Le telugu à l’honneur

Grand nom de la littérature en telugu, une des langues les plus parlées en Inde après le ­hindi, Viswanadha Satyanarayana (1895-1976) se voit offrir à titre posthume une traduction en ­anglais avec un recueil remarqué de deux courts romans. Situé à Londres au début du XXe siècle, le premier récit met en scène un demi-dieu à tête de cheval tout droit issu de la mythologie hindoue, qui parle sanskrit et atterrit au beau milieu de Trafalgar Square. Cette créature nommée Ha Ha Hu Hu « défie les classifications de l’Europe des Lumières, où l’homme règne en maître sur la nature », note l’hebdomadaire progressiste Outlook. Comme Ha Ha Hu Hu ne se laisse pas impressionner par la technique européenne, l’auteur telugu conforte « l’idée d’un Occident matérialiste auquel s’oppose une Inde spirituelle ». Dans le deuxième texte, un universitaire est visité en rêve par un poète de langue telugu du XIIIe siècle et par l’auteur des célèbres fables du Panchatantra, lesquels dési­rent apprendre l’anglais. Mais, au fil de la leçon, les anciens s’étonnent : « Tu ne connais ni l’anglais ni le telugu. » Mordant ? Oui, Satyanarayana est une « figure clivante », reconnaît Outlook. Les progressistes de son époque le méprisaient en tant que « relique d’un âge obscurantiste », tandis que ses admirateurs voyaient en lui « le dernier grand poète à avoir défendu la culture indienne contre les forces montantes de la modernité occidentale ». Dans l’hebdomadaire conservateur ­India Today, on apprécie cette traduction d’un auteur « sardonique et drôle », qui aborde « l’hégémonie linguistique et culturelle » de façon « stimulante ».

L’Algérie française, vaste prison

On reparle de la torture exercée par les autorités françaises en Algérie pendant la guerre d’indépendance ; on pourrait aussi reparler de « l’univers concentrationnaire » établi par ces mêmes autorités, relève le quotidien algérien El Watan. Il rend compte de l’ouvrage de Fatima Besnaci-Lancou, une chercheuse et fille de harki qui a vécu cet univers enfant. Dans cette enquête minutieuse de 570 pages s’appuyant sur les ­archives du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), à Genève, elle montre qu’au ­total près de 40 % de la population algérienne – soit plus de 3,5 millions de personnes – est passée par des lieux de détention entre 1954 et 1962. Il y avait trois catégories de camps militaires d’internement, ­selon le corps d’armée auquel ils étaient rattachés.

Éloge de l’autodidacte

«La fracture entre les villes et les campagnes existe aux États-Unis depuis des siècles », note The New York Times à propos d’Educated, récit autobiographique qui figure en tête des ventes depuis sa parution en février dernier. Titulaire d’un doctorat de Cambridge puis bénéficiaire d’une bourse de recherche à Harvard, Tara Westover, la trentaine, y raconte son enfance et son adolescence au sein d’une famille mormone survivaliste de l’Idaho. D’une pierre deux coups : les lecteurs urbains découvrent une Amé­rique rurale, reculée, bigote et archaïque, tout en admirant la trajectoire exceptionnelle de l’auteure, une parfaite success story comme on les aime outre-Atlantique.
Le livre tombe à pic, car cette fracture entre centres urbains et zones rurales « n’a jamais été aussi patente qu’aujourd’hui », estime le critique du New York Times : « Le vote est de plus en plus clivé : entre les grandes métro­poles démocrates, des espaces acquis aux républicains. Et « la croissance économique est à ce point concentrée dans certaines zones urbaines que cela relance pour les jeunes des petites villes le vieux débat : rester ou partir ? » Ce clivage expliquait déjà le succès durable de Hillbilly Élégie, de J. D. Vance, paru en 2016 et traduit aux éditions Globe. Devenu capital-risqueur dans la Silicon Valley, l’auteur y racontait son enfance dans une famille ouvrière dans la Rust Belt désindustrialisée. Mais, comme le fait remarquer le quotidien new-yorkais, le vécu de Vance paraît bien insipide par rapport à celui de Tara Westover. À savoir « une famille frappée de fanatisme idéologique et victime d’une étrange série de traumatismes physiques ».
Benjamine d’une fratrie de sept, elle grandit à la ferme, dans l’ombre d’un père paranoïaque et violent qui se méfie de toute institution publique et croit dur comme fer à l’imminence de la fin du monde. Pas d’école : l’instruction dispensée par les parents est réduite au strict mini­mum, voire inexistante ; les enfants ­apprennent à lire dans un ­ouvrage sur les prophètes mormons. Aux côtés du père, ferrailleur de son état, les accidents sont ­légion, mais on évite médecins et hôpitaux : la mère confectionne des tisanes et s’en remet à Dieu. En dépit de tout, Tara apprend par elle-même suffisamment de grammaire et d’algèbre pour entrer à l’université mormone du cru. Elle qui n’a jamais entendu parler de la Shoah, de Napoléon ou de ­Martin Luther King ­apprend avec voracité et obtient une bourse pour Cambridge.
Un parcours passionnant mais douloureux, car il amène la jeune femme à s’éloigner de sa famille. « Transformation » ou « trahison » ? Ni l’un ni l’autre, conclut l’auteure, qui voit là plutôt le fruit d’une véritable « éducation ».
Il n’est pas surprenant qu’une telle histoire fascine les Américains – ou plus exactement, parmi eux, les citadins cultivés qui mesurent avec un délicieux frisson d’horreur les profondeurs gran­dissantes de leur hinterland. « L’histoire de Westover nous enseigne que, même dans le pays de tous les possibles, certains grandissent totalement à l’écart d’un centre dynamique et blanc », note ainsi The Guardian, qui inscrit Educated dans la tradition de la « littérature de la misère », un genre déjà riche en best-sellers. Le quotidien britannique cite notamment Bande de menteurs, de Mary Karr (JC Lattès, 1998), récit d’une enfance au Texas, et les Français penseront au roman d’Édouard Louis En f­inir avec Eddy Bellegueule (Seuil, 2014).
Mais, dans un entretien accordé au magazine Vanity Fair, Tara Westover donne sans le vouloir une autre clé pour ­comprendre le succès de son livre : « Je suis convaincue que l’on peut ­apprendre par soi-même. C’est quelque chose que je tiens de la façon dont mes parents m’ont élevée. Ils me répétaient qu’on n’apprend jamais mieux que par soi-même, et c’est vrai. »
Dont acte. Quel meilleur hommage aux valeurs d’invention de soi et de réussite individuelle, cruciales aux États-Unis depuis les Pères fondateurs ? Au fond, ­Educated est un livre ambigu, à double détente. Car, tout en ­faisant apparaître crûment l’ar­rié­ration d’une certaine Amérique traditionnelle, ce récit offre du même coup aux American values une défense et illustration ­exemplaire.

Rushdie ne mord plus

Voici un livre qui fait couler de l’encre sur (au moins) trois continents. Situé à New York, le treizième roman de Salman Rushdie met en scène un milliardaire qui « se fait appeler Néron Golden », débarqué avec ses trois fils adultes d’un lointain Orient à la suite d’un événement traumatique (il s’agit des attentats de 2008 à Bombay, qui ont visé notamment l’hôtel Taj Mahal). Le lecteur croise, entre autres, une belle Russe maléfique et une jeune Somalienne ; il reconnaît sans difficulté un certain Joker pourvu d’une mèche verte, candidat tonitruant à la présidence.
Devenu citoyen américain après avoir été indien puis britannique, « l’écrivain aux identités multiples » n’a pas son pareil pour évoquer l’immigration et l’exil, apprécie The Guardian. Littérature-monde ? Trop foisonnant pour être ­résumé, traversé d’innombrables références mythologiques, littéraires et cinématographiques – de Fenêtre sur Cour, de Hitch­cock, à La Complainte du sentier, de Satyajit Ray –, cette œuvre-­palimpseste amène à s’interroger sur l’ancrage et le flottement en littérature.
« Quand Salman Rushdie s’est attelé à son deuxième roman, Les Enfants de minuit (1981), il a constaté qu’il ne pouvait pas écrire “dans la prose mesu­rée d’un E. M. Forster” », rappelle The New York Times. Car ­l’Inde, à la fois cadre et ­sujet de son livre, « c’est la démesure, expliquait l’auteur. Elle est intense. Intense et surpeuplée, vulgaire, bruyante, et elle exige un style qui lui corresponde ». Ce style, poursuit le quotidien new-yorkais, Rushdie l’a incontestablement trouvé, comme en témoignent Les Enfants de minuit, Les Versets sataniques et d’autres excellents romans qui ont suivi. Mais on constate de plus en plus, déplore le critique américain, que « sa prose est devenue ampoulée et quasi illi­sible. Tout peut ­arriver, donc plus rien n’a ­d’importance », dans un New York qui semble « sorti d’anciens numéros du magazine Vanity Fair ».
C’est le même genre de reproche qui lui est adressé (quoique en moins sévère) à New Delhi. Dans le quotidien The Hindu, la poétesse Rukmini Bhaya Nair évoque une rencontre avec Rushdie lors d’une conférence à Cambridge, « il y a longtemps ». Le romancier s’était identifié au chien de L’Hiver du doyen, de Saul Bellow, qui ne connaissait « qu’une seule façon d’aboyer ». Dans La Maison Golden, estime la critique indienne, « Rushdie aboie aussi fort qu’auparavant. Mais ses crocs sont-ils aussi acérés que dans Les Enfants de minuit, livre qui lui a valu un procès en diffamation en Inde, La Honte, interdit au Pakistan, et Les Versets sataniques, qui a attiré une fatwa sur sa tête ? À mon avis, non. »

Le passeport, sésame ou prison ?

Dans Casablanca, Rick Blaine (Humphrey Bogart) retrouve son ancien amour, Ilsa Lund (Ingrid Bergman), dans la ville portuaire marocaine où elle a ­trouvé refuge avec son mari, Victor Laszlo. On se souvient généralement du film comme d’une histoire d’amour en temps de guerre, et, à première vue, c’est bien de cela qu’il s’agit : Rick et Ilsa renoncent à leur amour pour aider Laszlo, un chef de la résistance tchèque, à poursuivre la lutte contre les nazis. Mais toute l’intrigue – et la raison même des retrouvailles entre Ilsa et Rick – repose sur quelque chose de beaucoup plus terre à terre : le couple Laszlo cherche à se procurer des « lettres de transit ». Ces documents – deux feuilles pliées portant la signature d’un fonctionnaire – ne paient pas de mine, mais, dans le film comme dans la vraie vie, ils peuvent faire la différence entre la vie et la mort.

Dans la première moitié du XXe siècle, en temps de guerre notamment, les ressortissants de nombreux États occidentaux avaient besoin d’un visa de sortie pour pouvoir quitter leur pays. Pendant la Seconde Guerre mondiale – l’époque où se passe le film –, le Maroc, qui était un protectorat français, devint une étape sur la route empruntée par les réfugiés pour fuir l’Europe occupée. Les migrants se rendaient « de Paris à Marseille, puis à Oran, en traversant la Méditerranée. De là, en chemin de fer, en voiture, à pied, ils gagnaient Casablanca », explique la voix off au début du film. Une fois sur place, ils soudoyaient un fonctionnaire, achetaient des papiers au marché noir – ou trouvaient un autre moyen de se procurer des sauf-conduits – et attendaient l’avion ou le bateau qui les conduirait vers la liberté. « Ceux qui avaient de l’argent, des relations ou de la chance pouvaient obtenir un visa de sortie et filer à Lisbonne, et, de là, gagner le Nouveau Monde, poursuit le narrateur. Mais les autres croupissaient à Casablanca… Et ils attendaient… Ils attendaient… Ils attendaient. » Le Rick’s Café Américain était le bar où toute cette faune cosmopolite se réunissait, compatissait et se morfondait en sirotant des cocktails au champagne ou en jouant à des jeux de hasard.

 

Le passeport, symbole de frontières

Casablanca date de 1942. S’il sortait aujourd’hui en salles, on critiquerait sûre­ment son nationalisme américain moralisateur ; on lui reprocherait de faire l’apologie du colonialisme français et de ne faire figurer aucun Marocain parmi les personnages principaux. Mais, si l’on l’appré­hende comme une histoire de migration, Casablanca nous rappelle que les papiers d’identité que nous portons sur nous visent non pas à nous donner de la liberté, mais à la restreindre. Le droit de circuler est accordé par l’État essentiellement selon des critères de classe. Les pauvres, dont on ne veut pas à l’étranger et qui n’ont pas les moyens de se payer le visa ni le coût du voyage, se retrouvent coincés, tandis que les riches vont et viennent à leur guise. En 2016, pas moins de 82 000 millionnaires ont changé de pays de résidence à la faveur de programmes destinés à attirer les riches investisseurs en leur accordant la nationalité ou un permis de séjour. Cette même année, dans le monde entier, de l’Autriche aux Philippines, des populistes ont conquis les électeurs en promettant d’interdire l’entrée du territoire national à la « racaille ».

Les passeports ont donc été inventés non pas pour nous permettre d’arpenter le monde, mais pour nous empêcher de bouger et nous tenir à l’œil. Ils sym­bolisent les frontières et les lignes de démarcation que les pays tracent autour d’eux et autour des personnes, en temps de guerre comme en temps de paix. La plupart des pays n’exigent plus les ­fameux visas de sortie de Casablanca, mais ils n’ont fait que retirer un instrument de l’arsenal administratif. Si les barrières tombent au départ, elles se multiplient à l’arrivée. Et à quoi bon partir si on n’a nulle part où aller ?

Aux yeux des Occidentaux, le paradoxe du passeport n’apparaît pas clairement, dans la mesure où les documents délivrés par les pays d’Europe et d’Amérique du Nord permettent à leurs ressortissants d’entrer sans visa, ne serait-ce que ­temporairement, dans presque tous les territoires où ils désirent aller. Un Allemand peut se rendre sans visa dans 177 pays ; un Américain, dans 173 ; un Afghan, dans 24 seulement.

Ceux d’entre nous qui ont la liberté de circuler ne pensent à ce que cela fait d’en être privé que quand ils oublient, égarent ou se font voler leur passeport. C’est un motif que l’on retrouve souvent dans les films : le moment fort de Sex and the City 2 survient lorsque Carrie Bradshaw réalise qu’elle a oublié son passeport chez un marchand de chaussures à Abou Dhabi ; elle retourne en catastrophe au souk avec ses amies pour le récupérer, et, après avoir scandalisé une foule d’hommes arabes en colère, elle est sauvée par des ménagères émiraties.

 

L’enjeu pour Carrie Bradshaw est ­insignifiant : elle devra changer son billet d’avion, peut-être voyager en classe économique ou porter un jour de plus des vêtements couvrants. Mais, pour les autres, la situation est plus proche de celle d’Ilsa et Victor Laszlo – et encore, sans leurs moyens financiers ni leurs relations. Songeons aux Rohingyas, minorité apatride persécutée en Birmanie, ou aux millions de Syriens encore confrontés à une terrible guerre civile. Ils n’ont pas de papiers ; ou, s’ils en ont, ils ne valent rien. Ne parvenant pas à se procurer les documents nécessaires pour se rendre sans risque là où ils veulent aller, ils entreprennent un périple pénible et dangereux par voie terrestre et maritime. Faute de ces documents, ils risquent une longue, très longue attente, une arrestation et, souvent, la mort.

L’adoption et la standardisation des titres de voyage à l’échelle internationale sont autant une affaire de géopolitique que de moyens techniques. Du temps où les déplacements par terre et par mer étaient lents, il était plus facile de confiner les gens par des murs, des fossés, des clôtures ou des mesures de coercition. Mais, avec l’accélération des transports et l’interdépendance accrue des pays, les États ont cherché à canaliser les mouvements de population. On ignore qui fut le déten­teur du premier « passeport » et où ce ­document fut émis, mais, selon John Torpey, professeur de sociologie et d’histoire à l’Université de la ville de New York et auteur de L’Invention du passeport, les premiers contrôles d’identité s’effectuaient à l’intérieur des pays. Dans l’Europe féodale, les serfs étaient attachés au domaine de leur seigneur. Dans la Prusse du XVIe siècle, un édit de police interdisait de délivrer aux « vagabonds » un laissez-passer pour s’établir dans les cités. La mobilité était, comme toujours, largement liée au statut socio-économique, même si tout était fait pour empêcher l’émigration des travailleurs les plus qualifiés (et des impôts qu’ils acquittaient). Un aristocrate aux pieds plats avait beaucoup plus de faci­lité à se déplacer qu’un conscrit indigent.

 

L’État systématise les passeports à partir de la Révolution française. Comme le note Torpey, les révolutionnaires français s’élevèrent avec véhémence contre un décret de Louis XVI interdisant à ses sujets de quitter la France sans les documents adéquats. Après la Révo­lution, l’obligation même pour des citoyens libres d’avoir un passeport faisait débat. Certains y étaient favorables, au motif que c’était important pour la cohésion et la sécurité du pays ; d’autres firent valoir qu’une révolution qui avait commencé par la suppression des passeports devait consacrer la liberté pour chacun de se ­déplacer à sa guise, même en temps de crise.

Les tenants du passeport eurent le dessus. Au cours des cent années suivantes, des empires naquirent et disparurent ; des armées se firent la guerre sur terre et sur mer ; la conscription obligea les jeunes gens à se faire enregistrer pour aller combattre, laissant une trace écrite dans leur sillage. On posta des gardes aux frontières afin d’empêcher l’entrée d’espions et de ressortissants de pays ennemis en période de conflit ; des politiques migratoires, telle la loi américaine sur l’immigration de 1924, imposèrent des quotas de façon à restreindre l’entrée de certaines catégories de migrants. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, des instances supranationales comme la Société des Nations (ancêtre des Nations unies) jetèrent les bases d’un système de titres de voyage internationalement reconnus. L’usage de ces papiers se généralisa avec l’essor des États-nations et l’instauration de frontières terrestres surveillées.

Selon Torpey, « les États modernes ont souvent dénié à leurs citoyens le droit de voyager librement à l’étranger, et, pour ce faire, ils se sont arrogé le monopole de la délivrance des passeports, qui sont devenus la condition sine qua non pour entrer sur de nombreux territoires ».

À mesure que les guerres dessinent et redessinent les frontières nationales et que des populations sont déplacées, exterminées et échangées, les documents en viennent à définir la place d’une personne dans le monde. Les États nouvellement créés – l’Autriche, la Hongrie, la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie – se dotent de leurs propres passeports ; ils sont tout à la fois un élément du processus de construction nationale, une nécessité diplo­matique et une preuve d’appartenance pour leurs détenteurs. Les citoyens de l’ex-Yougoslavie ont encore la nostalgie de leur vieux passeport rouge, avec lequel on pouvait voyager partout.

Mais tout le monde ne trouve pas sa place sur ces nouvelles cartes redessinées : les apatrides, privés de nationalité et de papiers, et les exilés et réfugiés qui fuient leur pays avec des documents sans valeur se retrouvent dans les limbes. On voit dans Casablanca une jeune femme bulgare prête à vendre ses charmes pour un visa ; quand il voulut émigrer aux États-Unis avec sa femme, le romancier Vladimir Nabokov dut graisser la patte à un fonctionnaire français pour obtenir des visas de sortie. Privé de sa nationalité russe, il voyageait avec un passeport de ­réfugié octroyé par la Société des ­Nations (1). Il le détestait et en parle dans son auto­biographie Autres rivages comme d’un « docu­ment très inférieur, d’une nuance vert livide » (2). Beaucoup d’autres n’avaient pas cette chance.

Si la technique a contribué à délimiter l’État-nation par des clôtures, des murs et des postes-frontières, elle dicte aussi la forme de documents d’identification que l’on possède pour montrer au monde d’où l’on vient. Les bouts de papier comportant un bref signalement griffonné à la main évoluent au début du XXe siècle pour inclure photographie et empreintes digitales, avec mention de la taille ainsi que de la couleur des yeux et des cheveux. Jusque dans les années 1920, on pouvait se faire photographier avec un chapeau et des lunettes de soleil. À partir des années 1960 aux États-Unis, on demande aux gens de ne plus sourire face à l’objectif ; dans les années 1970, la photo couleur remplace le noir et blanc. Il devient de ce fait plus difficile de falsifier un passeport ou d’en obtenir un de complaisance.

 

Aujourd’hui, à ce que l’on dit, les jours du passeport sont comptés. D’ici à 2022, nous prédisent les dirigeants de compagnies aériennes et les responsables politiques, les déplacements seront fluidifiés. Nous n’aurons plus besoin de pièce d’identité ni de carte d’embarquement pour prendre l’avion. Il suffira d’un ­balayage de l’iris et des empreintes ­digitales effectué en une fraction de ­seconde pour vérifier notre identité. Avec l’essor de ces outils biométriques sur fond de lutte antiterroriste et de résurgence des nationalismes ethniques, nous voyons des murs – physiques, juridiques et rhétoriques – se dresser à chaque pas. Les murs physiques jouent un rôle symbolique dans l’imaginaire populaire, ­séparant les « autoch­tones » des « autres », et les contrôles renforcés aux frontières, la surveillance et les technologies de pistage créent des frontières tout aussi tangibles, comme les politiciens ne manquent pas d’en tirer fierté. Ils sont plus discrets en revanche sur les frontières que l’on trace autour de chacun d’entre nous et dans lesquelles nous serons enfermés toute notre vie.

Plus nos iris et nos empreintes livrent d’informations – notre adresse, notre profession, l’identité de parents, les aides sociales que nous percevons, et, le cas échéant, notre casier judiciaire –, plus il y a matière à une sorte de ségrégation algorithmique. Avec des technologies numériques pérennes comme la blockchain (3), ces traces deviendront indélébiles, pour le meilleur et pour le pire ; une arrestation, une faillite ou une expulsion pourraient revenir nous hanter plusieurs décennies après les faits. Dans son livre « L’auto­matisation des inégalités. Comment les outils de pointe ciblent, surveillent et ­punissent les pauvres », la politologue Virginia Eubanks écrit qu’aux États-Unis l’action des services sociaux, fondée sur l’utilisation des données, a tourné à la catastrophe du fait que les algorithmes utilisés « ne sont pas neutres » (4). En fait, affirme-t-elle, « ces outils reflètent la peur de l’insécurité économique et la haine des pauvres qui existe dans notre pays et ils déterminent les politiques en matière de pauvreté et la conception que l’on en a ». La « surveillance électronique invasive » des pauvres sera bientôt le lot de tous les Américains, prédit-elle. Dans l’immédiat, ce pistage biométrique concernera les cibles des mesures de « vérification extrême » promises par Donald Trump durant sa campagne : les voyageurs étrangers, les réfugiés et les immigrants.

 

Les chinois se voient attribuer une « note sociale » qui conditionne l’obtention d’un visa

Lorsque Trump signa en janvier 2017 son premier décret migratoire [dit « travel ban »] interdisant l’entrée sur le territoire américain aux ressortissants de sept pays à majorité musulmane – ce qui sema le chaos dans les aéroports du monde entier –, on ignorait si les restrictions s’appliquaient aussi aux binationaux et aux résidents permanents aux États-Unis. Ces deux groupes constituent certes une minorité privilégiée et ne sont en aucune façon les plus directement touchés par la mesure, mais leur cas soulève une question essentielle : qu’est-ce qui détermine l’origine de chacun de nous ? Est-ce la couleur de notre passeport ou celle de notre peau ? Est-ce notre pays de naissance ou celui où nous avons passé la majeure partie de notre vie ? Plus concrètement, un Suédo-Iranien ou un Franco-Somalien sera-t-il à tout jamais un Iranien ou un Somalien aux yeux des services d’immigration et de la police aux frontières ?

Il y a eu un précédent. En 2015, du temps d’Obama, le Congrès a voté une loi réformant le programme d’exemption de visa. En vertu de cette loi, toujours en vigueur, toute personne s’étant rendue dans un pays jugé présenter un « risque sécuritaire » (l’Iran, l’Irak, la Syrie et le Soudan) ou en possédant la nationalité, quels que soient son identité et son lieu de résidence, doit faire une demande de visa pour se rendre aux États-Unis. Les binationaux ne peuvent plus se borner à présenter leur second passeport. La ­mesure plus extrême de Trump a finalement été édulcorée – elle ne s’applique pas en définitive aux binationaux et est contestée en justice –, mais elle laisse présager qu’à l’avenir les frontières à l’intérieur desquelles nous sommes nés seront infranchissables.

Les visas et autres autorisations d’entrée sur le territoire sont actuellement accordés en fonction des tampons apposés sur le passeport, des registres d’entrées, du lieu de naissance figurant sur certaines pièces d’identité. Avec des données plus complètes et des outils plus perfectionnés, les fonctionnaires auront moins de liberté d’appréciation : les refus seront automatiques.

Cela a des conséquences juridiques et politiques, mais aussi personnelles. La collecte de données biographiques, biométriques, familiales, voire génétiques crée des traces numériques difficiles à éliminer. En Chine, où il faut encore un document d’identification pour se déplacer à l’intérieur du pays, des outils tels que le balayage d’iris et les détecteurs de mouvement sont utilisés pour surveiller en permanence la minorité ouïghoure musulmane. Et l’ensemble de la population se voit désormais attribuer une « note sociale » qui conditionne l’obtention d’un visa, l’octroi d’un prêt immobilier, l’inscription dans un établissement scolaire ou le recrutement à un poste.

Quand les réfugiés d’aujourd’hui effec­tuent le parcours des personnages de Casablanca en sens inverse pour tenter de gagner l’Europe en traversant la Méditerranée, les autorités recueillent leurs données biométriques et suivent le règlement dit de Dublin, en vertu ­duquel un migrant doit déposer sa ­demande d’asile dans le pays par lequel il est entré sur le territoire de l’Union européenne. Il est de plus en plus difficile de disparaître et de repartir de zéro. C’en est fini de la mobilité physique, économique ou sociale.

En traçant des frontières autour des individus, nous aurons peut-être un monde plus stable et prévisible. Mais pas forcément plus humain, même si on nous promet des déplacements plus fluides. Les passeports pourraient bien disparaître dans les dix ans qui viennent, mais, à leur place, nous aurons quelque chose de bien plus invasif : une ombre numérique représentant notre morphologie, notre famille et notre passé, qui nous suivra partout où nous irons comme un petit nuage de pluie.

 

 — Cet article est paru dans The New York Review of Books le 21 mai 2018. Il a été traduit par Philippe Babo.

Les meilleures ventes de romans en Égypte – L’art de contourner la censure

Avec ses 100 millions d’habitants et sa vieille tradition de culture, l’Égypte est le pays arabe où la production littéraire est la plus abondante. Et que lisent ses habi­tants ? Les chiffres manquent.
La liste ci-dessus ne concerne que les meilleures ventes de ­romans dans plusieurs grandes librairies du Caire. Tous genres confondus, on trouverait aussi des livres d’exégèse religieuse, des Mémoires d’hommes politiques, des pamphlets sur la crise au Moyen-Orient. Largement diffusés dans les kiosques, sur les trottoirs,­devant les mosquées, ces ouvrages ont un public plus populaire que celui qui fréquente les librairies.
Par ailleurs, le roman égyptien le plus marquant de 2018, « La ­république comme si », d’Alaa El Aswany, a été publié au Liban et est interdit en Égypte. Impossible de savoir dès lors combien de lecteurs ont pu se le procurer. Les raisons de la censure ? À travers des personnages représentatifs de toutes les catégories sociales, le roman démonte les mécanismes d’oppression du régime militaire actuel. Les francophones peuvent le lire sous le titre J’ai couru vers le Nil (Actes Sud).
Autre absent de la liste, « Dans la chambre de l’araignée », de ­Mohammed Abdel-Nabi, qui dénonce la répression policière que subissent les homosexuels. C’est à ma connaissance la première fois qu’un auteur arabe raconte de l’intérieur la vie et les déboires d’un jeune gay. Si les ­libraires ne nous parlent pas de ce roman, c’est sans doute que, bien qu’il ait été publié au Caire, sa sortie a été maintenue confidentielle.
Fait intéressant, trois femmes figu­rent dans le top 10. La Turque Elif Shafak offre dans Trois filles d’Ève (Flammarion, 2018) une satire de la bourgeoisie stambouliote et du fanatisme religieux, et la Tunisienne Khaoula Hamdi campe une orpheline musulmane élevée dans une famille juive. Les lecteurs égyptiens s’y retrouvent, mais leur pays n’est pas visé. ­Enfin, l’Égyptienne Radwa Ashour est l’auteure d’une trilogie sur la chute du royaume de Grenade, en 1492. Publié en 1994, ce cycle romanesque est devenu un classique, tout comme La Malédiction d’Azazel (Albin Michel, 2014), de Youssef Ziedan, dont l’action se situe dans l’Égypte chrétienne du Ve siècle. Loin de la période troublée que traverse actuellement le pays – c’est plus sûr.

Quand Freud découvre la résistance

Lors d’un séjour à Nancy en 1889, Freud avait vu comment Hippolyte Bernheim arrivait à surmonter l’apparente amnésie post-hypnotique de ses sujets en leur posant la main sur le front (une très classique « passe magnétique ») et en leur enjoignant de se souvenir de ce qui s’était passé durant leur transe. Freud décide de procéder désormais de la même façon avec ses patients, en leur demandant de se rappeler l’origine de leurs symptômes : « Cela vous viendra à l’esprit sous la pression de ma main. Au moment où je relâcherai la pression, vous verrez quelque chose devant vous ou il vous viendra quelque chose à l’esprit [un Einfall, une idée incidente]. Saisissez-vous-en. C’est ce que nous cherchons. – Eh bien, qu’avez-vous vu ou qu’est ce qui vous est venu à l’esprit ? »
C’est le « procédé de pression » (Druckprozedur), qui deviendra bientôt la méthode de l’« association libre » (freie Assoziation) ou des « libres idées incidentes » (Methode der freien Einfälle). Freud semble avoir utilisé cette technique pour la première fois au cours de l’automne 1892 avec ses patientes « Elisabeth von R. » (de son vrai nom Ilona Weiss) et « Lucy R. » (très vraisemblablement sa propre belle-sœur, Minna Bernays). À propos de cette dernière, Freud nous dit que son traitement s’était déroulé dans « un état qui peut-être était très peu différent de l’état normal », ce qui a pu faire penser que Freud a abandonné l’hypnose pour la méthode des associations libres à l’état de veille dès cette date. En réalité, la Druckprozedur dont est sortie l’association libre avait bien pour but de provoquer un état d’« hypnose légère ». Dans le « Manuscrit H » envoyé à Wilhelm Fliess en 1895, Freud parle à ce sujet d’« hypnose de concentration » (Konzentrationshypnose), et, dans les Études sur l’hystérie, il compare son procédé à une « hypnose temporairement renforcée » ainsi qu’à la technique hypnotique bien connue de la fixation de l’attention sur une boule de cristal.
Sous sa « pression » insistante, ses patients semblent de fait être passés par un état modifié de conscience caractérisé par des « scènes » visuelles de type hallucinatoire, une grande expressivité émotionnelle et un accroissement de l’activité idéo-­motrice et idéo-sensorielle au sens de Bernheim. À en juger par des lettres à Fliess de l’année 1897, certains se livraient même à de très théâtrales « reproductions » de la scène traumatique qui n’auraient pas dépareillé à la Salpêtrière de Charcot. Freud affirmera plus tard avoir abandonné l’hypnose autour de 1896, mais en réalité ce n’est que très progressivement qu’il a cessé de provoquer des états hypnoïdes pour obtenir l’émergence d’idées non filtrées par la censure. Heinrich Treichl, le petit-fils de la baronne Marie von Ferstel, affirme même dans ses Mémoires que Freud utilisait encore l’hypnose dans le traitement de sa grand-mère, lequel avait commencé fin 1899.
Que Freud ait utilisé ou non une technique hypnotique pour faire émerger les idées incidentes et associations spontanées de ses patients est en fait relativement indifférent, car le projet est le même dans les deux cas : faciliter l’accès à l’inconscient psychique. C’était déjà, on se le rappelle, le projet hypnotique de Heidenhain, Charcot et bien d’autres. Mais, alors qu’il s’agissait pour eux et pour le premier Freud d’une sorte de vivisection psychologique opérée hors conscience, sans l’aveu du patient, l’objectif est maintenant de profiter de l’état hypnoïde de ce dernier pour lui faire prendre conscience à lui de son inconscient. Ainsi défini, le projet est celui d’une paradoxale introspection des états psychiques inconscients ou subliminaux, destinée à contourner l’impossibilité pour le sujet d’accéder consciemment au non-conscient.
Freud pouvait s’inspirer à cet égard de l’analyse de ses rêves personnels par Joseph Delbœuf ou encore de l’« hypnotisme introspectif » pratiqué à l’époque par des chercheurs comme Auguste Forel (1848-1931), Eugen Bleuler (1857-1939) ou Oskar Vogt (1870-1959), qui avaient tous publié des observations d’état hypnotique à la première personne. Forel résumait ainsi ces recherches : « L’objet de la psychologie est l’étude des fonctions dites psychiques de notre cerveau par introspection directe. […] Celles des fonctions cérébrales qui ne tombent pas dans le champ ordinaire attentionnel de notre conscience à l’état de veille et de ses souvenirs, échappent à la psychologie introspective directe. Mais les études modernes nous ont fait de plus en plus reconnaître qu’une grande partie au moins de ces fonctions cérébrales dites inconscientes possèdent un miroitement introspectif que nous pouvons surprendre dans certaines circonstances et qu’on a désigné de ce fait du terme de subconscience, terme qui est avec raison de plus en plus adopté ».
C’est ce « miroitement introspectif » que tentent de capter la Druckprozedur et l’association libre, en court-circuitant la censure qui s’oppose d’ordinaire à l’entrée des idées refoulées dans la conscience. À propos de la Druckprozedur, Freud écrit dans les Études sur l’hystérie : « L’avantage du procédé tient au fait que, grâce à lui, j’arrive à dissocier l’attention du malade de sa recherche et de ses réflexions conscientes, bref de toutes les choses qui pourraient traduire sa volonté, comme cela a lieu lorsqu’on fixe une boule de cristal, etc. » Il s’agit, autrement dit, de favo­riser autant que possible un mode de pensée involontaire, automatique, réflexe – ce qu’André Breton (1896-1966), fidèle interprète de Freud, appellera dans son ­Manifeste du surréalisme le « fonctionnement réel de la pensée ». Dans L’Interprétation des rêves, de 1900, Freud explique de même que sa méthode (qu’il n’appelle pas encore association libre) vise à faire émerger les « représentations non voulues » : « Comme on le voit, il s’agit, en somme, de reconstituer un état psychique qui présente une certaine analogie avec l’état intermédiaire entre la veille et le sommeil et sans doute aussi avec l’état hypnotique, au point de vue de la répartition de l’énergie psychique (de l’attention mobile). Au moment où l’on s’endort, les “représentations non voulues” apparaissent à la surface, parce qu’une certaine action volontaire (et sans doute aussi critique) est relâchée. »
C’est pourquoi l’analyste demande au patient de s’allonger sur un divan confortable de façon à endormir la censure, à engourdir la conscience et la volonté, à mi-chemin entre la veille et le sommeil. « Cet usage, écrit Freud en 1913, a une signification historique, il représente le vestige de la méthode hypnotique d’où est sortie la psychanalyse. » En ce sens, l’association libre sur le divan est une hypnose sans hypnose et sans hypnotiseur, un automatisme psychologique à l’état semi-vigile. Le patient est invité à dire ce qui lui passe par la tête, sans égard pour la logique, la bienséance ou la morale : c’est la fameuse « règle fondamentale » de la cure psychanalytique, qui se substitue à l’induction hypnotique et dont Freud espère désormais une révélation spontanée de l’inconscient.
Freud y insiste souvent, cette méthode n’impose rien au sujet, comme le faisait le procédé hypnotico-suggestif. Elle « ne cherche ni à ajouter ni à introduire un élément nouveau, mais au contraire à enlever, à extirper quelque chose », à l’instar du sculpteur de Léonard qui « procède per via di levare en enlevant à la pierre brute tout ce qui recouvre la surface de la statue qu’elle contient ». C’est en ce sens que l’association des idées est dite « libre » : « La méthode de l’association libre […] épargne au maximum du possible toute contrainte à l’analysé, […] elle donne les plus amples garanties qu’aucun facteur dans la structure de la névrose n’échappera et qu’on n’y introduira rien par sa propre attente. »
Le problème, bien sûr, c’est que le marbre résiste au burin du sculpteur. Ce dernier doit beaucoup travailler pour dégager la statue qu’il a en tête, et il en va exactement de même pour l’analyste qui cherche à faire prendre conscience au patient de sa « statue » intérieure. Très vite, Freud a dû se rendre au fait que sa nouvelle méthode ne permettait pas un accès direct aux processus primaires inconscients. Alors qu’elle était censée faire « fondre » la censure entre l’inconscient et le conscient, il constate à l’inverse une réticence des patients à se laisser aller. Dans les Études sur l’hystérie, il décrit les mille et une infractions à la règle fondamentale qu’ils commettent : ils n’arrivent pas à se concentrer, il ne leur vient aucune idée, ils sont distraits par le piano de la voisine, ont du mal à décrire les images qui surgissent dans leur esprit, raisonnent trop, deviennent cachotiers, etc. Ou bien encore ils rompent carrément le contrat passé avec le thérapeute, comme cette patiente paranoïaque évoquée dans le « Manuscrit H » envoyé à Fliess en janvier 1895. Freud était convaincu que son délire de persécution était lié à une atteinte sexuelle commise sur elle quelques années auparavant par un locataire : « J’ai parlé deux fois avec elle, je me suis fait raconter durant une hypnose de concentration tout ce qui se rapportait à ce locataire ; en réponse à mes questions pressantes pour savoir s’il ne s’était quand même pas passé quelque chose de “gênant”, j’obtins la négation la plus catégorique et… je ne la revis plus. Elle me fit savoir que cela lui causait trop d’émoi. Défense ! Cela était clairement reconnaissable. Elle ne voulait pas qu’on lui rappelât cela, par conséquent elle l’avait refoulé intentionnellement. »
C’est le phénomène de la résistance. Le terme vient de Bernheim, chez qui il désignait la résistance opposée par les sujets aux suggestions de l’hypnotiseur. Chez Freud, il désigne la résistance opposée par les patients aux interprétations de l’analyste et plus généralement au traitement qui leur est proposé. Tout ce qui fait obstacle à l’élucidation des symptômes et au progrès de la cure est désormais considéré comme une résistance à la guérison : « La résistance est en fin de compte ce qui entrave le travail » de l’analyse. Le patient s’endort sur le divan ? Résistance. Il arrive en retard à sa séance ou bien annule son rendez-vous pour cause de grippe ? Résistance. Il ne trouve rien à dire, ne se rappelle pas du rêve qu’il a fait cette nuit ? Résistance. « L’homme, d’abord si brave et noble, devient vulgaire, faux ou rétif, simulateur, jusqu’à ce que je le lui dise et que je parvienne ainsi à faire plier son caractère. »
Rien n’est innocent dans le comportement du patient, tout doit être interprété, disséqué, suspecté. Le traitement, qui était initialement une analyse (une interprétation) des symptômes, devient maintenant une analyse des résistances opposées à cette analyse – ou, ce qui revient au même, une analyse des résistances opposées à la théorie de l’analyste. C’est ce dernier, en effet, qui pose en principe qu’il y a quelque souvenir ou souhait inconscient derrière le comportement et les symptômes du patient. Lorsque le patient renâcle à l’admettre, il refuse donc de confirmer la théorie de l’analyste. La cure se transforme du fait même en controverse scientifique, puisque l’un des protagonistes récuse les hypothèses avancées par l’autre à son sujet. C’est cela que veut dire « analyse des résistances » : l’analyste doit se battre pied à pied avec le patient pour le convaincre et lui faire admettre sa théorie. « Comme cette insistance me coûtait beaucoup d’efforts, je ne tardai pas à penser qu’il y avait là une résistance à vaincre, fait dont je tirai la conclusion suivante : par mon travail psychique je devais vaincre chez le malade une force psychique qui s’opposait à la prise de conscience (au retour du souvenir) des représentations pathogènes. »
On aura remarqué, une fois de plus, le caractère circulaire du raisonnement de Freud : la résistance à la théorie valide la théorie qui prédit la résistance. Comme l’ont très tôt fait remarquer les collègues et critiques de Freud, la controverse qu’est la cure n’a aucune chance de s’arrêter puisqu’elle prend la forme d’une analyse des résistances à l’analyse. Aucune objection émise par le patient ne peut venir clore la dispute, car elle sera forcément interprétée comme une volonté d’éviter la vérité déplaisante débusquée par l’analyste : « Le “non” que nous oppose le malade, après qu’on a présenté pour la première fois à la perception consciente l’idée refoulée, n’est qu’une preuve du refoulement. » Il en va de même des objections des collègues, elles aussi déchiffrées comme des « résistances à la psychanalyse ».

 

— Ce texte est extrait d’Apprendre à philosopher avec Freud, paru le 9 octobre aux éditions Ellipses.

Huit enseignements sur le sommeil

1. Le sommeil, un ballet d’ondes cérébrales

L’activité électrique du cerveau est très différente selon que l’on est en sommeil REM (paradoxal) ou non-REM (profond). En sommeil REM, elle est proche de celle de l’état ­éveillé, « une réplique presque parfaite de celle qu’on observe pendant une veille atten­tive et alerte », note Matthew Walker, au point qu’« il est souvent impossible de distinguer uniquement à partir de l’activité électrique des ondes cérébrales le sommeil paradoxal de l’état de veille ».

Les ondes cérébrales montent et descendent à un rythme rapide et irrégulier. « Si je vous demandais de prévoir les prochaines secondes de l’activité en battant le rythme à partir des ondes précédentes, vous ne seriez pas en mesure de le faire », explique le neuroscientifique. À l’inverse, les ondes cérébrales du sommeil profond sont si lentes et régulières qu’elles en ­deviennent prédictibles.

Pendant longtemps, les chercheurs ont pensé que ces ondes reflétaient la situation d’un cerveau au repos, « un état de semi-­hibernation ou de torpeur morne ». Une hypothèse sensée, mais « parfaitement fausse », remarque ­Matthew Walker : « Ce dont vous faites l’expérience pendant votre sommeil profond est en réalité l’une des manifestations les plus épiques de la collaboration neuronale telle que nous la connaissons. Par une étonnante opération d’auto-organisation, des milliers de cellules cérébrales décident de s’unir pour “chanter”, ou “faire feu”, en ­mesure. » Le chercheur utilise l’image d’un stade de football où les spectateurs cesseraient de bavarder entre eux et de pousser des cris isolés pour se mettre à chanter à l’unisson.

2. Éliminer ou renforcer des connexions neuronales

Le sommeil est divisé en plusieurs cycles de quatre-vingt-dix minutes en moyenne. Ainsi, une nuit d’à peu près huit heures (ce que recommande Walker) en comportera cinq, en comptant le temps d’endormissement (Meir Kryger en compte plutôt quatre). Mais ces cycles ne sont pas identiques entre eux. Les premiers sont dominés par le sommeil profond, et le sommeil REM y est réduit à la portion congrue. À mesure que la nuit avance, le rapport de force s’inverse et le dernier cycle ne comporte quasiment plus de sommeil profond. C’est ce qui explique que nous rêvions surtout pendant dans la seconde partie de la nuit et notamment juste avant le réveil.

Cette répartition étrange, asymétrique, au cours de la nuit entre sommeil profond et sommeil paradoxal n’est pas sans susciter des questions, écrit Walker. On aurait pu imaginer rece­voir d’abord son content de sommeil profond puis son content de sommeil para­doxal. Ou bien l’inverse. On aurait pu imaginer aussi des cycles identiques, au ratio équilibré. Cette dernière solu­tion aurait présenté l’avantage, si le sommeil est interrompu au milieu de la nuit, de ne pas souffrir d’un trop grand déficit de sommeil paradoxal par rapport au sommeil profond.

Une première hypothèse serait que ce dernier est plus important que le sommeil REM, d’où la priorité qui lui est donnée en début de nuit. Or ce n’est pas le cas : diverses expériences ont ­prouvé que les deux types de sommeil sont aussi vitaux l’un que l’autre.

Comment dès lors expliquer « ce jeu de va-et-vient irrégulier entre sommeil profond et sommeil paradoxal » ? Walker explique que « l’une des fonctions clés du sommeil profond, qui prédomine pendant la première partie de la nuit, consiste à éliminer les connexions neuronales inutiles. En revanche, l’étape de rêves du sommeil REM, qui prévaut plus tard dans la nuit, joue un rôle dans le renforcement de ces connexions. » La théorie de Walker est que l’alternance complexe entre les deux types de sommeil résulte d’un équilibre subtil entre le besoin de conserver des informations anciennes et celui d’en stocker de nouvelles au sein d’un espace de rangement limité.

 

3. Les deux hémisphères

Tous les animaux dorment, et il semble que le sommeil soit aussi vieux que la vie elle-même. Walker le souligne, même « les formes les plus simples d’organismes unicellulaires d’une durée de vie de plus de vingt-quatre heures, comme les bactéries, présentent des phases actives et passives correspondant au cycle jour/nuit de la Terre ». Mais tous les animaux ne dorment pas de la même façon. La durée de sommeil varie grandement d’une espèce à l’autre. D’autre part, les insectes, les amphibiens, les poissons et la plupart des reptiles ne semblent connaître que le sommeil profond, l’alternance avec le sommeil REM étant l’apanage des oiseaux et des mammifères. Par ailleurs, oiseaux et animaux marins partagent la faculté de garder un hémisphère de leur cerveau en éveil pendant que l’autre dort. Étant donné l’environnement dans lequel ils évoluent, c’est une question de survie. Aussi étonnant que cela puisse paraître, l’être humain peut lui aussi avoir un hémisphère de son cerveau qui reste aux aguets tandis que l’autre jouit d’un sommeil profond : c’est ce qui se produit lorsque nous dormons dans un environnement inhabituel et donc potentiellement dangereux.

 

4. La civilisation, fille du rêve

Nous avons un peu moins besoin de dormir que nos cousins primates (huit heures contre dix à quinze). Mais la grande spécificité de notre sommeil est la part disproportionnée qu’y occupe la phase REM (de 20 à 25 % contre 9 % pour les autres primates). Comment expliquer cette différence ? Selon Walker, peut-être par le fait que nous ne dormons pas dans les arbres, mais sur la terre. L’une des particularités du sommeil REM est que, pendant qu’il a lieu, les muscles volontaires du corps sont paralysés (sans quoi nous effectuerions dans le monde réel les mouvements que nous effectuons dans nos rêves). Nous ne sommes plus qu’une masse inerte. Un état qui peut se révéler particulièrement dangereux quand on dort sur une branche. Quoi qu’il en soit, ce serait parce que, à partir d’un certain stade de notre évolution, nous avons quitté les arbres pour le sol que la part de notre sommeil REM se serait développé.

Selon Walker, cette évolution a eu lieu avec Homo erectus, qui, pour survivre la nuit sans la protection des branchages, a non seulement appris à maîtriser le feu, mais « développé une façon plus efficace de dormir. […] L’évolution s’est chargée de raccourcir en durée notre ancienne forme de sommeil tout en renforçant son intensité, notamment en augmentant la quantité de sommeil REM emmagasiné pendant la nuit » (1).

Ce surplus de sommeil REM a eu des effets décisifs sur l’esprit et le ­destin hors norme de l’humain. Il a permis, en augmentant de plus en plus la richesse des connexions, de complexifier notre ­intelligence cognitive et émotionnelle et de développer notre créativité. « De cette intelligence émotionnelle consolidée par le sommeil REM est née une forme nouvelle, bien plus sophistiquée, de socio-écologie au sein de vastes collectivités d’hominidés, ce qui a permis la création de grandes communautés humaines, stables, très liées, émotionnellement avisées et profondément sociales. »

 

5. De l’utérus à la fin de l’enfance

Le sommeil prend différentes formes selon l’âge. Avant la naissance, le bébé dort presque en permanence, d’un sommeil qui s’apparente en grande partie au sommeil REM. Il ne s’éveille qu’à partir du dernier trimestre de grossesse et pour de brèves périodes – deux à trois heures par jour. Comme les parents le savent bien, les bébés et les jeunes ­enfants dorment beaucoup, mais pas d’une traite : « Plusieurs phases de sommeil s’enchaînent au cours du jour et de la nuit, ponctuées par de nombreux réveils, souvent sonores », écrit Walker. Peu à peu, l’enfant se cale sur un rythme de vingt-quatre heures : il reste endormi l’essentiel de la nuit et n’a plus besoin que d’une sieste d’appoint l’après-midi. « À la fin de l’enfance, le schéma moderne monophasique [une seule longue plage de sommeil par jour] est enfin en place, note Walker. Cet établissement progressif d’une rythmicité stable dissimule une lutte de pouvoir haletante entre les sommeils profond et REM. » Peu à peu, la part de sommeil REM, prépondérante au départ, diminue et finit par se stabiliser à 20 % à la fin de l’adolescence.

 

6. Un ado ne saurait se coucher tôt

Si les enfants s’endorment spontanément plus tôt que les adultes, les adolescents ont, eux, tendance à rester éveillés plus tard qu’eux. Ce n’est pas de la mauvaise volonté de leur part : leur rythme est biologiquement décalé. « Le rythme circadien d’un enfant de 9 ans l’amène à s’endormir vers 21 heures, la montée de mélatonine se produisant à ce moment.

Lorsque le même indi­vidu a atteint l’âge de 16 ans, les cycles de son rythme circadien connaissent une avancée spectaculaire. La montée de mélatonine ­indiquant qu’il fait noir et que le sommeil arrive a lieu bien plus tard. Par conséquent, l’adolescent de 16 ans n’a aucune envie de dormir à 21 heures. Il connaît au contraire à cette heure un pic d’éveil. Quand les ­parents commencent à ressentir la fatigue – puisque leurs rythmes circadiens sont plus précoces –, recevant les instructions de sommeil de la mélatonine vers 22 ou 23 heures, leur adolescent peut être encore pleinement éveillé. Il faut encore quelques heures avant que le rythme circadien de son cerveau ne perde de sa vivacité pour laisser place à un sommeil durable », explique Walker.

Cette avancée provisoire du rythme circadien (qui recule de nouveau à l’âge adulte) n’a rien d’une aberration. ­Walker avance une hypothèse « selon une ­perspective socio-évolutive » : « Le passage de la dépendance à l’indépendance par rapport aux parents est l’objectif central du développement de l’adolescent, qui doit également apprendre à gérer les complexités des relations et interactions avec ses pairs. Il se peut que Mère ­Nature ait aidé les adolescents à se détacher de leurs ­parents en faisant avancer dans le temps leur rythme circadien, le décalant par rapport à celui de leurs géni­teurs. Cette astuce biologique permet ingénieusement aux adolescents de vivre une phase tardive pendant ­laquelle ils se retrouvent à agir indépendamment durant plusieurs heures – en même temps que leurs pairs. Ils ne sont soustraits aux soins de leurs parents ni totalement, ni pour toujours, mais c’est une tentative sécurisée de dérober en partie ces futurs adultes au regard de leurs mère et père. »

Matthew Walker déplore que l’école ne tienne pas compte de ce rythme biologique et oblige les adolescents à se rendre en cours tôt le matin – ce qui les prive d’heures de sommeil ­précieuses pour leur équilibre mental. Et il ­propose de faire commencer les cours à 9 heures.

 

7. Lève-tôt et couche-tard

Même adultes, les humains n’ont pas tous le même rythme de sommeil. Certains sont du matin, d’autres du soir. D’après le chercheur, ils représentent respectivement 40 % et 30 % de la popu­lation. Les 30 % restants se situent entre les deux. Ces différences ont une origine largement génétique. Ce n’est pas une question de choix. Or, comme pour les adolescents, la société n’en tient pas compte : elle impose un rythme uniforme pour tous, qui, en ­général, favorise les lève-tôt.

Le neuroscientifique risque une ­explication : « Il est probable que les ­humains aient évolué vers un co-­sommeil par famille, voire par tribu, et non individuellement ou en couple. Le contexte évolutif ­permet ­ainsi de comprendre les bénéfices de cette ­variation génétiquement programmée des ­préférences en termes de sommeil/réveil. Les couche-tard d’un groupe ne s’endorment pas avant 1 ou 2 heures du matin et ne sont pas réveillés avant 9 ou 10 heures. À l’inverse, les lève-tôt se retirent pour la nuit à 21 heures et se réveillent à 5 heures. Par conséquent, le groupe en tant que tel n’est vulnérable que pendant quatre heures au milieu de la nuit (au moment où tout le monde dort), même si chacun a la possibilité de dormir huit heures. Voilà qui augmente potentiellement de 50 % l’aptitude de l’espèce à la survie. »

 

8. Éviter les somnifères

Matthew Walker est plus que ­réservé à l’égard des somnifères, y compris ceux de la génération la plus récente. Ils « n’entraînent pas un sommeil naturel, résume-t-il. Ils peuvent altérer votre santé et augmentent les risques de maladies mortelles ». Les somnifères ciblent la même zone cérébrale que ­l’alcool et « mettent KO les régions les plus ­élevées de votre cortex ». Or, de même que les anxiolytiques, ils réduisent l’activité des ondes lentes du sommeil profond. Ils altèrent la mémoire. Une analyse de 65 études ne montre pas de différence significative d’effet sur le temps de ­sommeil entre placebo et somnifères. Mais ceux-ci entraînent une dépendance et un « rebond d’insomnie » quand on cesse d’en prendre. Enfin, plusieurs études ­indiquent une corrélation entre la prise de somnifères, les accidents de voiture, les maladies infectieuses, les accidents cardiaques et le cancer. ­Corrélation n’est pas raison, avertit Walker, mais il y a suspicion. »

 

— Ce texte a été écrit pour Books.

Dormir : l’énigme du sommeil

À en croire les chercheurs d’aujourd’hui, le sommeil n’intéresse la science que depuis une génération. Ce n’est pas tout à fait exact, si l’on en juge par les expériences réalisées avant la Première Guerre mondiale par le Français Henri Piéron. Il avait été précédé à la fin du XIXe siècle par Marie de Manacéine, une médecin russe tombée dans l’oubli.

Quoi qu’il en soit, cette discipline, animée désormais par toute une communauté, a beaucoup progressé. De multiples travaux démontrent les vertus du sommeil : il contribue à effacer les souvenirs inutiles et à renforcer les autres ; il préserve le système immunitaire ; il favorise la production de certaines hormones ; il dope nos facultés d’apprentissage et nos performances cognitives ; il sert à éliminer des déchets du cerveau. Le manque de sommeil est préjudiciable à la sécurité et à la santé, notamment celle des ­enfants. Ce qui ouvre une voie royale à l’industrie ­pharmaceutique et aux vendeurs de gadgets.

Jusque-là, tous les chercheurs sont d’accord. Les divergences portent essen­tiellement sur trois questions. Comment expliquer le sommeil au ­regard de la théorie de l’évolution ? Quel est le rôle respectif du sommeil profond et du sommeil paradoxal ? La société industrielle puis postindustrielle exerce-t-elle une pression insupportable sur le sommeil ? Ce qui est sûr, c’est que le mal-­dormir est devenu un fait de ­société, une obses­sion collective contre laquelle les somnifères ne sont pas forcément le bon remède.

 

Dans ce dossier :

Les athlètes de l’ascèse

Dans le désert égyptien, saint Pierre s’alimenta pendant cinquante ans de cinq figues par jour. Une fois par an, il s’octroyait un petit pain. Un record ? Même pas. Saint Paul de Thèbes, dans sa thébaïde, ne se contentait-il pas de cinq ­figues lui aussi, mais sans petit pain annuel ? Saint Arsène s’en tenait pour sa part à deux prunes et à une figue quotidiennes, qu’en plus il faisait d’abord pourrir. Comme le rappelle Jacques Lacarrière dans l’ouvrage qu’il a consacré à ces « hommes ivres de Dieu », on a fini par mettre la barre à sept figues par jour – huit, c’était de la gourmandise ; six, de l’ostentation orgueilleuse (1). Quant à saint Benjamin, il n’a mangé tout au long de sa longue vie que des lentilles trempées dans l’eau, avec une goutte d’huile. D’autres, saint Ephrem en tête, ne se nourrissaient que d’herbes et de racines ; on les appelait les « brouteurs », et ils n’étaient pas très populaires car ils concurrençaient le bétail. Enfin il y avait ceux qui, comme saint Palamon, faisaient cuire leurs herbes et les assaisonnaient de cendres. On pouvait boire à volonté, mais de préférence de l’eau mélangée à de la terre, pour lui donner mauvais goût.
Et là, il ne s’agit que de nourriture – ou d’absence de celle-ci. Mais, en ces tout débuts de l’ère chrétienne, c’est l’ensemble du corps que les pères du désert pensaient devoir châtier – par des moyens qui défient l’imagination. Comme se confiner pendant des décennies dans un tombeau (saint Antoine, celui de la tentation, ou saint Sabin, qui en plus ne pouvait ni se coucher ni même ­s’asseoir dans le sien), dans un arbre (les « dendrites », comme saint Maron, patron des maronites, qui passa onze ans dans un arbre creux, et David de Thessalonique, trois ans dans un amandier), dans une citerne (saint Paul de Thèbes), dans un canal d’irrigation (saint Chen­outi), dans une cage (Jean d’Égypte, saint Thalèle). À moins qu’on ne préfère se charger de fers (saint Acepsime), s’attacher à une croix (saint Chenouti, encore), se pendre par les aisselles (saint Titus), tenir en équilibre sur une brique jusqu’à ce que sueur et larmes la fassent fondre (saint Chenouti, décidément), se priver de sommeil ou dormir debout (saint Macaire, saint Pacôme), figer une partie de son corps (les bras en l’air pour saint Sisoès, la tête baissée pour saint Éliade).
La pratique la plus admirée était celle du célèbre saint Siméon le Stylite, resté vingt-neuf ans au sommet d’une colonne pour être plus près de Dieu et plus loin des hommes ; en Syrie, ses disciples étaient si nombreux qu’ils formaient « de véritables forêts de colonnes », écrit Lacarrière.
Pourquoi ces « athlètes spirituels » ont-ils donc entrepris, à partir du IVe siècle, de se mortifier ainsi ? Et en si grand nombre (10 000 rien que sur les bords du Nil, entre les villes de Memphis et d’Assiout). Qui plus est, dans l’un des environnements les plus hostiles de la planète : les déserts de moyenne Égypte ou de Nitrie, au sud-ouest d’Alexandrie ; plus tard, ceux de Palestine et de Syrie, puis ceux, plus symboliques, de Cappadoce et d’Arménie ; enfin, le ­désert au pied du mont Athos, en Grèce. Sans oublier le « désert » janséniste de Port-Royal, dont l’un des plus fameux Solitaires, ­Robert Arnauld d’Andilly, a traduit (magnifiquement) du grec le synaxaire, c’est-à-dire le récit des vies de ces pères du désert .
L’explication théologique, c’est que l’on croyait alors que la ­seconde venue du Christ et l’Apocalypse étaient imminentes, et que l’espèce humaine vivait ses derniers jours. Alors, autant « tuer le corps avant qu’il ne nous tue » (sainte Dorothée) et miser sur les félicités de la vie éternelle, lesquelles n’étaient censées s’acquérir qu’en échange des souffrances subies ici-bas.
Or il n’était plus question pour les chrétiens de martyre et de violences ­diverses – elles étaient ­désormais réservées aux païens. En avant donc pour les souffrances auto-infligées ! Et pas seulement celles du corps, mais celles de l’âme aussi. Il fallait tourner le dos au monde en même temps qu’à la nature, en châtiant autant l’être social que son enveloppe charnelle. Et là encore par tous les moyens : solitude extrême ; abstention de toute joie, qu’elle provienne de la beauté, de l’affection, de la procréation : interdiction absolue de rire, et souvent même de parler ; pratique de l’humiliation sous des formes extrêmes – se soumettre à une discipline absurde jusqu’à l’abjection, subir volontairement des insultes ou encore s’en retourner incognito chez soi pour y servir comme domestique (saint Alexis).
À moins que l’on choisisse de passer pour un fou, ou pire, un ­pécheur, comme Siméon Slos, qui passait ostensiblement la nuit dans des bordels, mais à tenter de convertir les filles ; ou Marie l’Égyptienne, qui se mortifiait par la prostitution. Il fallait en effet débarrasser son âme de la moindre particule d’orgueil, y compris de l’orgueil de l’humilité et du sacrifice. Raison pour laquelle Sisoès baissait les bras dès qu’il y avait des spectateurs, tandis que d’autres se coiffaient d’une capuche à l’heure du repas pour ne pas laisser voir les privations qu’ils s’imposaient.
Cette transformation de l’Égypte en Terre sainte bis avait aussi une dimension politique, d’ailleurs assez paradoxale. Ce christianisme extrême était en effet une réaction contre le christianisme institutionnel, désormais religion quasi officielle de l’Empire ­romain. C’était même à certains égards une réaction de l’Égypte pharaonique contre la mainmise hellénistique. Les athlètes de l’ascèse et de l’anachorèse (retrait du monde), qui étaient la plupart du temps issus de la petite paysannerie opprimée parlant toujours l’égyptien, perpétuaient sans le savoir beaucoup des traits de l’antique religion : son penchant pour l’éternité et les tombeaux ; son goût pour les démons, comme ceux qui tourmentaient le malheureux saint Antoine ; le rôle dévolu aux animaux, grâce auquel Apis, Anubis et autres Sobek se voyaient réactivés en bêtes sauvages coopératives et compatissantes ; les formes extrêmes de soumission ; et même la prostitution sacrée. Cette réaction se manifestait aussi le plan doctrinal, puisque l’Égypte avait embrassé avec enthousiasme le monophysisme et même le gnosticisme, essentiellement pour ­enquiquiner Byzance.
Or, paradoxe dans le paradoxe, ce sont précisément ces formes extrêmes voire hérétiques d’expression religieuse qui se trouvent à l’origine directe des institutions les plus respectées du christianisme occidental, les monastères. Par l’intermédiaire de figures comme Jean Cassien, établi en Gaule, les ermites (d’erimos, « désert » en grec) se transformeront au VIe siècle en moines de la douce Europe vivant en communautés aussi bien agencées que l’architecture de leurs abbayes. Mais ces moines médié­vaux s’imposeront aussi des mortifications (plus atténuées), devront aussi se défendre contre le péché d’orgueil en se cachant sous leur bure et continueront à redouter « le démon de midi », celui qui surgissait dans le désert à l’heure la plus chaude et provoquait toutes sortes d’hallucinations terrifiantes.