu, a instauré un Comité de salut public et demandé au président René Coty d’en établir un autre à Paris, tous deux destinés à porter de Gaulle au pouvoir. Le conseiller privé de ce dernier, le très décrié Jacques Foccart, passe son temps à aiguillonner Léon Delbecque tout en lui intimant de ne pas « mouiller » le Général dans l’affaire. Une fois arrivé au pouvoir, de Gaulle est persuadé d’avoir réussi à manœuvrer sans que personne ne s’en soit aperçu. Il assène à son ministre de l’information, Alain Peyrefitte : « Je n’ai été pour rien dans l’insurrection d’Alger.[…] Je n’ai pas eu à lever le petit doigt pour encourager le mouvement. » Ce mensonge patent lui a aliéné définitivement beaucoup de ceux qui, comme Mendès France, avaient jusqu’alors respecté le Général sans le suivre pour autant.

Le coup d’État fomenté par de Gaulle le 13 mai 1958, que beaucoup, y compris l’intéressé, ont comparé au 18 Brumaire de Napoléon, entraîna un surcroît de souffrances pour énormément de gens. Son célèbre « Je vous ai compris » ­adressé aux pieds-noirs prolongea la guerre de quatre ans et provoqua un tel bain de sang qu’il ne pouvait plus être question pour les ­colons et les musulmans de vivre ensemble après l’indépendance. De Gaulle n’a pas seulement trahi les Français d’Algérie qui l’avaient ­porté au pouvoir, il n’a rien fait pour les ­aider lorsqu’ils ont débarqué en masse en métro­pole, défaits et sans ressources. Il n’a pas non plus « levé le petit doigt » pour ­aider les harkis, ces Algériens qui avaient combattu loyalement pour la France et ont été assassinés par milliers après l’indépendance. Ces horreurs sont racontées plus en détail par Alistair Horne dans son inoubliable Histoire de la guerre ­d’Algérie (1), mais Jackson ne les minimise nullement. Le sinistre Foccart est resté aux côtés de De Gaulle jusqu’à la fin en tant que conseiller Afrique, amenant à Paris des tyrans africains de tout acabit afin de recevoir les flatteries de son maître, pour qui la gloire continuait d’imprégner obscurément l’Afrique subsaharienne. Certains des pires despotes, comme le père et le fils Bongo au Gabon et Bokassa en République centrafricaine, ont continué de bénéficier du soutien bienveillant de la France. Voilà pour de Gaulle le décolonisateur.

 

En métropole, le poison de l’Algérie a été lent et douloureux à éliminer. Même si le terrorisme de l’OAS n’a pas duré, la vie politique française a continué d’être marquée par une forme de désaffection morose à l’égard des institutions de la Ve République. C’est en Algérie que Jean-Marie Le Pen a fait sa première apparition (il y avait brièvement servi comme agent du renseignement). Bien que de Gaulle ne puisse être pleinement tenu responsable des secousses qui ébranlent le pays à répétition, il semble pour le moins exagéré d’affirmer qu’il a légué des institutions politiques stables. Le Front national (récemment rebap­tisé Rassemblement national par Marine Le Pen, en écho au Rassemblement du peuple français de De Gaulle) reste un challenger menaçant, avec lequel il faut faire preuve d’une inventivité constante pour le maintenir à distance. Je tombe sur un billet de blog intitulé « Avec Macron, la France retrouve sa dignité ». Drôle de régime politique qui a si fréquemment besoin de retrouver sa dignité. La quête de grandeur à laquelle de Gaulle tenait tant n’entretenait-elle que le sentiment de ne jamais être à la hauteur ?

 

 

Le cinquantième anniversaire de 1968 nous a rappelé ce qui se produit dans une société où les canaux habituels de négo­ciation et de débat sont bloqués, ne ­serait-ce que partiellement. De Gaulle n’a absolument pas vu venir la crise. « L’année politique, sociale et économique s’achève dans le calme », écrit-il à son fils Philippe fin 1967. Et il n’a pas su faire face. Ce qui frappe aujourd’hui, c’est la facilité avec laquelle Pompidou a redressé la situation en faisant une série de concessions aux syndicats et en annonçant des élections législatives anticipées. Jackson l’admettait volontiers en 2003 : « Si on avait écouté de Gaulle, il est probable que les événements de mai, au cours desquels miraculeusement personne n’a été tué, auraient dégénéré en bain de sang. » Tout ce que de Gaulle trouva à proposer fut un référendum informe sur la décentralisation, qu’il perdit. Quant à son départ en douce pour Baden-Baden, en Allemagne, pour s’assurer du soutien du général Massu, la fuite de Louis XVI à Varennes était un retrait digne en comparaison. Ce n’était pas seulement ignominieux mais lamentable sur le fond : en temps de crise, il se tournait non pas vers les institutions parlementaires, qu’il méprisait, mais vers l’armée, qu’il aimait.

« Tout est foutu », dit-il d’emblée à son loyal Massu. De Gaulle était incontestablement un grand orateur, mais ses discours n’avaient que deux registres : les périodes sonores à la Bossuet et les obscénités de caserne – con, merde, chienlit. Il était incapable d’avoir une conversation politique d’égal à égal et n’y tenait pas. Rien de plus emblématique que sa remarque quand il quitta la scène politique en janvier 1946 pour se retirer dans son désert : « Il est impossible de gouverner avec les partis. […] Je ne me sens pas fait pour ce genre de combat. Je ne veux pas être attaqué, critiqué, contesté chaque jour par des hommes qui n’ont d’autre titre que d’avoir su se faire élire dans un tout petit coin de la France. »

Il préférait l’acclamation à l’élection, le bain de foule à l’urne. Il a une fois évoqué par écrit son « élection » en mettant le mot entre guillemets, comme s’il s’agissait d’une procédure trop plébéienne pour rendre compte de l’ascension de « de Gaulle ». La plupart des hommes de destin aiment parler d’eux-mêmes à la troisième personne, mais aucun davantage que de Gaulle à mesure qu’il vieillissait. Il acquit la réputation d’être énigmatique, tel un sphinx. Le tacticien était fourbe au plus haut degré, mais, dans les quatre courts ouvrages qu’il avait publiés dans l’entre-deux-guerres – La Discorde chez l’ennemi, Le Fil de l’épée, Vers l’armée de métier, La France et son armée –, il avait exprimé ses vues avec une franchise frisant la brutalité.

Le titre du livre de Jackson fait écho à la célèbre phrase qui ouvre les ­Mémoires de guerre: « Toute ma vie je me suis fait une certaine idée de la France ». C’est peut-être vrai, mais ça n’a pas toujours été la même idée, soutient Jackson dans son introduction. De Gaulle s’empare de toutes sortes d’idées – la démocratie, la participation, le socialisme, la révolution même – qu’il intègre à son discours, mais ce ne sont en réalité que des outils pour conquérir et exercer le pouvoir ; il les abandonne quand elles ne lui sont plus d’aucune utilité. L’historien franco-­américain Stanley Hoff­mann parle du « vide idéologique du gaullisme : une posture, pas une doctrine ; une atti­tude, pas un ensemble cohérent de dogmes ; un style sans beaucoup de substance ». Cela me semble être l’appré­ciation d’un civil. Dans les quatre ­petits ­ouvrages rédi­gés dans l’entre-deux-guerres, on entend en permanence le roulement du tambour. En 1913 déjà, il s’adresse ainsi à ses hommes : « La guerre est un mal […] mais c’est un mal nécessaire. […] Rien ne sait davantage réveiller dans un peuple les mâles ­vertus et les nobles enthousiasmes que le sentiment de la patrie en danger. » Dans Le Fil de l’épée, il va plus loin : « À quel progrès maté­riel [les armes] n’ont-elles pas lié leur destin ? […] Portant les idées, traînant les réformes, frayant la voie aux religions, elles répandirent par l’univers tout ce qui l’a renouvelé, rendu meilleur ou ­consolé. » Pas tant un mal que cela, donc.

 

Il avait attendu avec impatience la Grande Guerre, et, après cela, il n’a ­jamais douté que l’Allemagne chercherait à prendre sa revanche. Il accordait peu de crédit aux institutions internationales idéalistes censées prévenir les conflits ­armés, aux pactes de défense comme l’Otan et, plus généralement, aux traités quels qu’ils soient. On connaît sa formule : « Les traités, voyez-vous, sont comme les jeunes filles et comme les roses : ça dure ce que ça dure. » Il y a du Donald Trump dans tout cela. Il aurait souhaité que la Seconde Guerre mondiale dure plus longtemps, afin que les Forces françaises libres, dont les effectifs grossissaient rapidement, puissent se tailler une part de gloire. L’intérêt sacré de la nation était tout ce qui comptait à ses yeux, et c’est le triple lien entre la nation, l’armée et le chef qui le faisait vivre. Il écrit : « Si cette refonte nationale devait revenir à l’armée, il n’y aurait rien là que de conforme à l’ordre naturel des choses. […] Le corps militaire est l’expression la plus complète de l’esprit d’une société », écrit-il dans Vers l’armée de métier. Mais, pour cette refonte, il faut un chef : « Il faut qu’un maître appa­raisse […] assez fort pour s’imposer, assez ­habile pour séduire, assez grand pour une grande œuvre ».

Les objectifs et les convictions de ce chef ne sont pas son sujet. Dans La France et son armée, il rend un hommage égal à Jeanne d’Arc, à Louvois et aux armées de Louis XIV, aux armées révolutionnaires de Hoche et de Carnot, à Napoléon et à la Grande Armée. Mais le portrait qu’il dresse du chef est glaçant : « Il se voue à ce sentiment de solitude qui est […] “la misère des hommes supérieurs” (2). L’état de satisfaction, de paix latente, de joie calculée qu’on est convenu d’appeler le bonheur est exclusif de la domination. » Il est délibérément taciturne : « rien ne ­rehausse l’autorité mieux que le silence ». Il tourne en dérision les vertus préconisées dans les Évangiles : « L’homme d’action ne se conçoit guère sans une forte dose d’égoïsme, d’orgueil, de dureté, de ruse. » À qui donc pensait-il ?

Les vertus chrétiennes du pardon, de l’humilité et de la charité n’étaient clairement pas son fort. Son code de l’honneur rugueux empruntait plus au Cid qu’au Christ. Il connaissait par cœur de longues tirades de Corneille. « La honte de mourir sans avoir combattu » (Le Cid) était sa citation favorite. Il allait régulièrement à la messe, mais les fidèles présents remarquaient qu’il était inattentif ; il regardait par la fenêtre, se retournait pour voir qui était là. Il était pleinement conscient du caractère fabriqué de son mythe personnel. Lorsqu’il se retire pour la première fois du pouvoir, en 1946, il répond à des proches qui s’étonnent qu’il n’ait pas vraiment expliqué sa décision : « Il faut être pittoresque dans ses actes. Le pittoresque ne s’oublie pas. […] J’emporte avec moi mon mystère. »

Jackson porte à l’actif de De Gaulle de ne pas être tombé sous le charme de Nietzsche, bien qu’il le lût avidement, comme d’autres auteurs allemands, ­notamment Goethe. Et il est vrai que, dans La Discorde chez l’ennemi, il accuse les chefs militaires allemands d’être mortellement contaminés par le complexe du surhomme et d’avoir perdu tout sens de la mesure. Mais il y a dans sa vision du monde une dureté et un mépris de la faiblesse très nietzschéens. Jackson porte aussi à son actif de ne pas avoir cédé au désir de vengeance sanglante après la Libération, mais il est resté intraitable à l’égard des « capitulards ». À Casablanca, en août 1943, il affirme : « L’union nationale ne peut se faire et ne peut durer que si l’État sait distinguer les bons serviteurs et punir les criminels. » Quand il institue une commission d’épuration, il insiste pour que l’épuration soit accomplie par l’État afin de renforcer son autorité. Mais en affirmant avec force que les hommes de Vichy ont fait acte de trahison, il ne pouvait qu’encourager les horreurs de l’« épuration sauvage » des deux années qui suivirent. De la générosité d’un Mandela ou du « pardonner et oublier » de la Révolution de velours en Tchécoslovaquie en 1989, il n’y a pas trace.

 

 

La grandeur de la France, son indé­pendance à l’égard du reste du monde, voilà la « certaine idée » qui l’a animé du début à la fin. Ce qui ne l’empêchait pas d’éprouver du mépris pour la France telle qu’elle était en réalité et pour la plupart des Français qu’il rencontrait. Le jour où Pompidou est élu pour lui succéder, en 1969, il confia à des amis que la France avait choisi la voie de la médiocrité : « Les Français d’à présent ne sont pas encore, dans leur majorité, redevenus un assez grand peuple pour porter, à la longue, l’affirmation de la France que je pratique en leur nom depuis trente ans. » Devant le fidèle Malraux, il se ­désola : « Les Français n’ont plus d’ambition ­nationale. […] Je les ai amusés avec des drapeaux. »

Un verdict sombre mais juste. Que reste-t-il au bout du compte de sa politique d’indépendance nationale, par-­dessus tout de ses flirts machiavéliques avec la Russie et la Chine, et de sa ­volonté de tenir à l’écart les redoutés Anglo-­Saxons ? Certes, le Brexit lui ­aurait mis du baume au cœur – beaucoup d’ardents partisans du Brexit sont des gaullistes fervents. Il avait toujours prédit que le moment venu la Grande-­Bretagne choisirait l’air du large. Mais rien n’indique pour l’heure que le grabuge actuel va faire ­voler en éclats l’Union européenne, comme il l’avait aussi prédit. Au contraire, la France de Macron est arrimée plus fermement que jamais aux instances européennes de coopération militaire, politique et économique.

Il y a lieu de se demander si de Gaulle n’a pas accompli beaucoup de ses gestes les plus délibérés – l’appel au « Québec libre », par exemple, ou à l’unité de l’Irlande – dans le but de s’amuser et de provoquer. Comme le faisait remarquer l’observateur superbement désenchanté qu’était Raymond Aron : « Je crois […] que le général de Gaulle ne prend pas lui-même au sérieux la moitié des arguments qu’il emploie et qu’il se distrait solitairement au spectacle des polémiques qu’il déchaîne ».

Il était parfois d’un cynisme sidérant. Les propagandistes du gaullisme et beaucoup d’observateurs extérieurs étaient impressionnés par l’essor économique spectaculaire de la France à la fin des années 1950 et dans les ­années 1960, bien que le décollage ait commencé sous la IVe République tant décriée et se soit poursuivi longtemps après le départ de De Gaulle. Les Trente Glorieuses, comme on les appelle, couvrent la ­période 1945-1975. Mais de Gaulle lui-même était moins impressionné. Juste avant les « événements », il s’épanchait auprès de Foccart, son homme de confiance: « Figurez-­vous que nous sommes sur un théâtre où je fais illusion depuis 1940. Maintenant je donne ou j’essaie de donner à la France le visage d’une nation ­solide, ferme, décidée, en expansion, alors que c’est une nation avachie, qui pense seulement à son confort, qui ne veut pas d’histoires, qui ne veut plus se battre, qui ne veut faire de la peine à personne, pas plus aux Américains qu’aux Anglais. »

Surnage la mélancolie, l’état que de Gaulle appréciait le plus et mettait en avant, comme à propos du 7e arron­dissement de Paris, où il avait ­grandi : « Quartier des Invalides et de l’École mili­taire : monuments dont l’architecture, les proportions, la façade sont les symboles même de l’ordre, de la simpli­cité, de la mélancolie militaires… Quartier qui renferme mille témoignages émouvants de nos triomphes et de nos larmes, où des musées célèbres entretiennent les rêves du conscrit, les réflexions du citoyen et les souvenirs du vétéran. »

Avec Colombey-les-Deux-Églises, il avait élu domicile dans l’un des villages les plus lugubres de l’une des contrées les plus lugubres du nord-est de la France. Les poètes qu’il adorait sont empreints d’une profonde mélancolie, Vigny et Verlaine, et, par-dessus tout, Charles ­Péguy, catholique, patriote, qui périt dans la bataille de la Marne et à côté duquel Rupert Brooke fait figure d’objecteur de conscience (3) :

« Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,/ Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre./ Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre./ Heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle. »

C’est peut-être aussi la mélancolie d’un marginal. Les de Gaulle étaient des catholiques austères qui ne s’étaient ­jamais vraiment accommodés de la Troisième République, des exilés intérieurs, monarchistes de cœur. L’arrière grand-père de De Gaulle avait été arrêté pendant la Révolution et n’avait échappé à la guillotine qu’en raison de la chute de Robespierre. Pour les de Gaulle, c’était une tragédie que le comte de Chambord, refusant d’accepter le drapeau tricolore, ait décliné le trône en 1873.

 

Personne n’incarne autant l’étrangeté de la famille que l’oncle du Général, prénommé Charles également, un poète nationaliste breton qui se faisait appeler Charlez a Vro-C’hall. Oncle Charlez avait appris le gallois, le breton et le gaélique mais ne s’était jamais rendu là où ces langues étaient parlées, étant cloué à son appartement parisien en raison d’une paralysie progressive. En 1969, cependant, son neveu, en visite à Quimper peu après sa démission, déclama le deuxième quatrain du célèbre poème de son oncle Da Varsez Breiz (« Aux bardes de Bretagne »). Cela tombait mal, car le gouvernement s’employait alors à réprimer le nationalisme breton. Cette répression formait un contraste embarrassant avec le « Vive le Québec libre ! » du Général à peine dix-huit mois plus tôt. La contrariété des Cana­diens anglophones se comprenait d’autant mieux que leurs pères et leurs frères étaient morts par milliers pour libé­rer la France, alors que les Cana­diens francophones avaient été pour la plupart des pétainistes ­convaincus.

De Gaulle ne se faisait pas d’illusions, et c’est cela qui confère à son natio­nalisme sa morosité si particulière. Il ­aimait citer cet aphorisme de Nietzsche : « l’État est le plus froid des monstres froids ». Et pourtant cela n’affaiblissait en rien son obsession de l’État-nation et de son incarnation dans l’armée. Comme d’autres biographes, Jackson s’interroge : les de Gaulle étaient-ils dreyfusards ou antidreyfusards ? La ­vérité est sans doute que Charles de Gaulle ne s’intéressait guère aux tenants et aux aboutissants de l’affaire ni d’ailleurs à la question de l’antisémitisme en général. Seul le tourmentait le fait que l’affaire ait pu diviser l’armée et affaiblir la nation.

De la même façon, le vrai crime de ­Pétain à ses yeux était l’armistice de 1940, et il était furieux de voir que le procès du Maréchal portait de plus en plus sur les crimes ulté­rieurs de Vichy, auxquels il semblait ­curieusement indifférent, comme il l’était aux crimes d’Hitler ou de ­Franco (il fit une visite de courtoisie à ce dernier après sa démission) (4). Il y a chez lui une certaine cécité morale quand la survie de la nation n’est pas en cause.

 

Ce qui nous fait revenir à 1940. L’appel du 18 juin 1940 (« La France a perdu une bataille, mais elle n’a pas perdu la guerre ») reste son principal titre de gloire. Mais ces mots ne figurent pas dans son allocution à la BBC, pas plus que la formule « Vive l’Algérie française ! » ne figure dans ses discours publiés, même s’il les a sans aucun doute prononcés dans la chaleur de l’instant. Le moment crucial de ces jours sombres est peut-être la dernière rencontre entre de Gaulle et Pétain au château du Muguet, près d’Orléans, sept jours plus tôt. Lors de cette ­sinistre réunion, magnifiquement relatée par Edward Spears (5), de Gaulle, le plus jeune des généraux présents, n’ouvre pratiquement pas la bouche. Ce même jour, le général Weygand a déclaré Paris ville ouverte au sens de la convention de Genève : elle ne sera pas défendue et ne doit pas être attaquée. Churchill implore les Français de ne pas abandonner : « Il voulait que les Français se battent dans Paris, rappelant qu’une grande ville, si elle est défendue avec ténacité, est capable d’entraver une immense armée. Et le spectacle de l’histoire, le rougeoiement macabre des villes en flammes, certaines aussi belles que Paris, s’écroulant sur des garnisons refusant d’accepter la défaite, surgit devant nos yeux. Les Français étaient manifestement tétanisés face à une telle perspective. »

Pas de Gaulle. Il entendait défendre Paris rue par rue, mais voulait aussi étendre le combat à la France entière, jusqu’à livrer une ultime bataille dans la « redoute bretonne », le dos à la mer. Churchill plaida avec force pour la ­redoute bretonne. L’oncle Charlez l’aurait sans doute fait lui aussi. Mais les autres généraux français craignaient un nouveau Dunkerque, dix fois plus sanglant.

Non que les Français se soient effon­drés au premier coup de canon. En l’espace de six semaines, ils avaient ­perdu la moitié de leurs chars et près de 100 000 hommes – un bilan pire qu’à Verdun. Personne n’avait com­battu avec plus de panache que de Gaulle et ses chars lors de leurs trois sorties, qui n’échouèrent que parce que le sort était contre eux. Quand Churchill rappela les mots de Clemenceau en 1918 : « Je me battrai devant Paris, je me battrai dans Paris, je me battrai derrière ­Paris », Pétain répliqua qu’en ce temps-là il possédait une marge de manœuvre d’au moins 60 divisions et qu’actuellement ce n’était plus le cas. « Réduire Paris en ruines ne changera rien au résultat ­final. » Après la guerre, Weygand s’enorgueillissait de ce que Paris ait été grâce à lui la seule des grandes capitales européennes ou presque à avoir conservé sa beauté intacte. Les futures générations de Français, observe Spears de ­façon caustique, pourraient penser « que quelques ruines auraient plus fait pour la renommée de Paris que sa ­beauté intacte ».

N’eussent été Pétain et Weygand, de Gaulle aurait peut-être dû se frayer un chemin dans les décombres quand il descendit les Champs-Élysées le 26 août 1944. Comme Churchill, il aurait préféré cela. Mais, sur la plage de Saint-Gilles, j’imagine que pas mal de Français étaient ­encore reconnaissants au vieux maréchal.

 

— Cet article est paru dans la London Reviewof Books le 2 août 2018. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay et a été publié dans Books n°95 daté Mars 2019 sous le titre « Un illusionniste fourbe, cynique et rétrograde »

 

Robots antiques

La Crète est la Silicon Valley de l’Antiquité. C’est sur cette île mythique qu’ont été conçus, entre autres, le premier vol habité (Dédale et Icare), les premières flèches autoguidées, le premier automate (Talos). Dans Gods and Robots, l’historienne américaine Adrienne Mayor explique que « les Anciens ont anticipé beaucoup des dilemmes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui» et que « les patrons de la tech devraient apprendre de leur sagesse », note le journaliste Mark Bridge dans The Times. Mayor est convaincue que ce n’est pas parce qu’ils n’avaient pas les moyens techniques de la mettre en œuvre que les Grecs de l’Antiquité ne pouvaient pas penser la technologie.

À l’image de Talos, géant en bronze qui rejette à la mer tous ceux qui tentent d’approcher les côtes crétoises, les machines humanoïdes des mythes grecs incarnent l’espoir de disposer du serviteur idéal, du parfait soldat infatigable. « Les États-Unis ont d’ailleurs baptisé Talos une armure de type exosquelette à l’épreuve des balles, destinée aux soldats », ajoute Bridge.

Mais une certaine pièce permettant de mettre hors service ce géant de bronze apparaît dans les réinterprétations tardives du mythe. Les poètes grecs soulignaient déjà les failles de la technologie et le danger représenté par des machines incontrôlables. Pour Mayor, le mythe de Pandore est aussi une variation sur ce thème. Elle compare cette créature qui n’a « ni parents, ni enfance, ni passé, ni mémoire, ni profondeur émotionnelle, ni identité propre, ni âme » aux « réplicants », les robots humanoïdes du film de Ridley Scott Blade Runner.

Vive l’Inde rurale !

Héritier de la puissante dynastie politique des Nehru-Gandhi, ­neveu de Rajiv et Sonia Gandhi, ­petit-fils d’Indira Gandhi, Varun Gandhi, 38 ans, se consacre comme toute sa famille à la poli­tique. Mais, contrairement à ses ascen­dants, lui n’a pas choisi le parti du Congrès : c’est sous la bannière du BJP, le parti nationaliste hindou du Premier ministre Narendra Modi, que le jeune homme s’est fait élire député pour la première fois en 2009, puis de nouveau en 2014, dans une circonscription rurale de l’Uttar Pradesh (l’État le plus peuplé, dans le nord de l’Inde). Dans son volumineux ouvrage, publié à la veille des élections législatives d’avril-mai 2019, il se penche sur la « détresse du monde rural », notamment l’endettement des agriculteurs et leur taux alarmant de suicides. Et propose de traiter ces maux « à la racine », applaudit le quotidien The Pioneer, proche du BJP. Le député revient sur six décennies marquées par des réformes agraires destinées à développer l’agriculture intensive.

Dans le sillage du ­Mahatma – avec lequel la dynastie Nehru-Gandhi n’entretient aucun lien familial –, l’élu ­défend le gram swaraj, l’auto­suffisance du village indien, conçu comme « entité socio­économique autonome, ­capable de subvenir à ses besoins sans nécessité de faire appel à l’extérieur », sans être tributaire, donc, des cours fluctuants des produits agricoles sur le marché international. Comme le relève par ailleurs l’hebdomadaire Outlook, ce plaidoyer pour l’hinterland est aussi une charge contre le gigantisme des grands barrages, ces « bastions de déraison » autrefois promus comme « temples de l’Inde moderne » par l’arrière-grand-père de l’auteur, le Premier ministre Jawaharlal Nehru.

En rupture avec son illustre ancêtre, Varun Gandhi marque aussi ses distances vis-à-vis de la politique rurale de Narendra Modi. « Sur la touche, sans rôle bien défini au sein du BJP, l’élu devenu essayiste adopte un ton critique. Il explique que les ­efforts pour rendre l’agriculture indienne compétitive à l’échelle mondiale ont conduit à une ­impasse », suggère le quotidien The New Indian Express. « Ma priorité, c’est que les agriculteurs, tisserands et autres votent en fonction de leurs intérêts, pas de leur caste et de leur religion », a déclaré le député nationaliste, qui se voit en sauveur des campagnes dans un pays encore majoritairement rural.

Jünger le jeune

Les Allemands se sont fait une spécialité des frères écrivains et/ou savants : il y a eu Jacob et Wilhelm Grimm, Alexander et Wilhelm Humboldt ou encore Heinrich et Thomas Mann. On connaît moins en France les Jünger. Plus exactement, on ne connaît guère que l’aîné, Ernst, l’auteur d’Orages d’acier. Son frère ­cadet, Friedrich Georg, n’a pourtant pas démé­rité : lui ­aussi a combattu pendant la Première Guerre mondiale (même s’il fut blessé avant d’avoir pu ­tirer un coup de feu). On lui doit un recueil de poèmes et surtout un vaste essai philosophique, La Perfection de la technique, au style dense et ciselé (et sans doute un peu obscur, par ­moments), paru pour la première fois en 1946 et devenu outre-Rhin un classique de la pensée ­écologiste.

Il était jusqu’ici inédit en français. Ce serait « le plus dangereux de tous les livres jamais écrits contre la technique », pour reprendre les termes d’Armin Mohler dans l’hebdomadaire Die Zeit. « Pour Friedrich Georg Jünger, la technique signifiait, en tant que manifestation de la modernité, un surcroît de standardisation, de conformité, de réification et de fragmentation », résume Jan Röhnert dans le quotidien Tagesspiegel.

Empoisonnez-vous !

« Comme dans d’autres secteurs, les chercheurs en nutrition sont soumis à une intense pression pour décrocher des contrats, quels que soient les conflits d’intérêts », écrit la journaliste Felicity Lawrence dans la revue Nature. Coca-Cola finance ainsi des études sur l’obésité centrées sur l’exercice physique et non sur le régime alimentaire.

Dans un nouveau livre à charge, Unsavory Truth, Marion Nestle, professeure de sciences de la nutrition à l’Université de New York (NYU), se livre à « une impitoyable dissection des méthodes qu’emploient les entreprises pour corrompre la science », écrit ­Felicity Lawrence.

Les techniques de l’industrie agroalimentaire sont les mêmes que celles des grands groupes pharmaceutiques et ­naguère des cigarettiers : mettre en doute les travaux scientifiques qui nuisent à ses intérêts, financer des études biaisées ­allant dans le bon sens, faire des ­cadeaux, offrir des contrats de consultant, financer des orga­nismes professionnels, créer des instituts de recherche faussement indépendants, exercer un lobbying constant pour dissuader les instances réglementaires d’intervenir ou les inciter à atténuer les mesures envisagées, et enfin contester certaines réglementations ­devant la justice.

L’intenable célibat des prêtres

Le 25 août dernier, l’archevêque Carlo Maria Viganò rendait publique une lettre de 11 pages dans laquelle il accusait le pape François d’être au courant de certains abus sexuels commis par des prêtres ou des évêques et de les avoir dissimulés, et réclamait sa démission. C’était une décla­ration de guerre de la part de ­l’aile conservatrice de l’Église catholique. ­Ancien nonce apostolique aux États-Unis, ­Viganò est un membre éminent de la curie romaine et l’un des plus rompus aux intrigues de pouvoir au sein du Vatican. En 2012, il a été au centre du scandale Vatileaks : parmi les documents confidentiels transmis à la presse par le majordome du pape ­Benoît XVI figuraient des lettres de Viganò dénonçant la corruption qui ­sévit au cœur du Vatican. Cette affaire a contribué à la stupéfiante renonciation de Benoît XVI l’année suivante. Furieux à présent que François ne l’ait pas fait cardinal et s’alarmant de la tendance libérale qu’il croit déceler en lui, Viganò semble résolu à éliminer le pape.

Avec les dernières accusations de ­Viganò, ainsi que la publication quelques jours plus tôt d’un rapport d’un grand jury de Pennsylvanie détaillant les agressions sexuelles commises ces dernières décennies par des prêtres sur des centaines d’enfants et d’adolescents – plus les nouvelles accusations d’abus visant l’ancien archevêque de Washington, le cardinal Theodore McCarrick –, le pontificat de François est désormais en proie à une crise profonde qui pourrait s’avérer fatale. Après avoir gardé le silence pendant deux semaines, François a annoncé la convocation d’un sommet des évêques en février pour aborder la question de la protection des mineurs.

Le cas du cardinal McCarrick, que ­Viganò évoque longuement dans sa lettre, est révélateur de l’incapacité de l’Église à prendre des mesures contre les abus sexuels mais dénote aussi le caractère tendancieux de la lettre elle-même. Dans les années 1980 ont commencé à circuler des rumeurs selon lesquelles McCarrick invitait de jeunes séminaristes dans sa rési­dence de bord de mer et leur demandait de partager son lit. Les accusations très nettes transmises au Saint-Siège n’ont pas empêché le pape Jean-Paul II de nommer McCarrick archevêque de Washington en 2000 et de le faire cardinal l’année suivante. Viganò suppose que le pape était alors trop malade pour être au courant des accusations – en occultant le fait que la nomination a eu lieu cinq ans avant sa mort. Viganò félicite aussi Benoît XVI d’avoir fini par prendre des sanctions contre McCarrick en le condamnant à une vie de prière et de pénitence. Puis il accuse aussitôt François de ne pas avoir tenu compte de cette sanction et d’avoir fait de McCarrick son conseiller pour des nominations importantes. Pour autant, rien n’indique que Benoît ait effectivement sanctionné ­McCarrick, puisque l’ancien archevêque continuait de se montrer lors des grands événements et de célébrer la messe ; il a même été photographié en compagnie de Viganò lors d’une cérémonie liturgique.

Le récit biaisé que fait Viganò de la façon dont l’Église a traité les accusations contre McCarrick vise à absoudre les prédécesseurs du pape François, dont il partage les idées conservatrices. Viganò rejette la faute sur François, qui, de fait, a mal géré une situation dont il n’était pas responsable. Il a peut-être choisi de fermer les yeux sur ces accusations parce que, bien qu’épouvantables, elles remontaient à trente ans et concernaient des séminaristes adultes et non mineurs. En juin, toutefois, une commission de l’Église a jugé crédibles les accusations d’abus sur un enfant de chœur de 16 ans au début des années 1970 et suspendu McCarrick de tout ministère public. Un mois plus tard, le pape François lui ordonnait de rester dans une maison pour mener une vie de prière et de repentance et le poussait à démissionner du Collège cardinalice. Le 7 octobre, le cardinal Marc Ouellet, préfet de la Congrégation pour les évêques du Vatican, publiait une lettre ouverte dans laquelle il prenait la défense de François et réprimandait publiquement Viganò : « François n’a rien eu à voir avec les promotions de ­McCarrick à New York, Metuchen, Newark ou ­Washington. Il l’a destitué de sa dignité de cardinal dès qu’est apparue une accusation crédible d’abus de mineur. […] En réponse à ton attaque injuste et injustifiée dans les faits, cher Viganò, je conclus donc que ­l’accusation est un montage politique privé de fondement réel incriminant le pape, et qu’elle blesse profondément la communion de l’Église. »

Le pape Jean-Paul II, qui a fermé les yeux sur le problème des abus sexuels au sein de l’Église pendant plus de vingt ans, porte clairement la plus lourde responsabilité. Entre le milieu des années 1980 et 2004, les diocèses américains ont versé 2,6 milliards de dollars de dédommagement aux victimes afin d’acheter leur silence et d’éviter des poursuites en justice aux États-Unis. D’autres affaires en ­Irlande, en Australie, au Royaume-Uni, au Canada et au Mexique ont suivi le même schéma décourageant : les victimes se sont heurtées au mur du silence ou ont fait l’objet de pressions, tandis que les prêtres incriminés étaient mutés dans de nouvelles paroisses, où ils ont souvent récidivé. « Jean-Paul II connaissait la chanson : il couvrait les prêtres coupables et couvrait les évêques qui les couvraient pour protéger l’institution du scandale », me dit, au cours d’un entretien téléphonique, le père Thomas Doyle, un spécialiste du droit canon que le nonce apostolique aux États-Unis avait chargé d’enquêter sur les abus de prêtres dans les années 1980 – au moment où les premiers procès avaient été intentés –, alors qu’il travaillait à l’ambassade du Vatican à Washington.

 

Benoît s’est attaqué au problème de façon un peu plus énergique ; il faut dire que son pontificat a com­mencé après un flot de révélations dans la presse, ­notamment l’enquête parue en 2002 dans The Boston Globe sur les agissements de prêtres de l’archidiocèse de Boston. L’Église catholique américaine s’est retrouvée confrontée à une désertion en masse des fidèles et à une chute des dons, ce qui a contraint le pape à agir.

L’élection de François suscita de grands espoirs de réforme. Mais ceux qui s’attendaient à ce qu’il rompe nettement avec ce passé de demi-mesures et de demi-vérités ont été déçus. Il a par exemple hésité à rencontrer des victimes d’abus sexuels lors de son voyage au Chili en janvier 2018, puis les a offensées en qualifiant de calomnies leurs accusations contre l’évêque Juan Barros, qui aurait couvert les agressions sexuelles à répétition commises par le prêtre Fernando Karadima. ­Début ­octobre, François a néanmoins révoqué deux évêques chiliens émérites accusés d’abus sur mineurs ; mais, quand il a accepté la démission du cardinal ­Donald Wuerl (que le rapport du grand jury de Pennsylvanie accusait d’avoir ­négligé à plusieurs reprises les accusations d’abus sexuels quand il était évêque de Pittsburgh), il a tout de même célébré la « noblesse d’âme » du cardinal démissionnaire. Un pas en avant, un pas en arrière – telle semble être la démarche du souverain pontife.

Viganò écrit à juste titre que l’un des plus proches conseillers du pape, le cardinal ­Óscar Rodríguez Maradiaga, a couvert une affaire très grave qui s’est produite presque sous son nez au Honduras. Un des adjoints de Maradiaga, l’évêque auxiliaire de Tegucigalpa Juan José ­Pineda, a été accusé d’abus sexuels sur des étudiants d’un séminaire dont il avait la responsabilité partielle. En juin dernier, 48 des 180 séminaristes ont signé une lettre pour dénoncer ce qui se passait au sein de l’établissement. « Nous connaissons et subissons une période de tensions dans notre maison en raison d’actes d’une grave immoralité, notamment des pratiques homosexuelles à l’intérieur du séminaire qui ont été taboues jusqu’à présent », écrivent les séminaristes. Mara­diaga a d’abord accusé les auteurs de la lettre de colporter des ragots, mais, un mois plus tard, Pineda était contraint à la démission.

« Je plains François parce qu’il ne sait pas en qui il peut avoir confiance », me dit le père Doyle. Presque toute la hiérarchie de l’Église catholique est coupable à un degré ou à un autre d’avoir couvert des agressions sexuelles, d’avoir détourné le regard ou de s’être opposée à ce que la lumière soit faite. Le rapport John Jay de 2004 sur les abus sexuels commis par des prêtres sur des mineurs, commandé par la Conférence des évêques catholiques des États-Unis, indique que le nombre de cas a augmenté dans les années 1950 et 1960, culminé dans les années 1970 avec un pic en 1980, puis diminué progressivement depuis. François a sans doute misé sur le fait que le problème disparaîtrait de lui-même et redouté qu’un grand ménage le prive d’alliés au sein de la curie. Les ­médias ont essentiellement traité ces ­affaires à la manière du Watergate : que savait le pape, quand a-t-il eu connaissance des faits, et ainsi de suite. Mais ils ont fait l’impasse sur une question autrement plus importante que personne dans l’Église ne souhaite aborder : la sexualité des prêtres et le fiasco qu’est le célibat sacerdotal.

 

Viganò impute la crise morale à la montée en puissance d’un « courant homosexuel » au sein de l’Église. Les prêtres homosexuels y constituent effectivement une minorité non négligeable. « La prêtrise est ou est en passe de devenir une profession homosexuelle », assurait en 2000 le père Donald Cozzens, un prêtre qui a longtemps été recteur d’un séminaire dans l’Ohio, dans son livre sur l’évolution du clergé (1). Il n’existe pas sur la sexualité du clergé catholique d’enquête de grande ampleur fondée sur des ­méthodes scientifiques. Plusieurs personnes – notamment un prêtre en Afrique du Sud et un journaliste en ­Espagne – ont réalisé des études partielles, et le psychothérapeute et ­ancien prêtre américain Richard Sipe, décédé à l’été 2018, a inter­viewé 1 500 prêtres pour une étude ethnographique. Les estimations varient fortement d’une étude à l’autre, mais toutes font apparaître une proportion élevée de prêtres sexuellement actifs et de prêtres homosexuels.

« Les observateurs bien informés, dont les membres de la hiérarchie catholique, estiment que 40 à 50 % des prêtres sont homosexuels et que la moitié d’entre eux sont sexuellement actifs », écrivait ­Thomas Doyle en 2004. Sipe, quant à lui, concluait que 50 % des prêtres américains étaient sexuellement actifs et 20 à 30 % homosexuels, mais que ces derniers respectaient le célibat dans les mêmes proportions que les hétérosexuels.

Dans sa lettre, Viganò reprend les conclusions du rapport John Jay de 2004 selon lesquelles 81 % des abus sexuels de prêtres sont commis sur des garçons. Mais il en omet une autre : les prêtres qui se ­déclarent homosexuels ne commettent en général pas d’abus sur des mineurs et ont plutôt tendance à rechercher des partenaires adultes. Souvent, les prêtres qui agressent des garçons ne sont pas au clair avec leur sexualité ; ils ont une opinion négative de l’homosexualité tout en étant tourmentés par des pulsions homo­érotiques.

Viganò cite à quatre reprises le document de Richard Sipe en l’approuvant. Mais il omet de mentionner l’idée plus générale que le psychothérapeute avait exprimée sur son site en 2005 : « Le célibat est le problème numéro un pour les évêques et les prêtres. » « L’importance que le Vatican donne à l’homosexualité est un écran de fumée destiné à se prémunir du danger omniprésent et plus grave que représenterait l’étalage du comportement sexuel du clergé en général. Les prêtres et évêques homosexuels observent (ou non) le célibat dans les mêmes proportions que les prêtres et évêques hétérosexuels ».

Si seul un petit pourcentage de prêtres commet des abus sur des mineurs, garçons ou filles, ils sont en revanche nombreux à avoir une vie sexuelle ­cachée (hétéro- ou homosexuelle), ce qui fait qu’ils ne sont pas les mieux placés pour sanctionner ceux qui molestent de jeunes victimes. Ainsi, le très apprécié Mgr Rembert Weakland, qui a été archevêque de Milwaukee de 1977 à 2002, dénigrait les victimes qui incriminaient des prêtres et mutait ensuite discrètement ces derniers dans d’autres paroisses où ils continuaient de sévir. On a appris en 2002 que l’archidiocèse de Milwaukee avait acheté 450 000 dollars le silence d’un homme adulte avec lequel Weakland avait entretenu une longue relation secrète, ce qui explique sans doute son peu d’empressement à agir contre les prêtres qui abusaient de mineurs. Ce pourrait être le cas de nombre de prélats hétérosexuels et homo­sexuels sexuellement actifs.

Viganò impute la crise que traverse l’Église exclusivement au fait qu’elle a renoncé à son enseignement moral clair et strict et qu’elle fait preuve de laxisme, notamment à l’égard de l’homosexualité. Mais il refuse d’envisager que l’enseignement traditionnel de l’Église sur la sexualité (sujet sur lequel les derniers papes n’ont cessé de mettre l’accent) ait pu contribuer à la crise actuelle.

L’Église moderne s’est enfermée dans une situation fâcheuse. Jusqu’à il y a une cinquantaine d’années, elle pouvait s’en tenir à une attitude d’hypocrisie prudente, en se résignant au fait que beaucoup de prêtres avaient une vie sexuelle mais en faisant comme si de rien n’était. Les curés et les moines lubriques de Chaucer ou Boccace n’étaient pas que des figures littéraires, ils étaient le reflet d’une réalité : beaucoup de curés ne parviennent pas à respecter le célibat. Ils avaient souvent une bonne qui les soulageait de leur solitude et leur tenait lieu de compagne. Ils avaient aussi des liaisons avec des parois­siennes et engendraient des enfants illé­gitimes. La puissance et le prestige de l’Église reléguaient ce genre d’histoires au niveau des ragots locaux, sans atteindre celui de scandale international.

Quand, en 1962, le pape Jean XXIII convoque le concile Vatican II, des évêques du monde entier nourrissent l’espoir que l’Église finisse par modifier sa doctrine et autorise les prêtres à se marier. Mais Jean XXIII décède avant la fin des travaux conciliaires, qui se poursuivent sous l’égide de son successeur, Paul VI (l’un des papes dont on a le plus insinué qu’il était homosexuel). Paul VI jugeait, semble-t-il, que les profondes réformes de Vatican II risquaient d’aller trop loin, si bien qu’il rejeta les appels en faveur du mariage des prêtres et promulgua sa célèbre encyclique Humanae vitae, qui condamnait la contraception, passant outre l’avis d’une commission qu’il avait mise sur pied et qui avait conclu que le planning familial et la contraception n’étaient pas contraires à la doctrine ­catholique.

 

En s’opposant au mariage des prêtres et à la contraception, l’Église s’est placée du côté conservateur de la révolution sexuelle, faisant du respect de normes sexuelles strictes le critère absolu pour être un bon catholique, à une époque où les mœurs évoluaient rapidement dans le sens opposé. N’étaient permis que les rapports sexuels entre un homme et une femme à des fins de procréation et au sein de l’institution sacrée du mariage. Qu’un homme et une femme aient des relations uniquement pour le plaisir était jugé égoïste et immoral. À en croire Richard Sipe, quelque 125 000 hommes quittèrent le sacerdoce après que Paul VI eut ­écarté la possibilité du mariage des prêtres. Beaucoup, dont Sipe lui-même, étaient des hétéros qui souhaitaient se marier. Les vocations se sont effondrées.

Inversement, la proportion des prêtres homosexuels a augmenté. Il était en ­effet beaucoup plus facile de dissimuler sa vie sexuelle au sein d’une collectivité entièrement masculine possédant une forte culture du secret et ayant horreur du scandale. Nombre de jeunes catho­liques fervents sont aussi devenus prêtres afin d’échapper à leurs pulsions inavouables, dans l’espoir que le vœu de célibat les aiderait à refouler leurs penchants homo­sexuels. Mais c’était souvent pour se retrouver dans des séminaires où ­régnait une forte activité sexuelle. Le père Doyle estime qu’environ 10 % des séminaristes catholiques se sont fait agresser sexuellement (c’est-à-dire qu’ils ont subi des gestes à caractère sexuel sans leur consentement) par des prêtres, des ­administrateurs ou d’autres séminaristes. Le problème ne date pas d’hier : les ­milieux où règne l’homosocialité – prisons, écoles non mixtes, armée, marine, couvents et monastères – ont toujours été des lieux d’activité homosexuelle. « L’être humain est un animal aimant », comme le résume Sipe.

 

L’Église catholique moderne n’a pas saisi ce que ses fondateurs avaient parfaitement compris : « Il vaut mieux se ­marier que de brûler », écrivait saint Paul en ­réponse à cette question de ses disciples : « Est-il bon pour l’homme de ne point toucher de femme ? » « À ceux qui ne sont pas mariés et aux veuves, je leur dis qu’il leur est bon de rester comme moi. Mais s’ils ne peuvent pas se maîtriser, qu’ils se marient. » (2) Le célibat sacerdotal n’a été clairement imposé qu’à partir du XIIe siècle, après quoi de nombreux prêtres ont pris femme dans la plus grande discrétion ou ont vécu en concubinage.

Cette volonté d’imposer à tout prix une abstinence impossible à mettre en œuvre et contraire à la nature humaine (selon une étude, 95 % des prêtres ­déclarent se masturber) a créé au sein de l’Église ­moderne un climat extrêmement malsain, qui a beaucoup contribué à la crise des abus sexuels. Une étude psychologique réalisée en 1971 par l’université Loyola de Chicago pour le compte de la ­Conférence des évêques catholiques des États-Unis concluait que les prêtres américains étaient pour la plupart psychologiquement immatures et avaient une personnalité insuffisamment ou mal formée. Il en ressortait ­également qu’une grande ­majorité d’entre eux – y compris ceux qui avaient été ordon­nés dans les années 1940, bien avant la révolution sexuelle – déclaraient avoir une vie sexuelle.

Richard Sipe, qui a passé des décennies à suivre des prêtres en psychothérapie, en a aussi conclu que l’absence d’éducation sexuelle et le célibat contribuaient à l’immaturité des prêtres, qui se sentent souvent plus à l’aise en compagnie d’adolescents que d’adultes. Tout cela, ajouté à l’homosocialité qui règne dans leur ­milieu et à la culture du secret de l’Église, a fait des séminaires un terrain propice aux abus sexuels.

Pour sortir de ce dilemme, François a plusieurs possibilités : autoriser les prêtres à se marier, déclarer que l’homosexualité n’est pas un péché ou même entreprendre de féminiser l’Église et remédier à la chute du nombre de religieuses (qui a baissé de 30 % depuis les années 1960 alors que le nombre de catholiques dans le monde a doublé) en autorisant l’ordination des femmes. Mais chacune de ces mesures déclencherait une levée de boucliers dans le camp conservateur, qui a déjà de fortes préventions à l’égard du pape actuel, quand ce n’est pas de l’aversion pure et simple. Jean-Paul II s’est débrouillé pour lier les mains de ses successeurs en décrétant que le ­refus de l’ordination des femmes relevait de l’infaillibilité pontificale, et François a ­reconnu que le débat sur cette question était « clos ». Même sa petite tentative pour faciliter l’accès des catholiques divor­cés et remariés à la communion a créé un tel tollé qu’il lui a fallu aban­donner le sujet.

 

La sociologie des fidèles permet de mieux comprendre les problèmes de l’Église. L’un des textes les plus ­célèbres dans ce domaine est un article de l’économiste Laurence Iannaccone, qui s’appuie sur la théorie du choix rationnel pour montrer que les religions les plus prisées sont celles qui exigent le plus de leurs fidèles (3). L’Église mormone exige ainsi de ses adeptes qu’ils lui versent 10 % de leurs revenus et lui consacrent une bonne partie de leur temps, qu’ils s’abstiennent de fumer et de boire de l’alcool et aient un mode de vie austère. Ces lourdes contraintes créent un fort sentiment de solidarité. Grâce à cet investissement en temps et en argent, l’Église mormone est en mesure de mener des projets ambitieux et de subvenir aux besoins des nécessiteux. Et le mode de vie particulier de ses membres les soude et les différencie du reste du monde. S’il en coûte d’adhérer à une religion stricte, il en coûte encore plus d’en sortir (ostracisme et perte de socialisation).

Depuis la Révolution française et la diffusion de la démocratie libérale au xixe siècle, l’Église catholique est partagée entre le besoin de s’adapter à un monde changeant et la volonté de s’y opposer à tout prix. Le pape Pie IX – qui incita le concile Vatican I à adopter en 1870 la doctrine de l’infaillibilité pontificale – publia en 1864 un Syllabus dans lequel il condamnait la modernité, la liberté de la presse et la séparation de l’Église et de l’État. Il dénonçait surtout en conclusion l’erreur selon laquelle « le pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne ». Depuis lors, l’Église a la tâche délicate de perpétuer cette attitude intran­sigeante tout en s’adaptant un tant soit peu à son époque.

Jean XXIII, élu pape en 1958, ressentait profondément le besoin de ce qu’il appelait un aggiornamento, c’est-à-dire précisément cette forme de mise en phase de l’Église avec un monde en mutation que Pie IX avait frappée d’anathème. À la suite de Vatican II, l’Église rendit facultatifs un certain nombre de signes extérieurs de catholicisme – la messe en latin, l’habit des religieuses, l’interdiction de la consommation de viande le vendredi –, mais le pape Jean mourut avant que le concile ait pu aborder les aspects les plus controversés de la doctrine. Avec Vatican II, estime Iannaccone dans son article, « l’Église catholique a réussi l’exploit de cumuler le pire des deux mondes : elle a abandonné sa spécificité tant appréciée en matière de liturgie, de théologie et de mode de vie, tout en continuant à imposer les exigences que les fidèles et le clergé sont le moins disposés à accepter ». L’aile conservatrice de l’Église n’a pas tort de redouter que l’abandon des enseignements spécifiques au catholicisme nuise à son attrait et à son autorité. Les grandes Églises protestantes modérées ne cessent de perdre des fidèles depuis des décennies. Cela étant, certaines formes de rigueur peuvent s’avérer coûteuses. L’interdiction du mariage des prêtres et de l’ordination des femmes contribue de toute évidence au déclin des vocations sacerdotales et à celui, encore plus spectaculaire, du nombre de religieuses.

Les réformes radicales tout comme l’absence de réformes comportent des risques considérables, si bien que le chemin est étroit pour François. Il subit une pression énorme de la part des victimes qui exigent que l’Église procède à une ­enquête exhaustive sur la responsabilité des monsignors, évêques et cardinaux ayant eu connaissance d’abus sexuels de prêtres et n’ayant rien fait – mais il est peu probable qu’il y cède. À ce compte-là, bon nombre de dignitaires devraient être mis à la retraite, et l’Église se retrouverait paralysée pour les ­années à venir. Mais son refus d’agir pourrait tout autant la paralyser. Pour ce qui est des défis plus vastes que doit relever l’Église, le mieux pour le pape François serait de procéder à des changements dans le cadre des ­limites étroites qui sont les siennes, tels ­qu’accroître la participation des laïcs aux débats de l’Église et ouvrir le diaconat aux femmes. Mais n’est-ce pas trop peu, trop tard ?

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 22 novembre 2018. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

IA superstar

La plupart d’entre nous ne comprendront jamais ce qui se cache derrière l’expression « intelligence artificielle ». Allez expliquer à un non-spécialiste ce que sont un réseau de neurones, un réseau de neurones profond, l’« apprentissage machine » et, plus encore, le passage d’une « IA faible » à une « IA forte », dotée, celle-là, de quelque chose ressemblant à une conscience. Aussi les espoirs et les craintes suscitées par l’IA sont-ils pour l’essentiel véhiculés par les films de science-fiction et les médias.
On peut tout de même donner une idée de ce dont il s’agit. Un article paru en novembre 2018 dans la revue scientifique Nature est inti­tulé « L’expérience de la machine morale ». Les chercheurs qui ont réalisé cette expérience en rendent compte dans une langue accessible. La voiture autonome commence à rouler, et les ­experts sont nombreux à prédire que les enfants nés aujourd’hui n’auront pas besoin de passer le permis de conduire. Tous les problèmes techniques ont été résolus, sauf un, d’apparence inextricable. En régime de croisière, certains véhi­cules vont nécessairement être confrontés à un choix que nous les humains qualifions de moral. Dans une situation où l’accident est inévitable et où manifestement toutes les vies en présence ne peuvent être épargnées, la voiture, si elle a le choix, devra-t-elle préférer sauver l’enfant qui traverse ou les vieux chnoques qu’elle transporte ? Il faut donc fournir à l’ordinateur de bord des algorithmes lui donnant les instructions nécessaires, en l’occurrence un code moral.
Or la morale, observait Montaigne, varie ­selon les pays et les mœurs. Va-t-on concevoir un code moral automatique applicable au monde entier ? « Et pourquoi pas ? » répondent les ­auteurs. Un programme d’intelligence artificielle devant se fonder sur une très grande quantité de données, les chercheurs ont créé une plateforme en ligne multilingue permettant de recueillir une multitude d’avis sur la façon dont les gens souhaiteraient que la voiture autonome résolve neuf types de dilemmes moraux recensés en cas d’acci­dent inévitable. La plateforme a ainsi compilé 40 millions de « décisions » en dix langues, dans plus de 200 pays. Résultat : on constate partout une préférence pour sauver des jeunes plutôt que des vieux, sauver plus de vies et sauver des vies humaines plutôt que des vies animales. En revanche, les préférences fondées sur le sexe ou le statut social diffèrent fortement d’une culture à l’autre. L’échantillon n’étant pas représentatif, les chercheurs invitent les responsables qui auront à décider du code moral à inscrire dans les algorithmes de la voiture à manier ces résultats avec prudence. Ils se disent néanmoins persuadés qu’il n’est pas impossible de parvenir à une « machine éthique consensuelle ».
L’avenir le dira. Quoi qu’il en soit, l’idée même d’une « machine morale » nous installe au cœur de la problématique de fond créée par les progrès de l’IA : un formidable potentiel (dans l’industrie, le commerce en ligne, la médecine, la surveillance, l’armement…), mais aussi de formidables défis, de nature morale et politique. Comme l’explique un publirédactionnel de la firme chinoise Huawei, « nous allons bientôt entrer dans un monde intelligent où tout est connecté. […] Nous nous dirigeons vers une IA omniprésente ». Vladimir Poutine, qui a exploité l’IA pour intervenir dans la campagne présidentielle américaine de 2016, a déclaré devant des lycéens : « Celui qui deviendra leader dans ce domaine sera le maître du monde. »
C’est aujourd’hui le projet explicite de la Chine, qui s’est fixé l’horizon 2030 pour atteindre ce but. Comme l’explique dans un livre Kai-Fu Lee, un Chinois qui a fait carrière chez Apple, Microsoft et Google avant de créer un fonds d’investissement dans son pays, la Chine a trois atouts : une immense population permettant de rassembler une phénoménale masse de données, une véritable armée de geeks et, last but not least, des citoyens qui font passer la hausse de leur niveau de vie avant le respect de leur vie privée (1). Avantages auxquels il faut bien sûr ajouter un quatrième : un État autoritaire.

Bien vieillir, selon Galien

L’inépuisable médecin grec n’a pas fini de nous étonner. Sait-on que son œuvre représente 10 % de la totalité de la littérature grecque qui nous est parvenue ? Une nouvelle traduction anglaise de son traité sur la vieillesse ­témoigne de l’étonnante moder­nité de sa pensée. Il a écrit ce texte (non disponible en français) au sommet de sa carrière, alors qu’il était le méde­cin de l’empereur Marc Aurèle. Divisé en six livres destinés à un public de médecins, Hygiène, également ­appelé De sanitate ­tuenda (« Sur la préservation de la ­santé »), fait un certain nombre de constatations de base et donne des conseils pratiques qui ne dépareraient pas un traité ­actuel. Première constatation : vieillir est un processus naturel et inéluctable dont la pénibilité peut être allé­gée et l’issue retardée par des ­mesures appropriées. Préconisations : marcher et courir sans forcer, avoir une alimentation simple à base de gruau, de miel et de volaille. Pour ce qui est du vin, préférer les « jaunes » et ceux dont « la consistance est la plus fine ». ­Galien cite deux cas de personnes ayant vécu très âgées : Antiochus, qui pratiquait toujours la médecine à 80 ans passés, et Telephus, qui vécut jusqu’à près de 100 ans en gardant ses facultés intactes. Dans la revue Nature, l’historien Stanley Burstein rappelle que, dans un autre traité, Galien expose la façon d’opérer la cataracte.