Un républicain repenti

Les républicains qui ont tourné le dos à leur parti « trumpifié » « sont assez nombreux pour orga­niser un dîner, mais pas pour constituer un parti politique », écrit Max Boot dans The Corrosion of Conservatism. Lui-même appartient à ces oiseaux rares. Cet intellectuel néoconservateur qui a conseillé les candidats républicains John McCain, Mitt Romney et Marco Rubio a choisi de soutenir Hillary Clinton face à Donald Trump en 2016. Il s’est depuis fait enregistrer comme indépendant. « Comme beaucoup d’autobiographies intellectuelles, celle de Boot est une histoire de conversion et de déconversion, de foi acquise puis perdue », s’enthousiasme Damon Linker dans The New York Times.

Boot explique que le divorce avec son parti lui a ­ouvert les yeux sur la maladie qui ronge les républicains depuis des ­décennies. « Le propos de Boot n’est pas réduc­teur au point de dépeindre Trump comme la conséquence inévitable de l’histoire du conservatisme, note ­Jonathan Chait dans le New York Magazine. Il est capable ­d’admettre que Trump en est à la fois une aberration et une ­véritable excroissance. Le mouvement a cultivé une atmosphère favorable à sa démagogie fanatique, et un personnage ­extraordinairement dangereux en a profité. »

Selon la doxa républicaine, la campagne présidentielle de Barry Goldwater en 1964, qui s’est soldée par une défaite, marque la naissance du conservatisme moderne. Boot est convaincu qu’elle est le début de son dévoiement. Pour la première fois, les républicains se sont détournés des électeurs noirs et ont cherché à séduire les Blancs des États du Sud et de l’Amérique rurale en flirtant avec le racisme, l’anti-intellectualisme, l’extrémisme, l’isolationnisme et les théories du complot. « Il est dommage toutefois qu’il arrive à cette conclusion avec trois générations de retard », regrette Jane Coaston dans Vox. Des observateurs neutres, des journalistes et des conservateurs noirs de premier plan ont tous identifié ce problème depuis des décennies. »

Tuer le maximum de « Fritz »

Elles s’appelaient Doussia, Klava, Katia, Valia, Anya, Valia, Taïa… À peine ­sorties de l’adolescence, enrôlées par milliers dans l’Armée rouge à partir de 1943 – l’année où les Soviétiques subirent leurs plus grosses pertes pendant la ­Seconde Guerre mondiale –, elles avaient pour seule consigne de tuer le maximum de « Fritz » à l’aide de leur fusil de précision ­Mosin-­Nagant à cinq coups. « Dès que tu vois un Allemand, tu le butes », précise l’un de leurs officiers.

Ce sont les tireuses d’élite de ­l’Armée rouge, ces « anges de la vengeance » auxquelles l’essayiste russe Liouba Vinogradova a consacré un ­ouvrage très docu­menté, fruit de plusieurs années de recher­ches dans les archives et d’entretiens avec les survivantes de cette épopée, dont certaines sont aujourd’hui âgées de plus de 80 ans. « Pour la plupart d’entre elles, c’était la première et la dernière fois qu’elles racontaient leur expé­rience », affirme l’auteure dans un entretien à la radio Écho de Moscou.

Et c’est ce qui frappe dans le ­destin exceptionnel de ces « filles du peuple » au ­départ si ­ordinaires : l’ostracisme dont elles ont fait l’objet après leur retour du front à partir de 1945, dans l’Union soviétique de l’après-guerre. Comme tous les vétérans de ce qu’on appelle toujours en Russie « la grande guerre patriotique », elles étaient tourmentées par la culpabilité d’avoir survécu à un frère ou à une sœur d’armes. Mais il y avait aussi autre chose. Ces femmes, très appréciées par leurs commandants sur le front et bardées de médailles, ont dû affronter la méfiance, voire le mépris de leurs concitoyens. La guerre n’était-elle pas une affaire d’hommes ? Elles étaient devenues suspectes. On les ­traita de « femmes à soldats » et on ­minimisa leur rôle après les avoir portées aux nues. « Les hommes de ­retour du front étaient respectés […], contrairement aux femmes, qui, pour les raisons que l’on sait, inspiraient souvent le soupçon, l’animosité ou la pitié, mais en aucun cas le respect, écrit ­l’auteure. Souvent, leurs maris, leurs parents ou leurs amies laissaient entendre qu’il ­valait mieux ne pas parler de leur passé militaire. Elles ­apprirent à vivre ainsi. »

Sans emphase lyrique ni guerrière, Vinogradova ­répare cette ­injustice historique en leur donnant largement la parole. Son livre est aussi – et peut-être surtout – un récit romancé des ­horreurs de la guerre vues par les yeux de ces jeunes femmes, avec leurs chagrins d’amour, leur ­innocence perdue et leurs interrogations sur la vie et la mort.

Une brillante culture de l’Age du bronze européen


Harald Meller est un archéologue allemand. Il dirige le musée de la Préhistoire de Halle, en Allemagne.

 

Vous êtes archéologue, et votre nom est associé à ce qu’on appelle le « disque céleste de Nebra ». De quoi s’agit-il ?

D’une des découvertes archéologiques les plus importantes des dernières décen­nies : la plus ancienne représentation réaliste de la voûte céleste à être parvenue jusqu’à nous (elle remonte à 1800 avant notre ère), un disque de bronze incrusté d’or d’une trentaine de centimètres de diamètre et pesant 2 kg, où les astres ne sont pas figurés par des allégories – dieux, jeunes femmes ou animaux mythologiques –, comme c’était le cas jusqu’ici dans les cultures antiques, mais de façon naturaliste, tels qu’ils apparaissent à l’œil humain. On a ainsi un croissant de lune, un grand disque qui peut représenter le Soleil ou la pleine lune et des pastilles beaucoup plus petites qui figurent les étoiles.
Si cet artefact vieux de près de quatre mille ans avait été exhumé en Égypte, en Mésopotamie ou en Grèce, il aurait fait parler de lui, il aurait peut-être même fait sensation. Mais il a été exhumé en Allemagne, à un endroit où la civilisation de cette époque était censée être particulièrement arriérée (deux mille ans plus tard, elle est encore tenue pour barbare par les Romains). Et c’est donc une révolution qu’il a provoquée : notre vision de l’âge du bronze en Europe en a été complètement bouleversée.

 

Comment avez-vous découvert le disque céleste de Nebra ?

Ce n’est pas moi qui l’ai découvert, mais des pilleurs. Il faut savoir que, après la chute du mur de Berlin, l’ex-RDA est devenue un eldorado pour ce genre de personnes : sous le communisme, les détecteurs de métaux étaient interdits, et de nombreux sites où avaient eu lieu d’importants combats de la Seconde Guerre mondiale n’avaient pas été ­fouillés. À partir de 1990, les collectionneurs d’objets de la Wehrmacht s’y sont rués. Et il leur arrivait de tomber sur autre chose que des casques ou des insignes de cette période, comme le disque céleste.
Mon rôle s’est limité à aider la police à mettre la main dessus. J’en avais entendu parler la première fois en 2001 par un collègue de Berlin à qui deux individus avaient proposé de l’acquérir pour 1 million de marks [environ 500 000 euros]. Ils lui avaient montré des photos qui l’avaient enthousiasmé. Il me le signalait parce qu’apparemment l’objet avait été découvert en Saxe-Anhalt et que je suis l’archéologue responsable de ce Land. C’était donc de mon ressort. En 2002, j’ai rencontré dans le bar d’un grand hôtel de Bâle l’homme qui ­souhaitait vendre le disque. Je n’avais bien sûr pas d’argent sur moi. Je n’étais là que pour servir d’appât : la police suisse était sur le coup, et elle est intervenue pour arrêter le receleur et mettre le disque en sécurité. Il est aujourd’hui exposé au musée régional de la Préhistoire de Halle, en Saxe-Anhalt, que je dirige.

 

Dans le livre que vous avez écrit avec le journaliste Kai Michel, vous remarquez qu’il ne pouvait être question d’acquérir illégalement le disque céleste, qu’il fallait notamment que la police remonte la chaîne des receleurs successifs jusqu’aux pilleurs initiaux. Pourquoi ?

Si l’on n’avait pas retrouvé ceux qui avaient déterré le disque pour qu’ils nous disent à quel endroit exactement ils avaient fait leur découverte, celle-ci aurait été privée de son contexte archéo­logique et presque impossible à interpréter : le disque n’aurait été qu’une pièce magnifique, mais énigmatique, muette. L’enquête a porté ses fruits : l’homme que j’ai rencontré à Bâle avait acheté le disque pour 270 000 marks à un intermédiaire qui le tenait directement de ses deux découvreurs (lesquels le lui avaient cédé pour 32 000 marks seulement !). Il s’est avéré que la ­découverte avait été faite non loin de Nebra-sur-Unstrut, dans le Land de Saxe-­Anhalt, à l’été 1999. Le site a été identifié sans aucun doute possible : les analyses du terrain ont révélé la présence d’objets en bronze pendant une très longue période.

 

Vous l’avez dit, personne ne se serait ­attendu à exhumer une pareille merveille en Europe centrale. Mais le disque céleste ne pourrait-il pas être un produit importé qui se serait retrouvé là par hasard ?

Non, et pour plusieurs raisons. D’abord, il y avait deux arcs dorés sur les bords droit et gauche du disque : l’un (dont on ne discerne plus que la marque) indique, quand on tient le disque à l’horizontale, la zone à l’intérieur de laquelle le Soleil se lève au cours de l’année, l’autre (qui est toujours visible), la zone à l’intérieur de laquelle il se couche. Or l’étendue de ces zones n’est pertinente qu’à la latitude où a été trouvé le disque, en Allemagne centrale donc. Par ailleurs, les métaux qui le composent viennent d’Europe du Nord. Le cuivre qui a servi à confectionner le bronze provient des Alpes orientales, l’étain et l’or, des Cornouailles. En revanche, il est vrai que le savoir astronomique contenu dans le disque céleste a sans doute son origine au Moyen-Orient.

 

Quel est ce savoir astronomique dont le disque céleste est le dépositaire ?

L’interprétation la plus plausible est qu’il s’agit d’un instrument permettant de déterminer à quel moment il faut ajouter un mois intercalaire dans le calen­drier. Je m’explique : l’une des grandes difficultés des sociétés anciennes était de synchroniser l’année lunaire et l’année solaire. La première est plus courte que la seconde, et, au bout d’un moment, un déca­lage se crée qu’il convient de rectifier, sans quoi le mois des semailles se retrouve en plein hiver. On distingue clairement sur le disque céleste de Nebra un groupe de sept étoiles qui pourraient figurer les Pléiades. Elles sont ­situées à côté du croissant de lune qui, quand on l’observe bien, est assez épais – représentant donc une nouvelle lune bien avancée déjà. Or, au début du printemps, les Pléiades apparaissent à côté d’une lune nouvelle et donc très fine lorsque l’année lunaire et l’année solaire sont synchronisées, et à côté d’une lune plus large (telle qu’elle est représentée sur le disque) lorsqu’elles ne le sont plus. Le disque céleste était donc une sorte d’aide-mémoire qui indiquait quand un mois intercalaire ­devenait nécessaire.

 

Pourquoi pensez-vous que ces connaissances viennent du Moyen-Orient ?

Pour parvenir à cette règle du mois intercalaire, il faut pouvoir observer le ciel de façon systématique pendant une très longue période, une quarantaine d’années au moins. Les conditions météo­rologiques du nord de l’Europe ne s’y prêtent pas. Et, à supposer qu’elles s’y soient quand même prêtées, comment une société sans écriture aurait-elle pu conserver les comptes rendus de ces ­observations et en déduire une règle ? Il est probable que la personne qui a fait fabriquer le disque s’était au préalable rendue en Mésopotamie et avait ramené en Europe centrale des connaissances glanées là-bas. Dans notre livre, Kai Michel et moi faisons l’hypothèse que cette personne était un prince de ce que nous appelons le « royaume de Nebra », peut-être même l’héritier du trône.

 

Comment se fait-il que personne ou presque n’ait entendu parler de ce royaume de Nebra ?

C’est ce que l’on désigne aussi sous le nom de « culture d’Unétice ». Ce royaume s’étendait sur 18 000 km2, à cheval entre l’ex-Allemagne de l’Est, la Pologne et la République tchèque actuelles. Il s’est épanoui entre 2000 et 1600 avant notre ère. Il est méconnu parce que, jusqu’à ­récemment, on n’en ­savait presque rien. Il a fallu les progrès des méthodes de fouilles archéologiques et quelques découvertes fortuites, comme celle du disque céleste, pour en mesurer les ­accomplissements et comprendre qu’on avait affaire au premier âge d’or de la civilisation centre-­européenne.

 

Vous parlez de royaume et même d’un royaume florissant. Vous supposez donc qu’il existait un État ou un proto-État au cœur de l’Europe il y a quatre mille ans. Un État sans écriture ni villes ?

Les théories classiques pour rendre compte de la naissance de l’État ne s’appuient que sur les exemples mésopotamien et égyptien : des pratiques agricoles élaborées faisant appel à l’irrigation, alliées à une forte croissance démographique dans un espace restreint, ont rendu nécessaire une administration pour organiser le travail, stocker les surplus et les redistribuer. C’est dans ce cadre que l’écriture a été inventée : comme un instrument de domination. Par ailleurs, la multiplication des sécheresses et la salinisation des sols ont conduit à la concentration de la population dans des villes. Ici, c’est la bureaucratie qui a engendré l’État. Mais il existe d’autres voies possibles : dans le cas de la culture d’Unétice, des sols très fertiles, un approvisionnement facile en eau et l’absence de menace extérieure ont favorisé un habitat dispersé le long des cours d’eau et à proximité immédiate des champs, là, en fait, où il était le plus commode de s’installer. Les mêmes raisons ont ­rendu moins nécessaire une administration coercitive : celle qui a émergé pouvait, en tout cas, se passer de l’écriture.

 

Mais alors, qu’est-ce qui vous permet de parler d’État à propos de cette culture d’Unétice ?

Les fouilles archéologiques ont ­révélé une société d’une grande cohésion et très stratifiée, dotée pendant quatre siècles de frontières stables et capable d’exercer un contrôle strict sur d’importantes voies commerciales (bloquant, par exemple, l’acheminement du cuivre vers le nord et empêchant ainsi la Scandinavie de fabriquer des armes en bronze). Autant de caractéristiques qui supposent un embryon d’État.
L’examen des sépultures est particulièrement instructif : grâce à lui, on peut ­reconstituer le passage d’une ­société tribale à une monarchie. Une famille semble être peu à peu parvenue à acca­parer le pouvoir pendant plusieurs générations. S’est mis en place un système de distinction complexe et extrêmement codifié. Le « roi » (on ne sait pas, évidemment, comment lui-même se désignait) était le seul à être enterré avec de l’or. Les nobles devaient se contenter d’armes en bronze, les simples soldats d’armes en cuivre et le reste de la popu­lation n’avait pas le droit d’emporter d’armes du tout dans l’au-delà (ce qui différencie la culture d’Unétice de celles qui l’ont précédée et de celles qui la suivront en Europe). Très clairement, il y avait un monopole de la violence : un peuple démilitarisé contrôlé par une élite armée. Rois et princes se faisaient inhumer dans des tombes gigantesques, véritables pyramides du Nord, dont le paysage garde parfois la trace. La plus monumentale d’entre elles a disparu, mais on a une idée de ses dimensions : elle devait mesurer de 13 à 15 m de haut et renfermer 20 000 m3 de terre. En admet­tant qu’un chariot tiré par des bœufs puisse transporter 1,20 m3 en moyenne, cela représente plus de 17 000 allers-retours. Il faut y ajouter les pierres acheminées par chariot et par bateau. Un tel chantier est inconcevable sans une logistique bien rodée et donc un minimum de planification.

 

Que vient faire le disque céleste dans ce royaume de Nebra ?

Il a, selon toute vraisemblance, ­servi aux souverains de Nebra à légitimer leur pouvoir. Car le savoir est un pouvoir. Grâce au disque, ils étaient en mesure, en accordant les rythmes lunaires et solaires, de rétablir l’harmonie du cosmos : quelle meilleure façon de prouver qu’ils étaient favorisés des dieux ? Ce qui est intéressant, c’est que, par la suite, le disque céleste originel a été modifié : les deux arcs dorés dont j’ai parlé plus haut sont un ajout tardif. Ils ont été incorporés au détriment de deux des 32 étoiles que comportait initialement le disque. Or ces 32 étoiles symbolisaient sans doute 32 années solaires, qui correspondent presque parfaitement à 33 années lunaires (11 680 jours contre 11 682), et indiquaient ainsi la durée au bout de laquelle les deux cycles se ­rejoignent. On peut donc supposer que, à un moment donné, une partie du ­savoir contenu dans le disque a été perdu puisque l’importance de ces 32 étoiles n’était plus comprise : un roi est peut-être mort subitement sans avoir initié son successeur aux secrets du disque. On note un autre ajout, plus tardif encore : une barque dorée censée transporter le Soleil pendant son parcours nocturne. Puis une ultime modification : le percement de 39 trous qui ont probablement servi à fixer le disque sur un étendard. Tout cela montre une évolution de sa fonction : d’aide-mémoire d’un savoir astronomique élaboré au départ, il est devenu peu à peu un pur symbole solaire du pouvoir.

 

Cette expérience étatique a échoué, cependant, puisqu’on est retourné par la suite en Europe centrale à des sociétés tribales. Comment l’expliquez-vous ?

On ne trouve aucune trace de guerre ou d’épidémie. À mon avis, l’éruption du volcan de Santorin autour de 1600 avant notre ère – l’une des cinq plus impor­tantes des cinq derniers millénaires – a joué un rôle décisif. Il est difficile de savoir précisément les répercussions qu’elle a eues dans la lointaine Europe centrale, mais on peut imaginer quelques mauvaises récoltes et un ciel chargé de cendres, ce qui, dans une culture aussi focalisée sur le Soleil que celle d’Unétice, a dû susciter beaucoup d’inquiétude. Les souverains de Nebra avaient fondé leur pouvoir sur leur lien privilégié avec les puissances célestes, et ces phénomènes perturbateurs qu’ils étaient incapables d’expliquer ont sans doute contribué à saper leur autorité. Le disque céleste a été enterré à ce moment-là, non pas pour être caché, mais comme offrande. Le dernier roi de Nebra se trouvait vraisemblablement dans une situation critique et espérait, par ce suprême sacri­fice, retrouver la faveur des dieux.

 

Propos recueillis par Baptiste Touverey

Intelligence artificielle : menace sur Sapiens

L’intelligence dite artificielle se diffuse peu à peu dans tous les coins et recoins des activités humaines, multipliant des promesses parfois aberrantes et des craintes qu’il s’agit de justifier. Comme certains ont pu le remarquer, l’IA s’est même invitée dans le mouvement des « gilets jaunes » en décembre 2018, les algorithmes de Facebook poussant à la roue.
Ce dossier aurait pu légitimement insister sur les perspectives qu’ouvre l’intelligence artificielle, notam­ment dans des domaines tels que la médecine, la robotique, la reconnaissance de la parole, l’urbanisme (la « ville intelligente »), la lutte antiterroriste ou encore l’agriculture (en France, un programme vise à améliorer le confort des chèvres pendant la traite…).
Nous avons préféré mettre l’accent sur les problèmes qu’engendre cette nouvelle technologie, les aspirations folles et les angoisses qu’elle suscite. Le premier article en fait une revue quasi exhaustive. Le deuxième présente les réflexions du champion d’échecs Garry Kasparov, vingt ans après sa défaite face à l’ordinateur Deep Blue d’IBM. Le troisième, rédigé par un grand historien des sciences, part des sombres prédictions de l’écrivain israélien Yuval Noah Harari pour proposer de prendre du recul vis-à-vis des annonces plus ou moins apocalyptiques concernant la prise de pouvoir d’une IA « forte ». À lire aussi, les points de vue de Kevin Kelly et de Henry Kissinger.

 

Dans ce numéro :

À quand la prochaine crise financière ?

Le 15 septembre 2008, la chute de la banque d’investissement Lehman Brothers, lâchée par le gouvernement américain, précipitait dramatiquement ce que Ben Bernanke, économiste, historien de l’économie et président de la ­Réserve fédérale des États-Unis (Fed), abandonnant le langage mesuré dont il était coutumier, appellera peu après « la pire crise financière de l’histoire mondiale ». Contrairement au krach de 1929, qui a conduit à la fameuse Grande Dépression des années 1930, la crise de 2008 a pu être rapidement jugulée. Mais, par la synchronie de son déroulement, elle était effectivement inédite : jamais autant de très grosses banques dans le monde entier n’avaient été simultanément aussi proches de la faillite. Dix ans après, on ne peut que constater l’impact considérable qu’elle a eu : la récession de longue durée qu’elle a engendrée, ses conséquences sur les finances publiques de nombreux pays, les retombées économiques et politiques de la manière dont le pire a été évité : pour qu’elles n’entraînent pas l’économie mondiale entière dans leur dégringolade, les grandes banques ont été sauvées, mais à coups de milliers de milliards de fonds publics et sans que les banquiers soient inquiétés ni obligés de rendre des comptes.

En dix ans, plusieurs dizaines de livres ont été publiés sur la crise de 2008, la crise des subprimes qui l’a déclenchée et celle de l’euro qui l’a suivie. Ils ont été écrits par des journalistes spécialisés (1), des économistes (Joseph Stiglitz, Paul Krugman, Alan Blinder, Barry Eichengreen), ainsi que certains protagonistes des événements : Ben Bernanke, les ­anciens secrétaires américains au Trésor Henry Paulson et Timothy Geithner ou encore Mervyn King, gouverneur de la Banque d’Angleterre durant toute la période concernée (2). Avec Crashed, paru à l’occasion du dixième anniversaire des événements de l’automne 2008, l’historien britannique Adam Tooze livre, sinon l’histoire « définitive », en tout cas la meilleure histoire à ce jour de la crise financière et des efforts accomplis pour l’enrayer. Adam Tooze s’était déjà fait remarquer par deux gros ­ouvrages, le premier sur l’économie du IIIe Reich et les aspects économiques de la ­Seconde Guerre mondiale (Le ­Salaire de la destruction), le second sur les ­efforts infruc­tueux des États-Unis pour recons­truire un ordre politico-économique international après la Première Guerre mondiale (Le Déluge). Dans les deux cas, on avait souligné combien ses travaux renouvelaient en profondeur notre connaissance de ces sujets. On peut en dire autant de son dernier livre. ­Fondé sur un impressionnant travail de recherche, Crashed n’est pas seulement la chronique la plus complète, fouillée, claire et captivante des dix dernières années de l’histoire économique et finan­cière mondiale, un récit magistralement mené, riche de données inédites et d’anecdotes savoureuses. Le livre jette aussi un éclairage nouveau sur les origines de la crise, sa nature, les mécanismes de son développement et les moyens qui ont été employés pour y mettre fin.

 

Une vue classique de la crise de 2008 (celle d’Alan Blinder dans After The Music Stopped, par exemple) consiste à la présenter comme une crise de l’immobilier aux États-Unis qui, par l’intermédiaire des produits financiers « toxiques » construits à l’aide de crédits hypothécaires, se serait propagée au reste du monde, à commencer par l’Europe. ­Tooze conteste cette théorie. Certes, le point de départ de la crise était bien la bulle de l’immobilier américain, plus particulièrement l’écroulement de la constellation de produits dérivés douteux comme les MBS (mortgage-backed securities) et les CDS (credit ­default swaps), utilisés pour des opérations de plus en plus sophistiquées de titrisation, c’est-à-dire de transformation de créances en titres négociables.

Officiellement conçus pour disperser les risques, notamment ceux qui sont liés aux prêts accordés aux débiteurs les moins solvables (les subprimes), mais ayant en réalité pour principal effet de les dissimuler, ces instruments – en raison des importants retours sur investissement qu’ils permettaient – furent rapidement employés à grande échelle par les orga­nismes de refinancement immobilier Fannie Mae et Freddie Mac, par les grandes banques d’affaires (Goldman Sachs, Morgan Stanley, Merrill Lynch) et les établissements du système bancaire parallèle, mais aussi par les divisions « investissement » de certaines banques commerciales. Cela avec la complicité des agences de notation, plus particulièrement Moody’s et Standard & Poor’s, qui, rétribuées par les banques, tendaient à surévaluer la qualité des titres émis par celles-ci. Un fait dont les employés de ces agences étaient bien conscients : « J’espère qu’on sera tous riches et à la retraite quand ce château de cartes s’effondrera », confiait l’un d’eux à un collègue dans un message électronique qui a été conservé.

Par le passé, d’autres bulles spéculatives – la bulle Internet de la fin des années 1990, par exemple – avaient pourtant éclaté sans provoquer de crise mondiale. C’est qu’en 2008, montre ­Tooze, le problème fondamental n’était pas du côté des actifs des banques (la mauvaise qualité de leurs investissements), mais de leur passif, la fragilité de leurs sources de financement. S’alimentant au jour le jour sur les marchés finan­ciers de prêt à court terme, emprun­tant dans des proportions excé­dant de beaucoup le montant de leur capital, les banques étaient à la merci d’un taris­sement du crédit. Lorsque, en raison de la perte de confiance dans la valeur de contrepartie des produits dérivés, le flux des prêts interbancaires s’est brutalement interrompu, un grand nombre d’entre elles se sont retrouvées sans ressources. Contrairement aux « pani­ques bancaires » classiques, la crise de 2008 n’était pas le résultat d’un retrait massif de dépôts, mais de l’arrêt de la machine du crédit.

Parler de « propagation » de la crise à l’Europe est également erroné. Ayant opté pour le même modèle économique que leurs homologues américaines, les grandes banques européennes (Barclays, Lloyds, BNP Paribas, Deutsche Bank) étaient impliquées dès le début de l’aventure. Elles avaient en effet massivement investi sur le marché hypothécaire américain, sur lequel elles s’exposaient considérablement : « En 2006, à l’apogée du boom […] un tiers des nouveaux MBS privés étaient garantis par des banques britanniques ou européennes. Le segment de la chaîne de titrisation où les banques européennes jouaient un rôle de la plus haute impor­tance était aussi le maillon faible de cette chaîne. » En termes quantitatifs, ces investissements étaient démesurés : en 2008, le passif des grandes banques de la plupart des pays de l’Union euro­péenne représentait de 300 à 500 % du PIB de leur pays de ­domiciliation (700 % pour l’Irlande).

 

Comment les Européens, dont l’excédent des comptes courants avec les États-Unis était très modeste par rapport à celui de la Chine, ont-ils fait pour acquérir une telle proportion de la dette privée américaine ? Tout simplement en empruntant des dollars sur le marché américain : « C’était toute la beauté de ce modèle : on empruntait des dollars à Wall Street pour financer un portefeuille d’hypothèques aux quatre coins des États-Unis. »

Les observations d’Adam Tooze ­rejoignent parfaitement le diagnostic posé par Tamim Bayoumi dans son ­ouvrage Unfinished Business, paru très peu de temps avant Crashed. Dans ce livre, le haut fonctionnaire du FMI démontre en effet que la crise de 2008 était en son cœur une crise du système financier transatlantique ; qu’elle trouve une de ses origines dans la possibilité accordée aux banques par les accords du Comité de Bâle sur le contrôle bancaire du début des années 2000 (accords de Bâle 2) d’utiliser pour leurs opérations de prêt des modèles de risque définis par elles-mêmes ; et que l’Europe était particulièrement vulnérable du fait des faiblesses structurelles de l’euro, mais aussi de ce que les banques concernées jouaient un rôle central dans les ­économies des différents pays européens, et que leurs fonds propres étaient très faibles au regard de leurs ­investissements.

Crashed apporte aussi du nouveau au sujet des mesures prises pour désamorcer la crise dans les mois qui ont précédé et suivi la faillite de Lehman Brothers. Comme plusieurs de ses prédécesseurs, Adam Tooze décrit, mais avec plus de détails, les différentes opérations de sauvetage auxquelles les auto­rités américaines et européennes se sont livrées : la quasi-nationalisation de Fannie Mae et de Freddie Mac, la prise de participation de la Fed dans le géant des assurances AIG, la nationalisation partielle de la Commerzbank en Allemagne, du groupe Lloyds et de la Royal Bank of Scotland (RBS) en Grande-Bretagne, tous les plans de secours mis en place des deux côtés de l’Atlantique sous forme de prêts, de prises de participation, de garanties et de rachats de titres avec création de monnaie dans le cadre de ce qu’on ­appelle des opérations ­d’assouplissement quantitatif ­(quantitative easing).

L’historien sort ici de l’ombre où elle était longtemps restée confinée une opération d’envergure titanesque lancée par la Fed pour réinjecter des liquidités sur le marché asséché. Elle était fondée sur la résurrection du mécanisme des « lignes de swap » (crédits réciproques), une formule d’échanges de devises utilisée dans les années 1960 pour gérer le système de parités fixes mis en place par les accords de Bretton Woods. Au total, des milliers de milliards de dollars ont été prêtés par la Fed par cet intermédiaire aux banques centrales du monde entier (à l’exception notable de celles de la Chine, de l’Inde et de la Russie), qui les prêtaient à leur tour aux banques de leur pays. Ce programme, qui n’était pas secret, n’a cependant ­jamais fait l’objet d’aucune publicité, et il a fallu une ­action en justice engagée par le groupe de presse Bloomberg pour que la Fed, qui ne souhaitait pas le rendre public pour éviter de créer la ­panique en trahissant les ­besoins de liquidités de certaines banques, ­accepte d’en divul­guer les ­archives. ­Parmi les premiers bénéficiaires, directs ou indi­rects, des interventions de la Fed – assouplissement quantitatif, lignes de swap et plusieurs autres mécanismes – figuraient de nombreuses grandes banques européennes, notamment RBS, HBOS, Barclays, Deutsche Bank, BNP Paribas, Crédit Suisse, Société générale, Dexia. « Les programmes de la Fed, souligne ­Tooze, ont été décisifs car ils assuraient aux principaux acteurs du système mondial – les banques centrales et les grandes banques multinationales – que, si les finan­cements privés venaient à manquer de façon inopinée, un acteur du système pouvait prendre en charge les déséquilibres marginaux grâce à un stock illimité de liquidités en dollars. » En les mettant en œuvre, la Fed est devenue le prêteur en dernier ressort à l’échelle mondiale, et ses interventions massives ont réaffirmé le rôle du dollar comme devise de réserve dans le monde.

Le rôle des autorités américaines dans la résolution de la crise et de ses suites ne s’est pas ­limité aux inter­ventions volontaristes de la Réserve fédérale. Dans les pages qu’il consacre à la longue, complexe et ­pénible crise de l’euro, Adam Tooze met en lumière les vigoureuses pressions exercées par ­Barack Obama et son secré­taire au Trésor, Timothy Geithner, sur Angela Merkel et son ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, ainsi que le président de la Banque centrale euro­péenne (BCE), Jean-Claude Trichet, français de nationalité mais soucieux de se montrer, a-t-on dit, « plus allemand que les Allemands ». Elles visaient à les convaincre de la nécessité d’autoriser la BCE à sortir de son mandat étroitement défini pour éviter à la Grèce un défaut sur sa dette souveraine, aux retombées économiques et politiques imprévisibles. Réunions du Conseil européen, de l’Eurogroupe et du G20 : avec une grande finesse d’analyse politique, Tooze reconstitue le sinueux et laborieux parcours qui a conduit, non sans mal, à un dénouement de cette crise secondaire. Une crise de la dette publique qu’on peut attribuer à la combinaison de plusieurs facteurs (l’architecture déficiente de l’euro, les faiblesses structurelles des économies de certains pays d’Europe du Sud, l’attachement inflexible de l’Allemagne à la rigueur budgétaire et le poids de la réunification du pays sur ses finances publiques), mais qui se situe aussi dans le prolongement direct de la crise de 2008, le fil conducteur entre les deux étant « la fragilité des bilans bancaires en Europe ».

 

La crise financière : un ennemi qu’il faut frapper vite et fort ?

Un des moments forts dans le processus de résolution a été la ­fameuse déclaration du nouveau président de la BCE, Mario Draghi, initialement favo­rable à la ligne dure et à la politique d’austérité préconisées par l’Allemagne, mais qui finira par affirmer en conclusion d’un discours : « La BCE est prête à tout faire pour préserver l’euro, quoi qu’il en coûte. » « Rétrospectivement, observe Tooze, cette déclaration a été considérée comme le tournant de la crise. » De fait, les marchés, qui étaient agités, se sont calmés. Mais le propos était impro­visé et, au moment où il prononçait ces mots, Draghi n’avait pas d’idée claire sur la manière de concrétiser l’engagement qu’il prenait. Ce n’est qu’au terme d’âpres discussions que la BCE, avec la création d’un instrument appelé « opérations monétaires sur titres » (OMT), sera autorisée à jouer le rôle de prêteur en dernier ressort, dans des conditions il est vrai très restrictives et sous réserve d’application de programmes d’austérité par les pays concernés.

Dans l’ensemble, les autorités américaines apparaissent avoir répondu plus rapidement et plus efficacement que les Européens aux troubles financiers de 2008 et des années qui ont suivi. Parce que les États-Unis sont un seul pays, et que la Fed dispose de moyens d’action et d’un large mandat dont la BCE ne bénéficie pas, dira-t-on, mais aussi, a suggéré Tooze en commentant son livre, parce que les responsables américains, marqués par la guerre du Vietnam et celle du Golfe, éduqués, pour certains, dans la lecture de Clausewitz, ont abordé la crise dans un esprit guerrier, comme un ennemi contre lequel il convenait de mobiliser toutes les forces, pour pouvoir frapper vite et fort.

Historien, Adam Tooze fait remonter les origines de la crise au-delà de la période de croissance sans inflation (dite de « grande modération ») des années 1990, au-delà même de la phase de déréglementation libérale des années 1980. Il vise l’effondrement, dans les années 1970, du système de Bretton Woods mis en place dans l’immédiat après-guerre, à la suite de l’abandon par le gouvernement de Richard Nixon de la convertibilité en or du dollar, qui établissait un régime de changes flottants. Tooze rappelle à cet égard que, peu avant la réunion du G20 de mars 2009, la Chine, pour stabiliser le système financier et monétaire international, avança l’idée d’un « second Bretton Woods ». Contrairement au premier, qui faisait du dollar l’actif de réserve à l’échelle mondiale, il aurait été conçu dans l’esprit de la proposition de John Maynard Keynes de créer une monnaie internationale (qu’il appelait le « bancor »). En conformité avec les recommandations du Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, les Chinois suggéraient que le droit de tirage spécial (DTS) du Fonds moné­taire international joue ce rôle. L’idée ne fut pas retenue, et la proposition ne figura pas à l’ordre du jour de la réunion du G20.

De longs passages de Crashed sont consacrés aux répercussions, souvent négligées, de la crise sur les économies fragiles des pays d’Europe de l’Est et à la façon dont elle a été perçue et vécue en Russie. Adam Tooze met aussi en lumière les spectaculaires mesures de relance prises par la Chine pour atténuer les effets, sur son économie, de la baisse de ses exportations consécutive à la contraction de l’activité dans le reste du monde : un plan d’une ampleur impres­sionnante « très efficace parce qu’[il] associait des dépenses publiques colossales à un assou­plissement spectaculaire de la politique monétaire ». En 2009, des mesures combinées élèveront les interventions à un montant total représentant 19,3 % du PIB chinois. « Associées à l’injection colossale de liquidités de la Fed américaine, observe Tooze, les relances budgétaire et financière chinoises ont été la principale force qui a contrecarré la crise mondiale. »

 

Comme s’il ne s’était rien passé en 2008

Quelles conclusions tirer de cette saga politico-financière ? L’une d’elles, formulée d’emblée par Tooze dans son introduction, ne sera pas partagée par tous les économistes. Elle se situe sur le plan théorique. Au cœur de l’économie mondiale se trouve aujour­d’hui un gigantesque système de bilans bancaires interconnectés à l’échelle planétaire. Pour cette raison, le cadre de l’analyse macroéconomique classique, fondé sur le concept d’économies natio­nales descriptibles en termes de PIB, de balance commerciale et de balance des paiements – celui qu’utilise par exemple le chroniqueur économique du Financial Times Martin Wolf dans The Shifts and the Shocks –, s’il continue à éclairer l’arrière-plan général de phénomènes comme la crise de 2008, ne fournit plus les outils permettant d’en comprendre les ­mécanismes.

La deuxième conclusion concerne la question que tout le monde se pose : quand la prochaine crise économique et financière éclatera-t-elle ? Sans y répondre, ne se sentant pas prophète, Adam Tooze donne, dans les dernières pages de son livre, des indications sur la forme qu’elle pourrait prendre et l’endroit d’où elle pourrait partir. Contrairement à ce que l’on dit parfois, fait-il ironiquement remarquer, il n’est pas vrai que les économistes n’avaient pas prévu la crise de 2008. Certains d’entre eux l’avaient annoncée. Simplement, ce n’était pas la bonne. Ce qu’ils envisageaient était une conséquence directe du déséquilibre de la balance des échanges entre les États-Unis et la Chine : un ­effondrement du dollar sous l’effet d’une vente massive de bons du Trésor par la Chine, qui détient une part énorme de la dette publique américaine. Cela ne s’est pas produit. Mais les conditions d’une crise d’origine « transpacifique » n’ont pas disparu. Avec l’intégration commerciale et financière de plus en plus forte de la Chine dans l’économie mondiale centrée sur le dollar, elles se sont même renforcées.

L’essor du secteur privé en Chine et les liens de plus en plus étroits des investisseurs chinois avec le marché international des capitaux font que, si une crise éclate entre l’Asie et les États-Unis, ce sera sur le modèle de la crise transatlantique de 2008. En 2015-2016, remarque ­Tooze, avec la réces­sion des pays ­émergents, l’économie mondiale est passée de justesse à côté d’une ­troisième phase de la crise, après celle de 2008 et celle de l’euro. Une des raisons pour lesquelles nous y avons échappé est que, pour enrayer la fuite massive de devises qui frappait la Chine et stabiliser le yuan, la Banque populaire de Chine (BPC) a pu compter sur la coopération de la Fed, qui a accepté de ne pas relever ses taux d’intérêt. Mais sera-ce toujours le cas ?

Les facteurs structurels à l’origine des vagues de spéculation qui ont déclenché la crise de 2008 sont par ailleurs toujours présents. Des mesures ont été prises pour contraindre les banques à se recapitaliser, à mieux séparer leurs activités commerciales et d’investissement et à calculer plus rigoureusement les risques auxquelles elles s’exposent. Mais, aux États-Unis, la loi Dodd-Frank qui les contient, adoptée en 2010, vient d’être assouplie. Et, en Europe, les dispositions équivalentes sont moins contraignantes. En outre, le dispositif de ­bonus et de stock-options qui encourageait les prises de risque déraisonnables est encore en place, comme si rien ne s’était passé en 2008.

Une interprétation courante de la crise financière et de ses suites est bien résumée dans le titre d’un des ouvrages qui lui ont été consacrés : The System Worked (« Le système a fonctionné »), de ­Daniel Drezner. Ce n’est pas ­ainsi qu’Adam Tooze voit la chose. À ses yeux, la crise a été résolue non par les vertus du système mais grâce aux déci­sions énergiques prises dans un esprit keynésien par une poignée d’hommes derrière lesquels veillait un ange gardien, pour utiliser l’image d’un employé de la Fed. Mais cet ange ne sera peut-être pas toujours là, et le système, lui, n’a pas fondamentalement changé.

 

— Michel André, philosophe de formation, a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Né et vivant en Belgique, il a publié Le Cinquantième Parallèle. Petit essai sur les choses de l’esprit (L’Harmattan, 2008). — Cet article a été écrit pour Books.

Autant en emporte le vent

Pas étonnant que le huitième roman de ­Barbara Kingsolver figure au palmarès des best-sellers du New York Times. Les critiques ­s’accordent pour y voir « le premier roman américain qui traite, enfin, de l’élection de 2016 » : la bataille des primaires sert en effet de toile de fond, et Trump y ­apparaît comme une menace montante sous le nom du « Méga­phone ». En guise d’intrigue, on trouve « l’habituelle tragédie de la classe moyenne américaine contemporaine », lit-on sur le site de la radio publique NPR. Journaliste devenue free-lance après la faillite de son magazine, Willa doit subvenir aux besoins d’une famille élargie. Iano, son mari, a perdu son poste de professeur après la fermeture de l’université où il enseignait ; Nick, son beau-père, ancien ouvrier ­licencié, soutient Trump, tient des propos racistes et requiert des soins coûteux ; les enfants, jeunes adultes, sont ­revenus au nid avec un bébé. Enfin, la maison menace de tomber en ruine.
En somme, « Unsheltered est rempli de personnages, d’événements et de problèmes bien reconnaissables, note le mensuel The Atlantic : on y croise la crise financière de 2008, le mouvement Occupy Wall Street, la question de la dette étudiante, l’économie des petits boulots, l’immigration et le réchauffement climatique ». À quoi s’ajoutent le chômage et la crise immobilière.
Vétuste, la maison de Vineland, ancienne communauté utopiste fondée au XIXe siècle dans le New Jersey, incarne en 2016 « un monde qui chancelle », note l’écrivaine Meg Wolitzer dans The New York Times. La bâtisse centenaire évoque la « cala­mité américaine », comme si « un grand méchant loup soufflait de toutes ses forces pour mettre la maison à terre ». Emplois stables, retraite, couverture santé, habitat confortable… Autant en emporte le vent ! Un va-et-vient narratif entre la maison menacée de 2016 et le même bâtiment dans les ­années 1870 achève d’en faire un symbole de l’Amérique : les personnages du XIXe siècle, ­lecteurs de Darwin, se heurtent aux bigots de leur temps, ­tandis que ceux du XXIe siècle ont ­affaire aux zélateurs d’un ­capi­talisme destructeur. Unshel­tered semble ­cocher toutes les cases de la gauche accablée par la ­présidence Trump, mais il suscite pourtant des réserves. Barbara Kingsolver livre « un roman moralisateur sur la catastrophe financière portant sur la destruction du mode de vie de la classe moyenne blanche ­américaine », cingle Vulture, le site culturel du magazine New York.
L’auteure chérie des clubs de lecture a-t-elle écrit la nouvelle épopée de l’Amérique middle class ou un maladroit roman à thèse ? C’est du magazine The Atlantic que vient la critique la plus nourrie. Littéraire, d’abord. « Ce ­roman familial américain ressemble à un talk-show du ­dimanche, sans véri­tables person­nages », juge l’universitaire Merve Emre dans le mensuel auquel Obama aimait accorder ses interviews. Sur le plan idéologique, le débat est vif : Kingsolver fait-elle preuve d’une grande luci­dité sociale, comme le suggère la chroniqueuse du New York Times, née comme la romancière à la fin des années 1950 ? Ou bien mani­feste-t-elle à son corps défendant la bonne conscience d’une bourgeoisie blanche naguère progressiste, sûre de sa supériorité, à son insu « un peu raciste », « un peu sexiste » ? C’est cette hypothèse que défend la chroniqueuse trentenaire de The Atlantic : le roman ne serait « pas en prise sur ce que nous vivons ». « Le principe de responsabilité individuelle et l’idéal d’autosuffisance domestique que Kingsolver présente comme des réponses nova­trices à la précarité économique et au désastre écologique ne sont en fait que les valeurs fami­liales néolibérales des ­années Reagan ». Étrange ? Entre la critique du quotidien new-yorkais et celle du mensuel bostonien, deux vénérables bastions démocrates, le clivage est générationnel. Et ­reflète assez fidè­lement celui qui sépare, en ­politique, Hillary ­Clinton d’Alexandria Ocasio-Cortez, 29 ans, issue de l’aile gauche du parti démocrate et devenue lors des midterms de novembre dernier, la plus jeune élue du Congrès américain.

Vieux, c’est mieux !

Eckart von Hirschhausen est un habitué des listes de best-sellers outre-Rhin. Il faut dire qu’il a un parcours intrigant : après des études de médecine et de journalisme scientifique, il a réussi une recon­version d’homme de scène et d’humoriste. Ses livres se caractérisent par leur ­volonté d’instruire et de distraire. De rassurer aussi, comme le prouve le dernier en date, écrit avec le neuroscientifique Tobias Esch : les deux auteurs y expliquent à leurs compatriotes (dont l’âge moyen est l’un des plus élevés d’Europe) pourquoi tout va mieux quand on est vieux. D’après eux, nous serions bien plus satisfaits à 57 ans qu’à 17 ou 37. L’explication : « Notre système de récompense évolue avec l’âge. Ce qui rend heureux quand on est jeune, c’est de conquérir, de tester les limites. Plus tard, on est soulagé de ne plus avoir trop de défis à relever et on est reconnaissant de ce qu’on a, de ce qu’on a atteint », résume Esch dans un entretien accordé à Die Zeit. L’intelligence émotionnelle s’améliorerait au fil du temps et, avec elle, notre capacité à prendre de la distance. Ultime argument en faveur d’un regard positif sur la vieillesse : l’envisager de façon positive réduirait les risques de démence sénile.

Rumeurs saoudiennes

Dans les semaines qui ont suivi l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, le 2 octobre 2018, l’universitaire saoudienne ­Madawi al-Rasheed ne voyait qu’une solution pour sauver la réputation de son pays : le roi Salman devait destituer son fils, le prince héritier Mohamed Ben Salman, dit MBS. Elle rappelait dans une tribune publiée dans The New York Times que ce ne serait pas la première fois qu’un homme fort du royaume se verrait ainsi écarté. Restait, selon elle, un problème de taille : « On ne sait pas très bien si le vieux roi Salman a vraiment conscience des dégâts causés par MBS. »

Les luttes de pouvoir au sein de la famille royale sont taboues. Dans Salman’s Legacy, l’ouvrage qu’elle a coordonné avant l’affaire Khashoggi, Al-­Rasheed précise que spéculer sur le ­sujet constitue « une infraction ­pénale ». Mais les ­rumeurs, souvent relayées sur les réseaux sociaux, abondent et sont une source essentielle d’information. « Al-Rasheed montre de façon convaincante l’intérêt (voire la nécessité) de prendre les ­rumeurs sur la maison des Saoud au sérieux. Les racontars sont devenus indispensables au pouvoir de la monarchie saoudienne », souligne le professeur de relations internationales Paul Aarts sur le site de la London School of Economics.

Les rumeurs, autour des questions de succession notamment, permettraient ainsi aux Saoud de détourner l’attention de leurs sujets des questions économiques et sociales. « Selon Al-Rasheed, les débats politiques commencent toujours par une yaqulun, un propos anonyme qui est décrypté et propagé, note la journaliste Lindsey Hilsum dans The New York Review of Books. Les dissidents utilisent des poèmes satiriques et des ­vidéos parodiques, et il y a des rumeurs à propos des rumeurs. Par conséquent, il est très difficile de savoir à quel point le pouvoir de MBS est assuré. »

La philo pour tous

« Si la philosophie est à la mode en Argentine, c’est notamment grâce à Darío Sztajnszrajber », note l’hebdomadaire Noticias. Cet ancien prof de lycée à barbe et catogan, toujours vêtu d’un tee-shirt et d’un sweat à capuche, s’est donné pour mission de rendre la philo acces­sible au plus grand nombre. Tous les ­médias sont bons pour y parvenir : il anime à la télévision l’émission Mentira la verdad (« La vérité si je mens »), multiplie les interventions à la radio et au théâtre et publie des livres. Son dernier, Filosofía en 11 frases, paru au printemps 2018, s’est vendu à ce jour à 70 000 exemplaires. Il ne s’agit pas d’un recueil de citations commentées, mais d’un livre « à mi-chemin entre l’essai philosophique et le ­récit littéraire », souligne ­Revista Ñ, le supplément culturel du quotidien Clarín. Darío Sztajn­szraj­ber (« Mon nom se prononce chtaïn-­chraïber », précise-t-il sur son profil Twitter) intègre onze phrases archicélèbres de la pensée occidentale – « Je sais que je ne sais rien » (Socrate), « Dieu est mort » (Nietzsche), « Là où il y a pouvoir, il y a résistance » (Foucault), etc. – dans un récit de politique-fiction dont le point de départ est un jeune tué par la police dans le métro de Buenos Aires.

Interdit d’être riche

Le philosophe allemand Christian Neuhäuser étudie l’éthique de l’économie. Dans son dernier ouvrage, il s’intéresse à la richesse, et ses conclusions sont radicales. Selon lui, comme le résume Tim Reiss dans Die Zeit, « il y a de bonnes raisons de penser que la richesse devrait être non seulement encadrée, mais complètement interdite ». La proposition pratique qui en découle est, fort logiquement, un taux d’imposition de 100 % sur tous les hauts revenus. Neuhäuser estime plus sage de le mettre en place progressivement (pour éviter l’évasion fiscale qui risquerait d’en résulter). Le fondement théorique d’un tel rejet de la richesse : les inégalités, bien entendu, et l’atteinte à la dignité des plus pauvres qu’elle entraîne. Pour Reiss, la principale force de l’ouvrage est de démontrer qu’une mesure aussi drastique « peut être défendue en s’appuyant sur des arguments parfaitement rationnels ».