Les meilleures ventes (non-fiction) au Brésil – Un climat propice à Bolsonaro

Le chanteur Chorão est une légende au Brésil. Cinq ans après sa mort, sa veuve, Graziela Gonçalves, revient sur leur passion. C’est pour elle que le rockeur avait composé le ­refrain « Qui d’autre que moi va te rendre heureuse ? », que « Grazi » a ­choisi comme titre de son livre. En ­octobre 2018, les lecteurs brésiliens recherchaient donc l’évasion glamour, à l’issue d’une campagne présidentielle tendue qui a vu la victoire de Jair Bolsonaro.
Si le candidat d’extrême droite l’a emporté, c’est que le climat idéologique s’y prêtait, comme en témoigne le succès de la réédition de « L’imbécile collectif », ouvrage de 1996 dans lequel l’essayiste ultraconservateur Olavo de Carvalho fustige la « décadence intellectuelle du Brésil », qu’il impute aux milieux universitaires de gauche. Climatosceptique et anticommuniste, Carvalho apparaît comme la référence intellectuelle de la nouvelle droite brésilienne.
Significatif : si l’imbécillité est collective, le succès, lui, est individuel, comme l’atteste l’engouement pour les livres de développement personnel (tel Changer d’état d’esprit).
Dans ce contexte, nombre de Brésiliens lisent « Comment meurent les démocraties », dans lequel les politologues américains Daniel Ziblatt et Steven Levitsky comparent l’accession au pouvoir de Donald Trump à celles d’Hitler et de Musso­lini.
Les plus critiques partagent l’analyse développée par le sociologue Jessé Souza dans « L’élite arriérée », « un livre très important pour comprendre le Brésil actuel », estime la psychologue Marília Amorim sur le blog politique Conversa Afiada.
D’après Souza, la société brésilienne reste marquée par l’esclavage : de « nouveaux esclaves » métissés sont « exploités par la classe moyenne et l’élite comme l’étaient autrefois les esclaves noirs », explique-t-il dans le quotidien Folha de São ­Paulo. Souza s’intéresse à la « fabrique de l’opinion » opérée par cette élite « prédatrice ». Pour lui, l’université de São Paulo serait en réalité le « gigantesque think tank du libé­ral-conservatisme », promoteur des deux principes phares, « patrimonialisme et populisme, instillés dans les médias comme un poison quotidien ». C’est ­ainsi, explique le sociologue, que les classes dirigeantes ont pu « disqualifier l’exigence d’égalité » et « enrôler les classes moyennes ». À l’exception de quelques lecteurs réfractaires.

Enfin seul !

Dans le nouveau livre de Jerzy Pilch, un étudiant de Varsovie se retrouve un matin seul sur Terre. Cette accroche de science-fiction avait de quoi désorienter les lecteurs qui attendaient avec impatience de retrouver l’univers du lauréat 2001 du Nike, le plus prestigieux des prix littéraires polonais. Le quotidien Polytika les rassure : « Żywego ducha reste malgré tout profondément habité par l’esprit de Pilch. » Et tous les ingrédients sont là pour inscrire ce livre dans la continuité de son œuvre.

Déjà, il y a le style, mordant, satirique, les références hédonistes, la critique de la société. Il y a aussi les repères autobiographiques : non content d’avoir donné son prénom à son ­héros, Jerzy Pilch lui fait partager nombre de ses expériences personnelles – références au protestantisme, à l’alcoolisme, à de nombreux mariages, à la mala­die de Parkinson… Et puis, bien sûr, assure la critique unanime, la science-fiction n’est qu’une excuse. Certes, le héros va (un peu) tenter de comprendre ce qui s’est passé, mais, ce qui intéresse Pilch, c’est d’étudier les mécanismes de la solitude.

« Ce qui compte, note le quotidien Gazeta Wyborcza, c’est de démontrer que la solitude n’est pas un cauchemar mais une libé­ration. » Le héros peut vivre dans un appartement de luxe, se promener nu en ville, fouiner dans les logements abandonnés. « Ce que vous faites ou ce que vous pensez ne prête pas à conséquences, il n’est pas nécessaire de solliciter les faveurs de qui que ce soit, de faire plaisir aux autres, enfin vous pouvez être vous-même », conclut le quotidien.

Une vie d’anarchiste

Après l’assassinat du président américain William McKinley, en septembre 1901, les autorités arrêtent l’anarchiste Emma Goldman : on la soupçonne d’avoir inspiré le meurtrier. On l’oublie un peu aujourd’hui, mais la bouillonnante Goldman fut l’une des grandes figures révolutionnaires du tournant du XXe siècle : ses conférences dépla­çaient les foules, et ses idées (notamment sur l’éga­lité entre hommes et femmes) peuvent sembler aujourd’hui d’une troublante moder­nité. La longue autobiographie qu’elle a écrite lors d’une des rares périodes d’accalmie de sa tumultueuse existence n’avait jusqu’ici jamais été intégralement traduite en français. On y suit ses allers-­retours entre le Vieux Continent (où elle est née, en Lituanie) et le nouveau, où elle se convertit au militantisme, et ses rencontres avec Louise Michel, Trotski, Lénine ou encore Jack London. Les anecdotes abondent : pour acheter un pistolet des­tiné à abattre le magnat de l’acier Henry Clay Frick, Goldman n’hésita pas, par exemple, à se prostituer. En vain : les clients ne la prirent pas au sérieux. Pire : la tentative d’assassinat échoua, et le compagnon de Goldman se retrouva en prison pour quatorze ans.

Le jour où nous serons inoxydables

Elle porte un nom impossible. Elle est minuscule. Elle me fascine depuis bien longtemps. J’y suis très attaché et elle m’accompagne fidèlement dans mes travaux. Par moments, je pense à elle jour et nuit. Pourtant, elle ignore jusqu’à mon existence. Elle, c’est Deinococcus radiodurans, littéralement « l’étrange graine qui résiste aux radiations ». La bactérie la plus étonnante du monde, peut-être même d’une bonne partie de l’Univers.

Son histoire remonte à 1956. Elle n’a pas encore de nom lorsqu’elle est repérée par l’armée américaine – non par des hauts gradés dans un laboratoire secret consacré à la guerre bactériologique, mais par un brave GI affamé qui, en ouvrant sa boîte de corned-beef, découvre un bloc de viande traversé de filaments orange foncé. Il ignorait que sa désagréable surprise présageait un grand pas pour l’humanité. La mésaventure du GI est remontée jusqu’aux responsables de la stérilisation des rations militaires. Par précaution sanitaire, celles-ci étaient stérilisées deux fois : d’abord à haute température comme toute conserve, puis par irradiation aux rayons gamma. Normalement, cette boîte de corned-beef n’avait aucune raison d’être avariée, et pourtant elle l’était. Cela dit, on a su par la suite que Deinococcus n’était ni toxique ni pathogène, et que notre GI aurait pu consommer son déjeuner sans inconvénient pour sa santé.

L’enquête ayant montré que la boîte faisait partie d’un lot effectivement irradié, il fallait donc chercher plus loin que la simple erreur de fabrication. La bactérie inconnue a été cultivée en laboratoire, puis exposée à des doses de radiations de plus en plus fortes : impossible de la tuer. Les chercheurs ont poussé l’expérience jusqu’à des doses démentes, de l’ordre du million de rads : aucun résultat, la survie était de 100 %. Il faut savoir qu’un être humain meurt dès 200 à 300 rads. La bactérie y a gagné son qualificatif de radiodurans, mais la science n’était guère plus avancée.

Des travaux ultérieurs ont montré que cette résistance était paradoxale : dans les faits, Deinococcus est bel et bien tuée par les radiations, même à doses relativement faibles. Ce qui change tout, c’est sa capacité à se régénérer intégralement en un temps record dès qu’elle se retrouve dans un environnement nutritif favorable – le corned-beef, par exemple ! Si l’on extrait des molécules d’ADN vivant, on constate une certaine viscosité. Après irradiation, l’ADN de Deinococcus, pulvérisé, a perdu toute viscosité : il est absolument sec, donc cliniquement mort. Mais si on le laisse reposer dans un milieu riche, il recommence à vivre au bout de trois ou quatre heures, comme le prouve sa viscosité retrouvée. La bactérie n’est pas simplement immortelle, elle fait beaucoup mieux : elle est capable de mourir et de ressusciter un nombre illimité de fois.

À partir d’une découverte aussi extraordinaire, plusieurs questions, qui sont ­autant de pistes de recherche, se posent, qui m’ont amené à me pencher sur Deinococcus dès 2008. Première question : à quoi cela peut-il servir à un organisme vivant de survivre à des doses de radiations qui n’existent pas dans la nature ? Les lois de l’évolution darwinienne vont toujours dans le sens d’une optimisation de l’énergie : faire évoluer un organisme pour lui permettre de faire face à une menace réelle, toujours. Mais face à une menace imaginaire, jamais. Alors, pourquoi ?

Deuxième question : par quel mécanisme l’ADN brisé, fragmenté, déshydraté va-t-il se reconstituer pour retrouver son état initial ? Pour donner une idée de la complexité de l’opération, il faut imaginer que l’on transforme ce livre en confettis, qu’on les mélange, puis qu’on les réassemble dans le bon ordre, jusqu’à reconstituer le livre tel qu’il était avant sa destruction au point de pouvoir continuer à le lire, le tout à grande vitesse…

Troisième question, qui est double : pour l’immense majorité des organismes vivants, une très haute dose d’irradiation, ou la déshydratation totale, signe leur arrêt de mort irréversible. Quelle est la substance qui permet à l’ADN mort de Deinococcus de revivre ? Et si l’on parvenait à isoler la substance qui confère à cet ADN sa capacité à ressusciter, puis à transférer cette substance dans d’autres ­organismes, ceux-ci bénéficieraient-ils à leur tour de la même capacité ?

Les réponses sont arrivées progressivement. La résistance aux radiations s’est révélée corollaire de la résistance de Deinococcus à la déshydratation, qu’elle soit provoquée par des causes naturelles – soit géoclimatiques, soit par exposition aux ultraviolets à très haute altitude – ou artificielles, comme l’irradiation en laboratoire. Par la suite, on a découvert que les sables des déserts les plus arides du monde, tels le Sahara, le désert de Sonora ou celui d’Atacama, sont riches en diverses espèces de Deinococcus déshydratées depuis des décennies, qu’il suffit de placer en milieu humide pour les voir revivre. Une poignée de sable, un peu d’eau et de nutriments, et la vie se manifeste à nouveau ! Les lois de l’évolution sont respectées, Deinococcus est armée pour résister à des menaces naturelles, donc réelles.

Ensuite, le mécanisme de reconstitution de l’ADN fragmenté a livré ses secrets : dans une bactérie, il existe en permanence plusieurs copies d’ADN, jusqu’à quatre ou cinq parfois, dont la croissance est continue. Cette multiplication des copies permet de comparer très rapidement les fragments par leurs chevauchements pour les remettre dans le bon ordre. Même à l’état latent, il subsiste au moins deux copies, ce qui est suffisant pour assurer la recombinaison sans erreurs, à condition d’y mettre le temps – jusqu’à plusieurs jours selon le milieu et l’état de l’ADN, ce qui est relativement long dans la vie de cette bactérie, qui met par ailleurs, à titre de comparaison, à peine deux heures et demie pour se reproduire.

Enfin se posait la question de la substance qui reste suffisamment « vivante » pour provoquer le réveil et la recombinaison, ce « quelque chose » qui résiste à l’oxydation. Et ça, c’est fabuleux, parce que l’oxydation n’est autre que le processus chimique de la mort. Résister à l’oxydation, c’est repousser la mort. C’est le paradoxe de l’oxygène, à la fois indispensable à la vie et facteur de mort.

Avec Anita Kriško, ma principale collaboratrice pendant ces dix dernières années, nous avons réussi à mettre en évidence que le processus d’oxydation des protéines de Deinococcus se manifeste à des doses d’irradiation beaucoup plus élevées que pour les protéines d’autres bactéries, sans parler de celles de l’organisme humain. Pourtant, les protéines de Deinococcus n’ont pas la dureté du diamant ! Elles sont constituées des mêmes acides aminés que tout autre être vivant. Il y a donc un « quelque chose en plus » qui les protège. Nous avons ultrafiltré l’extrait, le « jus », de ces bactéries dans un filtre moléculaire. Ce tamis ne laisse passer que les molécules de taille inférieure à 3 000 daltons, alors que les protéines mesurent entre 100 000 et 200 000 daltons. Effectivement, nous avons isolé de très petites molécules, des métabolites. Ensuite, nous avons placé des protéines d’Escherichia coli, ainsi que des protéines humaines, dans ce jus ultrafiltré, nous les avons irradiées, et nous avons constaté que ces protéines au départ très vulnérables étaient protégées. Les métabolites se sont comportés comme des molécules sacrificielles. Ils s’oxydent à la place des protéines, infiniment plus précieuses. Un peu comme ces aciers spéciaux qui s’oxydent en surface pour empêcher la rouille de pénétrer à cœur. Ces anti­oxydants se comportent comme des neutralisateurs des radicaux libres. Ils empêchent la réaction chimique provoquée par les atomes d’oxygène qui viennent se fixer sur certains atomes de carbone de la protéine, réaction qui modifie la composition chimique de la protéine et altère ses performances à l’échelle moléculaire.

Les perspectives de cette découverte sont immenses. Comme je viens de l’évoquer, un seul mot explique l’infection, la maladie et la mort : l’oxydation, qui se manifeste souvent dans l’organisme par l’inflammation.

Schématiquement, les 100 000 milliards de cellules qui constituent notre orga­nisme se renouvellent en permanence. On dit que notre organisme se régénère intégralement en sept ans : ce n’est qu’une image, ou plutôt une moyenne, la ­vitesse variant de quelques semaines (la peau, la muqueuse intestinale, les alvéoles pulmonaires) à dix, voire quinze ans pour certains os. Mais au-delà du rythme de renouvellement, il est essentiel que les cellules se recopient à l’identique. Tant que c’est le cas, tout va bien. S’il y a quelques erreurs mineures de copie, rien d’alarmant. Mais, avec le temps, ces « bugs » s’accumulent et les problèmes de santé apparaissent. Au-delà du processus normal de vieillissement, les maladies dégénératives majeures surgissent plus ou moins prématurément : cancers, maladies cardiovasculaires, diabète, maladies neurodégénératives… Toutes trouvent leur source dans le phénomène unique de la dégradation par l’oxydation des protéines qui gèrent l’ADN. Ce qui favorise la multiplication des erreurs de copie jusqu’à produire des cellules monstrueuses, comme les cellules cancéreuses, tout en ­bloquant les mécanismes d’autodestruction qui devraient normalement les éliminer spontanément.

Parvenir à protéger de l’oxydation nos protéines si fragiles et si précieuses en les dotant d’une cuirasse moléculaire sacrificielle, un écran protecteur, serait un progrès médical aussi radical que l’invention des vaccins. Malgré les immenses progrès de la médecine, nous ne disposons que de très peu de traitements préventifs, contre des milliers de médicaments curatifs, plus ou moins efficaces, dans la mesure où ils interviennent une fois que le mal est fait pour tenter de le réparer. En réalité, nous ne disposons en tout et pour tout que de deux types de traitements préventifs de masse : les antibiotiques, capables de bloquer les infections à la source, et, surtout, les vaccins. Ralentir le vieillissement de nos cellules en corrigeant les effets pervers de l’oxydation pourrait nous conférer la capacité de vivre en pleine forme jusqu’à un âge très avancé.

La découverte de la parabiose cellulaire vient renforcer cet espoir. Il s’agit, je le rappelle, d’un écosystème cellulaire qui fonctionne par solidarité. Dans l’organisme humain, il existe peu de cellules isolées, on y trouve surtout des ensembles de cellules : les tissus. Nos cellules échangent diverses macromolécules à travers des nano-canaux. Cet échange s’interrompt en cas de processus inflammatoire : les macrophages, c’est-à-dire les cellules tueuses des bactéries responsables de l’infection, sont envoyés d’urgence par le système immunitaire pour stopper l’ennemi. Comme ces macrophages sont de grande taille, ils vont devoir se faufiler dans l’espace extracellulaire et passer à travers le filet des nano-canaux. Pour dégager le passage, ils vont relâcher des métalloprotéases, ou métalloprotéinases, qui sont des protéines de type enzymes, capables de dégrader d’autres protéines, en particulier celles qui forment les nano-canaux.

Dans cette priorité donnée à la lutte contre l’infection responsable de l’inflammation, les cellules de la zone concernée, du « champ de bataille », se retrouvent temporairement isolées. Par la suite, une fois l’alerte passée, les nano-canaux se reconstituent, les connexions sont rétablies et l’entraide cellulaire reprend. En ­revanche, si l’inflammation persiste, les cellules les plus fragiles vont souffrir de leur isolement. C’est pour cette raison que les inflammations chroniques à bas bruit, qui se développent insidieusement, se montrent les plus destructrices pour notre organisme, tandis que les poussées inflammatoires violentes, comme un accès de fièvre, favorisent le nettoyage de l’espace extracellulaire où peuvent se former des amas de protéines oxydées, mortes.

C’est l’aspect bénéfique de l’inflammation : pendant longtemps, j’ai considéré que ces agrégats de protéines hors d’usage dans l’espace extracellulaire n’avaient aucune importance. Je me trompais : ces accumulations finissent par étouffer la cellule, par l’isoler physiquement en empêchant la formation des nano-­canaux. Pire, elles vont être considérées comme des corps étrangers par le système ­immu­nitaire, qui va les attaquer et, pour cela, détruire les canaux environnants avec les métallo­protéases. Comme ces protéines chimiquement modifiées par l’oxydation résistent souvent à la dégradation, le système immunitaire poursuit indéfiniment son offensive, ­déclenchant un processus d’inflammation chronique. Durablement privées d’échanges avec leurs voisines, les cellules vont se dégrader et ­dégénérer par groupes entiers. Et on constate effectivement que les cancers ou les maladies comme Alzheimer sont presque toujours liés à une inflammation chronique. […]

La parabiose cellulaire ne renforce pas directement le maillon faible, qui ne va pas être en mesure de produire une protéine de meilleure qualité, mais ce sont les autres cellules qui vont lui apporter les éléments de bonne qualité qui lui manquent, ce qui permet à la cellule faible de bien fonctionner. En revanche, cette cellule qui a du mal à produire correctement telle protéine, fragilisée par une mutation, peut se montrer performante sur la production de telle autre, et elle va alors aider une cellule voisine plus faible. Il s’agit d’un système de compensation et de complémentation des défauts. La cause n’est pas supprimée, mais les conséquences sont amorties. Cette entraide cellulaire crée la robustesse générale d’un organe. Ainsi, les hépatocytes, qui constituent les trois quarts des cellules du foie humain, en arrivent à fonctionner comme une unique cellule géante, ce qui confère à cet organe une étonnante robustesse et une remarquable capacité à se régénérer et même à « repousser » s’il est partiellement détruit, jusqu’à retrouver son architecture normale et sa taille d’origine. Il est envisageable d’utiliser la parabiose cellulaire pour aider les maillons faibles, en diffusant dans l’organisme soit une molécule dite « chaperonne chimique », qui va protéger le site d’une protéine fragilisée par une mutation, soit une molécule correctrice du repliement, afin d’aider la protéine défectueuse à être bien pliée, donc résistante.

Ces maillons faibles résultent de mutations silencieuses dans les protéines, qui les rendent plus déstabilisées, leur structure est imparfaite, plus oxydée. On a pu réaliser une très belle expérience avec les vers nématodes, qui sont hermaphrodites et donc s’autofécondent. Ce qui implique que la totalité de la descendance est ­génétiquement identique à l’individu qui l’a produite. Si on laisse cette descendance se reproduire, la nouvelle génération sera identique, et ainsi de suite. Une nouvelle génération éclôt tous les trois à quatre jours, et tous les individus possèdent le même génome. Il s’agit de clones spontanés, par définition isogéniques – ils ont les mêmes gènes – et isochroniques, puisque nés d’œufs pondus le même jour. Même âge, même génome : en bonne logique, ils devraient mourir en même temps dans les mêmes conditions.

L’expérience consiste à aligner les nématodes nouveau-nés sur une plaque de gélose nourrissante : tous bénéficient donc du même environnement. Comme on peut s’y attendre, ils bougent dans tous les sens, sans aucune logique. Mais si on fait passer un faible courant électrique dans la gélose, qui est conductrice parce qu’humide, ils avancent en droite ligne. Logiquement, on peut s’attendre à ce qu’ils avancent tous au même rythme. En fait, pas du tout : il y a les rapides, les moyens et les lents ! Au terme du parcours, on prélève la moitié des individus de chaque groupe et on mesure la carbonylation, c’est-à-dire l’oxydation, de leurs protéines. L’autre moitié de l’échantillon est conservée sur la gélose, afin de mesurer la courbe de survie de chaque groupe. En corrélant les résultats des mesures d’oxydation et des courbes de mortalité, on constate que les lents sont ceux qui s’oxydent le plus et qui meurent les plus jeunes ! Alors que les individus semblent au départ strictement identiques, il est possible de les différencier à partir de l’oxydation spontanée des protéines, et le niveau d’oxydation au jour 2 est prédictif de la longévité individuelle. Ces résultats sont d’autant plus intéressants que le nématode est postmitotique ; à sa sortie de l’œuf, il possède 968 cellules qui ne se renouvellent pas et restent donc les mêmes jusqu’à sa mort. Il n’y a donc aucune probabilité d’erreur de réplication ou de mutation. Rien ne peut venir perturber l’évidence de l’expérience : le taux d’oxydation prédit la longévité.

On a longtemps pensé que l’oxydation était la conséquence du vieillissement, et non la cause. Or cette expérience démontre que, à l’inverse, c’est l’oxydation qui provoque le vieillissement, puisque le niveau d’oxydation prédit la longévité. À partir de là, il devient possible de prévoir dès le plus jeune âge combien de temps l’individu va vivre, en mesurant le niveau de résistance à l’oxydation de ses protéines.

 

— Ce texte est extrait du livre Le Code de l’immortalité, à paraître le 23 janvier chez Humensciences.

New York, nous voilà !

Automne 2016 : élection de Donald Trump à la Maison-Blanche et paru­tion de l’histoire de l’immigration à New York de Tyler Anbinder. Peu probable que Trump ait lu ces 800 pages (très enlevées). Il aurait pourtant trouvé de quoi compatir aux tribulations des migrants, contre lesquels il était en croisade, et admirer leur résilience. Il y aurait peut-être découvert aussi comment New York, « cité des rêves » et première ville d’immigration du monde, a fait pour gérer la contradiction « entre idéaux de diversité et de tolérance, et peur du tribalisme et de la fragmentation sociale », pour reprendre les termes de Kay Hymowitz dans The New York Times.

L’île de Manhattan, comme la décrit un colon au début du xviie siècle, n’était alors peuplée que d’« Indiens nus, très portés sur la promiscuité sexuelle ». Acquise pour 60 florins par les Néerlandais, elle est rebaptisée Nouvelle-Amsterdam et ­devient un comptoir commercial chaotique et polyglotte. Elle change encore de nom en 1664 quand les Anglais s’en emparent et entreprennent de diluer les 6 000 colons bataves dans un afflux de colons britanniques, vite suivis de réfugiés allemands, essentiellement des protestants du Palatinat.

Le mouvement est lancé, qui fera passer la ville de 20 000 habi­tants à la fin du xviiie à plus de 800 000 en 1860, dont deux sur trois sont nés à l’étranger. Les hordes miséreuses chassées d’Europe par la pauvreté, les persécutions religieuses, les pogroms, l’oppression politique et la famine débarquent alors en masse sur l’une des 23 jetées du port après une traversée de plusieurs semaines à bord d’un « bateau-cercueil ». Les candidats à l’immigration, potentiellement porteurs de germes suspects, passent un examen médical sommaire et brutal : ils sont auscultés rapidement et marqués à la craie s’ils doivent aller se faire soigner à Staten Island (de 15 à 20 %) ou bien retourner d’où ils sont venus. Les ­migrants alle­mands, qui possèdent souvent un petit pécule, s’empressent de filer vers le « triangle allemand », Milwaukee-Cincinnati-Saint Louis. Les autres restent sur place le temps de se refaire. Ils s’entassent dans des taudis, regrou­pés par nationalités ou par religions : les Irlandais à Five Point, une zone marécageuse vite devenue l’épicentre des épidémies et de la criminalité ; les Italiens juste au sud, à Little Italy ; les Allemands dans Kleindeutschland, dans le Lower East Side, avec des subdivisions bavaroise et prussienne. Comme la ville ne dispose d’aucune structure d’accueil ni de secours, ils ne peuvent compter que sur leurs compatriotes ou coreligionnaires, qui ont créé des « sociétés civiques » et procurent les emplois : aux Italiens, la coiffure, la cordonnerie, la vente de journaux, le transport de marchandises et les activités mafieuses ; les Allemands brassent la bière, tiennent des saloons ou font du colportage. Les Irlandais deviennent dockers ou domestiques (plus tard, policiers ou gangsters). Les juifs sont presque systématiquement tailleurs. Chaque communauté vit en circuit fermé, au point que beaucoup jugent inutile d’apprendre l’anglais.

Les autorités tentent tant bien que mal de gérer les équilibres : quatorze ans de résidence sont requis pour l’octroi de la nationalité américaine, et des restrictions de plus en plus sévères sont imposées pour interdire l’entrée aux « bagnards, “crétins” miséreux, polygames, épileptiques, anarchistes, prostituées et autres parias », poursuit Kay Hymowitz. Mais, en 1965, la loi Hart-Celler ne se donne désormais pour mission que de « stabiliser l’immigration et la répartition ethnique », tandis que les immigrants jouent à fond le jeu de l’intégration, avec le base-ball comme catalyseur. New York est vouée à rester, comme le déclarait le magazine Life en 1909, « la ville où il y a le moins d’Américains et le plus d’américanisme ».

Le piano de Chopin

En 1838, Frédéric Chopin, installé à Majorque avec George Sand pour y passer l’hiver, loue un piano. Cet instrument un peu rudimentaire a été confectionné sur l’île quelques années plus tôt par Juan Bauza. « Chopin a sans doute composé neuf ou dix de ses Préludes sur le ­Bauza. Plusieurs d’entre eux ont été façonnés par le côté primitif de l’instrument », écrit le musicien et chef d’orchestre australien Paul Kildea dans Chopin’s Piano. Mêlant éléments biographiques, étude musicologique et histoire du piano, Kildea propose un « récit picaresque », écrit Alan Rusbridger dans The Spectator.

Paul Kildea marche sur les traces de la pianiste et claveciniste franco-­polonaise Wanda Landowska. Obsédée par Chopin, elle retrouve le piano en 1911, à Majorque, dans la chambre qu’occupait le com­positeur. Personne ne s’est ­soucié de lui en soixante-dix ans. Elle l’achète et le fait expédier chez elle, en banlieue parisienne. Pendant la ­Seconde Guerre mondiale, les nazis le confisquent. Il est transféré à Leipzig, où il sera récupéré par l’armée américaine. Après la guerre, Wanda Landowska le cherchera en vain.

Adenauer et la diplomatie du vin

Le chancelier avait fermement arrimé son pays à l’Ouest, scellé un rap­prochement avec l’ennemi héré­ditaire français, œuvré pour l’unité européenne et la réconciliation avec Israël. Mais à présent, au terme de quatorze ­années passées au pouvoir, ­Konrad Adenauer avait une préoccupation d’un autre ordre. Que devait-il laisser à son successeur, Ludwig Erhard ?

Le riesling qu’Adenauer ­aimait tant, par exemple ? Il avait ­encore huit excellentes bouteilles de « sélection de grains nobles » à la cave, confia le vieil homme à son dernier visiteur offi­ciel, le Premier ministre belge Théo Lefèvre, à l’automne 1963. On allait les vider ­ensemble, car « pour M. Erhard, qui n’entend rien au vin, ce serait du gâchis. »­

Ludwig Erhard préférait boire du whisky, et lorsque, après seulement trois ans passés à la chancellerie, il dut démissionner, le fils d’Adenauer, Paul, nota dans son journal : « Père a fait déboucher ce soir une bonne bouteille pour en boire une gorgée et fêter le départ d’Erhard. »

Adenauer savait que le vin fait bon ménage avec les affaires d’État. Lorsqu’en 1959, pendant un bref moment, il envisagea de briguer la présidence de la République fédérale, on se ­demanda si la cave de la chancellerie pouvait « être transférée sans trop de frais » à la présidence. Une preuve de l’« antagonisme œnophile qui existait à l’époque entre le chef du gouvernement et le chef de l’État », écrit Knut Bergmann dans son livre sur le rôle largement sous-estimé du vin dans l’histoire de la République fédérale.

Ancien rédacteur des discours du président du Bundestag, il a pu interviewer de nombreux témoins, consulter les archives du ministère des Affaires étrangères et analyser de manière ­systématique les menus des banquets officiels. On ne saurait dire, plusieurs décennies plus tard, si les mets étaient bons ou mauvais à l’époque, mais on peut juger de la qualité des vins proposés.

Elle était médiocre lors de la toute première visite officielle d’un chef d’État étranger dans la jeune République fédérale. Ce que le président Theodor Heuss entendait par l’expression ­« pathos de la sobriété », l’empereur d’Éthiopie Haïlé Sélassié le comprit lorsqu’il se rendit à Bonn en novembre 1954. Un vin d’une bonne appellation mais d’un mauvais millésime et un mousseux Söhnlein Rheingold en faveur duquel on ne pouvait avancer qu’un argument : en 1875, le Kaiser avait ordonné qu’il serve désormais à baptiser tous les navires de guerre de la Marine nationale.

Le chah d’Iran, qui effectua une visite en février 1955 avec son épouse Soraya, ne fut pas mieux loti. Heuss fit servir à cet amoureux des vins français un lember­ger Stockheimer Altenberg de 1953 très quelconque. Le président et la femme du chah vidèrent une coupe de sekt, le mousseux allemand, à la suite de quoi Heuss nota : « Cette Soraya est tout simplement stupide. »

Adenauer, à l’inverse, se servait de son exceptionnelle connaissance des vins à des fins diplomatiques. Lors de sa légendaire visite de septembre 1955 à Moscou, à l’occasion de ­laquelle il obtint la libération des prisonniers de guerre allemands, il offrit au président du Conseil des ministres de l’URSS un bon vin de Moselle. Plus tard, le président des États-Unis Dwight D. Eisenhower eut le privilège de déguster l’un des crus préférés du chancelier, un riesling Bernkasteler Doctor.

En 1969, le social-démocrate Gustav Heinemann fut élu président et, avec lui, un homme dont on disait qu’il mangeait de préférence ce qu’il arrivait à maîtriser avec ses couverts, ­autrement dit plutôt de la soupe et de la blanquette de poulet. « Il n’accordait pas une grande impor­tance au vin, reconnaissait son attaché de presse Geert Müller-Gerbes. L’essentiel était que ce soit liquide. » Heinemann faisait servir la première bouteille qu’on trouvait dans la cave, et le service du protocole faisait en sorte que cela provienne de la production allemande.

Ce n’est qu’avec Walter Scheel comme président et Helmut Schmidt comme chancelier, entre 1974 et 1979, qu’on en revint à l’« antagonisme œnophile » que Bergmann avait déjà constaté entre Theodor Heuss et Konrad Adenauer. « Le vin m’est indifférent, les plats me le sont aussi, proclamait l’amateur notoire de Coca-Cola qu’était Schmidt, mais ce qui ne m’est pas indifférent c’est la personne qui est invitée au repas. » Le journaliste de Die Zeit Rolf Zundel mettait en revanche au crédit de Scheel d’avoir « mis fin à la succession de vins trop ­sucrés lors des dîners d’État ». Et, contrairement à ce qui est souvent colporté, Scheel, à quelques rares exceptions près, s’en tenait à la tradition allemande et n’offrait pas de champagne français à ses hôtes officiels mais du sekt.

Un vin que le chancelier Otto von Bismarck, au XIXe siècle, avait dédaigné. « Votre Majesté, aurait-il dit un jour au Kaiser, je le regrette, mais mon goût l’emporte sur mon patriotisme. »

 

— Cet article est paru dans Der Spiegel le 18 août 2018. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Tout feu tout flamme

Près de 500 000 livres partis en fumée, 700 000 autres endommagés. Et un mystère. D’où est parti l’incendie qui a dévasté la Bibliothèque centrale de Los Angeles le 29 avril 1986 ? Était-il accidentel ou s’agissait-il d’un acte criminel ? Les soupçons se portent sur Harry Peak, un jeune homme qui ambitionne de faire carrière à Hollywood, mais la police finira par le relâcher. La journaliste américaine Susan Orlean, auteure du très remarqué Le Voleur d’orchidées (Éditions du sous-sol, 2018), a trouvé là le point de départ de sa nouvelle enquête. Survenu le jour de la catastrophe de Tchernobyl, le sinistre était passé relativement inaperçu à l’époque.
Quand l’alarme incendie retentit, aucun des quelque deux cents employés de la bibliothèque ne panique. Ils connaissent la ­vétusté du système et sont habitués à ses déclenchements intempestifs. Les premiers pompiers arrivés sur les lieux croient eux aussi à une fausse alerte. Ils se trouvent vite pris au dépourvu : ils n’ont pas de plan du dédale qu’est la bibliothèque, et leurs émetteurs-récepteurs radio ne captent pas à l’intérieur du bâtiment. « Et, par l’une de ces coïncidences étranges qu’Orlean a le chic pour repérer, le matin même de l’incendie, un responsable de la bibliothèque rencontrait les pompiers afin d’envisager l’installation d’extincteurs dans les locaux », note Ron Charles dans The Washington Post.
Susan Orlean ne signe pas pour autant une enquête policière. The Library Book est « une biographie affectueuse de la bibliothèque et, par extension, de toutes les biblio­thèques », estime Rebekah Denn dans The Christian Science Monitor. « L’auteure passe une bonne partie du livre à arpenter le bâtiment et à observer et écouter les personnes qui s’y trouvent », précise Michael Lewis dans The New York Times. « La première chose qui frappe Susan Orlean c’est que, même à l’ère d’Internet, c’est à la bibliothèque publique que l’on se rend pour trouver des réponses. » Orlean compulse les registres où les bibliothécaires consignent les centaines de questions qu’on leur pose quotidiennement : « Appel d’un usager. Il voulait savoir comment on dit “la cravate est dans la baignoire” en suédois. Il écrit un scénario » ; « Appel d’un usager pour savoir s’il faut se lever quand l’hymne national retentit à la télévision ou à la radio ».
« Son sens de la concision permet à Susan Orlean à la fois de déterrer un monceau de données et d’extraire de ce chaos un récit rassemblant tant de détails pertinents », s’enthousiasme Denn. La journaliste consacre des chapitres à l’architecture de la biblio­thèque, à son budget. Elle se penche aussi sur l’un de ses défis les plus importants : l’intégration des SDF, nombreux à Los Angeles. Ceux-ci viennent à la bibliothèque notamment pour utiliser les ordinateurs. Mais ils ne laissent pas leurs problèmes – troubles mentaux, drogue, etc. – à la porte. « La frontière entre la société et la bibliothèque est poreuse », écrit Orlean.
La surprise pour le critique du New York Times, c’est la quantité de personnages intéressants que cette bibliothèque a attirés depuis son ouverture, en 1873. On découvre ainsi la très compétente et progressiste Mary Jones, qui dirige l’institution dans les premières années du XXe siècle. Quand le conseil d’administration cherche à nommer un homme à sa place, elle refuse de démissionner. Pendant des mois, la presse se repaît de la « Grande Guerre de la bibliothèque ». Jones trouve un appui auprès des associations de femmes et notamment de la militante fémi­niste Susan B. Anthony. Elle sera finalement licenciée en 1905 et remplacée par Charles Lummis. Ce journaliste et aventurier entreprend d’éduquer le goût des habitants de Los Angeles. Il marque littéralement les livres au fer rouge pour éviter les vols. Dans certains ouvrages, il fait ajouter la mention : « Ce livre est de la pire espèce qu’on puisse conserver dans une bibliothèque. Nous sommes désolés que vous n’ayez pas trouvé mieux à lire. »

A quoi ressemblait l’Arche de Noé

C’est l’enfer sur Terre, ou ce qui s’en approche le plus. À Bassora, la nuit, les flammes des torchères fusent vers le ciel, qu’elles colorent en orange ; le jour, elles ajoutent encore à la chaleur de cet endroit qui affiche les températures parmi les plus élevées de la planète. La terre est calcinée. Les ­vestiges des invasions et des guerres ­passées jonchent une étendue plate et aride. La plupart des palmiers ont dépéri ou ont été cisaillés par les obus. Les bidonvilles s‘étalent à la lisière de la deuxième ville d’Irak, complètement délabrée, et ajoutent la noirceur pestilentielle des eaux usées aux autres agressions ­sensorielles.

Non loin de ce paysage de désolation coulent les eaux purifiantes et douces des Ahwar, les marais irakiens. À une petite heure de voiture au nord de Bassora, sur une route que l’on quitte au niveau d’une usine à papier abandonnée, juste après un poste de contrôle de l’armée, des troupeaux de buffles pataugent dans l’eau fraîche et se baignent entre les roseaux. J’y étais en février dernier, à l’arrivée du printemps, et j’y ai trouvé Razaq ­Zabbar, un batelier à la peau parcheminée, vêtu de la traditionnelle tunique noire boutonnée jusqu’au cou, qui attendait au pied de son machuf, une pirogue effilée à moteur. Il m’a invité à monter à bord avec mes compagnons de voyage – Jassim al-Assadi, un des directeurs de Nature Iraq, une ONG qui œuvre pour la régénération des ­marais, mon guide, Abbas al-Jabouri, et son fils adolescent – puis a manœuvré son bateau à travers un dédale de roseaux qui dressent leurs tiges au-dessus de terres marécageuses s’étendant à perte de vue. Tout en pilotant, il nous a régalés des chansons qu’il avait fredonnées quelques mois plus tôt pour le Premier ministre irakien, Haïder al-Abadi, dans le même bateau. Il y était question d’un amour perdu dans le désert hostile et d’un autre trouvé dans les marais. Nous battions des mains en cadence.La renaissance des marais après un siècle de drainage et d’assèchement naturel est une sorte de Déluge à l’envers. À partir des années 1970, la Turquie et la Syrie se sont mises à construire des barrages sur l’Euphrate et ses affluents, ce qui a eu pour effet de limiter la crue annuelle qui rafraîchissait et fertilisait les plaines d’Irak avec l’eau et les limons des montagnes enneigées d’Anatolie. Le fort ­débit d’antan s’est trouvé réduit à un mince filet d’eau qui s’est même parfois tari. Les terres sont devenues des croûtes stériles. Les plus vastes marais du Moyen-Orient ont ­régressé et se sont asséchés.

Les exactions de Saddam Hussein leur ont infligé le coup de grâce. Pour déloger les rebelles, bandits et déserteurs qui s’étaient réfugiés dans les roseaux après le soulèvement chiite du sud de l’Irak en 1991, il fit bombarder les marais, truffer leurs eaux de mines et enterrer les roseaux sous le bitume. Il fit construire un canal de dérivation de 500 kilomètres de long et détourna le cours de l’Euphrate par un réseau de digues et d’écluses. L’évaporation causée par l’intense chaleur fit le reste. Sur la terre ainsi dénudée, le diri­geant irakien accorda à des entreprises des permis de prospection et d’exploitation de l’un des plus grands champs pétrolifères du monde, Majnoun, qui signifie « fou » en arabe. Privés de leur eau, les Maadans, comme on appelle les Arabes des marais, cessèrent de lutter pour leur survie. Pendant cinq mille ans, ils avaient résisté aux assauts de la nature. Ils avaient maîtrisé les crues des grands cours d’eau et donné naissance aux premières villes et civilisations attestées de l’histoire. Désormais, ils vinrent grossir les rangs des populations rurales déplacées qui affluaient dans les bidonvilles à la périphérie des grandes villes d’Irak ou partirent se réfugier dans des camps en Iran. Le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) parla de « l’une des catastrophes écologiques et humaines les plus graves et inconsidérées de la planète ».

 

Le récit coranique du Déluge tout à fait vraisemblable

L’invasion américaine de l’Irak en 2003 fut salvatrice, pour les ­marais du moins. Paul Bremer, chef de l’Auto­rité provisoire de la coalition et proconsul américain à Bagdad, nomma parmi les 25 membres du Conseil de gouvernement Abdel-Karim Mahoud al-­Mohammedawi, un guérillero maadan surnommé « le Prince des marais » et leader du Hezbollah irakien, un groupe armé chiite. Le corps de génie de l’armée américaine aida les Arabes des marais à raser ou à percer les digues afin d’abreuver leurs terres assoiffées. Le limon ­vaseux fit son retour, et avec lui les renards et les faucons, les flamants et les Arabes des marais. Aujourd’hui, seuls les lions en maraude manquent à l’appel. La ville principale, Chibaich, a retrouvé sa popu­lation d’avant le drainage par Saddam Hussein. Sur les petits îlots artificiels formés de roseaux entassés, les familles ont reconstruit leurs mudhif, ou maisons d’hôtes. Faits de roseaux séchés et tressés, ces longs bâtiments d’environ 6 mètres de haut – comme de petits hôtels de ville – sont meublés de nattes rembourrées. Aujourd’hui, comme il y a cinq mille ans, les mudhif sont édifiés en trois jours, sans clous, ni bois, ni fenêtres.

Razaq Jabbar accoste à proximité de l’une de ces maisons, où les femmes font frire la pêche du jour. Nous déjeunons de qishta, de la crème de lait de bufflonne, et de makhlama, des œufs à l’agneau haché et à la tomate. Les roseaux, la base de la vie, fournissent l’habitat, le combustible, les nattes. Dans cette économie locale renaissante, les femmes pêchent, traient les bufflonnes, sèment le riz, tressent les nattes, tandis que les hommes chassent de temps en temps les oiseaux et promènent parmi les roseaux, dans leurs barques à moteur, des groupes de touristes irakiens ravis.

Les anciens se plaignent qu’aujourd’hui les eaux soient plus dociles. Les marais ne couvrent plus que la moitié des 9 000 km² qu’ils comptaient il y a une génération. Jadis, ils s’étendaient jusqu’à 100 kilomètres à l’ouest, jusqu’à l’ancienne Our (l’actuelle Tell al-Muqayyar), la ville de naissance présumée d’Abraham, où une immense ziggourat se dresse au-dessus de la plaine. Mais Razaq le batelier se souvient encore de l’époque où les crues étaient un phénomène régulier. Quand l’eau montait, la famille s’entassait dans le bateau et dérivait parfois jusqu’en Iran. Ils pouvaient rester un mois sans accoster sur la terre ferme. Le patriarche Noé a peut-être séjourné encore plus longtemps sur l’eau – le récit coranique du Déluge semble tout à fait vraisemblable (1). En ­hiver, quand toutes les sources du grand abîme jaillirent et que les écluses du ciel s’ouvrirent, comme le dit la Bible (2), on imagine aisément qu’un Arabe des marais des temps bibliques ait dû construire une grande embarcation pour survivre.

La Bible ne donne malheureusement aucune indication sur le lieu où se trouvait Noé, pas plus que les autres patriarches d’avant le Déluge. La tradition locale et les études bibliques situent ce paradis ­perdu dans les marais du delta du Tigre et de l’Euphrate, c’est-à-dire la région que les Grecs appelaient Méso­potamie (de mesos, milieu, et potamos, cours d’eau). Mais les détails qu’omet de préciser la Bible, les récits akkadiens, sumériens et babyloniens du mythe du Déluge les fournissent. Ziusudra, l’équivalent sumérien de Noé, était originaire de la ville de Shuruppak, non loin de l’actuelle Fara, à 175 kilomètres au sud-est de Bagdad. L’ancienne secte irakienne des mandéens continue à vénérer Noé et à se faire baptiser dans l’Euphrate (3). Si les mythes ont un fond de vérité, il est vraisemblable que l’arche a été construite dans les marais du sud de l’Irak.

Tandis que nous naviguons entre les roseaux me reviennent des images de l’arche surgies de l’enfance. Je revois ce tableau d’un maître flamand représentant un immense galion en bois plein à craquer d’animaux. Les éléphants sortaient leur trompe et les girafes leur cou par les écoutilles. Des chameaux et des autruches jouaient des coudes sur le pont supérieur. Une volière entière voletait au-dessus. Je commets l’erreur de faire partager mes ­rêveries aux autres passagers, qui se ­récrient en chœur. Qu’est-ce que des ­artistes européens du XVIIe siècle pouvaient bien connaître des marais ? Ils ont calqué leurs arches sur les navires marchands qui naviguaient dans le Paci­fique et non pas sur les embarcations des marais. Comment l’Occident a-t-il pu fourrer ces images eurocentriques dans la tête des gens au point d’effacer complètement le bateau du cru que les marais auraient pu produire ? Comment me défaire de cette vision coloniale et me représenter la vraie arche ?

Un artiste irakien barbu, Rashad Salim, m’apporte une réponse dans un café en face de la Royal Academy, à Londres, à deux pas de mon bureau. Il est venu avec une corbeille en ­roseaux tressés de la taille d’un ballon de plage. Il la pose sur le comptoir à côté de moi en m’assurant qu’il s’agit d’une réplique miniature de la vraie arche. Salim passe l’heure suivante à me débarrasser des préjugés occidentaux dérivés des puzzles de mon enfance. Noé était évidemment vêtu comme un batelier des marais, avec un keffieh sur la tête, et non pas comme un duc de la Renaissance italienne. Il a bien entendu conçu son arche sur le modèle des bateaux ­locaux, et non ceux qui allaient sortir trois millénaires plus tard des chantiers navals européens. Comme on était encore au tout début de l’âge du bronze, il avait à coup sûr utilisé des outils rudimentaires confectionnés avec les plantes que l’on trouve toujours dans les marais. Les cordages étaient en raphia, une fibre aussi solide que les fibres synthétiques d’aujourd’hui. Et les épines faisaient de bonnes chevilles.

 

Le milieu détermine le résultat

Avec la rapide montée des eaux, ­m’explique Salim, Noé n’aurait pas eu le temps de remonter l’Euphrate et de franchir les montagnes pour se fournir en cèdres du Liban. Le bois d’arbres feuillus des tableaux des maîtres flamands est pure invention : Noé a probablement fabri­qué son embarcation dans des essences ­locales – palmiers, saules et tama­rins ; les baguettes de grenadier, très prisées pour leur flexibilité, venaient de vergers situés à une journée de marche vers le nord, après Hilla ; le chiddem, ­bitume naturel utilisé pour calfater la coque des bateaux, affleurait à la surface de l’Euphrate, non loin en amont, à Hit.

Ces techniques ont été éprouvées au cours des siècles. « Une fois enduite de chiddem, une barque est aussi étanche que de la fibre de verre, assure Salim, et peut durer des générations. » À la fin des années 1970, alors qu’il était âgé d’une vingtaine d’années, Salim a construit un bateau de roseau qu’il a baptisé ­Tigris et a navigué dessus avec l’aventurier norvégien Thor Heyerdahl pour la dernière de ses expéditions transocéaniques, des marais d’Irak à Djibouti. En 2013, juste avant que les djihadistes de l’organisation État islamique ne se déploient dans le nord de l’Irak, Salim a descendu le Tigre depuis Hasankeyf, en Turquie. Mais la logique, l’expérience et la science semblaient indiquer qu’un radeau n’aurait pas résisté à un déluge. En quête de l’arche véritable, Salim a entrepris des recherches plus poussées sur les anciennes techniques de construction nautique. Il a passé en revue des centaines de mythes du Déluge pour y trouver des pistes et interrogé de vieux artisans maadans sur les bateaux qu’ils construisaient à l’époque où les marchandises étaient acheminées de Bassora à Hilla par voie d’eau et non par la route.

Après des mois de recherches, il en a conclu que Noé n’avait probablement pas embarqué sur un bateau à coque de bois mais sur un guffa, une embarcation ronde en roseaux tressés apparentée au coracle. Pendant des millénaires, jusqu’à ce que les poids lourds, les digues et les barrages ne signent son arrêt de mort, le guffa était le moyen de transport classique pour les marchandises. Sur de vieilles photos ­sépia, on en voit de toute taille qui flottent sur le Tigre, croulant sous les récoltes et le bétail destinés aux marchés de Bagdad. Les plus grands d’entre eux – 4 mètres de diamètre – pouvaient contenir un taureau et son fourrage. Il en est fait mention pour la première fois dans les Histoires d’Héro­dote, le chroniqueur grec du Ve siècle avant notre ère. Et, sur des bas-reliefs néo-assyriens d’il y a trois mille ans, me dit Salim, ils font traverser le fleuve à des chars. Les généraux ­romains, ajoute-t-il, utilisaient même des bateliers mésopotamiens, les barcarii, pour transporter les armées impériales autour de la lointaine Britannie. Les peintres paysagers irakiens en représentaient au XIXe siècle, et l’exploratrice britannique Freya Stark en a ­photographié à Bagdad dans les ­années 1930.

Pressé par le temps et la montée des eaux, conjecture Salim, Noé et son équipe d’artisans ont vraisemblablement attaché des dizaines de guffa avec des cordes en raphia et comblé les interstices avec des bottes de roseaux. Ils ont fabriqué non pas une embarcation unique, mais un village flottant. « Je conçois l’arche non pas comme le plus grand bateau qu’on ait jamais construit, dit Salim, mais comme un assemblage de plusieurs embarcations ordinaires » en une structure unitaire. Un immense mudhif, peut-être même tout un hameau tel que ceux qui poussent à nouveau dans les marais, aurait recouvert la surface et abrité les couples d’animaux. Les bêtes les plus féroces ont peut-être été embarquées dans des guffa séparés, coiffés de cages. L’ensemble a pu atteindre 70 mètres de diamètre, soit autant que le grand cirque d’État de Moscou.

Salim se fonde davantage sur les données de l’expérience que sur les Écritures. Il suit le précepte de Marx qui veut que ce soit le milieu qui détermine le résultat et non pas Dieu. Une approche anti­coloniale bien dans l’air du temps. Salim est issu d’une illustre famille d’artistes révolutionnaires. Son oncle, le peintre et sculpteur Jawad Salim, réalisait des pièces de grande taille : son célèbre Monument de la liberté, en hommage à la révolution de 1958 qui mit fin à la monar­chie soutenue par les Britanniques, ­domine encore la place Tahrir, dans le centre de Bagdad. Le sujet de Rashad Salim, c’est l’Irak du Sud. « Son environnement et son patrimoine culturel fournissent le matériau de mon art, me ­dit-il, et l’arche est mon monument. » Tout comme Jawad Salim cherchait par son œuvre à libérer les esprits des hiérarchies royales, son neveu cherche à débarrasser le monde de sa conception eurocentrique de l’arche et à restituer le mythe du Déluge au pays qui l’a inspiré, l’Irak.

 

Toute une équipe de loyaux collaborateurs

Pour autant, la théorie de Salim puise aussi dans les textes anciens. La ­Genèse mentionne une arche composée de compartiments ou de cellules (4), mais le mot hébreu utilisé est teva, qui n’apparaît qu’une autre fois dans la Bible, dans l’Exode, pour désigner la caisse ou la corbeille dans laquelle Moïse a été déposé au milieu des roseaux. D’autres textes ­anciens qui présentent de remarquables similitudes avec le récit biblique du Déluge fournissent des indices supplémentaires. Dans l’Épopée de Gilgamesh, qui présente le récit mésopotamien du Déluge, Enki (ou Ea), le dieu des eaux douces, confie à Utanapishtim (ou Utnaphistim), le dernier des Justes, la mission de préserver la création du Déluge en construisant un vaisseau gigantesque appelé Sauveur de la vie et en le remplissant de jeunes animaux. Alors qu’il dérive sur les eaux, Utanapishtim, tout comme Noé, lâche une colombe et un corbeau ; et, quand ce dernier ne revient pas, il fait ­débarquer sa cargaison et offre un sacrifice à la divi­nité. Mais parmi les points communs se cachent quelques différences de taille. La tablette XI de Gilgamesh raconte qu’Utanapishtim n’embarque pas seulement sa proche famille sur le Sauveur de la vie, mais aussi nombre d’artisans locaux qui ont participé à la construction et à l’entretien de son village flottant. Et il y est précisé que l’embarcation mesure 60 mètres de long, 60 mètres de large et 6 mètres de haut, avec un « pont » de 3 600 m2 de superficie. En d’autres termes, l’arche de Gilgamesh était ronde (5).

La version contemporaine de Salim est moins ambitieuse dans ses dimensions. Il a trouvé un vieux tresseur de roseaux et lui a commandé le nombre de ­guffa qu’il faut pour réaliser une réplique ­réduite de moitié du Sauveur de la vie (6). Il a déjà récep­tionné 10 grands guffa et 21 petits ; et, si tout se déroule comme prévu, il naviguera prochainement depuis Babylone, le site de la capitale du roi ­Nabuchodonosor sur l’Euphrate, jusqu’aux marais situés 400 kilomètres en aval. Il organisera au préalable des expéditions sur le Rhin, en Allemagne, et sur la Tamise, en Angle­terre, pour faire connaître son projet. Il souhaite, explique-t-il, remettre les cultures en contact avec leur milieu natu­rel. Par le biais « d’une nouvelle initiative sociale utilisant l’art et la conception comme catalyseurs », il espère montrer que les humains peuvent mieux survivre à une catastrophe s’ils assemblent plusieurs embarcations ordinaires de taille modeste en « une structure unitaire » que s’ils construisent un seul bateau de taille monumentale. Son arche, dit-il, est un coup de gueule contre l’individualisme et un appel à la solidarité collective. C’est un message à destination de l’Occident, qui a perdu le sens du collectif, mais aussi de son pays natal, l’Irak, ensanglanté par les conflits sectaires ou intéressés.

En attendant, Salim a mis ses 31 ­guffa en lieu sûr, de crainte que le gouver­nement prédateur de l’Irak ne lui vole son idée. Mais il a fait le nécessaire pour que je puisse y jeter un œil. Son ami et chauffeur Abbas al-Jabouri m’a conduit chez lui, près de Babylone, où les bateaux sont empilés jusqu’au plafond dans le couloir à l’étage de sa villa, au grand dam de son épouse ; il faut grimper dessus pour accéder aux pièces attenantes. Mais Al-Jabouri est enchanté de son nouveau rôle de constructeur naval et de bras droit de Salim. À peine les forces irakiennes ont-elles ­chassé les combattants de l’État islamique de Hit qu’il s’est ­empressé ­d’aller y acheter du bitume pour calfater les guffa. La ville était ­encore pleine de soldats et de chars, mais il a la technique pour ­passer les barrages les plus ­infranchissables. Il baisse sa vitre et proclame solennellement : « Que Dieu ait ­pitié de vos morts », et les gardes, explique-­t-il, se sentent trop honorés pour poser d’autres questions.

Al-Jabouri est catégorique : le constructeur de l’arche avait toute une équipe de loyaux collaborateurs. « Il faut un mois pour fabriquer un guffa, mais Noé n’a pas travaillé seul. Tout le village a mis la main à la pâte. » Salim, m’assure-t-il, va suivre l’exemple d’Utanapishtim et pas celui de Noé, et le prendre à bord quand l’arche réinventée commencera son périple. Je suis un peu dubitatif, car Al-Jabouri a l’allure d’un cadre en costume-­cravate alors que Salim, lui, ressemble à un vieux loup de mer.

Nul n’est prophète dans son pays, comme on dit, et j’ai entendu quan­tité d’Irakiens se moquer du projet de ­Salim. À Nassiriya, au pied de la ziggourat d’Our, la ville natale d’Abraham, je rencontre Abdulameer al-Hamdani, un archéologue spécialiste de la Mésopotamie et un conférencier très demandé qui a la distance courtoise du prof de fac ­nomade. Avec son veston bleu et sa chemise assortie, il est encore plus élégant qu’Al-Jabouri. Sous ces dehors se cache un Arabe des marais qui parle du haut de son expérience. « J’ai grandi au milieu des crues, bien sûr », me dit-il une fois que nous nous sommes présentés. Lui qui est né et a grandi dans les marais trouve parfaitement concevable que l’on puisse y survivre pendant quarante jours et quarante nuits. Dans son enfance, avant la construction de tous les barrages, il a vu son école de roseaux se détacher de l’île sur laquelle elle était perchée et flotter vers l’aval. Il n’a cessé de bouger depuis. Il a fait ses études à l’université de Bagdad puis à l’université d’État de New York, où il a fait une thèse de doctorat sur les marais. Quand nous nous rencontrons, il s’apprête à rejoindre l’université de ­Durham, au Royaume-Uni, pour y ensei­gner la façon de sauvegarder le patri­moine culturel en temps de guerre.

 

L’endroit où l’Arche de Noé a accosté

Salim pensait qu’Al-Hamdani m’apporterait son éclairage sur le lien entre l’arche et ses coracles, mais en l’espace de quelques minutes l’universitaire avait discrédité ses théories. « J’ai passé toute ma jeunesse dans les marais. Mon père avait un grand bateau. Mais je n’y ai jamais vu de bateau rond », m’assure-t-il. Son scepticisme vient aussi de sa connaissance des textes anciens en écriture cunéiforme : « On n’y trouve trace nulle part d’un ­bateau rond au sud de Babel. Les bas-­reliefs sumériens et assy­riens et les sceaux cylindriques ne représentent que des bateaux à rames en forme de croissant. » De surcroît, l’idée qu’une arche circulaire puisse remonter le courant est tout à fait fantaisiste. Quoique la Bible et le Coran diffèrent quant à l’endroit exact où l’arche a accosté, les deux textes s’accordent à le situer à des centaines de kilomètres au nord, dans les montagnes d’Anatolie. Du point de vue d’Al-Hamdani, peupler les marais d’immenses coracles, c’est comme introduire les tilapias qui dévorent les carpes locales. Il s’inquiète aussi des ­matériaux qu’entend utiliser Salim. « Je n’ai jamais vu de bateaux faits en palmier. Je ne crois pas qu’ils auraient duré très longtemps. »

Le Déluge est à l’origine de nombreux mythes. La véracité d’un de plus ou de moins a-t-elle une importance ? Salim reconnaît que son intention est moins de montrer à quoi ressemblait l’arche antique que de préserver les splendeurs emblématiques de la première civilisation et d’éviter leur destruction par la société actuelle. En survolant la Turquie à mon retour d’Irak, j’ai pu apercevoir un paysage parsemé de lacs artificiels inondant les hauts plateaux pour la première fois depuis Noé. Une profusion de barrages menace une nouvelle fois le patrimoine – en l’occurrence, un patrimoine aussi ancien que la civilisation même. En aval aussi, ces barrages ont fait baisser le débit des cours d’eau irakiens de plus de moitié dans les dernières décennies. La mise en service du barrage d’Ilısu, l’un des plus grands des 22 ouvrages que la Turquie construit sur les cours du Tigre et de l’Euphrate dans le cadre du grand projet d’aménagement de l’Anatolie du Sud-Est, a été heureusement reportée, mais seulement de quelques mois. Et l’Iran s’est mis à son tour à construire des barrages en amont des ­marais. Au cours des dix dernières ­années, Téhéran a détourné le cours du fleuve ­Karoun, qui se déversait en Irak. Le niveau de l’eau actuel dans les marais a baissé de 40 % en un an et est désormais inférieur à 1 mètre. Les pêcheuses se plaignent de ce que leurs captures quotidiennes ont diminué de plus des trois quarts. Pourtant, Salim reste stoïque : « Les empires naissent et disparaissent, mais jusqu’à récemment nous avons toujours conservé notre cadre de vie. » Si son arche parvient à alerter sur la menace qui pèse sur les marais, elle pourrait bien, comme celle de Noé, sauver une nouvelle fois de la destruction la plus ancienne des écocultures.

 

— Cet article est paru dans la revue américaine Lapham’s Quarterly à l’été 2018. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Nous, les hommes

Changement de ton. Cette fois, l’écrivain tchèque Jaroslav Rudiš a eu envie de faire rire ses lecteurs, quitte à déloger ses antihéros de leurs bars habituels.
On se souvient que, dans le mélancolique La Fin des punks à Helsinki (Books Éditions, 2012), de doux rebelles assistaient à la fin de leur monde dans leur bar miteux, et que, dans le très sombre Avenue Nationale (Mirobole, 2016), un bagarreur passionné d’histoire militaire monologuait rageu­sement depuis la taverne de sa cité pragoise.
Très attendu, Česky Ráj, son nouveau ­roman, se lit comme une « tragicomédie masculine ». Plus comique que tragique, assurément, même si « il y est question de la mort, du suicide et de l’histoire, comme dans mes autres livres », explique au site Aktualně.cz l’écrivain de 46 ans qui fut aussi DJ, manager d’un groupe punk, publicitaire (pour de la bière tchèque !) et ­journaliste.
À la surprise générale, note le quotidien Dnes, le « paradis tchèque » du titre n’est pas la région montagneuse du nord de la République tchèque qui porte ce nom, mais un sauna. C’est là que, le temps d’une suée, seize hommes venus de tous horizons – chauffeur de taxi, retraité, assureur, pompier, ancien sportif, etc. – tentent de mieux comprendre leur vie, de surmonter leur hypo­condrie, d’exorciser leur ­angoisse de la fin du monde, non sans évoquer la qualité de leur dernier ­goulasch ou le charme des marchés paysans. Quant aux femmes, elles sont absentes de leur cercle, mais pas de leurs conversations.
Pas de personnage principal, comme le sombre Vandam d’Avenue Nationale : les seize hommes tiennent ensemble le premier rôle. Et c’est un peu de l’identité d’un pays qui se dessine à travers leurs échanges et la diversité de leurs points de vue. « Ces dialogues, peut-être un peu banals de prime abord, témoignent de ce que nous sommes, nous les Tchèques », citoyens d’une « petite nation du centre de l’Europe », apprécie le critique de Dnes.
En réalité, « le narrateur du livre est le sauna », estime Jaros­lav Rudiš, lui-même grand ­amateur de bains de vapeur. Uniquement composé de dialogues, son ­roman donne à voir « tous ces hommes ­ensemble, explique-­t-il. La grande et ances­trale âme collective masculine. Nous ». Une vision somme toute ­rassu­rante, preuve qu’en ce début de XXIe siècle les hommes tchèques ont sérieusement ­besoin de ­réconfort. D’ailleurs, comme le précise Rudiš, en ­sortant de la séance qui leur tient lieu de psycha­nalyse collective, les protagonistes « vont tous ­ensemble boire une bière ».