Cachez cette main que je ne saurais voir

Pour jauger quelqu’un au premier coup d’œil, a priori le visage devrait suffire. Les traits, les yeux (« miroir de l’âme »), les sourcils, l’écart entre eux, les proportions… tout cela peut signaler une rassurante qualité comme un défaut inquiétant. Mais un visage peut tromper, au besoin volontairement. Voyez comme le roi Duncan dans Macbeth reconnait s’être laissé abuser par la bonne mine du traître Cawdor. « Il n’existe aucun art pour lire dans un visage la construction de l’esprit », se lamente-t-il. Mais pour révéler ce qui se passe sous une peau ou dans un crâne, le corps dispose d’autres truchements que le visage – la main notamment, cet organe essentiel qu’Aristote appelait « l’instrument des instruments », celui qui opère la jonction entre la raison et l’action (Logos et Praxis). Il avait d’ailleurs (lui ou l’un de ses successeurs, le pseudo-Aristote) minutieusement théorisé dans la Physiognomonie le déchiffrement des indices que le corps d’un individu communique sur son caractère (des indices, non pas des preuves !). Et les mains en disent ainsi très long sur leur propriétaire – souples : intelligence et habileté ; rigides : grossièreté ; doigts longs : aptitude à la réflexion ; doigts courts : impulsivité…

L’approche aristotélicienne, tout arbitraires que paraissent ses critères, marque en fait un grand tournant. En Perse, on pratiquait depuis longtemps la firasa, l’art de déduire non seulement le caractère de quelqu’un à partir des caractéristiques de tout son corps, main comprise, mais également son avenir, en intégrant les données de l’astrologie. L’astrologie et la chiromancie semblent en effet avoir eu depuis toujours partie liée : la peau, et notamment celle de la main, est le point de contact et d’échange entre l’intérieur du corps humain et l’univers extérieur des puissances célestes. C’est la raison pour laquelle certains points essentiels de la paume sont nommés d’après les astres auxquels ils sont censés correspondre (le Mont de Vénus, celui de Jupiter, etc.). Idem en Inde ancienne, avec la samudrika, qui en plus prend en compte les symboles éventuellement discernables sur la paume (une swastika sur la main gauche d’une femme indiquerait par exemple une future reine). Plus tard, la tradition kabbalistique, notamment dans le Zohar, prolongera ce recours aux marques de la paume pour détecter de possibles ressemblances avec des lettres ou des chiffres et en inférer, au prix d’une interprétation très subtile et complexe, instruments de mesure et tables mathématiques à l’appui, le positionnement spirituel d’une personne. 

Toutes ces pratiques divinatoires et magiques se sont perpétuées jusqu’à nos jours via la chiromancie gitane. Les diseuses de bonne aventure étaient mal vues de l’État comme du clergé, leur art tenant à la fois de l’occultisme et de l’escroquerie ; mais elles ne méritaient heureusement pas le bûcher, juste la prison, car leur savoir paraissait en partie basé sur des éléments factuels. Celles qu’on appellera en Angleterre gypsies, (« égyptiennes », car on croyait – complètement à tort – que l’art de la chiromancie venait de l’Égypte antique) seraient donc en fait des aristotéliciennes qui s’ignorent, des praticiennes de la « science » physiognomonique. En effet Aristote observait la main pour discerner des corrélations entre leurs lignes et les prédispositions à certaines maladies ou défaillances psychiques. Ici pas de divination : juste une estimation empirique de probabilités physiques ou psychologiques. Et « jusqu’à la toute fin de l’ère victorienne, bien des anatomistes et des physiologues penseront encore que les pensées du cerveau ont leur reflet dans la main ; et les phénoménologues du début du XXe siècle diront à leur tour que la main “est la partie visible du cerveau” », écrit Steven Shapin dans la London Review of Books. D’ailleurs au XXe siècle, la science elle-même – la génétique notamment, avec Lionel Penrose – viendra conforter certaines de ces postulations. Les lignes de la main et les marques digitales qui apparaissent in utero transmettent en effet de ténues informations sur le patrimoine génétique d’une personne. Penrose a pu ainsi établir une connexion entre l’existence du « pli simien » (un pli unique traversant la paume de part en part, présent chez seulement 4 % de la population) et certains troubles chromosomiques comme la trisomie 21. Toutefois « la grande figure transitionnelle » entre lecture magique et scientifique des lignes de la main reste la doctoresse juive allemande réfugiée en France, Charlotte Wolff, qui a su agréger ses vastes connaissances en médecine, psychologie (et psychanalyse), dermatologie, et même primatologie pour bâtir une théorie complète de la « psychologie de la main ». Elle a collectionné des impressions encrées de centaines de mains, dont certaines célèbres (Rilke, Gide, Dali, Man Ray…), ainsi que celles du gorille du zoo de Londres, ce qui lui a permis d’affirmer que chaque main, humaine ou non, exprime non seulement une identité unique, mais qu’un examen systématique et méthodique fournit des masses d’informations sur son propriétaire. La forme de la main révèle, dit-elle, la constitution générale d’un individu ainsi que ses dons innés ; les ongles, son hérédité et son état de santé ; la longueur et l’aspect des doigts, son degré de volonté personnelle, etc. En 1964, on pourra même lire dans la prestigieuse revue médicale The Lancet que « l’interprétation des paumes de la main (ou de la plante des pieds) est aujourd’hui devenue une science respectable ». La police avait cependant déjà pris une longueur d’avance grâce à la découverte par Francis Galton en 1892 du caractère strictement individuel des empreintes digitales. Les crêtes papillaires qui se forment au bout des doigts d’un fœtus dès la 12e semaine n’appartiennent qu’à lui (elles sont différentes même entre jumeaux monozygotes) ; et elles ne changeront pas dans le cours de sa vie. Ce lien entre la main et l’identité, les Homo sapiens le percevaient sans doute déjà. Pourquoi constellaient-ils donc les parois des grottes de reproductions au pochoir de leur main gauche, sinon pour affirmer leur singularité individuelle ? 

Comment est née l’École de Francfort

Avec le décès, il y a quelques jours, de Jürgen Habermas, a disparu le plus célèbre représentant de la deuxième génération de l’École de Francfort, le groupe d’intellectuels – philosophes, sociologues, historiens, économistes, psychanalystes – constitué autour de l’Institut de recherche sociale de Francfort, auquel est associé le courant d’idées connu sous le nom de « théorie critique ». Comme le met en lumière l’historien Philipp Lenhard dans son livre Café Marx, ainsi intitulé d’après le surnom donné à l’Institut à ses débuts, l’histoire de l’Institut, celle de la théorie critique et celle de l’École de Francfort ne coïncident que partiellement.    

Créé en 1923, l’Institut de recherche sociale a été officiellement inauguré en 1924. Mais le projet qui animait ses fondateurs – une critique philosophique, sociale et psychologique plutôt qu’économique du capitalisme – n’a pris la forme de la théorie critique qu’à la fin des années 1930, à l’époque où ses principales figures, Max Horkheimer, Theodor Adorno, Erich Fromm et Herbert Marcuse, s’étaient réfugiées aux États-Unis pour fuir le nazisme. Quant à l’École de Francfort, ainsi baptisée par les observateurs extérieurs plutôt que par ses membres, on ne peut en parler qu’à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, après la réouverture de l’Institut, nomade durant seize ans, dans cette ville.  

Cette triple histoire a été racontée dans deux livres présentés par Philipp Lenhard comme canoniques : The Dialectical Imagination de l’historien américain Martin Jay en 1973 et Die Frankfurter Schule du philosophe allemand Rolf Wiggershaus en 1986. On pourrait ajouter l’ouvrage plus récent (2016) du journaliste anglais Stuart Jeffries Grand Hotel Abyss. Son titre fait référence à une expression employée par le philosophe marxiste Georg Lukács, un des inspirateurs d’Horkheimer et d’Adorno, qui fut un temps leur compagnon de route, pour stigmatiser leur attitude à ses yeux trop théorique devant un monde en train de sombrer dans la barbarie : il comparait leur situation à celle des clients d’un hôtel très confortable établi au bord d’un abîme.

En contraste avec ces ouvrages, Café Marx ne se veut ni une biographie collective, ni un livre d’histoire intellectuelle. Sans négliger les hommes et leurs idées, le livre se concentre sur l’histoire de l’Institut de recherche sociale de Francfort lui-même : son organisation, son fonctionnement, les lieux de ses activités, les différentes catégories de personnes qui y travaillaient, son environnement physique, intellectuel, politique et social. Le livre est divisé en six grandes sections correspondant à autant de périodes de l’histoire de l’Institut. Chacun des chapitres est introduit par le récit scénarisé d’un épisode emblématique. 

Produit de la Première Guerre mondiale et de l’échec de la révolution allemande de 1918-1919, l’Institut fut créé par une poignée de jeunes intellectuels bouleversés par l’horreur des combats et déçus par l’impossibilité de mettre en place une république socialiste sur les ruines de la monarchie. La plupart d’entre eux étaient juifs et enfants d’entrepreneurs ou d’hommes d’affaires. La cheville ouvrière du projet fut Felix Weil, fils d’Hermann Weil, qui avait fait fortune dans le commerce du grain en Argentine. C’est ce riche négociant qui fournit les fonds pour la construction du bâtiment abritant l’Institut, conçu dans le style dépouillé et géométrique de l’architecture moderniste fonctionnaliste. Felix Weil et les autres personnes à l’origine de l’Institut – le sociologue Kurt Albert Gerlach, les philosophes Karl Korsch, Friedrich Pollock et Max Horkheimer, l’historien Karl August Wittfogel, le journaliste (et futur espion soviétique) Richard Sorge – étaient décidés à renouveler le marxisme à partir de la tradition du mouvement ouvrier allemand. Horkheimer, sa femme Maidon et Pollock habitaient ensemble dans une grosse villa à 20 kilomètres de Francfort et leurs intenses échanges d’idées jouèrent un rôle important dans la conception de l’Institut. 

Le premier directeur fut l’historien et économiste austro-marxiste Carl Grünberg. Sous son impulsion, l’Institut entreprit des travaux sur la théorie du socialisme et l’histoire du mouvement ouvrier. Il établit aussi une collaboration avec l’Institut Marx-Engels de Moscou et réalisa, de 1924 à 1927, la première édition critique des œuvres de Marx. Grünberg dirigeait l’Institut dans un style centralisé de type léniniste quasiment dictatorial, qui fut aussi celui d’Horkheimer lorsque celui-ci lui succéda en 1930. Le bras droit d’Horkheimer était Pollock, qui s’occupait des aspects financiers. Grâce à la générosité d’Hermann Weil et une gestion habile, l’Institut parvint toujours à financer son fonctionnement, même durant la crise économique du début des années 1930. 

Répugnant à se dire marxiste, Horkheimer se déclarait matérialiste. Sous sa direction, les activités de l’Institut perdirent de leur caractère politique pour acquérir une dimension plus philosophique et sociologique. L’intérêt s’orienta vers la critique de la culture, les questions de civilisation et la psychologie de l’individu dans la société industrielle. Les liens établis avec l’Institut psychanalytique de Francfort, notamment avec le psychanalyste Erich Fromm, se renforcèrent. Le concept de « personnalité autoritaire » proposé par ce dernier dans son étude de la psychologie du fascisme fut plus tard repris par Theodor Adorno. 

L’Institut était organisé en cercles concentriques autour du noyau central formé par Horkheimer et Pollock. Son cœur était la bibliothèque, assidûment fréquentée par les membres, mais aussi par des étudiants, des artistes, des médecins, des pédagogues. Lenhard souligne le rôle considérable que jouaient les femmes dans le fonctionnement de l’Institut : Maidon Horkheimer et Gretel Adorno, les épouses de Karl Korsch, Kurt Albert Gerlach et Erich Fromm, et bien d’autres. Souvent diplômées, elles étaient bibliothécaires, archivistes, assistantes, secrétaires. 

Dès l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler, en 1933, l’Institut fut fermé. Il s’établit quelque temps à Genève et Paris avant de se fixer à New York dans un bâtiment mis à sa disposition par l’université Columbia. En peu de temps, il devint un centre d’accueil pour de nombreux intellectuels juifs allemands. Walter Benjamin, écrivain et penseur original rétrospectivement associé à l’École de Francfort, ne put jamais le rejoindre, puisqu’il se suicida après s’être vu refuser l’entrée en Espagne. L’Institut n’avait jamais manqué de moyens. Aux États-Unis, il se transforma en un petit empire financier. 

Au bout de quelque temps, Horkheimer, Adorno et Marcuse déménagèrent en Californie, à l’université de Berkeley. C’est là que les deux premiers composèrent ensemble leur ouvrage le plus connu, un assemblage de textes intitulé La Dialectique de la raison. Dans le prolongement de leurs travaux sur la société capitaliste moderne, Horkheimer et Adorno y défendent une thèse pour le moins radicale. Ils présentent le nazisme et l’antisémitisme comme l’expression achevée de cette forme dévoyée du rationalisme des Lumières qu’est la « raison instrumentale » associée au développement technique, faisant de l’extermination des Juifs le point d’aboutissement de la modernité et la clé de la compréhension de l’histoire du XXe siècle. 

En Californie, les deux hommes vivaient au milieu de la diaspora allemande, qui comprenait notamment Thomas Mann, Bertolt Brecht et Arnold Schoenberg. Contrairement à Walter Benjamin, qui l’appréciait et en faisait l’éloge, Horkheimer et Adorno n’avaient aucune considération pour le cinéma, dans lequel ils voyaient l’expression parfaite de la marchandisation de l’art et un instrument d’aliénation des masses. Cela ne les empêcha pas de fréquenter le milieu d’Hollywood, notamment Charlie Chaplin, chez qui Adorno jouait du piano. Il était en effet musicien et une grande partie des travaux qu’il produisit après son retour en Allemagne sont consacrés à la musique. Son aversion envers la culture populaire s’est aussi traduite par une condamnation sans appel du jazz. Mettant Schoenberg au plus haut, il critiqua sévèrement Stravinsky, accusant sa musique d’être réactionnaire. 

L’Institut de recherche sociale rouvrit à Francfort en 1951 dans un nouveau bâtiment à l’architecture plus banale que celle du précédent. Il bénéficia de l’appui des responsables politiques locaux qui, dans l’Allemagne de la reconstruction, cherchaient à prévenir le retour du nazisme et, au cours des premières années de sa nouvelle existence, collabora avec les autorités d’occupation dans leurs efforts de « rééducation » de la population allemande. Horkheimer en fut le directeur jusqu’en 1958. Adorno lui succéda jusqu’en 1969. Les deux hommes s’étaient progressivement éloignés du communisme, auquel Marcuse restait attaché. De violentes controverses les opposèrent à lui, ainsi qu’à Habermas, qu’ils jugeaient trop acquis aux vues de Marcuse. Lorsque Adorno prit la tête de l’Institut, il orienta ses activités dans le sens de la réflexion sur l’Holocauste. Son style aussi autoritaire que celui d’Horkheimer finit par irriter. Lors des émeutes étudiantes de 1968 et 1969, il fut pris à partie de manière humiliante. Marcuse lui-même se vit débordé par un mouvement qu’il avait en partie inspiré.   

Le récit de Philipp Lenhard s’arrête en 1973, année du 50e anniversaire de la création de l’Institut, qui fut aussi celle de la mort d’Horkheimer. Adorno étant décédé quatre ans plus tôt, cette date marque un tournant dans l’histoire de l’Institut. La deuxième génération de l’École de Francfort fut dominée par Jürgen Habermas, dont les idées sur la « sphère publique » et la « raison communicationnelle » comme conditions de la démocratie trahissent un optimisme et un volontarisme qui tranchent avec la vision sombre et pessimiste de ses prédécesseurs. Dans le même esprit, Axel Honneth, figure clé de la troisième génération et directeur de l’Institut durant près de vingt ans, s’efforça de corriger ce que les vues d’Horkheimer et d’Adorno pouvaient avoir de stérile et de paralysant pour l’action à l’aide d’une « théorie de la reconnaissance » d’inspiration hégélienne. Aujourd’hui, l’Institut s’éloigne de l’approche et des problématiques de ses fondateurs en faisant place aux théories « postmodernes » nées aux États-Unis, en conformité avec la tendance consistant à employer l’expression « théorie critique » dans un sens très large.

Que reste-t-il de l’École de Francfort ? Philipp Lenhard pense que le projet collectif qu’elle a incarné a encore du sens et que les idées auxquelles il a donné lieu peuvent nous aider à comprendre les problèmes de la société et du monde contemporain. Peuvent-elles contribuer à les résoudre ? On a souvent reproché à ces penseurs de se limiter au diagnostic des maux de la civilisation sans proposer de remèdes. La thèse centrale d’Horkheimer et Adorno sur les liens du capitalisme, de la technologie, des industries de la culture, du nazisme et de l’antisémitisme, qui porte clairement l’empreinte de l’époque à laquelle elle a été formulée, est par ailleurs trop spéculative et excessive pour convaincre. Et les livres dans lesquels elle est présentée sont rédigés dans une langue complexe, abstraite et hermétique qui tient davantage de celle de Hegel que du Marx de la maturité et rend leur lecture notoirement ardue. Ceci ne rend que plus utile de retracer l’histoire de ce courant d’idées en le situant dans le contexte institutionnel où il s’est développé, ainsi que le fait Philipp Lenhard. 

La revue de presse d’ActuaLitté

En Biélorussie, le pouvoir poursuit sa politique de répression visant les écrivains, entre contrôles, menaces et procédures judiciaires. Les acteurs culturels indépendants sont fragilisés et plusieurs auteurs prennent le chemin de l’exil. Dans ce climat, la littérature devient un espace d’expression sous contrainte, où écrire peut exposer à des risques croissants.

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La Chine développe son influence à l’étranger en s’appuyant sur le livre, diffusé dans 33 pays. Traductions, partenariats éditoriaux et dispositifs culturels permettent de promouvoir ses récits. Cette stratégie s’inscrit dans une politique globale de soft power, avec l’ambition de peser sur les représentations et les échanges culturels internationaux.

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Le marché mondial du livre se recompose, avec un recul en Europe tandis que l’Inde et le Brésil connaissent une progression rapide. Ces dynamiques traduisent un déplacement des équilibres dans l’édition. Entre évolutions économiques et nouveaux lectorats, le secteur s’adapte à un environnement international en mutation.

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Aux États-Unis, des livres destinés aux adolescents sont retirés de certaines bibliothèques sous l’effet de pressions locales. Les ouvrages traitant de sujets sensibles sont particulièrement ciblés. Cette situation relance les débats sur la censure, la liberté d’accès à la lecture et le rôle des institutions dans la diversité des contenus proposés.

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En Allemagne, trois librairies de gauche font l’objet d’une controverse nationale mêlant accusations et pressions politiques. L’affaire prend une dimension étatique et soulève des interrogations sur la liberté des libraires et la place des commerces engagés. Elle s’inscrit dans un contexte de tensions idéologiques plus larges.

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Du nouveau sur le temps

Le temps, on croit savoir ce que c’est. Bien à tort, explique le physicien Carlo Rovelli en commentant le livre de Hazen et Wong. D’abord, trois questions. « Qu’est-ce qui rend compte de la différence entre le passé et le futur ? écrit-il dans le Times Literary Supplement. En quoi le temps est-il différent de l’espace ? Pourquoi le temps n’apparaît-il pas dans les équations fondamentales de la physique ? Serait-ce une illusion ? Est-il bien là, dans la physique de l’univers, ou en nous, dans notre psyché ? »

« Ici et maintenant », nous plaisons-nous à dire. Si, dans mon appartement français, je bavarde avec une amie à Tokyo, je crois que nous partageons le même moment. Mais c’est sans compter avec la vitesse de la lumière, qui fait que son « maintenant » n’est pas exactement le même que le mien. Si au lieu d’être à Tokyo elle habitait une autre galaxie, « la communication entre nous prendrait des années ». De même, « ici » est parfaitement relatif. Nous vivons sur Terre, dans un « ici » et « maintenant » approximatif. Ce qui fait que « notre science ne peut être que la science vue d’ici et maintenant », ajoute Carlo Rovelli, histoire de provoquer un peu ses collègues.

Mais il y a une différence de taille entre « ici » et « maintenant ». C’est que l’espace s’étend dans toutes les directions, toutes similaires. Alors que le temps n’a que deux directions, profondément différentes l’une de l’autre. En quoi consiste cette différence ? Première réponse : nous pouvons nous souvenir du passé, pas de l’avenir ; nous pouvons agir sur l’avenir, pas sur le passé. Les scientifiques Hazen et Wong proposent une interprétation nouvelle de cette simple observation. Ils partent d’une notion bien connue : l’entropie. Bien connue, mais jusqu’à un certain point. Ma tasse de thé refroidit, ce qui indique une progression vers le désordre : voilà l’entropie au sens basique du terme. Pour Rovelli comme pour ces deux auteurs, cependant, l’entropie étend son emprise bien au-delà. Le fait que nous nous remémorons le passé mais pas l’avenir, le fait aussi que les effets suivent les causes et non l’inverse, voilà encore de l’entropie. Et dans la nature, l’accroissement du désordre moléculaire qui signe l’entropie conduit aussi à de l’ordre à l’échelle du visible. Si je mets de l’huile dans de l’eau, elle va se répartir de manière homogène à la surface ; c’est le chaos moléculaire du dégagement de chaleur ainsi produit qui reflète l’entropie. La vie elle-même est à cet égard « un formidable exemple », écrit Rovelli. Elle aussi s’organise en dégageant de la chaleur. La sélection naturelle s’inscrit dans ce cadre. Hazen et Wong vont plus loin. Affinant une idée déjà avancée par certains physiciens, ils suggèrent que l’univers lui-même obéit à la sélection naturelle. Les objets de l’astrophysique, atomes et étoiles, sont sélectionnés pour leur fonctionnalité et leur faculté d’évoluer pour former d’autres structures fonctionnelles.  C’est ce qu’ils appellent « la seconde flèche du temps ». Vous ne comprenez pas ? Lisez le livre !

Les vrais-faux bains de sang de la comtesse

La comtesse hongroise Erzsebet Bàthory détient un double record. Celui, semble-t-il, de la serial killeuse la plus prolifique à ce jour, avec 650 jeunes victimes à son actif, au début du XVIIe siècle. Et aussi celui de la fake news la plus pérenne, puisque ces allégations courent toujours bien que, dans un livre tout juste publié, l’autrice américaine Shelley Puhak démontre leur extravagance en exposant les motivations qui les ont suscitées. « L’aristocrate monstrueuse, les tortures sophistiquées, le continuel sacrifice d’innocentes dans une vaine tentative pour conserver sa beauté : Puhak suggère que, pour l’essentiel du moins, il faut considérer tout cela comme le fruit d’une campagne agressive de désinformation », résume Jennifer Szalai dans le New York Times. Car Erzsebet est en effet supposée avoir torturé puis tué 650 jeunes vierges, et même parfois consommé leurs morceaux choisis tout en récupérant leur sang pour s’offrir au sens propre des bains de sang pur et régénérateur… 

Or toute cette histoire aurait été montée de toutes pièces pour éliminer Erzsebet, la femme la plus riche et la plus puissante de Hongrie, à la fois par sa naissance au sommet du clan dominant de la Transylvanie et par son mariage avec l’hyper prestigieux comte Nádasdy, grand héros de la lutte contre les Ottomans. À cette époque, la Hongrie était un bouillonnant goulash fortement dosé en paprika où s’affrontaient non seulement l’empereur Habsbourg régnant sur la Hongrie royale, à l’ouest, et les indépendantistes de Transylvanie, au nord-est, mais aussi les catholiques pro-Habsbourg et les protestants, lesquels se déchiraient entre luthériens et calvinistes. Or autour de la comtesse, devenue veuve en 1604, les ennemis grouillaient. Ses allégeances politiques compliquées voire contradictoires la rendaient suspecte aux yeux de tous, impériaux comme nationalistes. Ses allégeances religieuses inquiétaient tout autant, aussi bien les Habsbourg catholiques et prosélytes que les luthériens qui voyaient en elle une crypto-calviniste et une menace pour leurs privilèges lucratifs. Enfin, tout le monde en voulait à ses immenses richesses – ses voisins, le clergé, les membres de sa famille, et surtout l’empereur qui guignait à la fois les vastes territoires de la veuve, stratégiquement situés, ainsi que ses florins, car il lui devait par ailleurs beaucoup d’argent. Voilà pour les motifs. 

Quant aux moyens utilisés pour se débarrasser de l’encombrante mais puissante comtesse, très bien protégée militairement, pourquoi ne pas utiliser les rancœurs des uns et des autres et recueillir suffisamment d’allégations pour l’envoyer au bûcher ? Comme toujours dans ces cas-là, on prend appui sur des faits avérés mais ambigus. Or Erzsebet, qui était plutôt progressiste, avait fondé dans un de ses nombreux châteaux un « gynaeceum » : une école pour filles de la bonne société, qu’il était facile de présenter comme un vivier de très jeunes vierges à sacrifier. D’autant plus que non seulement les élèves mouraient comme des mouches – rien d’étonnant à cette époque de peste, de typhus et de froid intense – mais elles étaient volontiers enterrées à la mode calviniste, c’est-à-dire sans rite funéraire, comme à la sauvette. Par ailleurs, dans un méritoire élan de modernisme, Erzsebet employait aussi des soigneuses, des médecins femmes qui faisaient une choquante concurrence au corps médical exclusivement masculin. Et bien entendu les soins musclés que ces dames pratiquaient étaient facilement assimilables à des tortures. Les jeunes filles malades étaient en effet fouettées avec des orties (pour les rhumatismes) ou recouvertes de ventouses qui aspiraient les humeurs mais laissaient des ecchymoses spectaculaires sur leurs corps nus, ou encore charcutées voire amputées à vif pour enrayer la gangrène. Les familles étaient en plus tenues à l’écart de leurs filles (protection anti-contagion ?). Enfin la comtesse était bel et bien adepte de longs bains – mais d’herbes médicinales, pas de sang ; et non pas dans le but de conserver sa beauté mais pour soigner une maladie chronique. 

Quant à l’instruction judiciaire, indispensable pour envoyer une personne de si haut rang à la mort, elle eut tout d’une pantalonnade, comme le démontre Shelley Puhak. Les enquêteurs étaient des ennemis acharnés d’Erzsebet, notamment des membres du clergé luthérien ou encore un parent qui guignait ses biens. Les témoins, essentiellement des servantes, avaient avoué tout ce que l’on voulait sous la torture puis avaient été prestement brûlées avant qu’elles ne puissent se rétracter. Les archives très nombreuses et exactes (la justice hongroise étant scrupuleuse) montrent aussi d’immenses divergences dans les témoignages, qui furent en réalité peu nombreux, généralement peu crédibles ni précis, contradictoires, et le plus souvent incompréhensibles et mal traduits. D’ailleurs Erzsebet, elle aussi très procédurière, n’eut jamais droit au procès en règle et au grand jour qu’elle réclamait avec acharnement. Comme elle s’était auparavant habilement défaite au profit de ses trois enfants de tous ses biens si goulûment convoités, elle ne fut pas condamnée à mort, au grand dépit de l’empereur, mais à une sorte d’arrêt domiciliaire plutôt confortable dans l’un de ses nombreux châteaux. Elle y survécut moins de quatre ans. 

Mais ensuite la légende se développa d’autant plus puissamment que l’Europe était alors en proie à une effervescence anti-sorcières qui conduirait des centaines de femmes au bûcher. Au XVIIIe siècle, le mythe de la comtesse sanglante fut repris par un jésuite qui voulait promouvoir le pittoresque des mœurs magyares pour un guide touristique sur la Hongrie ! On y aggloméra peu à peu d’autres légendes locales, tout aussi glauques (Vlad l’Empaleur, Dracula le Vampire…), pour attirer dans les Carpates les amateurs de sensations fortes. 

On ose espérer que ce livre ne portera pas un préjudice fatal à ce business toujours aussi juteux. Ni aux amateurs de fake news, toujours persuadés que les élites mondiales sont avides de jeune sang pur et régénérateur.

Une peintre méconnue : la fille de Goya

En pleine création de la série Peintures noires, Goya initia une fillette de 7 ans au dessin. Morte à 28 ans en 1843, Rosario Weiss, devenue peintre, a laissé une œuvre redécouverte seulement ces dernières années. « Nous avons des tableaux qui montrent qu’elle était une grande artiste », estime Sergio del Molino. En témoigne son autoportrait, en couverture du livre. Connu pour son exploration des tensions intrafamiliales (Los alemanes, Alfaguara, 2024), l’auteur décrit la relation paternelle entre Goya et Rosario. Nous ne savons pas s’il s’agissait réellement de sa fille. Mais dans certaines lettres il la présente bien comme « [sa] fille » et des témoignages d’époque évoquent une vie familiale unie avec sa mère Leocadia. Ce faisant, Goya défie les normes de son temps. Del Molino y voit une préfiguration des familles recomposées de notre époque. Après avoir échoué avec son fils légitime Javier, le peintre aurait trouvé en Rosario une seconde chance. Ayant gravement souffert du mépris de son père, Javier, qui hérite de toute sa fortune, se vengera en abandonnant Rosario et sa mère.

Del Molino invite à s’interroger sur les dynamiques de pouvoir, de filiation et de reconnaissance artistique. Il fait aussi de ce drame le fil conducteur d’une vaste fresque historique, écrit le journaliste Ángel Mora dans El EspañolIl se livre à une reconstitution de l’Espagne post-napoléonienne, entre exils politiques, restaurations monarchiques et luttes libérales. 

Un nouvel avatar de la bêtise

Pour reprendre une jolie formule de l’écrivaine Belinda Cannone, la bêtise s’améliore. Dernier progrès en date : les avatars d’agréables compagnons proposés par l’IA. D’après le jeune sociologue britannique James Muldoon, les applications proposant ce service ont été téléchargées plus de 220 millions de fois. Or ce qui caractérise ces compagnons, souligne Muldoon, c’est d’abord qu’ils sont les plus aimables et les plus sûrs qu’on puisse imaginer. Ils sont toujours là quand on les cherche, ils ne trahissent jamais, ils ne jugent pas. Ensuite on peut les « customiser » à volonté. Enfin et surtout, ils sont obstinément obséquieux. La journaliste de The Economist qui rend compte du livre a fait le test. Elle a téléchargé l’appli Replika. Elle a fait de son compagnon IA un « boyfriend ». Il lui a dit qu’elle était « créative », avait « un humour pince-sans-rire », qu’elle était « vraiment formidable », et qu’il était « plein d’espoir d’être capable d’entretenir une relation » avec elle. Nos sociétés seraient-elles en passe de sombrer dans l’obséquiosité ? a-t-elle demandé à ChatGPT. « Voilà vraiment une question intéressante », lui fut-il aussitôt répondu.  

Cela a un sens, après tout, note la journaliste. « Le monde est dur, les gens abominables, les réseaux sociaux épouvantables ; de quoi se faire du mal. L’IA, elle, offre un espace sécurisé, un bain chaud d’approbation infinie en ligne. »

Un héraut du conservatisme américain

Durant la seconde moitié du XXe siècle, William F. Buckley a été la voix la plus écoutée du conservatisme aux États-Unis. Fondateur et longtemps rédacteur en chef de la National Review, auteur de 50 livres et de 5 600 chroniques diffusées deux fois par semaine par des centaines de journaux, invité régulier de talk-shows télévisés suivis par des millions de téléspectateurs, il a lui-même animé durant plus de 30 ans 1 500 émissions du programme Firing Line (« ligne de mire »).

La biographie que vient de lui consacrer Sam Tanenhaus a largement été lue à la lumière de l’actualité politique. Fut-il celui qui a donné forme au conservatisme et lui a conféré sa légitimité en le purgeant de certains éléments extrémistes, ou le précurseur du mouvement d’où sont issus l’actuel président des États-Unis et son gouvernement ? Dans un article du New York Times, Tanenhaus a explicitement défendu la seconde thèse. Mais celle-ci ne se lit qu’en filigrane de sa biographie, dans laquelle le nom de Donald Trump n’apparaît d’ailleurs quasiment pas. Tout en y mettant en lumière les opinions les plus contestables et les faiblesses de caractère de Buckley, qui n’était assurément pas la modestie incarnée, Tanenhaus ne peut s’empêcher d’exprimer à de nombreuses reprises son admiration pour ses qualités intellectuelles et humaines.  

William Frank Buckley Jr. est né en 1925 dans une très riche famille d’origine irlandaise. Il a passé sa petite enfance au Mexique et la première langue qu’il a parlée était l’espagnol. La personnalité puissante et originale de son père, juriste de formation qui fit fortune dans le pétrole au Mexique, l’a fortement marqué. Il hérita de lui une profonde aversion à l’égard du communisme, une admiration pour les valeurs élitistes de la haute société mexicaine, un mélange de générosité et de hauteur distante et une certaine propension à se lancer dans des aventures financières risquées. Les parents de Buckley étaient de fervents catholiques et le catholicisme resta toujours au centre de sa vie. Comme ses neuf frères et sœurs, il bénéficia d’une éducation de qualité, dispensée en partie à domicile dans les deux propriétés que possédait la famille, l’une dans le Connecticut, l’autre en Caroline du Sud. Les premières langues qu’il parla furent l’espagnol et le français. Esprit brillant remarquablement doué pour mettre en valeur ses connaissances et masquer ses lacunes, mais enfant indiscipliné, il apprit l’équitation, la musique et la voile. Ces deux dernières activités restèrent pour lui une source constante de plaisir : pianiste et claveciniste amateur de talent, il navigua toute sa vie avec passion et une téméraire impétuosité. Les pages dans lesquelles il décrit ses traversées, estime Tanenhaus, sont les plus belles qu’il ait écrites. 

Après un séjour en Angleterre qui lui donna l’occasion de perfectionner son anglais et deux ans dans l’armée, il entra à l’université de Yale où il ne tarda pas à se distinguer. Membre de la société secrète Skull and Bones, rédacteur en chef du journal Yale Daily News, infatigable débatteur, il s’affirma rapidement comme le « roi sans couronne de Yale » et le plus éloquent avocat d’une vision du monde aux antipodes de la vision libérale (au sens américain du mot) de la majorité des professeurs et des étudiants. Le premier livre qu’il publia, en 1951 après deux ans au service de la CIA au Mexique, fut d’ailleurs une charge extrêmement violente contre Yale. Il y accusait les professeurs (en n’hésitant pas à les nommer) d’endoctriner les étudiants en propageant des vues collectivistes contraires aux valeurs américaines de la libre entreprise et de la civilisation chrétienne. 

Trois ans plus tard, il publia en collaboration avec son beau-frère Brent Bozell un ouvrage intitulé McCarthy and His Enemies. Son objectif n’était pas de faire l’éloge du sénateur républicain, alors en pleine campagne de lutte contre ce qu’il dénonçait comme l’infiltration du pays et du gouvernement par des agents communistes : Buckley n’avait aucune considération pour le personnage, qu’il trouvait, comme beaucoup, un individu détestable, menteur et grossier. Mais la cause au service de laquelle il s’était mis lui semblait indispensable à défendre. 

Pour offrir aux idées auxquelles il tenait une plateforme comparable à ce qu’étaient The New Republic et The Nation pour la gauche, en 1955, avec l’aide financière de son père, il créa la National Review. L’objectif était de conférer au conservatisme une respectabilité intellectuelle, en rassemblant dans une revue de qualité des représentants de familles politiques qui partageaient certaines vues : traditionnalistes, libertariens, catholiques. Parmi les contributeurs figuraient d’anciens communistes et des personnalités littéraires comme Joan Didion ou John Leonard. La revue devint rapidement la voix quasiment officielle du conservatisme américain et le demeure aujourd’hui. 

Un des éditoriaux de Buckley les plus connus est celui (non signé) qu’il publia en 1957 sous le titre « Why the South Must Prevail ». La National Review s’y déclarait en faveur du maintien temporaire de la ségrégation dans les États du Sud. S’il préférait ne pas voir accorder dans l’immédiat le droit de vote aux Noirs, c’était en raison de leur manque d’instruction, que seul le temps permettrait de corriger. Dans son esprit, les fractions non éduquées de la population blanche n’auraient d’ailleurs pas dû non plus pouvoir voter. Plus tard, il revint sur cette position, reconnaissant qu’il avait eu tort de penser que la situation des populations noires dans les États du Sud pouvait évoluer favorablement sans une intervention du gouvernement fédéral. Il exprima son soutien à Martin Luther King, qu’il avait auparavant décrit comme un criminel, et alla même jusqu’à déclarer que l’élection d’un président noir était un objectif qu’il valait la peine de poursuivre. Un attentat meurtrier perpétré par des suprémacistes blancs en 1963, dont il estimait responsable le gouverneur de l’Alabama George Wallace, l’avait bouleversé. Il avait également découvert les réalités de la vie urbaine des Noirs lors d’une campagne sans succès pour la mairie de New York en 1965. Et ses rencontres avec Jesse Jackson et Cassius Clay, qu’il avait invités sur le plateau de Firing Line, l’avaient impressionné. 

Le lancement de cette émission, en 1966, marqua un tournant dans sa carrière. Même si elle n’était pas diffusée par un des trois grands réseaux nationaux de télévision, elle lui permit de fournir une vitrine aux idées conservatrices en exploitant ses qualités personnelles d’« esthète de la controverse ». Son style d’expression recherché (« le vocabulaire ésotérique et la syntaxe ornée, les images fantaisistes, l’ironie, l’entrelacement de logique et de sophistique »), magnifié par une voix qui mélangeait la prononciation d’Oxford, l’élocution de la côte est et l’accent traînant du Sud, enchantait les téléspectateurs. Sa posture et ses attitudes – à moitié renversé en arrière sur son siège, un stylo et ses notes à la main, haussant spectaculairement les sourcils toutes les quatre phrases – faisaient les délices des imitateurs. 

Amoureux du débat d’idées, Buckley invitait à la fois des personnalités de son bord et d’autres qui ne partageaient pas du tout ses opinions. La liste de celles avec lesquelles il s’est entretenu va de Margaret Thatcher, Ronald Reagan et Henry Kissinger à des intellectuels de gauche comme Christopher Hitchens et Noam Chomsky, en passant par Norman Mailer, Truman Capote et Tom Wolfe, Allen Ginsberg et Jack Kerouac, l’activiste noir Eldridge Cleaver (leader des Black Panthers), Groucho Marx, les féministes Betty Friedan et Germaine Greer, les économistes John Kenneth Galbraith et Milton Friedman. Il n’éprouvait aucune sympathie pour certaines de ces personnes, mais était lié avec un grand nombre d’autres. Parmi ses amis les plus proches figuraient de fait de nombreuses personnalités de gauche comme Mailer et Galbraith, mais aussi le journaliste Murray Kempton ou le sénateur Daniel Patrick Moynihan. Une de ses grandes qualités, souligne Tanenhaus, était sa capacité d’écouter ses interlocuteurs, qu’il laissait développer longuement leurs arguments avant de les critiquer. 

De tous les débats auxquels il a participé, les deux plus connus sont ceux qu’il a perdus. Le premier face à James Baldwin, en 1965 à Cambridge. L’écrivain y décrivit la situation des Noirs américains avec une telle éloquence et des accents si convaincants qu’il emporta haut la main les faveurs du public, qui vota à une écrasante majorité en faveur de la motion en discussion. Le second débat l’opposa à l’écrivain et commentateur politique Gore Vidal. Bien qu’il eût exprimé son souhait de ne pas débattre avec lui, Buckley avait été invité par une chaîne de télévision à commenter en sa compagnie la campagne présidentielle de 1968. Les deux hommes s’étaient affrontés en marge de la convention républicaine à Miami. Ils se retrouvèrent face à face lors de la convention démocrate de Chicago. Durant les débats précédents, Vidal avait essayé de provoquer Buckley en insinuant qu’il était homosexuel, ce dont il était persuadé. Lorsqu’à la suite d’une question de l’animateur Vidal accusa Buckley d’être un « crypto-nazi », celui-ci, perdant son sang-froid, le traita en retour de queer. À cette époque, Vidal ne s’était pas encore publiquement déclaré homosexuel et cette allusion personnelle en réponse à une insulte politique fit scandale. Buckley regretta tout le reste de sa vie d’avoir laissé ses nerfs le lâcher. 

Au cours de cette campagne, Buckley soutint Richard Nixon, qu’il trouvait mieux préparé que Ronald Reagan, dont l’étoile commençait à monter. Lors de la campagne précédente, il avait placé ses espoirs en Barry Goldwater, le premier homme politique à défendre un programme ostensiblement conservateur, qui perdit face à Lyndon Johnson. Proche d’un collaborateur de Nixon, E. Howard Hunt, pour qui il avait travaillé au Mexique au service de la CIA, Buckley connaissait tous les dessous de l’affaire du Watergate, dont il ne révéla cependant jamais rien. La politique de Nixon à l’égard de la Chine, mise en œuvre par son ami Henry Kissinger, le laissa perplexe. Par la suite, il aida Reagan à accéder au pouvoir. Son élection fut pour lui l’occasion de voir triompher des idées qu’il défendait depuis toujours. 

On a reproché à Sam Tanenhaus d’arrêter quasiment son récit avec cette élection et d’expédier en quelques pages les 28 dernières années de la vie de Buckley. Pour une part, ceci s’explique sans doute par des considérations éditoriales. Mais il est vrai qu’à partir de ce moment Buckley perdit de son aura d’opposant flamboyant. Il n’en resta pas moins très actif. Jamais il ne cessa de mener sa vie au galop – vie d’écriture avec ses articles et ses livres, dont une dizaine de romans d’espionnage qu’il se vantait d’écrire en quelques mois, vie mondaine intense régulièrement interrompue par des courses en mer et des séjours à la prestigieuse station de sports d’hiver de Gstaad, vie affective très remplie avec de nombreux amis qui l’appréciaient beaucoup et avec qui il se montrait toujours très généreux.  

Comme le souligne Tanenhaus, il ne fut assurément pas un penseur original du conservatisme, plutôt le porte-parole le plus brillant et l’architecte du mouvement. Annonçait-il le courant politique qui domine le Parti républicain aujourd’hui ? Par certaines de ses idées et son sens du spectacle, sans doute, mais ce qu’on trouve avant tout chez lui, ce sont les premières manifestations d’une caractéristique frappante de la vie politique contemporaine, toutes tendances confondues : un style d’argumentation offensif centré sur la critique des opinions de l’adversaire plutôt que la défense des siennes propres. À la télévision, il le pratiquait toutefois dans le cadre de débats télévisés policés de haute tenue intellectuelle, qui laissaient aux deux participants, respectueux l’un de l’autre, toute latitude pour s’expliquer longuement : une forme d’échange d’idées qui a largement disparu. 

La revue de presse d’ActuaLitté

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Au Panthéon, Rousseau rumine sa paranoïa

Voici un objet littéraire pas facile à identifier : une biographie intellectuelle de Jean-Jacques Rousseau doublée d’un roman épistolaire (y compris par e-mails) sur les amours complexes de Gavin, un jeune thésard irlandais, et de son maître universitaire, un homosexuel sadique. Mais tout se complique : Gavin, qui voyage sans problème dans le temps, du début du XXIe siècle au dernier tiers du XVIIIe, s’efforce de rencontrer Rousseau, parvient à l’amadouer et même à se promener longuement avec lui autour de Paris. Dans ces longues marches, plus ou moins thématiques, le thésard explore la pensée de son compagnon. Il hésite d’autant moins à pousser le Genevois dans ses retranchements philosophiques qu’il compte sur la perspective rousseauiste pour débrouiller ses propres problèmes. Mais de cet embrouillamini philosophico-romanesque émerge néanmoins, concède Suzy Feay dans The Spectator, « une exploration de certains des grands principes les plus chéris et les plus foutraques des Lumières […] tandis que le thésard est aux prises avec ces énigmes intemporelles, comme l’affrontement entre désir et moralité, idéologie et réalisme, le moi et la société ».

Rousseau et ses principales théories n’ont hélas guère d’effet face aux problématiques communes aux deux promeneurs. La première – l’amour évidemment – suscite chez Rousseau d’amples spéculations, certaines estimables (exaltation de l’amour passion, fondé sur une intégrité parfaite et tempéré par la raison), d’autres plus inquiétantes (la femme idéale doit être de condition intellectuelle et sociale inférieure à celle de l’homme, et donc se soumettre à lui pour qu’il puisse l’élever jusqu’à son niveau). Hélas, l’amour-sentiment à la Rousseau ne laisse pas, dans sa réalité quotidienne, de surprendre. Les vraies passions sentimentales du philosophe – vécues ou imaginées – s’inscrivent toujours dans un triangle où il « se contente de n’être ni l’amant ni l’aimé mais le point de contact entre les deux » (Madame de Warens, son amant Claude, plus Jean-Jacques ; Madame d’Houdetot, son amant Saint-Lambert et Jean-Jacques ; Héloïse, son amant de cœur Saint-Preux et le très sage Wolmar, sorte de Jean-Jacques idéalisé…). Quant à l’amour physique, il semble l’avoir essentiellement pratiqué avec Thérèse qui l’a délivré d’un onanisme compulsif et d’autres pratiques plus délictueuses, comme de montrer ses fesses aux jeunes filles dans les bois. 

Les promenades imaginaires entre le thésard et son sujet permettent d’explorer les positions de ce dernier sur d’autres questions essentielles. La nature humaine ? Elle était fondamentalement bonne avant que la société ne soit venue la corrompe en forçant ses membres à la dissimulation et à la soumission. L’injustice sociale et la pauvreté (si visible partout à Paris, où il était interdit de secourir les miséreux) ? Elles n’inspirent qu’indifférence au philosophe pour qui la société est intrinsèquement mauvaise ; mais riches et pauvres sont, c’est une chance, parfaitement égaux face à l’oppression et à la « non-existence ». Une visite au Marquis de Sade à l’asile de Charenton, où les théories de Rousseau sur la perception innée chez l’homme du bien et du mal et sur les mérites de la vertu se trouvent mises à mal, fait tourner la rencontre (imaginaire) presque au pugilat. Une autre à Benjamin Franklin, auquel il expose ses théories sur l’éducation, se clôt sur sa déconfiture. Au fil du récit, on voit aussi se déliter toutes les relations amicales de Rousseau, avec ses collègues de l’Encyclopédie (vis-à-vis desquels il souffre en plus d’un complexe d’infériorité, car eux sont allés aux écoles) ou avec ses protecteurs, David Hume et la marquise d’Épinay notamment. Les promenades sont aussi l’occasion de mettre en scène la misanthropie de Jean-Jacques et sa paranoïa qui pimente leurs déambulations d’épisodes volontiers cocasses.

Car, à en croire l’auteur qui en fait le leitmotiv de son livre, Rousseau souffrira toute sa vie d’une culpabilité paranoïaque causée par l’abandon coup sur coup des cinq enfants qu’il a eus avec Thérèse Levasseur, au grand désespoir de cette dernière. Tous ont été déposés, anonymement sauf le premier, dans la « tour d’abandon » des enfants trouvés, c’est-à-dire condamnés à mort à très court terme. Justification de Rousseau, selon l’auteur : « il n’y avait à l’époque pas le moindre doute dans son esprit qu’il obéissait à un devoir. Pour travailler à faire connaître son nom, il fallait qu’il soit dégagé des chaînes de la paternité, car avant que la fortune ne vienne à lui il n’aurait pas un sou devant lui. En abandonnant ses enfants, il leur épargnait donc le malheur encore bien plus grand de ne pouvoir être nourris par leur propre père… ». Cette présentation plutôt spécieuse semble satisfaire Gavin, lui aussi confronté à l’exigence de son propre compagnon qui souhaite adopter un enfant. Mais cette culpabilité pèse d’autant plus douloureusement sur Rousseau qu’il n’a cessé de s’intéresser aux problématiques de l’éducation, dans Émile ou de l’éducation bien sûr, mais aussi dans Julie ou la Nouvelle Héloïse, dans Considérations sur le gouvernement de Pologne – dans tous ses textes à vrai dire. Une culpabilité qui, pire encore, va croissante et culminera avec un terrible « outing » dans un pamphlet de 1764, Le Sentiment des citoyens, où Voltaire s’indigne (anonymement) que « Rousseau ose écrire sur l’éducation [alors] qu’il traîne avec lui de village en village et de montagne en montagne la malheureuse dont il a exposé les enfants à la porte d’un hôpital, en abjurant tous les sentiments de la nature comme il dépouille ceux de l’honneur et de la religion ». Le coup porte. Rousseau passera les derniers quatorze ans de sa vie à tenter de se disculper à ses yeux comme à ceux de ses contemporains. Et de Dieu aussi : son pénultième ouvrage et plus brûlant plaidoyer, Rousseau juge de Jean-Jacques, il tentera de le déposer sur l’autel de Notre-Dame de Paris. En vain – la grille du chœur était fermée à clé. De quoi garantir une paranoïa prolongée dans la crypte du Panthéon, où il fait face à Voltaire.