Dans le flou de la résonance

Ses théories sur l’« accélération » du temps et ses effets néfastes sur nos sociétés lui ont valu une belle notoriété outre-Rhin. Dans son nouvel ouvrage, le sociologue Hartmut Rosa propose la « solu­tion » à cette quête frénétique et déshumanisante du « toujours plus, toujours plus vite ». Ce n’est pas la « décélération » mais ce qu’il appelle la « résonance ». Qu’entend-il par là ? C’est justement tout le problème. Rosa la définit comme un rapport au monde dans lequel le sujet ne cherche pas uniquement à s’approprier ce qui l’entoure mais entre en « résonance » avec lui – c’est-à-dire qu’il le transforme tout en se laissant transformer par lui. Le sociologue tente de rendre la chose concrète en comparant deux femmes imaginaires dont les existences sont en tout point semblables. Simplement, l’une est heureuse, l’autre pas. L’une apprécie sa famille, le soleil sur sa peau et le fait de jouer au volley ; l’autre n’est pas vraiment en phase avec son époux et ses enfants, la lumière l’agresse, qu’elle trouve trop forte, et elle se demande ce qu’elle fait dans cette salle de sport… La première est en « résonance » avec le monde. L’autre pas. « Ce concept, que Rosa ne parvient à saisir qu’au moyen de métaphores et d’incantations, reste vague », déplore le Süddeutsche Zeitung. Dans Die Zeit, le philosophe Dieter Thomä regrette une certaine « tendance au bla-bla ». Des jugements trop sévères aux yeux du Neue Zürcher Zeitung, pour qui cette théorie de la résonance, en dépit de son flou, est féconde.

 

Ovnis et extra-terrestres continuent d’agiter les esprits

En décembre 2017, des images d’ovnis prises par des avions de chasse américains, officiellement déclassifiées et autorisées à la diffusion par le gouvernement des États-Unis, ont été mises en ligne par la société To The Stars Academy, qui se consacre à l’étude de l’univers extra­terrestre. La première des deux captations vidéo a été réalisée par un Super Hornet de la marine américaine équipé d’une ­caméra infrarouge. Elle ne dure qu’une trentaine de secondes, et ni la date, ni la position de l’avion n’ont été divulguées. Dès le début de l’enregistrement, on ­entend l’un des pilotes dire : « C’est un putain de drone, mec ! » au moment où la ­caméra accroche une petite forme blanche (le capteur est en « mode white hot », si bien que le secteur le plus chaud de l’image est coloré en blanc), plus longue que large, qui survole les nuages à distance constante de l’appareil. L’autre pilote répond : « Il y en a toute une ­escadrille ! », puis signale que ces « drones » volent contre le vent, dont la vitesse est de 120 nœuds. Dans les dernières secondes de la vidéo, l’objet, tout en poursuivant sa trajectoire, effectue une rotation à 90 degrés sur l’un de ses axes. « Regarde-moi ça ! » s’affole le premier pilote. « La chose tourne ! » répond son collègue.

La deuxième séquence a été prise par un Super Hornet en 2004, au large de San Diego, équipé du même capteur-­caméra que le premier. On y aperçoit une tache blanche, puis la caméra passe en « mode TV » et zoome pour révéler que la tache est de forme rectangulaire. Juste avant la fin de l’enregistrement, l’ovni accélère brusquement et sort du champ, à gauche de l’écran. La vidéo n’a pas de son, mais To The Stars a publié une interview récente du pilote d’un autre avion, David Fravor, ainsi que le rapport, déclassifié, d’un autre pilote : tous deux disent avoir vu eux aussi l’ovni ce jour-là. Dans l’interview, David Fravor explique que l’exercice d’entraînement auquel il s’apprêtait à participer avait été reporté et qu’il avait reçu un ordre de mission bien réel : il devait se rendre à un point situé à 45 kilomètres à l’ouest. Une fois sur les lieux, il a ­aperçu, sous la surface de l’océan, un objet d’« environ la taille d’un Boeing 737 », soit quelque 40 mètres de long. Au-dessus de l’eau, un ovni sans ailes, en forme de « pastille Tic Tac » et long de 15 mètres, survolait de façon erratique l’objet ­immergé puis s’est mis à reproduire les mouvements de l’avion de Fravor, qui décrivait un cercle. Quand celui-ci s’est approché, l’ovni a filé à toute allure.

Fravor est ­revenu voir ce que devenait la chose sous l’eau, mais elle avait disparu. Par la suite, ses collègues ont confirmé que la marine pistait ­l’ovni depuis deux semaines et qu’on l’avait vu descendre à grande vitesse depuis une altitude de 24 000 mètres, planer un ­moment puis disparaître. Le rapport, ­rédigé par un pilote « chevronné, décoré, expert reconnu de l’aéronautique navale en possession d’une habilitation secret ­défense », contient nombre d’observations semblables à celles de Fravor. Lui aussi a vu l’objet immergé et l’engin en forme de pastille, qui s’est mis à « piquer suivant des angles de trajectoire incompréhensibles » quand il l’a pris en chasse.

Je suis surpris que les autorités américaines aient autorisé la diffusion de ces séquences. Cela revient à admettre publiquement que des pilotes très expé­rimentés ont repéré un appareil qu’ils sont incapables d’identifier, volant d’une manière que ni eux ni leurs collègues ne parviennent à expliquer. « Inexpliqué » ne signifie pas « extraterrestre », comme l’a souligné sur CNN l’astrophysicien Neil deGrasse Tyson après la diffusion des séquences : « Ce n’est pas parce qu’on ne sait pas ce qu’on a sous les yeux que l’on a affaire à des créatures intelligentes venues d’une autre planète. » Certes, mais on ne dispose pas d’autre explication crédible. La technicité du matériel d’enregistrement, le nombre et la compétence des ­témoins, la trajectoire de vol des « pastilles » et le fait qu’elles ont été suivies pendant plusieurs jours semblent exclure la possibilité que ces ovnis soient un ­mirage ou un phénomène météo inhabituel. Il est tout aussi peu probable qu’un État ou une organisation non étatique ait pu mettre au point un engin volant aux capa­cités supérieures à celles des appa­reils américains, à l’insu de l’armée et des services de renseignement. Ces ovnis volent sans système de propulsion visible, ils sont capables d’atteindre des vitesses hypersoniques sans laisser de « signa­ture » – ni bang supersonique, ni traînée de condensation – et manœuvrent avec une agilité déconcertante.

Certains estiment qu’il pourrait s’agir de prototypes appartenant aux États-Unis, citant des précédents comme ­l’affaire Roswell, en 1947, année où un objet que beaucoup prirent pour un vaisseau extraterrestre s’écrasa dans un ranch du Nouveau-Mexique. Il a fallu attendre les années 1990 pour que les autorités ­révèlent que ce qu’on avait d’abord présenté comme un « ballon météo » était en fait un ballon de surveillance d’essais ­nucléaires, fabriqué dans le cadre du projet Mogul, opération ultrasecrète menée dans le contexte de la Guerre froide. Mais, s’il s’agit d’un appareil de l’armée, pourquoi autorise-t-on leur diffusion aujour­d’hui ? Et, s’il a été mis au point en 2004, qu’est-il devenu ? Interrogé par un présentateur de Fox News, Fravor a confié que l’ovni lui semblait « ne pas être de ce monde ».

 

Tom DeLonge, un obsédé d’ovnis

S’il est étrange que ces images soient diffusées, la façon dont elles l’ont été l’est encore plus. To The Stars a été fondée par Tom DeLonge, ex-­chanteur du groupe pop-punk Blink-182. C’est un ­obsédé d’ovnis : il leur a consacré plusieurs chansons (comme « Aliens Exist », sur l’album Enema of the State) et a créé en 2011 le site Strange Times, qui publie des informations sur les ovnis, la crypto­zoologie et le paranormal. En 2015, il a quitté Blink-182 pour fonder la ­société de médias et de divertissement To The Stars, titre d’un de ses albums solo et d’un roman de science-fiction de L. Ron Hubbard, fondateur de l’Église de scientologie. C’est vers cette époque qu’il a accordé au magazine Paper une interview dans ­laquelle il évoquait ses « sources gouvernementales » et affirmait que son téléphone était sur écoute.

Quand il a lancé To The Stars Aca­demy, en octobre 2017, DeLonge a diffusé une conférence sur YouTube dans laquelle il expliquait que, peu après la parution en 2016 de Sekret Machines, son roman sur les ovnis, il avait été ­contacté par « un homme travaillant pour un certain organisme » qui lui avait dit : « Vous savez des choses que vous ne devriez pas savoir, et j’ai besoin de savoir qui vous êtes au juste. » Il a été convié à rencontrer des « généraux » et des membres de la communauté du renseignement, et à visiter les laboratoires de R&D de l’entreprise de défense Lockheed, les Skunk Works : il raconte avoir franchi un portail gardé par des hommes armés et péné­tré dans un hall – où des haut-parleurs émettaient un bruit blanc – menant à un labo où des ingénieurs travaillaient sur ce qui ressemblait à des vaisseaux spatiaux. Selon lui, un certain nombre de personnes qu’il a rencontrées, désireuses de voir avancer l’enquête sur ces observations d’ovnis, ont accepté de rejoindre son entreprise et de faire de To The Stars le dépositaire exclusif des documents récemment déclassifiés.

La vidéoconférence de DeLonge (toujours visible sur YouTube) est décon­certante. Il y parle de la création de sa société ainsi que ses entrevues avec des membres haut placés du renseignement militaire américain avec l’enthousiasme émerveillé d’un enfant qui n’en revient pas de voir son rêve se réaliser. Sont assis derrière lui les membres de son équipe : cinq anciens de l’armée et des services secrets, qui affichent la mine de ceux qui sont dans le secret des dieux. Les cofondateurs de To The Stars sont Jim Semivan, un officier de la CIA « à la ­retraite », et Hal Puthoff, un physicien, ingénieur et conseiller de la Nasa qui, dans les années 1980, a dirigé pour la CIA des recherches sur l’espionnage psychique. Le « directeur de la sécu­rité internationale et des programmes spéciaux » est Luis Elizondo, un autre ancien du renseignement, chef du service Identification des menaces aérospatiales avancées du Pentagone, qui était en possession des images des pastilles. Le « conseiller aux questions de sécurité nationale » est Chris Mellon, sous-­secrétaire adjoint à la Défense chargé du renseignement dans les administrations Clinton et Bush, que DeLonge présente comme « notre principal relais à Washing­ton ». Au cours de la conférence – et dans un article paru en mars 2018 dans The Washington Post –, Mellon évoque les images d’ovnis et explique sa présence au sein de To The Stars Academy par sa volonté d’inaugurer un nouveau chapitre de la conquête spatiale. Il espère, en portant à la connaissance du public les capacités techniques des extra­terrestres, susciter une nouvelle ère d’innovation technologique, comme l’avait fait le Spoutnik dans les années 1950. L’objectif, ajoute Steve Justice, ingé­nieur aux Skunk Works de Lockheed et directeur de la Division aérospatiale de To The Stars, est de « collecter » les technologies extraterrestres afin de développer un « savoir-faire venu d’ailleurs ». C’est déjà beaucoup, mais To The Stars ­entend aller plus loin : sur son site, une vidéo annonce que l’entreprise envisage d’élargir ses recherches à « la génétique, le voyage supraluminique, la propulsion laser, l’interface cerveau-machine et la conscience ».

 

Un élément encore plus préoccupant

To The Stars inspire un certain scepticisme, et pas seulement parce que ses projets semblent pour le moins irréalistes. On s’interroge sur son mode de financement. To The Stars est une société d’utilité publique qui fait appel à la participation financière des « citoyens du monde ». Ses vaisseaux spatiaux feront initialement l’objet d’un financement participatif, par le biais d’investissements directs dans l’organisation et par la vente de tee-shirts, de livres et d’autres produits dérivés. En 2012, le Pentagone a coupé les vivres au service Identification des menaces aérospatiales avancées de Luis Elizondo, et certains pensent que ce dernier, à l’instar des autres vieux de la vieille, se sert de DeLonge pour exercer un boulot peinard aux frais des passionnés d’ovnis. En règle générale, il faut se méfier de ceux qui promettent de révéler des secrets à condition qu’on les paie au préalable. Mais il paraît assez peu vraisemblable que des gens comme Mellon et Justice – connus et respectés dans leur domaine – s’associent à une affaire minable. De plus, Elizondo est un spécialiste de la microbiologie et de la parasitologie, et un inventeur qui détient plusieurs brevets : il n’a pas besoin des ovnis pour gagner sa vie.

Mais, pour la communauté internationale des ufologues, il y a un élément encore plus préoccupant : la relation entre DeLonge et les membres de son équipe. En visionnant la conférence de To The Stars, je n’ai pu m’empêcher de penser qu’il était dépassé par les événements. « Le département de la Défense possède une culture du secret, dit-il à un moment, non par mépris des citoyens mais afin de protéger son personnel et ses méthodes. » Ce qui revient à dire : « Je ferai tout ce qu’on me dit de faire. » Or les ufologues savent pertinemment que l’armée et les services de renseignement se sont déjà servis d’eux par le passé. Le documentaire Mirage Men, sorti en 2013, s’ouvre sur l’histoire de Paul Bennewitz, un homme d’affaires d’Albuquerque que des espions ont rendu fou dans les années 1980. Bennewitz avait remarqué des lumières et des sons étranges provenant d’une base militaire voisine et les avait signalés à ses occupants, qui en avaient parlé à un agent nommé Richard Doty. Celui-ci s’aperçut que Bennewitz avait recueilli un grand nombre d’informations précises à propos d’un projet ultrasecret, et il décida de lui faire croire qu’il avait aperçu des ovnis. Il l’encouragea dans ses recherches, en lui fournissant des fausses informations qui l’amenèrent à penser qu’il avait découvert une base extraterrestre secrète. Bennewitz collectait des éléments – de faux indices semés par Doty –, qu’il transmettait à d’autres ufologues et organismes publics. Il finit par y laisser sa santé mentale, et sa famille dut le faire interner.

Interviewé dans le film, Doty reconnaît qu’il s’agissait d’une pratique courante pendant la Guerre froide : comme il y avait toujours un risque que des chercheurs d’ovnis tombent sur de véritables secrets militaires, il valait mieux les occu­per en les lançant sur de fausses pistes. Dans le film, un autre ancien agent avoue avoir travesti des hélicoptères en ovnis pour dissimuler l’objet de sa mission ­(mesurer la radioactivité après des essais nucléaires). Doty a également transmis de fausses informations à Bill Moore, coauteur du premier livre sur Roswell (1). En contrepartie, Moore lui fournissait des renseignements sur la commu­nauté des ufologues, ce qui aidait Doty à fourvoyer à leur tour ceux dont les ­recherches risquaient de mettre au jour des secrets militaires. Les amateurs d’ovnis se ­méfient de l’équipe de DeLonge : ils ont déjà vu de jeunes gens crédules se laisser berner et propager des foutaises.

On n’en est plus là, me direz-vous. La Guerre froide est terminée : Mellon, Semivan et Elizondo n’opèrent pas dans l’ombre, comme c’était le cas de Doty. Et on dispose d’ images d’ovnis déclassifiées et de rapports de pilotes. Reste que tous les documents qui sont diffusés par To The Stars auront été contrôlés au préalable par la hiérarchie militaire. Nombre d’ufologues pensent que les révélations n’en seront pas, car la vérité vraie, c’est que les ovnis ne sont pas du tout extraterrestres.

 

Les extraterrestres plus proches des elfes que d’une race technologiquement avancée

Cette idée découle des ouvrages de Jacques Vallée, un astronome et informaticien français qui s’est appuyé sur la psychanalyse, la mythographie, la sociologie et l’occultisme pour étudier le phénomène des ovnis. En 1955, à 16 ans, Vallée aperçoit un ovni au-dessus de sa maison de Pontoise. En 1961, alors qu’il travaille à l’Observatoire de Paris, il voit un haut responsable détruire des images d’observation d’un ovni et décide d’enquêter sur le sujet. Trop d’observations d’ovnis, souvent simultanées, sont le fait de témoins fiables, sérieux et sceptiques pour que l’on puisse penser qu’ils ont vu des nuages ou été victimes d’hallucinations. Mais, à mesure qu’il avance dans ses recherches, Vallée réalise que ces témoignages ne cadrent pas avec l’idée que les ovnis et leurs pilotes viennent de l’espace.

Dans Chronique des apparitions extra-­terrestres, il examine les points communs entre les récits d’observations d’ovnis modernes et le folklore des fées, des gnomes et des elfes. Selon lui, le comportement des ovnis et de leurs pilotes s’apparente davantage à celui de créatures surnaturelles qu’à celui d’émissaires intelligents et technologiquement avancés d’une race extraterrestre. Prenons le cas de Joe Simonton, un agriculteur du Wisconsin qui vit une soucoupe ­volante argentée se poser dans son jardin, un matin d’avril 1961. Simonton dit avoir aperçu trois hommes dans l’engin. Ils mesuraient environ 1,50 mètre, avaient les cheveux noirs et la peau basanée, et portaient des pulls à col roulé et des bonnets de laine en guise de casque. Ils « ressemblaient à des Italiens ». Les extra­terrestres demandèrent de l’eau et, en échange, offrirent à Simonton une ­galette d’avoine qu’ils avaient fait cuire au gril à l’intérieur de la soucoupe.

Ce n’est pas le genre de choses que nous ferions si nous avions les moyens techniques d’aller à la rencontre des habitants d’autres planètes : nous nous présenterions à leurs dirigeants et nous leur offririons des cadeaux et des documents témoignant des accomplissements de notre civilisation. Mais, dans les légendes, il est courant que des fées apparaissent à des gens de la campagne et échangent de la nourriture avec eux. Il est courant que les fées laissent derrière elles des traces de leur passage, sous forme de cercles dans les champs, comme le font les ovnis, et qu’elles dérobent des récoltes et du bétail, comme le mentionnent de nombreux témoins d’ovnis : des centaines de personnes, souvent des agriculteurs, ont fait état d’extraterrestres ayant atterri dans leur vaisseau brillant et volé des vaches, des moutons, des chiens et même des sacs d’engrais.

« Comment expliquer, demande Vallée, que le phénomène se manifeste aux yeux de la population rurale mais évite tout contact direct, préférant délivrer son message par des incidents hautement étranges ? » Les humains sont entrés en contact avec ces entités tout au long de l’histoire et ont tenté de les expliquer avec les termes en usage dans la culture de l’époque : anges, elfes ou extraterrestres. Mais aucune de ces explications ne permet de comprendre leur comportement indéchiffrable.

Aucune entité ne figure dans les images diffusées par To The Stars ou dans le récit des pilotes ayant aperçu les pastilles. Mais ces objets ont eu un comportement plus bizarre que les gens de To The Stars ne veulent l’admettre. Que penser de l’engin immergé aperçu par Fravor ? Ou du fait que les pastilles Tic Tac, que la Marine pistait depuis deux semaines, ont chuté d’une altitude de 24 000 mètres et ont plané sur la mer avant de filer à toute vitesse ? Cela ne ressemble pas au comportement de pilotes extraterrestres à la parade ou en mission de reconnaissance. Là encore, l’idée que cette activité puisse être celle d’entités extraterrestres intelligentes semble improbable, à moins que cette espèce soit si évoluée que ses moti­vations nous sont incompréhensibles.

Vallée souligne que les ovnis ont souvent ouvert la voie au progrès technologique. Dans l’Europe médiévale, on voyait des bateaux voguer dans le ciel, et les entités qui les pilotaient prétendaient venir d’au-delà des nuages. À la fin du XIXe siècle, les gens apercevaient des « vaisseaux aériens », ­pilotés par des êtres censés venir de Mars. To The Stars espère que les séquences qu’elle a mises en ligne relanceront la recherche aérospatiale et mettront les ingénieurs sur la voie d’innovations qu’ils n’auraient pas envisagées autrement. Mais la pastille, après tout, pourrait bien n’être ni un vaisseau spatial, ni même un engin. Et si l’existence de To The Stars tenait simplement au fait qu’il est moins risqué que Tom DeLonge nous fasse croire à des extraterrestres technologiquement avancés que d’admettre que la réalité n’est peut-être pas ce que l’on croit être, et que le gouvernement des États-Unis lui-même ne la comprend pas ?

 

— Cet article est paru dans la London Review of Books le 2 août 2018. Il a été traduit par Laurent Bury.

Sisu

« — Non, le sisu finlandais ne manque pas le moins du monde à la langue française, décréta Léonie, j’ai toujours eu foi en moi, et cette foi sans dieu lui est un équivalent suffisant ! J’ai dit.
— Amen, conclus-je. » D. P.

Sisu est un mot fétiche des Finlandais, qui se flattent de le considérer comme intraduisible. Il désigne une force intérieure essen­tielle à la vie, à l’amour et au succès. En 1940 déjà, un article du New York Times affirmait qu’il n’a d’équivalent dans aucune autre langue.

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant :
Existe-t-il un mot dans une langue pour désigner la sœur de l’épouse ? Et un autre pour désigner le mari de la sœur de l’épouse ?

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Romantisme et lutte des classes

Sexe cru et sentiments complexes, réseaux ­sociaux et crise économique : une ­génération de jeunes anglophones semble avoir trouvé sa voix avec un roman irlandais qui impressionne aussi les plus âgés. Classé au palmarès des meilleures ventes par l’hebdomadaire ­britannique Sunday Times et bientôt adapté en série télévisée par la BBC, Normal People, de Sally Rooney, 27 ans, suscite l’enthousiasme, aussi bien dans le pays natal de l’auteure qu’aux États-Unis, où The New York Times salue « le premier grand écrivain de la ­génération Y ».
L’histoire ? Rejeton de la bourgeoisie provinciale irlandaise, Marianne, adolescente introvertie, noue une relation amoureuse compliquée avec Connell, héros du lycée et fils d’une femme de ménage. Marqué par l’inégalité sociale et par le contraste entre la popularité du garçon et la ­marginalité de la jeune fille, le lien ­subsiste jusqu’au seuil de l’âge adulte.
Comparée à Lena Dunham, la créatrice de la série Girls, Sally Rooney s’était déjà fait remarquer avec son premier roman, Conversations with Friends (2017), écrit à 25 ans, alors qu’elle achevait ses études de lettres. Normal People la propulse au rang de figure générationnelle. « Une som­mité hipster » pour The New York Times, « le Martin Amis de la géné­ration Snapchat » pour le quotidien irlandais The Irish Times. Dans Conversations with Friends, l’héroïne s’exprimait « comme sur Twitter », note The Guardian, c’est-à-dire avec « une familiarité dans le dévoilement qui désamorce toute critique ». On peut en dire autant des personnages de Normal People, des « digital ­natives » dont la romancière rend à la perfection « les dialogues maladroits et peu naturels ». Même remarque dans The New York Times : « Les personnages échangent par mail et messagerie instantanée, mais ne voient pas là des formes dégradées de communication. Ils ne se contentent pas de parler, mais composent leurs interventions comme s’ils étaient des personnages d’une pièce d’Oscar Wilde ».
Un relatif classicisme qui, joint à « une narration ni frimeuse, ni postmoderne, ni méta-quelque chose », vaut aussi à la romancière d’être comparée à Jane Austen. D’autant qu’elle raconte une histoire d’amour ambiguë qui se noue, se défait et se renoue entre Marianne et Connell, du lycée de province à l’université dublinoise. Toujours dans The Guardian, la poétesse écossaise Kate Clanchy apprécie un « futur classique », tandis que The Observer y voit un ­récit « profondément, résolument roman­tique », mais « de la façon la plus passionnément contemporaine qui soit ».
Le romantisme n’exclut pas la fibre sociale. Sally Rooney se dit « marxiste » ; The New York Times voit en elle « la Jane Austen du précariat ». Dans Normal People, Marianne et Connell « sont sceptiques sur la capacité des marchés à offrir à chacun une vie ­décente ». Une attitude caractéristique de cette génération d’Irlan­dais qui a subi de plein fouet la crise de 2008. « Le spectre de la récession hante toute la fiction de Sally Rooney, note le quotidien new-yorkais. Les camarades de l’auteure, après avoir décroché des diplômes prestigieux, ont dû se contenter de boulots alimentaires ou d’allocations et faire face à des loyers dublinois exorbitants. » Avant de publier son premier livre, apprend-on dans The Irish Times, la jeune romancière a ­travaillé comme gestionnaire dans un restaurant.
Impossible d’échapper aux contraintes économiques et aux hiérarchies sociales : il n’est pas indifférent que Marianne vienne d’une famille bourgeoise et que Connell soit élevé par une mère qui fait des ménages. Leur relation se déploie secrètement dans la sphère intime, mais elle est ­influencée par le regard des autres – réel ou virtuel, via les réseaux sociaux. Rejetée par ses pairs du lycée, Marianne devient à l’université une personnalité appréciée, tandis que Connell, moins cultivé, suit la trajectoire inverse. Orgueil et préjugés façonnent les sentiments et les êtres, au XXIe siècle comme au temps de Jane Austen. Entre intimisme et lutte des classes, la romancière refuse de choisir.

Les bonnes raisons de croire aux idées fausses

Dans un texte d’autobiographie intellectuelle publié douze ans avant sa mort en 2013, le sociologue Raymond Boudon faisait le constat suivant : « À la réflexion, toutes mes recherches sont […] fédérées par un thème : celui de l’explication des croyances aux idées douteuses, fragiles ou fausses… et aussi aux idées vraies. » Au cours d’une longue et riche carrière qui a fait de lui un monu­ment de la sociologie française, Boudon s’est intéressé à une grande variété de sujets : la modélisation mathématique des faits sociaux, l’éducation, l’égalité des chances, la mobilité sociale, le changement social, les « effets pervers » (effets négatifs non recherchés), les idéologies et croyances collectives, les théories de la justice, la sociologie des valeurs. Durant la dernière partie de sa vie, il a développé une vigoureuse réflexion en défense du libéralisme en philosophie, en politique et en économie, ainsi que de la démocratie, plus particulièrement la démocratie ­représentative. Au cœur de ses travaux a toutefois constamment figuré une même interrogation : comment, dans tous ces domaines, a-t-on pu si fréquemment concevoir et énoncer des thèses fausses, très peu solides, en contradiction avec les faits ?

À cette question, Boudon offrait une réponse originale et audacieuse : souvent, ceux qui défendent des théories erronées, des croyances non fondées, des idées aberrantes ont de « bonnes raisons » de le faire. Cela ne signifie pas qu’ils aient ­objectivement raison. Mais ils ont des raisons compréhensibles d’être dans ­l’erreur. Cette proposition dérive immédiatement du système de représentation et d’explication des faits sociaux que ­Boudon a peu à peu développé sous le nom de « théorie générale de la rationalité », puis de « théorie de la rationalité ordinaire », et qui repose sur trois postulats : les faits sociaux et phénomènes collectifs sont le produit non de forces agissant directement au niveau collectif, mais de l’agrégation des comportements individuels ; les comportements et les croyances des individus sont compréhensibles et peuvent être expliqués pour peu qu’on dispose de tous les éléments d’information nécessaires ; enfin, la cause de ces comportements et de ces croyances est à chercher dans les raisons que les ­individus ont de les adopter.

Parce qu’elle enracine l’explication des faits sociaux au niveau des individus, la théorie de la rationalité ordinaire peut être rattachée à ce qu’on appelle, d’après une expression forgée par l’économiste Joseph Schumpeter à la suite de Max Weber, l’« individualisme méthodologique ». Mais Boudon prend bien soin de distinguer la rationalité telle qu’il l’entend de deux concepts de rationalité qui sont au cœur de la pensée économique et sont souvent identifiés avec cette approche : la rationalité instrumentale telle que l’envisage la « théorie du choix rationnel », qui lie les choix que font les acteurs sociaux à leurs conséquences, et, plus restrictive encore, la rationalité utilitariste de ceux qui estiment que les individus sont déter­minés par la seule considération de leurs intérêts. Les « bonnes raisons » que nous avons de penser ou d’agir dans un certain sens peuvent être associées aux conséquences de nos actions ou à nos intérêts, reconnaît Boudon, mais pas nécessairement. Dans de nombreux cas, elles sont le reflet de notre volonté de comprendre le monde ou de notre adhésion à certains principes à même de donner du sens à notre existence. Une des caractéristiques les plus remarquables de cette conception de la rationalité est sa portée générale. Dans l’esprit de Boudon, les jugements de faits et les jugements de valeur, parce qu’ils sont les uns et les autres fondés sur de « bonnes raisons », doivent être traités de la même manière. Il n’existe par ­ailleurs pas de différence de principe entre le fonctionnement de la réflexion scientifique, de la raison morale et de la pensée ordinaire.

 

Les idées fausses, des interprétations hyperboliques d’idées vraies

L’explication des comportements et des croyances par les exigences de la rationalité s’oppose diamétralement à celle qui les attribue à des causes échappant à la conscience et au contrôle des individus, des facteurs inobservables agissant à l’insu du sujet. Aux yeux de Boudon, c’est à de telles causes occultes, ­purement conjecturales, que font réfé­rence un grand nombre de termes charriés par la tradition sociologique et la ­sociologie spontanée. Dans son ­esprit, les notions de « cadre mental », de « fausse conscience », de « socialisation », de « forces culturelles », de « menta­lité ­primitive » (Lucien Lévy-Bruhl), de ­« désir ­mimétique » (René Girard), ou les fameux concepts de la sociologie structuraliste de Pierre Bourdieu (« champ », « habitus »), n’ont pas davantage de pouvoir explicatif que les idées d’« âme russe » ou de « génie français », voire, ­ironise-t-il parfois, que la « virtus dormitiva de l’opium » des médecins de Molière.

Quant à des caractérisations globales du type de la « foule solitaire » (David Riesman), la « société du risque » (Ulrich Beck) ou la « société liquide » (Zygmunt Bauman), elles possèdent au mieux une valeur descriptive.

En quoi consistent ces bonnes raisons de soutenir des idées fausses ? Formé à l’école des sociologues Robert Merton et Paul Lazarsfeld, de l’université Columbia, Boudon n’en était pas moins avant tout nourri des grands classiques de la sociologie, surtout Alexis de Tocqueville, Max Weber et Émile Durkheim. Chez ces penseurs, dont son œuvre constitue à bien des égards une relecture créative, il a trouvé des échantillons d’analyse de la croyance à l’irrationnel ne faisant ­appel qu’aux ­mécanismes de la rationalité. Durkheim, par exemple, faisait remar­quer que les peuples anciens, parce qu’ils n’avaient pas notre connaissance des lois de la physique et de la biologie, pouvaient légitimement trouver les pratiques magi­ques efficaces. Un verdict énoncé à l’identique par Max ­Weber dans ses réflexions sur la magie, en une formule ellip­tique mais éclairante : « Pour le primitif, le comportement du faiseur de feu est tout aussi magique que ­celui du faiseur de pluie. » Chez Vilfredo ­Pareto, Boudon rencontre l’idée que des conceptions inexactes peuvent se maintenir parce qu’elles sont utiles à la société ou à ceux qui les défendent. De Georg Simmel, il retient l’observation qu’une théorie fausse peut être le résultat de la présence, au sein d’un enchaînement irréprochable d’idées explicites parfaitement acceptables, d’a priori implicites qui ne le sont pas.

Des idées fausses peuvent également être le produit de l’extrapolation indue de conclusions fondées sur l’expérience à des situations auxquelles elles ne s’appliquent pas, ou du fonctionnement imparfait de la rationalité en raison de la difficulté ­intrinsèque des problèmes étudiés ou d’une médiocre maîtrise des instruments statistiques. La surestimation des faibles probabilités, par exemple, explique que tant de gens jouent à des jeux de hasard pour lesquels l’espérance de gain est très faible, voire négative. Dans l’esprit de Boudon, cette surestimation n’est toutefois pas nécessairement le signe d’un « mauvais câblage » du cerveau humain. Dans le cadre d’une expérience de psychologie à laquelle il se réfère souvent, on a montré que même des médecins tendent spontanément à surestimer largement la probabilité pour un individu d’être réellement atteint d’une maladie dans le cas d’une affection ayant un très faible taux de prévalence dans la popu­lation (1/1 000), dont on s’emploie à détecter la présence à l’aide d’un test produisant une proportion de « faux positifs » elle-même très faible. Pour rendre compte de l’erreur des médecins, les auteurs de l’expérience proposaient une explication fondée sur un scénario assez farfelu de psychologie évolutionniste. Boudon montre que, compte tenu de la manière dont la question leur était posée, ils avaient de bonnes raisons de se tromper. Une idée forte qui revient régulièrement sous sa plume est que la croyance au faux émerge régulièrement de la connaissance du vrai : « Les opinions fausses reposent souvent sur des théories qui seraient vraies si les conditions sous lesquelles elles sont ­valides étaient réalisées » ; « Les thèses inacceptables résultent souvent de la géné­ralisation d’idées acceptables » ; « Souvent, les idées fausses sont des interprétations hyperboliques d’idées vraies ».

Ce qui intéressait avant tout Boudon était d’identifier et d’expliquer les théories qu’il jugeait erronées en sociologie et qu’il pouvait fustiger à l’aide de formules amusantes et brillantes, comme lorsqu’il affirmait que toute l’ingéniosité de Bourdieu avait consisté, pour expliquer l’inégalité des chances, à imaginer un « complot sans comploteurs ». Dans le monde foisonnant des idéologies, les objets qui ont ­retenu son attention sont moins les grandes idéologies historiques comme le communisme que les « petites idéologies » sous-tendant certaines politiques en matière d’éducation ou de déve­loppement économique. À l’évidence, les manifestations d’irrationalité dans la vie sociale ordinaire le captivaient moins, et il reconnaissait ne pas voir l’utilité de leur consacrer du temps.

 

Certains de ses disciples se sont atta­chés à les étudier, par exemple Jean-Bruno Renard et, plus encore, ­celui que l’on doit considérer comme son principal héritier, Gérald Bronner (1). S’appuyant sur ses idées, ils ont étudié des phénomènes comme les théories du complot, la propagation des rumeurs, la croyance à l’astrologie, aux extraterrestres, au paranormal et à l’existence d’animaux fantastiques, les superstitions, les craintes de maladies imaginaires ou de risques inexistants. Menées dans un esprit souvent proche de celui des entreprises de démystification des rationalistes militants et des défenseurs du scepticisme scientifique, tels Martin Gardner et Michael Shermer aux États-Unis ou Jean-Claude Pecker et Henri Broch en France, les ­recherches de Bronner prolongent les travaux de Boudon en prenant en compte un phénomène nouveau : la montée en puissance des croyances fausses et des idées douteuses sur un marché de l’information révolutionné par Internet, sous l’emprise d’un effet de surenchère com­biné à une extension perverse des normes du fonctionnement démocratique en ­dehors du domaine politique.

Qualifié par Gérald Bronner de « socio­logue optimiste », Raymond Boudon, à la suite de Max Weber, voyait à l’œuvre dans l’histoire, contrecarré par toutes sortes de forces locales mais tout de même inexorable, un processus de « rationalisation diffuse » des idées religieuses, politiques et morales, grâce à un mécanisme de sélection spontanée des meilleures et des plus solides d’entre elles. Il avait une grande confiance dans le progrès, notamment dans la capacité de l’éducation à élever le niveau moyen de conscience de la complexité du monde et à aider à acquérir une meilleure connaissance des mécanismes à la base des phénomènes naturels, économiques et sociopolitiques. Il relevait avec satisfaction les résultats d’enquêtes internationales mettant en évidence l’apparente convergence des couches les plus jeunes et les plus instruites de la population de nombreux pays autour de valeurs telles que la rationalité, la démocratie et la dignité humaine. Serait-il aussi optimiste aujourd’hui ? En dépit de l’inquiétude que suscitaient chez lui certaines dérives de la démocratie comme la tyrannie des minorités actives, on peut le penser, tant étaient fortes ses convictions à ce sujet.

Boudon a été critiqué pour la désinvolture avec laquelle il écartait de l’explication des faits sociaux les facteurs à caractère irrationnel, émotionnel et affectif. Tout en reconnaissant qu’il était « hors de question de nier la part de l’irrationnel dans le comportement », il avait tendance à minimiser le poids de ces éléments, faisant valoir par exemple qu’« une croyance fausse est rarement un effet brut de facteurs émotionnels ». Ainsi que le souligne le sociologue Siegwart Lindenberg, en présentant sa théorie de la rationalité des croyances comme la seule en mesure de rendre compte de celles-ci, il se privait de la possibilité d’analyser cette part d’irrationnel dans le comportement humain dont il reconnaissait l’existence.

Telle qu’elle est formulée dans une trentaine d’ouvrages consistant le plus souvent en compilations d’articles rédi­gés dans une langue claire et un style très pédagogique, l’explication des faits sociaux que propose Raymond Boudon apparaît malgré tout robuste et de nature à éclairer de nombreux phénomènes, sans faire appel à des notions obscures ou à des forces opérant de façon ­magique. Une de ses grandes vertus est de ne ­jamais rompre avec le bon sens ni le sens commun, qui peuvent nous induire en erreur mais contiennent souvent plus de vérité que certains savants ne sont disposés à le reconnaître. Dans une analyse sociologique, soutient Boudon, « il est sage de s’astreindre, comme le font Tocqueville et Weber, à n’accepter […] que des propositions psychologiques qui seraient immédiatement perçues comme recevables dans la vie sociale courante ».

Au bout du compte, une des grandes leçons que nous donne ce sociologue considéré par Robert Merton comme « le plus créatif de sa génération » mais qui s’est tenu toute sa vie à distance des médias et des feux de la publicité, c’est une mise en garde adressée à tous ceux que Blaise Pascal appelait les « demi-savants » (qui en savent un peu, mais pas assez) et les « demi-habiles » (qui réfléchissent, mais à la manière des sots) – étant entendu que le risque nous guette tous de devenir, au moins pour un moment, l’un d’entre eux.

Exprimée en mots du quotidien, la thèse de Raymond Boudon au sujet de la croyance aux idées fausses peut être ainsi formulée : si tant d’idées de ce type circulent et perdurent, ce n’est pas en raison d’une irrationalité fondamentale de la nature humaine ou parce que les individus sont en proie à leurs instincts et gouvernés par de mystérieuses puissances inconscientes ou collectives. Nous sommes tous des êtres rationnels. Simplement, nous ne réfléchissons pas toujours correctement, pour des raisons qui vont du manque d’information à l’aveuglement par la passion, en passant par la paresse d’esprit, la distraction, le manque d’attention et d’intérêt, le défaut de rigueur, l’opportunisme, les préjugés et la mauvaise foi. Si nous nous trompons, c’est parce qu’il nous arrive de raisonner trop peu, superficiellement, voire carrément de travers.

— Michel André, philosophe de formation, a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Né et vivant en Belgique, il a publié en 2008 Le Cinquantième parallèle. Petit essai sur les choses de l’esprit (L’Harmattan). — Cet article a été écrit pour Books.

Sarance n’est plus

Depuis Tigane (paru en 1990) le Canadien Guy Gavriel Kay explore le genre littéraire qu’il a inventé, celui de la « fantasy historique ». Les mondes, les époques, les personnages qu’il crée sont des transpositions de notre monde à certaines périodes. Ils donnent au lecteur l’impression d’évoluer dans un univers parallèle où chaque détail repose sur une recherche historique sans faille, mais où les noms et parfois les faits eux-mêmes sont légèrement différents. Dans son dernier livre, nous voilà sur la rive nord de la Méditerranée, au début de la Renaissance. On y retrouve la brillante Venise – rebaptisée Séresse –, ses marchands, ses artistes, mais aussi ses ambassadeurs subtils et sa ­diplomatie retorse. Plus à l’est, Sarance (Byzance) est tombée une génération plus tôt aux mains des Asharites (l’équivalent des musulmans), dont les armées se font de plus en plus menaçantes. Entre les deux, un chapelet de cités et de territoires disputés ou à la ­loyauté fluctuante : Dubrava (Dubrov­nik), Senjan et ses pirates, la Sauradie (plus ou moins l’Albanie). Une multitude de personnages issus de ces contrées à moitié imaginaires se croisent, s’affrontent, se retrouvent, s’espionnent et s’aiment (parfois tout cela à la fois). Dans ses précédents ­romans, Guy ­Gavriel Kay a eu tendance à surtout mettre en scène les grands et les puissants (des princes, des empereurs, des rois…). Il a expliqué avoir ­voulu cette fois privilégier les gens ­ordinaires. Sans vraiment y ­parvenir : califes et empereurs sont certes relégués au second plan, mais les personnages principaux, sans être des aristocrates, n’ont rien d’ordinaire. Il n’est pas sûr, du reste, que s’ils l’avaient été on lirait ce roman avec ­autant de plaisir.
Dans un article du quotidien ­canadien The Globe and Mail, l’écrivain David Hobbs ­reproche au roman de ne pas avoir ­répondu à ses attentes et regrette de ne pas y avoir ­croisé sorciers, trolls et dragons. Il faut dire que la quasi-absence de ­magie reste l’une des grandes singularités des livres de Kay. Dans Enfants de la terre et du ciel, elle ne se ­manifeste que subtilement. Le personnage de Danica, par exemple, entend la voix (et les conseils) de son grand-père défunt. Le plus étonnant de ces moments d’intervention surnaturelle est une résurrection, nimbée de mystère et de nécessité à la fois, dans laquelle Kay glisse une discrète allusion à l’un de ses précédents romans, Le Chemin de Sarance. Celui-ci se déroulait dans le même cadre géographique, mais presque un millénaire plus tôt.
À la faveur d’un objet qui avait joué dans ce roman un rôle déci­sif et qui soudain resurgit de terre sans que personne, hormis bien sûr ses fidèles lecteurs, puisse en deviner le sens, Kay nous invite non seulement à le (re)lire, mais aussi à réfléchir au sens du temps qui passe. Plus exactement : au sens qui se perd à mesure que passe le temps.

Un parc d’attraction consacré au Déluge

De tous les épisodes bibliques, Voltaire estimait qu’aucun n’exigeait plus de foi que celui de l’arche de Noé : « L’histoire du déluge étant la chose la plus miraculeuse dont on ait jamais entendu parler, il ­serait insensé de l’expliquer. » Ah ! si seulement il avait pu visiter Ark Encounter, un parc à thème chrétien qui a ouvert à l’été 2016 dans le Kentucky et s’enorgueillit de sa reconstitution « grandeur nature » de l’arche de Noé ! À l’origine du projet, Answers in Genesis (AiG), une organisation chrétienne qui fait une interprétation littérale de la Bible et à qui l’on doit aussi le musée de la Création voisin. L’arche a été reconstituée avec un souci ­maniaque du ­détail. Quand on sait qu’environ 40 % des Américains croient au créationnisme, on ne peut pas voir le parc comme du simple kitsch chrétien. Il ­incarne au contraire une tendance récente du courant évangélique, une sorte de réalisme fondamentaliste. Visiter Ark Encounter, c’est voir comment le christianisme conservateur du XXIe siècle trouve sa force non seulement dans les miracles, la Bible et les prêches, mais aussi dans le bois de charpente, les mannequins de cire, les plans d’architecte et les études de faisabilité.

 

Des simulations animées du déluge

Les plus de 100 pièces exposées sur le bateau expliquent aux ­visiteurs comment chaque difficulté a pu être surmontée. Comment huit personnes ont-elles pu nourrir autant d’animaux ? Par un réseau complexe de canalisations et de goulottes, ainsi que l’illustre une vidéo interactive. Et la puanteur ? Facile : Noé avait un système de ventilation fonctionnant à l’énergie des marées. Et les tonnes de déjections animales produites chaque jour ? Noé ­pouvait s’en débarrasser grâce à un tapis roulant actionné par des éléphants. Mais comment a-t-il pu faire tenir des éléphants à bord ? Et tous ces dinosaures ? Ils étaient bébés à l’époque. Et, au cas où les visiteurs douteraient qu’un navire en bois transportant toute cette cargaison ait pu ­résister à un ­déluge apocalyptique, un panneau explique que les dimensions de l’embarcation, comme l’ont démontré des ingénieurs navals, offraient un compromis parfait entre confort, stabilité et robustesse. Dans une vidéo inti­tulée « Flotter ou couler », les visiteurs voient des simulations animées de navires issus d’autres mythes du déluge : malmenés par une mer démontée, tous coulent, souvent au milieu de cris de terreur.

Lors de l’inauguration officielle, en juillet 2016, les visiteurs se sont émerveillés de ces innovations technologiques. Mais beaucoup de ceux à qui j’ai parlé m’ont confié ne s’être jamais souciés jusque-là de ces détails ; ils avaient simplement imputé cela à la toute-puissance de Dieu. Tim Lovett, le concepteur du navire, n’a que trop entendu ce genre de propos. Attablé à Emzara’s Kitchen, la cafétéria du parc baptisée ainsi en hommage à la femme de Noé, il fustige ceux qui attribuent l’arche uniquement à des miracles. « C’est un peu une maladie, me dit-il. [Dieu] ne fait pas de miracles bon gré mal gré. »

 

Célébration d’une autonomie radicale

Si Lovett a tenu à ce que l’arche soit « réaliste », c’est autant pour des raisons politiques que par rigueur intellectuelle. « Les ­Hébreux dans le désert n’étaient pas forcément des gens bien », explique-t-il. Ils se contentaient d’« attendre des miracles » et de « se plaindre, assis sous leurs tentes » ; autrement dit, ils ressemblaient « un peu aux gens qui vivent des allocs ». Ce sentiment, qui n’est pas partagé par tous, est très enraciné dans l’évangélisme conservateur. Comme l’affirme l’historien Timothy Gloege, le fondamentalisme chrétien est, depuis ses débuts au XIXe siècle, inextricablement lié au consumérisme et à la foi dans le capi­talisme moderne. Ce lien est patent à Ark Encounter, où le texte biblique est interprété, puis reconstitué, en tant que célébration d’une autonomie radicale.

Durant ses premières décennies, explique Gloege, le fondamentalisme a emprunté aux médias en vogue à l’époque : on enseignait aux convertis à lire la Bible comme s’il s’agissait d’un roman réaliste ou d’un quotidien. Un siècle plus tard, le mode de lecture littérale de la Bible avait évolué avec les divertissements populaires. À Ark Encounter, on apprend à lire la Bible comme un producteur lirait un scénario – les lieux, les personnages et les dialogues sont fournis, mais le lecteur doit compléter avec le décor, l’éclairage, la bande-son et les acteurs. C’est seulement quand elles sont mises en scène que les Écritures donnent tout leur potentiel.

Tout au long de leur circuit, les visiteurs sont invités à consommer des reconstitutions fictives de la vie de famille de Noé comme s’il s’agissait d’un film grand ­public. En entrant dans le ­navire, ils ­découvrent l’incroyable cacophonie qu’on imagine avoir régné pendant le déluge : le grondement sourd des vagues, le sifflement du vent, le couinement des rongeurs dissimulés dans les cages en bois de part et d’autre du parcours. C’est ici que le plafond est le plus bas et l’éclairage le plus faible. Le couloir serpente autour des caisses des animaux jusqu’au moment où, à un tournant, le visi­teur voit les membres de la famille blottis les uns contre les autres : au centre, un Noé robotisé en prière remue la tête de haut en bas comme ces chiens qu’on voit sur la plage arrière des voitures.

C’est une expérience qui prend aux tripes, mais c’est aussi et surtout une leçon sur l’art de lire et de se représenter la Bible. Ce n’est pas une arche de carton-­pâte, un miracle hermétiquement clos. Si cela n’apparaît pas immé­diatement aux visiteurs, cela devient évident lorsqu’ils parcourent la section « L’arche, un conte de fées ? », qui s’en prend aux représentations guillerettes. Jonathan Crawford, agriculteur bio de Pennsylvanie et l’un des donateurs d’Ark Encounter, se plaint auprès de moi de ces livres pour enfants qui montrent « une petite baignoire d’où des animaux sortent la tête. Ce sont des images mensongères ».

Les fondamentalistes chrétiens se servent depuis longtemps de la bande dessinée pour faire du prosélytisme, mais Ark Encounter cherche à changer les choses en s’inspirant de cette tendance récente de Hollywood qui consiste à conjuguer réalisme cru et vraisemblance. Laissant mythes et miracles aux bandes dessinées, l’expérience immersive du navire raconte une tout autre histoire, celle de gens ordinaires, endurcis par le dur labeur, le courage et la foi. Le réalisme proposé par Ark Encounter semble avoir trouvé un juste équilibre entre le discours moralisateur et le ton du divertissement.

L’arche a beau prétendre faire une lecture littérale de la Bible, on y trouve une quantité stupéfiante d’histoires fabriquées et romancées. Prenons, par exemple, l’une des sections les plus appréciées, les appartements de la famille de Noé. À l’entrée, deux panneaux : « Licence artistique » et « Pourquoi ces pièces d’habitation sont-elles si jolies ? » Dans chacune des salles suivantes, les visi­teurs voient des mannequins de cire accompagnés d’une courte biographie. Kezia, la femme de Cham, aime « se faire belle et bien s’habiller, même si l’emploi du temps ­chargé de l’arche lui en donne ­rarement l’occasion ». Pas un de ces ­détails ne figure ­pourtant dans la Bible. La ­Genèse n’évoque à aucun ­moment les passe-temps de la famille de Noé. Elle ne mentionne même pas le nom des femmes présentes à bord. Ces détails font néanmoins partie intégrante de la ­visite d’Ark Encounter. La réalité tangible des décors, des accessoires et des mannequins égaie et équilibre le texte ­biblique.

 

Une « lecture stricte » et une « interprétation naturelle »

Sur le site d’AiG, Simon Turpin, qui dirige la branche britannique de l’organisation, assimile le littéralisme à une « lecture stricte » et à une « interprétation naturelle », laissant entendre que toute personne dotée de bon sens lit la Bible de cette façon. Mais, comme le montre Ark Encounter, cette simplicité apparente requiert beaucoup de travail de fabrication. Le parc prévoit de bâtir une cité fortifiée d’avant le déluge, un village du Ier siècle, un « voyage dans l’histoire depuis Abraham jusqu’à la traversée de la mer Rouge » et même la tour de Babel (ils courent droit à la catastrophe, si elle est grandeur nature). Chacune de ces maisons de poupée grandioses sera vraisemblablement érigée dans le même style de réalisme évangélique qui fascine tant les visiteurs d’Ark Encounter.

« L’idéal pour le fondamentaliste serait […] d’avoir des sens mais pas de langue écrite, car l’écrit est périssable, matériel et facile à contaminer, écrit le critique littéraire Terry Eagleton (1). C’est un véhicule trop humble pour des vérités aussi sacrées. » Answers in Genesis est visiblement de cet avis. Ses reconstitutions créent un déluge de sens. Tellement de sens qu’on en vient à oublier qu’il n’y a jamais eu qu’un texte.

 

— Cet article est paru dans le mensuel américain The Atlantic le 21 août 2016. Il a été traduit par Laurent Bury.

Contre le relativisme culturel

Allan Bloom, éminent professeur de philosophie politique, s’élève dans un long ouvrage contre les effets pernicieux de la « culture de masse » et du relativisme intellectuel (toutes les idées se valent, et tous ceux qui les formulent aussi). Les étudiants, dit-il, sont de « good kids », quoique, culturellement, « de vrais sauvages ». Et, lorsqu’ils sortent de l’université bardés de connaissances techniques, ils demeurent moralement et intellectuellement décérébrés, prêts à tomber dans tous les pièges du temps : « Gauchisme, promiscuité sexuelle, féminisme, rock, black power, adoration du marché » ou, pire que tout, « la vulgarité du succès ».
Rien de très nouveau ? Sauf que l’ouvrage date de 1987, et qu’il a connu alors un succès considérable : plus de 1 million de lecteurs américains, dont « des étudiants qui se sont cru obligés de lire le livre à la lampe de poche sous leurs couvertures, pas trop sûrs de quoi en penser, mais pressentant qu’il représentait une menace », écrivait Jim Sleeper dans The New York Times à l’époque. Allan Bloom, un ultraconservateur (du moins pendant la journée, ses nuits ressemblant plus à celles de ­Roland Barthes) avait d’ailleurs été le premier surpris du succès de cet essai, qu’il n’avait entrepris qu’à l’instigation de son ami le romancier Saul Bellow. Il avait été presque immédiatement traduit en français, mais sans sa troisième partie. Le voilà publié dans son intégralité.
Tout au long de ces 500 pages, Bloom ne fait pas que vitupérer. Il propose aussi une solution, un antidote au relativisme et à la perte de l’esprit critique : le retour vers les fameux penseurs et leurs œuvres. La lecture des grands textes des grands auteurs – Platon, Aristote, Shakespeare, Rousseau et tutti quanti – ­permet d’abord de constater que, effectivement, toutes les œuvres ne se valent pas, et que tout le monde n’est pas pourvu des mêmes capacités intellectuelles. En plus, les grands ­esprits ont formulé des questions autrement plus importantes que le meilleur choix en matière de gestion financière (« Quelle est notre place dans le cosmos ? », par exemple). Et ils ont même parfois été jusqu’à suggérer des réponses.
Vue d’aujourd’hui, cette thèse ne semble pas révolutionnaire. On reconnaît désormais volontiers que la pratique des humanités permet de mieux comprendre le fonctionnement des sociétés humaines, et que la lecture des romans stimule l’empathie. Mais Bloom a formulé ses postulats très en amont, à peine deux décennies après 1968, et il se permettait en plus de renvoyer dos à dos les élucubrations de la gauche libérale, les diktats de l’économie de marché et même « les croyances religieuses, qui, loin de contenir les élans du capitalisme, comme l’espérait Tocqueville, désormais les ­promeuvent ».

 

 

Travail inutile

On aime voir les plus grands esprits se tromper eux aussi. C’est rassurant. Il n’est donc pas rare de renvoyer John Maynard Keynes à l’une des rares erreurs qu’il est censé avoir commises, lorsqu’il a prédit qu’à la fin du XXe siècle le progrès technologique permettrait, dans les pays les plus avancés, de réduire la semaine de travail à quinze heures. Il semble qu’on en soit encore loin, même en France. Mais ne se pourrait-il pas que Keynes ait eu raison ? L’hypothèse est avancée par l’anthropologue David Graeber au début de son article sur les bullshit jobs ou « boulots à la con », publié en 2013. Depuis, l’expression a fait florès et Graeber en a tiré un livre. Son idée : nous pourrions bel et bien ne travailler que quinze heures hebdomadaires si l’on supprimait tous les emplois inutiles qui se sont mis à proliférer. Graeber définit ainsi le boulot à la con : « Une forme d’emploi rémunéré qui est si tota­lement inutile, superflue ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence, bien qu’il se sente obligé, pour honorer les termes de son contrat, de faire croire qu’il n’en est rien. » Il s’agit, pour leur ­immense majorité, d’emplois dits de « services » (même s’ils n’en rendent aucun), accomplis dans des bureaux, bien payés et socialement valorisants.
L’article de 2013 était d’une force et d’une intuition extra­ordinaires. Il y conceptualisait ce que beaucoup de personnes sentaient plus ou moins confusément. Et il abordait des questions passionnantes. En lisant l’ouvrage qu’il a inspiré, on se dit qu’il en faisait peut-être aussi déjà le tour. Dans Bullshit Jobs, Graeber cite abondamment les témoignages que lui a valus son article et il les commente. Beaucoup de délayage, donc. Les distinctions qu’il introduit embrouillent plus qu’elles ne clarifient sa pensée.
Il identifie cinq types de personnes exerçant des boulots à la con : les « larbins », les « porte-flingues », les « rafistoleurs », les « cocheurs de cases » et les « petits chefs ». Cette typo­logie inutilement complexe oblitère la seule vraie distinction pertinente : la différence entre les emplois inutiles parce que ceux qui les occupent n’ont rien ou pas grand-chose à faire et les emplois inutiles parce qu’ils n’apportent rien à la société et ne devraient donc pas exister (avocat d’affaires, typiquement). Graeber semble souvent confondre les deux. Or seuls les premiers sont véritablement intéressants.
Pour le reste, son livre, au ton et à la méthode désinvoltes, comporte quelques développements stimulants : sur les effets psychiques dévastateurs d’un travail qui ne transforme en rien le monde, notamment, et sur la néoféodalité à laquelle a abouti l’idéologie managériale.

« Qu’ils mangent de la brioche ! »

Depuis les années 1990, le sociologue Michael Hartmann prend un malin plaisir à démonter les idées reçues sur les élites. L’affirmation selon laquelle elles ne devraient leur position qu’à leur mérite ? En 1996, dans Topmanager, Hartmann a montré que, dans leur immense majorité, les élites allemandes étaient les héritières de celles du passé. L’argument des PDG de grandes entreprises justifiant leurs salaires astro­nomiques par le marché mondialisé dans lequel ils évoluent ? Une escroquerie, à en croire un autre ouvrage de Hartmann, « L’élite économique mondiale. Une ­légende » (2016) : 90 % des PDG des plus grosses entreprises mondiales, tout comme 90 % des milliardaires, vivent et travaillent dans leur pays d’origine (voir l’entretien qu’il a accordé à Books en avril 2018).
Dans son nouvel essai, Hartmann dénonce cette fois la décon­nexion de ces élites. « Les élites en Allemagne, mais aussi dans d’autres pays, ne savent plus guère à quoi ressemble la vie de la majorité de la population : beaucoup de ses membres vivent dans des quartiers homogènes. Ils ont un autre quotidien, d’autres hobbies, d’autres opportunités », ­explique-t-il dans l’hebdomadaire Die Zeit.
Dans le quotidien Frankfurter Rundschau, Arno Widmann évoque la phrase attribuée à Marie-Antoinette à propos du peuple affamé de Paris : « S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ! » Elle est apocryphe, mais, après avoir lu le livre de Hartmann, Widmann est tenté de la croire véridique. Joe Kaeser, le PDG de Siemens, dont le salaire ­horaire atteint 3 500 euros, n’a-t-il pas recommandé aux pauvres d’acheter des actions pour s’enrichir ? « Kaeser, à l’évidence, ne peut imaginer qu’il existe des gens qui n’ont pas assez d’argent pour en épargner ne serait-ce qu’une partie », ­remarque Michael Hartmann dans Die Zeit.
La hausse des prix de l’immobilier aurait accentué la fracture entre l’élite et le reste de la popu­lation, ainsi que la divergence de plus en plus grande, déjà relevée par Thomas Piketty, entre les revenus du travail et ceux du capital. Hartmann constate la diminution de nombre d’enfants d’ouvriers au sein du gouvernement allemand : ils en constituaient entre un tiers et un cinquième jusque dans les années 1990. Désormais, on n’en compte plus que deux. Même tendance en ce qui concerne les adhérents du Parti social-démocrate (SPD). Une évolution qui n’a, selon lui, rien de fatal : le Parti travailliste britannique en offre l’exemple éclatant. « Il a changé toute sa direction, note-t-il. Désor­mais, seuls cinq des membres de son cabinet fantôme sont issus de la bourgeoisie et un sur deux vient d’une famille ouvrière. »