Le sommeil, un ami qui vous veut du bien

«Ai-je vraiment besoin de dormir ? » Cette question, on me la pose à chacun de mes séminaires à travers le monde. Et ma réponse, invariablement, est sans équivoque : « Oui, tout le monde a besoin de dormir. » Comme la faim, la soif ou le désir sexuel, le sommeil est la manifestation d’un besoin physiologique universel : nous passons en moyenne un tiers de notre vie à dormir. Mais les bénéfices réels de cet état d’inconscience prolongée font l’objet de nombreuses spéculations dans la communauté scientifique.

Devant notre incapacité à répondre clairement à cette question, Allan Rechtschaffen, un des plus grands spécialistes mondiaux du sommeil, répondait avec humour en 1978 : « Si le sommeil n’est pas une fonction vitale de l’organisme, il représente alors la plus grande erreur que l’évolution ait jamais commise. » Et John Allan Hobson, neuropsychiatre américain et chercheur, plaisantait lui aussi dans les années 1990 en rétorquant que l’unique fonction du sommeil était sans doute de guérir précisément… notre manque de sommeil.

Cependant, depuis une vingtaine d’années, les études scientifiques ont levé partiellement le voile sur la nécessité de dormir. Loin de se limiter à une unique fonction biologique, le sommeil garantit le fonctionnement optimal d’une multitude de processus physiologiques : l’activité du système de défense immunitaire et l’équilibre hormonal de l’organisme, la santé émotionnelle et psychique, les apprentissages, les processus de mémorisation ou encore l’élimination des déchets toxiques du cerveau.

Aucun de ces mécanismes ne « s’arrête » en l’absence de sommeil, mais ce dernier semble les améliorer, sans pour autant être totalement nécessaire. Toutefois, une privation de plusieurs mois de sommeil conduit irrémédiablement à la mort. Ironie du sort : c’est aujourd’hui, alors que les découvertes insistent sur la nécessité d’une bonne nuit pour le fonctionnement optimal du corps et de l’esprit, que les gens passent le moins de temps dans les bras de Morphée.

À la fin du XXe siècle, les chercheurs ont balayé les anciennes théories sur les origines du sommeil – une diminution de l’irrigation sanguine à la surface de la peau ou la formation de « vapeurs » depuis l’estomac – grâce à des mesures précises de l’activité électrique du cerveau, des rythmes respiratoires et des variations quotidiennes des concentrations d’hormones ou d’autres molécules dans le sang. Mais c’est en 1989 que Carol Everson, travaillant alors dans le laboratoire de Recht­schaffen, a apporté la meilleure preuve de notre besoin absolu de sommeil. Elle a montré que des rats qui ne pouvaient jamais dormir mouraient en moins d’un mois. Pour ce faire, elle empêchait chez les animaux la mise en place du stade REM (le sommeil paradoxal).

 

Décès par manque de sommeil

Un quart de siècle plus tard, le mystère reste entier : aucun chercheur n’est capable d’expliquer pourquoi ces rats sont morts. Une série d’expériences a seulement permis d’éliminer certaines causes comme l’augmentation du stress, une consommation excessive d’énergie ou un déficit de régulation de la température interne du corps ou du système immunitaire.

Le décès par manque de sommeil n’est pas réservé aux rongeurs. En 1986, une équipe de chercheurs italiens de l’école de médecine de l’université de Bologne a décrit pour la première fois l’insomnie fatale familiale, une mala­die génétique humaine qui conduit à une irrépressible insomnie et, de fait, à la mort. Dans leur étude, Elio Lugaresi et Rossella Medori racontaient l’histoire d’un homme de 53 ans mort après plusieurs mois d’insomnie incurable – tout comme nombre de ses proches sur deux générations. Une analyse post mortem de son cerveau a révélé une perte importante de neurones dans deux régions du thalamus, une structure de la taille d’une noix située dans le mésencéphale et impliquée, telle une gare de triage, dans le transfert et le filtrage des données sensorielles. Ces deux régions participent aussi à la mémorisation et à la production des « fuseaux du sommeil », des trains d’impulsions électriques particuliers visibles en électroencéphalographie lors du ­sommeil profond.

Aucune explication ne permet de lier la détérioration du thalamus à l’insomnie ou à la mort de l’individu, mais la cause de la perte neuronale est désormais connue. Au début des années 1990, ­Medori et ses collègues ont démontré qu’une protéine anormale nommée prion provoquait la dégénérescence des neurones. Ce type de molécule est aussi responsable de la tremblante du mouton, de l’encéphalopathie spongiforme bovine (la « maladie de la vache folle ») et de la maladie de Creutzfeldt-Jakob. À une différence près pour les insomnies fatales : le prion ne provient pas de l’environnement et n’est pas ingéré ; il est transmis de génération en génération. Heureusement, ces cas de mort par insomnie restent les seuls identifiés à ce jour (si l’on ne tient pas compte des accidents de la route dus à des privations de sommeil qui entraînent une perte de contrôle du véhicule…). Mais nous ne comprenons toujours pas le lien de cause à effet entre insomnie et décès.

En revanche, nous savons qu’une seule nuit blanche ou une nuit de sommeil partiel influe sur diverses fonctions biologiques, à commencer par le système immu­nitaire. Deux équipes ont étudié les conséquences d’un manque de sommeil sur l’efficacité de la vaccination contre l’hépatite. Dans la première étude, en 2003, un petit groupe d’étudiants était vacciné contre l’hépatite A un matin, puis la moitié d’entre eux était autorisée à dormir la nuit, alors que l’autre moitié était maintenue éveillée. Les étudiants privés de sommeil n’ont pu se reposer que la nuit suivante. Quatre semaines plus tard, les chercheurs prélevaient du sang à chaque étudiant pour mesurer la concentration d’anticorps synthétisés par le système immunitaire en réponse au virus non pathogène inoculé. Bien sûr, plus cette concentration était élevée, plus l’organisme avait réagi à la vaccination et mieux il se protégerait lors d’une infection ultérieure. Les résultats ont montré que 97 % des étudiants ayant dormi présentaient une concentration d’anticorps plus élevée que celles des autres.

Dans la seconde étude, des scientifiques ont respecté le protocole en vigueur et injec­té sur six mois les trois doses du virus atténué de l’hépatite B à des adultes (la vaccination répétée est nécessaire pour obtenir une protection immunitaire efficace). Puis ils ont remis aux sujets un boîtier qui enregistrait leurs mouvements durant la nuit et analysait donc la qualité de leur sommeil. En comparant la durée moyenne de sommeil dans la semaine qui a suivi la première injection du vaccin à la concentration d’anticorps synthétisés, les scientifiques ont mis en évidence que cette dernière augmentait de 56 % à chaque heure de sommeil ­gagnée. Six mois après la troisième injection, les participants qui avaient dormi moins de six heures par nuit la première semaine avaient 7 fois plus de risques que les bons dormeurs de présenter un taux d’anticorps antihépatite B si faible qu’ils n’étaient pas protégés contre le virus. Une preuve de l’amélioration de l’efficacité du système immunitaire quand on dort bien.

Et les bienfaits du sommeil ne s’arrêtent pas là : la production de certaines hormones est aussi modifiée selon le nombre d’heures que l’on passe au lit. Karine Spiegel, de l’université de Chicago, et ses collègues ont contraint 11 hommes en bonne santé à ne dormir que quatre heures par nuit. Après cinq nuits de manque de sommeil, l’activité de leur insuline – qui régule la concentration de glucose dans le sang – était réduite de 40 %.

Dans une autre étude, Spiegel a privé de sommeil 12 hommes pendant deux nuits, puis mesuré leurs concentrations sanguines en ghréline, une hormone qui stimule l’appétit, et en leptine, une hormone de la satiété. La première a alors augmenté de 28 %, la seconde a diminué de 18 %, par rapport à des sujets ayant correctement dormi. Et les hommes privés de sommeil avaient sans surprise plus faim que ceux ayant dormi !

D’où un lien direct entre le manque de sommeil et la prise de poids – une hypothèse désormais soutenue par une cinquantaine d’études. Ainsi, différentes expériences ont montré que des enfants âgés de 5 à 9 ans dormant moins de dix heures par nuit avaient 1,5 à 2 fois plus de risques de devenir obèses (comparés à ceux passant plus de dix heures dans les bras de Morphée). Pour les adultes, ce risque serait augmenté de 50 % quand ils dorment moins de six heures par nuit.

Le manque de sommeil ne perturbe pas seulement les fonctions immunitaires et hormonales ; ses effets sur la mémorisation sont encore plus impressionnants. En 2006, avec Matthew Walker, de l’université de Californie à Berkeley, nous avons étudié les conséquences d’une seule nuit blanche sur la mémoire des émotions. Nous avons proposé des mots à connotation positive, négative ou neutre (par exemple, calme, chagrin ou caillou) à 26 participants – dont la moitié avait été privée de sommeil la nuit précédente –, puis nous avons évalué leurs émotions. Ensuite, après deux jours de sommeil réparateur, nous leur avons fait passer un test de mémoire auquel ils ne s’attendaient pas.

 

Les souvenirs évoluent même après leur consolidation

Comparés aux sujets qui avaient dormi normalement, ceux privés de sommeil avant la première évaluation étaient 40 % moins performants pour reconnaître les mots lors du test de mémoire. Plus intéressant encore : le sommeil influait différemment sur la mémorisation selon l’émotion associée au mot. Lorsque les individus manquaient de sommeil, leur capacité à reconnaître les mots positifs ou neutres chutait en moyenne de 50 %, contre seulement 20 % pour les mots à connotation néga­tive. Alors que la capacité de mémorisation des sujets ayant bien dormi restaient identiques pour les mots positifs ou négatifs, et diminuaient un peu pour les mots neutres. En d’autres termes, la mémorisation des mots négatifs apparaît au moins deux fois plus efficace que celle des mots positifs ou neutres après une restriction forcée de sommeil. Ces résultats suggèrent que, privés de sommeil, nous mémorisons beaucoup plus de souvenirs malheureux qu’heureux, ce qui aboutit à une image biaisée – et potentiellement déprimante – de la réalité. Dès lors, plusieurs études conduites ces dernières années ont montré que le manque de sommeil entraîne parfois des symptômes anxieux pouvant mener à une dépression grave ou à d’autres troubles psychiatriques.

Ce lien de cause à effet entre carence en sommeil et dépression est étayé par un grand nombre de travaux sur l’apnée du sommeil, un trouble dans lequel le flux d’air dans les poumons est inter­rompu plusieurs fois par nuit. Souvent, les ­patients ronflent, halètent ou présentent d’autres déficits respiratoires. Chaque fois qu’ils arrêtent de respirer, ils se ­réveillent brièvement pour reprendre leur souffle. Les personnes les plus gravement touchées peuvent ainsi se réveiller en moyenne toutes les deux minutes, voire chaque minute. Or, en 2012, une étude menée par le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies aux États-Unis a montré que les hommes et femmes souffrant d’apnée du sommeil présentaient, respectivement, 2,4 et 5,2 fois plus de risques de développer une dépression grave que les autres.

Bien sûr, trouver une corrélation entre ces deux troubles ne signifie pas que l’un cause l’autre. Mais une ­récente méta-­analyse de 19 travaux de recherche a ­révélé que le traitement de l’apnée du sommeil au moyen d’un appareil à pression positive continue, qui permet de rétablir le débit respiratoire et donc d’améliorer le sommeil, réduisait les symptômes dépressifs. L’une de ces études a conclu à une diminution de 26 % de ces symptômes chez les utilisateurs de cet appareil comparés aux patients non appareillés. Et en 2007, une équipe a montré que le traitement de l’apnée du sommeil chez des enfants présentant aussi un trouble de l’attention avec hyper­activité entraînait une réduction de 36 % des symptômes d’hyperactivité, contre 24 % quand on prescrivait les médicaments classiques contre ce trouble.

Comment le manque de sommeil perturbe-t-il le bien-être mental ? Les chercheurs l’ignorent encore mais suspectent un rôle du sommeil dans la mémorisation à long terme des expériences quotidiennes. En effet, ­depuis vingt ans, on découvre l’importance du sommeil dans l’élaboration des souvenirs, quelle que soit leur charge émotionnelle. Ainsi, après un apprentissage, dormir favoriserait la stabilisation, la consolidation, l’intégration et l’analyse du souvenir.

À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les scientifiques considéraient que chaque expérience mémorisée restait « fragile » tant qu’elle n’était pas consolidée pour former un souvenir. Mais des recherches plus récentes ont montré que les souvenirs « évoluent » même après leur consolidation. En ­effet, le rappel d’un événement le rend de nouveau instable, ce qui nécessite ensuite une nouvelle phase de consolidation ; il peut dès lors être transformé ou perdu. Ce qui est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle : les souvenirs peuvent être non seulement altérés, mais aussi corrigés ou supprimés (s’ils sont traumatisants, par exemple). Les chercheurs préfèrent désormais parler d’évolution de la mémoire plutôt que de consolidation.

Une nouvelle ère de recherche sur le sommeil et la mémoire a débuté il y a vingt ans, au moment où Avi Karni et ses collègues israéliens ont montré qu’un individu entraîné à une tâche de discrimination visuelle était plus performant après une nuit de sommeil, à condition d’entrer en phase de sommeil paradoxal (celui des rêves). Ainsi, le sommeil ne permet pas seulement de stabiliser nos souvenirs et d’empêcher leur détérioration, il améliore aussi nos facultés.

En 2000, Walker est arrivé dans mon bureau en brandissant un article de presse. L’article décrivait une tâche dans laquelle les sujets apprenaient un enchaînement de mouvements des doigts, qui devenait de plus en plus simple à réaliser avec le temps, même sans nouvel entraînement. Pour autant, les auteurs n’avaient pas analysé l’influence du sommeil dans l’amélioration des performances. Mais, en moins de deux semaines, Walker a découvert que le sommeil avait bien contribué à cet apprentissage et, plus tard, il a même montré que les bénéfices étaient plus importants chez les sujets ayant connu une courte phase de sommeil profond plutôt qu’une phase de sommeil paradoxal comme dans le cas de l’étude de Karni. Conclusion : le cerveau renforce divers types d’apprentissages et de facultés lors des différentes phases du sommeil.

D’autres recherches ont mis en évidence que tous les souvenirs ne subissent pas forcément ces phases de stabilisation et de consolidation dépendantes du sommeil. En 2008, Jessica Payne, de l’université Notre Dame, dans l’Indiana, aux États-Unis, a présenté à des volontaires différentes scènes contenant des objets repoussants, comme un cadavre de chat au milieu d’une route. Elle a ­trouvé qu’après une nuit de sommeil les sujets reconnaissaient aisément le chat mort, mais ne se souvenaient plus des détails en arrière-plan de la scène. En revanche, lorsque les participants étaient entraînés le matin puis testés le soir, en restant éveillés la journée, ils se rappelaient les détails de la rue. De même quand il n’y avait pas d’objet repoussant au milieu de l’image et que le chat traversait simplement la route. Par conséquent, c’est le sommeil, et non l’éveil, qui favoriserait la mémorisation d’images chargées émotionnellement.

Mais le phénomène ne se limite pas aux émotions fortes. Tout ce que l’on juge important est sélectivement ­retenu pendant le sommeil. Deux équipes en Europe ont montré que le simple fait de dire à des volontaires entraînés à une tâche particulière s’ils seraient ou non testés le lendemain affectait ce qu’ils rete­naient. Ainsi, après une nuit de sommeil, les ­sujets ont été plus performants uniquement dans la tâche pour laquelle ils savaient qu’ils allaient être évalués. À l’inverse, quand les participants étaient entraînés le matin, les informer du fait qu’ils allaient ou non être testés durant la soirée ne changeait rien. C’est donc le sommeil, et non l’éveil, qui consolide de manière sélective les souvenirs que le cerveau juge importants.

 

Ces résultats étayent la thèse de Daniel Schacter, chercheur et professeur de psychologie à l’université Harvard, selon laquelle la mémoire est tournée vers le futur et non vers le passé. Selon lui, on mémorise des données non pas dans le but de se souvenir du passé mais dans celui d’utiliser les expériences vécues pour améliorer nos performances à venir. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que le sommeil consolide davantage une information susceptible de présenter un intérêt pour notre avenir. Lorsqu’on dit que la nuit porte conseil, on ne demande pas simplement au cerveau de mémoriser une information. On lui demande d’aller chercher cette information déjà enregistrée, d’opérer une sorte de calcul, d’analyser les différentes possibilités offertes, afin d’identifier la meilleure solution au problème. Et, par chance, le cerveau en est capable !

Cette capacité du cerveau à « penser » et à résoudre des difficultés est remarquablement mise en évidence dans une expérience de prévision météorologique développée par Barbara Knowlton et ses collègues, de l’université de Californie à Los Angeles. La psychologue et chercheuse en neurosciences a proposé à des volontaires une ou plusieurs cartes tirées d’un lot de quatre, chacune présentant une figure géométrique : un cercle, un losange, un carré ou un triangle.

Avant de commencer la tâche, les chercheurs avaient associé chaque carte à une prévision météo – ensoleillé ou pluvieux – sans donner l’information aux participants. Et Barbara Knowlton et ses collègues demandaient alors aux sujets de prédire le temps associé à chaque carte. À mesure des entraînements, les volontaires ont essayé de comprendre le lien unissant une carte à sa prévision météo. Par exemple, quand un losange était tiré, les chercheurs annonçaient un temps ensoleillé. Quand des cercles ou des triangles étaient présentés, le temps était pluvieux. De sorte qu’après le deuxième tirage, les participants commençaient à émettre des hypothèses quant aux liens existant entre une figure géométrique et la météo – un losange annonçait du ­soleil, par exemple. Mais à ce moment-là, au troisième tirage, des losanges étaient à nouveau tirés et ils prédisaient cette fois-ci de la pluie…

En fait, la difficulté dans cette expérience, c’est que les cartes étaient asso­ciées à une météo de manière tota­lement statistique. Aussi les losanges annonçaient-ils un temps ensoleillé dans 80 % des cas, et de la pluie dans 20 % des ­tirages… De même pour les cercles, carrés ou triangles, ces derniers correspondant par exemple au soleil dans 60 % des cas. Si bien qu’après 200 essais, les participants n’ont jamais réussi à maîtriser les règles du jeu, leur pronostic étant correct dans environ 75 % des tirages.

Lorsque ma collègue Ina Djonlagic s’est posé la question de l’impact du sommeil sur ces informations, elle a obtenu un résultat surprenant. Quand les volontaires étaient entraînés le matin et testés le soir même, ils réussissaient la tâche dans 75 % des cas, retenant visiblement certaines informations apprises dans la matinée. Mais lorsqu’ils étaient entraînés le soir et évalués après une nuit de sommeil, leurs performances augmentaient de 10 % par rapport à la veille. D’une certaine façon, le cerveau endormi avait amélioré les capacités des volontaires à établir des relations statistiques entre une figure et une prévision météorologique. Par quels mécanismes ? En affinant leur façon de voir comment le « monde » – ou plutôt la tâche ici – fonctionnait.

 

Plus les scientifiques explorent ce qui se passe pendant le sommeil, plus ils trouvent de bénéfices. La découverte la plus récente concerne l’élimination des déchets du cerveau. En 2013, l’équipe de Lulu Xie, du Centre médical de l’université de Rochester, aux États-Unis, a montré que l’espace entre deux cellules cérébrales augmentait pendant le sommeil, permettant ainsi un apport plus important de fluide cérébrospinal dans le cerveau et la moelle épinière. En outre, les chercheurs ont injecté à des souris des protéines bêta-amyloïdes, précurseurs des plaques amyloïdes présentes chez les ­patients atteints de la maladie d’Alzheimer. Ils ont constaté que ces protéines étaient éliminées deux fois plus vite chez les souris qui dormaient que chez les souris éveillées. Ce qui laisse penser qu’une augmentation du flux cérébrospinal permet de chasser du cerveau les molécules toxiques pour son fonctionnement.

En conséquence, diminuer ses heures de sommeil apparaît comme une stratégie de plus en plus incohérente pour affronter les exigences de la vie quotidienne. Vous risqueriez de vous réveiller un jour non seulement fatigué mais ­malade, en surpoids et déprimé.

 

— Cet article est paru dans la revue Scientific American en octobre 2015 et a été publié en français dans le mensuel Cerveau & Psycho en septembre 2016. Nous remercions Cerveau & Psycho de nous avoir aimablement accordé l’autorisation de le publier à notre tour.

Traînée de poudre

Fariña, « farine » en galicien, est l’un des surnoms donnés à la cocaïne. C’est aussi le titre d’un livre qui relate comment la Galice, région située dans l’extrême nord-ouest de l’Espagne, est devenue durant les années 1980 la porte d’entrée en Europe de la cocaïne colombienne. « Tout vient de la tradition de contrebande », explique l’auteur, le journaliste Nacho Carretero, dans le quotidien en ligne El Confidencial. Les contrebandiers galiciens ont été longtemps les rois du trafic de cigarettes avant de se mettre aux stupéfiants.
Fariña, qui connaissait un joli succès d’estime depuis sa paru­tion en 2015, est devenu un phénomène d’édition ces derniers mois. Trois événements ont joué, note le quotidien ABC. En février, Sito ­Miñanco, l’une des grandes figures du narcotrafic galicien, est arrêté. Peu après, une juge ordonne la saisie de l’ouvrage à la suite de la plainte pour diffamation d’un ancien élu local de Galice. La chaîne Antena 3 en profite pour avancer la diffusion d’une série télé adaptée du livre, qui bat des records d’audience. Après la levée de la saisie, fin juin, les lecteurs se sont rués sur Fariña, qui s’est écoulé à ce jour à plus de 70 000 exemplaires, dont un tiers en Galice, note le quotidien régional El Progreso.

L’ignorance mène le monde

Le monde va-t-il mieux ou moins bien ? Difficile de répondre, conclut Joshua Rothman dans The New Yorker après avoir passé en revue une poignée de livres pessimistes ou optimistes. Parmi les pessimistes : l’intellectuel conservateur Jonah Goldberg, qui parle d’un « suicide de l’Occident » (1). Parmi les optimistes : le psychologue Steven Pinker, qui appelle à un retour aux « Lumières » (2) et le journaliste Gregg Easterbrook, qui dénonce le « catastrophisme (3). Il faudrait aussi citer le Britannique Matt Ridley, à qui Books a donné la parole (lire « L’humanité poursuit sa marche au progrès »).
Le livre le plus intéressant est peut-être celui du statisticien suédois Hans Rosling. Décédé peu avant la parution de son ouvrage, il avait une longue expérience de la médecine de terrain dans des pays pauvres. Conseiller auprès de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) puis professeur à l’Institut Karolinska de Stockholm, il a créé une fondation destinée à combattre l’ignorance et à promouvoir la diffusion de données vérifiables. Ses talents de conférencier lui ont valu de figu­rer en 2012 dans la liste des 100 personnes les plus influentes de la planète du ­magazine Time.
Rosling a systématiquement enquêté sur l’ignorance des ­publics auxquels il s’adressait. En 2017, sa fondation a soumis une liste de questions à 12 000 personnes dans 14 pays. La méthode consistait à poser des questions simples avec trois réponses possibles. Par exemple : quelle est l’espérance de vie moyenne dans le monde ? 50, 60 ou 70 ans ? Pour la plupart des questions de ce type, quel que soit le public sondé, le taux de bonnes ­réponses est inférieur à celui d’un chimpanzé tirant au hasard sur les trois cibles. Et il n’augmente guère avec le niveau d’instruction. En cause, l’intervention d’un ­certain nombre de biais cognitifs, qui parfois agissent de concert et se confortent mutuellement.
Voici quelques exemples. À la question sur l’espérance de vie, seuls 7 % d’un panel d’enseignants norvégiens donnent la bonne réponse (70 ans). Autre question : le monde compte 2 milliards d’enfants de moins de 15 ans ; combien seront-ils en 2100, selon l’ONU ? Deux, trois ou quatre milliards ? Les experts réunis au forum économique de Davos ne font pas mieux que les chimpanzés (la bonne réponse est 2 milliards). Et celle-ci : dans le monde, les hommes de 30 ans ont été scolarisés durant dix ans en moyenne. Et les femmes ? Neuf ans ? Six ans ? Trois ans ? 18 % seulement des Français tombent juste (neuf ans). Ou encore : quel est le pourcentage d’enfants de 1 an vaccinés contre au moins une maladie ? 20 % ? 50 % ? 80 % ? Les dirigeants d’une grande banque internationale optent massivement pour 20 %. La bonne ­réponse est 80 % (et même 89 % en réa­lité). Elle n’est donnée que par 6 % des Français et 20 % d’une assemblée de journalistes européens. Et ceci : comment a évolué le nombre de décès dus à des catastrophes naturelles au cours des cent dernières ­années ? A-t-il plus que doublé ? Est-il resté stable ? A-t-il diminué de plus de moitié ? Seuls 3 % des Français trouvent la bonne ­réponse (la dernière). Sans surprise, à la question « Pensez-vous que le monde va mieux, plus mal ou ni l’un ni l’autre ? », la majorité des gens répondent « plus mal » dans tous les pays (ils sont 75 % en France).
Hans Rosling distingue dix ­« instincts », ou péchés mignons, qui faussent le jugement : le goût des schémas binaires ; un intérêt ­disproportionné pour le négatif ; la propension à penser que les évolutions sont linéaires ; la ­propension à se faire peur ; la fixation sur des chiffres et des nombres frappants ; la tendance aux préjugés ; la croyance à l’immutabilité des mœurs, surtout chez les autres ; la préférence pour les explications simples ; la recherche de boucs émissaires ; la fausse hiérarchie des urgences. Tous ces péchés mignons sont for­tement entretenus et amplifiés par les médias et autres réseaux sociaux.

Le sommeil, un besoin vital qui tourne à l’obsession

Quand je faisais mes études de médecine, il y a de cela quarante ans, nous négli­gions tous le sommeil. Pour les internes, les gardes commençaient à 6 heures du matin et duraient vingt-quatre heures. Je restais souvent travailler jusqu’en ­début de soirée le lendemain, après quoi je rentrais en titu­bant chez moi et m’endor­mais tout habillé. Il n’était pas question de se plaindre. Il fallait s’endurcir pour répondre aux exigences d’une profession qui n’a pas d’horaires – il fallait devenir « en acier », disions-nous. Mais ce n’était pas la seule façon de peu considérer le sommeil. À l’université, le sujet était à peine survolé. Dans un cours sur le cerveau, un enseignant mentionnait un circuit nerveux, le système d’activation réticulaire, qui était associé à l’état d’éveil. En passant, il nous parlait aussi de la narcolepsie, une pathologie rare qui peut faire sombrer dans le sommeil à tout moment, et qui s’accompagne d’autres signes fascinants, comme des hallucinations et une perte soudaine du contrôle musculaire. C’était tout. Le sommeil ­ordinaire n’était apparemment pas un sujet pour la médecine.

De nos jours, les internes ont toujours des horaires aussi rudes, mais l’opinion du monde médical sur le sommeil a changé. C’est devenu un champ de recherches en biologie. La médecine du sommeil est une spécialité, avec des programmes de formation à la recherche et des cliniques spécialisées dans les troubles du sommeil. Selon la National Sleep Foundation, 47 millions d’Américains adultes souffrent d’insomnie (1). Sur les lieux de travail, le manque de sommeil provoque des accidents et fait baisser la productivité, pour un coût estimé à 18 milliards de dollars par an. Pas moins de 20 % des accidents de la route sont attribués à la somnolence. On peut donc dire que le manque de sommeil fait chaque année des milliers de morts et de blessés.

Ces chiffres n’ont pas échappé à l’atten­tion des entreprises, et il existe une florissante industrie du sommeil. Les compagnies pharmaceutiques nous inondent de Stilnox (zolpidem) et d’Imovane (zopiclone) et des entrepreneurs ont conçu quantité de gadgets extravagants pour faire dormir. Au Salon de l’électronique grand public de Las Vegas ont été présentés récemment des « pyjamas intelligents » contenant un « gel de biocéramique », censé résorber la « chaleur émise par les infrarouges corporels », afin de procurer un sommeil prolongé et de meilleure qualité. Il y avait aussi un capteur de respiration placé sur le thorax et relié à une application qui cale le souffle sur de la musique tonale pour faire baisser le niveau d’anxiété. Des gadgets qui diffusent des « sons neuro-acoustiques » dans des écouteurs sont censés générer des ondes cérébrales qui effacent le sens du temps. Des « oreillers intelligents » enregistrent la qualité de sommeil des nuits précédentes et proposent via une application des astuces pour l’améliorer. Et puis, pour 3 000 dollars, vous pouvez vous offrir la Magnesphere, une nacelle de près de 2 mètres de circonférence qui immerge le corps dans des champs ­électromagnétiques censés être réparateurs. Pour moins cher, on a des couvertures lestées qui vous donnent la sensation d’être emmailloté ; des lunettes customisées destinées à régler votre rythme circadien en diffusant de la lumière à diverses longueurs d’onde ; et des matelas qui épousent la forme du corps.

À en croire The New York Times, le sommeil est un nouveau symbole de statut social, un signe de prospérité et de maîtrise de soi dans un monde frénétique. Et, comme pour confirmer que la science du sommeil est une discipline importante et en vogue, le prix Nobel de médecine 2017 a récompensé trois chercheurs pour leurs découvertes des mécanismes moléculaires qui règlent le rythme circadien. Nous avons beau en savoir aujourd’hui davantage sur le sommeil, il reste l’un des phénomènes les plus énigmatiques de la vie. « Pourquoi tous les être vivants – plantes, insectes, animaux marins, amphibiens, oiseaux et mammifères – ont-ils besoin de se reposer ou de dormir ? » se demande Meir Kryger dans son livre The Mystery of Sleep. Professeur à l’école de médecine de l’université Yale, Kryger est une sommité de la médecine du sommeil. Il a traité plus de 30 000 patients insomniaques en quarante ans de carrière. Il fait le point sur ce que l’on sait, sur ce que l’on croit et sur ce qui reste encore obscur en la ­matière. Il l’admet volontiers : « Personne n’est en mesure d’expliquer avec certitude ­pourquoi tous les êtres vivants ont besoin de dormir. »

Au chapitre 4 des Aventures de Mr Pickwick, paru en 1836, Charles Dickens présente un « jeune garçon gros, rougeaud et joufflu, dans un état de somnolence », nommé Joe. Joe est l’assistant d’un cocher et s’endort sans cesse en plein travail.

« — Voilà un jeune homme bien extra­ordinaire, dit Mr Pickwick. Est-ce qu’il est toujours assoupi comme cela ?
— Assoupi ! Il dort toujours. Il fait mes commissions en dormant ; et quand il sert à table, il ronfle.
— Bien extraordinaire ! répéta Mr Pickwick.
— Ha ! extraordinaire en vérité, reprit le vieux gentleman. Je suis orgueilleux de ce garçon. Je ne voudrais m’en séparer à aucun prix, sur mon âme. C’est une ­curiosité naturelle. Hé ! Joe ! Joe ! ôtez tout cela, et débouchez une autre bouteille, m’entendez-vous ?

Le gros joufflu ouvrit les yeux, ­avala l’énorme morceau de pâté qu’il était en train de mastiquer lorsqu’il s’était ­endormi et, tout en exécutant les ordres de son maître, il lorgnait languissamment les débris de la fête, à mesure qu’il les remettait dans la bourriche. » (2)

Dans les années 1950, des chercheurs se souvinrent de Joe en étudiant un joueur de poker obèse qui s’était ­endormi au beau milieu d’une partie. Ils donnèrent à cette pathologie le nom de syndrome de Pickwick. Des travaux ultérieurs sur ce que l’on connaît aujourd’hui sous le terme de « syndrome obésité hypoventilation » ont montré que Joe n’était pas le produit de l’imagination débordante de Dickens mais d’un sens de l’observation si développé que l’écrivain a rendu compte d’une maladie plus d’un siècle avant que la médecine n’en prenne acte. Nous savons désormais que les personnes souffrant d’obésité sévère ont parfois du mal à respirer assez profondément et rapidement pour s’alimenter en oxygène. La faible quantité d’oxygène et le niveau élevé de gaz carbonique qui en résulte explique non seulement que Joe s’assoupisse à tout moment mais aussi qu’il ait le visage rouge.

Meir Kryger, qui raconte l’histoire de Joe dans son livre, travaille depuis les années 1970 sur un syndrome connexe, l’apnée du sommeil, qui se manifeste par la fermeture des voies aériennes durant le sommeil, l’arrêt de la respiration et le réveil du patient. L’apnée peut provoquer un arrêt cardiaque et un accident vasculaires cérébral en raison du manque d’oxygène et peut accélérer le déclin ­cognitif chez les personnes âgées. Comme le note Kryger, l’apnée du sommeil a été décrite bien avant Dickens. Denys, un tyran qui régnait sur la ville d’Héraclée du Pont, au IVe siècle avant notre ère, était obèse. Pour le tirer de la léthargie dans la il était souvent plongé, il fallait le piquer avec de longues et fines aiguilles. On a longtemps cru que l’apnée du sommeil était une affection rare, mais, depuis que l’on dispose d’outils de diagnostic perfectionnés pour mesurer la respiration et les contractions musculaires, on sait qu’elle touche 2 à 3 % de la population américaine, soit 5 millions d’hommes et 5 millions de femmes (3). Une prévalence voisine de celle des troubles mentaux ; et toutes les victimes ne sont pas obèses.

Les premiers travaux sur l’apnée ­menés par Kryger et d’autres ont montré qu’elle endommage des organes vitaux et incité la médecine à se pencher sérieusement sur le sommeil. Une fois démontré que certains troubles associés à des interruptions du sommeil pouvaient avoir de graves conséquences cliniques, il devint clair que le sommeil était crucial pour la santé. La création de laboratoires du sommeil a permis de montrer que d’autres patho­logies peuvent perturber le sommeil : la maladie de Parkinson, le reflux gastro-œsophagien, un dysfonctionnement de la thyroïde et de l’hypophyse et des lésions cérébrales traumatiques. Après avoir longtemps attribué les troubles du sommeil à l’anxiété et la somnolence diurne à la paresse ou au manque de motivation, les médecins se sont mis à y voir des pathologies justifiant un diagnostic et un traitement.

La biologie du sommeil et de l’éveil est complexe. Elle fait intervenir bien d’autres circuits nerveux que celui dont on m’avait parlé durant mes études, et un nombre considérable de médiateurs chimiques. Kryger compare les méca­nismes qui déclenchent et interrompent le sommeil à « une jauge d’éveil et une horloge biologique ­interne ». De même que la jauge d’essence nous dit quand il faut remplir le ­réservoir, la « jauge d’éveil » nous dit quand notre orga­nisme a ­besoin de sommeil. La jauge commence à ­envoyer un signal à partir d’environ quatorze heures de veille. Le signal croît en intensité durant les quatre heures suivantes, après quoi il devient difficile de résister au besoin de dormir. La jauge d’éveil opère dans le cerveau par l’intermédiaire d’un média­teur chimique appelé adénosine, qui joue un rôle dans le transfert d’énergie. Plus le cerveau reste actif longtemps, plus l’adénosine ­s’accumule et plus nous avons sommeil (4). Si le café nous tient éveillés, c’est parce que la caféine contrecarre les effets de l’adénosine.

L’horloge biologique interne cale notre besoin de sommeil sur les rythmes du monde qui nous entoure. La ­lumière du jour est le principal régulateur. Quand elle atteint la rétine, un signal d’éveil est envoyé au noyau suprachiasmatique, un ensemble de cellules à la base du cerveau qui mesurent le temps et commandent le cycle veille/sommeil. À la tombée du jour, quand la lumière décline, la glande pinéale, ou épiphyse (où Descartes ­plaçait le siège de l’âme), produit de la ­méla­tonine et déclenche le sommeil.

La méla­tonine règle le rythme circadien d’une grande quantité d’organismes ­vivants : la molécule est présente chez les bactéries, les insectes, les méduses et les plantes. Le rôle de la vue dans le rythme circadien des humains est ­démontré par le fait que les aveugles dont la cécité est due à une affection oculaire ont souvent du mal à synchroniser leur horloge ­biologique et souffrent de graves problèmes de sommeil, tandis que ceux chez qui la cécité est due à des lésions du cortex visuel ont généralement un rythme circadien normal.

Une fois qu’on se trouve dans les bras de Morphée, beaucoup de choses se passent. En ­enregistrant les mouvements oculaires et l’acti­vité cérébrale, les chercheurs ont identifié quatre grandes phases de sommeil, que nous traversons successivement au cours de cycles de quatre-vingt-dix minutes environ. Les deux premières phases nous entraînent dans le « sommeil lent », un état dans lequel notre néocortex se met en veilleuse et qui fait que l’on se sent reposé quand on se réveille. Nous entrons ensuite dans une phase caractérisée par des mouvements rapides des yeux – le sommeil paradoxal ou période REM (rapid-eye movement) –, qui est particulièrement bien étudiée. Kryger l’appelle « l’état énigmatique ». Au cours de cette phase, presque tous nos muscles sont au repos, à l’exception du diaphragme, qui nous permet de continuer à respirer, et certains sphincters aux deux extrémités du tube digestif. Parallèlement, le cerveau connaît des « orages électriques » qui provoquent les mouvements rapides des yeux, et nous nous mettons à rêver intensément. Tous les humains rêvent, en général trois à cinq fois par nuit. Chaque rêve provoque chez l’homme une érection et chez la femme une ­dilatation des vaisseaux sanguins du vagin. Ces transformations génitales ne sont apparemment pas dues à des pensées ou à des rêves érotiques mais au simple fait de rêver.

 

Ce qui nuit à la qualité du sommeil

Au cours des différentes phases, notre sommeil est souvent interrompu par des réveils qui durent quelques ­secondes. Kryger écrit que les « bons dormeurs » connaissent environ cinq réveils par heure mais ne s’en souviennent pas. Les chercheurs émettent l’hypothèse que ces brèves périodes d’éveil ont été produites par l’évolution pour que nous ne nous mettions pas en danger, pendant que nous dormons, en étouffant sous les draps ou en nous faisant attaquer par un prédateur.

Kryger passe en revue les différentes affections qui nuisent à la qualité du sommeil. Chez les femmes, l’insomnie peut être liée aux fluctuations hormonales du cycle menstruel et aux changements hormonaux induits par la ménopause. En revanche, il reste à juste titre prudent sur le fait que l’« andropause », la baisse de testostérone qui touche 1 à 2 % des hommes âgés, pourrait contribuer à l’insomnie. Le syndrome des jambes sans repos, qui se caractérise par un besoin irrépressible de bouger les membres inférieurs et s’accompagne souvent de crampes, serait lié à une carence en certaines vitamines, mais ses causes ne sont pas encore entièrement élucidées. Cette affection perturbe fréquemment le sommeil des personnes âgées.

Chez la plupart d’entre nous toutefois, c’est l’esprit et non le corps qui entrave le sommeil réparateur. Kryger explore en profondeur les états psychologiques associés aux troubles du sommeil ainsi que les psychotropes dont les effets secondaires peuvent nuire à la qualité du sommeil. Il admet la nécessité d’avoir parfois recours aux somnifères ou à la mélatonine, mais préfère les thérapies cognitivo-comportementales, des techniques qui aident le patient à se préparer mentalement à dormir en esquivant les pensées qui le maintiennent éveillé.

 

Il donne des conseils utiles pour des problèmes plus ponctuels comme le décalage horaire en expliquant la différence entre voler vers l’est et voler vers l’ouest. Si on fait Londres-New York sur un vol du matin, on arrive l’après-­midi, mais le corps pense que c’est la nuit. ­Kryger recommande de ne pas s’accorder plus qu’une courte sieste dans l’avion. Il faut manger, regarder un film et, une fois arrivé, essayer de rester éveillé jusqu’à l’heure locale du coucher. Si on voyage vers l’est, il faut essayer de dormir le plus possible dans l’avion, en demandant au personnel navigant de ne pas vous déran­ger ; et, à l’atterrissage, se protéger les yeux de la lumière du jour jusqu’au ­moment où le corps s’attend à être ­réveillé, en portant des lunettes de soleil pendant au moins deux heures. Cela permet de recaler l’horloge biologique.

Le sommeil est un phénomène mystérieux pour la science mais aussi pour la société. Dans Wild Nights, Benjamin Reiss, professeur de littérature à l’université Emory, écrit : « Dans toutes les sociétés et même toutes les espèces, le sommeil est à la fois un besoin universel et une ressource que l’on peut se procurer libre­ment. Pourquoi est-il donc une source de frustration pour tant d’entre nous aujour­d’hui ? Pourquoi passons-nous tant de temps à tenter de le maîtriser et de le médicamenter et à nous exercer – nous et nos enfants – à le pratiquer correctement ? Et pourquoi avons-nous le sentiment qu’en dépit de nos efforts pour le dompter il reste incontrôlable ? ».

Le problème, estime Benjamin Reiss, c’est que nous jugeons impératif de « dormir d’une seule traite jusqu’au matin », ce qui ne correspond pas au rythme de sommeil naturel de beaucoup d’entre nous. Cette obsession nous crée des soucis qui aggravent paradoxalement l’insomnie. Les aides au sommeil finissent par créer plus de problèmes qu’ils n’en résolvent, nous rendant « plus intolérants aux petits changements d’habitudes et d’environnement, créant une société de dormeurs maniaques et stressés ».

Mais qu’est-ce qui est « naturel » en matière de sommeil ? Reiss se tourne vers l’historien A. Roger Ekirch, qui, en 2001, a montré qu’au début de l’époque moderne le sommeil nocturne était géné­ralement segmenté. Il y avait deux phases, parfois nommées « sommeil de plomb » et « sommeil du matin », séparées par un intervalle d’éveil d’une heure ou plus, parfois appelé « dorveille », pendant lequel on pouvait prier ou faire l’amour. Dans certaines sociétés du Nigeria, d’Amérique centrale et du Brésil, le sommeil segmenté s’est maintenu jusqu’au XXe siècle. Ekirch suppose que le sommeil segmenté était notre patrimoine évolutif et qu’il a été mis à mal en Occident par l’industrialisation et l’électricité, qui a généralisé l’éclairage artificiel. Pour lui, le fait qu’il soit si fréquent d’avoir une insomnie en pleine nuit indique que nos rythmes ances­traux ont été bouleversés (5).

D’autres auteurs cités par Reiss doutent qu’il existe un ­modèle universel de sommeil au fil des millénaires. Jerome Siegel, chercheur en neurosciences à l’Univer­sité de Californie à Los Angeles, a étudié trois sociétés contemporaines de chasseurs-cueilleurs en Tanzanie, en Nami­bie et en Bolivie qui ne possèdent pas l’électricité. Ses membres vivent, selon lui, dans des conditions comparables à celles des premiers humains, si bien que leur régime de sommeil incarne selon toute vraisemblance la « façon naturelle de dormir ». Aucune de ces communautés ne pratique le sommeil segmenté ; en revanche, elles accordent une grande place à la sieste, surtout les mois les plus chauds. Reiss souligne que ces sociétés ne connaissent « aucun des problèmes de santé – obésité, diabète et troubles de l’humeur – que le corps médical associe souvent au manque de sommeil ».

Il semble peu probable que la psychologie et la physiologie humaines aient changé au point de voir apparaître des causes d’insomnie qui n’existaient pas dans le passé. Reiss, qui enseigne le littérature anglaise, connaît sans aucun doute les nombreuses réflexions sur le sujet que l’on trouve chez Shakespeare. Ainsi, ­Henry IV, tourmenté par sa conscience après avoir usurpé le trône, se lamente : « Ô sommeil, ô doux sommeil,/tendre infirmier de la nature /quel effroi t’ai-je causé,/ que tu ne veux plus fermer mes paupières/et plonger mes sens dans l’oubli ! » (6)

 

Même Dieu a eu besoin d’un septième jour pour se reposer

Reiss détaille les remèdes contre l’insomnie qui avaient cours dans l’Antiquité : feuilles de laitue, noix de muscade, pissenlit, oignon. Les mauvaises nuits existaient, mais, au lieu de prendre du Stilnox ou de la mélatonine, on ingérait des aliments soporifiques, en vertu de la théorie d’Aristote selon ­laquelle « les vapeurs chaudes des aliments montent au cerveau » (7). Si l’on remonte encore plus loin dans le temps, il ne fait guère de doute que le sommeil des chasseurs-cueilleurs pouvait être perturbé par la difficulté de se procurer de la nourriture ou par la jalousie à l’égard de membres plus prospères de la tribu.

Avant l’industrialisation, les rythmes de sommeil étaient calés sur la lumière du jour, variable selon les saisons. Mais l’idée que la société industrielle moderne serait à elle seule responsable de notre sommeil perturbé est contredite par les lourdes contraintes de la vie agricole. Les moissons exigeaient de longues journées de travail et un sommeil tardif. Les vaches étaient traites aux premières heures du jour, et les bergers devaient veiller sur leurs troupeaux la nuit pour les protéger des prédateurs. Reiss ne parle pas non plus des exigences des rituels religieux. Le judaïsme comporte trois prières quotidiennes : le matin, l’après-midi et le soir. Dans l’islam, le muezzin appelle à la prière cinq fois par jour, dès l’aurore. Chez les religieux et les laïcs catholiques, la « liturgie des heures » ­impose de prier toutes les trois heures, des laudes, à l’aube, aux vigiles, à minuit.

Le guide et le témoin principal du livre de Reiss est le philosophe et poète Henry David Thoreau. Celui-ci souffrait d’insomnie, et sa décision de se retirer, en 1845, dans une cabane à Walden Pond était en partie liée à un impérieux besoin de repos. Thoreau attribuait ses combats nocturnes au fait que le chemin de fer et d’autres innovations industrielles avaient perturbé le milieu naturel ­autour de sa ville de Concord. Selon Reiss, nous sommes victimes de « la mentalité ­néfaste pour l’environnement que dénon­çait Thoreau : une domination de la nature (et de notre corps) par la technologie et le consumérisme ». Reiss cite ­Honoré de Balzac comme l’exact ­opposé de Thoreau. Tandis que Thoreau était à Walden, ­Balzac buvait pour écrire 20 à 50 tasses de café par jour, souvent l’estomac vide. « Dès lors tout s’agite : les idées s’ébranlent […] ; les figures se dressent ; le papier se couvre d’encre, car la veille commence et finit par des torrents d’eau noire. » Deux décennies durant, Balzac a travaillé quatorze à seize heures par jour pour produire les 88 volumes de La Comédie humaine. Thoreau refusait le café, qu’il considérait comme un excitant artificiel, et voyait dans la communion avec la ­nature un stimulant autrement plus puissant : « Qui ne préfère se laisser enivrer par l’air qu’il respire ? »

La tension entre stimulation de la ­productivité et nostalgie d’un paradis perdu de la détente est au cœur de Wild Nights. Mais ce paradis a-t-il jamais existé ? Attribuer la perte de sommeil à la modernité ne date pas d’hier (8). Si Thoreau incriminait l’apparition du train, nous accusons aujourd’hui les e-mails, les ­réseaux sociaux et les écrans de nos ­appareils numériques. Les sociétés cherchent le moyen d’obliger les gens à se reposer depuis au moins l’âge du fer, quand la tradition du shabbat est apparue dans le judaïsme. Comme le montre Kryger, le sommeil est absolument indispensable à la vie sur le plan biologique, mais rien ne lui nuit autant que de vivre pleinement sa vie, avec le dur labeur, les responsabilités et les soucis que cela suppose. Même Dieu a eu besoin d’un septième jour pour se reposer de tout son travail de création.

 

— Cet article est paru dans The New Yorker le 23 octobre 2017. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Haine tenace

Le photographe et écrivain juif polonais Mikołaj Grynberg n’avait que 3 ans en mars 1968, mais le souvenir de la vague anti­sémite qui a submergé son pays ce ­mois-là reste associé pour lui au « rejet, au chagrin et à la soli­tude ». Le régime communiste profita d’une révolte étudiante pour lancer une campagne de haine, qualifiée ­officiellement d’« antisioniste », qui poussa à l’exil la moitié des 30 000 juifs de ­Pologne.
Partir ou rester malgré tout ? Grynberg a recherché ceux qui, comme sa famille, ont été confrontés à un dilemme. Il en a tiré un recueil de 80 témoignages qui forment une « mosaïque colorée et fascinante », selon la revue catholique de gauche Kontakt. Il « montre qu’il n’y a pas un récit commun de cette époque », note le magazine culturel Szuflada.net. Comme Grynberg, certains y parlent de tristesse et de rejet, d’autres évoquent « la fin des illusions », la perte d’êtres chers, de leur identité. Il est aussi question d’une peur constante, du sens de la dignité ; mais aussi d’épisodes plus joyeux : l’enfance, l’école, les premières amours…
« Chez certains, la rancune s’est changée en nostalgie, et les souvenirs désagréables se sont évanouis », écrit le magazine en ligne Culture.pl, rappelant toutefois que ce livre « ouvre la voie à un dialogue toujours nécessaire ». Au printemps, la décision du gouvernement de tenter de légiférer sur le rôle de la Pologne pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment en bannissant l’expression « camps de la mort polonais », a réveillé les craintes de la population juive.

Déprime à Varsovie

À ses débuts, en 2002, Do­rota Masłowska avait chamboulé la scène littéraire polonaise : à 20 ans à peine, c’était le nouveau Gombrowicz ! Seulement voilà, depuis 2012, elle avait certes publié un livre de cuisine et un album de rap-­punk-dance, mais pas de roman. Avait-elle perdu l’inspiration ? Avec Inni ludzie, voilà le site Culture.pl rassuré : Masłowska n’a rien perdu de son talent, au contraire. « Elle fait preuve de plus d’humi­lité, de patience et d’empathie » pour brosser, selon le quotidien Rzeczpospolita, un « tableau du cloaque humain ». Elle montre « comment nous plongeons de notre plein gré dans le néant », écrit Newsweek Polska. Comme d’habitude, ses personnages sont des ­losers – tel le rappeur Kamil, qui espère enregistrer un disque dans une tentative désespérée de s’émanciper. ­Varsovie est toujours ­aussi grise et déprimante, peuplée de ces « autres », retraités, SDF ou passagers du tram qui forment le chœur tragique d’un récit empreint, selon le site Spider­web, d’une « douleur existentielle » : « Mas­łowska sait comme personne jouer avec les non-sens, l’argot, et utiliser les propos de nos voisins, des présentatrices télé, de ceux qui traînent en survêtement dans les cages d’escalier, des grands patrons… Une ­virtuose. »

Le business du bonheur

Le bonheur fait bien des heureux : ses bénéficiaires, mais aussi tous ceux, de plus en plus nombreux, qui s’attachent à l’étudier pour mieux le promouvoir. Spécialistes du déve­loppement personnel (dont les publications ont été multipliées par dix entre 2000 et 2017), créateurs d’applis (comme ­Happify ou Headspace, téléchargée plus de 6 millions de fois), thérapeutes, coachs et autres gourous… La lucrative industrie du bonheur « pèse déjà des milliards », expliquent les chercheurs Edgar Cabanas et Eva Illouz, et l’essor de la « psychologie positive » (Martin Seligman et al.) n’est pas près d’inverser la tendance.
Il est vrai qu’argent et bonheur ont, quoi qu’on en dise, partie liée. L’argent est bel et bien une condition nécessaire au bonheur – mais pas suffisante : au-­delà de 75 000 dollars de revenus ­annuels, son effet plafonne (en plus, cet effet est relatif : ce qui compte, c’est surtout d’être plus riche que le voisin). Pourtant, postule Selig­man, l’argent ne pèse, avec toutes les autres « circonstances de la vie » (la santé, l’amour, etc.), que pour 10 % dans la recette globale du bonheur. Ce qui laisse 50 % pour les facteurs génétiques et 40 % pour les facteurs « volitifs, cognitifs et émotionnels ».
C’est sur ces 40 % que l’on peut et doit donc agir, en s’appuyant sur les nouveaux outils d’évaluation, les données biologiques et surtout la profusion de données numériques (comme celles que Facebook a collectées clandestinement en 2014 sur les états d’âme de ses usagers). La chercheuse Barbara Frederickson a ainsi pu déterminer que les émotions positives (fréquentes mais peu intenses) ne devaient jamais être dans un rapport inférieur à 2,9/1 vis-à-vis des émotions négatives (plus rares mais plus intenses) !
Bien entendu, toute cette technocratie du bonheur fait aussi ­celui de ceux qui nous gouvernent. Tony Blair (sous l’influence de Richard Layard, la star des économistes du bonheur), David Cameron, Nicolas Sarkozy se sont emparés du phénomène, au moins pour en étudier les effets politiques. Le cheikh Al-Maktoum a décidé de faire de Dubaï « la ville la plus heureuse du monde », et a même nommé une « ministre du bonheur ». Quant aux chefs d’entreprise, ils ont vite compris qu’un salarié heureux est un salarié productif, qui réussit parce qu’il est heureux (et non l’inverse). Épanouissement personnel et professionnel marchent la main dans la main, et l’« attitude positive » est devenue de rigueur dans le bien-être au travail (et même parfois, comme chez T-Mobile, contractuellement obligatoire).
Le problème, c’est que cette science (ou pseudoscience) reste très teintée de néolibéralisme américain. L’inégalité n’y est pas vue comme un facteur de ressentiment mais célébrée comme un puissant stimulant dans la ­recherche du bonheur ; et l’indi­vidualisme néobenthamien se voit promu aux dépens du collectif. Chacun est en devoir de doper sa psyché avec tous les moyens possibles disponibles (pharmaceutiques, thérapeutiques ou autres) sur un marché en croissance constante. Il est impératif en effet – notamment sur les ­réseaux sociaux – de ­paraître heureux, sauf à faire figure de ­loser. Malheur aux malheureux.

 

Le telugu à l’honneur

Grand nom de la littérature en telugu, une des langues les plus parlées en Inde après le ­hindi, Viswanadha Satyanarayana (1895-1976) se voit offrir à titre posthume une traduction en ­anglais avec un recueil remarqué de deux courts romans. Situé à Londres au début du XXe siècle, le premier récit met en scène un demi-dieu à tête de cheval tout droit issu de la mythologie hindoue, qui parle sanskrit et atterrit au beau milieu de Trafalgar Square. Cette créature nommée Ha Ha Hu Hu « défie les classifications de l’Europe des Lumières, où l’homme règne en maître sur la nature », note l’hebdomadaire progressiste Outlook. Comme Ha Ha Hu Hu ne se laisse pas impressionner par la technique européenne, l’auteur telugu conforte « l’idée d’un Occident matérialiste auquel s’oppose une Inde spirituelle ». Dans le deuxième texte, un universitaire est visité en rêve par un poète de langue telugu du XIIIe siècle et par l’auteur des célèbres fables du Panchatantra, lesquels dési­rent apprendre l’anglais. Mais, au fil de la leçon, les anciens s’étonnent : « Tu ne connais ni l’anglais ni le telugu. » Mordant ? Oui, Satyanarayana est une « figure clivante », reconnaît Outlook. Les progressistes de son époque le méprisaient en tant que « relique d’un âge obscurantiste », tandis que ses admirateurs voyaient en lui « le dernier grand poète à avoir défendu la culture indienne contre les forces montantes de la modernité occidentale ». Dans l’hebdomadaire conservateur ­India Today, on apprécie cette traduction d’un auteur « sardonique et drôle », qui aborde « l’hégémonie linguistique et culturelle » de façon « stimulante ».

Ilija Trojanow : les services secrets et le romancier

Ilija Trojanow (transcrit Ilia Troïanov en français) est un écrivain et éditeur bulgaro-allemand. En 1971, sa famille obtient l’asile politique en Allemagne de l’Ouest. Son premier roman, paru en 1996, Die Welt ist gross und Rettung lauert überall (« Le monde est vaste et le salut nous guette partout »), où il raconte leur fuite de Bulgarie et leur installation en Allemagne, a été porté à l’écran. Quatre de ses romans ont été traduits chez Buchet-Chastel.

 

Votre dernier roman, Macht und Widerstand, est entièrement consacré à la Bulgarie, que vous avez quittée en 1971, à 6 ans. Pourquoi avoir choisi ce sujet ?

Macht und Widerstand est un livre sur la Bulgarie, mais aussi une réflexion plus générale sur le pouvoir et la résistance à celui-ci. Ce sont des notions universelles. Mon roman a d’abord été traduit en turc, et les lecteurs y ont tout de suite vu des similitudes avec les événements qui se déroulent dans leur pays : le coup d’État, sa répression, la dictature qui ­arrive à grands pas et les moyens de la contrer. Les ombres du passé, l’héroïsme individuel, la lâcheté sont des sujets ­littéraires majeurs – et qui m’intéressent.

Mais je ne dirais pas que je suis « juste un écrivain » – je pense d’ailleurs que c’est impossible. Je suis aussi à la ­recherche d’une forme de vérité, et je trouve que l’écriture est le meilleur moyen de s’immerger dans un ­sujet et de le comprendre. Quant à mes senti­ments à l’égard de la Bulgarie, mon pays ­d’origine, je suis passé par plusieurs phases : l’indifférence, la nos­talgie, ­l’espoir, la désillusion, la ­colère, la découverte, la compréhension et, ­enfin, l’écriture. Je dirais que ce qui ­m’intéresse, c’est moins un pays en particulier que les personnes et les ­événements historiques.

 

À propos de la chute du régime en Bulgarie en 1989 et des années de « transition démocratique » qui ont suivi, vous parlez de « révolution fictive », ou « volée ». Que voulez-vous dire ?

L’histoire de la Bulgarie est, en ce sens, exemplaire. J’ai publié en 2006 un livre sur la question : Die fingierte Revolution: Bulgarien, eine exemplarische Geschichte (1). La plupart des partis d’opposition en Bulgarie ont été créés, financés et instrumentalisés par d’anciens membres de la Sécurité d’État (DS), les services secrets communistes. L’ancienne police politique du régime déchu a ainsi gardé la main sur tout le processus « démocratique ». Quant aux privatisations – qui se sont traduites par un gigantesque pillage organisé des ressources du pays –, elles ont permis à des inconnus, ­souvent ­totalement insi­gnifiants, de devenir millionnaires et même milliardaires en très peu de temps. Là aussi, les hommes de la DS ont joué un rôle important – cette ­question est aujourd’hui bien ­documentée.

On a vu ainsi en Bulgarie – mais ­aussi dans d’autres pays de l’Est et surtout en Russie – l’avènement d’une « mafia rouge », essentiellement composée de membres de l’ancienne nomenklatura. Je me trouve actuellement en Slovénie (2), un pays a priori assez éloigné de cette réalité, mais ici aussi on me confirme que les oligarques d’aujourd’hui sont pour la plupart issus de familles d’anciens partisans de la Seconde Guerre mondiale.

 

Vous dites que la mainmise de la Sécurité d’État est bien documentée, mais elle l’est par des historiens, des politologues et des sociologues… Quel éclairage un écrivain peut-il apporter ?

Les universitaires travaillent pour la plupart avec des documents d’archives. Mais le tableau ne serait pas complet sans le témoignage de ceux qui ont vécu cette époque. Les livres de l’écrivaine biélorusse Svetlana Alexievitch sont un bel exemple d’une littérature qui se nourrit de témoignages extrêmement divers sur tel ou tel événement historique. En ce sens, la littérature agit comme un correctif bienvenu, car elle fonctionne avec les moyens de la documentation historique mais pour faire surgir un monde de fiction qui, parfois, peut s’avérer bien plus exact qu’un récit purement documentaire.

Dans mon roman, je retranscris des documents authentiques issus des archives des services secrets communistes. J’ai mené aussi des dizaines d’entretiens avec des témoins de cette époque – qu’ils fassent partie de la résistance au régime ou de l’appareil répressif. Lorsque le documentaire se mêle à la fiction, son effet s’en trouve intensifié ; et cela ouvre la voie à de nouvelles interprétations, à une nouvelle compréhension de la réalité.

 

Dans votre roman, deux monologues s’entre-mêlent : celui de Konstantin, un opposant fervent au régime, ancien prisonnier politique qui cherche à obtenir justice, notamment en se battant pour l’ouverture des archives de la police secrète ; et celui de son ancien camarade de classe devenu son tortionnaire, Métodi. En Bulgarie, beaucoup ont vu dans Konstantin un personnage réel – votre oncle, l’écrivain et journaliste anarchiste Guéorgui Konstantinov.

Oui, et c’est une erreur. La biographie de mon oncle m’a servi uniquement de trame pour situer Konstantin dans son époque. J’ai utilisé son dossier – ou plutôt ses dossiers, parce qu’il s’agit d’une dizaine de tomes –, conservé dans les ­archives de la Sécurité d’État. Né en 1933, Guéorgui Konstantinov a été condamné en 1953 à vingt ans de prison pour avoir dynamité une statue de Staline dans un square de Sofia. Il a été libéré en 1962 mais est resté sous étroite surveillance. En 1973, il a ­quitté clandestinement la Bulgarie, via la Yougoslavie, et a vécu en exil en France jusqu’en 1991. À Sofia, il a été condamné à mort par contumace pour cet acte. Aujourd’hui, il habite au 14e étage d’un HLM ­décati de la péri­phérie de Sofia, mais les ­similitudes avec le personnage du ­roman s’arrêtent là. Konstantin vit dans le ­passé, il est en quelque sorte son esclave, alors que mon oncle se projette toujours dans l’avenir. Konstantin est aussi très seul et n’obtient justice nulle part. C’est aussi comme ça que je vois la Bulgarie – en tout cas la Bulgarie jusqu’en 2007, ­année où se termine mon récit –, comme un pays qui vit entièrement sous l’emprise d’un passé qu’il est incapable de ­comprendre.

 

Vous aviez quelqu’un en tête lorsque vous avez construit le monologue de Métodi, le tortionnaire de la police politique ?

Métodi est un ancien officier supérieur de la Sécurité d’État. Après la chute du régime, il se recycle avec succès dans les affaires – il est le patron d’une entreprise de sécurité – mais occupe aussi des fonctions importantes au sein du Parti socialiste bulgare, héritier direct du parti unique de Todor Jivkov. Pour bâtir son personnage, j’ai rencontré trois anciens responsables de la DS. Je me suis aussi inspiré des nombreuses autobiographies de cadres de la DS publiées en Bulgarie. Mais entrer dans sa peau n’a pas été chose facile. C’est un personnage qui me répugne. J’ai mis des années avant d’y arriver. J’avais une sorte de blocage. Et, lorsqu’on y parvient, je dois vous avouer qu’on n’en sort pas indemne. Le soir, à l’expression de mon visage, mon épouse savait si j’avais passé la journée à écrire sur Konstantin ou sur Métodi. Je ne suis pas près de recommencer.

 

Métodi est peut-être le personnage le plus emblématique de cette « révolution volée ». C’est pour cela que vous utilisez la première personne du singulier ?

Je l’ai fait surtout pour mieux comprendre sa façon de penser, de voir le monde et surtout de se justifier. C’est un processus très important chez tous ses semblables : au terme de cette construction mentale, on voit surgir un homme respectable qui a passé sa vie à servir l’inté­rêt de l’État. Lorsque j’ai rencontré à Sofia d’anciens cadres de la DS, ils ne m’ont bien évidemment rien dit d’intéressant ou d’inédit. Ces gens-là ont été formés toute leur vie à mentir et à manipuler. Le plus frappant était de voir les efforts qu’ils déployaient pour se faire passer pour quelqu’un d’autre, pour se grimer en quelque sorte et justifier leurs actions passées. Cette autojustification des ­anciens bourreaux est un aspect important dans mon livre, et je pense qu’il s’agit d’un élément très littéraire, à la fois dans son ambition et dans le résultat.

 

La traduction bulgare de Macht und Wider­stand a connu quelques péripéties. Fin 2016, un an après la sortie du livre à Sofia, on a appris que votre traducteur – réputé être l’un des meilleurs germanistes du pays – était lui-même un ancien informateur de la Sécurité d’État. Du coup, vous avez relu sa traduction, et trouvé quelques omissions et inexactitudes loin d’être fortuites…

Je suis la victime de cette histoire répu­gnante, je n’ai vraiment pas envie de la raconter de nouveau. Tout ce que je peux dire, c’est que cette personne m’a menti de A à Z.

 

C’est tout de même une illustration frappante de la toute-puissance de cette Sécurité d’État qui, des années après, pèse encore sur la politique, l’économie et même la littérature. N’est-ce pas la preuve que ce système est toujours vivant ?

Oui, car le système vit dans les gens. Je ne sais pas pourquoi ce traducteur a fait ce qu’il a fait. L’important est que cela s’est produit. Et que cet acte correspond parfaitement aux objectifs de l’ancienne police politique – et aux siens en tant qu’ancien collaborateur. Le plus étonnant est que cette histoire n’a pas suscité de réactions indignées en Bulgarie. Certains m’ont dit qu’ils savaient depuis toujours que cet homme était un indic. Donc, ils le savaient, ils savaient qu’il traduisait mon roman, ils connaissaient ma sensibilité sur le sujet, et personne n’a jugé utile de me le signaler. C’est tout simplement incroyable !

 

Revenons à ces documents laissés par les services secrets communistes et que vous utilisez dans votre roman. Depuis 2007, un lent et laborieux processus d’ouverture des archives a commencé en Bulgarie ; une commission a même été créée pour l’encadrer. Quel statut donnez-vous à ces documents ? Disent-ils « la » vérité ? Une vérité ?

Ni l’un ni l’autre. Ils doivent être vus et lus comme le produit d’une machine destinée à falsifier et à instrumentaliser la réalité. Et surtout la réalité du passé. J’ai récemment eu une discussion avec des historiens de Cambridge sur la question. Ces archives finiront un jour par être entièrement accessibles. Mais il n’y aura plus personne parmi les victimes pour apporter sa version des faits, pour les contredire ou les remettre dans leur contexte. Ce problème est au cœur de Macht und Widerstand : c’est celui de la fabrication non pas de fake news, mais d’une fake history, d’une fausse histoire.

 

C’est un peu ce qu’a dit Julia Kristeva lorsque la commission chargée de l’ouverture des dossiers a annoncé, en mars 2018, qu’elle avait elle aussi collaboré avec la DS depuis Paris au début des années 1970, sous l’alias « Sabina ». Elle dément tout en bloc, estimant que ces archives sont entièrement fausses et que la seule victime de cette histoire, c’est elle.

Soyons sérieux. J’ai lu tout le dossier et j’en parle dans un article que j’ai écrit pour la presse allemande. Personne – sauf Donald Trump, peut-être – ne s’imagine un seul instant que la DS puisse fabriquer un tel faux, qui s’étend sur plusieurs années et sur des centaines de pages. Et pourquoi le ferait-elle ? Julia Kristeva n’a jamais représenté une menace pour le régime. Lorsqu’elle est partie poursuivre ses études en France, en 1966, seules des personnes dont la loyauté ne faisait ­aucun doute pouvaient quitter le pays. À l’époque, c’était un privilège rarissime. A-t-elle réellement collaboré avec les services communistes et, si oui, a-t-elle véritablement nui à quelqu’un ? C’est à voir. Mais, en niant de la sorte, elle contribue au flou, au manque de ­clarté sur cette époque historique, qui nous préoccupe encore tant aujourd’hui. Je ne connais aucun cas de personnalité mise en cause pour ses compromissions passées, en Bulgarie ou dans d’autres pays de l’Est, qui aurait choisi de se justifier ou ne serait-ce que de s’expliquer. Tous s’enferment dans le déni ou le silence. Je constate qu’elle fait la même chose.

 

Dans L’Homme surveillé (3), le cinéaste et écrivain bulgare Vesko Branev raconte ses propres déboires avec la DS, qui ne l’a jamais lâché après sa tentative de fuite à Berlin–Ouest en 1957. Il y décrit avec minutie et lucidité la vie ordinaire d’un homme sous un régime totalitaire, qui fait tout pour ne pas vendre son âme au diable mais doit consentir à quelques compromis pour -continuer à vivre, fonder une famille, créer… « Si j’étais resté à Sofia, j’aurais connu, j’en suis certain, un destin comparable au sien », écrit Tzvetan Todorov dans sa préface. Tout le monde ne pouvait pas être comme Konstantin, n’est-ce pas ?

Je fais bien sûr la différence entre le vrai salaud, l’indic, le collaborateur forcé et tous ces gens qui ont refusé de servir le régime sans pour autant être des ­héros. Les véritables héros, ceux qui sont prêts à se sacrifier, sont toujours rarissimes, mais, pour les autres, il y avait quand même moyen de ne pas « vendre son âme au diable », en renonçant bien sûr à la possibilité d’une véritable carrière. C’est ce que j’aurais espéré de tout un chacun sous ce régime, y compris de moi-même si j’étais resté en Bulgarie !

 

L’année 2019 marquera les trente ans de la chute du mur de Berlin. Est-ce que, pour vous, la question est close ?

Je n’en sais rien. Aujourd’hui j’écris un roman utopique, à mille lieues de ce sujet. Mais la question de la compréhension du totalitarisme est loin d’être réglée. L’un des problèmes est la relativisation des horreurs et des crimes de cette époque. J’ai régulièrement des prises de bec avec des gens qui se disent « de gauche » et qui continuent à affirmer que tout n’était pas si mauvais sous le communisme. Ici et là, sans être à proprement parler des régimes totalitaires, des États semblent aussi tentés par un certain autoritarisme, une certaine forme de dictature.

J’ai récemment été invité par les dépar­tements d’allemand de plusieurs universités de Sibérie pour parler de Macht und Wider­stand. Visiblement, les organisateurs russes n’avaient pas lu le livre avant de m’inviter… Lorsqu’ils ont découvert que le personnage principal du roman, Konstantin, a fait sauter un monument à Staline, ils ont annulé ma venue. Ils m’ont expliqué dans un ­courrier qu’ils ne voulaient pas endommager les ­relations, déjà compliquées, entre Berlin et ­Moscou. Le fait que, dans la Russie d’aujourd’hui, on ne puisse pas parler d’un roman qui critique le stalinisme illustre très clairement pour moi le chemin qu’il nous reste encore à parcourir.

 

— Propos recueillis par Alexandre Lévy.

Tarente, ville blessée

L’immigration et l’état d’abandon du sud de l’Italie étaient les deux chevaux de bataille du journaliste et écrivain italien Alessandro Leogrande. Quelques mois après son décès, à l’âge de 40 ans, paraît un recueil de ses derniers écrits. « Il cherchait à comprendre et à faire comprendre Tarente, sa ville de cœur », écrit Corrado Stajano dans le Corriere della sera. Le grand port industriel des Pouilles est réputé être la ville la plus polluée d’Europe, en raison notamment des rejets de l’aciérie Ilva, qui emploie plus de 10 000 personnes. « Leogrande a su analyser avec rigueur et luci­dité le rapport conflictuel et jamais ­résolu entre la ville et son usine, emblématique des mille contradictions du présent », ajoute le romancier tarentais Giancarlo De Cataldo dans La Repubblica.