Interdit d’être riche

Le philosophe allemand Christian Neuhäuser étudie l’éthique de l’économie. Dans son dernier ouvrage, il s’intéresse à la richesse, et ses conclusions sont radicales. Selon lui, comme le résume Tim Reiss dans Die Zeit, « il y a de bonnes raisons de penser que la richesse devrait être non seulement encadrée, mais complètement interdite ». La proposition pratique qui en découle est, fort logiquement, un taux d’imposition de 100 % sur tous les hauts revenus. Neuhäuser estime plus sage de le mettre en place progressivement (pour éviter l’évasion fiscale qui risquerait d’en résulter). Le fondement théorique d’un tel rejet de la richesse : les inégalités, bien entendu, et l’atteinte à la dignité des plus pauvres qu’elle entraîne. Pour Reiss, la principale force de l’ouvrage est de démontrer qu’une mesure aussi drastique « peut être défendue en s’appuyant sur des arguments parfaitement rationnels ».

Censure chinoise

La Chine a mis au point l’un des systèmes de contrôle de l’information les plus élaborés et les plus efficaces du monde, un système sur lequel de nombreux régimes autoritaires cherchent à prendre exemple », affirme Margaret Roberts dans Censored. Cette professeure de sciences politiques de l’Université de Californie à San Diego a passé plusieurs années à étudier les méthodes employées par le régime pour empêcher les plus de 800 millions d’internautes chinois d’accéder à des contenus ou d’échanger sur des sujets « sensibles ».

Pour exercer sa censure, Pékin a essentiellement recours à trois stratégies que Roberts appelle « la peur, le frottement et l’inondation », résume le professeur de sciences politiques Andrew J. Nathan dans la revue Foreign Affairs. La peur consiste en des menaces et des sanctions visant à dissuader les opposants de s’exprimer en ligne. Le « frottement » consiste à ralentir ou à entraver la diffusion de l’information, et l’« inondation » à faire de la désinformation en noyant les internautes sous une masse de propagande.

Robert montre – et c’est là l’un des apports les plus originaux de son livre, estime le journaliste Ian Johnson dans The New York Review of Books – que « la plupart des usagers chinois ne sont pas disposés à dépenser beaucoup de temps ou d’argent pour avoir accès à de l’information, à moins qu’elle leur soit d’une utilité immédiate ». Ainsi, pour franchir la grande muraille virtuelle qui bloque l’accès à Wikipédia ou au site de la BBC, la seule solution est de se procurer un réseau privé virtuel (VPN) étranger, ce que seuls les plus motivés des internautes sont prêts à faire. Et, quand le régime a voulu inciter Google à quitter la Chine en 2010, il a fait en sorte de ralentir trois fois sur quatre le chargement des pages sur le moteur de recherche américain. Les pages s’affichaient en revanche rapidement sur son équivalent chinois, Baidu. La plupart des internautes en ont déduit que Google ne marchait pas bien et s’en sont détournés.

Ces techniques ont l’avantage de passer inaperçues aux yeux de la majorité de la population, ce qui crée un clivage entre les élites et les masses, qui ont trop à faire et ne s’intéressent pas assez à la politique pour se donner la peine de chercher des contenus interdits. « Le gouvernement, écrit Roberts, empêche toute alliance entre le cœur et la périphérie, condition d’une action collective efficace. »

14 faits & idées à glaner dans ce numéro

L’intelligence émotionnelle s’améliore avec l’âge.

Une intelligence artificielle générale pourrait signifier la fin de l’espèce humaine.

Nous ne sommes pas pressés d’envisager la perspective de notre insignifiance.

D’ici cinq à dix ans, l’intelligence artificielle fera mieux que les radiologues.

Notre cerveau est une bouillie de systèmes bricolés par des siècles de mutations génétiques.

Un écureuil peut se rappeler l’emplacement de plusieurs milliers de noix pendant des années.

Les prédictions devraient avoir une date de péremption.

En 2050, six des neuf milliards d’habitants de la planète seront des urbains.

Les vrais révolutionnaires ne sont pas les Français, mais les Anglais.

La Russie est l’un des pays les plus féministes du monde.

Après la crise de 2008, les banquiers n’ont pas été inquiétés ni obligés de rendre des comptes.

Les 100 000 milliards de cellules de notre organisme se renouvellent en permanence.

Le mot caca vient du grec kakos, « mauvais ».

Le journalisme ne rend pas moins compte du réel que la littérature.

Un enfer en vers libres

Altaf Tyrewala aime se présenter comme un habitant de Mumbai et de Bombay, deux villes en une. Il y est né il y a un peu plus de quarante ans, avant que la métro­pole cosmopolite ne soit rebaptisée en 1995 par les natio­nalistes du Shiv Sena d’après la déesse hindoue locale, Mumbadevi. Et ne manifeste nulle complaisance : Le Ministère des Sentiments blessés apparaît comme « un livre extrê­mement déplaisant » pour les « amoureux de Mumbai », note la critique du quotidien The Hindu, elle-même mumbaikar. L’auteur montre la cité de Bollywood « pour ce qu’elle est, dépouillée de son glamour électrisant ». Cette chronique en vers libres, admet The Hindu, dévoile « avec une exactitude brutale et impitoyable » l’obscénité d’une ville de 18 millions d’habitants où s’entassent miséreux et milliardaires. Exemple ? « Il n’est décidément rien d’elle-même que cette vile impudique refusera de montrer/ Y montrer sa chatte, ouverte comme une bouche/ dans un cabinet de dentiste. » Tyre­wala restitue les « embouteillages d’ici jusqu’à Jupiter », « l’eau prétendument potable qui rendrait malade un mort », « les tee-shirts “I Love NY” impropres à l’exportation ». Comme dans son précédent opus, ­Aucun dieu en vue (Actes Sud, 2007), il dépeint une « ville dystopique », note le quotidien indien Mid-Day, sous forme de « poème magistral » selon l’hebdomadaire The Sunday Guardian.

Par prudence peut-être, la critique indienne a éludé l’aspect politique du texte. C’est pourtant un brûlot qui dénonce en une logorrhée hallucinée les violences orchestrées par les hindouistes fanatisés : « Nous avons des musulmans à brûler/ Leurs maisons à piller, leurs hommes à estropier. » Comme le précise le glossaire final en référence au titre de l’ouvrage, « le fait de blesser les sentiments religieux est, avec la sédition et la diffamation, l’une des trois limites apportées à la liberté d’expression en Inde, État séculariste prônant l’égalité entre toutes les religions ». À présent, cette disposition constitutionnelle est largement instrumentalisée par les extrémistes hindous parvenus au pouvoir central en 2014, deux ans après la publication du livre en Inde.

Par une coïncidence significative, le titre ressemble à celui du dernier roman d’Arundhati Roy (publié ensuite), Le Ministère du Bonheur suprême (Gallimard, 2018). « Lorsque j’ai vu le titre de Roy, nous précise Altaf Tyre­wala, j’ai pensé que c’était là une façon très fine de saisir l’hypocrisie absurde de nos démocraties ­modernes. Un gouvernement qui créerait un ministère des Sentiments blessés se doterait certainement aussi d’un ministère du Bonheur suprême, car une popu­lation réduite au silence (par crainte de blesser des sentiments) et au sourire forcé (par peur de paraître malheureuse) est beaucoup plus docile ».

Le zoo des surréalistes

Grâce au surréalisme, Paris était encore dans l’entre-deux-guerres l’épicentre incontesté des séismes culturels et artistiques du moment. La plupart des surréalistes – les plasticiens du moins – n’étaient pas français. Mais c’est bien à ­Paris qu’André Breton et consorts avaient remplacé le dadaïsme zurichois, officiellement décédé en septembre 1922, par un nouveau mouvement appelé « surréalisme » (un terme dû à ­Picasso mais utilisé pour la première fois à l’écrit par Apollinaire). Et c’est à Paris qu’ils avaient procédé à leurs expérimentations en laissant libre cours à leurs pulsions, le surréalisme étant à la fois une expression artistique et une ­façon de vivre. Avec pour résultat des vies personnelles et des sexualités aussi fantastiques et transgressives que leurs œuvres. Le zoologue Desmond Morris, ­auteur à la fin des années 1960 des best-sellers Le Singe nu et Le Zoo humain, décrit cela avec d’autant plus de précision que, peintre lui-même, il appartenait à la branche anglaise du surréalisme (à 90 ans, il en est sans doute le dernier représentant).

À en juger par la chronique que fait Desmond Morris de la construction d’un art nouveau et de la déconstruction des mœurs anciennes, le Paris du surréalisme était un mélange de lupanar et d’asile de fous. Le mouvement, autant philosophique qu’artistique, se fondait en effet sur la suprématie de l’inconscient, le refus de l’intellectualisme et le rejet de tous les canons, esthétiques, politiques, et, cela va sans dire, moraux.

Ses membres ne se l’étaient pas fait dire deux fois. Le jour, ils produisaient des œuvres qui scandalisaient volontiers (un visiteur de l’exposition Hans Arp, dégoûté, avait ainsi craché sa chique de tabac sur un dessin du protosurréaliste alsacien). La nuit, ils se lançaient dans un ­entrelacs de liaisons croisées, successives ou simultanées (mais hétérosexuelles – Breton était convulsivement homophobe). Éluard, « un Éros vivant » selon Eileen Agar, était l’amant de cette dernière, qui était en même temps la maîtresse de l’écrivain hongrois Joseph Bard et du peintre britannique Paul Nash ; lequel était l’amant de Nush, à l’époque épouse d’Éluard et maîtresse de Picasso. Éluard en était très flatté, avant qu’il ne la remplace par Gala, temporairement toutefois ; celle-ci passerait en effet du statut de Mme Éluard à celui de Mme Dalí, non sans une longue période de ménage à trois avec Éluard et Max Ernst ; le libidineux Max Ernst se rabattrait alors sur la peintre américaine Dorothea Tanning, après avoir été l’amant entre autres de Leonor Fini, de l’artiste suisse Meret Oppenheim, de l’artiste mexicaine Leonora Carrington, et l’époux de ­Peggy Guggenheim (dont l’une des ambitions dans la vie était d’atteindre avant sa sœur Hazel le chiffre de 1 000 partenaires). Ouf ! Et cela sans même prendre en compte les fréquentes soirées échangistes – Paul Éluard, selon Eileen Agar, « réussissant toujours à transformer la moindre réunion en orgie » – ni s’attarder sur les perversions des un(e)s ou des autres.

Mentionnons juste celles de Salvador Dalí, grand adepte du « clédalisme » (voir définition dans les dictionnaires spécialisés) et qui, sans doute en raison de la petitesse revendiquée de son pénis, abhorrait la pénétration et lui préférait le voyeurisme. Ou de Francis Bacon, que son père faisait fouetter par ses palefreniers, déclenchant une frénésie sadomasochiste qui envahirait ses toiles comme sa vie.

Chez les surréalistes, œuvres scandaleuses et vies scandaleuses étaient en effet inextricablement liées. Ainsi, Marcel Duchamp, bien que dégoûté par les avances de la baronne dadaïste Elsa von Freytag-Loringhoven (au point de lui signifier par contrat l’interdiction de toucher son corps), l’avait tout de même filmée en train de se faire délicatement raser le pubis par Man Ray ; et, summum sans doute de la fusion art-vie, l’infortunée baronne, implacablement amoureuse (et accessoirement la véritable inventrice des « readymade »), en serait réduite pour sa part à se masturber devant un tableau de Duchamp.

Tous les surréalistes n’étaient pourtant pas aussi aventureux dans leurs vies privées. Parfois très sages et quasiment mono­games, comme Miró, ils réservaient alors toute leur rébellion à leurs toiles. De Chirico, l’initiateur du surréalisme en peinture, allait même jusqu’à vitupérer contre « ces dégénérés, ces voyous, ces bons à rien infantiles, ces onanistes qui se font appeler pompeusement surréalistes ». Une dissociation entre l’art et la vie que l’on retrouvait d’ailleurs parfois dans leur façon de peindre, extrêmement sage et conventionnelle (Delvaux, Magritte), ou très classique (Dalí), mais qui véhiculait pourtant des messages éminemment perturbateurs.

René Magritte est sans doute ­celui qui a « poussé le plus loin la contradiction entre ce qu’il peignait et la façon dont il peignait », écrit Desmond Morris. Il avait en ­effet « travesti sa vie en celle d’un bourgeois » et produisait ses fantasmagories dans un environnement très soigné, vêtu d’un costume trois-pièces. Il trouvait d’ailleurs l’acte de peindre profondément ­ennuyeux et se dégoûtait d’avoir à passer des heures à transposer sur la toile ce que l’inconscient lui avait dicté en un éclair, au point que parfois, n’en pouvant plus, il lui fallait aller se calmer au bordel.

Le paradoxe, c’est que le surréalisme, qui prônait l’absolue liberté morale et artistique – et dont les sectateurs étaient d’extravagants contempteurs de l’autorité et de tout ce qui l’incarnait (le père, l’armée, etc.) –, était un mouvement régi de façon dictatoriale. André Breton, l’alpha surréaliste, était un véritable gauleiter qui entendait soumettre l’individu au collectif, proscrivait toute forme d’allégeance sociale ou religieuse, ­interdisait à ses ouailles d’exposer avec des non-surréalistes… L’histoire du mouvement n’est qu’une suite de dénonciations, d’interdictions, d’exclusions, de réintégrations ; et pratiquement tous ses membres ont à un moment ou un autre subi les foudres de Breton – sauf ceux qui, comme Buñuel, Klee, Man Ray, Magritte, Miró ou Giacometti, s’étaient auto­exclus préventivement.

Breton ne supportait en effet pas qu’on lui fasse de l’ombre et trouvait facilement prétexteà fatwa : Henry Moore avait laissé placer une de ses œuvres dans une église ; Dalí se disait érotiquement attiré par Hitler ; le peintre anglais Roland Penrose avait accepté d’être anobli par la reine (« pour pouvoir se faire appeler “sir-realist” ») ; tels autres avaient découvert la foi ou étaient devenus sorciers…

Le problème, c’est que, vis-à-vis de tous ces plasticiens étrangers, géniaux, foutraques, épris de ­liberté, Breton a graduellement paru de plus en plus décalé. Son intellectualisme, son orgueil, son bellicisme, son obsession régulatrice avaient fini par ­déteindre sur tout le mouvement, lui conférant un caractère saumâtre et pour tout dire un peu franco-français.

Dans le quotidien londonien The Times, Nancy Durrant décrit carrément André Breton comme « un emmerdeur pompeux, un dictateur impitoyable, un sexiste impénitent, un homo­phobe hystérique et un mani­pulateur hypocrite ». En fait, le malheureux était devenu une victime de guerre : son exil en 1940 à New York, où il était resté pendant quatre ans pauvre, ­inconnu, sans autorité sur quiconque, aigri et refusant en outre de parler anglais, avait été pour lui un martyre, et pour le mouvement tel qu’il le concevait une épreuve fatale.

Une fois mis sur orbite internationale, le surréalisme n’avait plus besoin d’être théorisé ni surtout régenté – depuis Paris qui plus est. Mais, sur un immeuble du fond du 9e arrondissement, une plaque proclame toujours fièrement : « André Breton a fait du 42 rue Fontaine le centre du mouvement surréaliste de 1922 à 1966. »

Sélection naturelle accélérée dans nos villes

En 1965, le grand écologue britannique G. Evelyn Hutchinson, alors professeur de zoologie à l’université Yale, publiait un petit ouvrage intéressant, dont le titre est un bon point de départ pour comprendre la dynamique de la vie sur Terre – la vie dans le milieu naturel, à la campagne, en ville. Hutchinson l’avait appelé « Le théâtre écologique et la pièce de l’évolution » (1). Ce titre visait à distinguer l’environnement des processus, et les interactions immédiates des tendances à long terme. Un écosystème intègre bien sûr aussi des processus : la photosynthèse, l’herbivorisme, la prédation, la compétition… Quand les êtres vivants jouent ces rôles écologiques, ils interagissent, ils luttent pour leur survie, ils s’emploient à se reproduire, ils réussissent ou ils échouent, et l’évolution est le résultat global de ces enjeux, le grand arc narratif qui s’infléchit extraordinairement au fil du temps.

L’évolution sous l’effet de la sélection naturelle se produit « avec une extrême lenteur », n’ont cessé de penser les darwiniens depuis que Darwin a énoncé cette idée dans L’Origine des espèces (2). « Je crois que la sélection naturelle agira toujours très lentement », écrit-il, et « nous ne voyons rien de ces lents changements tandis qu’ils se produisent, jusqu’à ce que la main du temps les ait frappés au sceau des âges anciens ». Si lente que puisse être l’évolution, la sélection agissant sur des variations très légères et très graduelles, « je ne puis, ajoute Darwin, voir aucune limite à la quantité de changements […] qui peuvent être réalisés par le pouvoir de sélection qu’a la nature ». Un autre écologue influent et ancien étudiant de Hutchinson, Lawrence Slobodkin, a codifié cette idée de lenteur dans son livre (au titre moins poétique) « Croissance et régulation des populations animales » (3), en opérant une distinction entre « temps écologique » (relativement court, faisant apparaître peu de changements dans les rôles ou les relations) et « temps évolutif », mesuré en centaines de millénaires, intervalle suffisant pour que des modifications progressives et évolutives d’une ou plusieurs espèces viennent ébranler le statu quo écologique.

Menno Schilthuizen est un biolo­giste de l’université de Leyde, aux Pays-Bas, pays dont la majorité de la population habite en milieu urbain. En d’autres termes, il vit dans le futur. Son nouveau livre, Darwin Comes to Town, répond implicitement à Hutchinson, à Slobodkin et à Darwin lui-même en attirant notre attention sur des preuves qui contredisent leur thèse au sujet du rythme de l’évolution. En regardant la pièce de l’évolution qui se joue sur la scène urbaine, et pas seulement dans la nature, Schilthuizen et ses collègues ont remarqué que l’évolution pouvait se produire à vive allure.

L’évolution rapide que Schilthuizen constate en milieu urbain laisse entre­voir la possibilité que notre époque donne naissance à de nouvelles espèces tandis que bien d’autres, plus anciennes, sont vouées à disparaître. Par exemple, le merle noir (Turdus merula) s’est-il suffisamment différencié, dans certains milieux urbains où il bénéficie de températures plus élevées, de déchets alimentaires abondants et de l’absence de prédateurs, pour constituer une nouvelle espèce, que Schilthuizen est tenté de nommer Turdus urbanicus ? Peut-être quasiment. « La constellation de villes européennes est devenue l’archipel des Galápagos de l’évolution urbaine, et Turdus merula leur pinson de Darwin (4). » Schilthuizen fournit beaucoup d’autres exemples et désigne même le phénomène par un acronyme de son invention, Cerih, pour « changement évolutif rapide induit par l’homme ». Voilà une nouvelle réjouissante pour les amoureux de la biodiversité, qui se lamentent sur la destruction des habitats et de la disparition des espèces.

Pourquoi l’évolution serait-elle être plus rapide en milieu urbain qu’ailleurs ? Schilthuizen l’explique notamment par l’intensité de la sélection naturelle (ce que l’on appelle dans le jargon le coefficient de sélection) que les environnements humains peuvent exercer et qui donne à une forme mutante de certaines espèces (adaptée par chance à la ville) un avantage sur sa forme sauvage. Si la pression de sélection est suffisamment forte, des transformations spectaculaires peuvent s’opérer en une centaine de générations à peine. Pour de nombreuses lignées d’insectes et d’oiseaux, cela représente à peine un siècle.

 

Deux modalités de l’évolution

Reste à savoir si l’évolution urbaine accélérée peut faire apparaître davan­tage d’espèces qu’il n’en disparaît. L’adaptation rapide aux environnements urbains d’un nombre relativement restreint d’animaux, de plantes et d’autres formes de vie n’implique pas forcément une régénération de la biodiversité. L’évolution a deux modalités : l’anagenèse (ou évolution phylétique) et la cladogenèse (ou spéciation). Dans le premier cas, une lignée unique se transforme avec le temps. C’est sans aucun doute ce qui se passe dans les villes. Dans le second cas, de nouvelles espèces apparaissent lorsqu’une lignée se scinde en deux.

Même si les lignées continuent de se modifier, le nombre de nouvelles ­espèces reste encore inférieur à celui des espèces éteintes. Les villes peuvent bien héberger leur propre faune de rongeurs et leurs variantes de moineaux et de pissenlits, elles n’abriteront probablement jamais d’ours polaires, de tigres, d’addax et autres grands animaux impor­tuns (les léopards qui cherchent de la nourriture dans les rues de Bombay, aux abords du parc national ­Sanjay Gandhi, sont une exception. Et il vaut mieux ne pas croiser leur chemin quand on est un chien errant). Mais laissons pour l’instant de côté la question du gain ou de la perte de biodiver­sité. Le phénomène que décrit ­Schilthuizen est déjà suffisamment intéressant, indépendamment des perspectives qu’il peut ouvrir.

Un insecte piqueur (Culex molestus), connu sous le nom de moustique du métro de Londres, offre un cas particulièrement intéressant. Son parent le plus proche est le moustique commun (Culex pipiens), une espèce largement répandue qui vit en surface, est inactive en hiver, se reproduit en milieu ouvert et se nourrit du sang de mammifères ou d’oiseaux. Le moustique du métro de Londres a acquis, en quelques décennies – pas des siècles ou des millénaires –, des habitudes de vie très différentes : il vit dans les tunnels du métro de Londres et d’ailleurs, n’observe pas de pause hiver­nale (car il fait chaud en sous-sol), s’accouple dans des espaces confinés et se nourrit essentiellement ou exclusivement de sang humain. Les Londoniens qui passaient leurs nuits dans le métro pour se protéger des bombardements allemands durant le Blitz de 1940-1941 en gardent un souvenir cuisant.

Le biologiste néerlandais mentionne une étude de référence, conduite il y a vingt ans par Katharine Byrne et ­Richard Nichols. Ces deux généticiens londoniens ont collecté des populations de moustiques en surface et en sous-sol et montré que leurs différences de cycle biologique étaient d’ordre génétique. Le moustique du métro de Londres avait évolué vers sa nouvelle forme. De plus, les trois lignes de métro sur lesquelles les moustiques souterrains avaient été prélevés abritaient des populations ­génétiquement différentes les unes des autres. Le seul endroit où ces lignes se croisent est Oxford Circus, l’une des stations de métro les plus fréquentées de la capitale britannique, et les moustiques n’avaient manifestement pas ­emprunté les correspondances.

 

«L’évolution du moustique du ­métro de Londres nous interpelle tous », écrit Schilthuizen. Elle nous rappelle que l’évolution est toujours en cours, qu’elle se produit parfois à vive ­allure et en réaction au plus grand agent de changement environnemental sur la planète : l’être humain. « Et si notre emprise sur les écosystèmes était devenue si forte que la vie sur Terre est en train d’élaborer des façons de s’adapter à une planète entièrement urbanisée ? »

Ses autres études de cas portent sur les corbeaux familiers de Singapour, les coyotes de Chicago, les perruches à collier de Paris, les étourneaux sansonnets qui ont colonisé l’Amérique du Nord à partir de spécimens relâchés dans Central Park, les crépides de Nîmes (Crepis sancta) qui poussent sur les trottoirs de Montpellier, et dont les fleurs jaunes rappellent les pissenlits, et les 529 espèces de guêpes que l’on trouve à Leicester. Ce que nous dit Schilthuizen de ces organismes vivants, c’est que non seulement ils supportent le milieu ­urbain, mais aussi que beaucoup de ces lignées se sont adaptées, par un changement génétique mesurable ou déductible, à cet environnement – le théâtre urbain, la pièce de l’évolution.

Une étude a montré que les ailes des étourneaux américains se sont arron­dies, ce qui leur a permis, suppose Schilthuizen, d’esquiver prestement « un chat bondissant ou une voiture roulant à toute allure ». À Montpellier, les crépides qui poussent sur les petits îlots de terre au pied des arbres, sur les trottoirs, produisent désormais ­davantage de grosses graines lourdes qui tombent à leur pied et moins de graines légères susceptibles d’être disséminées par le vent et d’atterrir sur une surface bétonnée ou goudronnée. Et puis il y a un tout petit poisson appelé choquemort (Fundulus heteroclitus), qui vit dans les eaux saumâtres le long de la côte Est des États-Unis, y compris dans de grandes villes portuaires telles que Bridgeport (Connecticut), dont les eaux sont empoisonnées par des déchets toxiques – PCB et autres produits chimiques – déversés ­depuis des ­décennies. Comme l’indique Schilthuizen, une étude génétique des choquemorts de Bridgeport a mis en évidence des modifications dans leur génome qui protègent ces poissons des effets des PCB.

L’histoire la plus remarquable de son catalogue de preuves est bien connue, même si certains détails ont changé récemment. Vous vous souvenez de la phalène du bouleau (Biston betularia) de la Grande-Bretagne du XIXe siècle, ce cas d’école d’évolution par sélection natu­relle survenant si rapidement que les humains ont pu l’observer ? Ce papil­lon nocturne des forêts de la ­région de Manchester possédait une robe blanche tachetée de noir qui lui permettait de se camoufler sur le tronc des bouleaux – jusqu’à ce que les ­fumées de charbon des usines noircissent l’écorce de suie. Les papillons de couleur claire ne passaient désormais plus inaperçus aux yeux des oiseaux prédateurs. Ces derniers ­chassaient les phalènes à la robe claire mais rataient les quelques ­mutants ­couleur de suie qui étaient appa­rus, si bien que toute la population de phalènes eut rapidement les ailes noires. Telle était l’explication darwinienne classique, en tout cas.

Les éléments à l’appui de ce scénario ont été temporairement discrédités dans les années 1990 (à la grande satisfaction des créationnistes), avant que des travaux récents ne confirment la première version, mais avec un rebondissement. Le séquençage du génome de la phalène du bouleau a révélé que le changement de couleur ne s’était pas produit par mutation graduelle, comme les darwiniens l’auraient supposé, mais par insertion subite d’un transposon (aussi appelé « gène sauteur ») dans un gène appelé cortex, qui commande la coloration des ailes. Cette insertion était de taille – ­environ 22 000 brins d’ADN – et s’est produite aux alentours de 1819, au ­moment même où les usines de Manchester ont commencé à cracher de la fumée.

Le transposon qui s’est « incrusté dans le gène cortex », explique Schilthuizen, s’est avéré être « une clé du mécanisme qui produit normalement le délicat ­motif blanc et noir des ailes ». Soudain, il y eut une lignée de phalènes du bouleau noires, et, les oiseaux éliminant leurs concurrents aux ailes claires, elles se multiplièrent. Ce fait est encore plus intéressant et a une portée plus vaste que le rythme de l’évolution en milieu urbain : l’innovation génétique, qui crée la variation au sein des populations sur laquelle la sélection naturelle fonctionne, peut parfois agir à grands pas, et pas seulement par mutation graduelle. « Natura non facit saltum » (« La nature ne fait pas de saut »), écrit Darwin dans L’Origine des espèces, citant le vieil axiome (5), mais, pour ce qui est des origines des variations, tous deux avaient tort.

 

Les gènes peuvent sauter d’une espèce à l’autre

Cette méprise a été mise en lumière par d’importants travaux sur les aspects moléculaires de la biologie de l’évolution au cours des dernières décen­nies, que Schilthuizen mentionne dans le passage consacré au gène sauteur chez la phalène du bouleau. Des chercheurs qui travaillent sur la phylogénie profonde (visant à reconstruire les relations de parenté sur des centaines de millions d’années) sur la base de ­séquences d’ADN et d’ARN ont annoncé quelques autres grandes surprises. Outre les transposons qui sautent d’une position à l’autre à l’intérieur d’un génome, des gènes et des transposons se déplacent également entre génomes d’espèces non apparentées, transportant des paquets entiers de variation génétique d’une espèce à une autre. Ce phénomène contre-intuitif est connu sous le nom de transfert horizontal de gènes. On pensait autrefois que c’était impossible (les gènes étaient censés ne se déplacer que verticalement, de parent à enfant, et non latéralement, de la punaise à l’opossum, par exemple), mais cela se produit, et les évolutionnistes de la tradition darwinienne commencent tout juste à assimiler ces nouvelles données déroutantes.

De son côté, Schilthuizen présente tous ses jolis cas – les phalènes du bouleau, les choquemorts et les autres – comme des preuves que la biodiversité est plus élevée en milieu urbain qu’on le pense. Il invoque quatre raisons. Premièrement, les villes accueillent continuellement des migrants d’espèces exotiques en provenance d’autres parties du monde, du fait des voyages et des transports internationaux, et nombre de ces migrants y élisent domicile. Deuxièmement, les villes sont souvent bâties dans des lieux (rives, estuaires, ports) déjà riches en biodiversité. Troisièmement, l’exploitation intensive des terres agricoles situées autour des zones urbaines a tendance à dégrader les habitats naturels, si bien que les villes, avec leurs parcs et autres espaces verts, sont susceptibles de devenir des refuges pour la faune et la flore locales. Quatrièmement, le morcellement de l’espace ­urbain par des autoroutes et d’autres barrières physiques crée des zones d’habitat isolées. Saviez-vous que la population de lynx roux vivant à l’est de l’autoroute 405 et au sud de la nationale 101 à Los Angeles était génétiquement différente de celle de Thousand Oaks, à une cinquantaine de kilomètres ? Je l’ignorais, mais je suis d’accord avec Schilthuizen pour trouver que c’est chouette.

C’est le monde entier qui s’urbanise inexorablement, pas seulement le sud-ouest de la Californie et l’Europe. Nous avons franchi un cap en 2007, nous dit Schilthuizen : désormais, plus de 50 % de la population vit en ­milieu urbain. C’est à peu près la proportion dans les Pays-Bas de Schilthuizen. D’ici à 2050, la proportion atteindra les deux tiers : six des neuf milliards d’habitants de la planète seront des urbains, avec tous les conséquences, bonnes ou mauvaises, qui en découlent pour la biodiversité de notre planète. « Et pourtant, écrit-il, quand on parle d’écologie et d’évolution, d’écosystèmes et de nature, on s’obstine à exclure les humains et à se focaliser sur la part très faible d’habitats où l’influence humaine est encore négligeable. »

Eh bien, non. C’est un argument spécieux, voire une contre-vérité. Les meilleures initiatives de conservation que je connaisse, comme le parc national de Gorongosa, au Mozambique, prennent en compte la nécessité de valoriser et d’aider les humains en tant qu’habitants légitimes du paysage. « Il est temps d’admettre que les activités humaines sont la force écologique la plus déterminante du monde », ajoute Schilthuizen. Le point essentiel ici est qu’il qualifie nos activités d’« écologiques ». Elles le sont assurément – au même titre qu’une éruption volcanique ou un impact ­d’astéroïde.

 

La grande question qui préoccupe Manno Schilthuizen – et nous tous, j’espère – est la suivante : quel est au bout du compte l’effet de notre vaste force « écologique » sur la biodiversité ? Nous dirigeons-nous vers un avenir de désolation, en grande partie dépourvu des bienfaits spirituels et esthétiques, des services écologiques, des communautés biologiques diverses et foisonnantes ? Il semble que oui, et Schilthuizen ne le conteste pas. Mais il soutient que la ­nature urbanisée, telle qu’elle est continuellement réaménagée par l’évolution, sera un grand facteur ­atténuant et qu’elle mérite d’être célébrée pour cela.

Cette vision optimiste présente une faille, et l’auteur en fait lui-même état. Certaines espèces vivantes, dont la liste est relativement courte, parviennent beaucoup mieux que d’autres à s’adapter à la vie urbaine. Le corbeau familier. Le pigeon. Le merle. Le rat d’égout. Le pholque (une araignée). Même le faucon pèlerin peut très bien se débrouiller dans les canyons urbains, du moment qu’il peut fondre sur des pigeons et s’en nourrir. Schilthuizen mentionne également une graminée, la fétuque élevée, « originaire d’Europe, mais que l’on trouve à présent sur toutes les pelouses du monde (dont la pelouse sud de la Maison-Blanche) ». Malheureusement, la liste urbaine tend à être la même partout, d’un pôle à l’autre, comme il dit, et d’est en ouest, d’une ville à l’autre : « Cette homogénéisation mondiale des écosystèmes urbains est beaucoup plus généralisée que ne le laissent penser ces quelques exemples ponctuels. »

On parle à propos de ces êtres vivants d’« espèces supervagabondes » (un terme forgé par Jared Diamond en 1974, du temps où ce jeune physiologiste avait comme activité secondaire l’écologie des oiseaux). Ces supervagabonds se déplacent en effet. On les qualifie aussi d’adventices, en ce sens que les animaux aussi bien que les plantes peuvent se développer en dehors de leur habitat originel. Ce qui en fait des adventices est qu’elles voyagent bien, prospèrent dans toute une série de nouveaux paysages, se reproduisent rapidement et concurrencent avec succès les espèces autochtones, éliminant souvent les formes locales plus spécialisées. Si nous poursuivons notre trajectoire actuelle pendant un siècle ou deux – une trajectoire de disparition d’espèces sauvages, d’extinction d’espèces endémiques, d’urbanisation croissante, de transport facile des personnes et de certains autres êtres vivants dans les agglomérations –, nous aurons une planète d’adventices.

Le livre intelligent et agréable de Schilthuizen apporte un regard supplémentaire sur ce sujet majeur. La pièce de l’évolution qui se joue dans ce théâtre écologique de bitume et de gratte-ciel peut en effet contribuer à sortir du néant nos rats et nos pigeons, nos araignées et nos moustiques, et à étancher un peu notre soif de beauté de la nature. Elle pourrait même finir par transformer les populations de lynx roux vivant de part et d’autre de l’autoroute 405 en deux espèces distinctes de félins. Mais ne comptez pas là-dessus. L’évolution rapide que décrit Schilthuizen n’est pas assez rapide pour produire des gains de biodiversité qui compensent les pertes. La plupart des gloires de la nature ne viendront jamais de leur plein gré en ville. Malheureusement, si la fâcheuse tendance actuelle se maintient, le jour où votre arrière-arrière-petite-fille aura envie de voir un gorille, il faudra probablement qu’elle aille au zoo.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 8 novembre 2018. Il a été traduit par Isabelle Lauze.

Chinua Achebe, un météore incandescent dans le ciel africain

«Tant que les lions n’auront pas leur historien, les histoires de chasse continueront de glorifier le chasseur », écrivait Chinua ­Achebe. Il poursuivait : « Quand j’en ai pris conscience, je me suis dit qu’il me fallait devenir écrivain. Je devais être cet historien. Ce n’est pas le travail d’un seul homme, d’une seule personne. Mais c’est une tâche que nous devons mener à bien, de telle sorte que l’histoire de la chasse donne à voir ­aussi l’angoisse, la douleur, la bravoure s’il le faut même, des lions. » Inventeur de ce proverbe désormais célèbre, Chinua Achebe l’a mis à exécution. C’est que l’écrivain nigérian ­anglophone, décédé en 2013, peut, à juste titre, être considéré comme le premier à avoir glorifié les lions ou, au moins, à leur avoir redonné une place. Le premier à avoir écrit le récit de la colonisation du point de vue des ­Africains, là où prévalait jusqu’alors le regard du Blanc.
Sans doute y a-t-il eu d’autres écrivains africains, mais, avec Tout ­s’effondre, celui que l’on surnommait « le Dictionnaire » à l’école n’écrit pas seulement, en 1958, une belle histoire. Il rédige le ­roman fondateur de la littérature africaine du XXe siècle. Beaucoup ensuite – comme aujourd’hui sa compatriote Chima­manda Ngozi Adichie (l’auteure d’Americanah) – se réclameront de lui et de ce texte, si puissant qu’il a presque éclipsé son auteur. Pour preuve, cette blague qui a couru après que le Nobel de littérature eut été décerné à un autre écrivain nigérian, Wole Soyinka, en 1986. Les gens demandaient : « Comment ­s’appelle ce grand auteur ­nigérian ? – Wole Soyinka. – Et son grand livre ? – Tout s’effondre… »
Né en 1930 dans une famille de fervents protestants convertis, à mi-chemin donc entre le début de l’ère coloniale, au tournant du XXe siècle, et la fin de la ­colonisation, dans les années 1960, Chinua Achebe est l’homme des deux mondes : « Nous, nous chantions des cantiques et lisions la Bible nuit et jour. Mais dans la famille du frère de mon père, qui était encore aveuglée par le paganisme, on offrait de la nourriture aux idoles », ­explique-t-il dans un article. Achebe est fasciné par les animistes et par leur monde habité par les esprits. Sans doute cette ­vision en stéréo va-t-elle favoriser chez lui un goût pour l’entre-deux, cette position légèrement en retrait, caractéristique de l’esprit igbo et qu’il évoque dans son texte autobiographique Éducation d’un enfant protégé par la Couronne (2009) (1) : « L’entre-deux […], c’est le lieu du doute et de ­l’indécision, de la suspension de l’incrédulité […], de l’espièglerie, de l’imprévisible, de l’ironie. »

Indignation

De l’école de son village, Ogidi, à l’université d’Ibadan, où il étudie les auteurs anglophones, le jeune Chinua Achebe se construit intellectuellement. Ni spectateur zélé de la culture du Blanc, ni défenseur aveugle de la société traditionnelle, il prend conscience du rôle de l’écrivain africain. « Je connaissais l’histoire des autres, mais j’ai ressenti un manque par rapport à mon histoire. J’ai voulu saisir ce ­moment de bouleversement où une culture entre en contact, en conflit, en dialogue avec une autre. » Mais il est révolté à la lecture de certaines œuvres occidentales qui fabriquent une image obscure et stéréotypée de l’Afrique et des Africains. Au cœur des ténèbres, de Joseph Conrad, ­surtout, lui inspire plus tard un essai rageur, An Image of Africa : Racism in Conrad’s “Heart of Darkness” (1975), où il dénonce le racisme de l’auteur britannique. Dans ce livre culte au regard de la littérature occidentale, les Africains n’apparaissent, lui semble-t-il, que comme des ombres ou des sauvages gesticulant sur les deux rives du fleuve que remonte le bateau de Marlow. Tout s’effondre est en quelque sorte né de cette indignation et constitue la réponse littéraire à Conrad, où Achebe nous prend par la main pour faire entrer dans le cœur lumineux du pays igbo. Car, là où les auteurs occidentaux du XIXe siècle ne voient qu’anarchie, Tout s’effondre fait apercevoir un ordre et une société profondément structurés et hiérarchisés. Qu’il s’agisse de litiges entre époux, de conflits entre clans, de réponses aux catastrophes naturelles, de système « bancaire » de prêt de semences, de méde­cine spirituelle (par l’intervention du surnaturel), il y a toujours un conseil, des « masques », des interventions collectives qui font du destin de chaque individu l’affaire du groupe tout entier. Le village, espace de référence, pris dans cette délibération permanente entre ses membres ou avec les esprits, paraît bien constituer, au regard d’Achebe, une sorte de démocratie éclairée et régulée par la communauté. Le contraire du chaos.
« L’un des nombreux messages que je me suis efforcé de faire passer, c’était que l’Afrique n’était pas un territoire vierge avant l’arrivée des Européens, que la culture n’était pas ­inconnue en Afrique, qu’elle n’avait pas été apportée par l’homme blanc. […] Les gens attendent de la littérature qu’elle leur apporte quelque chose de consistant sur leur vie. Ils n’en attendent pas un divertissement. Mais qu’elle leur dise quelque chose d’important pour les aider dans leur lutte pour l’existence. C’est sérieux », expliquait-il.

Militantisme

Au moment où, dans l’espace francophone, émergent des figures noires majeures telles que Frantz Fanon et que, à Paris, on discute de la place des artistes africains lors du grand colloque organisé par les éditions Présence africaine en 1956 à la Sorbonne, Chinua Achebe défend ainsi, dans l’espace anglophone, une vision politique de la littérature. Dans son ambition – raconter l’histoire vue par les Africains – comme dans sa fonction sociale. Mais il faut aller au-delà. La présence et la reconnaissance européenne d’auteurs africains ne suffisent pas. Il s’agit aussi de construire un système complet – auteurs et critiques –, un champ littéraire autonome, indépendant des instances européennes, dans lesquelles Achebe aperçoit trop souvent le fantôme des anciens impérialismes, maintenant les Africains dans un état de « mineurs ».
Est-ce ce militantisme sourcilleux qui le conduit à décliner l’invitation, en 1986, à participer au 2e Congrès des écrivains africains à Stockholm, siège du Nobel ? « Je ne juge pas opportun que des écrivains africains se réunissent en 1986 dans des capitales européennes pour échanger sur l’avenir de leur littérature. […] Je crois qu’il est plus que temps pour les Africains, et particulièrement pour les écrivains, de commencer à devenir majeurs en décidant de ce qui relève d’eux. » Certains ont même pu penser que ce refus opposé aux Suédois lui a interdit l’accès au Nobel. Plus fondamentalement, ­Achebe est un homme ­engagé dans l’histoire politique de son pays. C’est un journaliste, sensible à l’actualité et à l’événement (il travaille à ses débuts à la radio publique nigériane). Tout le contraire d’un poète reclus dans sa tour d’ivoire ou enfermé dans le ressassement du passé. En 1967, il prend parti pour la création d’un État indépendant, le Biafra, après que de véritables pogroms contre les Igbos dans le nord du pays ont fait plus de 30 000 morts et déclenché un vaste exode de ces populations vers leurs territoires d’origine, dans le sud-est du Nigeria. Ce souci politique ne le quitte pas, même lorsqu’il est installé aux États-Unis.

En 1983, il prend ainsi la plume pour dénoncer les maux récurrents de son pays dans son essai The Trouble with Nige­ria. Il y épingle notamment les effets du tribalisme (certains ont célébré le Nobel de Soyinka comme une victoire des Yoru­bas), l’absence de bonne gouvernance, les injustices sociales, le culte de la médio­crité, la corruption… C’est probablement ce combat qui englobe et dépasse, chez lui, l’aspiration à bâtir une œuvre littéraire. Cinq romans seulement, des poèmes, des essais et beaucoup d’interventions dans des cénacles mondiaux construisent de lui une image d’intellectuel éclairé de l’Afrique de la fin du XXe siècle qui l’emporte sur celle de l’écrivain. Et pourtant…
Paru il y a tout juste soixante ans en anglais et traduit en 1966 aux éditions Présence africaine, Tout s’effondre est un coup de génie. Le jeune homme de 28 ans qu’est alors Achebe envoie son premier roman par la poste à un agent londonien qui lui a été recommandé afin qu’il lui trouve un éditeur. La maison Heinemann, à qui on n’a jamais soumis de roman africain, manifeste de l’intérêt. À vrai dire, les éditeurs sont embarrassés. Ils ont alors l’idée de faire lire le manuscrit pour avis à Donald MacRae, un professeur d’économie de la London School of Economics qui revient d’Afrique. MacRae, un universitaire cultivé, leur renvoie le texte avec ce mot laconique : « C’est le meilleur roman que j’ai lu depuis la guerre. »
De fait, Tout s’effondre traverse le ciel africain comme un météore incandescent. Il tombe juste. Il frappe fort. Ce récit du choc culturel entre la société traditionnelle africaine et les missionnaires arrivés à la fin du XIXe siècle saisit par sa pureté. La langue est simple et dense. Le drame tendu, la narration vive. C’est l’histoire de la fin d’un monde, ­celui des Igbos – l’une des trois principales ethnies du Nigeria, avec les Haoussas et les Yorubas –, représenté par le protagoniste, Okonkwo. La terre, les dieux, le vent, la nuit, les sauterelles, la mort, les fantômes, la guerre, l’exil, les masques, la magie, le son des tambours et des mélo­pées, les chemins au milieu des grands arbres nocturnes… Tout s’effondre, c’est d’abord la chronique des travaux et des jours dans cette Afrique d’avant la colonisation, et c’est une apocalypse tragique et somptueuse à la fois. Au cœur de ce petit monde, logé au creux de la forêt tropicale, l’homme igbo est d’abord un agriculteur qui cultive l’igname, c’est aussi un guerrier qui n’hésite jamais à envisager le combat, c’est enfin – selon le rang auquel il s’est hissé dans la société –, un « masque », un initié.
Okonkwo, le héros, que précède la gloire d’être le jeune lutteur ayant ­vaincu le champion Amalinze le Chat (ainsi surnommé parce que son dos ne touche jamais terre, comme un félin), réalise à leur plus haut niveau toutes ces qualités. À la différence du héros romanesque occi­dental, qui affirme sa singularité dans l’opposition au groupe, celui du ­roman d’Achebe se comprend sans cesse dans son rapport à la collectivité. Il en est l’émanation la plus acérée, et, lorsqu’il commet la faute – tuer un membre de la communauté par accident –, il ne conteste pas une seconde les sept années d’exil auxquelles il est condamné. Cet éloignement a pour effet de le soustraire à l’événement majeur, au séisme qui secoue la tribu : l’arrivée des Blancs. Sept ans plus tard, quand il revient, il découvre un village déchiré entre ceux qui ont conservé leurs croyances animistes et ceux qui, comme son fils, ont embrassé la foi chrétienne. Ce changement auquel il n’a pas assisté, il ne le comprend pas. Crispé sur le passé, avec cette fière intransigeance qu’appréciaient les gens du village, déboussolé devant un présent qui lui échappe, il s’effondre – et son monde avec lui.

Entre deux

Okonkwo incarne aux yeux d’Achebe la difficulté de la société igbo à reconnaître le changement, à s’y préparer et à s’y adapter. Toujours entre deux, Achebe condamne naturellement la colonisation mais déplore tout autant l’incapacité des sociétés traditionnelles à faire face, prisonnières de schémas rigides qui sont déjà responsables de souffrances au sein de la société igbo. Comme cette malédiction, secrète mais réelle, qui pèse sur les ­jumeaux et conduit à des crimes effroyables. « Alors qu’ils revenaient avec des paniers d’ignames d’une terre située assez loin du village, ils avaient entendu la voix d’un petit enfant qui pleurait dans l’épaisse forêt. […] Nwoye savait, on le lui avait dit, que lorsqu’il naissait des ­jumeaux, on les enfermait dans des pots de terre et on allait se débarrasser d’eux au loin dans la forêt, mais il n’avait jamais encore vu cela. Il avait senti un grand froid et avait eu l’impression que sa tête se mettait à enfler, comme celle d’un promeneur solitaire qui croise en pleine nuit un esprit malfaisant sur son chemin. »
Mais si ce roman brille encore – il s’est vendu à ce jour à plus de 12 millions d’exemplaires et a été traduit dans une cinquantaine de langues –, c’est bien parce qu’il ne se limite pas à une histoire, si forte soit-elle. Il réussit la prouesse d’enclore tout un monde en un peu plus de 200 pages. Roman d’un village, celui d’Umuofia, Tout s’effondre fait la chronique d’un groupe d’hommes perdus dans l’immensité d’une nature toute-puissante, avec ses pluies, ses tempêtes, ses sécheresses ou ses nuées de sauterelles qui s’abattent un jour sur la région : « On vit d’abord arriver un essaim plutôt modeste : l’avant-garde chargée de reconnaître les lieux. Puis apparut à l’horizon une masse sombre et lente comme un rideau de nuages noirs dont on n’apercevait pas les contours et qui avançait vers Umuofia. La moitié du ciel fut bientôt recouverte et la masse solide fut transpercée de minus­cules yeux de lumière, comme une poussière d’étoiles. C’était un spectacle extraordinaire de puissance et de beauté. » À la manière d’un témoin, d’un membre de la tribu, mais aussi d’un historien, d’un ethnologue, Achebe donne un coup d’œil panoramique sur cette vie disparue et fait entrer dans les profondeurs de la psyché igbo – en décrivant de l’intérieur ce que c’est que se marier, mourir, aimer, être possédé par les esprits, avoir peur… C’est ainsi en s’approchant de ce qu’il y a de plus particulier que l’écrivain a acquis le droit d’être le plus universel.
Mais, pour Achebe, être universel ne signifie pas non plus adhérer à la ­vision alter­native d’une universalité noire symbolisée par le concept de négritude. Il entre en polémique avec son compatriote Wole Soyinka sur le terme, en rappelant un échange pincé entre le Prix Nobel nigé­rian et Léopold Sédar Senghor. Soyinka avait déclaré en effet : « Le tigre ne proclame pas sa tigritude ! » Ce mot d’esprit avait déclenché la réponse cinglante de Senghor : « Mais les tigres ne parlent pas. » Achebe avait renchéri : « Oui, le nègre parle, et parler prouve qu’il fait partie de l’humanité. Alors ne me comparez pas à un tigre. Un tigre n’a pas été opprimé dans la forêt. Moi, si. » Pour autant, Achebe ne reprend pas à son compte le concept de négritude forgé dans les années 1930 par le trio de penseurs afro-antillais que sont Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas. En tout cas pas un concept qui consisterait, comme le craint Soyinka, en une autoglorification de la culture noire, inventée par des intellectuels noirs de langue française en mal de réponse à la politique d’assimilation de la France.
Le jeune Achebe qui soumet, à la fin des années 1950, ce texte conçu dès l’origine comme le premier volet d’une saga familiale, traversant les décennies de la colonisation jusqu’à l’après-indépendance, est conscient de participer à ce mouvement des indépendances au Nige­ria en proposant une vision du monde propre aux Igbos et capable de rivaliser avec celle des Britanniques. Mais il ne soupçonne sans doute pas la révolution qu’il fomente. Car, en s’emparant des ­codes du roman et en maîtrisant la langue des Blancs, il les retourne contre le colonisateur, auquel il arrache ainsi l’indépendance littéraire africaine. Comme il le déclare en décembre 1986, peut-être avec une pointe de ressentiment à l’égard de Soyinka qui vient de recevoir le prix Nobel, « l’un de nous a fait la preuve que nous étions capables de battre le Blanc sur son propre terrain. C’est merveilleux pour nous et pour l’homme blanc. Il est temps maintenant de tourner les talons et de jouer à nos propres jeux. » Pour la toute première fois, un auteur fait sentir le mouvement de la pensée africaine, voir la couleur des idées, entendre le bruit d’une langue, toujours présente sous l’anglais sans être ­jamais écrite ! Car tout passe par la langue. La linguiste et africaniste Françoise Ugochukwu expliquait à sa manière : « Parler, dans la langue [igbo], c’est selon les cas produire une musique, piler ou montrer, mais c’est aussi faire une marque. […] Comme l’explique un conteur igbo, piler les paroles c’est frapper les blocs que constituent les mots pour les désagréger, en séparer les composantes et en faire une boule homogène qui puisse être ingérée facilement. » Le génie d’Achebe, c’est d’avoir donné à goûter cette langue au monde entier et d’avoir contribué à redonner un passé aux Africains, en exaltant la richesse d’une culture du discours présente dans les ­récits, les contes et tout particulièrement les proverbes, qui « sont l’huile de palme avec laquelle on accommode les mots ».

 

— Thierry Grillet est écrivain et essayiste. Il a notamment publié Homère, Virgile, indignez-vous ! Pour sauver le grec et le latin (First, 2015)
et Les 300 livres, films, musiques à découvrir, aimer et faire aimer (First, 2017). Ce texte a été écrit pour Books.

Le marin oublié

Sixième et dernier roman d’un cycle entamé il y a six ans, En sjøens helt. Krigerens hjemkomst (« Un héros de la mer. De retour de la guerre ») est aussi l’œuvre ultime de Jon Michelet : l’auteur l’a confié à son éditeur une semaine avant sa mort, en avril 2018, à l’âge de 73 ans. Un contexte particulier qui rend ce livre « encore plus impressionnant », estime le quotidien Dagbladet. Il lui assure en tout cas un franc succès en Norvège, depuis sa parution à la mi-­septembre. Le fait que Michelet, un écrivain et journaliste engagé à gauche, y dénonce une injustice faite à de vrais héros méconnus de la ­Seconde Guerre mondiale y contribue également.
Personnage principal de cette saga de près de 4 000 pages, Halvor Skramstad est un civil qui participe à la lutte contre l’Allemagne nazie. Employé de la marine marchande, il contribue au bon approvisionnement des Alliés en transportant, entre les continents, équipement ­militaire, matières premières et autres produits. Au péril de sa vie. Alors que, dans la réalité, ­l’ennemi a coulé près de 500 bateaux norvégiens, tuant quelque 3 700 personnes, le jeune Halvor, lui, réchappe deux fois aux torpilles allemandes. Lorsqu’on le retrouve au début de Krigerens hjemkomst, il est dans le coma, hospitalisé en Océanie après l’attaque de son navire par un kamikaze japonais. Si la guerre touche à sa fin en Europe, elle se poursuit dans le Paci­fique. À l’automne 1945, après avoir retrouvé son aimée irlandaise, il rentre enfin en Norvège, presque six ans après son ­départ. Mais lui qui s’attendait à voir son combat lointain reconnu par les siens ne rencontre que méfiance et moque­ries. Dans un pays qui sort de cinq ans d’occupation nazie, on est persuadé que ces marins « ont filé à l’anglaise pour ­mener la belle vie » aux antipodes, ­résume Dagbladet.
À 25 ans, Halvar « se lance alors dans d’autres batailles, pour la ­reconnaissance de la contribution des marins et contre les démons de la guerre qui les habitent : cauchemars, hallucinations, difficultés à se concentrer, alcoolisme », détaille le quotidien Verdens Gang. Il s’agit aussi d’obtenir des compensations après des années de travail dangereux sans salaire décent. « Un des cadavres dans le placard norvégien », pointe le quotidien économique Dagens Næringsliv (dans la réalité comme dans la fiction, l’État finira par faire un geste en 1972). Avec cette ­série, Michelet, lui-même marin de formation, aura influ­encé « la manière dont la population norvégienne perçoit son histoire récente », estime le journal. Sur son site, la radio-télévision NRK critique une surabondance d’informations mais voit dans cette « épopée romanesque un ouvrage âpre et important de la littérature populaire norvégienne ».

Toujours intouchable

Avec Baburao Bagul, grand nom de la littérature en mara­thi et ­décédé en 2008, « la réa­lité a fait brutalement irruption dans les livres », apprécie le poli­tologue Aakash Singh ­Rathore dans l’hebdomadaire Outlook ­India. Écrivain dalit (intou­chable), ­Bagul évoque dans When I Hid My Caste « la pénurie, la violence, les viols et autres humi­liations subies par les basses castes », et ce « sans le moindre romantisme, de ­façon très expli­cite ». Aujourd’hui traduit en anglais, ce recueil de nouvelles avait, lors de sa parution en 1963, choqué une communauté littéraire d’expression marathi « dominée par les esthètes des hautes castes », poursuit le critique. D’autant que l’ouvrage casse l’image idyllique des campagnes indiennes si chère à Gandhi. Bagul, l’un des initiateurs du mouvement révolutionnaire des Panthères dalits dans les années 1970 (sur le modèle des Panthères noires aux États-Unis), montre dans ces dix nouvelles « des personnages qui se heurtent à l’ordre ancestral et se rebellent », souvent sans succès. Une vision littéraire « passionnante », note le chroniqueur, qui fait le lien avec les idées politiques d’Ambedkar. Pour ce dernier, grand rival du Mahatma, porte-parole des ­dalits et l’un des pères de la Constitution indienne, les villages se caractérisent en effet par « le particularisme local, l’ignorance et l’étroitesse d’esprit » dont les dalits sont les premières victimes. Un système archaïque, dépassé ? Plus d’un demi-siècle après la parution des nouvelles de Bagul, et en dépit d’une politique active de quotas, note pour sa part le critique du quotidien Hindustan Times, on peut encore « passer une vie entière sans nouer de relation proche avec un membre d’une autre caste que la sienne ».

Deux artistes au diapason

La première fois que le grand chef d’orchestre japonais Seiji Ozawa dirigea un opéra à la Scala de Milan, il fut hué si bruyamment que sa mère, qui était présente, crut que c’étaient des acclamations et le félicita. Cette anecdote est racontée par Ozawa lui-même dans un livre d’entretiens avec le romancier Haruki Murakami. Les deux hommes sont amis et y discutent de musique, bien entendu, mais aussi de création en général. On y apprend ainsi que les musées ont aidé Ozawa à maîtriser son art et que, sans les peintures de Klimt et de Schiele, il n’aurait jamais compris la musique de Mahler. Il se souvient de ses maîtres, de Leonard Bernstein, dont il cherchait à imiter les gestes, et de Glenn Gould, qui portait toujours des gants et refusait de serrer la main de qui que ce soit. Murakami, quant à lui, fait figure d’amateur érudit, « incapable de lire la partition d’une symphonie », comme le rapporte R. O. Kwon dans The Guardian, mais tout à fait à même de l’apprécier et surtout de la commenter. « Ce n’est pas un penseur profond, estime Rob Doyle dans The ­Irish Times. Mais il est de bonne compagnie. Et, bien qu’il proteste de son dilettantisme, un critique subtil de Beethoven, Brahms ou Strauss. »