Vive la Corée libre !

En 2009, une exposition collective au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême avait fait découvrir au public la créativité de la scène manhwa – l’équivalent coréen du manga. Dix ans plus tard, les auteurs coréens sont de nouveau à l’honneur de cette manifestation, qui se tient du 24 au 27 janvier.

Dans l’intervalle, Park Kun-woong a vu une bonne partie de son œuvre ­traduite en français et s’est imposé comme une figure majeure de la bande dessinée sud-coréenne, tant par la quali­té de son graphisme que par son inlassable effort d’éclairage des pans ­tragiques, et parfois occultés, de l’histoire récente de la ­Corée (occupation japonaise, ­partition de la pénin­sule, guerre de ­Corée, ­dictature militaire au sud et communiste au nord).

« Depuis les années 2000, on assiste à un léger regain d’intérêt pour les questions historiques, même si la présidence de Lee Myung-bak [au pouvoir de 2008 à 2013], avec le retour à une ligne conservatrice dure, n’a pas facilité le travail de réflexion que peuvent mener les auteurs, en particulier les jeunes dessinateurs, sur l’histoire du xxe siècle coréen, confiait récemment Park Kun-woong au site de la revue française Keulmadang, consacrée aux littératures de Corée. Je me sentais seul au début. Aujourd’hui, de plus en plus d’auteurs abordent ces thèmes. Il faut aussi savoir que la société coréenne, qui aspire constamment à la nouveauté et au progrès technologique, s’accommode assez mal du travail de mémoire. »

Avec Le Livre de Jessie, Park Kun-woong poursuit son exploration du ­passé. Il adapte ici le journal intime qu’ont tenu à tour de rôle, pendant la Seconde Guerre mondiale, Yang Wu-jo et son épouse Choi Seon-hwa, un couple d’intellectuels et de résistants à l’occupation japonaise, contraints à l’exil forcé en Chine. Ils commencent leur récit à la naissance de leur première fille, Jessie, en 1938, et l’achèvent avec leur retour à Séoul, en 1946. « Le journal de Jessie », publié en 1999 en Corée du Sud à l’initiative de la fille de Jessie, est souvent comparé au Journal d’Anne Frank.

À ce stade, un petit rappel historique s’impose. En 1910, la Corée est ­annexée par le Japon, qui entreprend de moder­niser à marche forcée ce voisin jugé ­archaïque. Le pays est placé sous administration militaire, de nombreux paysans sont expropriés, des hommes sont expédiés en camps de travail ou déportés dans les usines japonaises, des femmes servent au « réconfort » des soldats impériaux. La résistance s’organise et, le 1er mars 1919, la population se soulève contre l’occupant nippon – le mouvement sera réprimé dans le sang. Un gouvernement provisoire de la République de Corée s’établit à Shanghai, d’où il tente d’organiser la lutte contre le Japon.

En 1938, les parents de Jessie décident de rejoindre la résistance en exil. Mais la guerre sino-japonaise a éclaté un an plus tôt et le gouvernement provisoire est obligé de déménager sans cesse, en fonction de l’avancée et des pilonnages de l’armée impériale japonaise. Jessie et ses parents s’installent successivement à Changsha, Canton, Liuzhou et Chongqing.

La péninsule coréenne est libérée par les Alliés en août 1945, après les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, qui précipitent la capitulation du Japon. La famille de Jessie rentre enfin à Séoul. Très vite va débuter un autre événement tragique, avec la partition de la péninsule coréenne et la création, au nord, de la ­République populaire de Corée et, au sud, de la République de Corée.

− Books

 

Enfermés dans notre cocon

L’un des inventeurs de la réalité virtuelle dans les années 1980, Jaron Lanier est parti en guerre depuis une dizaine d’années contre ses collègues de la Silicon Valley. Dans son dernier livre, il appelle tout un chacun à débrancher ses comptes Facebook, Twitter, Snapchat et autres Instagram, qui exploitent les données personnelles au profit de la publicité ciblée.  Il a de bons arguments pour montrer en quoi l’addiction aux réseaux sociaux  rend les gens égoïstes, désagréables et solitaires tout en fragilisant la démocratie et la vérité et en accroissant les inégalités.

Plusieurs ouvrages ont mis en évidence en particulier les effets d’Internet sur l’intelligence critique. Dès 2001, dans un livre intitulé Republic.com,  le politologue américain Cass Sunstein posait la question de savoir si les usages d’Internet ne représentaient pas une menace pour les vieilles démocraties. Il constatait que les nouvelles technologies du Net permettaient aux consommateurs d’information de filtrer ce qu’ils lisent, entendent et voient. Or le filtrage se fait le plus souvent en faveur de ce qu’on aime, ce qu’on pense ou ce qu’on préfère déjà. C’est vrai en politique comme en musique. Résultat : la plupart des internautes construisent autour d’eux une sorte de cocon, où ils sont exposés uniquement ou pour l’essentiel aux idées auxquelles ils adhèrent déjà.

Les enquêtes le montrent: la plupart des lecteurs de blogs politiques ne lisent que des blogs du même bord. Aux États-Unis, le mouvement s’est accentué au point d’entraîner une « polarisation » politique sans précédent : la communication entre démocrates et républicains est réduite à sa plus simple expression. Le phénomène contribue aussi renforcer toutes les formes de communautarisme, provoquant ce que le philosophe allemand Habermas appelle la « fragmentation » de la communauté des citoyens : les valeurs du ou des groupes auquel on appartient l’emportent sur les valeurs universalistes de la citoyenneté.

Cet effet de « cocooning » a été brillamment décrit par l’essayiste américain de gauche Eli Pariser dans son livre The Filter Bubble (« La bulle filtrante »), paru en 2011. Il insistait sur le rôle des algorithmes de Google et Facebook, qui, analysant automatiquement nos préférences, nous renvoient sans cesse davantage de sources d’information allant dans le même sens, créant un effet de renforcement dont non seulement nous ne nous rendons pas compte mais que nous avons tendance à nier si on nous le démontre : nous sommes prisonniers de boucles rétroactives.

Le phénomène s’accompagne d’une baisse du niveau de connaissances, donc de la compétence de l’électeur moyen. Ethan Zuckerman, du Massachusetts Institute of Technology,  l’a analysée dans un livre consacré aux connaissances en matière de relations internationales (1). Il présente les études montrant que les Américains lisent moins de nouvelles de l’étranger qu’avant l’ère d’Internet. Ils privilégient plus que jamais les informations sur les sujets qui leur sont familiers. Après l’attentat de Boston en 2013, l’ambassade tchèque a dû diffuser un communiqué précisant que la « la République tchèque et la Tchétchénie sont deux entités distinctes ». Il est bien établi aussi qu’Internet favorise la propagation et l’installation des fausses croyances (voir notre numéro de décembre 2018-janvier 2019, « La Terre est plate ! »).  Les jeunes y sont spécialement sensibles.  31% des Français de 18 à 34 ans adhèrent à l’idée que « Dieu a créé l’homme et la Terre il y a moins de 10 000 ans » ; c’est près de deux fois plus que la population générale.

Les techniques tirées de la science du comportement poussent à la roue. En dévoilant les biais cognitifs inconscients qui produisent des erreurs systématiques dans notre perception de la réalité et nos raisonnements, cette discipline est désormais exploitée à grande échelle par les entreprises commerciales pour  influencer nos comportements. Les candidats aux élections se sont mis au diapason, comme l’a montré la campagne de Donald Trump (lire « Les habits neufs du marketing politique »).

L’idée de base consiste à mettre en place les moyens de provoquer chez les personnes visées, consommateurs ou électeurs, ce que les Américains appellent des « nudges » (coups de pouce), c’est-à-dire des incitations inconscientes à aller dans le sens désiré.  La technique peut être exploitée pour servir l’intérêt général, s’il s’agit par exemple pour un État de faire passer une mesure favorisant une plus grande couverture sociale de la population. Mais elle trouve un terreau fertile dans la jobardise des acheteurs et des citoyens. Dans une lettre à ses actionnaires, Jeff Bezos faisait ainsi  valoir en 2015 que les vendeurs d’Amazon jouissent d’un avantage commercial considérable car, « grâce à notre programme Sellig Coach, nous générons un flux continu de coups de pouce automatisés (plus de 70 millions pour une semaine type) ».  Tous les grands patrons du Net ont participé à des « master classes » animées par les fondateurs de l’économie comportementale, notamment le prix Nobel Daniel Kahneman.  Ces techniques valent aussi dans le domaine de l’espionnage. Frank Babetsy, un analyste de la CIA, a fait du  livre de Kahneman Système 1, Système 2, les deux vitesses de la pensée (2) , une lecture obligée pour les agents du renseignement. « Tromper efficacement repose sur les biais inconscients de la cible, ce qui rend celle-ci particulièrement sensible à ce qu’elle est disposée à croire », écrit-il.

 

 

19 faits & idées à glaner dans ce hors-série

Les réseaux sociaux ont facilité la collecte de renseignements sur les groupes miltants.

 

Les politologues appellent « ignorance rationnelle » la préférence pour les informations non politiques.

 

Près de la moitié des 18-29 ans déclarent se servir de leur téléphone pour « éviter les autres autour d’eux ».

 

Les entreprises high tech sont lancées dans une course à la conquête du bulbe rachidien.

 

Le lamento sur les pathologies de la surinformation est un thème récurrent du débat culturel.

 

Nul ne sait combien d’attentats terroristes ont été déjoués grâce à la collecte massive de données personnelles.

 

Si les abattoirs avaient des parois de verre, le nombre de végétariens augmenterait.

 

L’officier de la CIA responsable de la traque de Ben Laden ne connaissait pas l’arabe.

 

Snowden a fait économiser davantage de milliards qu’il n’en a coûté.

 

Les Américains lisent moins de nouvelles de l’étranger qu’avant l’ère d’Internet.

 

Nous livrons nos données personnelles avec une facilité déconcertante.

 

Pour Mark Zuckerberg, la vie privée n’est pas une norme sociale.

 

L’équipe de Trump a mis au point un outil de géocalisation distinguant 20 profils d’électeurs.

 

La technologie pourrait être conçue pour encourager la délibération critique au lieu de la restreindre.

 

En 2017, Pornhub a enregistré en 81 millions de visiteurs par jour. P.64

 

La course aux armements cryptographiques oppose les hackers à leurs poursuivants.

 

L’anonymat est l’un des services que Twitter offre aux misogynes et aux lyncheurs.

 

Les Français vont plus sur les sites de rencontre que les Américains.

 

Dans Wikipedia, il n’y a aucun moyen de savoir en quelle partie d’un article on peut avoir confiance.

 

 

 

 

Internet, pièges et maléfices

Books a été parmi les tout premiers organes de presse à attirer l’attention sur les risques que le développement d’Internet fait peser sur les démocraties. L’été 2009, nous titrions un numéro spécial : « Internet rend-t-il encore plus bête ? » En mars 2010, notre dossier de couverture était titré « Internet contre la démocratie ». En décembre de cette même année devait commencer ce qu’on a appelé « le printemps arabe », une série d’événements qui nous ont hélas donné raison : après une vague d’enthousiasme technophile dû au rôle des réseaux sociaux dans le déclenchement des événements, notamment en Égypte, il a fallu déchanter : les pouvoirs autoritaires ont su retourner l’arme contre leurs opposants. Partout dans le monde aujourd’hui, à commencer par la Russie et la Chine,  Internet est l’outil privilégié des autocrates. Tant il est vrai qu’une technologie est neutre : tout est dans la manière dont on s’en sert.

Mais le chancre Internet ronge aussi le cœur même de l’arbre démocratique, au sein des plus vieilles démocraties du monde. L’histoire a apporté un démenti cinglant aux aspirations initiales de Tim Berners-Lee, l’inventeur du World Wide Web, qui y voyait un magnifique instrument de progrès des libertés, de la communication et des connaissances. Un démenti aussi aux aspirations affichées par Mark Zuckerberg et Sheryl Sandberg, qui ont longtemps présenté Facebook comme un agent de la libre expression, de la contestation et du changement politique au sens positif du terme. Facebook et ses satellites  sont devenus une grande puissance. Ils drainent aujourd’hui 2,2 milliards d’utilisateurs dans le monde. Comme l’explique très bien l’historien des médias Siva Vaidhyanathan  dans un livre récent (Antisocial Media : How Facebook Disconnects Us and Undermines Democracy, Oxford University Press 2018.), Facebook attaque l’idée et la pratique démocratiques sur plusieurs fronts. C’est d’abord une nouvelle « machine à plaisir », à la Huxley,  un système de récompense dont un ressort essentiel  est la facilité avec laquelle on va faire ami ami avec des gens qui partagent votre point de vue. Selon une formule qui a fait florès, Facebook s’emploie à créer et à renforcer les « bulles filtrantes » que nous nous plaisons à habiter. C’est devenu un « forum pour le tribalisme », dit Vaidhyanathan. Une usine à entretenir et figer les préjugés et les communautarismes. L’effet est renforcé par les grands moteurs de recherche comme Google.

Tirant 98% de ses recettes de la publicité, Facebook est aussi devenu un formidable outil de surveillance des citoyens et de manipulation des esprits. On a bien compris le premier point à l’occasion des révélations d’Edward Snowden, on comprend bien le second à la suite des campagnes politiques qui ont conduit au Brexit et à l’élection de Trump. On sait aujourd’hui que la firme britannique Cambridge Analytica, qui a accueilli Steve Bannon dans son conseil d’administration, a eu accès au dossier de 87 millions d’utilisateurs de Facebook pour développer des « profils psychographiques » exploitables tant par les entreprises commerciales que par les hommes politiques.

On a longtemps cru qu’Internet serait un formidable outil d’accès à la culture. C’est à certains égards indéniable. Wikipedia est un outil de recherche gratuit et d’une facilité d’emploi sans précédent. Mais le contenu de Wikipedia se prête à la manipulation. Et la « machine à plaisir » d’Internet exerce un tel pouvoir d’attraction qu’elle contribue à détourner les jeunes de la lecture de textes longs, à commencer par les livres. Un nombre croissant d’études mettent désormais en évidence un effet global de déculturation d’Internet. Si l’on relie cette tendance à l’effet « bulle filtrante », on comprend que les fausses nouvelles et les fausses croyances tiennent le devant de la scène sur les réseaux. Plus que jamais la mauvaise information chasse la bonne, ce qui rend illusoires les initiatives vertueuses destinées à « promouvoir la liberté d’opinion et d’expression ».

Dans ce hors-série

 

Le progrès au service de la dictature

Internet et les réseaux sociaux font indiscutablement progresser l’idée démocratique. Mais l’histoire récente montre que les États autoritaires et les mouvements extrémistes ont eux aussi su en tirer profit. Un article prémonitoire, publié en 2009.

 

La gratuité, ça ne paie plus !

L’idée que l’information et la musique puissent sans dommage circuler librement et gratuitement sur Internet a été défendue par de bons esprits. Nous savons aujourd’hui qu’elle relevait d’une utopie technologique.

 

L’âge de l’écran total

L’utilisation compulsive du smartphone s’est généralisée, bouleversant les relations sociales, amicales et familiales. La normalisation de cette addiction ne doit rien au hasard. Le modèle économique des géants d’Internet est fondé sur la création d’une dépendance chez l’utilisateur.

 

« Internet gonfle le culte du moi »

Pour l’essayiste Chris Hedges, les réseaux sociaux nous permettent de devenir les stars dans le cinéma de notre vie. C’est ce qui explique leur succès.

 

Nous reste-t-il du temps de cerveau disponible ?

Internet entraîne une surcharge d’informations qui menace notre capacité de concentration et l’accès au savoir. Cependant, l’avènement de l’imprimerie a provoqué une réaction comparable à celui du smartphone. Aurions-nous aujourd’hui plus de raisons d’avoir peur ?

 

La liberté à l’ère post-panoptique

Les gouvernements disposent d’outils de contrôle de plus en pus sophistiqués. Mais les citoyens surveillés ont su s’emparer à leur tour d’une technologie au service de la liberté et se retournent désormais contre leurs surveillants.

 

Edward Snowden, l’ennemi d’État n°1

En divulguant les programmes de surveillance de masse de la NSA, cet employé du renseignement américain a révélé la dérive bureaucratique de l’Agence nationale de sécurité et l’incapacité de la CIA à agir sur le terrain contre le terrorisme.

 

Enfermés dans notre cocon

Les internautes créent autour d’eux une sorte de cocon, ne s’exposant qu’aux idées auxquelles ils adhèrent déjà. Une proie facile pour les entreprises et les hommes politiques.

 

Les abysses du Big Data

Nos téléphones sont des mouchards et, sur Internet, nous sommes suivis à la trace. Pourtant, nous continuons à livrer chaque jour des informations personnelles aux géants du Net. Que deviennent-elles ? Un dessinateur et un journaliste ont mené l’enquête.

 

Tous fichés, tous manipulés

Internet a généré un puissant système de collecte et d’analyse des données personnelles et fourni des outils de surveillance pouvant être utilisés à des fins politiques. En mars 2018, le scandale impliquant Facebook et la société Cambridge Analytica en a donné la preuve.

 

Big Data et porte-à-porte

Grâce à la collecte de données personnelles, le microciblage des électeurs a atteint un haut degré de sophistication et de précision. Bush, Obama et Trump y ont tous eu recours lors de leurs campagnes victorieuses. Emmanuel Macron en a lui aussi bénéficié lors de l’élection présidentielle de 2017.

 

Délivrons-nous du Web

Nous sommes habités par une vision quasi religieuse des nouvelles technologies. Sous l’emprise de cette doctrine, nous acceptons tous leurs principes, livrons notre vie privée aux marchands du net et croyons aveuglément aux résultats de nos recherches Google. Comment lutter contre cette nouvelle forme de dogmatisme ?

 

Dans l’enfer du Darknet

On peut y acheter de la drogue, des armes, ou y télécharger des images pédopornographiques. Inaccessible à la plupart des internautes, ce Web clandestin accueille aussi des lanceurs d’alerte. Ils y circulent anonymement et règlent leurs transactions en bitcoins, l’intraçabble cryptomonnaie. Mais le FBI n’a pas dit son dernier mot.

 

La saga des hackers masqués

Comment une bande de trolls à l’humour fort discutable ont-ils donné naissance à un mouvement contestataire capable d’aider les révolutions arabes et Occupy Wall Street ? Voici l’histoire d’Anonymous, insaisissables esprits frappeurs de la liberté d’expression.

 

Peut-on lutter contre le lynchage en ligne ?

Sur Internet, une photo ou un tweet peuvent déclencher menaces violentes et flots d’insultes. Les femmes sont les premières visées. Au nom de la liberté d’expression, l’humiliation numérique continue de faire des ravages. Des contre-feux se sont tant bien que mal mis en place.

 

L’amour au temps de Tinder

Le prude Espagne de naguère a disparu. Comme à New York ou à Paris, les applis de rencontres font un malheur à Barcelone et à Madrid. On s’interroge sur les effets à long terme de ces supermarchés de la drague, jusqu’à se demander si l’amour n’est pas déjà mort.

 

Wikipédia, l’enfant des années Lumières

S’appuyant sur la gratuité et le volontariat, « l’encyclopédie libre » fondée en 2001 reçoit aujourd’hui plus de 500 millions de visiteurs par mois, dans un esprit proche des ouvrages savants de nos penseurs du xviiie siècle. Passera-t-elle un jour à l’âge adulte ?

 

 

Le cerveau et la loi sur la burqa

Pourquoi les gens voient-ils des choses qui n’existent pas ? Le psychologue Solomon Asch a raconté son enfance en Pologne. En 1914, alors qu’il avait 7 ans, il fêtait en famille le seder, le premier soir de la pâque juive. Sa grand-mère offrit un verre de vin à chacun puis posa un autre verre rempli sur la table.
« Il est pour qui ? demanda le jeune garçon.
— Pour le prophète Élie, lui répondit un de ses oncles.
— Il va vraiment en boire ?
— Mais oui, dit l’oncle. Tu vas voir. »

L’enfant scruta le verre et eut la certitude d’avoir vu baisser le niveau du vin.

Sa famille avait émigré à New York avant que la Wehrmacht envahisse la ­Pologne en 1939 et que les nazis ­exter­minent les juifs. Asch gagnait sa vie en tant que psychologue social. En 1951, il mena une expérience révolutionnaire qui lui permit de comprendre pourquoi les gens succombent si souvent à la ­propagande la plus grossière – et, par la même occasion, d’expliquer le phénomène qu’il avait vécu enfant.

L’expérience consistait à comparer la longueur de plusieurs lignes. Les participants se voyaient remettre une carte sur laquelle était imprimé un trait et, en dessous, trois autres traits. Parmi ces trois lignes, l’une était de toute évidence de même longueur que celle du haut, une autre était indéniablement plus longue, une autre plus courte. Les cobayes ­devaient juste indiquer celle qui était identique au trait du haut. Laissés seuls face à cet exercice fort simple, tous donnaient la bonne réponse.

Mais ensuite, Ash répartit les participants dans des groupes. Chaque groupe était composé d’un cobaye et de sept ­assistants à qui Ash, à l’insu du cobaye, avait donné des instructions. Les assistants se mirent unanimement à donner de mauvaises réponses. Ils disaient que les traits courts étaient longs, et réciproquement. Les participants, qui ne se doutaient de rien, se rallièrent à eux. Ces mêmes personnes qui, peu auparavant, avaient su classer correctement et sans hésiter les lignes qu’elles avaient devant les yeux déclarèrent des traits plus longs de quelques centimètres que ceux qui s’étendaient sur presque toute la page. Moins d’un cobaye sur quatre parvint à s’opposer aux affirmations insensées des assistants. Asch expliqua ce déni de réalité par la peur d’être d’un avis divergent. Dans les entretiens qu’il mena avec ses cobayes, ces derniers lui confièrent que les jugements exprimés de façon si convaincante par les assistants les avaient fait douter de leurs propres perceptions. D’autres dirent qu’ils avaient très bien ­remarqué l’erreur des autres mais n’avaient pas voulu les contrarier. ­Plusieurs ­participants avouèrent même être persuadés que quelque chose ne tournait pas rond chez eux. Lorsque des personnes autour d’eux évaluaient ­autrement la longueur des traits, ils se sentaient confortés dans l’idée que ça n’allait pas bien dans leur tête.

Asch cherchait à mettre en évidence bien plus qu’une particularité du com­portement humain. Il voulait comprendre ce qui s’était passé pendant la période nazie en Allemagne. Comment était-il possible que des millions d’Allemands se soient laissé convaincre par une propagande mensongère aussi aisément identifiable ? Même des citoyens bienveillants n’avaient eu aucune difficulté à voir de dangereux sous-hommes dans leurs voisins juifs qui ne leur avaient ­jamais fait le moindre mal. Et, même après que les bombardements alliés eurent détruit leurs villes, beaucoup étaient toujours disposés à croire « le plus grand chef de guerre de tous les temps » et à souffrir pour la victoire finale.

 

Avec le sens de la réalité, il en va ainsi. Par exemple, qui croise sans arrêt des femmes en voile intégral ? Pas moi, en tout cas, bien que je vive à Berlin et que je me rende souvent à ­Neukölln, ­Wedding et d’autres quartiers à forte présence ­musulmane. Il m’arrive très rarement de voir une femme dont les cheveux et la bouche sont dissimulés derrière ce qu’on appelle un niqab. Quant à la burqa, ­autrement dit une tenue qui recouvre tout le corps et ne laisse deviner que le visage derrière une grille de tissu, je n’en ai jamais vu. Pas étonnant. D’après les experts du monde islamique, ce type de vêtement n’est porté qu’en Afghanistan et dans quelques régions d’Ouzbékistan, du Tadji­kistan et du Pakistan.

Et néanmoins, tant de gens en Allemagne se sentent menacés par les femmes voilées qu’en 2017 le Bundestag a voté une loi qui interdit aux fonctionnaires « la dissimulation du visage dans le cadre de leurs fonctions ou d’une activité en lien direct avec celles-ci ». Les médias l’ont surnommée « loi sur la burqa » (1). Lorsqu’un député vert a voulu savoir s’il y avait des données chiffrées sur le port de la burqa, l’exécutif a dû en convenir : « Le gouvernement fédéral ne dispose pas d’informations sur le nombre de femmes portant la burqa en Allemagne. » Selon une enquête de la radio bavaroise, personne au ministère fédéral de l’Intérieur et dans les ministères de l’Intérieur des Länder n’avait été en mesure de citer un seul cas de fonctionnaire ayant exercé ses fonctions revêtue d’un voile intégral. Bien que personne ne sût ce qu’il y avait au juste à réglementer, la « loi sur la réglementation sectorielle du port du voile » est entrée en vigueur le 15 juin 2017.

Pour comprendre une telle législation postfactuelle, il n’est pas inutile de jeter un coup d’œil aux sondages d’opinion. D’après une enquête réalisée en 2015 par la Fondation Bertelsmann, 57 % des habitants non musulmans d’Allemagne sont d’accord avec la phrase « L’islam est une menace. » Et les Allemands se sentent non seulement menacés, mais aussi encer­clés. Lorsque l’institut Ipsos leur a ­demandé d‘estimer le pourcentage de leurs concitoyens de confession musul­mane, ils ont répondu en moyenne « 21 % ». Combien de musulmans ­dénombre-t-on réellement en Allemagne ? En 2018, une ­enquête de l’Institut allemand de recherche économique arrivait, en 2018, à 4,3 %.

Ainsi, la réalité et la perception qu’on en a ne cessent de diverger. Le déni de ce qui est évident n’est du reste pas l’apanage des Allemands. Les électeurs américains ont soumis le monde à une énigme difficile à résoudre : comment ont-ils pu imaginer qu’un homme impliqué dans pas moins de 3 500 procédures judiciaires, allait, une fois élu président, tout faire pour le bien de son pays ? En Grande-Bretagne, reste à savoir pourquoi la population, en dépit de toutes les lois économiques connues et contre ses propres intérêts, a opté pour le Brexit. De plus en plus souvent, les faits sont remplacés par une vérité ressentie qui sert de base à des décisions de grande ampleur, voire à des lois.

Certes, les êtres humains, quand ils sont en groupe, ont depuis toujours un rapport biaisé à la réalité. La propagande nazie sur laquelle s’est penché Solomon Asch, mais aussi toutes les folies boursières, depuis la spéculation sur le prix des bulbes de tulipe dans les Pays-Bas du XVIIe siècle jusqu’à la bulle des subprimes qui a éclaté en 2007, reposent, au bout du compte, sur le fait que ceux qui y ont pris part se suggéraient les uns aux autres une vérité alternative.

Cette faiblesse de la nature humaine, les faiseurs d’opinion cherchent à l’utiliser à leur profit. Ces dernières années, personne n’a mieux su manipuler le conformisme humain que la droite popu­liste. Il suffit d’ouvrir un journal ou de regarder la télévision. Les commentateurs nous disent que les Allemands sont rétifs à la mondialisation et craignent pour leur culture, ou que ce sont Facebook et consorts qui ont porté Trump au pouvoir en l’aidant à répandre ses contre­vérités.Tout cela est peut-être exact mais passe à côté de la vraie question : comment les êtres humains arrivent-ils à des convictions dont ils ne démordent plus, même quand on leur présente de bons ­arguments ? Pourquoi sont-ils si vulnérables aux idéologies ?

L’expérience d’Asch offre une explication à un tel éloignement de la réalité. Quelqu’un qui ne cesse d’entendre que des hordes de femmes voilées menacent notre vivre-ensemble va adhérer à cette opinion même s’il n’a jamais rencontré l’une d’entre elles. Asch supposait toutefois que ses cobayes ne se ralliaient à l’avis dominant que par mesure de précaution – et qu’ils savaient ou du moins pressentaient que quelque chose clochait. Les psychologues parlent à cet égard de « dissonance cognitive » : les cobayes d’Asch voulaient échapper à une tension déplaisante née de l’écart entre ce qu’ils savaient et ce qu’ils disaient.

Solomon Asch était hélas beaucoup trop optimiste. En 2005, des neuro­scientifiques ont reproduit son expérience avec la technologie du XXIe siècle. ­Gregory Berns et ses collègues de l’université Emory d’Atlanta ont fait passer une IRM aux cobayes lorsqu’ils émettaient leurs jugements. L’appareil mesu­rait l’activité de différentes zones de leur cerveau. Cette fois, les participants ­devaient ordonner des figures déformées dans l’espace. Là encore, des complices défendaient des solutions absurdes, et les cobayes y souscrivaient. Mais le plus effrayant se jouait dans leur tête : dans les zones du cerveau sollicitées d’ordinaire pour les mensonges et la gestion des contradictions, on ne constatait chez eux aucune activité. Le conflit entre ce que leurs yeux voyaient et ce qu’affirmaient les personnes autour d’eux n’avait même pas atteint cette instance de leur conscience.

Est-ce que quelque chose n’éliminait pas cette contradiction à un stade antérieur et encore inconscient ? Dès que les complices troublaient un cobaye par une réponse manifestement fausse apparaissait une activité élevée dans les aires cérébrales correspondant à la perception spatiale. Les données venues des yeux y étaient traitées jusqu’à ce que la perception s’accorde avec les affirmations des autres. Ainsi, aucun cobaye n’avait besoin de mentir ! Personne ne souffrait de dissonance cognitive. Les participants voyaient bel et bien les figures comme elles n’étaient pas. Ils les voyaient comme ils devaient les voir.

Le phénomène de surimitation

Le cerveau est une usine à falsification. À l’instar des illusions optiques, l’opinion d’autrui nous fait percevoir une réalité qui n’existe pas. C’est la conclusion de l’expérience d’Asch : quand tout le monde parle de burqas, on voit des burqas.

La rédaction du magazine télé Monitor a eu l’idée de comptabiliser les sujets qu’abordaient les talk-shows allemands. En 2016, 54 % des émissions de débats diffusées sur les chaînes ARD et ZDF ont traité des réfugiés, de l’islam, du ­terrorisme et du populisme de droite. A tour de rôle, les deux chaînes publiques ont montré des visages voilés et des ­citoyens en colère manifestant contre des visages voilés, avant que des criminologues, des responsables politiques et des féministes ne polémiquent sur ces visages voilés. Comment ne pas finir par être ­persuadé qu’on a vu des femmes ­voilées dans sa ville ?

Les singes singent, dit-on. Homo ­sapiens, en revanche, est censé être doté d’une conscience critique. De nouvelles expériences dans lesquelles notre intelligence sociale a été comparée à celle du chimpanzé sèment toutefois quelques doutes. Les résultats montrent pourquoi nous ne percevons pas la réalité mais ce que les autres en disent. À l’occasion d’une expérience ­menée en 2007, des chercheurs de l’université de Saint Andrews, en Écosse, ont fait effectuer la même tâche à des enfants et à des chimpanzés : il s’agissait d’ouvrir une boîte à trésors contenant des fruits. La boîte était munie des serrures et de verrous, tous inopérants sauf un. Les enfants et les chimpanzés ont regardé l’un des chercheurs ­effectuer une série d’actions pour ouvrir la boîte. Puis ce fut à eux d’imiter ce qu’ils avaient observé. Très vite, les singes se sont aperçus qu’une simple pression sur l’un des verrous suffisait à ouvrir la boîte et ont cessé toute autre manipulation. Les ­enfants, en revanche, se sont ­obstinés à reproduire toute la procédure qui leur avait été montrée. Ils avaient pourtant bien vu qu’on pouvait procéder plus simplement. Les psychologues écossais ont donné à cet entêtement le nom de « surimitation ».

L’extrême conformisme n’est pas une pathologie propre à notre culture. Les Sans d’Afrique australe, qui vivent dans des conditions semblables à celles de l’âge de la pierre, imitent de façon maniaque ce qui leur est montré. Tout cela indique un besoin inné chez l’être humain.

Lorsqu’une caractéristique est programmée génétiquement, il est utile de se pencher sur l’évolution pour mieux la comprendre. Après tout, il doit bien y avoir des raisons pour que les êtres humains s’approprient davantage que les autres animaux ce que les autres leur montrent. Joseph Henrich, anthropologue à l’université Harvard, explique même le succès de notre espèce par ce comportement. Ce n’est que parce que notre cerveau absorbe comme une éponge ce que les autres ­affirment et font que la civilisation a pu naître. Si nous étions aussi sceptiques que les chimpanzés, nous n’aurions jamais pu acquérir l’usage du feu, de l’écriture et du téléphone portable. Car l’apprentissage de compétences culturelles exige que l’individu acquière aussi des habitudes dont il ne comprend pas le sens. Celui qui essaie de tout remettre en question se met en danger. Henrich mentionne, par exemple, le traitement du manioc en Amérique du Sud.

Le manioc cru contient de l’acide cyanhydrique, qui est un poison. C’est pourquoi il faut le ­détoxifier. Les femmes épluchent et râpent les tubercules, puis les font bouillir jusqu’à ce que l’acide cyanhydrique ait été évacué. Elles consacrent du temps à cette tâche, mais elles ne savent pas pourquoi elles le font. Elles préparent le manioc comme leurs mères le leur ont appris. Ainsi, ­personne n’a jamais subi d’empoisonnement. Si ces femmes étaient des chimpanzés, elles ne feraient que ce qui leur semble évident et nécessaire : retirer au manioc son goût amer. La surimitation est programmée chez les femmes d’Amazonie. Elle leur sauve la vie et fournit aux peuples ­d’Amérique du Sud l’une de leurs principales sources de nourriture. Ainsi l’imitation et la crédulité traduisent-elles un succès de l’évolution.

La surimitation ne peut fonctionner que si nous sommes prêts à accepter ce qui nous semble absurde. Sans cette capacité de croire aveuglément, l’humanité n’aurait jamais pu accoucher de la civilisation. Et ce qui s’est une fois fixé dans les esprits est transmis de génération en génération. Pour nos ancêtres, il était plus utile d’être naïf et manipulable que de faire preuve d’esprit critique.

L’évolution n’a que faire de la vérité. La seule chose qui compte pour elle, ce sont les chances de survie. Qui doit-on croire alors ? Trop de scepticisme n’est pas profitable, mais celui qui se fait avoir par le premier charlatan venu compromet également ses chances. Pour nos lointains ancêtres, la voie vers le succès consistait à chercher les bons modèles.

Dans les sociétés tribales, l’influence des hommes se mesure au nombre de leurs trophées de chasse. Le footballeur Franz Beckenbauer a été choisi comme ambassadeur de marques de voitures, d’essence et même de gaz russe. Quand on a remporté deux fois la Coupe du monde, on ne saurait se tromper. Lors d’une expérience, enfin, de futurs banquiers d’affaires ont suivi les règles du bon placement ­financier tant qu’ils ignoraient les opérations des autres étudiants. Lorsqu’ils ont appris qu’un de leurs cama­rades était en train de ­gagner beaucoup d’argent, ils ont ­oublié tout ce qu’ils savaient des marchés de capi­taux. Ils se sont mis à copier ceux qui réussissaient le mieux – avec des résultats désastreux. Ils savaient à quel point le succès boursier peut n’être dû qu’au ­hasard, mais, quand ils ont vu s’élever une nouvelle étoile dans le ciel de la Bourse, ils ont perdu tout discernement.

 

La différence entre une opinion et un fait ne va plus de soi

Est-il étonnant qu’un homme ayant vanté sa réussite de chef d’entreprise dans son émission de télé-réalité apparaisse crédible à des millions d’Américains ? Donald Trump ou Vladimir Poutine peuvent bien être des menteurs notoires, cela ne leur nuit en rien. Pour leurs partisans, la réalité se conforme aux paroles de l’homme fort, et non l’inverse. Ces hommes forts ont du succès avec leurs mensonges. Cela les rend crédibles.

Notre société ouverte repose sur l’idée que les mensonges ne mènent pas loin parce que les menteurs se discréditent eux-mêmes. Nul besoin de se tourner vers les États-Unis pour s‘apercevoir que cette supposition ne tient plus. La réalité est autre : plus une déclaration est absurde, plus elle sert celui qui la fait. Car la ­déraison est divertissante, elle ­attire ­l’attention et conforte dans leur perception de la réalité ceux qui sont déjà convaincus.

En mars 2017, le parti xénophobe Alter­native pour l’Allemagne (AfD) a fait courir le bruit, sans aucun fondement, que le ministère des Affaires étrangères ­déconseillait aux ressortissants allemands de voyager en Suède parce qu’ils risquaient de tomber sur des migrants en maraude. Les responsables politiques ont toujours affabulé à propos de prétendus faits quand ils concordaient avec l’image du monde que se faisaient leurs partisans. Mais ils le faisaient discrètement, dans les arrière-salles des brasseries. Ce qui est nouveau, c’est le détachement avec lequel ces contrevérités sont proférées. En ­octobre 2015, le ministre de l’Intérieur alle­mand de l’époque, Thomas de ­Maizière, a affirmé qu’un tiers des soi-­disant Syriens présents en Allemagne ne venaient pas de Syrie, alors que son propre ministère ne disposait d’aucun chiffre à ce sujet.

Façonner l’opinion à partir d’affirmations mensongères est devenu la norme dans de nombreux pays européens. ­Blasés des slogans, nous nous y sommes insidieusement habitués. Le débat ne consiste plus qu’à défendre son propre point de vue. Qu’il existe une différence entre une opinion et un fait ne va plus de soi pour une grande partie de la ­population. En Grande-Bretagne, la mère patrie de la démocratie parlementaire, la situation a débouché sur le vote en faveur d’un Brexit probablement préjudiciable.

Si les mensonges fonctionnent, ce n’est pas parce que nous manquons d’intelligence pour les débusquer. Ils s’imposent parce que nous voulons y croire – mais avant tout parce que, collectivement, les êtres humains se laissent contaminer par le jugement d’autrui. Le conformisme est intrinsèque à Homo sapiens. Mais les êtres humains sont aussi curieux et indis­ciplinés. Les petits enfants imitent les adultes, ils les agacent aussi sans cesse en leur demandant : « Pourquoi ? » On sait que c’est un enfant qui refusa d’adhérer à l’enthousiasme de tout un peuple pour les habits neufs de l’empereur.

C’est peut-être à ce genre ­d’insubordination que la démocratie devra sa survie. Il est possible que notre avenir dépende de notre ­capacité à conserver l’envie de poser des questions. Cela supposerait de ne pas attendre de nos écrans une ­réponse définitive à tous les problèmes de la vie. L’incertitude pourrait s’avérer un état non seulement supportable, mais même fructueux.

Ne vaudrait-il pas mieux, dans les ­débats houleux à venir, se retenir d’écrire un tweet cinglant et utiliser son intelligence pour, comme l’enfant devant l’empereur nu, se poser la bonne question ? On pourrait au moins essayer.

 

— Cet article est paru dans Die Zeit le 23 mai 2018. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Books a 10 ans !

Par une intéressante coïncidence, j’ai lancé Books dans le sillage de la terrible crise financière de 2008. Due aux illusions et à la sottise des banquiers, cette crise a eu des répercussions catastrophiques, qui nous frappent encore de plein fouet et pourraient encore s’aggraver. Elle a mis en cause à juste titre la qualité de la méritocratie habituée à gouverner les démocraties. Il s’est ensuivi une flambée de mouvements populistes d’inspiration primaire, qui mettent en cause les institutions libérales des deux côtés de l’Atlantique et du nord au sud. Les dictatures russe et chinoise s’en sont trouvées renforcées. Les enquêtes en témoignent, un peu partout l’idée démocratique perd du terrain, notamment chez les jeunes.
Par ailleurs, mais tout est lié, cette décennie a été marquée par une véritable révolution dans les modes de communication. Créé en 2004, Facebook possédait déjà 500 millions de membres en 2010 et compte aujourd’hui 2,23 milliards d’utilisateurs actifs. Le WeChat chinois a dépassé le milliard d’utilisateurs. Avec les moteurs de recherche Google et Baidu, ces médias sont devenus le principal véhicule de l’information. Or, contrairement aux espoirs placés à l’origine dans les perspectives du World Wide Web, ces outils font bon ménage avec les régimes autoritaires, favorisent la confusion des esprits et contribuent à renforcer particularismes, communautarismes et préjugés.
Dans ce nouveau monde, Books, ce grain de sable, fait figure d’anomalie. J’en exposais ainsi le concept dans l’éditorial du premier numéro : « Éclairer les sujets du jour et la condition humaine en utilisant la lumière des livres ». Pourquoi le livre ? Parce que, « à l’ère d’Internet […], il est appelé à rester le lieu privilégié de la réflexion approfondie. À l’ère de la vitesse, de l’éphémère, du repli sur soi, mais aussi de la mondialisation, de la propagation planétaire des ondes de choc économiques, politiques, culturelles, le livre apporte la lenteur, le recul ».
Comme nous l’avons, je crois, montré au fil du temps et comme l’illustre ce numéro anniversaire consacré à l’emprise des croyances, Books affiche des valeurs dont toutes ne courent pas les rues. Attachés aux principes fondamentaux de la démocratie libérale, nous nous employons à faire connaître les points de vue les plus divers. En ouvrant grand les fenêtres sur le large, nous militons pour la diffusion d’une information parfois dérangeante, insensibles au Clochemerle français et plus encore aux postures de la pensée de droite ou de gauche. Ce n’est pas une solution de facilité, car la plupart des publications d’information générale qui ont survécu au raz de marée d’Internet tentent de maintenir leur audience en cultivant leur positionnement politique.
Aujourd’hui, les magazines sont comme les feuilles mortes, ils se ramassent à la pelle. Sans l’énergie déployée par son équipe et l’apport d’actionnaires de grande qualité, que je tiens à remercier, Books serait déjà mort plusieurs fois. Il reste profondément fragile et menacé. Forts de nos dix ans d’archives, nous allons développer l’abonnement numérique, mais l’avenir est incertain, pour le moins. Il dépend largement de vous, de votre souci de ne pas laisser s’éteindre la flamme vacillante de l’intelligence critique.

Les dirigeants nazis n’étaient pas férus d’occultisme

Il y a deux ou trois ans, une chaîne de télévision russe a demandé à m’interviewer dans le cadre d’une émission consacrée à Hitler. Je ­reçois sans arrêt ce genre de sollicitations, et j’ai ­accepté l’invitation dans l’espoir de pouvoir contrebalancer un minimum les théories extravagantes auxquelles cet exercice allait m’exposer. En de précédentes occasions, j’avais été confronté à des affirmations délirantes : la population allemande, dans son ensemble, aurait été droguée jusqu’à la moelle pendant toute la durée du IIIe Reich, ce qui aurait rendu son existence supportable ; Hitler se ­serait échappé de son bunker et serait parti vivre en Argentine avec Eva Braun (et, dans certaines versions, avec sa chienne ­Blondi) ; Unity Mitford aurait donné naissance à l’enfant d’Hitler au début de la guerre (1) ; un conflit mondial allait éclater en 2014, comme en 1914.

J’aurais dû m’attendre aux questions qu’allait me poser REN-TV, une chaîne privée qui, à son lancement en 1997, jouissait d’une réputation de sérieux et d’indépendance mais qui a pris depuis un virage populiste. En 2016, elle a diffusé un documentaire prétendant que le naufrage du Titanic résultait d’une conspiration ourdie par « 300 juifs, Illuminati et francs-maçons », dans le but de provoquer une crise internationale et de s’emparer de la planète.

Un cameraman-preneur de son est arrivé dans mon bureau de Cambridge, accompagné d’une intervieweuse très chic. De manière assez classique, l’entretien a débuté par le redressement économique des années 1930, sous le régime nazi (même si je me suis dit qu’il y avait anguille sous roche lorsque la journaliste m’a demandé : « D’où et de qui venait l’argent ? »). Mais nous n’avons pas tardé à aborder un tout autre domaine. « Pourquoi, m’a-t-on demandé, Hitler a-t-il ­délégué à Himmler la tâche de trouver le Saint Graal ? Pourquoi n’a-t-il pas mené lui-même les recherches ? » « Beaucoup de chercheurs disent qu’Hitler était obsédé par la quête de la Sainte Lance… Où se trouvait-elle avant que le parti nazi arrive au pouvoir ? » « Le IIIe Reich abritait-il des magiciens hautement qualifiés ? L’or nazi a-t-il disparu sous l’effet de leurs pouvoirs ? Ont-ils causé la mort de Roosevelt en lui jetant un sort ? » Il y avait beaucoup d’autres questions du même acabit. Il semblait, à les entendre, que le IIIe Reich avait été un terrain de jeu pour des forces maléfiques, occultes, que les nazis avaient utilisées à leur profit.

À la fin de l’entretien, j’ai demandé à la journaliste si elle croyait réellement à toutes ces sottises – elle devait bien savoir, par exemple, que les allégations relatives à l’or nazi caché au fond d’un lac suisse ou dans des tunnels polonais ensevelis avaient toutes été réfutées ? Elle m’a ­répondu qu’elle n’y croyait pas, bien entendu, mais que la chaîne comptait parmi son public un grand nombre de jeunes téléspectateurs qui apprécient ce genre d’histoires.

REN-TV est loin d’être le premier média à découvrir qu’on peut gagner de l’argent en liant nazisme et occultisme. « Hitler est dingue des sciences ­occultes », dit un fonctionnaire américain à ­Indiana Jones dans Les Aventuriers de l’Arche ­perdue, lorsqu’il lui confie la mission d’empêcher les nazis de s’emparer de l’Arche d’alliance – sur le point d’être exhumée – et de son incroyable pouvoir (le troisième film de la série met en scène une lutte similaire pour empêcher les nazis de mettre la main sur le Saint Graal). ­Depuis la publication en 1940 des « Causes occultes de la guerre actuelle » par le folkloriste, ésotériste et nationaliste écossais Lewis Spence (2), les écrits crypto-­historiques n’ont fait que se succéder, ­soutenus à l’occasion par des émissions de télévision, prétendant qu’Hitler recourait à d’authentiques et maléfiques forces surnaturelles, ou qu’il en était l’incarnation.

Les chercheurs ayant sérieusement étudié le nazisme n’ont accordé à juste titre que peu de crédit, voire aucun, à ces hypothèses, mais la place des idées ­occultes au sein du mouvement nazi a fait l’objet de nombre de travaux d’historiens qui considèrent l’idéologie nazie comme l’expression d’une révolte plus large contre les valeurs des Lumières et le rationalisme moderne. Dans son ­ouvrage pionnier, Les ­Racines intellectuelles du IIIe Reich. La crise de l’idéologie allemande, paru en 1964 (3), George L. Mosse ­explique que le spiritisme, la théosophie, le mysticisme de la nature, le paganisme pseudo-germanique et plusieurs autres idéologies irrationalistes apparues à la fin du XIXe siècle ont irrigué le nazisme, qui les a mis au service de l’antisémitisme tout en se débarrassant de leurs aspects les plus bizarres et les plus ­extrêmes. Certains nazis – notamment Heinrich Himmler, le chef de la SS – ont continué d’adhérer à ce type d’idées ésotériques, alors que la plupart des autres dirigeants du régime les considéraient avec mépris.

En 1985, dans Les Racines occultes du nazisme (4), Nicholas Goodrick-­Clarke a attiré l’attention sur l’ariosophie, une idéologie conceptualisée avant la ­Première Guerre mondiale par l’Autrichien Lanz von Liebenfels, un raciste notoire, ainsi que sur les doctrines de Guido von List, un autre ésotériste autrichien. Ces hommes et leurs disciples, que Mosse avait déjà brièvement décrits, s’intéressaient au culte du Soleil, aux anciennes cérémonies des cultes germaniques, à l’écriture runique et à l’idée d’un super-héros se réincarnant pour sauver la race allemande ou « aryenne » (d’où le terme d’« ariosophie ») de la dégénérescence et du déclin, en canalisant les pouvoirs magiques héri­tés des dieux nordiques. Tout en prenant ces courants opposés à la pensée des Lumières suffisamment au sérieux pour les étudier en détail, Goodrick-Clarke restait sceptique quant à leur influence sur le ­nazisme. Au mieux, concluait-il, ils avaient été en vogue dans les hautes sphères de la SS, où Himmler assurait leur promotion. Mais leur impact réel sur le mouvement nazi demeurait limité.

 

Eric Kurlander, un historien américain à qui l’on doit deux livres sur les rapports entre le libéralisme allemand et le national-socialisme, souhaite à présent infirmer cette conclusion. Selon lui, nous devrions réexaminer le rapport du nazisme au surnaturel : « Le national-­socialisme […] s’est plus préoccupé des doctrines surnaturelles et des pratiques ésotériques, et il leur est plus redevable qu’aucun autre mouvement politique de l’entre-deux-guerres. » Ces doctrines et pratiques, soutient-il, étaient bien plus répandues dans la culture allemande de la fin du XIXe et du début du XXe siècle que leur association avec le monde secret de l’occultisme le suggère. Elles comprenaient l’astrologie, la divination, la voyance, la parapsychologie, la démonologie, l’ariosophie et l’anthroposophie. Mais elles englobaient aussi les « sciences marginales » – les pseudosciences, en d’autres termes – qui avaient cours à la marge de la science universitaire. Celles-ci comprenaient certains aspects du folklore, de la mythologie et de la religion germanique ou – pour prendre l’exemple le plus frappant – de la cosmogonie glaciaire, une doctrine obscure selon laquelle les origines de la Terre remontent à une vaste explosion stellaire qui a ­projeté d’énormes blocs de glace dans tout l’Univers. Certains auraient formé un déluge de lunes qui se seraient écrasées contre la Terre, façonnant ainsi les origines de sa matière organique.

« Des millions d’Allemands », écrit Kurlander, acceptaient ces idées « très en vogue », qui furent habilement exploitées par les nazis, non seulement dans leur ascen­sion vers le pouvoir, mais aussi dans leur politique intérieure et étrangère après 1933. En p­résentant leurs ennemis réels et imaginaires – en premier lieu les juifs, les communistes et les francs-maçons – à la fois verbalement et visuellement, comme « des vampires, des zombies, des démons, des diables, des spectres, des para­sites et d’autres monstres surnaturels », les nazis « ont créé un espace idéologique et discursif dans lequel les ennemis du nazisme pouvaient être déshumanisés, marginalisés et transformés, au sens figuré, en monstres qu’il fallait éliminer physiquement ».

 

L’importante communauté catholique peu susceptible d’adhérer aux thèses occultistes

Kurlander divise son livre en trois parties. Dans la première, il étudie les « racines surnaturelles du nazisme », qui seraient à chercher dans « la religion aryano-germanique, les pseudosciences et la résurgence de l’occultisme austro-­allemand ». Cet « imaginaire surnaturel nazi » aurait imprégné la Société de Thulé, un groupe de penseurs d’extrême droite qui, après la Première Guerre mondiale, a fourni un corpus idéologique à certains futurs dignitaires du parti nazi, notamment Rudolf Hess, Hans Frank et Alfred Rosenberg. Après avoir traité de l’usage par le parti nazi d’une imagerie surnaturelle diabolisante destinée à convaincre les électeurs, l’ouvrage explore, dans une ­deuxième partie, les rapports des dirigeants du IIIe Reich à la magie et à l’occul­tisme, ainsi que la place de la pseudo­science – en particulier de la cosmogonie glaciaire – dans le nazisme après 1933. La troisième et dernière partie aborde le sujet du surnaturel et de la ­Seconde Guerre mondiale, traitant l’usage « du folklore et de la pseudo­science dans la politique étrangère, la propagande et les opérations militaires », l’influence de « l’imaginaire surnaturel » nazi sur « les transferts de population ­raciaux, les expé­rimentations humaines et la Shoah », et finalement sur « les armes miraculeuses (5), les forces militaires surnaturelles et ­l’effondrement du IIIe Reich ».

Le livre de Kurlander mérite d’être pris en considération et lu attentivement. Ses 314 pages de texte sont étayées par 86 pages de notes denses. La bibliographie fournit une liste considérable de documents inédits consultés dans les archives allemandes et de sources de première main étudiées dans les bibliothèques de Berlin, Cologne, Fribourg… Pendant les huit années qu’il lui a fallu pour mener ses recherches et rédiger cet ouvrage, Kurlander a englouti tout ce qui était lié à sa thématique. Il déploie son argumentation de façon logique et cohérente. Et il y a des enseignements à en tirer pour notre époque, où, comme l’observe Kurlander, « la résurgence du raisonnement surnaturel, du complotisme, de la croyance en des puissances extraterrestres et l’omniprésence d’un autre ethnico-­religieux hostile vont de pair avec des convictions politiques et idéologiques illibérales, ce qui a une incidence sur les élections nationales, les politiques sociales et les questions de guerre et de paix. »

Néanmoins, ce livre souffre de graves défauts. Bien trop souvent, Kurlander essaie de donner l’impression que, sous la république de Weimar et le IIIe Reich, une majorité écrasante d’Allemands souscrivait aux idées ésotériques qu’il décrit. Pour ce faire, il recourt à une langue hyperbolique et fait des Allemands une masse indifférenciée au lieu d’opérer les distinctions nécessaires si l’on veut comprendre l’histoire de ce qui était alors un pays profondément divisé. Pour étayer sa thèse selon laquelle, si les nazis ont été capables de rallier des millions d’électeurs à leur cause à la fin des années 1920 et au début des années 1930, c’est en partie parce qu’ils se sont appuyés sur le surnaturel pour les séduire, Kurlander doit convaincre le lecteur que des millions d’Allemands croyaient aux idées occultes, non seulement celles qui ne portaient pas à conséquence – comme la voyance et les prédictions astrologiques –, mais aussi les plus graves, comme l’ariosophie, la démonologie et les pseudosciences.

« Beaucoup de scientifiques allemands, écrit-il, regrettaient l’émergence de la physique et de la chimie modernes », alors qu’en fait ce n’était le cas que d’une infime minorité, et que la « physique allemande », défendue par les nazis comme un antidote à la théorie « juive » de la relativité soutenue par Einstein, n’a pas réussi à rallier beaucoup de soutiens parmi les scientifiques. Parler de « la popularité de la Welteislehre [« cosmogonie glaciaire »] » dans de « larges pans des élites intellectuelles allemande et autrichienne » est une exagération grotesque, étant donné que beaucoup sinon la plupart des ­intellectuels, écrivains, journalistes et éditeurs de l’Allemagne de Weimar étaient de gauche, et que la cosmogonie glaciaire n’a jamais convaincu personne dans les universités.

La généralisation concernant « les Alle­mands » pose plusieurs problèmes. Pour commencer, l’Allemagne était traversée par une ligne de partage religieuse et possédait une très importante minorité catholique – plus d’un tiers de la population – particulièrement dans le Sud et dans l’Ouest, qui était fort peu susceptible d’embrasser les théories occultistes. L’idée d’un « christianisme allemand » (affirmant que Jésus n’était pas juif, mais « aryen ») avait plus de chance de trouver des adeptes chez les protestants, mais, même avec le soutien du régime après 1933, elle ne parvint pas à conquérir l’Église luthérienne. Et puis il y a le fait plutôt gênant que le Parti social-démocrate, la première formation politique d’Allemagne – du monde, même – avant 1914, et le pilier de la démocratie weimarienne, était un mouvement laïc pétri de rationalisme scientifique. Les communistes étaient encore plus hostiles à la religion, sous quelque forme que ce soit, et, avec les sociaux-démocrates, ils ont obtenu plus de votes et de sièges au Reichstag que les nazis lors des dernières élections de la répu­blique de Weimar, en novembre 1932. Ni le protestantisme ni la social-démocratie ne figurent dans ­l’index du livre. Kurlander préfère généraliser ­autour de la « culture populaire », ignorant la masse de travaux de recherche réalisés dans les années 1970 et 1980 sur les différents aspects de la culture ouvrière durant la république de Weimar, apparemment oubliés maintenant que l’effondrement du communisme a fait passer de mode l’histoire ouvrière. Se contenter de se référer aux « masses » ne suffit pas à rendre compte des antagonismes politiques, culturels et idéologiques de l’époque.

Kurlander s’appuie souvent sur des travaux spécialisés traitant du rapport du nazisme à l’occultisme, si bien que le rapport entre la démonstration et les preuves avancées tend à devenir ­circulaire. Pour ne prendre qu’un exemple, son affirmation selon laquelle l’occultisme était « extrêmement répandu dans l’Alle­magne de l’entre-deux-guerres » – une généralisation abusive et hautement impro­bable – est étayée par des références à deux livres sur l’occultisme, dont l’un signé par l’auteur d’un ouvrage consacré à « Nostradamus et les nazis ». De la même manière, on voit bien que ses citations d’Hitler et d’autres dirigeants nazis sont souvent de seconde main, tirées de ce genre d’ouvrages plutôt que des sources originales.

L’usage qu’il fait des autres sources peut paraître désinvolte. Prenons l’exemple d’Hitler m’a dit, d’Hermann Rauschning, publié à l’origine en 1939 (6). Rauschning y rapporte plus d’une centaine de conversations avec Hitler, reconstituées à partir de notes qu’il dit avoir prises sur le ­moment ou de mémoire. Ce qu’Hitler lui racontait était révélateur de son idéologie, de ses convictions et de ses intentions politiques. Simplement, Rauschning, un dirigeant allemand nationaliste et partisan nazi originaire de la ville portuaire de Dantzig – qui, après la fin de la Première Guerre mondiale, avait été placée sous le contrôle de la Société des Nations – avait démissionné du parti en 1934 et s’était exilé deux ans plus tard, horrifié par l’extrémisme et l’antisémitisme ­nazis. Il avait eu peu d’occasions d’avoir de longues conversations avec Hitler. Il semble qu’ils se soient rencontrés entre quatre et treize fois – les estimations varient –, et l’essentiel de ce que, selon ses dires, Hitler lui aurait raconté a été en fait inventé ou copié sur d’autres sources. Son livre comporte peut-être des comptes rendus exacts, mais ils sont tellement mêlés à la représentation subjective que Rauschning se fait du nazisme qu’ils sont aujour­d’hui à peu près impos­sibles à identifier. Kurlander est bien entendu conscient de tout cela, ce qui ne l’empêche pas de s’appuyer sur Rauschning quand cela l’arrange, par exemple lorsqu’il s’intéresse à l’attitude d’Hitler vis-à-vis de la franc-maçonnerie, à son supposé « goût prononcé pour la pensée magique », à sa conviction de posséder une « intuition surnaturelle » et à son affirmation mystique selon laquelle « de même que les peuples nordiques considéraient la course du Soleil entre deux solstices comme une image du rythme de la vie qui ne suit pas une évolution linéaire de progrès éternel, mais une évolution en spirale […], ainsi doit-on, à présent, revenir en arrière pour atteindre un stade plus élevé. »

 

On trouve un certain nombre de dérapages conceptuels dans le texte, des éléments d’importance limitée donnant lieu à des affirmations de portée bien plus vaste. L’irrationnel et l’occultisme ne se confondent pas toujours, et beaucoup d’éléments abordés par Kurlander ne relèvent pas vraiment du surnaturel. « L’attrait exercé par le nazisme, écrit-il au moment où il s’intéresse aux raisons de ses succès électoraux du début des années 1930, réside dans la solution spirituelle et métaphysique qu’il semblait offrir à la crise sociopolitique du moment. » Non dans l’attrait du surnaturel, donc, bien que, dans tous les cas, l’attrait électoral du nazisme – comme Kurlander le concède vers la fin de son livre – ait eu bien plus à voir avec les promesses d’un redressement économique et d’une restauration de la fierté nationale, sans parler de l’énergie brouillonne mais puissante de la rhétorique hitlérienne sur les estrades et des colonnes de SA dans les rues.

Tous ces problèmes sont peu de chose lorsqu’on tient compte de ce que les nazis, une fois au pouvoir, ont dit de l’occultisme. « Les concepts ­mythiques confus, ordonna Joseph Goebbels en 1935, doivent disparaître de la presse alle­mande quand ils sont utilisés en lien avec l’essence et l’idée du national-­socialisme. » Le 7 mai 1941, l’homme fort du moment, Martin Bormann, chef de la chancellerie du parti, envoya une circulaire déplorant que « des cercles confessionnels et ­occultes aient tenté de semer la confusion et l’incertitude parmi le peuple par la dissémination consciente d’histoires miraculeuses, de prophéties, de prédictions astrologiques de l’avenir. » Il condamnait les activités des « diseurs de bonne aventure, voyants, chiromanciens et cartomanciens », qui minaient la cohésion idéologique. « L’idéologie national-socialiste, déclarait-il avec ­fermeté, est bâtie sur la connaissance scientifique des lois raciales, sociales et naturelles. »

 

En 1934, le régime durcit la législation contre les voyants et les cartomanciens

Bormann faisait écho aux points de vue d’Hitler lui-même qui, en septembre 1938, consacra un discours majeur à l’occultisme et à la pseudo-religion païenne germanique : « Le national-­socialisme est une doctrine réaliste, fondée sur le savoir scientifique le plus précis, ainsi que sur son expression mentale. […] Nous n’avons aucune ­envie d’instiller chez le peuple un mysticisme qui outrepasserait le but et les objectifs de notre doctrine. […] Car le mouvement national-­socialiste n’est pas un mouvement religieux. […] Sa signification n’est pas celle d’un culte mystique. […] La subversion du mouvement national-­socialiste par ceux qui mènent une quête occulte de l’au-delà ne saurait être ­tolérée. »

En 1934, le régime durcit la législation contre les voyants et les cartomanciens qui gagnaient de l’argent en présentant des informations qu’il n’était « pas possible de connaître par des moyens naturels ». Il réprima les organisations occultistes et pseudoscientifiques comme il réprimait les autres groupes non nazis, dans le cadre de ce qu’on a appelé la « mise au pas » ou Gleichschaltung. En 1935, la Gestapo ­déclare que la Société anthroposophique est un danger pour l’État. Deux ans plus tard, le Service de sécurité (SD) de la SS estime qu’il existe encore à peu près 300 sectes occultistes en activité, dont certaines comptent plusieurs centaines de membres. Il déplore que « les moyens ­juridiques disponibles pour mener la guerre contre l’occultisme » aient pu permettre à ces sectes de survivre à la prise de pouvoir par Hitler.

Comme le rappelle Kurlander, en 1937, « le SD et la Gestapo lancèrent une campagne de surveillance et de répres­sion » visant les groupes occultistes « dont les ­figures charismatiques menaçaient d’égarer le public ». L’investigation « scientifique » du paranormal et autres phénomènes inexpliqués était toujours tolérée, mais la propagande et les organes policiers de la SS et de l’État nazi étaient déterminés à rendre effectif ce qu’un article publié en 1937 par le ­Bureau de santé publique du Reich appelait « le crépuscule de l’occultisme ». En 1941, on lança une nouvelle campagne contre l’occultisme, qui s’intensifia après que le bras droit d’Hitler, Rudolf Hess, eut fui en Grande-Bretagne pour une mission de paix insensée dont il avait pris seul l’initiative (7). Lorsqu’il apprit que Hess avait consulté un astrologue avant son acte de rébellion, Hitler approuva des mesures contre les doctrines occultes et les prétendues sciences occultes, connues sous le nom de « mesures Hess ». Des centaines de personnes furent arrêtées et des milliers de publications interdites. La désapprobation du régime aurait difficilement pu être plus claire.

Pour contourner ces faits, Kurlander s’engage dans une argumentation alambiquée. Il explique, par exemple, que le délai de quatre ans qui s’est écoulé avant qu’une campagne contre l’occultisme ait été lancée prouve la réticence des dirigeants nazis à agir. Mais ce manque d’empressement peut tout aussi bien être attribué au fait que le régime ne voyait pas dans l’occultisme une priorité et avait d’autres chats à fouetter. Les « mesures Hess », soutient-il, ont été prises sans grande conviction puisque la plupart des personnes arrêtées furent relâchées au bout de quelques semaines. Mais l’emprisonnement de courte durée dans des camps de concentration était assez répandu sous le IIIe Reich, et il s’accompagnait de mauvais traitements censés dissuader de tout écart ultérieur. La libération n’était, du reste, accordée que sous la promesse de ne pas récidiver.

« Tous les nazis ou presque, affirme Kurlander, avaient conscience, pour le meilleur et pour le pire, de l’immense engouement pour les pratiques occultes, la superstition et la pensée pseudoscientifique. […] Cet immense engouement pour la pensée ésotérique au sein du ­parti et de la société, y compris parmi les personnes chargées de combattre l’occultisme, explique pourquoi son contrôle fut si flottant et irrégulier. » Pour corroborer sa conviction que la condamnation de l’occultisme par les dirigeants nazis n’était pas sincère, il cite un autre livre sur le même sujet, « Entre occultisme et nazisme », de Peter ­Staudenmaier (8). Mais il n’existe aucune preuve que les pratiques occultes étaient suffisamment en vogue pour contraindre le régime nazi à modé­rer sa répression. L’hostilité des ­nazis à l’égard de l’occultisme, même si elle manquait de cohérence, vient contredire la thèse centrale de Kurlander, pour qui le nazisme doit beaucoup aux croyances et pratiques surnaturelles.

Certes, Kurlander met en évidence l’irra­tionalité qui régnait au cœur du ­régime nazi. La « science froide » à ­laquelle Hitler prétendait adhérer était elle-même une pseudoscience, puisqu’il se référait en fait aux absurdités meurtrières de l’« hygiène raciale » et à la théorie raciale sur laquelle le mouvement nazi et sa politique étaient fondés. Mais son affirmation selon laquelle « les nazis ont puisé dans un large éventail de pratiques occultes pour arriver au pouvoir, forger leur propagande […] et poursuivre leurs rêves d’un empire ­racial utopique » ne résiste pas à un examen attentif. La réalité fut plus prosaïque.

 

— Cet article est paru dans la London Review of Books le 2 août 2018. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Le dirigeant qui tint tête à Moscou

Cet automne, la République tchèque et la Slovaquie commémorent le centenaire de la création de la Première République tchécoslovaque, née sur les cendres de l’Autriche-Hongrie à la fin de la Grande Guerre. Films, livres, expositions…. Les deux pays, séparés depuis le 31 décembre 1992, en profitent pour célébrer leur histoire et ses héros.
Côté tchèque, c’est un ancien diri­geant communiste, František Kriegel (1908-1979), qui est à l’honneur. Déjà en cours d’adaptation cinématographique, « L’homme qui se mit en travers du chemin », de l’écrivain et réa­lisateur Ivan Fíla, relate la vie de cette légende nationale. Car Kriegel fut le seul membre de la délégation tchécoslovaque à refuser de signer le protocole de Moscou en 1968, qui entérinait l’invasion par les troupes du pacte de Varsovie après le Printemps de Prague.
« Ce livre est un drame sur l’héroïsme, d’une part, et la trahison, d’autre part », résume le mensuel culturel Literární Noviny. ­František Kriegel y apparaît comme un homme parti de rien, né dans une famille pauvre de juifs pragois, qui devient médecin, s’engage dans les Brigades internationales en Espagne et n’hésite pas à défier Moscou au nom de ses idéaux. Face à lui, une clique de politiciens tchéco­slovaques aussi diaboliques qu’alcooliques. Cette approche ne serait-elle pas quelque peu manichéenne ? Sur le site de ­Radio Praha, l’historien Petr Blažek met en garde contre une lecture binaire de l’histoire : « C’est aussi Kriegel qui a préparé avec les Milices du peuple le coup de Prague [la prise du pouvoir par les communistes en février 1948], et son rôle en tant que sous-secrétaire du ministre de la Santé au moment de grandes purges [dans les années 1950] ne fut pas reluisant non plus. Il n’est devenu une légende au bon sens du terme qu’en août 1968. »
« J’ai écrit ce livre afin que le ­lecteur comprenne qui était Kriegel et qu’il ne voie pas la réalité en noir et blanc », assure pourtant Ivan Fíla, qui a consacré à son sujet plusieurs années de recherches. Résultat, son travail apporte un précieux éclairage historique, estime Literární ­Noviny : « L’auteur s’appuie sur des documents inestimables trouvés dans les archives russes et qui n’avaient jusqu’à présent jamais été rendus publics. » Le journal salue la description détail­lée des coulisses de la nuit du 20 au 21 août 1968, où se déroulèrent les négociations qui scellèrent le destin de la Tchécoslovaquie. L’ouvrage ne se contente pas de dresser le portrait de Kriegel, souligne aussi le site de la radio publique Vltava : « C’est une grande fresque qui dépeint tous les enjeux politiques de l’époque. »

Lawrence avant l’Arabie

«Les Anglais à la sexua­lité refoulée ont été un des grands moteurs de l’histoire humaine », constate, amusé, Philip Delves Broughton dans The Wall Street Journal. Pour illustrer son propos, il donne l’exemple de Lawrence d’Arabie et de ce que le journaliste britannique Anthony Sattin nous en révèle dans son livre. Peut-on vraiment dire du nouveau sur un personnage dont la vie semble avoir déjà été examinée sous toutes les coutures ? Comme le rappelle le critique du Washington Post Michael Dirda, « Winston Churchill excepté, Lawrence d’Arabie est peut-être l’Anglais du XXe siècle qui a fait couler le plus d’encre. » Au moment où Sattin s’est lancé dans son projet, 108 ouvrages lui avaient déjà été consacrés. Son originalité est de s’intéresser exclusivement aux vingt-cinq premières années de Lawrence et de tenter d’expliquer en quoi elles ont « influé sur son désir d’unir les tribus de la péninsule Arabique contre les Turcs pendant la Première Guerre mondiale », note Broughton. C’est « la préhistoire d’un héros, renchérit Dirda. On y voit comment un jeune ­Anglais passionné de chevalerie en est venu à vivre ses rêves d’enfant. » Avant d’explorer le Moyen-Orient, T. E. Lawrence se contente, plus modestement, de passer ses étés à sillonner l’Angleterre puis la France à vélo (plus de 3 800 kilomètres, tout de même…), pour dessiner et prendre les mesures de châteaux et d’églises du Moyen Âge. En 1909, à 20 ans à peine, il arrive à Beyrouth, presque par hasard. On lui a suggéré, pour la thèse qu’il prépare à Oxford, de se rendre en Terre sainte et d’y trancher une question qui agite alors les historiens : les croisés se sont-ils inspirés des Arabes pour bâtir leurs châteaux ou bien, à l’inverse, leur ont-ils transmis les secrets de cette ­architecture ? (Il optera pour la seconde hypo­thèse.) Il ne parle pas arabe, mais, muni de quelques habits, d’un chapeau, d’un appareil ­photo, d’une gourde, d’un carnet et d’un revolver, il passe d’un château fort en ruine à l’autre. Selon Sattin, c’est lors d’une ­visite à la forteresse des Assassins, cette secte terroriste qui sévit entre le XIe et le XIIIe siècle, qu’il ­aurait commencé à imaginer les ressorts d’une guérilla moderne (celle qu’il mettra en œuvre plus tard). Au cours de son périple, il souffre de la malaria et de la dysenterie. Il est aussi dépouillé et laissé pour mort par des bandits. Mais rien ne vient entamer sa passion pour l’Orient. En 1910, il y retourne, pour quatre ans cette fois. C’est à cette occa­sion qu’il rencontre Ahmed, un Arabe de 15 ans, qu’il surnomme Dahoum et qui, sous les initiales « S. A. », est le dédicataire des Sept Piliers de la sagesse. Contrairement à d’autres biographes, Sattin estime que leur relation fut purement platonique (de son propre aveu, Lawrence resta vierge toute sa vie). Mais elle eut une influence profonde sur ­l’Anglais, qui reporta sur le peuple arabe l’amour qu’il ne pouvait vivre avec ce garçon.