Rome, ville ouverte

Du Rubicon ne subsiste aujourd’hui guère plus que le nom. On n’est pas parvenu à le localiser avec certitude, du fait notamment que, depuis l’Antiquité et l’épisode qui l’a rendu célèbre, son lit a sans doute été modifié. C’était tout au plus un gros torrent. Mais il marquait une frontière essentielle : celle qu’aucun général romain n’était autorisé à franchir avec une armée. Qu’est-ce qui, le 11 janvier 49 avant notre ère, poussa César à enfreindre cette loi et à déclencher une guerre civile qui devait durer quatre ans ?
L’ouvrage de Luca Fezzi emprunte son titre au mot, peut-être apocryphe, que le conquérant des Gaules eut à cette occasion : « Alea jacta est » (« le sort en est jeté »).
Et il dissèque tous les tenants et aboutissants de cet épisode décisif. Son originalité est de se focaliser moins sur l’avancée irrésistible de César en Italie que sur une autre décision, prise en réaction, et dont l’importance a souvent été sous-estimée : l’ordre donné par Pompée, l’adversaire de César, à tous les sénateurs de quitter Rome avec lui. « Un choix sans précédent », rappelle Carlo Franco dans le quotidien Il Manifesto, puisque Rome jusqu’ici avait toujours été ­défendue.

Le mythe des traitements alternatifs

Quand le pédiatre Paul Offit publia son livre « Les faux prophètes de l’autisme », en 2008, il préféra renoncer aux traditionnelles séances de signature en librairie. Son plaidoyer en faveur de la vaccination des enfants avait suscité la colère de ceux pour qui les vaccins sont une cause de l’autisme et lui avait valu des menaces de mort qui paraissaient sérieuses.

D’autres que lui auraient choisi de faire profil bas. Mais chez le Dr Offit, chef du service maladies infectieuses à l’hôpital des enfants de Philadelphie, cela n’a fait qu’accroître le goût de la confrontation. Depuis le début des années 2000, il est l’un des principaux pourfendeurs des mythes collectifs concernant les infections et les vaccins. Et, dans son livre Do You Believe in Magic, il s’attaque à tout l’éventail des médecines alternatives, de l’acupuncture aux vitamines.

Ce territoire n’est pas si éloigné de son champ de bataille habi­tuel, puisque, parmi les plus enragés des détracteurs des vaccins, certains sont de fervents partisans des pratiques médicales non conventionnelles. Le Dr Offit n’a pas non plus changé son ­fusil d’épaule. Il plaide en ­faveur d’une médecine ­rationnelle, scientifique, dont l’efficacité a été confirmée par des essais ­cliniques impartiaux et reproductibles. Toutes les autres pratiques, si vénérables, ­recommandées et efficaces qu’elles paraissent, vont selon lui du non-prouvé au ­dangereux.

 

Les traitements alter­natifs, un secteur de plusieurs milliards de dollars

Sa longue liste d’« à consommer à vos risques et périls » englobe la plupart des traitements et substances des médecines alter­natives, un secteur qui pèse plusieurs milliards de dollars aux États-Unis. Le sous-titre du livre suggère que le « sens » et le « non-sens » auront droit à un traitement égal, mais l’auteur consacre l’essentiel de son propos à exposer et dénoncer le non-sens. De fait, les rares traitements qu’il juge sensés tiennent en un court paragraphe.

Ainsi le Dr Offit donne-t-il sa bénédiction à seulement quatre des 51 000 compléments alimentaires présents sur le marché : les acides gras oméga-3, pour la prévention des maladies cardiaques ; le calcium et la vitamine D, en prévention de l’ostéoporose chez les femmes ménopausées ; et l’acide folique (ou vitamine B9) pendant la grossesse, pour éviter les malformations du système nerveux du fœtus. Et encore : alors que l’ouvrage était déjà imprimé, un influent groupe d’experts concluait aux États-Unis à l’absence de preuves de l’efficacité du calcium et de la vitamine D (2). Ce qui réduit à deux le nombre de compléments valables.

Cela ne signifie pas nécessairement que les 50 998 produits restants ne servent à rien, souligne le Dr Offit, et que des pratiques à l’efficacité non prouvée, comme l’acupuncture, la chiropraxie ou les massages n’apportent aucun soulagement. De fait, la plupart d’entre elles marchent plutôt bien, grâce aux extraordinaires pouvoirs magiques de l’esprit ­humain. Le chapitre sur l’intensité, l’étendue et le pouvoir de l’effet placebo, complet et convaincant, est l’une des meilleures introductions au sujet que l’on puisse trouver. Et clôt la discussion sur la validité des médecines alternatives.

Pas de quoi justifier des menaces de mort, mais à coup sûr de quoi contrarier les lecteurs en quête d’une validation de leur médecine alternative préférée. Les autres prendront plaisir à accompagner le Dr Offit dans son ­périple plein de verve et d’enthousiasme à travers ces champs de rêves qu’ont ensemencés nombre d’esprits forts au fil des ans.

Il passe en revue les vitamines à forte et faible dose, les hormones bio-identiques, la thérapie par chélation puis une panoplie de faux remèdes contre le cancer. Il décortique les affirmations de ceux qui prétendent soigner l’autisme ou la maladie de Lyme chronique. Et il s’émerveille du chaos que peuvent créer les élus quand ils décident de s’en ­mêler. Il évoque la pagaille monstre créée par la loi américaine de 1994 sur les compléments alimentaires, en vertu de laquelle tout produit rangé dans la catégorie des compléments ne ferait l’objet que d’un contrôle minimal de la part des autorités fédérales.

Le terrain regorge de schémas récurrents. Dont, malheureusement, des cas d’enfants et d’adultes décédés de maladies soignables parce que leurs ­parents ou eux-mêmes se sont détournés de la médecine conventionnelle au profit de formules magiques. Et puis il y a les personnalités, souvent des acteurs, qui s’érigent en autorités médicales. Le Dr Offit cite les cas de Suzanne Somers, qui carbure aux hormones, et de ­Jenny ­McCarthy, qui propage l’idée d’un lien entre vaccination et autisme et défend des dizaines de remèdes miracles (3).

 

Des cures de vitamine C à haute dose

Tout aussi charismatiques et dangereux sont les grands scientifiques qui tournent le dos à la raison pour n’y plus jamais revenir. L’un d’eux est Linus Pauling, un chimiste à qui ses premiers travaux ont valu le prix ­Nobel. Il s’est fait ensuite le chantre des cures de vitamine C à haute dose pour traiter toutes sortes de ­maladies et ne s’est jamais ­rétracté publiquement en dépit de multiples études montrant que cela n’avait aucune utilité.

Autre exemple : le Pr Andrew Ivy. Figure vénérée de la méde­cine américaine dans les décen­nies précédant la Seconde Guerre mondiale, il s’inspira ensuite des preuves produites lors du procès de Nuremberg pour mettre en place des protocoles d’expérimentation humaine toujours en vigueur aujourd’hui. Puis il s’enticha d’un faux médicament contre le cancer, le Krebiozen, fut inculpé pour fraude et tomba en disgrâce.

Même les plus avisés des humains ont le chic pour se leurrer et leurrer autrui, parfois par appât du gain, parfois simplement parce qu’ils sont persuadés qu’une personne intelligente et sûre d’elle dotée de la bonne potion a la capacité de changer les lois de la nature.

Le Dr Offit évoque en passant le débat mémorable qui eut lieu à l’Assemblée législative de l’État de l’Indiana au sujet de la valeur de pi, le rapport de la circonférence d’un cercle à son diamètre. Un député fit observer que 3,14159 n’était pas une valeur très pratique et qu’il ­serait beaucoup plus facile de travailler avec 3,2. L’Assemblée de l’Indiana vota une proposition de loi en ce sens qui fut bloquée par le Sénat. Ce genre d’absurdité perdure. Les vitamines à haute dose, le Krebiozen, les antinéoplastons (4), les lavements au café, le peroxyde d’hydrogène par voie intraveineuse, l’huile d’émeu et l’homéopathie comme traitements anticancéreux sont autant d’exemples de l’extra­ordinaire faculté qu’ont les humains à prendre leurs désirs pour des réalités.

 

— Cet article est paru dans The New York Times le 1er juillet 2013. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.

 

Si, Hitler et les dirigeants nazis étaient férus d’occultisme

Richard Evans affirme que le raisonnement de mon livre Hitler’s Monsters souffre de « graves défauts ». Tout d’abord, mon but était de proposer une « histoire du surnaturel sous le IIIe Reich », mais Evans semble à certains moments lire l’ouvrage comme s’il s’agissait d’une histoire générale du IIIe Reich ou même de l’Allemagne et des Allemands pendant l’entre-deux-guerres. Il me reproche de faire des « généralisations sur “les Allemands” » et de « ne pas tenir compte de la masse des travaux universitaires réalisés dans les années 1970 et 1980 sur les différents aspects de la culture ouvrière sous la république de Weimar ». Comme il le note à juste titre, ni les catholiques, ni les communistes et la classe ouvrière urbaine ne furent particulièrement sensibles au ­nazisme ou à l’occultisme. Les « millions d’Alle­mands » auxquels je me réfère de temps à autre sont avant tout ces Allemands de la classe moyenne et moyenne inférieure (très largement protestants) qui constituèrent la base de l’électorat du parti nazi.

Deuxièmement, Richard Evans me reproche de citer des sources secon­daires supposément obscures à l’appui de mon argumentation. La plupart de ces citations sont celles d’historiens reconnus des sciences, des religions, de la culture et de la politique dans l’Allemagne contemporaine. Pour ne prendre qu’un exemple, Evans exprime son désaccord avec l’idée que « beaucoup de scientifiques allemands regrettaient l’émergence de la physique et de la chimie modernes ». Je m’appuie ici sur le travail de l’éminente historienne des sciences Anne Harrington, dans sa monographie « La science réenchantée » (1). Ma phrase est pour l’essentiel une citation directe. Il en va de même pour des dizaines d’autres occurrences où je cite Harrington, Corinna Treitel, Peter Longerich, Michael Kater, Peter Staudenmaier et d’autres universitaires, qui, dans l’article d’Evans, sont traités comme s’ils étaient d’obscurs crypto-­historiens.

 

Une recherche plus riche

Troisièmement, comme Evans le reconnaît, mon livre se fonde sur une recherche plus riche, en termes de sources primaires et secondaires, qu’aucun ouvrage antérieur sur le sujet. Donc s’il m’arrive de citer Rauschning sur la nature de l’idéologie hitlérienne et sur le mouvement nazi – comme le fait Evans dans son livre Le Troisième Reich. L’avènement (2) – je recours bien plus ­fréquemment aux témoignages de ­Himmler, Hitler, Hess, Goebbels, Rosenberg, Darré, Bormann et d’autres contemporains célèbres.

Enfin, pour démontrer que les ­nazis étaient presque tous hostiles à la pensée surnaturelle, Evans cite des exemples précis de dirigeants nazis qui ont exprimé leur scepticisme à l’égard du mysticisme et de l’occultisme. Je cite les mêmes exemples et j’explique que ces assertions bien connues sont contredites par une preuve directe : le fait, illustré à plusieurs reprises dans mon livre, qu’à partir des ­années 1930 de nombreux occultistes, dans l’espoir de gagner en légitimité, ont préféré définir leurs pratiques comme de la « science marginale ». Mais Evans néglige mes exemples de dirigeants nazis, d’institutions publiques, d’instances du parti et d’innombrables sympathisants qui étudiaient et cherchaient à exploiter l’astrologie, la magie, la radiesthésie, l’anthroposophie, la cosmobiologie, l’agriculture biodynamique, la cosmogonie glaciaire, le Saint Graal, les théories de l’Atlantide et de Thulé, le luciférisme, le mysticisme tibétain, le shintoïsme, le bouddhisme, l’hindouisme, le folklore sur les loups-garous, les revenants et les vampires, etc. Il serait regrettable que les lecteurs retiennent de la recension d’Evans que les dirigeants nazis soit rejetaient entièrement de telles idées et doctrines, soit ne manifestaient aucun intérêt pour elles.


— Cet article est paru dans
la London Review of Books le 30 août 2018. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Le formidable effet placebo

Présents dans la littérature médicale britannique dès 1785, le terme et la notion de « placebo » n’ont véritablement fait leur entrée dans la science médicale anglo-saxonne qu’en 1945 et en France qu’en 1954. Le placebo (« je plairai » en latin) est devenu un élément essentiel de la recherche clinique mais aussi de la réflexion sur le rapport entre médecin et patient. Depuis les années 1960, on ne peut ­décemment plus tester l’effica­cité d’un médicament sans mettre en place des essais cliniques en « double aveugle », c’est-à-dire en comparant les ­effets du médicament et ceux d’un produit neutre (amidon, etc.) sans que ni les ­patients ni les méde­cins ne sachent lequel est administré. Comme Books l’a évoqué à plusieurs reprises, notamment à propos des antidépresseurs, certains médicaments représentant un marché mondial de plusieurs milliards de dollars n’ont guère plus d’effet qu’un placebo (lire « À qui profitent les psychotropes ? », février 2012).
Dans un article fondateur publié en 1955, l’anesthésiste ­Henry K. Beecher, de la faculté de méde­cine de Harvard, a fait un exposé de l’effet placebo qui reste d’une brûlante actualité (1). Il cite d’abord une célèbre remarque du professeur de médecine américain O. H. Perry Pepper, qui écrivait en 1945 qu’à cette date aucun article scientifique n’avait été publié sur « l’important sujet du placebo ». C’est d’autant plus étonnant que le pouvoir de la suggestion était étudié depuis près d’un siècle en psychothérapie.
L’une des toutes premières études sur le placebo date de 1946, année où E. Morton Jellinek, de l’université Yale, constate que, sur 199 patients souffrant de maux de tête, 120 ont été soulagés par l’administration d’un placebo. Beecher mena lui-même quan­tité d’expériences sur les douleurs postopératoires pour arriver à la conclusion que le placebo a un effet significatif sur 35,2 % des patients en moyenne, avec une très faible marge d’erreur (2,2 %). Cette règle reste valable aujour­d’hui, l’effet sur la douleur en géné­ral pouvant parfois atteindre 50 %, estime Jean-Marie Besson, spécialiste de la physiopharmacologie de la douleur.
Dès 1955, Beecher observe que l’effet placebo augmente avec le nombre de prises, comme s’il s’agissait d’un médicament efficace. Il note aussi que, contrairement ce qu’on pourrait supposer, l’effet est indépendant de l’intelligence des patients. Il agit sur la douleur, mais aussi sur la nausée, le rhume, la toux, les changements d’humeur, l’anxiété et le stress. Il est d’autant plus efficace sur la douleur que le patient est stressé ou anxieux.
Plus intéressant encore, l’administration d’un placebo est susceptible d’entraîner des effets physiologiques négatifs, que Beecher qualifie de « toxiques » : bouche sèche, nausée, maux de tête, somnolence, fatigue, difficulté à se concentrer, et même parfois palpitations, éruptions cutanées, douleurs épigastriques, diarrhée, dilatation des pupilles, crise d’anxiété…
Le concept était neuf, mais, tel M. Jourdain faisant de la prose sans le savoir, les médecins avaient depuis longtemps recours au placebo dans leur pratique quoti­dienne. En 1946, l’Américain Eugene F. DuBois affirma lors de la Cornell Conference on Therapy que les placebos étaient plus utilisés qu’aucune autre classe de médicaments. Un autre intervenant expliqua que le patient réagit positivement car il croit à l’efficacité du comprimé qu’on lui prescrit, même s’il n’y a rien dedans, et que la croyance devient réalité. Un troisième fit valoir que l’effet du médicament provient essentiellement du fait qu’un médecin est là pour dire au patient : « Je prends soin de vous. » Beaucoup de remèdes jugés efficaces n’ont en réalité guère plus d’effet qu’un placebo, concluait déjà Beecher. Il ajoutait que l’effet d’un médicament doit toujours être compris comme la somme de son action physiologique réelle et de l’effet placebo associé.
C’est une bonne raison de ne pas trop jeter la pierre aux médecines alternatives : l’effet placebo découlant du temps que le praticien consacre à son patient a une valeur médicale attestée.

« La Terre est plate mais on nous le cache ! »

Un dimanche après-midi de mars dernier, le Californien Mike Hugues, un chauffeur de limousine de 62 ans, est parvenu à se propulser au-dessus du ­désert Mojave dans une fusée à vapeur qu’il avait lui-même fabriquée. Cela faisait des années qu’il essayait par un moyen ou un autre. En 2002, il avait établi un record Guinness en effectuant un saut de 30 mètres dans une limousine Lincoln Town Car extralongue. En 2014, il assure avoir volé sur quelque 400 mètres dans une fusée bricolée dans son garage et s’être blessé à l’atterrissage. Il envisageait de retenter l’expérience en 2016, mais la campagne de financement participatif avec laquelle il espérait lever 150 000 dollars a fait un flop. Il lui a fallu reporter d’autres tentatives – problèmes mécaniques, difficultés logistiques, tracasseries administratives – jusqu’à ce qu’il réussisse enfin son coup, en mars. L’engin fuyait, les boulons étaient mal serrés, mais, vers 15 heures, sans même lancer de compte à rebours, il décollait d’une rampe de lancement portative tractée par un camping-car acheté sur un site de petites annonces. Il est monté jusqu’à près de 600 mètres, et, au bout d’environ une minute, il a atterri un peu brutalement en parachute.

Malgré tout cela, Mike Hugues n’aurait guère attiré l’attention des médias s’il n’était pas convaincu que la Terre est plate. « Est-ce que je crois que la Terre a la forme d’un Frisbee ? Absolument, a-t-il assuré à l’agence Associated Press. Est-ce que j’en suis sûr et certain ? Non, et c’est la raison pour laquelle je veux aller dans l’espace. »

Mike Hugues est un converti de fraîche date. En 2017, il a contacté The Infinite Plane Society [« la Société du plan infini »], une chaîne YouTube qui diffuse en direct des vidéos en lien avec la planéité de la Terre, pour exposer ses convictions et ses projets et solliciter son appui. Peu après, The Daily Plan, un site d’information « platiste » (« Infos, médias et science à l’ère de la réalité post-sphérique »), parrainait une campagne de financement participatif qui a permis à Mike Hugues de lever plus de 75 000 dollars et d’effectuer sa tentative de vol dans le Mojave, avec sa fusée ornée de l’inscription « Research Flat Earth » [« Recherche Terre plate »].

À dire vrai, Mike Hugues ne s’atten­dait pas à avoir la confirmation que la Terre est plate. À une altitude de 600, voire de 1 500 mètres, on n’a pas assez de recul. Et il en veut aux grands ­médias d’avoir dit le contraire. Il s’agissait juste d’un vol d’essai. Sa mission « platiste », ce sera pour plus tard, quand il pourra lancer une fusée à partir d’un ballon dirigeable et atteindre peut-être 100 000 mètres, ­altitude à laquelle notre disque apparaîtra dans toute sa ­splendeur.

Au cas où vous auriez raté un épisode, sachez que, pour un nombre croissant de personnes, tout ce l’on nous a ensei­gné à propos de notre planète est faux : la Terre, en fait, est plate. On en a la preuve puisque des dizaines, voire des centaines de vidéos sur YouTube expliquent comment on nous a caché cette information. On en a la preuve parce que des podcasts – Conspiration Terre plate, le ­Pod­cast Terre plate – expliquent dans les moindres détails les différents modèles de disques terrestres, et que le sérieux des débats montre bien que la théorie d’ensemble est aussi solide et valable que n’importe quelle autre théorie scientifique. On en a la preuve parce que, par temps froid et clair, on peut parfois apercevoir à plus de 80 kilomètres les gratte-ciel de Chicago, ce qui serait impossible si la Terre était ronde. On en a la preuve parce qu’en ­février dernier le basketteur Kyrie ­Irving, ­meneur des Boston Celtics, nous l’a dit : « La Terre est plate. Vous l’avez sous le nez. Je vous le dis, c’est sous votre nez. On nous ment. » (1) On en a la preuve, parce qu’en novembre 2017, un an tout juste après l’élection de Donald Trump, plus de 500 habitants de notre Terre plate ont déboursé la coquette somme de 249 dollars par tête pour assister au premier Congrès international platiste, dans la banlieue de Raleigh, en ­Caroline du Nord.

 

Pourquoi un nombre croissant de personnes soutiennent que la Terre est plate

«Regardez autour de vous, dit Darryle Marble, le premier ­intervenant du congrès. Vous voyez bien que personne n’a de chapeau en aluminium sur la tête (2). Nous sommes des gens normaux qui défendent un point de vue anormal. »

Le plus gênant, quand on passe deux jours avec des gens qui croient que la Terre est plate, ce n’est pas qu’on risque d’adhérer à leur point de vue, comme je le craignais un peu. C’est que, après avoir assisté à des exposés sur le « scientisme » et les multiples mystifications de la Nasa (le canular de l’homme sur la Lune, la Station spatiale internationale bidon, les pseudo-satellites), et après avoir conversé avec des informaticiens, des flics, des étudiants ou des familles avec enfants, tous plus sérieux et sympathiques les uns que les autres, on en arrive à comprendre pourquoi un nombre croissant de personnes soutiennent mordicus que la Terre est plate. Et ça, ça fait peur.

Le congrès se tient dans un salon de réception plongé dans la pénombre de l’hôtel Embassy Suites, près de l’aéroport de Raleigh. Les dizaines de rangées de chaises sont presque toutes occupées. À ma droite, un jeune couple avec une poussette écoute attentivement le conférencier. Un homme devant moi arbore un tee-shirt au dos duquel est inscrit « Ils ont menti ». À la tribune, Darryle Marble raconte sa révélation. Marble est l’un des seuls Noirs dans la salle. Il a combattu en Irak après le 11-Septembre. À son retour chez lui, dans l’Arkansas, il s’est retrouvé « embrin­gué dans ces histoires de conspiration ». Pendant deux ans, avec sa petite amie, ils se sont abreuvés de vidéos sur YouTube. « On passait d’un truc à un autre, puis à un autre : ­Sandy Hook (3), le 11-Septembre, les opérations sous fausse bannière (4). On en est arrivés à Bilderberg (5), les Roth­schild, les Illuminati – tout ce sur quoi on tombe quand on va sur ces sites. » À un moment, il a dit stop. « On arrive à un point où la réalité devient trop flippante. On se rend finalement compte que les choses ne sont jamais ce qu’elles paraissent être. J’ai traversé une période difficile où tout me terrifiait. »

C’est grâce à la barre latérale de YouTube que Marble a trouvé la lumière. En regardant des vidéos en lien avec la série télé de science-fiction Under the Dome, il est tombé sur un film du même nom, un long-métrage de type documentaire de Mark Sargent, l’un des principaux ­tenants de la théorie de la Terre plate. Le mouvement platiste était resté relativement confidentiel jusqu’en février 2015, date à laquelle Sargent a mis en ligne sur YouTube Flat Earth Cues [« Preuves de la platéité »], une collection de ­vidéos de bonne facture, qui, selon le site Enclosed Worlds, « envisagent la possibilité que notre civilisation humaine soit enfermée dans un système clos à la Truman Show (6) et qu’on nous l’ait caché ». (On peut se procurer ces vidéos et bien d’autres sur la page personnelle de Sargent, moyennant un abonnement de 10 dollars par mois.) Flat Earth Cues se présente comme « une version Reader’s Digest de la théorie de la Terre plate ».

Marble a regardé ces vidéos en boucle pendant tout un week-end. « Tout d’un coup, les choses m’ont paru beaucoup plus intelligibles, confie-t-il. J’étais déjà réceptif à l’idée de la Terre plate, puisque nous étions arrivés à la conclusion qu’on nous trompait sur tellement d’autres choses. Alors c’était évident qu’on nous mentait aussi là-dessus. »

S’il y a un point sur lequel nous pouvons encore être tous d’accord, c’est que nous vivons dans l’ère de la post-­vérité. Les faits ne sont plus ni exacts ou inexacts : tout est susceptible d’être vrai, à moins que cela nous déplaise, auquel cas c’est faux. Comme l’a révélé récemment la journaliste Lesley Stahl dans le magazine télé 60 minutes, Donald Trump lui a expli­qué, peu après son élection en 2016, pourquoi il ­vilipendait constamment la presse : « C’est pour vous discréditer et vous déprécier, tous. Si bien que, quand vous écrirez des choses négatives sur moi, plus personne ne vous croira. » Ou, à l’inverse, comme le dit George Costanza dans la série télé Seinfeld, « si l’on y croit, ce n’est pas un mensonge ».

 

La preuve par un niveau à bulle

La Terre plate est le territoire de la post-vérité. Ses habitants se considèrent comme des empiristes purs et durs qui ouvrent grand leurs yeux. La réalité de la platéité, disent-ils, peut s’appréhender par des expériences à la portée de tous. Par exemple, se placer devant une vaste étendue d’eau et ­tenir une règle au niveau de l’horizon : ­celui-ci est plat d’un bout à l’autre. ­A-t-on jamais vu une mare, un lac ou une mer dont la surface est incurvée ? Autre argument : si la Terre était vraiment sphérique, un avion qui la survole devrait constamment piquer du nez pour éviter de se retrouver dans l’espace. Si vous êtes dans un avion et que vous posez un niveau à bulle sur la tablette de votre siège, la bulle devrait pencher un peu. Or ce n’est pas le cas : le niveau est à l’horizontale, le vol est à l’horizontale, le nez de l’avion est à l’horizontale, donc la surface de la Terre est forcément à l’horizontale. Marble a effectué cette expérience lui-même, l’a filmée et a mis la vidéo en ligne sur YouTube, et l’un de ses collègues a créé un fil Reddit qui y renvoyait. Marble s’est vite retrouvé avec 22 000 abonnés et un surnom, « le gars du niveau à bulle ».

« On ne prétend en aucun cas prouver notre supériorité intellectuelle, s’est-il défendu lors de sa conférence. Je veux juste que les gens prennent conscience qu’on leur a menti. »

La théorie moderne de la Terre plate provient pour l’essentiel de Zetetic Astro­nomy: Earth Not a Globe, un livre publié en 1865 par Samuel Rowbotham, un inventeur et fondamentaliste anglais qui ne manquait pas de bagou. J’en ai trouvé un exemplaire sur un stand, à l’entrée de la salle où se tenait le congrès, à côté du Nouveau Testament et de livres sur l’Apocalypse et les Evrangiles apocryphes. La librai­re, une dame sympathique qui devait avoir une bonne soixantaine, m’a exposé ses idées sur la planéité de la Terre et sur le fait qu’on nous cache cette réalité. Je suis parti quand elle s’est mise à évoquer « les juifs ».

Rowbotham élabore sa théorie à partir des années 1840, et se met à écrire et à donner des conférences sous le pseudonyme de « Parallax ». Il imagine un disque dont le pôle Nord serait le centre, bordé par un mur de glace, ­l’Antarctique. Le Soleil, la Lune, les étoiles ? Tous distants de moins de 1 500 kilomètres et « beaucoup plus ­petits que la Terre, à partir de laquelle on les ­mesure ». ­Rowbotham applique la méthode du raisonnement « zététique » (du grec zeteo, qui signifie « chercher », « rechercher ») et affirme que les faits montrent que la Terre est plate et que la théorie de sa rotondité est infondée. Il en a apporté lui-même la démonstration sur un ­canal de drainage de l’est de l’Angle­terre. Ce canal rectiligne fait 10 kilomètres de long, et Rowbotham affirme que, lorsqu’il se tient à une extrémité, il peut apercevoir un bateau à l’autre extrémité. Or, du fait de la courbure terrestre, un objet situé à 10 kilomètres devrait se trouver plus de 7 mètres en dessous de la ligne d’horizon.

Les idées de Rowbotham gagnent du terrain. À sa mort en 1884, ses adeptes créent la Société zététique universelle, qui publie un magazine, The Earth Not a Globe Review, où l’on dénonce l’enseignement de l’astronomie aux écoliers, tourne en dérision la théorie de l’évolution et défend des théories alternatives, dont la possibilité que la Terre soit un cube. La Société zététique universelle trouve une audience aux États-Unis : jusque dans les années 1940, la ville de Zion, au nord de Chicago, observe un code religieux très strict qui englobe la doctrine de la Terre plate. La ­Société zététique universelle périclite puis ­renaît sous différents noms en 1956, en 1972 et en 2004. La base de la théorie n’a guère évolué depuis Rowbotham, ­hormis quelques actualisations pour ­tenir compte des expéditions spatiales et autres fictions du milieu du XXe siècle.

Je tombe sur l’organisateur du congrès dans le couloir qui mène à la salle de réception. Robbie Davidson, un grand type aux traits anguleux et au débit de mitraillette, est le directeur et l’unique salarié de Kryptoz Media, une ­société qui a son siège à Edmonton, au ­Canada. Il a rejoint le mouvement platiste en 2015. Avant cela, il vendait des crypto­monnaies aux particuliers. Pour lui, la communauté platiste se situe à la confluence de trois univers. D’abord les conspirationnistes, ceux qui se disent : « C’est louche, cette histoire d’homme sur la Lune, je ferais bien de vérifier. Et sur quoi d’autre est-ce qu’on pourrait bien nous mentir ? » Ensuite, les esprits scientifiques : ceux qui veulent « faire des expériences sur tout ». Enfin, les croyants, ceux qui se disent : « Et si on prenait la Bible au pied de la lettre ? » Sur la forme comme sur le fond, le ­mouvement platiste est un proche ­cousin du créationnisme.

En clôture du congrès, Davidson a projeté son nouveau documentaire, « Le scientisme démasqué 2 », où il rejette les dinosaures, l’évolution, les ondes gravitationnelles et la sphéricité de la Terre en les qualifiant d’éléments d’un vaste complot destiné, selon la bande-­annonce, « à dissimuler le vrai créateur de la Création ».

 

 

« 200 preuves que la Terre n’est pas un globe qui tourne »

Ravi de la forte participation au congrès de Raleigh, Robbie David­son a d’ores et déjà programmé une nouvelle édition à Denver et une autre au Canada : « Les gens commencent à se ­réveiller. » Il tient à préciser que les mani­festations qu’il organise n’ont aucun lien avec la Flat Earth Society [« Société de la Terre plate »], qui défend, selon lui, l’idée que la Terre n’est pas une surface plane immobile dans une voûte comprenant le Soleil, la Lune et les étoiles, mais un disque se déplaçant dans l’espace. « Ils décrédibilisent totalement la théorie de la Terre plate, s’emporte-t-il. Une crêpe volant dans l’espace, c’est grotesque ! »

On a quelques raisons de penser que la Terre est bel et bien une sphère en rotation. Tout d’abord, des savants grecs de l’Antiquité le disaient déjà : si la Lune est ronde, la Terre l’est forcément ­(Pythagore) ; selon que l’on se déplace vers le nord ou vers le sud de l’équateur, ce ne sont pas les mêmes constellations que l’on voit (Aristote) ; on peut calculer la circonférence de la Terre en comparant la longueur des ombres de deux grands bâtons plantés dans le sol à plusieurs kilomètres de distance ­(Ératosthène). On a remarqué plus tard que le midi solaire – l’heure où le Soleil est au zénith – ne survient pas partout sur Terre au même moment (raison pour laquelle on a inventé les fuseaux horaires). En outre, plus on s’élève en altitude, plus on voit loin à l’horizon. Si la Terre était plate, la visibilité serait la même quelle que soit l’altitude.

Le génie civil tient de toute évidence compte de la courbure terrestre. Les phares sont construits en hauteur afin que des bateaux éloignés puissent voir leurs signaux, au-dessus de la courbure de la mer. Les émetteurs de ­radio ­envoient leurs ondes à des ­dizaines ou des centaines de kilo­mètres en les faisant se réfléchir sur l’ionosphère, ce qui serait inutile si la Terre était plate. Un pont de grande longueur a l’air plat parce que son ­tablier est ­parallèle au sol – mais ses piliers ­révèlent la courbure terrestre. Enfin, on dispose de preuves photographiques que la planète est sphérique – des millions et des millions depuis les années 1950, prises depuis des stations orbitales ou des navettes spatiales.

Les platistes ne sont pas à court ­d’arguments pour prouver que les ­tenants de la rotondité – les « globistes » ou les « goglobes » se trompent. La liste la plus exhaustive figure sans doute dans la vidéo « 200 preuves que la Terre n’est pas un globe qui tourne », postée sur YouTube par Éric Dubay, un prof de yoga qui se considère comme le vrai ­relanceur de la philosophie platiste (il est aussi connu pour être un négationniste). Beaucoup des preuves qu’il avance relèvent de la catégorie « Vous ne pouvez pas démontrer à 100 % que j’ai tort ». Si la Terre tourne sur elle-même à la vitesse de 1 600 km/h, comme le disent les scientifiques, comment se fait-il qu’il n’y ait pas un vent puissant soufflant dans une seule direction ? (« Le vol du cerf-volant est la preuve que la Terre est immobile », dixit Dubay.) Et si la Terre est une boule, comment se fait-il qu’il n’y ait pas des vols directs du Chili à la Nouvelle-­Zélande via l’Antarctique ? (« Parce que la chose est impossible », dixit Dubay.)

Bien sûr, tous ces arguments amènent de nouvelles questions. Si la Terre est effectivement plate, pourquoi le Soleil se lève-t-il et se couche-t-il ? Et où se cache-t-il, la nuit ? S’il est vrai que le Soleil et la Lune ne plongent jamais sous l’horizon mais effectuent de larges cercles autour du pôle Nord, qu’est-ce qui les fait tenir en l’air, et quid de tous ces satellites que l’on a vu lancer dans l’espace ?

Les réponses oscillent entre l’à-peu-près et l’évasif. Le Soleil fait à peine 50 kilomètres de diamètre (à en croire le livre « Cosmogonie zététique », de Thomas Winship, 1899), si bien que ses rayons ne peuvent évidemment pas éclairer la totalité de la Terre en même temps. Et, lorsqu’il s’éloigne de nous, il se rapproche de l’horizon, de même que dans une rue les lampadaires les plus éloignés ont l’air plus proches du sol.

Quant à ces lancements de fusée vus à la télévision : un trucage – il n’y a qu’à voir comment l’angle de prise de vue bascule constamment du sol à la fusée elle-même pour revenir ensuite vers le sol. Et toutes ces images montrant une Terre ronde ? Retouchées sur Photoshop. Oui, on vous a dit – ou vous avez lu – qu’en Antarctique il fait jour 24 heures sur 24 pendant des semaines. Y êtes-vous allé ? Avez-vous constaté la chose de visu ? La gravité aussi n’est qu’une théorie parmi d’autres : les platistes croient que les objets tombent tout simplement (« La “gravité”, ça les fait bien rigoler ! Grave bobard, oui ! », me dit Marble).

 

Ce que la théorie platiste a de séduisant

«Les faits ne sont pas vrais juste parce que ce sont des faits, si vous voyez ce que je veux dire », explique Jeran Campa­nella, qui a succédé à Marble à la tribune. Campanella, un trentenaire à la mine sérieuse et au crâne rasé, doit, comme Sargent, sa notoriété à une série de vidéos YouTube dénonçant le canular de la sphéricité de la Terre, mais il a personnalisé sa vision platiste en l’affublant du nom de « jéranisme ». La présentation vidéo rencontrant un problème technique, il se sert de ses notes pour exposer à nouveau la doctrine centrale du mouvement : 99 % des idées reçues sont sujettes à caution ; il ne faut se fier qu’à ce que l’on peut observer soi-même. « Cela revient à dire : “Y êtes-vous allé ? Êtes-vous allé sur Saturne ? Et sur ­Jupiter” ? »

Pour les initiés, ce message est très valo­risant. Croyez-en vos sens. Ne prenez pas pour argent comptant ce que vous disent les pseudo-experts. « On habite tous le même monde. On voit bien ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas », poursuit Campanella. « La science n’est qu’un prétexte à la bêtise, a déclaré Mike Hugues, le constructeur de ­fusées, à Associated Press. Je ne crois pas à la science. Je m’y connais en aérodynamique et en dynamique des fluides et je sais comment les choses se déplacent dans l’air. Mais ce n’est pas de la science, c’est juste une formule. » Le public du congrès est incité à plusieurs reprises à se documenter, ce qui revient à regarder davantage de vidéos YouTube et à potasser la Bible.

La logique platiste est à la fois fascinante et exaspérante. Elle fait feu de tout bois mais, en tant que théorie, ne permet pas d’expliquer autant de phénomènes que celle qu’elle cherche à supplanter. Dans le couloir, je fais la connaissance d’un documentariste – ils sont plusieurs à graviter autour du congrès – qui suit la communauté platiste depuis des mois. Le désespoir se lit sur son visage. « Quand on considère que tout est de l’ordre du canular, on a inté­rêt à proposer quelque chose de précis à la place, glapit-il d’une voix frisant l’apoplexie. Si vous me dites que votre voiture n’est pas bleue et que je vous demande : “Bon, mais alors elle est de quelle couleur ?”, arrêtez de me dire : “Je ne sais pas, mais pas bleue en tout cas.” Elle est de quelle couleur, votre putain de voiture ? »
Quand je retourne dans la salle, le ­public est en train de regarder un court documentaire qui réalise l’exploit d’évoquer – en l’espace de deux minutes – à la fois le Norad (7), le Pentagone, le bobard de l’évolution, la Nasa, la mystification du 11-Septembre, George W. Bush et Stephen Hawking (« Vous croyez vraiment qu’il a pu vivre cinquante-trois ans avec la maladie de Charcot ? »). J’ai aussi entendu les participants avancer des théories conspirationnistes bien connues : le Pizzagate (8), Sandy Hook, les attentats de Las Vegas, de Paris et d’Orlando. Ce que la théorie platiste a de séduisant, c’est qu’elle permet d’abriter toutes les autres mystifications. « C’est la mère de toutes les conspirations », m’a-t-on dit à plusieurs reprises.

De l’avis des platistes, on nous cache beaucoup de choses. Dieu, bien sûr. Et aussi le fait que, au-delà du mur de glace de l’Antarctique, s’étendent des milliers de kilomètres carrés de terres – « une Amérique 2.0 », selon un des inter­venants – que les puissants gardent pour eux. À la tribune, Mark Sargent a émis l’hypothèse que le monde est dirigé « par un petit groupe d’hommes effrayants fumant le cigare assis ­autour d’une table ». Pendant ce temps, la Nasa amasse des milliards de dollars – l’argent du contribuable – pour ses acti­vités, parmi lesquelles faire garder le mur de glace par des vigiles armés et payer des acteurs aux cheveux frisés à faire semblant de flotter en apesanteur. Les astronautes sont des francs-maçons qui ont juré le secret. Les autres agents, les ingénieurs et les administratifs ont été dupés, ou alors ils se taisent de peur de perdre leur boulot.

Je demande tout haut comment une conspiration d’une telle envergure – qui dure depuis des décennies, dans laquelle trempent toutes les agences spatiales et tous les pilotes d’avion de la planète et qui nécessite la coopération et le ­silence de dizaines de milliers de retoucheurs d’images sous-payés – a pu rester ­secrète. « Dans les échelons infé­rieurs de l’administration, la plupart des gens ne sont pas dans le coup, du fait d’une pratique très commode qui s’appelle le cloisonnement », me répond quelqu’un. C’est un mot qui revient souvent. « Je ne pense pas que tous les scientifiques mentent, dit quelqu’un d’autre. Les profs ne mentent pas – c’est juste le cloisonnement. Ils ne sont pas au courant. » Un autre participant s’offre lui-même comme preuve : il travaille pour un sous-traitant qui construit un supercalculateur pour un laboratoire public, mais il n’a pas la moindre idée de ce que font ses collègues des autres administrations. « Le cloisonnement, vous connaissez ? me demande un autre homme, un ancien Marine. C’est facile, quand il y a juste une petite centaine de personnes dans le coup. Et ce sont tous des satanistes et des lucifériens. »

 

À 17 h 30, la séance est levée, et la foule se déverse dans le hall de l’hôtel pour le happy hour. J’ai bien ­besoin d’un verre et, à ma grande surprise, les platistes évangéliques aussi, visiblement. Ils sont nombreux à graviter autour du bar où ils conversent, tout excités, en grignotant des bretzels. Plusieurs conférenciers, dont Sargent et Campanella, sont entourés d’admirateurs qui les voient pour la première fois en chair et en os. L’atmosphère est conviviale, comme une réunion d’anciens élèves.

« On est une grande famille », me dit un certain Ben Campbell. Il montre le restaurant de l’hôtel de l’autre côté du hall : « Je pourrais aller m’asseoir à la table de n’importe qui. » Campbell est venu de Las Vegas. Là-bas, il ­organise une soirée platiste hebdomadaire dans un bar. Il existe des rencontres de ce type dans de nombreuses villes des États-Unis. Le groupe de Denver, où se tient le prochain congrès platiste, est particulièrement actif. La section de Las Vegas compte une quarantaine de personnes, et le nombre de membres est en augmentation, assure Campbell. Pour beaucoup, c’est le seul endroit où ils se sentent à l’aise pour exprimer leurs idées.

Croire que la Terre est plate, c’est du boulot. Il y a tant de choses à réapprendre. Le prix à payer pour l’ouverture d’esprit, c’est l’isolement. « Il m’a fallu quatre mois avant de pouvoir parler de tout ça à quelqu’un, confie Marble lors de son intervention. Il faut être prêt à se faire traiter de cinglé. » Plusieurs personnes évoquent le soulagement qui a suivi leur « coming out » platiste. « On peut dire qu’on est homo, on peut dire qu’on est chrétien, mais on ne se fait jamais charrier autant que quand on est platiste. C’est vraiment affreux », se plaint une femme. Au bar, j’échange avec une dame qui assiste dans le même hôtel à un séminaire sur l’immobilier. Elle s’enquiert du sujet de mon colloque à moi. Quand je le lui dis, elle se tord de rire. J’ai un mouvement de recul et je jette un regard autour de moi pour vérifier que personne n’a entendu.

La récompense, c’est le réconfort existentiel. J’ai fini par comprendre que c’est ça, le secret, la raison qui peut inci­ter un employé de bureau au chômage à faire douze heures de route tout seul du ­Michigan jusqu’à Raleigh. Croire que la Terre est plate, c’est non seulement appartenir à une communauté humaine, mais aussi se retrouver à nouveau au centre du cosmos. Les notions de base de l’astronomie sont psycho­logiquement intenables – une planète qui tourne sur elle-même à des milliers de kilomètres-heure, un élément ­minuscule d’une galaxie aux dimensions inconcevables, qui est ­elle-même un ­minuscule élément d’un vaste univers en expansion. « Ça, pour moi, c’est vraiment problématique, avoue Campa­nella. Nous avons été créés. Le monde a été créé. Ce n’est pas dû au hasard. Ce n’est pas dû à une explosion dans l’espace. Ce ne sont pas juste des molécules reliées entre elles au hasard. »

Vous, moi, nous sommes tous particuliers. « C’est comme si Dieu me tapait sur l’épaule et me disait : “Tu le ­mérites” », me dit un chauffeur routier de La Nouvelle-Orléans, musicien à ses heures. Un homme âgé en fauteuil roulant s’approche de nous. Il se présente et nous demande avec un accent traînant du Sud si nous sommes chrétiens. Il évoque la question de l’espace infini et de ­l’absence d’un créateur. « Comment est-ce que les gens peuvent vivre avec ça ? » demande-t-il. « Ces gens-là sont foutrement malheureux », répond le camionneur.

 

Un baume psychologique

L’équilibre est instable, sur cette Terre plate. Au congrès, plusieurs intervenants ont fait référence à la présence au sein du collectif de « sous-­marins », de personnes qui prétendent adhé­rer à la théorie mais qui participent en fait à une opération de contre-espionnage destinée à décrédibiliser le mouvement. En 2016, Dubay – celui de la vidéo des 200 preuves – a accusé Sargent, Campanella et d’autres personnalités platistes d’être des « sous-marins présumés de l’opposition » et, en 2017, il a qualifié dans une interview radio le congrès de « ramassis de sous-marins ». Même l’establishment platiste est suspect. À la fin de la deuxième journée de colloque, un intervenant évoque un projet de création d’une association. Cela fait réagir une femme dans le public : « J’étais des vôtres jusqu’à ce que j’entende le monsieur dire : “Nous avons dû nous dépêcher d’obtenir le statut d’association 501c3.” (9) D’après les recherches que j’ai menées, il s’agit d’un pacte luciférien. »

Même Rowbotham, le père fondateur du platisme moderne, a été accusé de ne pas croire lui-même dans la théorie qu’il avait popularisée. En 1884, Henry Ossipoff Wolfson, un ancien secrétaire de la Société zététique, fait des révélations accablantes sur son « vieil ami ». Il observe que Rowbotham, alias Parallax, est un « charlatan accompli » qui utilise plusieurs pseudonymes, dont celui de « Dr Samuel Birley ». Ledit Dr Birley, qui n’était pas docteur en médecine ni en quoi que ce soit d’autre, s’était fait connaître en vendant le « Phosphore du Dr Birley, le meilleur remontant du monde », qui était censé être un remède pour une longue liste d’affections, dont les oreillons, la surdité, la chute de cheveux, les varices, l’épilepsie et le mal de dos. La théorie de la Terre plate, écrivait Wolfson, n’était « qu’un moyen pour appâter l’huma­nité souffrante à laquelle il fait semblant de consacrer sa vie, mais dont chaque membre lui sert à faire grossir sa fortune, sur laquelle il veille de très près. »

La théorie de la Terre plate était peut-être à l’époque une escroquerie, un baume psychologique sans la moindre base dans la réalité physique. Aujourd’hui, elle est à la fois réelle et surréelle, comme une de ces performances artistiques où il n’y a pas moyen de distinguer les comédiens, les machinistes et les spectateurs. « Vous pensez que Trump est au courant ? Qu’il sait que l’espace est une fiction ? » ­demande Campanella à l’assistance. Quand j’ai pressé Davidson de me dire s’il croit vraiment que la Terre est plate, il m’a ­répondu : « Bon, je n’en suis pas sûr à 100 %. Mais en revanche je suis sûr et certain de ce qu’elle n’est pas. Je ne crois absolument pas que nous soyons un globe en rotation qui se déplace dans l’espace. » Le moins qu’on puisse dire, c’est que la communauté platiste témoigne d’une forme de mouvement perpétuel mental : si l’on y croit, c’est que c’est vrai. Le solipsisme est le nouvel empirisme.

À plusieurs reprises lors du congrès, j’ai entendu décrire le « débat » sur la Terre plate en termes d’affrontement ­biblique. « C’est un combat entre le bien et le mal, entre les soldats de la lumière et soldats des ténèbres », assure Marble. Il a peut-être raison. Peut-être est-ce ainsi qu’apparaît Lucifer – pas sous les projecteurs, mais subrepticement, enveloppé de brouillard, pour semer l’ignorance et le doute. Le diable est dans l’absence de détails, ou de souci des détails.

« Il y a tant de gens dans le monde ­actuel qui prennent ce qu’on leur dit pour argent comptant, déplore Campanella. Qu’il s’agisse de leurs croyances, de leurs connaissances scientifiques, de l’endroit où ils vivent. Et si on gobe tout ce qu’on nous dit, il ne faut pas s’étonner qu’on nous mente. Parce qu’on vous ment. S’ils ont la possibilité de vous ­mener en bateau, de faire que vous soyez mal informés, de gagner du fric, de vous transformer en esclaves, ils n’hésiteront pas un instant. Il faut que vous le sachiez. »

Je dois vous avouer, entre nous, que je partage entièrement cette opinion.

 

— Cet article est paru dans The New Yorker le 30 mai 2018. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

 

Femmes ailées, anges et démones, fées et mystiques

De tous les attributs des êtres fantastiques, les ailes sont sans doute les plus répandues. Depuis la statuaire babylonienne et assyrienne, elles sont empruntées à des animaux volants bien réels (insectes, chauves-souris, oiseaux) pour faire s’élever dans les airs une belle brochette de monstres protecteurs et de créatures imaginaires. Les êtres ­célestes sont faits pour s’élever, tandis que les ­démons chutent comme Lucifer ou planent sur le Pandémonium comme Satan dans Le Paradis perdu de Milton. Dans La Divine Comédie, Dante et ­Virgile descendent dans les profondeurs de l’enfer sur le dos de Géryon, un monstre qui a le visage d’un bel homme et une queue de scorpion, et que Gustave Doré ­affuble d’ailes de chauve-souris géantes. Le ­Caravage a emprunté à Orazio Gentileschi les ailes d’aigle dont il dote son Cupidon : elles constituaient visiblement un accessoire très apprécié des ateliers de peintres. Füssli avait étudié les mouches et les papillons pour figurer avec précision les suivantes de la reine des fées Titania dans Le Songe d’une nuit d’été. Et des artistes de l’époque victorienne comme John Anster Fiztgerald ont aussi pris modèle sur le monde des insectes pour donner un semblant de réalisme à leurs royaumes des fées. De nos jours, grâce à ce que permettent les images de synthèse, beaucoup de ces hybrides semblent authen­tiquement doués de sensations.

Serinity Young est une spécialiste de l’art et de l’artisanat tibétain. Dans Women Who Fly, elle compose une merveilleuse galerie de créatures volantes issues de toutes les cultures. Elle se concentre sur les figures féminines. Son livre se présente comme une joyeuse anthologie en deux parties, l’une consacrée aux femmes surnaturelles, l’autre aux simples mortelles, qui regorge d’héroïnes sublimes et prodigieuses : anges et démones, sorcières et mystiques. Young admire les Walkyries qui chevauchent les nuages coiffées d’un casque ailé ; elle évoque avec éloquence les djinnesses des Mille et une nuits qui, telles de jeunes cygnes, dissimulent leur cape de plumes afin de vivre sur terre. Ce matériau riche et éclectique laisse cependant nombre de questions sans réponse. Quel effet cet imaginaire des femmes ailées a-t-il eu sur les femmes réelles ? Comment ces créatures symboliques influent-elles sur la réalité ? Quel est aujourd’hui le statut d’une Walkyrie ou d’une fée ?

Le titre du livre joue volontairement avec nos catégories mentales. Dirait-on d’Ino, la nymphe aux beaux talons qui surgit de la mer pour secourir Ulysse chez Homère, qu’elle est une « femme qui vole » ? Qu’en est-il des Willis de ­Giselle et de la fée Clochette de Peter Pan ? Qualifier de femmes ces êtres éthérés est un peu tiré par les cheveux : leur facilité à voler signale qu’elles n’ont pas les limitations physiques des humains. Young voit dans le vol un rêve de libération féminine : les femmes qui volent veulent se transporter ailleurs et y rester. Elles ne veulent pas retourner à leur vie ordinaire, qu’elles voient comme un enfermement ; elles nous obligent à réviser nos idées sur l’« entêtement féminin ». L’auteure cherche à ébranler les préjugés sur la légè­reté des femmes au nom des sœurs « furieuses et vaillantes » qui volent comme des « combattantes des airs ».

Les monstres sont souvent féminins, comme le Sphinx, les sirènes, Cha­rybde et Scylla, les cauquemares (1). Mais les ailes ont parfois pour effet d’annuler le genre, comme dans le cas des anges qui, en dépit de leurs prénoms masculins (Gabriel, Raphaël), sont généralement dépeints comme androgynes ou asexués. Leurs ailes leur permettent de se libérer des entraves de la chair et du temps, de la mortalité et la nécessité de se reproduire. Les mots pour désigner l’« esprit » proviennent du registre aérien – vapeur, souffle, vent, voire gaz – ou ornithologique : le hiéroglyphe égyptien figurant le bâ, l’âme après la mort, est un oiseau. Et, dans une scène célèbre du Livre des morts des anciens Égyptiens, le poids du cœur du défunt est comparé à celui de la plume de Maât, la déesse de la justice. De même, l’Esprit-Saint, représenté par une colombe, descend sur des rayons lumi­neux pour s’introduire dans l’oreille de Marie et la féconder par le Verbe. Dans la tradition musulmane, Salomon a le contrôle du vent et voyage dans les airs. Ariel, dans Le Songe d’une nuit d’été, est capable de « fendre les airs, nager, plonger dans le feu, voyager sur les flocons des nuages ». Prospero l’appelle son « oiseau », son « esprit aérien ». Sans avoir besoin d’ailes, Ariel se transporte dans les airs par la seule force de sa volonté ou « s’envole sur le dos d’une chauve-souris » pour exécuter les ordres de son maître. Les êtres imaginaires qui jouissent de cette légèreté aérienne ne subissent pas le poids des années : un archange ridé, ça n’existe pas.

 

Un rêve d’envol sans peur

C’est la déesse Nikê, trônant si dignement sous la forme de la Victoire de Samothrace en haut de l’escalier principal du Louvre, qui a donné à Young l’idée de son livre. « La sculpture, avec la puissance que dégagent ses grandes ailes arquées, m’a littéralement pétrifiée », écrit-elle. Nikê ne triomphe pas seulement d’un ennemi, mais aussi des lois du corps, de la force de gravité et du passage des ­années (même si le temps a eu raison de sa tête et de ses bras). Les anges chrétiens ont été conçus sur le modèle de ces totems classiques, et leurs superbes ailes, souvent irisées, annexent l’imagerie d’une autre figure classique de la vitesse et de la lumière, Iris, la messagère arc-en-ciel des dieux.

Dans bon nombre de langues, les connotations érotiques du vol nourrissent les métaphores de l’excitation, du ravissement et de l’extase. Les porte-bonheur en forme de phallus ou de vulve ailés existent depuis l’Antiquité classique, et, de façon plus surprenante, on en trouve sur des lieux de pèlerinages médiévaux en tant qu’insignes de pèlerins. Les chansons puisent sans cesse dans cette imagerie. La « baise sans effeuillage » du célèbre roman d’Erica Jong Le Complexe d’Icare (2) est en fait un rêve d’envol sans peur. Freud asso­ciait les rêves de lévitation au principe de plaisir, à l’érection du pénis : la peur de voler renvoie au fond à la peur de la tomber, à la peur d’échouer.

Cette charge érotique est aussi tout intense chez les saints et les mystiques. Thérèse d’Avila se plaignait de sa tendance à léviter quand elle priait (les autres religieuses devaient la retenir). Christine de Saint-Trond (vers 1150-1224) était surnommée l’Admirable pour s’être levée de son cercueil pendant le requiem pour le salut de son âme et s’être « envolée comme un oiseau jusqu’à la voûte de l’église ». Thomas de Cantimpré, auteur d’une vie de la sainte, fait état de « nombreux ­témoins directs » et énumère ses multiples exploits : elle vivait « dans les arbres à la manière des oiseaux », marchait sur l’eau et se livrait à de nombreuses pénitences, pour certaines étranges et répugnantes. Étant morte une première fois, Christine « utilisait son corps pour manifester un état interstitiel, écrit Young. Elle pratiquait le chamanisme et la magie imitative selon laquelle la mise en scène d’un désir – dans ce cas, grimper vers le ciel – peut mener à sa réalisation – en l’occurrence, entrer au ciel ». Mais quelle signification ont pu avoir ces épisodes pour les personnes qui croyaient aux vols de Christine et qui, après son décès à l’âge (très avancé pour l’époque) de 74 ans, furent amenées à la vénérer comme une sainte ? L’auteure n’en parle pas, pas plus qu’elle ne s’intéresse au dogme catholique de l’Assomption de la Vierge, en vertu duquel Marie n’est pas morte mais est montée intacte au ciel.

 

Liberté féerique et apesanteur divine

Les figures de Marie et de Christine font apparaître une différence entre les créatures ailées et les déesses, saintes et autres êtres capables de voler par leur seule énergie. Aphrodite se jette dans la bataille de Troie pour ramener son fils Énée, sans posséder d’ailes ni se changer en aigle de mer comme le fait ­Athéna au début de L’Odyssée. La princesse ­reléguée sur la Lune d’un conte chinois n’a pas ­besoin d’ailes, même s’il est précisé que, lors de son ascension, ses rubans, manches et étoffes se déploient et flottent gaiement autour d’elle « comme des nuages de plumes ».

La partie la mieux documentée et la plus inattendue de Women Who Fly est celle consacrée aux bodhisattvas et aux dakinis ésotériques qui flottent sur terre (3), possèdent le pouvoir de métamorphose et transfigurent la vie de ceux qu’ils touchent. Il semble particulièrement extra­ordinaire de s’envoler sans avoir ­besoin d’ailes, comme dans les rêves (encore que dans les miens je doive géné­ralement ­pédaler comme une furie). Wonder ­Woman, à l’instar de Superman, se propulse dans les airs telle une fusée. Dans Peter Pan, les enfants Darling rencontrent d’abord quelques difficultés : « Ils ne pouvaient s’empêcher de taper un peu du pied pour prendre de l’élan, mais bientôt, ­délice presque inégalable, leur tête flottait jusqu’au plafond. »

Parallèlement aux rêves de liberté féerique et d’apesanteur divine, on s’est mis très tôt à chercher des moyens de voler. D’après les légendes classiques, Alexandre le Grand aurait attelé des griffons à une nacelle et les aurait appâtés avec de la viande accrochée au bout d’une lance qu’il tenait en hauteur, de façon à ce qu’ils aillent de l’avant et l’entraînent dans leur vol. Surplombant ainsi la Terre, il aurait été désespéré de constater tout ce qu’il lui restait encore à conquérir. On connaît les expériences de vol de Léonard de Vinci, mais le précurseur fut peut-être Dédale. Pour évoquer au théâtre Médée en son ultime exil ou l’héroïque Bellérophon chevauchant Pégase, un mécanisme intervient tel un deus ex machina capable de créer l’illusion de l’ascension et de la chute à l’aide de poulies et de palans dissimulés derrière un décor de nuages. Romanciers et voyageurs ont proposé des hypothèses fantastiques et exaltantes, souvent à travers des récits imaginaires d’exploration faisant appel à des techniques de survie à la Robinson Crusoé. Dans L’Homme dans la Lune (1638) (4), Francis Godwin décrit un cerf-volant tiré par des grandes oies, dispositif qui emporte son héros, ­Domingo Gonsales, jusqu’à la Lune – Domingo était très fluet, nous assure Godwin. Les écrivains des Lumières avaient coutume de mêler fantasmes libertins et spéculation scientifique. Dans « Les Voyages d’Hildebrand Bowman » (1778), pseudo-­Mémoires d’un marin naufragé, le héros visite le « puissant royaume de Luxo-Volupto » où il fait une merveilleuse rencontre : une femme ailée descend sur lui alors qu’il se promène en ville, « une grande Alae-puta masculine qui me prend dans ses bras, m’emporte dans les airs et vole avec moi sur quelque cinquante pas puis me dépose au sol et s’enfuit en riant ». Hildebrand apprend que, dans ce pays, des ailes poussent aux femmes coupables de « chasteté défaillante ». Plus elles se laissent aller aux plaisirs du sexe, plus leurs ailes poussent. Lorsqu’elles cessent de mal se conduire, leurs ailes s’atrophient (ce qui a peut-être un effet dissuasif).

Young ne mentionne pas ces Alae putae, ou putes ailées, et s’en tient pour l’essentiel aux sources mythologiques. Elle clôt ­cependant son livre par l’évocation de vraies pilotes – des aviatrices telles que l’Américaine Amelia Earhart et l’Allemande Hanna Reitsch, qui partagea les derniers jours d’Hitler dans son bunker et vécut jusqu’en 1979. L’auteure compare Reitsch aux Walkyries de la mytho­logie nordique, revendiquées par les romantiques allemands et le IIIe Reich. Elle ­enchaîne sur les femmes pilotes américaine de la ­Seconde Guerre mondiale avant de mentionner rapidement les astro­nautes. Pour Young, Hanna Reitsch et ses consœurs incarnent le passage du mythe à la réalité, mais elle n’en tire ­aucune conclusion : sa démarche est plus anthropologique que philosophique.

 

Les femmes ailées, de simples métaphores ?

J’aurais aimé qu’elle parle de Moscou – l’héroïne du roman d’Andreï Platonov Moscou heureuse –, qui, sur le point de sauter d’un avion en parachute, allume une cigarette (5). Telle Lucifer, la jeune femme chute dans une boule de feu ; une fois remise, elle s’aperçoit qu’elle est devenue une célébrité soviétique. Satire féroce des ambitions aéronautiques de Staline, cette scène de gloire et de destruction se situe quelque part entre allégorie et histoire, entre fantasme et réalité.
Dans « Images de vol » (6), Clive Hart traite du problème que posent les récits de saints et de mystiques volants. Il puise parmi les extraordinaires témoignages à propos de saint Joseph de Cupertino (né en 1603), « le plus aérien des saints, qui se déplaçait de bas en haut et d’avant en arrière sans que son habit en pâtisse ». C’est souvent la prière qui faisait léviter Joseph : l’éloge de la Création le faisait s’envoler de joie. « Comme on dit que les lévitations de ­Joseph étaient réelles, fait valoir Hart, il est plus facile de ne pas être déconcerté si l’on imagine le saint comme quelqu’un d’inoffensif et d’attachant (un enfant), et à la fois différent de nous (attardé, enclin à des manies bizarres). » Cela s’applique-t-il aussi au phénomène de Christine l’Admirable ? En quel sens les récits (et les témoignages oculaires) de sa résurrection et de sa prodigieuse faculté de voler peuvent-ils être considérés comme véridiques ?

L’immense corpus d’histoires miraculeuses et de récits merveilleux, de mythes et de contes de fées soulève des questions sur la conscience et la littérature, l’ima­gination et le plaisir. Si l’on part du principe que les témoins et les confesseurs à l’origine des récits de lévitation n’entendaient pas mystifier leur public, que les compilateurs des vies des saints n’étaient ni des filous ni des menteurs, alors il faut s’interroger : que produit au juste la langue dans ces témoignages ? Lors du procès de Jeanne d’Arc pour héré­sie, son interrogateur lui demanda très sérieusement si elle était capable de voler. Cela aurait prouvé qu’elle était de mèche avec le démon et donc qu’elle était une sorcière, comme le pensaient beaucoup de ses contemporains. Les histoires de vol ont toujours donné lieu soit au châtiment et à la mort, soit à la vénération. Être disposé à croire ces récits peut se révéler lourd de conséquences.

Le grand spécialiste de la Rome ­antique Paul Veyne note dans Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? (7) qu’il est impossible de répondre à cette question. La réalité physique des êtres aériens, comme celle des créatures divines, n’est certes plus aussi prégnante aujourd’hui dans l’esprit des lecteurs et des fidèles. Mais ces figures ne sont pas pour autant devenues de pures allégories. En concluant sur les pilotes, Young bascule vers l’incarnation réelle du fantasme. C’est amusant, mais c’est une feinte. Ces hybrides, anges et monstres ailés, nous n’y croyons plus vraiment, mais ils conservent une vitalité qui tient pour beaucoup aux histoires extraordinairement riches qu’ils véhiculent et à l’iconographie intense qu’ils ont inspirée depuis l’Antiquité classique et les artefacts asiatiques jusqu’aux sorcières lascives et terrifiantes du graveur Hans Baldung Grien, qui fabriquent leurs onguents d’envol avec des bébés morts et des quartiers d’âne.

Les femmes volantes sont-elles de simples métaphores – du sexe et de l’ambition à transcender ? De l’extase et de la chute possible ? Y voir des métaphores incarnées, c’est admettre que la langue courante est à l’œuvre dans les histoires sacrées et profanes. Dans son épigraphe, Young cite Le Rire de la Méduse, d’Hélène Cixous (8), un texte fondateur de l’« écriture féminine » : « Voler, c’est le geste de la femme, voler dans la langue, la faire voler. » En français, Cixous joue sur le double sens du verbe « voler ». « Du vol, nous avons toutes appris l’art aux maintes techniques, écrit-elle, depuis des siècles que nous n’avons accès à l’avoir qu’en ­volant, que nous avons vécu dans un vol, trouvant au désir des passages étroits, ­dérobés, traversants. […] La femme tient de l’oiseau et du voleur comme le voleur tient de la femme et de l’oiseau. »

En 1975, cet appel exalté offrait une promesse excitante de libération et de résis­tance, mais on voit les limites de la métaphore (essayez de dire à une femme qui tente de franchir une frontière fortifiée qu’elle peut voler). Cela montre aussi la nécessité de distinguer les manifestations lexicales de figures imaginaires comme Athéna ou un bienveillant bodhisattva descendu sur terre. « On qualifie de symbolique, écrit le philosophe allemand Friedrich Theodor Vischer, un élément mythique auquel on a cru, non pas objectivement, mais en tant que transposition en amont d’une croyance assumée et érigée en figure esthétique – une image non pas vide mais fantasmatique et chargée de sens. » L’historien de l’art Aby Warburg s’inspire de Vischer dans ses réflexions sur la vie rêvée de ces images inanimées : la mémoire historique, montre-t-il, joue un rôle crucial dans leur activation. Car nous chargeons les histoires entendues, lues ou vues du bagage de notre savoir personnel et culturel. L’empilage d’images dans les technologies de la communication et les échanges culturels rendent la langue des symboles du passé plus prégnante et, curieusement, plus actuelle. L’intangibilité des femmes – et des hommes et des enfants, divins et magiques – qui volent ne fait pas que traduire un désir d’aller au-delà du réel, des rêves de béatitude et d’évasion. Elles révèlent aussi le produit de notre imagination, conçu dans ce que Yeats appelait « le ballon de l’esprit » et transmis par le biais des médias numériques pour lui donner un semblant de réalité et de solidité, même lorsque les images glissent, bondissent et s’élancent dans les airs.

 

— Cet article est paru dans la London Review of Books le 30 août 2018. Il a été traduit par Ève Charrin.

La Terre est plate ! L’emprise des croyances

« Et chacun croit fort aisément
Ce qu’il craint et ce qu’il désire. »
La Fontaine, Le Loup et le Renard

On ne saurait mieux dire, en si peu de mots. Tout d’abord une mise au point. L’absurdité de certaines croyances est dans l’œil de l’observateur. Le croyant, lui, y adhère. Il mérite notre respect, d’autant que son irrationalité n’est qu’apparente. En réalité, comme l’a très bien analysé le sociologue français Raymond Boudon (lire L’Art de se persuader des idées douteuses, fragiles ou fausses), il y a toujours de « bonnes raisons » de croire. Aussi est-il beaucoup plus intéressant et instructif de s’intéresser à ces raisons que de rejeter ces croyances d’un revers de main en les taxant d’obscurantistes. D’autre part, si beaucoup de croyances paraissent d’emblée absurdes aux gens instruits ou à la plupart d’entre eux (la Terre est plate, des extraterrestres nous rendent visite, Barack Obama est musulman, l’astrologie détermine notre caractère…), ces mêmes gens instruits véhiculent nombre d’idées moins absurdes en apparence mais néanmoins fausses. C’est évident quand on considère les croyances du passé (l’infériorité du cerveau féminin, l’éther et le phlogistique, l’immuabilité des espèces, les miasmes et la main invisible du marché…). Mais pourquoi en irait-il différemment aujourd’hui ? Le savoir a progressé mais non les humains, et les questions sur lesquelles le savoir est incertain sont légion.
Plusieurs des exemples présentés dans ce numéro illustrent la prégnance de fausses croyances dans la population instruite. Il est délicat d’en parler, puisque vous, lecteurs de Books, en faites partie, et que certains d’entre vous adhèrent donc à telle ou telle de ces croyances et ne la considèrent pas comme fausse. Une façon latérale d’aborder le sujet est d’observer que les enquêtes menées auprès d’enseignants, de médecins, d’économistes, de financiers et de scientifiques témoignent d’un surprenant niveau d’ignorance sur des questions de base d’intérêt général, comme le montre Hans Rosling dans son livre Factfulness. On peut aussi évoquer avec le psychologue américain Keith Stanovich une enquête déjà ancienne menée auprès des membres du club Mensa, qui possèdent un QI très élevé : 44 % d’entre eux croyaient dans l’astrologie, 51 % dans les biorythmes et 56 % à l’existence de visiteurs extraterrestres.
Évoqués à répétition dans Books (depuis notre premier numéro !), les travaux de Daniel Kahneman et de l’école de psychologie comportementale ont définitivement établi la façon dont divers biais cognitifs peuvent fausser les perceptions des esprits les mieux formés et les plus instruits.
Les progrès de la science, les succès de la démocratie et la généralisation de l’instruction nous avaient autorisés à penser, depuis le milieu du XIXe siècle, que les croyances absurdes ou fausses étaient en régression et continueraient à régresser. C’est le cas pour certaines, mais tout se passe comme si, la nature ayant peur du vide, elles étaient remplacées par d’autres. Même dans les pays dits développés, où la culture scientifique est la plus répandue et l’expérience de la démocratie la plus ancienne, les convictions aberrantes ou douteuses affichent leur présence avec insolence. Il est avéré que la généralisation de l’accès à Internet et aux réseaux sociaux leur ont redonné du poil de la bête. Au point de rendre crédible l’idée galvaudée que nous serions entrés dans l’ère de la « post-vérité ».
Sociologues et politologues perçoivent un mouvement sans précédent de désintérêt par rapport aux critères du vrai et du faux. Le recours aux mensonges grossiers à destination du grand public n’est pas une nouveauté, que ce soit au service d’ambitions politiques ou d’intérêts commerciaux, mais aujourd’hui le fact-checking semble n’avoir plus aucune prise sur les esprits. Même dans les meilleurs journaux…
Fondées ou non, les croyances collectives ne sont pas forcément négatives. Partout dans le monde, les mythes religieux et les rites associés ont longtemps servi à assurer la stabilité des sociétés (« l’opium du peuple », disait Marx). Aujourd’hui fragilisée, la foi dans les vertus des institutions démocratiques et des valeurs libé­rales a contribué et contribue encore à la stabilité de nombreux pays. Penser que les femmes valent bien les hommes ou que l’environnement de la planète est menacé a clairement une vertu positive. En même temps, ces croyances modernes nourrissent des postures idéologiques qui alimentent l’ère de la post-vérité.
La plupart des scientifiques et beaucoup de sociologues opposent les fausses croyances au domaine de la science. C’est une illusion. L’histoire des sciences illustre à quel point le progrès des connaissances est intimement lié à une dynamique de remplacement de systèmes de croyances par d’autres. « Les frontières sont fines entre les mécanismes de la croyance et ceux de la connaissance », écrit le sociologue Romy Sauvayre dans Croire à l’incroyable. « Le monde de la science n’échappe pas à cette fervente dévotion que l’homme peut avoir envers ses croyances ou ses convictions. » Grâce aux travaux de John Ioannidis et de son équipe à l’université Stanford, on sait par exemple aujourd’hui que la majorité des études scientifiques publiées en biomédecine sont « fausses » car biaisées pour une raison ou pour une autre, qui souvent relève de la croyance. Le même constat a été dressé en psychologie et en économie. Il pourrait l’être aussi en sociologie et en climatologie.
Il est réjouissant de se moquer des croyances absurdes et de leur prégnance dans la société, mais l’exercice est facile. Il faut prendre conscience d’une réalité plus embarrassante : les convictions visiblement aberrantes ne sont que la partie émergée de l’iceberg de nos fausses croyances, dont la masse imposante est largement soustraite aux regards. Puisse ce numéro contribuer à en prendre la mesure.

 

Le système de propagande de Poutine

Lors du sommet de l’Otan au pays de Galles en 2014, le ­général Philip Breedlove, alors commandant suprême des forces alliées en Europe, n’y est pas allé par quatre chemins. La Russie, a-t-il déclaré, livre actuellement « la guerre de l’information la plus stupéfiante et la plus intense que nous ayons jamais vue ».

C’était une litote. La nouvelle Russie ne se contente pas de la petite désinformation, de la falsification, des mensonges, des fuites et du cybersabotage que l’on associe généralement à la guerre de l’information. Elle réinvente la réalité, créant des hallucinations de masse qui se transforment ensuite en action politique. Prenez Novorossia, la Nouvelle-­Russie, le nom que Vladimir Poutine a donné à tout ce vaste pan du sud-est de l’Ukraine qu’il pourrait, ou non, envisager d’annexer. Le terme est emprunté à ­l’histoire de la Russie tsariste, où il désignait un autre espace géographique. Aucun des habitants ­actuels de cette partie du monde ne s’était ­jamais imaginé vivre en Nouvelle-­Russie ni lui prêter allégeance, du moins jusqu’à ­récemment. À présent, la Nouvelle-­Russie prend une consistance : les ­médias russes montrent des cartes de sa « géographie », tandis que les politiciens soutenus par le Kremlin écrivent son « histoire » dans les manuels scolaires. Elle possède son drapeau et même une agence de presse. Des faits qui semblent tout droit sortis d’un récit de Borges, à ceci près que les victimes de la guerre menée au nom de la Nouvelle-­Russie sont, elles, très réelles (1).

L’invention de la Nouvelle-Russie est le signe que le système russe de manipulation de l’information se mondialise. La Russie d’aujourd’hui a été façonnée par des conseillers en communication politique – les vizirs du système qui, comme tant de Prospero postmodernes, inventent des partis politiques fantoches et des simulacres de mouvements ­citoyens pour que le pays regarde ailleurs tandis que la clique de Poutine renforce son pouvoir. Dans la philosophie de ces conseillers politiques, l’information précède l’essence. « Je me rappelle avoir lancé l’idée de “majorité poutinienne”, et hop, la voilà devenue une réalité, m’a confié Gleb Pavlovsky, un conseiller en communication politique qui a travaillé sur les campagnes électorales de Poutine mais qui a quitté depuis le Kremlin. Même chose avec l’idée qu’il n’y a pas d’alternative à Poutine. On a inventé ça. Et soudain, il n’y avait réellement plus d’alternative. »

 

Le pouvoir absolu de la propagande

« Si les régimes autoritaires précédents étaient composés de trois mesures de violence pour une mesure de propagande, estime Igor Iakovenko, professeur de journalisme à l’Institut d’État des relations internationales de Moscou, celui-ci mise pratiquement tout sur la propagande et relativement peu sur la violence. Poutine n’a qu’à faire procéder à quelques arrestations, puis à amplifier le message grâce au contrôle total qu’il exerce sur la télévision. »

Nous avons vu une dynamique simi­laire à l’œuvre sur la scène internationale dans les derniers jours d’août 2014, ­lorsqu’une petite incursion militaire russe en Ukraine a été montée en épingle pour apparaître sur le moment comme une menace. Poutine avait invoqué la nécessité d’engager des pourparlers sur le statut du sud-est de l’Ukraine (en des termes qui semblaient presque volontairement ambigus), ce qui avait sidéré l’Otan et suffisamment intimidé Kiev pour qu’elle accepte un cessez-le-feu. Une fois de plus, Poutine avait employé le terme « Nouvelle-Russie », donnant l’impression que de vastes ­territoires étaient prêts à faire sécession de l’Ukraine alors qu’en réalité les ­rebelles ne tenaient qu’une petite ­portion de terre.

La foi dans le pouvoir absolu de la propagande trouve ses racines dans la pensée soviétique. Dans son étude classique de 1962 sur le sujet, Jacques Ellul écrit : « Les communistes, pour qui il n’y a pas de nature humaine mais seulement une condition humaine, estiment que la propagande est toute-puissante, légi­time (quand elle est exercée par les communistes) et servira à créer le type d’homme nouveau de demain. » (2)

Mais il y a une différence de taille entre la propagande soviétique et sa version russe actuelle. Pour les Soviétiques, l’idée de vérité était importante, même lorsqu’ils mentaient. La propagande soviétique se donnait beaucoup de mal pour « prouver » que les théories du Kremlin ou des éléments de désinformation étaient des faits. Lorsque le gouvernement américain accusait les Soviétiques de faire de la désinformation – en affirmant par exemple que le sida était une arme créée de toutes pièces par la CIA –, ces déclarations provoquaient l’indignation des dirigeants, y compris du secrétaire général Mikhaïl Gorbatchev.

 

Le Kremlin sait raconter des histoires

Dans la Russie d’aujourd’hui, en revanche, la notion de vérité est vide de sens. Dans les journaux télévisés russes, la frontière entre la réalité et la fiction est complètement estompée. Les reportages d’actualité montrent des ­acteurs se faisant passer pour des réfugiés de l’est de l’Ukraine et pleurant ­devant la caméra en racontant les menaces qu’ils subissent de la part de bandes fascistes imaginaires. Au cours d’un de ces reportages, une femme a ­raconté comment des nationalistes ukrainiens avaient crucifié un enfant dans la ville de Sloviansk, dans l’est de l’Ukraine. Lorsque Alexeï ­Voline, le vice-ministre russe des Télécommunications, a été confronté au fait que l’histoire de la crucifixion était fabriquée de toutes pièces, il n’a montré aucune gêne, laissant plutôt entendre que la seule chose qui compte, c’est ­l’Audimat. « Les téléspectateurs appré­cient la façon dont nos principales chaînes de télévision traitent les sujets, le ton de nos émissions. »

Ayant appris à maîtriser le mélange d’autoritarisme et de culture du spectacle, le Kremlin sait raconter ses histoires. La notion de journalisme, au sens de rendre compte des « faits » ou de la « vérité », a été balayée. Lors d’une conférence devant des étudiants en journalisme de l’Université d’État de Moscou, en 2013, Voline avait conseillé à son auditoire de ne plus ­chercher à rendre le monde meilleur. « Il faut que cela soit clair dans l’esprit des étudiants : ils vont travailler pour l’Homme, et l’Homme leur dira ce qu’il faut écrire, ce qu’il ne faut pas écrire, et comment écrire sur tel ou tel sujet. Et l’Homme en a parfaitement le droit puisque c’est lui qui les rémunère. »

Cette nouvelle propagande ne vise pas à persuader qui que ce soit, mais à accrocher et à distraire le téléspectateur, à discréditer le discours occidental plutôt qu’à lui opposer un contre-récit. C’est le terreau idéal pour les théories du complot, qui sont partout à la télévision russe. À propos du crash du vol MH17 de Malaysia Airlines au-dessus de l’est de l’Ukraine en juillet 2014, le Kremlin et ses médias apparentés ont évoqué toutes sortes de thèses extravagantes comme des tirs d’avions de chasse ukrainiens sur ordre de Washington ou une tentative d’attaque de l’Otan contre le jet privé de Poutine. Ils ne cherchaient pas tant à convaincre les téléspectateurs de la véracité de telle ou telle version des faits qu’à les désorienter, à les rendre ­paranoïaques et passifs – à les immerger dans une réalité virtuelle contrôlée par le Kremlin.

La Russie exporte à présent son modèle de réinvention de la réalité en consacrant des centaines de millions de dollars à des chaînes d’information inter­nationales en continu diffu­sant dans plusieurs langues comme RT ­(anciennement Russia Today). En Russie, RT contribue à persuader la population que leur État est assez fort pour concurrencer les CNN du monde entier. Aux États-Unis, RT n’est pas prise très au sérieux. Mais, en Europe, la propagande russe est plus opérante, s’ajoutant à l’influence du Kremlin sur les médias locaux ainsi qu’aux pressions économiques et ­énergétiques.
La situation est particulièrement tendue dans les pays Baltes, dont l’importante population d’origine russe reçoit des chaînes en langue russe comme PBK, en

Lettonie, qui achète des programmes du Kremlin à très bas prix. En Estonie, où un quart de la population est d’origine russe, « une grande partie des habitants vit dans une réalité distincte créée par les médias russes, ­explique le journaliste et expert en propagande estonien Raul ­Rebane. Cela rend tout consensus politique impossible ». Christo Grozev, chercheur du think tank Risk Management Lab, basé en Bulgarie, a étudié la façon dont les ­médias bulgares avaient couvert le conflit en Ukraine. Il a cons­taté que la majorité des quotidiens du pays avaient repris des sources russes plutôt qu’ukrainiennes sur un événement tel que le crash du vol MH17. « Ce n’est pas juste une question d’affinité ou de proximité linguistique, juge Grozev. Les ­articles des médias russes sont plus nombreux et plus croustillants, et c’est cela qui est repris dans les autres médias. » Des instances comme le site de vérification des informations StopFake.org, basé en Ukraine, s’emploient à dénoncer la désin­formation dans les médias russes et étrangers. Mais, pour chaque « infox » qu’ils débusquent, les médias proches du Kremlin en produisent mille. Ces médias se fichent d’être pris à mentir. La seule chose qui les intéresse, c’est de faire de l’audience et du clic.

 

Si rien n’est vrai, alors tout est possible

Comme ses homologues nationales, RT raffole des théories du complot – de la vérité sur le 11-Septembre à la main sioniste qui dirige la guerre civile en Syrie. Ces affirmations font souvent rigoler les Occidentaux, mais elles trouvent un public réceptif. Dans leur article « The Conspiratorial Mindset in an Age of Transition », qui portait sur les théories du complot en vogue en France, en Hongrie et en Slovaquie, des chercheurs de plusieurs groupes de réflexion européens ont montré que les sympathisants de l’extrême droite sont les plus susceptibles de croire aux complots. Et les partis nationalistes de droite, qui sont souvent alliés idéologiquement et financièrement au Kremlin, sont en plein essor. « Les théories du complot suscitent-elles plus d’intérêt parce que les partis d’extrême droite se multiplient, ou bien les partis d’extrême droite se multiplient-ils parce que ­l’espace de l’information est de plus en plus influencé par la mentalité complotiste ? » demande un peu malicieusement Gleb Pavlovsky.

Au moment où la campagne de propagande internationale du Kremlin s’intensifie, la foi dans l’idée de « vérité » s’érode dans les pays occidentaux. Cela couvait depuis longtemps. En 1962, Daniel Boorstin écrivait dans Le Triomphe de l’image (3) que, avec les progrès de la publicité et de la télévision, « la question “Est-ce réel ?” passe après “Est-ce de nature à intéresser le public ?” […] Un nouveau danger très américain nous guette […], le danger d’irréalité ».
Dans les années 2000, cette idée est passée du domaine du commerce à celui de la haute politique, comme en témoignent ces propos désormais célèbres d’un collaborateur anonyme de George W. Bush rapportés dans The New York Times : « Nous sommes un empire maintenant, et, quand nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous étudiez cette réalité, judicieusement, comme vous le souhaitez, nous agissons à nouveau et nous créons d’autres réalités nouvelles, que vous pouvez étudier également, et c’est ainsi que les choses se passent. Nous sommes les acteurs de l’histoire […] et vous, vous tous, il ne vous reste qu’à étudier ce que nous faisons. » (4)

En fin de compte, beaucoup de gens en Russie et dans le monde entier sont conscients que les partis politiques russes sont des coquilles vides et que les médias russes débitent des informations imaginaires. Mais, en maintenant le mensonge, le Kremlin effarouche le public en montrant que c’est lui qui définit la « réa­lité ». C’est pourquoi il est si important pour Moscou d’en finir avec la vérité. Si rien n’est vrai, alors tout est possible. Du coup, nous avons l’impression de ne pas savoir ce que Poutine nous prépare, l’impression qu’il est imprévisible et donc dangereux. Nous sommes sidérés et déconcertés par cette façon qu’a le Kremlin de transformer l’absurdité et la pseudo-réalité en armes.

 

— Cet article est paru dans le mensuel américain The Atlantic le 9 septembre 2014. Il a été traduit par Isabelle Lauze.

20 faits & idées à glaner dans ce numéro

Les élites ne savent plus guère à quoi ressemble la vie de la majorité de la population.

Les convictions aberrantes ne sont que la partie émergée de l’iceberg de nos fausses croyances.

Au moins la moitié des Américains sont « absolument certains » que le paradis existe.

Le premier grand falsificateur de nouvelles fut Pierre l’Arétin, en 1522.

Dans la Russie d’aujourd’hui, la notion de vérité est vide de sens.

Des centaines de vidéos sur YouTube expliquent que la Terre est plate.

31 % des Français âgés de 18 à 34 ans adhèrent à l’idée que « Dieu a créé l’homme et la Terre il y a moins de dix mille ans ».

L’objectif de To The Stars est de collecter les technologies extraterrestres afin de développer un savoir-faire venu d’ailleurs.

Nous sommes tous des êtres rationnels.

L’ouvrage d’Henri Lasserre Notre-Dame de Lourdes fut le plus grand succès de librairie du XIXe siècle.

40 % des Américains croient au créationnisme.

Les hindous n’ont commencé à adorer des idoles qu’au commencement de notre ère.

Les Allemands s’imaginent que 21 % de leurs concitoyens sont de confession musulmane.

L’extrême conformisme n’est pas une pathologie propre à notre culture.

Un documentaire de 2016 prétend que le naufrage du Titanic résulte d’une conspiration.

La justice saoudienne autorise l’exécution de personnes accusées de sorcellerie.

Les plus avisés des humains ont le chic pour se leurrer et leurrer autrui.

Les régimes sans gluten exposent à des risques accrus de maladies cardiaques.

Plus notre société se complexifie, plus son rapport à la réalité devient problématique.

Les placebos peuvent entraîner des effets physiologiques négatifs.

Les sorcières brûlées vives à la Renaissance

Plus de 50 000 personnes furent exécutées pour sorcellerie entre 1500 et 1700, et autant, jugées pour le même motif, furent acquittées ou décédèrent avant la fin de leur procès. Cela s’est produit non pas pendant les « âges obscurs » (1) ou au cours des siècles réputés superstitieux du Moyen Âge, mais aux XVIe et XVIIe siècles, à l’époque de la Renaissance, de la Réforme et de la révolution scientifique. Ce sujet a naturellement un aspect dramatique et théâtral, et des films comme Les Diables, de Ken ­Russell, ou des pièces de théâtre comme Les Sorcières de Salem, d’Arthur Miller, ont familiarisé le grand public avec le processus et les images de la chasse aux sorcières des débuts de l’ère moderne.

Ces dernières décennies, les historiens ont prêté une attention toute parti­culière à la persécution de la sorcellerie. Après les années 1960, on a assisté à un regain d’intérêt pour ce qui touche au peuple, aux opprimés et aux ­marginaux, et il s’est constitué un vaste et impressionnant corpus d’études ­visant à comprendre cet aspect terrifiant de l’histoire européenne. Le point de départ de tous ces travaux est la masse de minutes de procès conservée dans les archives de toutes les régions, de l’Écosse à la Sicile. Qui veut étudier la sorcellerie européenne doit d’abord étudier les tribunaux.

Les tentatives d’explication des persécutions pour sorcellerie du passé ont emprunté deux voies complémentaires : les motivations des accusateurs et la mentalité des juges. La plupart des ­procès en sorcellerie partaient de poursuites engagées par des plaignants qui imputaient leur perte de virilité, ou encore la maladie qui frappait leur ­bétail ou leurs enfants, aux agissements d’un voisin malveillant s’appuyant sur des puissances surnaturelles maléfiques. Une façon de décrypter la sorcellerie est donc d’étudier qui accusait qui, d’analyser les répartitions par classe sociale, sexe et âge, et de relier les accu­sations de ­sorcellerie aux tensions et aux contraintes sociales du début de la période moderne.

L’ouvrage de Keith Thomas, Religion and the Decline of Magic, publié en 1971, illustre parfaitement cette approche. L’historien britannique établit la preuve de l’existence de la sorcellerie en Angle­terre et conclut que « les accusations de sorcellerie étaient un moyen d’exprimer une animosité profonde de façon acceptable ». Les accusateurs, selon lui, tentaient de se libérer de la culpabilité ou de la honte qu’ils ressentaient d’avoir manqué à leurs devoirs traditionnels de voisinage ou de charité. La personne à qui ils avaient refusé la charité devenait une sorcière. De fait, la proportion de femmes pauvres et âgées – habituellement bénéficiaires (et demandeuses) de charité – est extrêmement élevée chez les personnes accusées de sorcellerie.

Une autre façon de décrypter les procès de la grande chasse aux sorcières européenne est de se concentrer sur les croyances et les attentes des juges et des inquisiteurs qui les instruisaient. Ces hommes étaient souvent des lettrés. Dans l’Europe catholique, il pouvait s’agir de moines formés à l’université ; dans les pays catholiques comme dans les pays protestants, de gentilshommes ayant étudié le droit et d’ecclésiastiques possédant des connaissances théologiques. Ils arrivaient au tribunal avec ce bagage, qui comprenait un ensemble de croyances sur le diable et ses disciples. Ils savaient qu’il y avait un Prince des ténèbres, seigneur de ce monde, et qu’il était aussi séduisant que puissant. Dès lors, il était concevable que des personnes malveillantes ou malavisées puissent conclure une alliance avec Satan et ses démons. À mesure qu’ils perfectionnaient leur science démonologique, les membres de l’intelligentsia européenne précisaient comment les sorcières concluaient leur pacte, quels pouvoirs elles recevaient et comment on pouvait les reconnaître. Apparut ainsi toute une littérature composée d’études diaboliques et de traités de sorcellerie. Parmi les plus connus, citons Le Marteau des sorcières, des dominicains et ­inquisiteurs allemands Henry Institoris et Jacques Sprenger (2), et Daemonologie (1603), de Jacques VI d’Écosse, devenu Jacques Ier d’Angleterre.

 

« Là où il n’y a pas de torture, il n’y a guère de sorcellerie »

La mentalité des juges est un élément important car ces derniers ne se contentaient pas de passer au crible les preuves qu’on leur soumettait. Ils pouvaient poser des questions biaisées à l’accusé et aux témoins, faire des suggestions sur la base de leurs propres croyances sur le diable et ses pompes, et employer la torture afin d’obtenir les réponses qu’ils attendaient. « Là où il n’y a pas de torture, il n’y a guère de sorcellerie », soutenait un célèbre historien du droit. Un document unique et émouvant parvenu jusqu’à nous, qui fut rédigé à Bamberg, en Bavière, en 1628, montre exactement comment la torture fabriquait des sorciers. Le bourgmestre de la ville, Johannes Junius, accusé de sorcellerie, fut torturé jusqu’à ce qu’il passe aux aveux. Il réussit à faire sortir clandestinement de prison une lettre d’adieu adressée à sa fille. Sa missive commence ainsi : « Mille et un souhaits de bonne nuit, Veronica, ma fille tant aimée », et poursuit : « Innocent j’ai été jeté en prison, innocent j’ai été tor­turé, innocent je vais à la mort. Car quiconque entre dans la prison des sorciers doit devenir un sorcier ou être torturé jusqu’à ce qu’il invente quelque chose à confesser… »

Les historiens s’accordent actuellement à penser qu’il existait dans les villages européens de la fin du Moyen Âge une tradition pluriséculaire de sorcellerie paysanne, visant à nuire à ses voisins en jetant des sorts ou ayant recours à la magie liée aux images. Cela donnait parfois – rarement, cependant – lieu à des procès entre les parties. Au XVe siècle se produit un changement majeur, car cette magie néfaste est totalement réinterprétée par la tradition démonologique érudite, qui considérait les sorciers comme une secte sous l’emprise de ­Satan dont les membres se retrouvaient lors d’assemblées nocturnes ­perverses, ou sabbats, pour vénérer leur divinité maléfique. Une telle secte constituait évidemment une menace pour la société dans son ensemble. Associer les nouvelles idées de secte et de sabbat à la sorcellerie locale revenait à exposer du phosphore à l’air. La magie rurale traditionnelle fut diabolisée, et l’on se mit à pourchasser et à brûler en masse ceux qu’on accusait de sorcellerie.

 

La plupart des historiens eux doutent de l’existence des sorcières

Les historiens et autres chercheurs qui expliquent ainsi la chasse aux sorcières se concentrent non sur la sorcellerie mais sur les poursuites engagées pour ce motif. À leurs yeux, c’est la chasse qu’il convient d’expliquer, non la proie. De fait, la plupart d’entre eux doutent de l’existence même des proies, si l’on entend par là les membres ­actifs d’une secte de sorcières et non de vieilles femmes en colère marmonnant des sorts. La bande de sorcières, avec ses assem­blées rituelles et ses vols nocturnes, existait dans l’esprit des inquisiteurs et des tortionnaires, pas dans les villages de l’Europe du début de l’époque ­moderne. Mais, au-delà des aveux insensés extorqués par des juges tyranniques et l’empressement désespéré des victimes à dire n’importe quoi pour calmer leurs tortionnaires, n’existait-il pas véritablement des rituels secrets dans le monde paysan d’autrefois ? Hommes et femmes ne se retrouvaient-ils pas dans des assemblées nocturnes extatiques ?

L’historien qui a répondu le plus résolument « oui » à ces questions est Carlo Ginzburg, qui fut professeur à Bologne avant d’enseigner à l’Université de Cali­fornie à Los Angeles. En 1966, il ­publie une étude remarquable, Les Batailles nocturnes. Sorcellerie et rituels agraires en Frioul, XVIe-XVIIe siècles (3), qui se fonde sur les archives de l’Inquisition dans le Frioul, en Italie du Nord, et révèle l’existence, autour de 1600, d’un groupe de personnes qui soutenaient que leur esprit quittait régulièrement leur corps pour aller livrer bataille contre des sorciers malfaisants afin d’assurer la prospérité des récoltes. Ces benandanti, ceux qui « vont pour le bien », ainsi qu’on les appelait, se distinguaient nettement des sorciers mais constituaient néanmoins un véritable groupe dont les membres se définissaient comme des voyageurs mystiques, qui affirmaient communiquer avec les morts. Ginzburg voyait en eux les représentants d’un « culte agraire unique […] qui dut être répandu jadis dans une zone bien plus vaste, peut-être dans la totalité de l’Europe centrale ». Dans un livre ultérieur, Le Sabbat des sorcières, Ginzburg s’intéresse justement à cette période plus ancienne et à cette zone plus étendue.

On se fera une idée assez précise de la nature de cet ouvrage en en parcourant les illustrations. Partant d’une tuile de la Gaule romaine, nous passons d’une mosaïque d’une cathédrale du XIIe siècle à une gravure du XVIe, et d’un buste préhistorique trouvé en ­Espagne à une sculpture en bois provenant de Changsha, en Chine. Nous retournons brièvement aux gravures du XVIe pour passer à un peigne scythe en or, des fibules wisigothiques et une statue romaine, pour conclure avec une gravure d’Urs Graf (Diable boiteux, 1512) et une fresque de la villa des Mystères, à Pompéi. Le texte explore toutefois un champ beaucoup plus vaste et éclectique que ne le suggèrent ces illustrations. En effet, seuls le XXe siècle et l’Afrique noire sont exclus de sa thèse principale. Selon celle-ci, le sabbat – tel qu’il appa­raît dans les minutes des procès en sorcellerie du début de l’ère moderne – ne représente qu’une petite partie d’un phénomène beaucoup plus important – un ensemble d’antiques mythes et rituels chamaniques eurasiens.

Vérifier l’hypothèse de Ginzburg n’est pas tâche facile. Dans Le Sabbat des sorcières, l’auteur est sur la trace d’une « couche mythique et rituelle très profonde » dont le vol magique, la méta­morphose sous la forme d’un animal et le voyage vers le monde des morts sont les principaux éléments. Il peut tirer son matériau de n’importe quel lieu et de n’importe quelle époque, puisqu’il indique d’entrée de jeu renoncer « provisoirement […] à un temps linéaire et uniforme ». Son interprétation du matériel mythique suit de façon assez lâche les principes structuralistes (ici « morphologiques ») de Claude Lévi-Strauss, sa psychologie flirte avec la doctrine de Jung, son analyse culturelle accorde une place à la catégorie ahistorique et mal définie de « culture folklorique ». Examinons la méthode employée.

On trouve un passage représentatif à la page 219, au milieu d’une étude sur la claudication rituelle, le port d’une seule sandale (joliment désigné sous le nom de « monosandalisme ») et leur lien avec l’outre-tombe. Caeculus, qui figure dans l’Éneide de Virgile comme chef d’une troupe de soldats portant une seule chaussure, est mentionné par Ginzburg comme digne d’intérêt. Cela nous amène à Romulus, fondateur de Rome. Une tradition veut que ce dernier ait été à la tête d’une bande de brigands se consacrant au vol de bétail. Ginzburg poursuit : « Dans la biographie légendaire du jeune héros, le vol de bétail effectué avec des compagnons du même âge constituait une étape obligée, presque un rite d’initiation. Celui-ci reproduisait un ancien modèle mythique, largement attesté dans le milieu culturel indo-européen : le voyage dans l’au-­delà pour dérober le bétail possédé par un être monstrueux. On a proposé de voir dans ce mythe la réélaboration de voyages extatiques dans le monde des morts, accompli par les chamans pour procurer du gibier à la communauté. »

Après être passé de la légende du brigand-fondateur au voyage dans l’au-delà puis au chamanisme, Ginzburg s’attache à Héraclès, sans doute en raison des légendes concernant son vol de bétail et sa descente aux Enfers. On aurait pu faire appel à un assemblage tout aussi ingénieux de mythes, de ­légendes et de rituels pour démontrer un schéma tota­lement différent. Comment justifier le passage de l’auteur d’un récit de brigands voleurs de bétail au voyage dans le séjour des morts ? Ginzburg parle de « répétition ». Qui répète quoi ? Le mythe du voyage dans l’au-delà est censé être une « réélaboration » des extases chamaniques. On peut en déduire que les récits que les chamans faisaient de leurs voyages « en esprit » ont constitué la base d’histoires de voyages dans l’autre monde pour y voler du bétail. Ces dernières, à leur tour, auraient servi de modèle à des histoires de vols de bétail commis ici-bas. Mais ce cheminement de la pensée omet le fait qu’il existait des voleurs de bétail dans la société qui a produit l’histoire de Romulus.

L’existence de cultes paysans non officiels est avérée

Au lieu de chercher la signification des mythes et des rituels dans la pratique sociale et l’expérience de ceux qui les racontaient ou de leurs adeptes, Ginzburg tente d’élaborer une taxinomie et une généalogie des motifs qu’il choisit. Il recherche des similarités morphologiques dans des « détails appa­remment négligeables qui, lorsque les effleure la baguette divinatrice de la comparaison, font voir, tout d’un coup, leur physionomie secrète ». La claudication ou le monosandalisme en sont un bon exemple. Tout problème de marche ou façon étrange de se chausser, dans quelque histoire et quelque lieu que ce soit, doit être mis en rapport d’une façon ou d’une autre et servir légitimement à se poser la question : « Comment est-il possible que des mythes et des rites semblables réapparaissent avec tant d’insistance dans des milieux culturels aussi hétérogènes – de la Grèce à la Chine ? » Un critère d’identité extrêmement lâche crée un ensemble de matériaux dont les similarités deviennent un problème comportant sa propre explication. Tel est le pouvoir d’une baguette magique.

Le structuralisme anti-empiriciste de l’analyse des mythes se combine malaisément avec la théorie de la diffusion génétique, autrement dit la propagation de mythes et de légendes au fil du temps, d’une population à l’autre. Ginzburg a un sens étonnamment concret de la transmission d’un groupe à l’autre. À un moment, il tente d’expliquer la récurrence d’histoires similaires en Écosse, en France et en Roumanie par leur tradition celtique commune ; ailleurs, il fait des Scythes le chaînon manquant entre les mythologies chinoise, celte et grecque antique. On atteint un point critique quand l’existence d’une secte féminine dans la Sicile du XVIe siècle semble devoir être expliquée par la présence de mercenaires celtes sur l’île au IVe siècle avant notre ère. Finalement, toutefois, cette association est abandonnée à regret. Le chamanisme eurasien devient un élément moteur. L’absence en Afrique noire de l’histoire de Cendrillon (dont « le mono­sandalisme […] est la marque de qui s’est rendu dans le palais du prince ») », ne peut pas « être due au hasard. Nous proposons de la relier à l’absence, dans cette même Afrique continentale, de phénomènes chamaniques… ».

Les éléments constitutifs de la grande théorie de Ginzburg ne sont pas en eux-mêmes défectueux, mais la façon dont il les traite et ses méthodes de construction n’inspirent pas confiance. Ainsi, l’existence de cultes paysans non officiels dans les campagnes européennes de la fin de l’époque médiévale est pratiquement avérée. Bien que les preuves proviennent exclusivement d’ecclésiastiques ou de juges hostiles, elles sont suffisamment nombreuses et solides pour démon­trer que, à l’occasion, les villageois pratiquaient des rituels en revêtant des peaux de bêtes ou qu’ils faisaient des offrandes de nourriture à des esprits fémi­nins. On peut en ­revanche se deman­der si ces cérémonies constituaient un ensemble cohérent de croyances ou de rituels. Loin de révéler les traces cachées du chamanisme eurasien, il s’agit plus probablement de rites locaux tels qu’on peut s’attendre à en rencontrer dans toute société agraire analphabète.

Il n’y a rien d’intrinsèquement absurde dans l’hypothèse d’une propagation de mythes, de rituels ou de symboles d’une communauté humaine à l’autre. Supposons que toutes les traces écrites du christianisme disparaissent un jour comme par enchantement : les chercheurs de demain pourraient alors tout à fait, à chaque fois que les archéologues trouveraient une croix, émettre l’hypothèse de la propagation d’une religion ancienne. Il leur faudrait tenter de distinguer les croix décoratives et fonctionnelles des objets de culte, mais leur intuition concernant la diffusion d’une religion particulière serait a priori juste. Le véritable problème, c’est qu’établir ce fait ne leur dirait rien de l’importance ou de la signification de la croix dans les innombrables circonstances où elle a servi de symbole chrétien – que ce soit lors d’une procession médiévale, dans une mission jésuite ou encore dans une église évangélique du XXe siècle. Si pertinent soit-il, un ­modèle prétendant remonter aux origines de rites et de pratiques succinctement ­décrits est un peu vain.

Ginzburg est manifestement séduit par son thème. La profondeur, l’ancienneté, l’universalité des motifs qu’il étudie l’entraînent toujours plus loin. Ses références à « la couche souterraine de la mythologie eurasiatique unitaire » révèlent un attrait pour ce que Shakespeare appelait « le sombre fond et l’abîme du temps ». Mais la première chose à avoir en tête lorsqu’on étudie le passé, c’est qu’à l’époque ce n’était pas le passé. L’ivresse poétique de Ginzburg est sympathique, mais elle ne nous dit pas ce que l’expérience de l’extase, la participation aux rituels ou le fait d’entendre raconter les mythes signifiaient dans la vie de ceux qui les pratiquaient ou les créaient. Comment les mythes fonctionnaient-ils dans les communautés humaines précisément situées dans le temps et l’espace qui leur ont donné naissance ou les ont alimentés ? Ginzburg a très peu à dire sur ces questions.

 

On perd aisément patience avec un livre qui ne prend pas le temps de considérer longuement et calmement chaque élément de preuve mais prétend constamment faire des découvertes en sautant d’une époque à une autre, d’un lieu à un autre. Face à l’affirmation ­selon laquelle « l’existence d’un lien entre le champignon utilisé par les chamans pour atteindre l’extase et la claudication apparaîtra à ce point de notre exposé parfaitement possible », le lecteur au regard vitreux sera probablement tenté d’acquiescer, simplement parce que « ce point » a été atteint au bout de 282 pages et 990 notes.

Dans sa thèse principale, cet ouvrage rappelle le travail de l’anthropologue Margaret Murray, qui soutenait sans preuves convaincantes que les sorcières européennes étaient adeptes d’un ancien culte de la fertilité païen. L’étude par Ginzburg des champignons hallucinogènes et de mystérieux cultes de divinités féminines pourrait amener certains lecteurs à se demander si nous n’assistons pas là à la naissance d’une historiographie New Age. Une telle réaction serait un peu simpliste, toutefois. Que la sorcellerie trouve ses racines dans la rancune et la jalousie du village paysan du début de l’ère moderne ou dans les cultes extatiques de la préhistoire, cela fait évidemment une grande différence.

Malheureusement, malgré une énorme accumulation de matériau, Ginzburg ­refuse d’envisager la première possibilité et ne parvient pas à prouver la seconde.
En soi, il n’y aurait rien d’impossible à ce que les pratiques chamaniques d’une culture aient façonné les cultes et la reli­gion d’une autre. C’est exactement ce que soutenait, dans le cas de la Grèce ­antique, E. R. Dodds dans son étude pionnière de 1951, Les Grecs et l’irrationnel (4).

L’historien voyait, dans le développement posthomérique des éléments extatiques et pneumatiques dans la religion grecque, le résultat de l’influence de ces cultures scythes qui ­revêtent une telle importance dans l’analyse de Ginzburg. Dodds, toutefois, était un chercheur prudent et avisé qui n’a pas cédé aux sirènes du panchamanisme, ainsi qu’il l’appelait.

Il a explicitement réfuté le pos­tulat de certains historiens pour qui la religion grecque proviendrait d’un mystérieux « culte orphique ».

Et il l’a fait en des termes qui ­s’appliquent aussi bien au Sabbat des sorcières de Ginzburg : « […] l’édifice dressé sur ces fondations par une érudition ingénieuse ne sera pour moi qu’une maison de rêve […] ».

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 13 juin 1991. Il a été traduit par Claire Maupas.