Le manque de sommeil, une catastrophe

Tiré de mon sommeil à 4 h 30 par mon petit garçon de 4 ans venu nous rejoindre, ma femme et moi, dans notre lit (ce qu’il fait presque toutes les nuits), je me suis plongé dans un livre sur les effets du manque de sommeil. ­Lequel me rend plus bête, plus gros, plus malheureux, plus pauvre, plus ­malade, moins performant sexuellement ; et accroît mon risque de cancer, de maladie d’Alzheimer mais aussi de mourir dans un accident de voiture. En outre, la privation de sommeil diminue lentement mais inexorablement : a) mes chances de vivre au-delà de 60 ans ; b) la taille de mes testicules.

Pourquoi nous dormons – une lecture bien mal choisie pour le petit matin – regorge d’informations surprenantes. S’il n’empêchait pas de s’endormir, il ferait faire des cauchemars. Les anno­tations gribouillées sur les pages de mon exemplaire, de la main tremblante d’un homme recevant la sombre révélation de son horrible destin – « Oh, putain ! » ; « Là, on est mal ! » – se comprendraient mieux sur un grimoire ésotérique que sur un livre de vulgarisation scientifique rédigé sur un ton affable.

Le titre de l’ouvrage est trompeur. Il laisse entendre que le sommeil pourrait avoir une explication unique. En fait, Matthew Walker le présente comme le remède à tout un ensemble de problèmes de santé qui entraîneraient autre­ment la lente détérioration du corps et de l’esprit. Dans un passage amusant, il en fait la promotion comme s’il s’agissait de commercialiser un nouveau médicament :

« Les chercheurs ont découvert un nouveau traitement révolutionnaire permettant de prolonger la durée de vie. Il renforce la mémoire et la créativité. Il vous rend plus séduisant, vous permet de rester mince et d’éviter les fringales. Il vous protège du cancer et de la démence. Il repousse le rhume et la grippe, diminue les risques de faire une crise cardiaque ou un accident vasculaire cérébral, sans parler du diabète. Vous serez même plus heureux, moins déprimé et moins anxieux. Y a-t-il des amateurs ? »

Eh bien oui ! Ce remède miracle m’intéresse au plus haut point. Le problème, c’est de mettre la main dessus. Se faire donner des coups de genou dans le dos par un enfant de 4 ans au beau milieu de la nuit n’est pas le pire ; à ­l’issue de la lecture de Pourquoi nous dormons, toute la modernité m’est appa­rue comme une vaste conspiration contre le sommeil.

 

Minuit ne signifie plus le milieu de la nuit

L’un des points forts du livre est la clarté avec laquelle Walker expose l’étendue des dégâts causés par le fait que de sous-estimer le rôle majeur et complexe que joue le sommeil dans nos vies et la difficulté que nous avons à dormir notre content.

On peut diviser la population en deux grands groupes, selon leur « chronotype » : les lève-tôt et les couche-tard. Chaque groupe possède sa propre horloge circadienne, et il n’y a pas vraiment moyen de transformer une personne du soir en quelqu’un de matinal – ce qui n’est pas de chance, puisque les horaires de travail et d’école favorisent presque exclusivement les lève-tôt. Les couche-tard, écrit-il, « sont donc souvent contraints de ­brûler la chandelle proverbiale par les deux bouts. Ils sont plus souvent victimes des maladies liées au manque de sommeil, comme la dépression, l’anxiété, le diabète, de cancer, les crises cardiaques et les AVC ».

« L’insomnie est une réalité si colossale que je me demande si l’homme ne serait pas un animal inapte au sommeil », écrivait Cioran, le saint patron des couche-tard, dont le visage fatigué m’apparaissait souvent durant ma lecture. La vision du monde de Walker n’est peut-être pas aussi sombre que celle de l’essayiste roumain, mais son tableau d’une société dans laquelle nous dormons de moins en moins est d’une noirceur insoutenable. Nos « normes culturelles de sommeil » subissent des assauts sur de multiples fronts :

« Minuit ne signifie plus le milieu de la nuit mais désigne pour beaucoup d’entre nous le moment où nous allons vérifier nos courriels une dernière fois – et nous savons où cela nous mène bien souvent. Pour ne rien arranger, nous ne compensons pas ces heures de nuit perdues en dormant plus longtemps le matin. Cela nous est impossible. Notre biologie circadienne, couplée à la ­nécessité sans cesse renouvelée de nous lever tôt le matin imposée par le mode de vie postindustriel, nous prive du sommeil dont nous avons profondément besoin. »

 

Le manque de sommeil compromet les capacités mentales et physiques

Pour résumer, si vous dormez moins de sept heures par nuit, vous vous faites autant de tort que si vous fumiez ­régulièrement ou que vous ­buviez trop. Faisant partie de ceux qui s’estiment heureux quand ils font des nuits de six heures et qui pensent pouvoir se contenter de cinq, j’ai été troublé ­d’apprendre que les personnes manquant de sommeil refusent souvent de l’admettre. Cet épuisement à petit feu devient leur norme. « Elles refusent de reconnaître à quel point leur perpétuel manque de sommeil finit par compromettre leurs capacités mentales ou leur ­vitalité physique, ­notamment par la lente accumulation de problèmes de santé. »

Il est sans doute un peu tôt pour vous dire si Pourquoi nous dormons m’a sauvé la vie, mais je peux vous assurer que sa lecture m’a ouvert les yeux.

 

— Cet article est paru dans The Guardian le 21 septembre 2017. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.

Ce qui reste de Sapphô

« Nous avons sans doute fait couler plus d’encre sur cette poétesse que sur tout autre écrivain, en proportion de l’œuvre parvenue jusqu’à nous », remarque l’hélléniste Edith Hall dans The New York ­Review of Books à propos de Sapphô. Celle que Platon sur­nomma « la dixième Muse » et qui ­naquit en 620 avant J.-C sur l’île de ­Lesbos avait com­posé neuf recueils, soit à peu près 12 000 vers. Quelques centaines ont survécu, presque exclusivement sous forme de fragments. La faute à un christianisme qui jugeait scandaleuses les passions évoquées par cette femme trop libre. « Certains savants de la Renaissance soupçonnaient le pape Grégoire VII d’avoir fait brûler tous les manuscrits de la Grecque au XIe siècle, en raison de leur caractère dangereusement grivois », rappelle Hall. Les éditions Synchronique proposent un florilège des fragments qui ont échappé à cette damnatio memoriae. Ils sont magnifiquement illustrés et surtout excellemment traduits. Leur survie au sein d’une œuvre mutilée leur confère souvent une force qu’ils n’avaient peut-être pas à l’origine, celle des formules oraculaires. Fragment 14 : « Je souhaite et recherche ­ardemment… »

Trump expliqué par Richard III

«Au début des années 1590, Shakespeare s’attela à l’écriture d’une pièce qui répon­dait à la question suivante : comment un grand peuple se retrouve-t-il gouverné par un sociopathe ? », écrivait Stephen Greenblatt, célèbre spécialiste américain du Barde, en octobre 2016 dans The New York Times. C’était à la veille de l’élection présidentielle américaine, et Greenblatt s’appuyait sur Richard III pour adresser une mise en garde à ses concitoyens : « Les écrits de Shakespeare ont l’extraordinaire pouvoir de transcender les époques et les lieux et nous parlent directement. Nous comptons toujours sur lui, dans les périodes de perplexité, pour nous apporter des vérités ­humaines. C’est le cas à présent. Ne pensez pas que cela ne puisse pas arriver, alors ne gaspillez pas votre vote. »
Le résultat de l’élection ayant confirmé « ses pires craintes », Greenblatt a éprouvé la nécessité de creuser le sujet de son article et d’en faire un livre, explique le critique Alasdair Lees dans The Independent. Dans Tyrant, il ­bâtit une « grammaire de la tyrannie », en se fondant sur les œuvres complètes du dramaturge ­anglais et certains de ses monstres les plus notables, de Richard III à Macbeth en passant par Coriolan, Jules César et le roi Lear », écrit Robert McCrum dans The Observer.
« Comme le montre Greenblatt avec finesse, Shakespeare théâtralise l’exercice même du pouvoir : la façon dont les sujets et les collaborateurs en viennent à être complices par séduction ou par indifférence », souligne l’universitaire John Mullan dans The Guardian. Dans le chapitre consacré à Richard III, Greenblatt fait ainsi la typologie de ceux qui portent le tyran sur le trône : il y a ceux qui ne le pensent pas si mauvais, ceux qui le savent mauvais mais qui ne l’imaginent pas ébranler le statu quo et aussi les convaincus, les intimidés, ceux qui pensent pouvoir le contrôler et ceux qui espèrent pouvoir en profiter.
Les ogres sur lesquels Greenblatt se concentre présentent, sans surprise, toutes les caractéristiques trumpiennes : narcissisme, impulsivité, indécence, incompétence. « Ils colportent des mensonges et, dans le cas de Coriolan, sont de mèche avec des puissances étrangères », note Alasdair Lees. Greenblatt décrit Richard III comme étant « d’un narcissisme pathologique et d’une arrogance suprême. Il se croit tout permis et est persuadé qu’il peut faire tout ce qu’il veut. Il adore aboyer des ordres et regarder ses sous-fifres se dépêcher de les mettre à exécution… », écrit Rhodri Lewis, spécialiste lui aussi de Shakespeare, dans la Los Angeles Review of Books. Difficile en effet de ne pas reconnaître Donald Trump, même s’il n’est jamais nommé dans Tyrant. Dans un entretien accordé au Times, Greenblatt se défend toutefois d’avoir ­voulu faire le portrait du président américain. Car, « premièrement, les “hommes forts” se multiplient de manière inquiétante (Poutine, Erdoğan, Xi Jinping et autres). Et, deuxièmement, face à la puissance d’esprit de William Shakespeare, même le bronzage orange pâlit jusqu’à l’insignifiance. J’espère que mon livre survivra à Donald Trump ».
Mais Rhodri Lewis reproche à son confrère de donner du ­Richard III dépeint par Shakespeare une image biaisée, en faisant l’impasse sur son charme, son courage, sa vivacité d’esprit. « Le problème, manifeste tout au long de Tyrant, est que Greenblatt est devenu prisonnier de son argumentation, de sa colère et peut-être même de son éditeur : Richard III lui sert à représenter le 45e président des États-Unis et basta. » Certes, « Greenblatt a toujours été un critique politique, qui étudie la façon dont les textes peuvent être placés dans leur contexte historique afin d’éclairer les préoccupations du présent, ajoute Lewis. À son meilleur, sa méthode a produit des résultats spectaculaires. Dans Tyrant, elle est à la fois caricaturée et poussée jusqu’à son point de rupture : les conclusions sont fixées à l’avance et les écrits de Shakespeare forcés pour aboutir à ces conclusions ».

 

Simone Weil, une philosophe hantée par le sacrifice

Voilà soixante-quinze ans, le 26 août 1943, le médecin légiste du sana­torium Grosvenor, un vaste édifice victorien situé dans la ville d’Ashford, à une centaine de kilo­mètres au sud-est de Londres, acheva l’examen d’une patiente décédée deux jours plus tôt. Il rédigea l’acte de décès : « Arrêt cardiaque dû à la dégénérescence du muscle cardiaque causée par la faim et une tuberculose. » Puis le constat clinique fait place à un jugement moral : « La défunte s’est tuée en refusant de manger alors que l’équilibre de son esprit était dérangé. »

Le corps fut enterré au cimetière Bybrook, à Ashford. Sur sa tombe, une plaque gravée indique :

SIMONE
WEIL
3 février 1909
24 août 1943

 

La tombe, dont l’emplacement est signalé sur le plan du cime­tière, est devenue l’un des sites touristiques les plus visités d’Ashford. Pour tenir compte du flot incessant de visiteurs, une autre plaque en marbre explique que Simone Weil avait « rejoint le gouvernement provisoire français à Londres » et que « ses écrits l’ont consacrée comme l’une des grandes figures de la philosophie contemporaine ».

Une plaque de marbre ne saurait en dire beaucoup plus. En janvier 1943, Simone Weil était arrivée à Londres pour s’engager dans la France libre de Charles de Gaulle. Mais, comme si souvent dans sa vie, elle refusa finalement de devenir membre de ce club. Quatre mois après avoir rejoint le mouvement gaulliste, elle annonça sa démission. Raison invoquée : ses supérieurs avaient refusé à plusieurs reprises d’accéder à sa demande, qui était d’être envoyée en mission dans la France occupée.

Une telle mission, pensait-on au QG du général de Gaulle, s’achèverait immanquablement par sa capture et sa mort. Bizar­rement, Weil n’en disconvenait pas. Elle avait ­assuré dans une lettre à Maurice Schumann, un ancien camarade d’école ­devenu l’un des conseillers de De Gaulle : « Toute tâche n’exigeant pas de connaissances techniques et comportant un ­degré élevé d’efficacité, de peine et de danger me conviendrait parfaitement. » Encore plus surprenant, elle ajoutait que, si elle était ­arrêtée, sa « faiblesse physique » lui permettrait de mourir « sans avoir donné d’indications ».

Mais le plus étrange est le lien entre tout cela et les mots gravés sur la plaque de marbre : « l’une des grandes figures de la philosophie contemporaine ». Durant sa courte vie, Simone Weil a très peu publié. Formée à l’École normale supérieure, l’une des institutions universitaires les plus prestigieuses, Weil s’employa sans relâche à se détourner du parcours que l’on attendait d’elle. Elle enseigna dans plusieurs lycées mais, comme elle le confia à l’une de ses élèves, elle trouvait que l’enseignement la tenait éloignée de la « vraie vie ». Au grand désespoir des proviseurs (l’un d’eux l’appela « la Vierge rouge »), elle manifestait aux côtés des ouvriers en grève, participait à des débats syndicaux, enseignait à des adultes et écrivait pour divers journaux. Comme Orwell et Camus, elle avait beau pencher très à gauche, elle se méfiait des révolutionnaires tout autant que des réactionnaires. Persuadée qu’un régime marxiste aboutirait, plus encore qu’une monarchie, au totalitarisme, elle préférait soutenir des organisations anarchistes et syndicales.

Ces activités ne lui suffisaient pas. Pour Simone Weil, la réalité était ancrée dans le travail manuel. Son désir d’expérience concrète semble souvent inspiré par un romantisme morbide. Comme elle le dit à un marin-pêcheur abasourdi qui l’avait prise comme matelot – même si elle ne pouvait lui être d’une grande utilité –, son « malheur » était de n’avoir jamais été pauvre. Elle fit le même aveu à un couple de paysans pour qui elle souhaitait travailler : « Ce que je veux, c’est vivre la vie des plus pauvres, partager leurs durs travaux, vivre leurs peines, manger à leur table. »

Impressionné par cette demande d’une Parisienne aisée, le couple l’invita non sans réticences à ­partager sa vie. Un mois plus tard, il éprouva moins de réticences à la désinviter. Les deux époux ne supportaient plus d’être sans cesse bombardés de questions ni de la voir refuser de prendre part aux repas, au motif que « les enfants en Indochine ont faim ».

Quelque chose d’autre était à l’œuvre dans sa quête du travail manuel. « Tant qu’on a simplement une idée, on ne tient rien de réel, disait-elle. La grande ­erreur humaine est de raisonner au lieu de découvrir. » Pour découvrir, il faut sortir du laboratoire ou de la bibliothèque, du café ou de la salle de classe. La philosophie, répète-t-elle dans son journal, « est exclusivement affaire d’action et de pratique ». Elle aurait pu ajouter que c’est aussi affaire de vérité, mais, comme elle le disait à ses élèves, « une vérité est toujours la vérité de quelque chose ». Le quelque chose en question vit, traverse des expériences, éprouve dans son corps. Cette vérité-là échappait à ses camarades intellectuels, même quand ils prétendaient parler au nom des travailleurs. Comment pouvaient-ils théoriser sur l’aliénation des travailleurs alors qu’ils n’avaient jamais « été au nombre des rouages d’une usine » ?

La volonté de Simone Weil de faire se rencontrer les mots et le monde ne l’a pas seulement conduite sur le pont d’un bateau de pêche et dans une ferme, mais, on le sait, en usine. Fin 1934, elle prit un congé d’un an, qu’elle passa à travailler dans trois usines de Paris et de sa banlieue. C’est dans ces lieux assourdissants et sinistres, assu­jettie à une machine qui la condamnait à répéter sans cesse les mêmes gestes, qu’elle fit l’une de ses découvertes les plus troublantes : « le malheur ». Un état inhumain, résultant moins de la souffrance physique que de la dégradation psychique. ­Réduits à une existence comparable à celle d’une machine en raison d’un implacable travail physique répétitif, harcelés par les pointeuses, houspillés par les contremaîtres, les ouvriers étaient simplement incapables de penser, encore moins de réfléchir à la possibilité d’une résistance ou d’une rébellion. « L’épuisement, écrit-elle, rend presque invincible pour moi la tentation la plus forte que comporte cette vie : celle de ne plus penser, seul et unique moyen de ne pas en souffrir. »

Mais elle était condamnée à ne pouvoir s’arrêter de penser, même dans les pires circonstances. Comment aurait-il pu en être autrement ? Elle ­aurait cessé d’être Simone Weil. ­Fumant cigarette sur cigarette, ajustant ses lunettes cerclées de métal, portant la même robe que la veille et que le lendemain, elle répétait à ses élèves cette vérité de base : « Si on s’arrête de penser à tout cela, on se rend complice de ce qui se passe. Tout au contraire, il faut assumer sa place dans ce système et faire quelque chose pour le changer. » Si la philosophie ne conduisait pas à une telle conclusion, elle ne vaudrait pas le papier sur ­lequel elle est écrite.

Avec l’armistice et l’occupation nazie, l’impératif de « faire quelque chose » devint insoutenable. Et, pour Simone Weil, ce quelque chose fut notamment l’écriture. Les trois dernières années de sa vie furent les plus productives, du point de vue littéraire du moins. À Marseille, elle écrivit sous un pseudonyme – par nécessité puisque le régime de Vichy interdisait toutes les professions intellectuelles aux juifs – et continua d’écrire quand elle arriva à New York. C’est en tant qu’écrivaine et philosophe qu’elle attira l’attention de la France libre, qui la fit venir à Londres à la fin de 1942 pour contribuer à la réflexion sur le rétablissement d’un État républicain à la libération de la France. Durant les quelques mois qu’elle passa à Londres, Simone Weil rédigea plusieurs centaines de pages, allant de brèves analyses à ce qui est peut-être son œuvre majeure, L’Enracinement.

Mais, pour Simone Weil, ­aucun de ces écrits, pour profonds et parfois déconcertants qu’ils fussent, n’étaient « faire quelque chose ». Écrire ne suffisait pas. Comme elle le dit à Maurice Schumann, « le malheur ­répandu sur la surface du globe terrestre m’obsède et m’accable au point d’annuler mes facultés, et je ne puis les récupérer et me délivrer de cette obsession que si j’ai moi-même une large part de danger et de souffrance ». Quel meilleur moyen, pour ce faire, que de devenir infirmière ? Pas le type d’infirmière habituel, comme celles qui la soignaient à Ashford et avec qui elle avait de bons rapports. Elle avait en tête une autre mission pour cette profession, ce qu’elle a décrit avec force détails dans une série de documents. L’un d’eux, rédigé en anglais, a pour titre « Projet d’une formation d’infir­mières de première ligne », où elle fait un lapsus révélateur : elle écrit « fire-line » (« ligne de feu ») au lieu de « first-line ».

Il s’agissait moins, pour ces infirmières, de sauver la vie de soldats blessés que d’offrir leur propre vie. Parachutées sur le front, elles auraient certes eu à panser et garrotter les blessés ; mais surtout, leur uniforme blanc aurait servi de cible aux tireurs allemands. Simone Weil l’explique en toute simplicité : « Elles devraient avoir fait le sacrifice de leur vie. »

Le général de Gaulle s’est peut-être arrêté sur cette phrase quand il s’est écrié, comme on le sait : « Mais elle est folle ! » Sans doute l’était-elle un peu, mais, comme les détails du projet en témoignent, elle y mettait de la méthode. Elle observe à juste titre que les succès militaires des Allemands n’étaient pas seulement une affaire de stratégie et de matériel, mais aussi de mental et d’hommes. C’était en particulier vrai des SS, qui étaient préparés « non seulement à risquer leur vie mais à mourir ». L’idée, dans l’esprit de Weil, n’était pas de copier l’idolâtrie brutale du nazisme mais de créer l’exact opposé, « de faire accompagner [nos soldats] jusque dans les scènes de la plus grande brutalité, par quelque chose qui constitue une évocation vivante des foyers qu’ils ont dû quitter ».

Sans surprise, Simone Weil souhaitait diriger le premier corps d’infirmières à être para­chutées sur le champ de bataille. Elle avait pris un cours de secourisme pour se préparer à cette mission. Mais, quand son projet ne rencontra rien d’autre que le silence ou l’incompréhension, elle désespéra de pouvoir « faire quelque chose » ou, du moins, faire davantage que ce qu’elle ­faisait déjà depuis des mois : ne pas manger plus que les habitants de la France occupée, soumis à un rationnement drastique. Vu ses poumons tuberculeux, ses migraines invalidantes et son cœur fragile, cette façon de « faire quelque chose » ne lui fut pas moins fatale que si elle avait été parachutée en première ligne. Et, pourtant, son espoir contrarié lui resta en tête jusqu’au jour de sa mort. La dernière notation de son journal se résume à ce seul mot : « Infirmières. »

Simone Weil s’est-elle donné la mort, comme l’a conclu le méde­cin légiste ? Nous n’aurons bien sûr jamais la réponse. Mais je ne peux m’empêcher de citer le rapport d’un autre médecin ­légiste à propos d’un prêtre jésuite – un personnage de La Peste, d’Albert Camus, grand admirateur de Weil : « Cas douteux. » Pour Simone Weil, la mort était une conséquence possible de la philosophie – du moins si l’on conçoit la philosophie non pas comme une discipline universitaire mais comme un mode de vie. Comme l’observe le philosophe américain Costica Bradatan dans son remarquable essai Dying for Ideas (2015), « faire de la philosophie, ce n’est pas penser, parler ou écrire, c’est payer de sa personne ».

Pour la plupart d’entre nous, ce serait trop demander. Mais, comme Socrate et Sénèque, ­Simone Weil nous rappelle non seulement ce que cela coûte de mener une vie de philosophe, mais aussi sa raison d’être.

 

 — Cet article, écrit pour Books, a été traduit par Nicolas Saintonge.

Écrire avant de savoir lire

À quel âge commence-t-on à lire des livres ? En gros, vers 6 ans. Et à quel âge commence-t-on à en écrire ? Tom Mc­Carthy prétend avoir écrit sa propre version de Macbeth à 7 ans (1) et Carlos Fuentes, son premier texte à 11 ans (Borges aussi, mais il ne s’agissait que d’une traduction). Rimbaud a réinventé la poésie à 15 ans, et Victor Hugo avait déjà terminé à 16 ans la première version de Bug-Jargal. Avec son triomphe à 18 ans sonnés pour Bonjour tristesse, Françoise Sagan fait presque figure de cacochyme.
Mais ce genre de prouesses, Jules Renard les prend plutôt à la rigolade. Ne dit-il pas d’Alfred Jarry qu’il « aurait écrit Ubu roi à 13 ans, comme tout le monde » (2) ? Certains auteurs qui se vantent de leur précocité semblent en effet sous-­entendre que la littérature est inscrite dans leurs gènes, devant lesquels ils n’ont fait que s’incliner. Au lecteur donc d’en faire de même, car, si la nature ­inflige à quelqu’un ce besoin d’écrire, elle le pourvoit forcément du talent ­allant avec.
Ce qui n’est bien sûr pas toujours le cas. Voyez Minou Drouet, cette poétesse de 9 ans ultracélèbre dans les années 1950, à propos de ­laquelle Jean Cocteau disait : « Tous les enfants de 9 ans ont du génie, sauf ­Minou Drouet. » Après un long détour analytique, Roland Barthes arrive peu ou prou à la même conclusion, s’étonnant qu’on puisse qualifier de poésie « cette préciosité popote » (3). Jules Renard, que cette question de l’âge des débuts littéraires semble tracasser, reconnaît en effet : « On écrit toujours ses livres trop tôt… On n’est rien avant 30 ans, 34 ans, et je m’aperçois qu’il faut toujours reculer la date » (4). ­Dominique Fernandez est exactement sur la même ligne, à quelques années près : « Avant la quarantaine, nul ne peut savoir s’il sera romancier » (5), ainsi qu’Adam Gopnik, qui lui aussi considère qu’on ne peut pas écrire de bons romans avant d’être « à mi-vie ».
Mais toute généralisation est imprudente, surtout en matière littéraire. Beaucoup d’auteurs trouvent leur voie/voix et pondent leur(s) chef(s)-d’œuvre avant 30 ans : Flaubert (Madame Bovary), Thomas Mann (Les Buddenbrook), F. Scott ­Fitzgerald (Gatsby le Magni­fique), Ernest Hemingway (Le soleil se lève ­aussi), Franz Kafka (La Métamorphose), Norman Mailer (Les Nus et les Morts)… Même chose à l’autre bout du spectre. Henry James, Saul Bellow ou Sophocle (qui écrit Œdipe à Colone à 90 ans) attendent un âge très respectable pour chanter au sommet de leur voix. C’est à l’orée de la soixantaine que Daniel Defoe se lance dans la carrière de romancier (mais il avait déjà bien pratiqué la plume avant). Et le romancier américain Herman Wouk publie son dernier texte à 102 ans. La littérature n’est pas chienne : si l’on rate la fenêtre de tir de la prépuberté, on a toute la vie pour se rattraper. Comme le chantait Georges Brassens à propos d’autres aptitudes, « le temps ne fait rien à l’affaire ». .

Confusion et sentiments

Jens, 17 ans, est un grand rouquin pataud aux yeux verts. ­Timide, il se trouve un peu gros et ne sait pas nager – ce qui peut se révéler un véritable handicap pour un adolescent de Tromsø, principale ville norvégienne au-delà du cercle polaire. Surtout en cet été caniculaire où il sera souvent amené à se jeter à l’eau, au propre comme au figuré. Un été après lequel rien ne sera plus comme avant : quel ado n’en a pas connu ?
Jens est amoureux. D’abord de Niklas, son ami d’enfance qui, lui, sort avec la jolie Gunn. Du coup, Jens est terriblement malheureux, ce qui l’amène à avouer son homosexualité à ses parents – très compréhensifs, même si sa mère tente de l’envoyer chez le psy et que son père considère qu’être amoureux « c’est pas la fin du monde ». « C’est juste très chiant », ajoute-t-il.
En fait, Jens n’est pas au bout de ses peines. En visite chez son oncle, il va vite oublier Niklas pour Edor, un garçon un peu fêlé, as de skateboard et ­hétéro invétéré, qui n’imagine pas un seul ­instant tomber raide dingue de Jens. Et là, c’est un véritable coup de foudre dans la nuit blanche de l’été norvégien.
Posée comme cela, l’histoire que nous racontent Monika Steinholm et Anneli Furmark a tout l’air d’une réédition à l’eau de rose de La Confusion des sentiments à l’ère de Facebook et des réseaux sociaux, omniprésents dans la vie de ces ados du Grand Nord. Mais, en fait, on y découvre une véritable histoire d’amour avec ses tourments et ses joies, décrite avec force et beaucoup de pudeur.
Un premier amour qui prend la forme d’une double révélation, celle de soi comme celle de l’autre, et qui va, comme le laisse entendre la fin du ­récit, façonner à tout jamais la vie de ces deux jeunes. Être amoureux de cette façon-là peut être éprouvant, mais ce n’est ­jamais, quoi qu’en pense le papa de Jens, « chiant ».
À l’origine, Au plus près est un roman jeunesse de la jeune auteure norvégienne Monika Steinholm, qui vit elle-même à Tromsø. Sa dimension universelle, bien au-delà de la thématique des amours homosexuelles, est certainement la raison de son succès dans le monde scandinave. « Des paysages somptueux et des sentiments splendides », résume le quotidien suédois Dagens Nyheter. C’est Anneli Furmark, très connue pour ses romans graphiques en Suède, qui a mis le récit en images.
La lecture d’Au plus près a aussi des vertus pédagogiques, autant pour les jeunes que pour leurs parents. Nous sommes en Norvège, où l’homosexualité est, a priori, mieux acceptée qu’ailleurs. Mais les résistances sont là, peut-être moins visibles mais, de ce fait, plus insidieuses. Même si les parents de Jens semblent compréhensifs, ils n’en sont pas moins embarrassés par le ­coming out de leur fils. Jens ira donc se réfugier chez son oncle, qui vit lui-même avec un homme à Finnsnes, à 160 kilomètres de Tromsø. Le couple est en train ­d’organiser la première gay pride de l’histoire de leur village, peuplé de quelque 3 000 âmes.
L’événement se passera d’ailleurs très bien malgré quelques affiches arrachées par l’ami d’enfance d’Edor – par jalousie plutôt que par homophobie. Mais Edor, qui vit dans la famille recomposée de son père – un homme très sympathique au demeurant –, se heurte à une telle hostilité de sa part, froide, silencieuse et définitive, qu’il ne pourra pas assumer ses sentiments pour Jens. Il en sortira dévasté, et certainement aussi un peu grandi. Mais quel gâchis !

Books

 

Freeman Dyson, savant iconoclaste

«Excentrique », « iconoclaste », « anticonformiste », « héré­tique » : ces qualificatifs fréquemment employés à propos du célèbre mathématicien et physicien anglo-américain Freeman Dyson reflètent à l’évidence un trait essentiel de sa personnalité. Son intérêt pour des sujets très variés, dont certains à la limite de la science-­fiction, comme la colonisation de l’espace ou la vie extraterrestre, ses prédictions ­audacieuses sur l’avenir de la biotechnologie, sa sympathie pour les savants « rebelles » et marginaux, sa conception de la science comme un ­savoir subversif plus proche de l’art que de la philosophie, ses vues peu orthodoxes sur les rapports de la science et de la religion (qu’il ne juge pas problématiques), le diplôme de doctorat (qu’il voudrait supprimer) ou le changement climatique (dont il considère qu’on exagère les risques) donnent de Dyson l’image d’une sorte de joyeux touche-à-tout inspiré et provocateur. Il l’est assurément, mais il est aussi et avant tout l’un des plus brillants physiciens du XXe siècle, un penseur d’une grande profondeur et la plus fine plume scientifique des ­cinquante dernières années.

En 1981, sous le titre Les Dérangeurs de l’Univers, il publiait un magnifique livre de souvenirs rapidement ­devenu un classique de l’autobiographie scientifique (1). Pour faire le récit de sa vie, il s’était appuyé sur les lettres qu’il envoyait chaque semaine à ses parents et qu’il avait demandé à sa mère de conserver soigneusement, après avoir découvert que c’était grâce à une correspondance semblable que James Watson avait pu raconter dans La Double Hélice les différentes étapes de sa découverte, avec Francis Crick, de la structure de l’ADN. À l’âge de 94 ans, Freeman Dyson vient de décider de publier une importante ­sélection de cette correspondance, accompagnée de commentaires. Le recueil, qui s’arrête en 1978 et ne comprend que des lettres à sa famille, constitue une sorte de complément à son autobiographie ainsi qu’à l’excellente biographie que lui a consacrée Phillip Schewe.

Né dans une famille d’intellectuels et d’artistes britanniques (son père était compositeur et chef d’orchestre et sa mère une juriste exceptionnellement lettrée), Freeman Dyson a manifesté des dons précoces pour la littérature et les mathématiques. À l’âge de 8 ans, il rédigeait dans une langue étonnante de richesse et de maîtrise, dans le style des romans de Jules Verne, un récit de science-fiction resté inachevé. À 15 ans, il passait ses vacances d’été à résoudre chaque jour, de 6 heures à 22 heures, les 700 problèmes du livre d’équations différentielles du mathématicien britannique H. T. H. Piaggio. À cette époque, il suivait des cours au collège de Winchester, un des établissements d’enseignement secondaire les plus exigeants et réputés du système méritocratique anglais. Il entra ensuite au Trinity College de l’université de Cambridge. Comme à Winchester, à côté de l’étude et de la lecture, son passe-temps favori, conformément à une tradition locale, y était d’escalader la nuit les façades des bâtiments. Ses professeurs étaient de prestigieuses figures : en physique Paul Dirac ; en mathématiques G. H. Hardy, J. E. Littlewood et A. Besicovitch. De ce dernier il hérita un style de démonstration particulier qui consistait, comme il l’expliquera plus tard dans les remarquables « commentaires » à ses propres articles scientifiques, à « construire à partir d’éléments simples une structure architecturale complexe et délicate, souvent dotée d’une organisation hiérarchique, qui, quand elle est achevée, conduit, à l’aide de quelques arguments, à une conclusion inattendue » (2).

 

Dyson a commencé sa carrière comme mathématicien. Après avoir publié quelques travaux en analyse et en théorie des nombres, frustré par le manque de liens des mathématiques pures avec le monde réel, il décidait d’abandonner cette discipline pour se tourner vers la physique. Ce changement d’orientation le conduisit à émigrer aux États-Unis. Sa première étape y fut l’université Cornell, où Hans Bethe, dans le prolongement des travaux de Dirac, s’employait à jeter les bases de ce qui allait devenir l’électro­dynamique quantique, une théorie permettant de combiner la mécanique quantique et la relativité restreinte. Il y fit la connaissance du jeune physicien prodige ­Richard Feynman, qui devint son ami. Esprit indépendant et original, Feynman était occupé à réinventer toute la physique quantique à l’aide d’une méthode de calcul extraordinairement efficace et rapide mais qu’il était le seul à comprendre et à pouvoir utiliser, parce qu’elle était fondée, non sur des équations mais sur des schémas de nature picturale (les fameux « diagrammes de Feynman »). Au même moment, deux autres physiciens, Julian Schwinger (à Harvard) et Sin-Itiro Tomonaga (au ­Japon) s’efforçaient de résoudre les mêmes problèmes que lui par les moyens analytiques classiques.

Dans des circonstances qu’il a souvent racontées, au cours d’un voyage en bus de retour d’Albuquerque où il s’était rendu en compagnie de Feynman, Dyson réalisa, dans un moment d’illumination, que les méthodes employées par les trois physiciens étaient mathématiquement équivalentes. Il le démontra dans deux articles devenus des classiques, en même temps que la possibilité de « renormaliser » les calculs concernés, c’est-à-dire d’éliminer, par un procédé technique, des quantités infinies pouvant y apparaître. Entre-temps, il avait rejoint l’Institute of Advanced Studies de Princeton auquel (sans jamais avoir obtenu de doctorat) il est encore attaché aujourd’hui. L’établissement était alors dirigé par Robert Oppenheimer, à qui Bethe l’avait envoyé en le présentant comme le meilleur étudiant qu’il ait jamais eu. Oppenheimer n’avait pas d’intérêt pour l’électrodynamique quantique et éprouvait peu de sympathie envers Feynman. Dyson, qui soutenait la supériorité pratique de la méthode de son ami, dut donc se battre pour imposer son point de vue. Avec l’aide de Bethe, il finit par faire rendre les armes à Oppenheimer. Schwinger, Feynman et Tomonaga obtinrent le prix Nobel de physique en 1965. De l’avis général, Dyson l’aurait partagé avec eux si le règlement n’avait pas limité à trois le nombre de lauréats. Il n’en conçut pas d’amertume. De toute façon, soulignait-il volontiers, il n’avait pas le profil d’un prix Nobel, parce que, s’intéressant à trop de choses, il était incapable de travailler dix ans sur le même sujet.

 

Dans les années qui suivirent, ­Freeman Dyson tenta sans succès de résoudre mathématiquement les problèmes posés par une autre catégorie d’interaction physique, l’interaction forte. Rapportant avec honnêteté les commentaires d’une très grande sévérité que lui firent à ce sujet Wolfgang Pauli et Enrico Fermi, il reconnaîtra plus tard que, en l’absence de théories physiques appropriées (qui ne seront développées que plusieurs années après), sa tentative d’étendre son approche mathématique à l’ensemble de la théorie quantique des champs, qui couvre toutes les interactions sauf la gravité, était prématurée.

À partir des années 1950, il se consacra donc à d’autres domaines : la mécanique statistique, la physique de l’état solide, la cosmologie. Parallèlement, il s’engagea dans plusieurs projets technologiques, très illustratifs de l’enthousiasme que suscitaient, au début de la seconde moitié du XXe siècle, les perspectives d’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire. Le premier, auquel il a travaillé en collaboration avec le physicien Edward Teller, était la mise au point d’un réacteur nucléaire de petite taille pour la production d’isotopes à des fins médicales, baptisé Triga. Appréciés pour leur sécurité intrinsèque qui leur permet de fonctionner en l’absence d’enceinte de confinement, la combustion s’interrompant spontanément en cas d’emballement, des réacteurs fondés sur ce concept ont été fabriqués à des dizaines d’exemplaires.

Beaucoup plus ambitieux, le projet Orion, qui ne s’est jamais concrétisé, visait à concevoir un véhicule spatial propulsé à l’énergie nucléaire. L’idée en avait été proposée par le mathématicien Stanislaw Ulam (père, avec Teller, de la bombe H américaine). ­Dyson, que les voyages interplanétaires avaient toujours fait rêver, l’embrassa avec enthou­siasme. La technique envisagée consistait à lâcher en chapelet, à ­l’arrière d’un vaisseau équipé d’un bouclier protecteur, des dizaines de bombes dont l’explosion engendrerait une très forte poussée. De nombreuses versions ont été imaginées, avec des bombes atomiques ou à hydrogène. Le projet fut abandonné au bout de quelques années en raison de la crainte des retombées radioactives et de la signature du traité d’interdiction des essais nucléaires dans l’atmosphère et dans l’espace. Dyson le regretta ­toujours (3).

Durant la Seconde Guerre mondiale, le jeune Freeman avait travaillé au service de recherche opérationnelle du Royal Air Force Bomber Command, qu’il décrira plus tard comme « une gigantesque organisation s’employant à incendier des villes et tuer des gens, et le faisant mal ». Très bureaucratique, le Bomber Command, dirigé par le ­célèbre commandant Arthur « Bomber » Harris, ne parvint jamais à atteindre ses objectifs. Des dizaines de milliers d’habitants de Hambourg et de ­Dresde périrent dans les flammes des tempêtes de feu déclenchées par les bombes incen­diaires, et des centaines de jeunes aviateurs de la RAF trouvèrent la mort dans leurs appareils abattus par la DCA allemande, sans guère d’effet sur l’effort de guerre adverse. Dyson, qui faisait partie de l’équipe chargée de réduire les pertes d’équipages et de bombardiers Lancaster, développa à cette fin des outils statistiques de « méta-analyse » comparables à ceux qui sont aujourd’hui utilisés en médecine et en sociologie. En vain, parce que les recommandations des chercheurs n’étaient pas prises en considération.

 

Pacifiste avant la guerre, patriote ­durant celle-ci, à l’ère des armements nucléaires il se convainquit de la nécessité, pour éviter les tragédies inutiles, d’un dialogue constant entre autorités politiques et militaires et entre pays. Dans le cadre de l’Arms Control ­Disarmament Agency (ACDA), créée par le gouvernement américain, ainsi que du groupe de scientifiques militants baptisé « comité Jason », Freeman ­Dyson, qui maîtrisait le langage des polito­logues et des généraux aussi bien que celui des ingénieurs, ne ­cessa de plaider – en ­accord avec les vues de son ami le diplomate George Kennan – pour l’abandon de la doctrine de ­destruction mutuelle assurée (DMA), ou équilibre de la ­terreur, puis de l’idée de « first use », l’utilisation d’armes nucléaires tactiques en ­réponse à une attaque non nucléaire (par exemple au Vietnam), ainsi qu’en faveur des accords de désarmement et des initiatives de ­désarmement ­unilatéral.

À Cambridge, il avait eu l’occasion de demander à G. H. Hardy la raison pour laquelle il avait arrêté ses recherches pour se mettre à rédiger des ouvrages de souvenirs et de réflexion. « Les jeunes gens, lui avait répondu le mathématicien, doivent prouver des théorèmes, les hommes âgés écrire des livres. » Dyson, toujours prompt à souligner qu’il savait faire deux choses, « calculer et écrire de la prose anglaise », a suivi ce conseil. Jusqu’à un certain point : si sa production scientifique s’est ralentie avec le temps, elle ne s’est jamais complètement tarie. Durant sa huitième décennie de vie, en collaboration ou seul, il a publié plusieurs articles sur des questions pointues de mathématique et de physique. Lors du colloque organisé à l’occasion de son 90e anniversaire, il a présenté une communication sur le problème de l’existence des gravitons (les particules élémentaires hypothétiques censées transmettre la gravité) et les moyens possibles de les détecter. Dans l’ensemble, l’essentiel de son ­activité durant la seconde partie de sa longue existence a cependant consisté à donner des conférences et à rédiger des arti­cles pour une grande variété de ­revues et de magazines, en premier lieu The New York Review of Books.

Ces conférences et ces articles forment la matière de plusieurs livres. On y trouve de nombreux portraits, parfois critiques, souvent émouvants, toujours brillants, de savants qu’il a côtoyés : John von Neumann « aussi à l’aise en physique qu’en mathématiques, dans les humanités que dans les sciences », une qualification qu’il pourrait aussi bien s’appliquer à lui-même ; Edward Teller, dont il fait une description nuancée, plus positive qu’il n’est de coutume ; Richard Feynman, « moitié génie, moitié bouffon », dont il admirait l’extraordinaire inventivité et les talents d’amuseur mais aussi les grandes qualités humaines et la sagesse. Et Robert Oppenheimer, incomparable organisateur sans qui le projet de fabrication de la bombe atomique à Los Alamos n’aurait pas pu être mené à bien aussi rapidement, mais ­figure tourmentée qu’il compare non sans justesse à Lawrence d’Arabie, et dont il dit avec beaucoup de finesse que la véritable tragédie de sa vie ne fut pas la perte de son habilitation de sécurité, à l’époque du maccarthysme, du fait de ses liens supposés avec le communisme, mais son échec à devenir un scientifique de tout premier plan en raison de son anxiété et de son manque de patience.

 

Ses positions sceptiques sur le changement climatique ont fait scandale

Les livres de Dyson se distinguent par la clarté, la simplicité et l’extrême lisibilité de leur style, qui permet à leur auteur de synthétiser en quelques lignes lumineuses des problèmes complexes ou d’énoncer des vérités parfois mal perçues, comme dans cette réflexion au ­sujet de théories proposées par des savants renommés qui se sont révélées erronées : « La science se compose de faits et de théories. […] Les faits sont censés être vrais ou faux. Ils sont découverts par l’observation ou l’expérimentation. Un scientifique qui affirme avoir découvert un fait qui se révèle être faux sera jugé sévèrement. […] Les théories […] sont de libres créations de l’esprit humain destinées à décrire notre compréhension de la nature. Parce que celle-ci est incomplète, les théories sont provisoires. […] Un scientifique qui invente une théorie qui se révèle être fausse sera jugé avec indulgence. »

On trouve sous sa plume des idées plus étonnantes, qui consistent souvent à défendre des positions à contre-pied de l’opinion générale. Sur l’origine de la vie sur Terre, par exemple, contre la théorie largement admise que celle-ci est née avec le mécanisme de réplication des gènes et de l’ADN, il soutient la thèse minoritaire que le métabolisme cellulaire a précédé l’apparition des premiers génomes. Quand la recherche de la vie extraterrestre tend à se concentrer sur les planètes d’autres systèmes solaires de notre galaxie ou d’autres galaxies, il préconise d’en traquer les traces dans les comètes et les astéroïdes, où elle est plus facilement détectable et s’est sans doute plus probablement développée. C’est aussi sur ces corps célestes de petite taille qu’il recommande de faire nous-même prospérer la vie, en y plantant ce qu’on appelle des « arbres de Dyson » : des végétaux génétiquement manipulés pour y croître et fournir un écosystème habitable par l’homme.

Dans un article sur les moyens de détection de l’existence d’organismes intel­ligents en dehors du système ­solaire, inspiré par une idée trouvée dans le ­roman de science-fiction d’Olaf Stapledon Créateur d’étoiles, il proposera un des concepts les plus fameux auxquels son nom est associé : celui d’une gigantesque structure établie par une civi­lisation extrêmement avancée autour d’un astre pour recueillir son énergie et y vivre, biosphère artificielle constituée d’un essaim discontinu d’objets en ­orbite baptisée « sphère de Dyson » dans la littérature d’anticipation et la série télévisée Star Trek. Ailleurs, se projetant des milliards d’années dans l’avenir, il examine la question du devenir de la vie et de l’intelligence aux derniers ­moments d’existence de notre univers. Sa conclusion est que leur persistance est possible sous une forme exotique qui ne serait pas celle d’organismes de chair et de sang, à condition toutefois que la vie soit de nature analogique et non numérique (ce qui exclut le transfert des états mentaux sur le silicium envisagé par les transhumanistes) et que l’Univers soit en expansion linéaire, non pas accélérée, une hypothèse qui ne fait pas l’unanimité.

Parmi les positions de Dyson les plus controversées figurent celles qu’il a prises sur le changement climatique, et qui ont fait scandale lorsqu’il les a exposées publiquement en 2008 et 2009. Sans nier le phénomène d’augmentation du CO2 dans l’atmosphère, qu’il est d’ailleurs l’un des premiers à avoir étudié, il affirme qu’il est impossible d’en déterminer exactement les conséquences, parce que les ­modèles climatologiques s’appuient sur des connaissances incomplètes et ne prennent pas suffisamment en compte les interactions de l’atmosphère et de l’écosystème végétal. Il souligne aussi qu’elles ne seront pas toutes négatives. Au plan pratique, sa thèse est qu’il serait possible d’absorber une bonne partie du CO2 atmosphérique en plantant massivement des ­espèces végétales manipulées génétiquement pour accroître les besoins de leur métabolisme en dioxyde de carbone. Sur le plan philosophique, opposant les « humanistes », au nombre desquels il se compte, et les « environnementalistes », il affirme que « l’environnementalisme a remplacé le socialisme comme religion profane ». Ses détracteurs ont tendance à lui reprocher son optimisme, un trait de caractère qu’il se reconnaît volontiers et attribue au fait d’avoir survécu aux horreurs de la crise économique des ­années 1930 et aux atrocités de la ­Seconde Guerre mondiale.

 

Le goût du paradoxe de Freeman Dyson

Dyson place beaucoup d’espoir dans les biotechnologies, qu’il voit jouer au XXIe siècle un rôle comparable à ­celui des technologies de l’infor­mation au XXe siècle. S’il insiste par moments sur la nécessité de limiter les altérations du patrimoine génétique au monde végétal, à d’autres il évoque en ne ­plaisantant qu’à moitié la ­possibilité, pour chaque famille, de fabriquer ses animaux ­domestiques ou de compagnie (ou des dinosaures jouets) à l’aide ­d’outils de manipulation de l’ADN, ­ainsi que la perspective d’une diversification délibérée de l’espèce humaine en une ­série de sous-espèces anatomiquement et physiologiquement ­différentes, qui essaimeraient dans l’Univers.

Contrairement à beaucoup de ses collègues, Dyson ne cherche pas à étendre les lois gouvernant le monde quantique à la totalité de la réalité physique. Comme Bohr, il pense que les descriptions classique et quantique du monde sont toutes deux recevables et complémentaires. Il s’accommode parfaitement de la coexistence de la relativité générale – théorie de la gravitation, de l’espace et du temps – et de la ­mécanique quantique – théorie des interactions physiques à l’échelle atomique et subatomique –, et il considère avec scepticisme la théorie des cordes qui vise à les unifier dans un cadre unique. Mais, sur un plan plus général, il est ­extrêmement ouvert. Dans un article traitant de la théorie du « multivers » de Hugh ­Everett reprise par David Deutsch, une des théories d’univers multiples, purement spéculatives, aujourd’hui proposées par certains physiciens, il écrit significativement : « Je mets des limites étroites à la science, mais je reconnais qu’il y a d’autres sources de savoir humain que la science. Ces autres sources sont la ­littérature, l’art, l’histoire, la religion et la philosophie. Le multivers a sa place en philosophie et en littérature. »

À la différence de son ami physicien Steven Weinberg, athée convaincu et militant, Dyson a une vision spirituelle du monde. Il considère avec sympathie le principe anthropique sous sa forme forte, selon lequel il n’est pas fortuit que les constantes physiques soient exactement celles qui sont nécessaires pour permettre la vie dans l’Univers. S’il fallait le situer au plan théologique dans la nomenclature du biologiste et athée de choc Richard Dawkins, fait judicieusement remarquer Phillip Schewe, ce serait quelque part entre le panthéisme et une forme de déisme pour lequel Dieu serait une sorte de conscience collective cosmique. Avec le goût du paradoxe qui le caractérise, Dyson se déclare toutefois « chrétien pratiquant mais non croyant ». À ses yeux, la reli­gion est moins un corps de doctrine qu’un style de vie.

Dans l’ensemble, sa vision de la science est organisée autour d’une ­série d’oppositions binaires : « oiseaux » qui survolent de grands champs de savoir et « grenouilles » qui sautent de problème en problème, « hérissons » qui connaissent une seule grande chose et « renards » qui connaissent beaucoup de choses (un couple emprunté au poète grec antique Archiloque et popularisé par le philosophe Isaiah Berlin), théories et modèles, révolutions scientifiques fondées sur de nouveaux concepts et celles qu’engendrent de nouveaux ­outils, technologies grises (informatique) et vertes (biotechnologie).

Dans le même esprit, il oppose la vision de la guerre, de l’éducation, de l’histoire et de la science de Napoléon (du haut vers le bas) et celle de Tolstoï (du bas vers le haut). S’il admet que les deux termes de toutes ces oppositions sont nécessaires, son cœur penche chaque fois pour le second. Il défend aussi les amateurs contre les professionnels (par exemple en astronomie), les petits projets spatiaux d’initiative privée contre les projets pharaoniques des États, les détecteurs passifs de rayons cosmiques contre les accélérateurs de particules géants.

Dyson a souvent affirmé que les choses les plus importantes dans sa vie étaient, dans cet ordre, « la famille, les amis et le travail ». On aurait tort de voir là une coquetterie. Marié une première fois avec une brillante mathé­maticienne à la forte personnalité, une seconde fois avec une jeune femme allemande au carac­tère plus conforme à ce qu’il attendait d’une épouse, il est profondément un « homme de famille ». Les deux enfants issus de sa première union, les quatre filles qu’il a eues de son ­second mariage, la fille de sa première femme à laquelle il était très attaché et ses nombreux petits-enfants jouent un rôle central dans son existence. De tous les textes réunis dans un de ses recueils d’essais, son ­favori, n’hésite-t-il pas à déclarer, est une courte méditation intitulée « Sur les enfants et les petits-­enfants », dans laquelle il évoque les ­héros enfantins des célèbres romans de ­Richard ­Hugues (Un cyclone à la Jamaïque) et de William Golding (Sa Majesté des mouches), à la fois « impi­toyables et attachants » (4). À l’instar du neurologue Oliver Sacks, qui était ­devenu son ami et un de ses correspondants réguliers, il a par ailleurs notoirement « le don de l’amitié ».

Sa clarté d’expression, ses idées peu banales et son humour pince-sans-rire ont fait de Freeman Dyson, autrefois adolescent timide puis jeune homme réservé, un conférencier apprécié. Ses entretiens filmés donnent de lui l’image d’un homme aimable et charmant, ­authentiquement modeste dans un ­milieu connu pour être un bruyant concert d’ego. Ces entretiens ont familiarisé le public américain avec son ­débit étrange, marqué par des hésitations et des temps d’arrêt au terme desquels sortent de sa bouche des phrases parfaitement formées, et ont fait ­découvrir son apparence singulière, dont l’âge n’a fait que renforcer les aspects les plus frappants : des costumes stricts en tweed ornés de cravates flamboyantes ou multicolores, un visage maigre et allongé d’où saillent un nez aquilin et de ­longues oreilles pointues qui lui donnent l’air d’un elfe ou d’un faune, des yeux ronds et brillants et un regard direct et intense sous des mèches de cheveux en désordre qui l’ont fait comparer à un vieil oiseau, un sourire à la fois enfantin et malicieux.

 

Peu d’observateurs ont relevé à quel point, établi depuis plus de soixante-dix ans aux États-Unis, il n’a cessé d’être profondément britannique par de nombreux traits : sa passion pour l’indépendance d’esprit, son attrait pour « les idées étranges et les gens bizarres », son goût de la poésie, son amour de la nature et des paysages façonnés par l’homme, sa conception de la religion comme instrument de lien social, sa fascination pour la magie de l’enfance, le merveilleux et le fantastique. Les auteurs qu’il cite le plus volontiers sont, avant les grands romanciers russes, Shakespeare, Milton et William Blake. Sous sa plume, les références sont fréquentes aux biologistes J. B. S. Haldane et J. D. Bernal ou à l’écrivain H. G Wells, tous les trois socialistes, préoccupés par l’avenir de l’humanité dans un monde dominé par la technique, et britanniques. Anglais, Freeman Dyson l’est, enfin et surtout, par son attachement aux faits et au savoir pratique, son peu de sympathie pour les grandes constructions théoriques et son approche empirique de la connaissance, qui en font l’héritier de toute une tradition remontant à Francis Bacon, dont il reprend volontiers, en les reformulant en langage moderne, les idées clés : la science ne peut être que réaliste, rigoureuse et basée sur l’expérimentation, sa vocation est l’amélioration de l’humanité, et les savants doivent rester modestes dans leurs prétentions, parce que la nature aura toujours plus d’imagination que nous.

 

Michel André, philosophe de formation, a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Né et vivant en Belgique, il a publié en 2008 Le Cinquantième Parallèle. Petit essai sur les choses de l’esprit (L’Harmattan).

— Cet article a été écrit pour Books.

Quand on savait encore penser

Phénoménal : un livre d’histoire de la philosophie dont les droits, avant même sa parution outre-Rhin, ont été vendus dans plus de vingt pays ! Et ce, en ne traitant que de dix années, de 1919 à 1929… Pour le philosophe Wolfgang Eilenberger, qui retrace dans Zeit der Zauberer les parcours d’Ernst Cassirer, Martin Heidegger, Ludwig Wittgenstein et Walter Benjamin, ce fut tout simplement l’apogée de la philosophie au XXe siècle. En 1921 paraît le Tractatus logico-philosophicus, en 1927 Être et temps… « Tous les grands courants actuels, la philosophie analytique, l’herméneutique, la théorie critique, la décons­truction, l’existentialisme y trouvent leur origine », remarque Romain Leck dans Der Spiegel.
En 1929, Cassirer et Heideg­ger se rencontrent à Davos, en Suisse. Un débat a lieu. Les ­témoins ont le sentiment de vivre un changement d’époque. Eilenberger y voit la confrontation de l’ancien monde, incarné par Cassirer, humaniste, épris d’idéal des Lumières et de rationalité, face au nouveau, réactionnaire, irrationnel, celui de Heidegger. Celui qui s’imposera en 1933 et mettra un point final à l’âge d’or philosophique.
Zeit der Zauberer n’est pas un livre pour spécialistes, ni seulement une monographie sur un pan (certes essentiel) de l’histoire des idées. Comme le note Eilenberger lui-même, le livre porte sur « ce que cela signi­fie de ­mener une existence philosophique, d’envisager et de considérer la pensée comme le moteur de sa propre vie ». C’est aussi un manifeste subliminal que l’auteur a rendu plus explicite dans une tribune de Die Zeit. Il y constate l’état de désolation où se trouve la philosophie allemande ­actuelle. Ses figures de proue ont, à l’image de Jürgen Habermas, près de 90 ans, voire davantage. « Même l’éternel enfant terrible Peter Sloterdijk a dépassé les 70 ans. » En fait, déplore l’auteur, en termes d’histoire des idées, « les derniers commencements remontent à au moins cinquante ans ». La faute, selon lui, à un système universitaire qui pousse à l’ultraspécialisation et à la publication à la chaîne d’articles qui n’intéresseront jamais personne. « La production philosophique est devenue étrangère à tout ce qui rend la pensée ­vivante et proche de la réalité », explique Eilenberger, qui donne en contre-exemple l’un des ­héros de son livre : « Wittgenstein, l’auteur du Tractatus logico-philosophicus, n’a publié dans le cadre de son cheminement intellectuel qu’un seul article spécialisé. Et, le jour où il avait prévu d’en faire une lecture publique, cela lui sembla si indigne qu’il changea de sujet et préféra improviser sur le problème de l’infini. »

Le français a la cote

Pourquoi un Américain irait-il apprendre le français aujourd’hui ? Par utilité ? Mieux vaudrait acquérir le mandarin, l’espagnol, le hindi, voire l’arabe. Pour faire plaisir à Emmanuel Macron, qui souhaiterait le voir devenir « la première langue de l’Afrique » ? Mais beaucoup considèrent la franco­phonie comme une hypocrite résurgence néocoloniale.
D’abord, apprendre une deuxième langue est bon pour les neurones, et cela donne le sentiment de « boire l’eau d’une fontaine de jouvence », écrit William Alexander, auteur de « Mon flirt avec le français » (1). Mieux, cela oblige à se réinventer, suggère l’écrivain Ta-Nehisi Coates dans The Atlantic. En cours de langue, pas question d’« emporter son vieux moi avec soi ».
D’accord, mais alors pourquoi le français, « la langue de ceux qui ont pillé Haïti », souligne Coates ? Parce que « le français est un jardin secret tandis que l’anglais, lui, est à tout le monde », répond Lauren Collins, la correspondante du New Yorker à Paris. Pour la romancière japonaise Minae Mizumura, apprendre le français est un acte de résistance contre la domination des États-Unis, même si leur langue est devenue à ce point universelle et utilitaire qu’elle semble désormais déconnectée de toute culture particulière (2).
Le français, lui, ne donne pas seulement accès à une culture jadis dominante ; c’est l’expres­sion et la forme même de cette culture. En apprenant cette langue « tout imprégnée du sentiment de son universa­lité », écrit Colin Marshall dans la Los Ange­les Review of Books, on ­apprend beaucoup plus que le français. Pour l’historien britannique Sudhir Hazareesingh, on devient partie prenante des « prouesses intellectuelles et morales du ­“génie français” » (3).
Une langue qui véhicule tant de culture ne s’apprend pas en un tournemain. Pourquoi l’océan, le fleuve, le soleil sont-ils masculins et la mer, la rivière, la lune féminins ? Et la grammaire ? « Veuillez remarquer s’il vous plaît comment les Français ont fait de leur grammaire une énigme, se ­moquait Mark Twain. Je crois que c’est la pire que j’aie ­jamais rencontrée. Et dire que leur ­nation passe pour si policée ! Si mon fils construisait ses phrases comme cela, vous verriez comment je lui polirais le derrière ! » « Le français est une langue qui obéit à ses règles quand ça lui chante, renchérit Ta-Nehisi Coates. Il n’y a aucune règle fixe qui vous dise quels noms sont masculins, quels verbes sont suivis d’une préposition. Le seul moyen, c’est de mémoriser. »
Ce qui complique la donne, c’est que les Français sont chatouilleux. Aucun droit à l’erreur. D’ailleurs, « on ne dit pas “une erreur” mais “une faute de français”, avec la connotation négative qui ­s’attache à ce jugement », s’amuse William Alexander.

Le sommeil de l’autruche

N’en déplaise à la légende, l’autruche ne met pas la tête dans le sable en présence d’un danger. Le mythe vient peut-être de ce que, vue de loin, l’autruche femelle creusant avec son bec un trou dans la terre pour y loger son œuf semble en effet enfouir sa tête dans le sable et est si occupée par sa tâche qu’elle relâche sa vigilance. Plus finaude qu’on le croit, l’autruche a développé un système astucieux pour déjouer les prédateurs : elle dort assise mais, la plupart du temps, le cou droit comme un périscope, les yeux ouverts, donnant l’illusion d’être éveillée. Flairant le sujet neuf, des chercheurs ont installé un casque à électrodes sur le crâne d’un certain nombre de ces volatiles. Bingo ! Contrairement à ce qui se passe chez la plupart des oiseaux et des mammifères, dont l’homme, le sommeil de l’autruche n’est pas divisé entre deux phases bien distinctes, le sommeil profond et le sommeil paradoxal. Chez elle, les deux types d’ondes se font concurrence au sein d’un même état de sommeil, hétérogène ; quand les ondes du sommeil paradoxal dominent (13 % du temps), le tonus musculaire s’effondre et le cou s’affaisse, pour se redresser par secousses, comme chez l’auditeur d’une conférence qui s’est assoupi. Or cette quasi-concomitance des deux types de sommeil se retrouve chez l’orni­thorynque, le plus ancien représentant des mammifères. L’autruche étant l’un des oiseaux les plus anciens, cela veut dire que le sommeil paradoxal, absent chez les tortues, est apparu avec les oiseaux et les mammifères. Et pourquoi donc ? On n’en sait rien.
Mark Twain s’étonnait que le ronfleur ne s’entende pas ronfler. C’est que le sommeil ferme l’accès aux cinq sens. Oui, mais à ce point ? Bien que très étudié, le ronflement fait de la ­résistance. Il est dû à une baisse excessive du tonus musculaire des voies respiratoires supé­rieures, mais comment produit-on ce bruit agaçant ? Si le principal générateur du son est le voile du palais, d’autres structures inter­viennent : la base de la langue, l’épiglotte, la muqueuse pharyngée. Cela dépend des gens. Et pourquoi y a-t-il deux fois plus de ronfleurs chez les hommes que chez les femmes ?
La science progresse, mais le sommeil, qui ­occupe le tiers de notre vie, protège ses mystères. Les scientifiques ne sont pas même en mesure d’expliquer pourquoi les animaux dorment. Pour économiser de l’énergie ? Traiter l’information recueillie pendant l’éveil sans être encombré par les sens ? Ils alignent les hypothèses, toutes convaincantes. La fonction du sommeil est de soigner l’absence de sommeil, plaisante l’un d’eux. Ou de se reposer, ­pourrait-on suggérer.
Pour la plupart d’entre nous, c’est une béné­diction. « J’ai autrefois trouvé bon qu’on me ­troublât pour que je l’entrevisse », écrit ­Montaigne de ce bonheur (il se faisait ­réveiller au petit matin pour avoir le plaisir de se rendormir). « Soyez plein de respect et de ­pudeur devant le sommeil ! » dit un sage dans le ­Zarathoustra de Nietzsche. Lequel deviendra gravement insomniaque : « Si seulement je pouvais dormir… » Le manque de sommeil est considéré par certains comme l’un des grands maux de la société ­actuelle ; d’autres y décèlent plutôt une névrose collective. Reste que le manque de sommeil, s’il est réel, menace la santé ­physique et mentale des adultes et plus ­encore des ­enfants.
On parle moins de l’excès de sommeil, également associé à des problèmes de santé. Il est fréquent chez les personnes déprimées. Car le sommeil est aussi un refuge – avant d’être l’antichambre de la mort. Dans la mytho­logie grecque, Hypnos est fils de Nyx, la Nuit, et frère jumeau de Thanatos, la Mort. On se plonge ou on vous plonge dans le sommeil pour oublier ou supprimer la souffrance. De même avons-nous un faible pour le sommeil de l’esprit. On endoc­trine pour assoupir, ce qui tombe bien car la plupart d’entre nous préférons l’assoupissement à l’éveil. Ah, le « sommeil dogmatique » (Kant) ! Ah, le « lâche sommeil » (Racine) ! En 1938, Orwell décrit les Anglais « dormant, dormant du sommeil profond, profond de l’Angleterre, dont je crains parfois que nous ne nous sortirons jamais jusqu’à ce que nous en soyons tirés brusquement par le rugissement des bombes ». L’autruche, c’est nous.