Les bonnes raisons de croire aux idées fausses

Dans un texte d’autobiographie intellectuelle publié douze ans avant sa mort en 2013, le sociologue Raymond Boudon faisait le constat suivant : « À la réflexion, toutes mes recherches sont […] fédérées par un thème : celui de l’explication des croyances aux idées douteuses, fragiles ou fausses… et aussi aux idées vraies. » Au cours d’une longue et riche carrière qui a fait de lui un monu­ment de la sociologie française, Boudon s’est intéressé à une grande variété de sujets : la modélisation mathématique des faits sociaux, l’éducation, l’égalité des chances, la mobilité sociale, le changement social, les « effets pervers » (effets négatifs non recherchés), les idéologies et croyances collectives, les théories de la justice, la sociologie des valeurs. Durant la dernière partie de sa vie, il a développé une vigoureuse réflexion en défense du libéralisme en philosophie, en politique et en économie, ainsi que de la démocratie, plus particulièrement la démocratie ­représentative. Au cœur de ses travaux a toutefois constamment figuré une même interrogation : comment, dans tous ces domaines, a-t-on pu si fréquemment concevoir et énoncer des thèses fausses, très peu solides, en contradiction avec les faits ?

À cette question, Boudon offrait une réponse originale et audacieuse : souvent, ceux qui défendent des théories erronées, des croyances non fondées, des idées aberrantes ont de « bonnes raisons » de le faire. Cela ne signifie pas qu’ils aient ­objectivement raison. Mais ils ont des raisons compréhensibles d’être dans ­l’erreur. Cette proposition dérive immédiatement du système de représentation et d’explication des faits sociaux que ­Boudon a peu à peu développé sous le nom de « théorie générale de la rationalité », puis de « théorie de la rationalité ordinaire », et qui repose sur trois postulats : les faits sociaux et phénomènes collectifs sont le produit non de forces agissant directement au niveau collectif, mais de l’agrégation des comportements individuels ; les comportements et les croyances des individus sont compréhensibles et peuvent être expliqués pour peu qu’on dispose de tous les éléments d’information nécessaires ; enfin, la cause de ces comportements et de ces croyances est à chercher dans les raisons que les ­individus ont de les adopter.

Parce qu’elle enracine l’explication des faits sociaux au niveau des individus, la théorie de la rationalité ordinaire peut être rattachée à ce qu’on appelle, d’après une expression forgée par l’économiste Joseph Schumpeter à la suite de Max Weber, l’« individualisme méthodologique ». Mais Boudon prend bien soin de distinguer la rationalité telle qu’il l’entend de deux concepts de rationalité qui sont au cœur de la pensée économique et sont souvent identifiés avec cette approche : la rationalité instrumentale telle que l’envisage la « théorie du choix rationnel », qui lie les choix que font les acteurs sociaux à leurs conséquences, et, plus restrictive encore, la rationalité utilitariste de ceux qui estiment que les individus sont déter­minés par la seule considération de leurs intérêts. Les « bonnes raisons » que nous avons de penser ou d’agir dans un certain sens peuvent être associées aux conséquences de nos actions ou à nos intérêts, reconnaît Boudon, mais pas nécessairement. Dans de nombreux cas, elles sont le reflet de notre volonté de comprendre le monde ou de notre adhésion à certains principes à même de donner du sens à notre existence. Une des caractéristiques les plus remarquables de cette conception de la rationalité est sa portée générale. Dans l’esprit de Boudon, les jugements de faits et les jugements de valeur, parce qu’ils sont les uns et les autres fondés sur de « bonnes raisons », doivent être traités de la même manière. Il n’existe par ­ailleurs pas de différence de principe entre le fonctionnement de la réflexion scientifique, de la raison morale et de la pensée ordinaire.

 

Les idées fausses, des interprétations hyperboliques d’idées vraies

L’explication des comportements et des croyances par les exigences de la rationalité s’oppose diamétralement à celle qui les attribue à des causes échappant à la conscience et au contrôle des individus, des facteurs inobservables agissant à l’insu du sujet. Aux yeux de Boudon, c’est à de telles causes occultes, ­purement conjecturales, que font réfé­rence un grand nombre de termes charriés par la tradition sociologique et la ­sociologie spontanée. Dans son ­esprit, les notions de « cadre mental », de « fausse conscience », de « socialisation », de « forces culturelles », de « menta­lité ­primitive » (Lucien Lévy-Bruhl), de ­« désir ­mimétique » (René Girard), ou les fameux concepts de la sociologie structuraliste de Pierre Bourdieu (« champ », « habitus »), n’ont pas davantage de pouvoir explicatif que les idées d’« âme russe » ou de « génie français », voire, ­ironise-t-il parfois, que la « virtus dormitiva de l’opium » des médecins de Molière.

Quant à des caractérisations globales du type de la « foule solitaire » (David Riesman), la « société du risque » (Ulrich Beck) ou la « société liquide » (Zygmunt Bauman), elles possèdent au mieux une valeur descriptive.

En quoi consistent ces bonnes raisons de soutenir des idées fausses ? Formé à l’école des sociologues Robert Merton et Paul Lazarsfeld, de l’université Columbia, Boudon n’en était pas moins avant tout nourri des grands classiques de la sociologie, surtout Alexis de Tocqueville, Max Weber et Émile Durkheim. Chez ces penseurs, dont son œuvre constitue à bien des égards une relecture créative, il a trouvé des échantillons d’analyse de la croyance à l’irrationnel ne faisant ­appel qu’aux ­mécanismes de la rationalité. Durkheim, par exemple, faisait remar­quer que les peuples anciens, parce qu’ils n’avaient pas notre connaissance des lois de la physique et de la biologie, pouvaient légitimement trouver les pratiques magi­ques efficaces. Un verdict énoncé à l’identique par Max ­Weber dans ses réflexions sur la magie, en une formule ellip­tique mais éclairante : « Pour le primitif, le comportement du faiseur de feu est tout aussi magique que ­celui du faiseur de pluie. » Chez Vilfredo ­Pareto, Boudon rencontre l’idée que des conceptions inexactes peuvent se maintenir parce qu’elles sont utiles à la société ou à ceux qui les défendent. De Georg Simmel, il retient l’observation qu’une théorie fausse peut être le résultat de la présence, au sein d’un enchaînement irréprochable d’idées explicites parfaitement acceptables, d’a priori implicites qui ne le sont pas.

Des idées fausses peuvent également être le produit de l’extrapolation indue de conclusions fondées sur l’expérience à des situations auxquelles elles ne s’appliquent pas, ou du fonctionnement imparfait de la rationalité en raison de la difficulté ­intrinsèque des problèmes étudiés ou d’une médiocre maîtrise des instruments statistiques. La surestimation des faibles probabilités, par exemple, explique que tant de gens jouent à des jeux de hasard pour lesquels l’espérance de gain est très faible, voire négative. Dans l’esprit de Boudon, cette surestimation n’est toutefois pas nécessairement le signe d’un « mauvais câblage » du cerveau humain. Dans le cadre d’une expérience de psychologie à laquelle il se réfère souvent, on a montré que même des médecins tendent spontanément à surestimer largement la probabilité pour un individu d’être réellement atteint d’une maladie dans le cas d’une affection ayant un très faible taux de prévalence dans la popu­lation (1/1 000), dont on s’emploie à détecter la présence à l’aide d’un test produisant une proportion de « faux positifs » elle-même très faible. Pour rendre compte de l’erreur des médecins, les auteurs de l’expérience proposaient une explication fondée sur un scénario assez farfelu de psychologie évolutionniste. Boudon montre que, compte tenu de la manière dont la question leur était posée, ils avaient de bonnes raisons de se tromper. Une idée forte qui revient régulièrement sous sa plume est que la croyance au faux émerge régulièrement de la connaissance du vrai : « Les opinions fausses reposent souvent sur des théories qui seraient vraies si les conditions sous lesquelles elles sont ­valides étaient réalisées » ; « Les thèses inacceptables résultent souvent de la géné­ralisation d’idées acceptables » ; « Souvent, les idées fausses sont des interprétations hyperboliques d’idées vraies ».

Ce qui intéressait avant tout Boudon était d’identifier et d’expliquer les théories qu’il jugeait erronées en sociologie et qu’il pouvait fustiger à l’aide de formules amusantes et brillantes, comme lorsqu’il affirmait que toute l’ingéniosité de Bourdieu avait consisté, pour expliquer l’inégalité des chances, à imaginer un « complot sans comploteurs ». Dans le monde foisonnant des idéologies, les objets qui ont ­retenu son attention sont moins les grandes idéologies historiques comme le communisme que les « petites idéologies » sous-tendant certaines politiques en matière d’éducation ou de déve­loppement économique. À l’évidence, les manifestations d’irrationalité dans la vie sociale ordinaire le captivaient moins, et il reconnaissait ne pas voir l’utilité de leur consacrer du temps.

 

Certains de ses disciples se sont atta­chés à les étudier, par exemple Jean-Bruno Renard et, plus encore, ­celui que l’on doit considérer comme son principal héritier, Gérald Bronner (1). S’appuyant sur ses idées, ils ont étudié des phénomènes comme les théories du complot, la propagation des rumeurs, la croyance à l’astrologie, aux extraterrestres, au paranormal et à l’existence d’animaux fantastiques, les superstitions, les craintes de maladies imaginaires ou de risques inexistants. Menées dans un esprit souvent proche de celui des entreprises de démystification des rationalistes militants et des défenseurs du scepticisme scientifique, tels Martin Gardner et Michael Shermer aux États-Unis ou Jean-Claude Pecker et Henri Broch en France, les ­recherches de Bronner prolongent les travaux de Boudon en prenant en compte un phénomène nouveau : la montée en puissance des croyances fausses et des idées douteuses sur un marché de l’information révolutionné par Internet, sous l’emprise d’un effet de surenchère com­biné à une extension perverse des normes du fonctionnement démocratique en ­dehors du domaine politique.

Qualifié par Gérald Bronner de « socio­logue optimiste », Raymond Boudon, à la suite de Max Weber, voyait à l’œuvre dans l’histoire, contrecarré par toutes sortes de forces locales mais tout de même inexorable, un processus de « rationalisation diffuse » des idées religieuses, politiques et morales, grâce à un mécanisme de sélection spontanée des meilleures et des plus solides d’entre elles. Il avait une grande confiance dans le progrès, notamment dans la capacité de l’éducation à élever le niveau moyen de conscience de la complexité du monde et à aider à acquérir une meilleure connaissance des mécanismes à la base des phénomènes naturels, économiques et sociopolitiques. Il relevait avec satisfaction les résultats d’enquêtes internationales mettant en évidence l’apparente convergence des couches les plus jeunes et les plus instruites de la population de nombreux pays autour de valeurs telles que la rationalité, la démocratie et la dignité humaine. Serait-il aussi optimiste aujourd’hui ? En dépit de l’inquiétude que suscitaient chez lui certaines dérives de la démocratie comme la tyrannie des minorités actives, on peut le penser, tant étaient fortes ses convictions à ce sujet.

Boudon a été critiqué pour la désinvolture avec laquelle il écartait de l’explication des faits sociaux les facteurs à caractère irrationnel, émotionnel et affectif. Tout en reconnaissant qu’il était « hors de question de nier la part de l’irrationnel dans le comportement », il avait tendance à minimiser le poids de ces éléments, faisant valoir par exemple qu’« une croyance fausse est rarement un effet brut de facteurs émotionnels ». Ainsi que le souligne le sociologue Siegwart Lindenberg, en présentant sa théorie de la rationalité des croyances comme la seule en mesure de rendre compte de celles-ci, il se privait de la possibilité d’analyser cette part d’irrationnel dans le comportement humain dont il reconnaissait l’existence.

Telle qu’elle est formulée dans une trentaine d’ouvrages consistant le plus souvent en compilations d’articles rédi­gés dans une langue claire et un style très pédagogique, l’explication des faits sociaux que propose Raymond Boudon apparaît malgré tout robuste et de nature à éclairer de nombreux phénomènes, sans faire appel à des notions obscures ou à des forces opérant de façon ­magique. Une de ses grandes vertus est de ne ­jamais rompre avec le bon sens ni le sens commun, qui peuvent nous induire en erreur mais contiennent souvent plus de vérité que certains savants ne sont disposés à le reconnaître. Dans une analyse sociologique, soutient Boudon, « il est sage de s’astreindre, comme le font Tocqueville et Weber, à n’accepter […] que des propositions psychologiques qui seraient immédiatement perçues comme recevables dans la vie sociale courante ».

Au bout du compte, une des grandes leçons que nous donne ce sociologue considéré par Robert Merton comme « le plus créatif de sa génération » mais qui s’est tenu toute sa vie à distance des médias et des feux de la publicité, c’est une mise en garde adressée à tous ceux que Blaise Pascal appelait les « demi-savants » (qui en savent un peu, mais pas assez) et les « demi-habiles » (qui réfléchissent, mais à la manière des sots) – étant entendu que le risque nous guette tous de devenir, au moins pour un moment, l’un d’entre eux.

Exprimée en mots du quotidien, la thèse de Raymond Boudon au sujet de la croyance aux idées fausses peut être ainsi formulée : si tant d’idées de ce type circulent et perdurent, ce n’est pas en raison d’une irrationalité fondamentale de la nature humaine ou parce que les individus sont en proie à leurs instincts et gouvernés par de mystérieuses puissances inconscientes ou collectives. Nous sommes tous des êtres rationnels. Simplement, nous ne réfléchissons pas toujours correctement, pour des raisons qui vont du manque d’information à l’aveuglement par la passion, en passant par la paresse d’esprit, la distraction, le manque d’attention et d’intérêt, le défaut de rigueur, l’opportunisme, les préjugés et la mauvaise foi. Si nous nous trompons, c’est parce qu’il nous arrive de raisonner trop peu, superficiellement, voire carrément de travers.

— Michel André, philosophe de formation, a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Né et vivant en Belgique, il a publié en 2008 Le Cinquantième parallèle. Petit essai sur les choses de l’esprit (L’Harmattan). — Cet article a été écrit pour Books.

Sarance n’est plus

Depuis Tigane (paru en 1990) le Canadien Guy Gavriel Kay explore le genre littéraire qu’il a inventé, celui de la « fantasy historique ». Les mondes, les époques, les personnages qu’il crée sont des transpositions de notre monde à certaines périodes. Ils donnent au lecteur l’impression d’évoluer dans un univers parallèle où chaque détail repose sur une recherche historique sans faille, mais où les noms et parfois les faits eux-mêmes sont légèrement différents. Dans son dernier livre, nous voilà sur la rive nord de la Méditerranée, au début de la Renaissance. On y retrouve la brillante Venise – rebaptisée Séresse –, ses marchands, ses artistes, mais aussi ses ambassadeurs subtils et sa ­diplomatie retorse. Plus à l’est, Sarance (Byzance) est tombée une génération plus tôt aux mains des Asharites (l’équivalent des musulmans), dont les armées se font de plus en plus menaçantes. Entre les deux, un chapelet de cités et de territoires disputés ou à la ­loyauté fluctuante : Dubrava (Dubrov­nik), Senjan et ses pirates, la Sauradie (plus ou moins l’Albanie). Une multitude de personnages issus de ces contrées à moitié imaginaires se croisent, s’affrontent, se retrouvent, s’espionnent et s’aiment (parfois tout cela à la fois). Dans ses précédents ­romans, Guy ­Gavriel Kay a eu tendance à surtout mettre en scène les grands et les puissants (des princes, des empereurs, des rois…). Il a expliqué avoir ­voulu cette fois privilégier les gens ­ordinaires. Sans vraiment y ­parvenir : califes et empereurs sont certes relégués au second plan, mais les personnages principaux, sans être des aristocrates, n’ont rien d’ordinaire. Il n’est pas sûr, du reste, que s’ils l’avaient été on lirait ce roman avec ­autant de plaisir.
Dans un article du quotidien ­canadien The Globe and Mail, l’écrivain David Hobbs ­reproche au roman de ne pas avoir ­répondu à ses attentes et regrette de ne pas y avoir ­croisé sorciers, trolls et dragons. Il faut dire que la quasi-absence de ­magie reste l’une des grandes singularités des livres de Kay. Dans Enfants de la terre et du ciel, elle ne se ­manifeste que subtilement. Le personnage de Danica, par exemple, entend la voix (et les conseils) de son grand-père défunt. Le plus étonnant de ces moments d’intervention surnaturelle est une résurrection, nimbée de mystère et de nécessité à la fois, dans laquelle Kay glisse une discrète allusion à l’un de ses précédents romans, Le Chemin de Sarance. Celui-ci se déroulait dans le même cadre géographique, mais presque un millénaire plus tôt.
À la faveur d’un objet qui avait joué dans ce roman un rôle déci­sif et qui soudain resurgit de terre sans que personne, hormis bien sûr ses fidèles lecteurs, puisse en deviner le sens, Kay nous invite non seulement à le (re)lire, mais aussi à réfléchir au sens du temps qui passe. Plus exactement : au sens qui se perd à mesure que passe le temps.

Un parc d’attraction consacré au Déluge

De tous les épisodes bibliques, Voltaire estimait qu’aucun n’exigeait plus de foi que celui de l’arche de Noé : « L’histoire du déluge étant la chose la plus miraculeuse dont on ait jamais entendu parler, il ­serait insensé de l’expliquer. » Ah ! si seulement il avait pu visiter Ark Encounter, un parc à thème chrétien qui a ouvert à l’été 2016 dans le Kentucky et s’enorgueillit de sa reconstitution « grandeur nature » de l’arche de Noé ! À l’origine du projet, Answers in Genesis (AiG), une organisation chrétienne qui fait une interprétation littérale de la Bible et à qui l’on doit aussi le musée de la Création voisin. L’arche a été reconstituée avec un souci ­maniaque du ­détail. Quand on sait qu’environ 40 % des Américains croient au créationnisme, on ne peut pas voir le parc comme du simple kitsch chrétien. Il ­incarne au contraire une tendance récente du courant évangélique, une sorte de réalisme fondamentaliste. Visiter Ark Encounter, c’est voir comment le christianisme conservateur du XXIe siècle trouve sa force non seulement dans les miracles, la Bible et les prêches, mais aussi dans le bois de charpente, les mannequins de cire, les plans d’architecte et les études de faisabilité.

 

Des simulations animées du déluge

Les plus de 100 pièces exposées sur le bateau expliquent aux ­visiteurs comment chaque difficulté a pu être surmontée. Comment huit personnes ont-elles pu nourrir autant d’animaux ? Par un réseau complexe de canalisations et de goulottes, ainsi que l’illustre une vidéo interactive. Et la puanteur ? Facile : Noé avait un système de ventilation fonctionnant à l’énergie des marées. Et les tonnes de déjections animales produites chaque jour ? Noé ­pouvait s’en débarrasser grâce à un tapis roulant actionné par des éléphants. Mais comment a-t-il pu faire tenir des éléphants à bord ? Et tous ces dinosaures ? Ils étaient bébés à l’époque. Et, au cas où les visiteurs douteraient qu’un navire en bois transportant toute cette cargaison ait pu ­résister à un ­déluge apocalyptique, un panneau explique que les dimensions de l’embarcation, comme l’ont démontré des ingénieurs navals, offraient un compromis parfait entre confort, stabilité et robustesse. Dans une vidéo inti­tulée « Flotter ou couler », les visiteurs voient des simulations animées de navires issus d’autres mythes du déluge : malmenés par une mer démontée, tous coulent, souvent au milieu de cris de terreur.

Lors de l’inauguration officielle, en juillet 2016, les visiteurs se sont émerveillés de ces innovations technologiques. Mais beaucoup de ceux à qui j’ai parlé m’ont confié ne s’être jamais souciés jusque-là de ces détails ; ils avaient simplement imputé cela à la toute-puissance de Dieu. Tim Lovett, le concepteur du navire, n’a que trop entendu ce genre de propos. Attablé à Emzara’s Kitchen, la cafétéria du parc baptisée ainsi en hommage à la femme de Noé, il fustige ceux qui attribuent l’arche uniquement à des miracles. « C’est un peu une maladie, me dit-il. [Dieu] ne fait pas de miracles bon gré mal gré. »

 

Célébration d’une autonomie radicale

Si Lovett a tenu à ce que l’arche soit « réaliste », c’est autant pour des raisons politiques que par rigueur intellectuelle. « Les ­Hébreux dans le désert n’étaient pas forcément des gens bien », explique-t-il. Ils se contentaient d’« attendre des miracles » et de « se plaindre, assis sous leurs tentes » ; autrement dit, ils ressemblaient « un peu aux gens qui vivent des allocs ». Ce sentiment, qui n’est pas partagé par tous, est très enraciné dans l’évangélisme conservateur. Comme l’affirme l’historien Timothy Gloege, le fondamentalisme chrétien est, depuis ses débuts au XIXe siècle, inextricablement lié au consumérisme et à la foi dans le capi­talisme moderne. Ce lien est patent à Ark Encounter, où le texte biblique est interprété, puis reconstitué, en tant que célébration d’une autonomie radicale.

Durant ses premières décennies, explique Gloege, le fondamentalisme a emprunté aux médias en vogue à l’époque : on enseignait aux convertis à lire la Bible comme s’il s’agissait d’un roman réaliste ou d’un quotidien. Un siècle plus tard, le mode de lecture littérale de la Bible avait évolué avec les divertissements populaires. À Ark Encounter, on apprend à lire la Bible comme un producteur lirait un scénario – les lieux, les personnages et les dialogues sont fournis, mais le lecteur doit compléter avec le décor, l’éclairage, la bande-son et les acteurs. C’est seulement quand elles sont mises en scène que les Écritures donnent tout leur potentiel.

Tout au long de leur circuit, les visiteurs sont invités à consommer des reconstitutions fictives de la vie de famille de Noé comme s’il s’agissait d’un film grand ­public. En entrant dans le ­navire, ils ­découvrent l’incroyable cacophonie qu’on imagine avoir régné pendant le déluge : le grondement sourd des vagues, le sifflement du vent, le couinement des rongeurs dissimulés dans les cages en bois de part et d’autre du parcours. C’est ici que le plafond est le plus bas et l’éclairage le plus faible. Le couloir serpente autour des caisses des animaux jusqu’au moment où, à un tournant, le visi­teur voit les membres de la famille blottis les uns contre les autres : au centre, un Noé robotisé en prière remue la tête de haut en bas comme ces chiens qu’on voit sur la plage arrière des voitures.

C’est une expérience qui prend aux tripes, mais c’est aussi et surtout une leçon sur l’art de lire et de se représenter la Bible. Ce n’est pas une arche de carton-­pâte, un miracle hermétiquement clos. Si cela n’apparaît pas immé­diatement aux visiteurs, cela devient évident lorsqu’ils parcourent la section « L’arche, un conte de fées ? », qui s’en prend aux représentations guillerettes. Jonathan Crawford, agriculteur bio de Pennsylvanie et l’un des donateurs d’Ark Encounter, se plaint auprès de moi de ces livres pour enfants qui montrent « une petite baignoire d’où des animaux sortent la tête. Ce sont des images mensongères ».

Les fondamentalistes chrétiens se servent depuis longtemps de la bande dessinée pour faire du prosélytisme, mais Ark Encounter cherche à changer les choses en s’inspirant de cette tendance récente de Hollywood qui consiste à conjuguer réalisme cru et vraisemblance. Laissant mythes et miracles aux bandes dessinées, l’expérience immersive du navire raconte une tout autre histoire, celle de gens ordinaires, endurcis par le dur labeur, le courage et la foi. Le réalisme proposé par Ark Encounter semble avoir trouvé un juste équilibre entre le discours moralisateur et le ton du divertissement.

L’arche a beau prétendre faire une lecture littérale de la Bible, on y trouve une quantité stupéfiante d’histoires fabriquées et romancées. Prenons, par exemple, l’une des sections les plus appréciées, les appartements de la famille de Noé. À l’entrée, deux panneaux : « Licence artistique » et « Pourquoi ces pièces d’habitation sont-elles si jolies ? » Dans chacune des salles suivantes, les visi­teurs voient des mannequins de cire accompagnés d’une courte biographie. Kezia, la femme de Cham, aime « se faire belle et bien s’habiller, même si l’emploi du temps ­chargé de l’arche lui en donne ­rarement l’occasion ». Pas un de ces ­détails ne figure ­pourtant dans la Bible. La ­Genèse n’évoque à aucun ­moment les passe-temps de la famille de Noé. Elle ne mentionne même pas le nom des femmes présentes à bord. Ces détails font néanmoins partie intégrante de la ­visite d’Ark Encounter. La réalité tangible des décors, des accessoires et des mannequins égaie et équilibre le texte ­biblique.

 

Une « lecture stricte » et une « interprétation naturelle »

Sur le site d’AiG, Simon Turpin, qui dirige la branche britannique de l’organisation, assimile le littéralisme à une « lecture stricte » et à une « interprétation naturelle », laissant entendre que toute personne dotée de bon sens lit la Bible de cette façon. Mais, comme le montre Ark Encounter, cette simplicité apparente requiert beaucoup de travail de fabrication. Le parc prévoit de bâtir une cité fortifiée d’avant le déluge, un village du Ier siècle, un « voyage dans l’histoire depuis Abraham jusqu’à la traversée de la mer Rouge » et même la tour de Babel (ils courent droit à la catastrophe, si elle est grandeur nature). Chacune de ces maisons de poupée grandioses sera vraisemblablement érigée dans le même style de réalisme évangélique qui fascine tant les visiteurs d’Ark Encounter.

« L’idéal pour le fondamentaliste serait […] d’avoir des sens mais pas de langue écrite, car l’écrit est périssable, matériel et facile à contaminer, écrit le critique littéraire Terry Eagleton (1). C’est un véhicule trop humble pour des vérités aussi sacrées. » Answers in Genesis est visiblement de cet avis. Ses reconstitutions créent un déluge de sens. Tellement de sens qu’on en vient à oublier qu’il n’y a jamais eu qu’un texte.

 

— Cet article est paru dans le mensuel américain The Atlantic le 21 août 2016. Il a été traduit par Laurent Bury.

Contre le relativisme culturel

Allan Bloom, éminent professeur de philosophie politique, s’élève dans un long ouvrage contre les effets pernicieux de la « culture de masse » et du relativisme intellectuel (toutes les idées se valent, et tous ceux qui les formulent aussi). Les étudiants, dit-il, sont de « good kids », quoique, culturellement, « de vrais sauvages ». Et, lorsqu’ils sortent de l’université bardés de connaissances techniques, ils demeurent moralement et intellectuellement décérébrés, prêts à tomber dans tous les pièges du temps : « Gauchisme, promiscuité sexuelle, féminisme, rock, black power, adoration du marché » ou, pire que tout, « la vulgarité du succès ».
Rien de très nouveau ? Sauf que l’ouvrage date de 1987, et qu’il a connu alors un succès considérable : plus de 1 million de lecteurs américains, dont « des étudiants qui se sont cru obligés de lire le livre à la lampe de poche sous leurs couvertures, pas trop sûrs de quoi en penser, mais pressentant qu’il représentait une menace », écrivait Jim Sleeper dans The New York Times à l’époque. Allan Bloom, un ultraconservateur (du moins pendant la journée, ses nuits ressemblant plus à celles de ­Roland Barthes) avait d’ailleurs été le premier surpris du succès de cet essai, qu’il n’avait entrepris qu’à l’instigation de son ami le romancier Saul Bellow. Il avait été presque immédiatement traduit en français, mais sans sa troisième partie. Le voilà publié dans son intégralité.
Tout au long de ces 500 pages, Bloom ne fait pas que vitupérer. Il propose aussi une solution, un antidote au relativisme et à la perte de l’esprit critique : le retour vers les fameux penseurs et leurs œuvres. La lecture des grands textes des grands auteurs – Platon, Aristote, Shakespeare, Rousseau et tutti quanti – ­permet d’abord de constater que, effectivement, toutes les œuvres ne se valent pas, et que tout le monde n’est pas pourvu des mêmes capacités intellectuelles. En plus, les grands ­esprits ont formulé des questions autrement plus importantes que le meilleur choix en matière de gestion financière (« Quelle est notre place dans le cosmos ? », par exemple). Et ils ont même parfois été jusqu’à suggérer des réponses.
Vue d’aujourd’hui, cette thèse ne semble pas révolutionnaire. On reconnaît désormais volontiers que la pratique des humanités permet de mieux comprendre le fonctionnement des sociétés humaines, et que la lecture des romans stimule l’empathie. Mais Bloom a formulé ses postulats très en amont, à peine deux décennies après 1968, et il se permettait en plus de renvoyer dos à dos les élucubrations de la gauche libérale, les diktats de l’économie de marché et même « les croyances religieuses, qui, loin de contenir les élans du capitalisme, comme l’espérait Tocqueville, désormais les ­promeuvent ».

 

 

Travail inutile

On aime voir les plus grands esprits se tromper eux aussi. C’est rassurant. Il n’est donc pas rare de renvoyer John Maynard Keynes à l’une des rares erreurs qu’il est censé avoir commises, lorsqu’il a prédit qu’à la fin du XXe siècle le progrès technologique permettrait, dans les pays les plus avancés, de réduire la semaine de travail à quinze heures. Il semble qu’on en soit encore loin, même en France. Mais ne se pourrait-il pas que Keynes ait eu raison ? L’hypothèse est avancée par l’anthropologue David Graeber au début de son article sur les bullshit jobs ou « boulots à la con », publié en 2013. Depuis, l’expression a fait florès et Graeber en a tiré un livre. Son idée : nous pourrions bel et bien ne travailler que quinze heures hebdomadaires si l’on supprimait tous les emplois inutiles qui se sont mis à proliférer. Graeber définit ainsi le boulot à la con : « Une forme d’emploi rémunéré qui est si tota­lement inutile, superflue ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence, bien qu’il se sente obligé, pour honorer les termes de son contrat, de faire croire qu’il n’en est rien. » Il s’agit, pour leur ­immense majorité, d’emplois dits de « services » (même s’ils n’en rendent aucun), accomplis dans des bureaux, bien payés et socialement valorisants.
L’article de 2013 était d’une force et d’une intuition extra­ordinaires. Il y conceptualisait ce que beaucoup de personnes sentaient plus ou moins confusément. Et il abordait des questions passionnantes. En lisant l’ouvrage qu’il a inspiré, on se dit qu’il en faisait peut-être aussi déjà le tour. Dans Bullshit Jobs, Graeber cite abondamment les témoignages que lui a valus son article et il les commente. Beaucoup de délayage, donc. Les distinctions qu’il introduit embrouillent plus qu’elles ne clarifient sa pensée.
Il identifie cinq types de personnes exerçant des boulots à la con : les « larbins », les « porte-flingues », les « rafistoleurs », les « cocheurs de cases » et les « petits chefs ». Cette typo­logie inutilement complexe oblitère la seule vraie distinction pertinente : la différence entre les emplois inutiles parce que ceux qui les occupent n’ont rien ou pas grand-chose à faire et les emplois inutiles parce qu’ils n’apportent rien à la société et ne devraient donc pas exister (avocat d’affaires, typiquement). Graeber semble souvent confondre les deux. Or seuls les premiers sont véritablement intéressants.
Pour le reste, son livre, au ton et à la méthode désinvoltes, comporte quelques développements stimulants : sur les effets psychiques dévastateurs d’un travail qui ne transforme en rien le monde, notamment, et sur la néoféodalité à laquelle a abouti l’idéologie managériale.

« Qu’ils mangent de la brioche ! »

Depuis les années 1990, le sociologue Michael Hartmann prend un malin plaisir à démonter les idées reçues sur les élites. L’affirmation selon laquelle elles ne devraient leur position qu’à leur mérite ? En 1996, dans Topmanager, Hartmann a montré que, dans leur immense majorité, les élites allemandes étaient les héritières de celles du passé. L’argument des PDG de grandes entreprises justifiant leurs salaires astro­nomiques par le marché mondialisé dans lequel ils évoluent ? Une escroquerie, à en croire un autre ouvrage de Hartmann, « L’élite économique mondiale. Une ­légende » (2016) : 90 % des PDG des plus grosses entreprises mondiales, tout comme 90 % des milliardaires, vivent et travaillent dans leur pays d’origine (voir l’entretien qu’il a accordé à Books en avril 2018).
Dans son nouvel essai, Hartmann dénonce cette fois la décon­nexion de ces élites. « Les élites en Allemagne, mais aussi dans d’autres pays, ne savent plus guère à quoi ressemble la vie de la majorité de la population : beaucoup de ses membres vivent dans des quartiers homogènes. Ils ont un autre quotidien, d’autres hobbies, d’autres opportunités », ­explique-t-il dans l’hebdomadaire Die Zeit.
Dans le quotidien Frankfurter Rundschau, Arno Widmann évoque la phrase attribuée à Marie-Antoinette à propos du peuple affamé de Paris : « S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ! » Elle est apocryphe, mais, après avoir lu le livre de Hartmann, Widmann est tenté de la croire véridique. Joe Kaeser, le PDG de Siemens, dont le salaire ­horaire atteint 3 500 euros, n’a-t-il pas recommandé aux pauvres d’acheter des actions pour s’enrichir ? « Kaeser, à l’évidence, ne peut imaginer qu’il existe des gens qui n’ont pas assez d’argent pour en épargner ne serait-ce qu’une partie », ­remarque Michael Hartmann dans Die Zeit.
La hausse des prix de l’immobilier aurait accentué la fracture entre l’élite et le reste de la popu­lation, ainsi que la divergence de plus en plus grande, déjà relevée par Thomas Piketty, entre les revenus du travail et ceux du capital. Hartmann constate la diminution de nombre d’enfants d’ouvriers au sein du gouvernement allemand : ils en constituaient entre un tiers et un cinquième jusque dans les années 1990. Désormais, on n’en compte plus que deux. Même tendance en ce qui concerne les adhérents du Parti social-démocrate (SPD). Une évolution qui n’a, selon lui, rien de fatal : le Parti travailliste britannique en offre l’exemple éclatant. « Il a changé toute sa direction, note-t-il. Désor­mais, seuls cinq des membres de son cabinet fantôme sont issus de la bourgeoisie et un sur deux vient d’une famille ouvrière. »

Les sorcières assassinées aujourd’hui

Les Américains sont pour la plupart convaincus que la persécution des « sorcières » a pris fin dans les années 1690, avec le procès de Salem, dans le Massachusetts (1). Or c’est malheureusement encore une réalité au XXIe siècle. Loin de disparaître à la faveur de l’interconnexion numérique et du développement économique, la chasse aux sorcières est ­aujourd’hui un phénomène mondial et un problème grandissant.

On a assisté ces dernières années à une flambée de violence contre des personnes accusées de sorcellerie en Afrique, dans le Pacifique et en Amérique latine, et même au sein des communautés immigrées aux États-Unis et en Europe occidentale. Selon les estimations du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH), plusieurs milliers de personnes accu­sées de sorcellerie sont assassinées chaque année, et des millions d’autres sont victimes de sévices ou expulsés de leur village. « Cela devient un problème mondial. Ce type de persécutions et de violences se répand partout », confiait Jeff Crisp, ancien fonctionnaire du HCR, lors d’un séminaire organisé en 2009 – c’est la dernière fois qu’une orga­nisation internationale a analysé tous les aspects du problème. Un rapport du HCR datant de cette année-là et une étude de l’Unicef de 2010 arrivaient à la même conclusion : de plus en plus de personnes, notamment en Afrique, sont victimes de violences et de maltraitances liées aux accusations de sorcellerie.

Depuis lors, les médias font état d’une multiplication préoccupante des meurtres et des mutilations. En 2013, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, une jeune mère de famille de 20 ans, ­Kepari ­Leniata, a été brûlée vive pour sorcellerie par des villageois. Ce fait divers abondamment relayé n’était que le dernier en date d’une longue série d’actes de violence meurtrière perpétrés contre des hommes et des femmes accu­sés de se livrer à la magie noire. « Les meurtres barbares pour de prétendus actes de sorcellerie se multiplient dans certaines parties du pays », avait ­déploré le Premier ministre Peter O’Neill. La Papouasie-­Nouvelle-Guinée a fini par abroger une loi de 1971 qui prévoyait des peines moins lourdes pour les agresseurs s’ils accusaient leur victime d’actes de sorcellerie. Mais les progrès sont lents. Un homme et une femme ont bien été incul­pés pour le meurtre de Kepari ­Leniata, mais aucun d’eux n’a été traduit en justice, ce qui a suscité des protestations d’Amnesty International.

L’un des aspects les plus abjects de ces crimes est leur brutalité. Les victimes sont souvent brûlées vives, comme ­Kepari Leniata et une autre femme au Népal en 2012, et parfois battues à mort, comme ce fut le cas la même année à Santa Bárbara, en Colombie. Des cas de lapidation et de décapitation ont également été signalés en Indonésie et dans des pays d’Afrique subsaharienne.

Il est tentant d’imputer ces agressions à la pauvreté des pays en développement et à la recherche de boucs émissaires – des facteurs qui jouent indéniablement un rôle. Or la pauvreté n’est pas nouvelle en Afrique et dans le Pacifique Sud-Ouest, alors que les violences, en particulier contre les enfants, se sont intensifiées depuis 2000. Cette recru­descence laisse penser que d’autres ­facteurs que le ressentiment et les vieilles superstitions entrent en ligne de compte.

 

Dans certains pays, la justice autorise l’exécution de personnes accusées de sorcellerie

Dans certaines sociétés, ce sont surtout les jeunes hommes qui ­endossent le rôle de chasseurs de sorciers, ce qui porte à croire qu’ils y voient un moyen d’acquérir du prestige en faisant du nettoyage social et en faisant respecter les bonnes mœurs. Le fait qu’une grande partie de ces chasseurs de sorciers autoproclamés soient des hommes met en évidence un autre aspect particulièrement ­sinistre du phénomène : les victimes sont majoritairement des femmes. ­Selon le pasteur Jack Urame, membre de l’Institut mélanésien – une organisation papouasienne de défense des droits de l’homme –, la violence liée à la sorcellerie s’acharne cinq fois plus souvent sur les femmes, ce qui fait penser que les accusations de sorcellerie dissimulent en fait des violences sexistes.

Autre facteur, surtout dans les pays d’Afrique centrale et dans leurs diasporas : la montée des Églises de ­Réveil ­issues du pentecôtisme, au sein desquelles des pasteurs-prophètes auto­proclamés se déchaînent contre la sorcellerie et la possession satanique. Ceux-ci proposent souvent, en échange d’une somme d’argent, des séances de délivrance des forces maléfiques. Beaucoup de ces mouvements religieux sont appa­rus à la suite des campagnes d’évangélisation menées par les protestants et les catholiques occidentaux.

« Si un enfant de moins de 2 ans hurle la nuit, qu’il a souvent de la fièvre et que sa santé se détériore, c’est qu’il est un suppôt de Satan », assure ­Helen Ukpabio, l’une des prédicatrices pentecôtistes les plus célèbres du Nige­ria. Autant dire que tous les enfants ou presque le sont. Selon le HCDH, la plupart des 25 000 à 50 000 enfants des rues de Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo, ont été abandonnés par leurs familles qui les accusaient d’être des sorciers ou d’être possédés par le démon.

Les causes de cette épidémie sont complexes, mais les observateurs évoquent la surpopulation, l’urbanisation rapide, les difficultés des parents contraints de migrer pour trouver du travail et la charge que représentent les enfants. Les superstitions sont entretenues par des « guérisseurs » prompts à réclamer de l’argent aux parents pour exorciser les esprits maléfiques.

La chasse aux sorcières est loin de se limiter toutefois à des actes d’autodéfense ou de mercantilisme sadique. Dans certains pays, la justice autorise l’exécution de personnes accusées de sorcellerie. En 2011, dans le cadre de deux affaires distinctes, les tribunaux saoudiens ont condamné un homme et une femme à la décapitation après les avoir reconnus coupables de sorcellerie. En 2013, ils ont également condamné deux employées de maison asiatiques à 1 000 coups de fouet ainsi qu’à une peine de dix ans d’emprisonnement, au ­motif qu’elles avaient jeté des sorts à leurs ­employeurs.

En 2008, le présentateur de télévision libanais Ali Hussain Sibat, qui prédisait l’avenir sur une chaîne satel­litaire de son pays, a été arrêté par la police religieuse saoudienne pour sorcellerie alors qu’il effectuait un pèlerinage à Médine. À la suite de vives protestations d’Amnesty International et d’autres organisations, la justice saoudienne a finalement ­commué sa condamnation à mort par décapitation en une peine de quinze années de prison.

 

Comment appréhender l’étendue du problème si les derniers chiffres remontent à 2009 ?

Comme en Afrique, la vague d’actes anti-sorcellerie est assez récente en Arabie saoudite. La police religieuse saoudienne a créé en 2009 une « brigade anti-sorcellerie » qui procède tous les ans à l’arrestation de plusieurs centaines de « magiciens ». Certains obser­vateurs attri­buent cet intérêt soudain pour la sorcellerie à la volonté de la famille royale de calmer les ardeurs de la police religieuse en lui faisant prendre pour cible une poignée d’individus vulnérables.
La chasse aux sorcières contemporaine peut être aussi motivée par des raisons plus vénales que spirituelles. En Indonésie, où l’on dénombrait en l’an 2000 une centaine d’homicides liés à la sorcellerie, la police ­dénonce le sort réservé à certaines femmes vulnérables. Dépourvues de protection fami­liale ou communautaire, elles se font expulser ou assassiner sous un prétexte futile, et leurs accusateurs accaparent leur maison et leurs biens.

Avec la mondialisation, la paranoïa à l’égard de la magie noire et de la possession ne se cantonne plus aux pays en développement. En 2014, un homme a été arrêté à New York pour avoir tué à coups de marteau sa compagne, Estrella Castañeda, 56 ans, et sa fille, Lina Castañeda, 25 ans. Carlos Alberto Amarillo a déclaré à la police que les deux femmes étaient des « sorcières » qui « pratiquaient le vaudou et [lui] avaient jeté des sorts ». Très répandu dans les Amériques et les Caraïbes, le vaudou est une religion d’origine africaine qui repose sur le culte de divinités. Il est pratiqué à New York et dans beaucoup d’autres villes des États-Unis. On ignore si les deux victimes avaient un quelconque lien avec le vaudou. Du reste, ni elles ni le suspect n’étaient d’origine afro-caribéenne. Des accusations comme celles qu’a formulées Carlos Alberto Amarillo, qui a été condamné à la réclusion à la perpétuité, sont souvent sujettes à caution ou montées en épingle par des médias sensationnalistes. Cependant, le sujet revient avec une fréquence préoccupante dans les médias occidentaux.

Entre 2002 et 2012, selon le quotidien britannique The Guardian, la police londonienne a ­enquêté sur 81 affaires de « maltraitance rituelle » commises contre des enfants accusés de possession ou de sorcellerie, un phénomène que les services sociaux britanniques estiment être en augmentation, notamment dans les communautés migrantes africaines. En 2010, à Londres, Kristy Bamu, un jeune Français de 15 ans, a été torturé à mort par sa sœur aînée et le compagnon de celle-ci, tous deux originaires de République démocratique du Congo. Ils l’avaient accusé de sorcellerie parce qu’il avait uriné pendant son sommeil. Depuis lors, la police britannique se voit dispenser une formation sur les maltraitances de ce type.

La violence anti-sorcières étant liée à des croyances religieuses dans des sociétés traditionnelles, il est facile de céder au fatalisme et de voir dans cette crise une reproduction d’agressions ancestrales. Mais, là où les superstitions locales se transforment en violence ou migrent d’une société ou d’un contexte à un autre, nous avons la possibilité et le devoir d’agir.

Les Églises pentecôtistes et charismatiques occidentales doivent travailler en étroite collaboration avec les plus fervents représentants de leurs mouvements en Afrique et dans les communautés des migrants, afin de les sensibiliser au fait que l’exorcisme peut dégénérer en mauvais traitements. Aucune Église africaine n’a envie de se faire dicter sa conduite par les Occidentaux, mais on peut user du dialogue et de moyens de pression. Les instances ecclésiastiques occidentales peuvent décréter par exemple l’interdiction des exorcismes à but lucratif.

Les pays d’Afrique et du Pacifique Sud-Ouest devraient promulguer des lois interdisant d’accuser des enfants de sorcellerie, comme c’est déjà le cas dans un État du Nigeria. Et des pays comme les îles Salomon, où la sorcellerie est ­encore érigée en délit, devraient abroger ces dispositions. Il faut aussi s’employer à combattre l’indifférence de la police à l’égard des crimes liés à la chasse aux sorcières, surtout dans les sociétés où les policiers eux-mêmes sont susceptibles de partager les croyances traditionnelles sur la « magie noire ». Un rapport du gouvernement britannique de 2012 consacré à la lutte contre les violences infligées aux enfants pour des raisons religieuses fournit des pistes utiles pour aider les agents à identifier les signes de maltraitance, demander aux leaders religieux de condamner les violences et protéger les témoins vulnérables.

Les mesures juridiques doivent aller de pair avec des actions de sensibilisation. Un rapport de l’ONG Oxfam International de 2010 cite l’exemple encourageant de certaines paroisses catholiques de Papouasie-Nouvelle-Guinée qui enseignent aux fidèles les causes naturelles de mort et de maladie (deux éléments déclenchants de la paranoïa anti-­sorcières), offrent un abri aux personnes accusées de sorcellerie et refusent les sacrements à leurs accusateurs. Il convient aussi que les Nations unies et les organisations internationales de défense de droits de l’homme publient chaque année des données statistiques sur ces pratiques. Comment appréhender l’étendue du problème si les derniers chiffres remontent à 2009 ? Plus primordial encore, la violence liée à la sorcellerie doit être considérée comme un crime de haine par les cours internationales ainsi que par tous les États dotés de lois réprimant l’incitation à la haine. C’est essen­tiel pour faire mieux reconnaître cette criminalité et la prévenir. L’accusation de sorcellerie est devenue une incitation à la violence collective dans trop de pays du monde. Il est temps de laisser reposer en paix les fantômes de Salem.

 

— Cet article est paru dans The New York Times le 4 juillet 2014. Il a été traduit par François Morice.

La lecture au féminin

Montaigne a écrit Les Essais en « langue vulgaire » afin de pouvoir être lu des dames d’alors. Bon calcul : les grands lecteurs sont des lectrices. « Les femmes sont les seules à lire en France, regrettait Stendhal. La grande occupation des provinciales, c’est de lire des romans. […] Les hommes ont pris le goût de la chasse et de l’agriculture, et leurs pauvres moitiés ne pouvant faire des romans se consolent en les lisant ». Désormais, les « pauvres moitiés » se sont mises à « faire des romans ».
Même s’il y a eu des antécédents – Mme de La Fayette, George Sand, Jane Austen… –, la littérature par les femmes et pour les femmes est un phénomène de masse récent. Il a fallu attendre Virginia Woolf et Une chambre à soi (1) (1928) pour le voir théorisé. Au XVIIIe siècle, s’indigne-t-elle, le Dr Johnson pouvait encore écrire à propos d’une artiste qu’elle est « comme un chien qui marche sur ses pattes arrière. Il ne fait pas ça bien, mais c’est formidable qu’il puisse même le faire ».
Qu’est-ce qui a changé la donne ? Pour Virginia Woolf, c’est le fait que les femmes écrivains disposaient dorénavant d’« un revenu propre » – qu’elle évaluait à un minimum de 500 livres par an, soit 8 000 euros d’aujourd’hui – et d’« une chambre qu’on puisse fermer à clé ».
Et sur quoi ces nouvelles femmes de lettres allaient-elles écrire ? Pas sur les hommes en tout cas. « Les femmes semblent beaucoup plus inté­ressantes pour les hommes que les hommes pour les femmes », selon Virginia Woolf. Pendant des siècles, les écrivains se sont servis des femmes « comme d’un miroir magique leur permettant de réfléchir l’image masculine au double de sa taille réelle ». Dans l’autre sens, aucun besoin.
En France, les écrivaines restent moins nombreuses que leurs homo­logues masculins, sauf en littérature jeunesse. Dans le monde anglophone, on avoisine le 50/50. Mais, quoique les femmes y devancent les hommes dans la liste des best-­sellers, elles sont à la traîne pour les prix littéraires, les critiques et même la facilité de publication. Phénomène injustifiable, d’autant que la littérature elle-même est de plus en plus unisexe. Si l’on peut parler de différences d’approche et de sentiments entre écrivains des deux sexes, difficile de faire la distinction concernant l’écriture elle-même – sauf à recourir aux algorithmes d’« analyse de genre », d’ailleurs de plus en plus performants.
Cette égalité devant l’écriture trouve-t-elle son pendant dans la lecture ? Hélas, oui : les lectrices aussi lisent moins, même si elles demeurent en proportion bien plus nombreuses que les lecteurs – dans un rapport de deux à un (pour les grands lecteurs), de quatre à un pour les romans (2) – et pour les mêmes raisons (profession, Internet, etc.). Ce à quoi Alexandre Vialatte ajoute une autre considération : « Les femmes ne lisent plus, elles qui étaient ­naguère les principales clientes du livre – à qui d’autre parleraient-elles d’un livre ? » Le plaisir de la lecture est en effet meilleur s’il est partagé plutôt que solitaire.

Le lait, quelle histoire !

« Papa, c’est quoi cette bouteille de lait ? » La rengaine publicitaire des années 1990 aurait pu servir de titre au dernier livre du journaliste américain Mark Kurlansky. Il a plus sobrement choisi Milk!, comme pour Cod, Salt et Paper (« Morue », « Sel » et « Papier »), ses précédents ouvrages consacrés à des produits du quotidien. « C’est probablement l’idée la plus innovante de Kurlansky : si l’on se documente suffisamment sur un produit, on finit par découvrir une histoire globale », s’enthousiasme Rich Cohen dans The New York Times.
Dans Milk!, le lait et les anecdotes érudites coulent à flots, mais l’histoire du lait n’est pas un long fleuve tranquille. Kurlansky rappelle ainsi que l’on s’en est longtemps méfié de ce liquide. Sa consommation était risquée pour la santé, faute de moyens de conservation adéquats. Ce qui n’a pas empêché les mythologies sumérienne, grecque et égyptienne d’en faire un symbole vital. Et les Peuls, en Afrique de l’Ouest, d’imaginer le monde né d’une seule goutte de lait.
En revanche, ses produits dérivés – fromage, yaourt, beurre – ont été très tôt plébiscités. Et, lorsque l’Américain Thomas Moore invente l’ancêtre du réfrigérateur, au début du XIXe siècle, il le destine non pas à la conservation du lait mais à celle du beurre. Avec la révolution industrielle, le lait devient un produit de consommation courante, et ce malgré de multiples scandales sanitaires ; l’invention de la pasteurisation aurait pu récon­cilier définitivement l’huma­nité avec lui. « Le problème, avec l’histoire du lait, c’est qu’elle n’a pas de conclusion, souligne l’auteur. Plus elle avance, plus elle engrange les controverses. » Lait maternel ou maternisé ? De vache ou de chèvre ? Écrémé ou entier ? Sans lactose ou enrichi ? Animal ou végé­tal ? Des dilemmes plus clivants les uns que les autres, tant ils tiennent selon Kurlansky du « conflit de valeurs ».

L’écrivain et la prison

À la fin les années 1970, l’écrivain kényan Ngũgĩ wa Thiong’o est expédié sans procès derrière les barreaux. Son crime ? Avoir écrit et monté une pièce de théâtre sur des paysans spoliés de leurs terres. Le président ­Daniel arap Moi saisit l’occasion pour envoyer un avertissement aux intellectuels engagés.
À l’isolement dans une prison de haute sécurité, Ngũgĩ wa Thiong’o rédige un roman dans sa langue maternelle, le kikuyu – ce sera le premier jamais écrit dans cette langue. Libéré au bout d’un an, il raconte son incar­cération dans Detained, paru en 1982. L’ouvrage vient d’être réédité dans une version remaniée sous le titre Wrestling With the Devil. « Il offre une nouvelle image du prisonnier politique qui apparaît non comme une figure coupée de la société mais comme le membre d’un collectif historique unique en son genre, forgé par l’inlassable solidarité des détenus à travers les âges », écrit l’universitaire Zain R. Mian dans le magazine panafricain en ligne Africa Is a Country.