Le sommeil de l’autruche

N’en déplaise à la légende, l’autruche ne met pas la tête dans le sable en présence d’un danger. Le mythe vient peut-être de ce que, vue de loin, l’autruche femelle creusant avec son bec un trou dans la terre pour y loger son œuf semble en effet enfouir sa tête dans le sable et est si occupée par sa tâche qu’elle relâche sa vigilance. Plus finaude qu’on le croit, l’autruche a développé un système astucieux pour déjouer les prédateurs : elle dort assise mais, la plupart du temps, le cou droit comme un périscope, les yeux ouverts, donnant l’illusion d’être éveillée. Flairant le sujet neuf, des chercheurs ont installé un casque à électrodes sur le crâne d’un certain nombre de ces volatiles. Bingo ! Contrairement à ce qui se passe chez la plupart des oiseaux et des mammifères, dont l’homme, le sommeil de l’autruche n’est pas divisé entre deux phases bien distinctes, le sommeil profond et le sommeil paradoxal. Chez elle, les deux types d’ondes se font concurrence au sein d’un même état de sommeil, hétérogène ; quand les ondes du sommeil paradoxal dominent (13 % du temps), le tonus musculaire s’effondre et le cou s’affaisse, pour se redresser par secousses, comme chez l’auditeur d’une conférence qui s’est assoupi. Or cette quasi-concomitance des deux types de sommeil se retrouve chez l’orni­thorynque, le plus ancien représentant des mammifères. L’autruche étant l’un des oiseaux les plus anciens, cela veut dire que le sommeil paradoxal, absent chez les tortues, est apparu avec les oiseaux et les mammifères. Et pourquoi donc ? On n’en sait rien.
Mark Twain s’étonnait que le ronfleur ne s’entende pas ronfler. C’est que le sommeil ferme l’accès aux cinq sens. Oui, mais à ce point ? Bien que très étudié, le ronflement fait de la ­résistance. Il est dû à une baisse excessive du tonus musculaire des voies respiratoires supé­rieures, mais comment produit-on ce bruit agaçant ? Si le principal générateur du son est le voile du palais, d’autres structures inter­viennent : la base de la langue, l’épiglotte, la muqueuse pharyngée. Cela dépend des gens. Et pourquoi y a-t-il deux fois plus de ronfleurs chez les hommes que chez les femmes ?
La science progresse, mais le sommeil, qui ­occupe le tiers de notre vie, protège ses mystères. Les scientifiques ne sont pas même en mesure d’expliquer pourquoi les animaux dorment. Pour économiser de l’énergie ? Traiter l’information recueillie pendant l’éveil sans être encombré par les sens ? Ils alignent les hypothèses, toutes convaincantes. La fonction du sommeil est de soigner l’absence de sommeil, plaisante l’un d’eux. Ou de se reposer, ­pourrait-on suggérer.
Pour la plupart d’entre nous, c’est une béné­diction. « J’ai autrefois trouvé bon qu’on me ­troublât pour que je l’entrevisse », écrit ­Montaigne de ce bonheur (il se faisait ­réveiller au petit matin pour avoir le plaisir de se rendormir). « Soyez plein de respect et de ­pudeur devant le sommeil ! » dit un sage dans le ­Zarathoustra de Nietzsche. Lequel deviendra gravement insomniaque : « Si seulement je pouvais dormir… » Le manque de sommeil est considéré par certains comme l’un des grands maux de la société ­actuelle ; d’autres y décèlent plutôt une névrose collective. Reste que le manque de sommeil, s’il est réel, menace la santé ­physique et mentale des adultes et plus ­encore des ­enfants.
On parle moins de l’excès de sommeil, également associé à des problèmes de santé. Il est fréquent chez les personnes déprimées. Car le sommeil est aussi un refuge – avant d’être l’antichambre de la mort. Dans la mytho­logie grecque, Hypnos est fils de Nyx, la Nuit, et frère jumeau de Thanatos, la Mort. On se plonge ou on vous plonge dans le sommeil pour oublier ou supprimer la souffrance. De même avons-nous un faible pour le sommeil de l’esprit. On endoc­trine pour assoupir, ce qui tombe bien car la plupart d’entre nous préférons l’assoupissement à l’éveil. Ah, le « sommeil dogmatique » (Kant) ! Ah, le « lâche sommeil » (Racine) ! En 1938, Orwell décrit les Anglais « dormant, dormant du sommeil profond, profond de l’Angleterre, dont je crains parfois que nous ne nous sortirons jamais jusqu’à ce que nous en soyons tirés brusquement par le rugissement des bombes ». L’autruche, c’est nous.

Bentornato

« Mon père était si souvent absent que mes bons camarades trouvaient amusant de me surnommer (je suis sûr que c’était une idée de Luigi) Ben Tornato. Les crétins ! » D. P.

Bentornato, adjectif et substantif italien. Expression par laquelle on salue le retour de quelqu’un. Le français ne pratique que « bonjour » ou « bienvenue ».

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant :
Existe-t-il dans une langue un mot pour exprimer le fait que, en raison d’une force intérieure, vous avez le sentiment que vous vous en sortirez, quelles que soient les contraintes qui vous sont imposées ?

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Le musée des juifs polonais

En Pologne, le passé est une tragédie morale où se mêlent grands idéaux et politique de bas étage. L’inauguration, ces dernières années, de plusieurs musées consacrés à des événements et des questions majeures du passé polonais ­témoigne de l’importance de l’histoire. Ces musées attirent un public nombreux et ont contri­bué à la réhabilitation de quartiers déshérités. À l’heure où le virage ultraconservateur de la Pologne et son mépris des principes démocratiques inquiètent l’Europe, ces institutions offrent des clés de compréhension des conflits qui agitent la société polonaise et des passions que continuent de déchaîner les controverses historiques.

Si les débats sont tumultueux, c’est qu’ils surviennent après une longue période de répression. En Pologne, comme dans d’autres pays de l’ex-bloc soviétique, la Guerre froide a été une époque de censure et de falsification délibérée de l’Histoire, notamment de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah. Entre 1939 et 1945, la Pologne a été l’épicentre de plusieurs violents séismes : l’invasion par l’URSS à la faveur du pacte germano-soviétique ; la conquête et l’occupation nazies, qui se sont soldées par la mort de 3 millions de Polonais non juifs ; et, enfin, la tentative d’anéantissement des juifs d’Europe, perpétrée pour l’essentiel sur le sol polonais, et dans laquelle 3 millions de juifs polonais – soit 90 % de la population juive d’avant-guerre – ont été assassinés.

L’énormité des événements et le fait que la vérité ait été étouffée font que leur mémoire a été préservée dans l’intimité par ceux qui la portaient, chacun ayant ses propres convictions inébranlables et ses souvenirs douloureux. Si bien que, après guerre, des formes concurrentes de mémoire collective se sont affrontées. Ce n’est qu’avec la levée de la censure, à partir de 1989, que l’on a pu enquêter sur le ­passé, le réinterpréter et en débattre librement.

Les musées créés depuis lors sont à la fois des lieux de mémoire et des centres de documentation, qui offrent une perspective historique solidement étayée sur des sujets auparavant tabous. Ils sont aussi une façon d’affirmer que l’histoire polonaise fait partie de l’imaginaire collectif européen, au même titre que l’histoire française ou allemande.

 

Un lieu qui ne se ­limite pas à évoquer la Shoah

Aucun aspect du passé de la Pologne ne revêt autant d’importance pour l’ensemble de l’Europe que celui que traite le musée Polin d’histoire des juifs polonais. L’idée de ce musée a germé dans l’esprit d’un groupe de chercheurs de l’Institut historique juif de Varsovie après une visite du Musée mémorial de l’Holocauste à Washington. Ils souhaitaient un lieu qui ne se ­limite pas à évoquer la Shoah mais retrace les mille ans de présence juive en Pologne.

Ils n’auraient pas pu choisir histoire plus polémique et mécon­nue. Car, dans l’imaginaire occidental de l’après-guerre, la Pologne a été associée ­quasi exclu­sivement à la Shoah. Précisons que le génocide des juifs n’est pas le résultat d’une poli­tique de l’État polonais. La Pologne avait cessé d’exister en tant qu’État souverain pendant la guerre, et l’attitude de la popu­lation polonaise vis-à-vis des juifs durant cette période ­effroyable est allée de la dénonciation et de la violence meurtrière à des actes d’un altruisme extraordinaire. Mais c’est en Pologne que les nazis ont bâti la plupart des camps de la mort et que l’extermination des juifs d’Europe a eu lieu pour l’essentiel.

Cette période a fait oublier qu’avant cela juifs et non-juifs avaient vécu côte à côte dans le pays pendant dix siècles. Leurs rapports ont connu des phases de tension et d’indifférence bienveillante, de cloisonnement spirituel et de commerce mutuellement avantageux, d’antisémitisme idéologique et de multiculturalisme avant la lettre. Pendant une bonne partie de ces dix siècles, la Pologne abritait la plus grande population juive du monde en nombre et en pourcentage, une minorité dont les formes très élaborées de vie collective et les institutions d’enseignement étaient des références pour l’ensemble des juifs ashkénazes.

Le musée Polin a ouvert ses portes en 2014, à l’issue de longues années de levée de fonds et de débat entre historiens polo­nais, israéliens et américains. Implanté dans un bâtiment aux lignes épurées recouvert de ­panneaux de verre où s’entrelacent des caractères hébreux et latins, il se trouve en plein cœur de l’ancien ghetto de Varsovie, en face du monument dédié à ses héros.

 

Le monde disparu des juifs polonais

L’exposition permanente, très bien pensée, retrace cette histoire pluriséculaire au moyen d’écrans interactifs, un dispositif jugé très novateur au moment de la création du musée – mais qui permet surtout de pallier le manque d’objets du monde disparu des juifs polonais, notamment des périodes les plus anciennes. L’exception la plus remarquable est la reconstitution de la coupole peinte d’une synagogue en bois de la ville de Gwoździec, datant du XVIIe siècle. Cette ­synagogue était l’un des nombreux lieux de culte qui ponctuaient le paysage des shtetls polonais, un bel exemple du syncrétisme découlant de longues années de coexistence avec des chrétiens.

La traversée des différentes époques se fait essentiellement à l’aide de fresques murales et de textes en différentes langues, comme ces déclarations de l’Église catholique teintées d’anti­sémitisme religieux mais aussi cette charte de Kalisz, étonnamment libérale, qui, en 1264, accorda un large éventail de droits et de protections à la nouvelle minorité juive. Beaucoup de visiteurs seront certainement surpris d’apprendre l’existence du conseil des Quatre-Pays, sorte d’assemblée fédérale qui administra les affaires de la communauté juive de Pologne entre le XVIe et le XVIIIe siècle. Ou de suivre en parallèle, dans la période de l’entre-deux-guerres, la montée d’un nationalisme ethnique et d’un antisémitisme parfois violent et l’éclosion de partis et de cercles littéraires juifs, avec des débats sur « l’identité » étrangement proches des nôtres.

L’horreur de la Shoah est reconstituée avec une minutie quasi insoutenable. À côté des images terribles que nous connaissons, on trouve des poèmes qui circulaient sous le manteau dans le ghetto, des extraits de journaux intimes écrits dans l’attente de la mort, ainsi que la reconstitution du pont de bois qui ­reliait les deux parties du ghetto de Varsovie. La visite s’achève avec l’après-guerre et l’émigration d’une grande partie des survivants, ce qui a ­encore ­réduit la communauté – laquelle connaît toutefois depuis quelques années une renaissance certaine.

Malgré son souci d’exhaustivité, le musée s’est attiré toutes sortes de critiques : on lui a reproché de ne pas donner pas aux Justes polonais toute la place qu’ils méritaient, mais aussi de minimiser l’antisémitisme à plusieurs époques ; de sous-estimer la place de la religion dans la vie des juifs, mais aussi de la surestimer. Il est difficile d’atteindre l’équilibre parfait quand on présente une histoire aussi longue et multidimensionnelle. Mais ces critiques diverses et variées rendent indirectement hommage à la volonté d’impartialité du musée.

 

L’intérêt pour le passé juif ne se dément pas

Nonobstant les réserves de ­chacun, il est difficile de ressortir du musée Polin sans avoir compris à quel point les juifs ont compté pendant des siècles dans la vie de la Pologne. Le musée a sans doute contribué à cette prise de conscience dans le pays. Son direc­teur, l’historien Dariusz Stola, note que, malgré la montée palpable de l’antisémitisme – et de la xénophobie en général –, l’intérêt pour le passé juif ne se dément pas. Le musée continue de drainer un nombre record de visiteurs, de Pologne et de l’étranger, surtout d’Israël, où l’on redécouvre que la Pologne était un haut lieu de la vie culturelle juive.

Le récent vote au Parlement polonais d’une loi sur la Shoah qui rend passible de poursuites quiconque attribue à la « nation » polonaise la responsabilité ou la coresponsabilité des crimes nazis montre que le travail pédagogique qu’accomplit le musée est plus que jamais nécessaire. Face à l’emploi systématique de l’expression « camps de la mort ­polonais » à l’étranger, les Polonais se sentent obligés de défendre leur histoire, souvent ignorée. On peut les comprendre. Mais cette loi, qui a suscité un tollé international, notamment en Israël, est une tentative dangereuse et à peine voilée d’attiser le sentiment nationaliste à un moment où le gouvernement, adepte de la démocratie « illibérale », fait la guerre aux valeurs de l’Union européenne (1).

Dariusz Stola s’est exprimé au nom du musée, rappelant que la Pologne pouvait être fière d’avoir ouvert le débat sur des sujets ­aussi sensibles que la participation des Polonais à la Shoah et des épisodes douloureux comme le massacre des juifs de ­Jedwabne par leurs voisins, en 1941. Il a aussi souligné la nécessité de faire connaître ce passé complexe plutôt que d’étouffer le débat par des mesures judiciaires.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 22 mars 2018. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Bonne Allemagne à l’ouest, mauvaise Allemagne à l’est

Je suis tombé sur ce livre par hasard à l’aéroport de Hambourg. Son titre m’a intrigué : The Shortest History of Germany. L’accroche était alléchante : « On le lit en un après-midi. On s’en souvient toute sa vie. » Je l’ai feuilleté, j’ai vu qu’il comprenait des petits schémas explicatifs très clairs et très drôles, des cartes toujours intéressantes, une iconographie toujours bienvenue. Mais ce qui m’a convaincu de l’acheter, c’est le chapitre sur le nazisme. Une carte des religions en Allemagne montrait la coïncidence entre le vote en faveur d’Hitler et les régions protestantes. On peut expliquer le nazisme de mille façons, mais, s’il y a un facteur à retenir, c’est bien celui-là. Je me suis dit : voilà un type qui pense juste.

Le reste était à l’avenant. Dès le premier chapitre, j’ai pu vérifier de nouveau que James Hawes avait un bon coup d’œil. Il y parle des racines romaines de l’Allemagne – un aspect de l’identité allemande trop négligé, quand il n’est pas tout simplement nié. Hawes rappelle que ce sont les Romains qui ont inventé le concept même d’Allemagne (Germania) et apporté au-delà du Rhin les bases de la civilisation : l’écriture, la ville. La plupart des cités rhénanes – ­Cologne, Bonn, Mayence, mais aussi Trèves, Francfort, Stuttgart, Munich, Ratisbonne et Vienne, c’est-à-dire, comme le résume Hawes, « toutes les grandes villes de la future Autriche et de la future Allemagne de l’Ouest, à l’exception de Hambourg » – ont « éclos à l’intérieur de l’Empire romain ou dans son ombre immédiate ».

 

La bonne Allemagne

La thèse centrale du livre peut être résumée ainsi : les trois quarts de l’Alle­magne appartiennent à l’Occident. C’est la bonne Allemagne, celle sur laquelle s’est exercée l’influence culturelle ­romaine puis catholique, celle des minnesingers (1), du capitalisme rhénan, d’Adenauer. Mais il y a aussi le quart maudit, conquis sur les Slaves à l’est de l’Elbe, qui correspond à la Prusse et, en grande partie, à l’ex-RDA. C’est la terre des junkers (2), du militarisme, du nazisme, de la Stasi et, désormais, du parti xénophobe Alternative pour l’Alle­magne (AfD), bref, le mauvais ­génie de l’Allemagne, qui a eu tendance à entraîner le reste du pays dans des aventures catastrophiques.

Disons-le d’emblée : je ne suis pas du tout d’accord avec cette thèse. Ce qui ne m’empêche de trouver l’ouvrage de Hawes formidable. D’ordinaire, je ne m’intéresse aux livres que pour leur contenu, je me fiche du style. Mais celui de Hawes ne peut laisser indifférent : il a l’air de ne rien respecter. Il qualifie Max Weber de « gourou ». Il se moque de Hegel, qui « est souvent impossible à comprendre ». Mais cette désinvolture n’est qu’apparente, elle cache des connaissances sans faille et une maîtrise du sujet incroyable. C’est la désinvolture du très grand pro.

Chaque chapitre propose des interprétations originales et stimulantes – des idées que je n’avais jamais lues ailleurs. J’avais, par exemple, la vision d’un Bismarck très raisonnable, quoique un peu brutal. Hawes montre qu’il n’en est rien, en abordant en ­particulier le problème de son alliance de 1879 avec l’Autriche-Hongrie. Pour resituer le contexte, jusque-là Bismarck s’est montré un ennemi acharné de cette puissance traditionnellement rivale de la Prusse. Il l’a humiliée sur le champ de bataille en 1866 et a pris soin de réaliser l’unité allemande en l’excluant. Mais, en 1879, il prend tout le monde à contre-pied en concluant cette alliance dont on voit mal le bénéfice que l’Allemagne peut en tirer : elle la lie contre la Russie, à laquelle elle n’a pourtant aucune raison de s’opposer – ce qui, à terme, la précipitera dans la Première Guerre mondiale. « Bismarck n’était pas fou. Mais il n’était pas vraiment allemand non plus. Il était prussien », explique Hawes. Ce qui, selon lui, a poussé Bismarck à vouloir ce rapprochement, c’est la peur que, si l’Empire austro-hongrois se désin­tégrait, ses 8 millions de catholiques germanophones rejoindraient le Reich et feraient perdre aux protestants leur suprématie. Honnêtement, je ne sais pas si c’est vrai. Mais c’est une idée très jolie.

Sur le « miracle économique » de l’après-Seconde Guerre mondiale aussi, il est très intéressant : il le démythifie en remarquant que le potentiel industriel du pays a été en grande partie épargné par les bombardements (la production de guerre allemande atteint même son niveau maximal en 1944, au plus fort des raids aériens). J’ai beaucoup aimé enfin ce qu’il dit d’Adenauer. Celui-ci, apprend-on, pensait que l’Allemagne, pour vraiment s’arrimer à l’Occident, devait se débarrasser de Berlin. Et lors de la construction du Mur, en 1961, il fait une proposition secrète aux Américains : pourquoi ne laisseraient-ils pas Berlin-Ouest aux Soviétiques en échange des territoires de la RDA situés à l’ouest de l’Elbe ?

 

D’une manière générale, Hawes sait, à chaque étape, retenir le fait caractéristique essentiel. Mais, malgré cette grande lucidité dans le détail, sa thèse générale, comme je l’ai dit, ne m’a pas convaincu. Elle l’amène à minimiser systématiquement la contribution de l’Ouest à l’émergence du négatif dans l’histoire allemande. Prenons le cas du nazisme. Hawes a raison de mettre en rapport nazisme et protestantisme. Il aurait pu préciser qu’il s’agit d’un protestantisme particulier, le luthéranisme, et qu’il est alors à l’agonie puisque, entre 1870 et 1930, le protestantisme s’effondre dans toute l’Europe. Quand on regarde la carte du vote nazi en 1932, on voit effectivement apparaître la carte du protestantisme. Et il est vrai que le parti nazi est au-dessous de 30 % dans les régions catholiques. Mais deux ­remarques : d’abord, au-dessous de 30 %, il y a tout de même de la place pour pas mal de votes nazis. Ensuite, si l’électorat nazi était majoritairement protestant, les cadres du parti venaient souvent de régions catholiques. À commencer par Hitler lui-même.

Comme je l’ai noté dans Le Fou et le Prolétaire (3), c’est une erreur de croire que toutes les synthèses culturelles sont bonnes. L’un des drames de l’Allemagne a peut-être été de mettre ensemble des catholiques extravertis et créatifs et des protestants introvertis et déboussolés.

Avant cela, Hawes ne voit pas que l’Allemagne unifiée d’après 1870 ne l’était pas simplement par la force des junkers. Certes, les régions catholiques ont résisté au Kulturkampf, à la volonté de Bismarck de réduire l’Église catholique, mais dans le même temps elles étaient fascinées par le modèle prussien. Hawes passe complètement à côté de cet attrait qu’a exercé la Prusse sur le reste de l’Allemagne. Il a raison de se moquer de Max Weber comme il le fait. Mais Max Weber était malgré tout un grand savant, et, dans un texte posthume paru en 1921, il explique très bien que le problème fondamental de l’Allemagne, ce n’est pas tant les junkers que la capacité des bourgeois de l’Ouest à s’identifier à eux : « Les junkers sont fréquemment (et souvent à tort) diabolisés, écrit-il. Ils sont tout aussi fréquemment (et souvent à tort) idéalisés. »

 

Ne faudrait-il pas à nouveau partager l’Allemagne pour son bien et celui de l’Europe ?

Par ailleurs, l’opposition entre les trois quarts occidentaux et le quart oriental ne recoupe pas très bien l’oppo­sition entre Allemagne catholique et Allemagne protestante. Si l’Est est très homogène dans son protestantisme, à l’ouest on trouve autant de protestants que de catholiques. Hawes présente la Prusse, qui est effectivement à l’est et incontestablement protestante, comme le mauvais génie de l’Allemagne. C’est convaincant parce que tout le monde connaît la Prusse et seulement la Prusse. Mais, quand on connaît aussi la Hesse, on sait que cette société, qui était protestante et à l’ouest, avait, au XVIIIe siècle, un taux de militarisation égal ou supérieur à celui de la Prusse. La différence tient à ce que la Hesse fournissait des mercenaires à l’Angleterre et qu’elle faisait donc moins peur. Son militarisme n’était pas tourné vers les conquêtes à la gloire de l’État, il servait à constituer une trésorerie. Cependant, en termes de société autoritaire déviante, la Hesse valait largement la Prusse.

Hawes émet l’hypothèse que l’Allemagne n’aurait vraiment été elle-même qu’entre 1945 et 1990, quand elle était réduite à la RFA et débarrassée de son quart maudit. C’est une idée intéressante, mais qui ne tient pas. Le fait est que toutes les tentatives de créer cette Allemagne occidentale ont échoué : avant la RFA, il y avait eu la Confédération du Rhin conçue par Napoléon, aux frontières étonnamment proches de celles de la future RFA et à l’existence bien plus éphémère encore. Le rétablissement de Berlin comme capitale, après la réunification de 1990, confirme et ­infirme à la fois la théorie de Hawes. Oui, c’est un mauvais choix. Mais l’explication qu’il en donne reste trop superficielle : il prétend que ce choix est dû à la division des Allemands de l’Ouest, qui a conféré à ceux de l’Est, beaucoup plus unis sur la question, un poids disproportionné. Or, si l’Allemagne occidentale avait eu un minimum de conscience de soi, elle aurait trouvé le nombre de députés qu’il fallait pour garder la capitale à Bonn. La vérité est que cette Allemagne purement occidentale dans laquelle Hawes voit la bonne, la vraie Allemagne n’existe pas dans la psyché allemande.

En fait, ce livre va, selon moi, aussi loin qu’on peut aller quand on ne dispose pas de la clé de lecture qu’offrent les systèmes familiaux. Hawes ne voit pas que la pluralité religieuse de l’Alle­magne recouvre une unité plus profonde, celle de la famille souche. Malgré son unification tardive, la large autonomie des Länder et son folklore régional, l’Alle­magne est un pays infiniment moins ­divers que la France. Partout, on y trouve le même modèle hiérarchique hérité de ce type de famille paysanne très particulier qu’est la famille souche, dont le système de primogéniture prédispose à l’obéissance et à l’acceptation de l’inégalité d’abord entre les enfants puis entre les hommes. Ces valeurs auto­ritaires et inégalitaires sont communes à toute l’Allemagne, à l’est comme à l’ouest de l’Elbe. Et elles permettent de comprendre pourquoi l’Allemagne occidentale, qu’elle soit catholique ou protestante, s’est laissé fasciner par le modèle de domination des junkers.

De la même manière, la clé des structures familiales apporte un éclairage en profondeur sur le nazisme. On ne peut pas se contenter de dire : « Les Allemands ont été nazis parce qu’ils sont allemands. » Ce serait un essentialisme qui tourne à vide. On ne peut pas non plus se contenter de dire, comme Hawes, qu’ils ont été nazis parce qu’ils étaient protestants, même si c’est un élément décisif. J’ai précisé plus haut que le protestantisme auquel on avait affaire était dans une phase d’effondrement (avec tout ce que cela signifie de perte de ­repères pour les individus). J’ai noté aussi la contribution fondamentale des catholiques au nazisme. J’ajoute maintenant ce terrain familial inégalitaire et autoritaire si particulier, commun aux protestants et aux catholiques allemands. À ma connaissance, l’effondrement du protestantisme au Danemark, au Royaume-Uni ou encore aux États-Unis n’a pas produit quelque chose de comparable au nazisme. C’est que, dans aucun de ces pays, on ne trouve cette prédisposition autoritaire et inégalitaire.

Hawes reste prisonnier du modèle Est-Ouest hérité de la Guerre froide. Dans mon modèle, qui tient compte des systèmes familiaux, l’Europe est ­découpée non plus en deux, mais en trois : les systèmes libéraux à l’ouest, qui vont englober grosso modo la Grande-Bretagne et le nord de la France ; à l’est, les systèmes communautaires de type russe ; et, au milieu, la famille souche allemande. Hawes n’arrive pas à voir que l’Allemagne n’est ni à l’est ni à l’ouest, elle est au milieu.

Au début de son livre, il pose une question : ce pays qui a produit le militarisme prussien et Hitler peut-il vraiment être l’espoir du monde occidental ? Ce qui est suggéré dans l’introduction, c’est que, à l’époque de Trump, la réponse est oui. Mais à la fin du livre, ce n’est plus si clair que cela. Les députés du Bundestag n’ont-ils pas, après tout, rétabli leur capitale à Berlin ? Un humoriste un peu pervers pourrait se demander si, au fond, l’objet de l’ouvrage n’est pas de laisser ­entendre que, pour son propre bien et celui de l’Europe, l’Allemagne devrait être partagée de nouveau. Et l’Allemagne de l’Est rendue aux Russes.

 

— Emmanuel Todd est historien et anthropologue. Où en sommes-nous ? Une esquisse de l’histoire humaine (Seuil, 2017) est son dernier ouvrage publié. Nous l’invitons à apporter régulièrement son éclairage sur un sujet du numéro.

— Propos recueillis par Baptiste Touverey.

Henri Piéron, le sommeil et les chiens

 

[Dans le cadre d’un partenariat avec RetroNews, le site de presse de la BnF (retronews.fr), Books publie des extraits d’articles issus des archives de la presse française. RetroNews propose à la consultation plus de 300 journaux, datés de 1631 à 1945].

 

Si tout le monde croit connaître les conditions extérieures susceptibles de provoquer le sommeil, si tout le monde est d’accord pour penser que le sommeil est en rapport avec un état particulier du cerveau, rien n’est plus varié que les opinions qui ont été émises sur la nature de cet état et sur ses causes immédiates.

Alcméon de Crotone pensait que le sommeil était dû au retrait du sang dans les veines et le réveil « au dégorgement veineux » ; Héraclite et Empé­docle d’Agrigente affirmaient que la nuit « le feu intérieur s’éteint et la raison se perd, comme elle se perd dans l’ivresse où l’âme est trop mouillée » ; Aristote professait que le sommeil était dû à ce qu’une évaporation excessive entraînait le refroidissement du cerveau ; celui-ci refroidissait à son tour les vapeurs apportées par le sang, et ces vapeurs, retombant sur le cœur, siège de la sensibilité, l’empêchaient de fonctionner. Cela n’est pas sans quelque ressemblance avec ce que racontait un jour une bonne femme d’une de ses amies : « Le chagrin lui a mangé les foies ; alors la bile s’est mêlée au sang ; les nerfs ont été plus forts que le sang, et elle est morte ! » C’était tout une théorie, à l’antique, du dernier sommeil.

Après la découverte de la circulation du sang, le sommeil fut presque unanimement attribué à des modifications dans le cours du sang à l’intérieur du cerveau, sans d’ailleurs qu’aucune preuve fût donnée de ces modifications. Puis on songea à faire entrer en ligne de compte une intoxication périodique des éléments du cerveau par des poisons formés dans l’organisme lui-même ou par l’acide carbonique accumulé dans le sang à la suite d’un ralentissement de la circulation. On a même cru un ­moment avoir saisi sur le vif, pourrait-on dire, l’intervention des éléments microscopiques cérébraux dans la production du sommeil. Depuis que Ramón y Cajal et Golgi nous ont appris à colorer ces éléments, qui sont aujourd’hui désignés sous le nom de « neurones », on s’est ­avisé de rechercher les modifications qu’ils subissent au cours du fonctionnement cérébral et l’on n’est pas sans être arrivé à des résultats importants […].

 

On avait cru voir que les prolongements protoplasmiques des neurones peuvent s’allonger où se raccourcir suivant les circonstances ; leur raccourcissement devait avoir pour effet de démê­ler, pour ainsi dire, le peloton formé par l’intrication des derniers ramuscules de deux neurones voisins, d’éloigner les unes des autres les petites boules terminales, de supprimer, par conséquent, les réactions réciproques des neurones ; la suppression de ces relations devait amener l’abolition de la conscience, et faire, par suite, apparaître le sommeil. Les mouvements de contraction et d’extension des prolongements des neurones avaient été comparés à ceux des expansions qui frangent le corps de certains animaux tout à fait primitifs, les amibes ; et la théorie que nous venons de résumer était dite théorie amiboïde du sommeil. Après avoir suscité un véritable enthousiasme, elle est peu après tombée sous les critiques des anatomistes, et j’avoue que je la regrette, car j’avais pu, en la modifiant légèrement, m’en servir pour essayer de faire comprendre le passage de l’intelligence à l’instinct chez les insectes (1).

Il a donc fallu se rabattre sur des explications basées soit sur une asphyxie ou une intoxication passagère du cerveau, soit sur une usure momentanée des neurones, à la suite du fonctionnement même de l’orga­nisme, soit enfin, comme le voulait Claparède, sur une disposition naturelle de notre organisme, comparable à un instinct, à dormir périodiquement afin de se protéger contre une intoxication imminente, conséquence prochaine de son activité même (2). Chacune de ces hypothèses a eu ses partisans parfois ­illustres, mais est demeurée une hypothèse plus ou moins plausible, faute de preuve expérimentale.

M. Piéron et son collaborateur, M. Legendre, ont, au contraire, attaqué le problème par l’expérience. Le supplice le plus cruel que les Orientaux, si habiles en ce genre d’invention, aient imaginé consiste à empêcher le patient de s’endormir, en lui faisant subir des excitations répétées, parmi lesquelles figure au premier rang le chatouillement de la plante des pieds. Le besoin de dormir devient absolument irrésistible quand l’insomnie, quelle qu’en soit la cause, dépasse une certaine durée. Le général Bruneau, dans ses Récits de guerre (1870-1871), dépeint en termes vigoureux ce qu’il appelle « le supplice du sommeil » : « Du 23 novembre au 7 décembre, […] nous avons marché constamment et ­dormi en moyenne trois heures sur vingt-quatre. Pour ma part, je suis resté sans fermer l’œil un instant du 3 décembre au matin jusqu’au 6, à cinq heures du soir. En arrivant à Salbris, je tombe comme une masse. Un zouave a pitié de moi ; sans que je m’en aperçoive, il me recouvre avec sa pèlerine, et là je dors comme une brute, indifférent aux explosions des obus prussiens qui tombent autour de moi. »

 

Que se passe-t-il dans notre organisme à la suite d’une telle privation de sommeil ? MM. Piéron et Legendre ont essayé de le découvrir en opérant sur des chiens, ce qu’avait déjà fait Mlle Marie de Manacéine que je signale pour ce crime aussi intelligent que prémé­dité aux ardentes antivivisectionnistes de son sexe (3). MM. Piéron et Legendre n’ont pas mis moins de vingt sujets en expérience. En les attachant de manière à leur imposer certaines gênes qui les réveillaient quand ils commençaient à s’abandonner au sommeil, ils sont arrivés à les maintenir éveillés durant une dizaine de jours consécutifs. Pendant ce temps aucun trouble vraiment caractéristique n’a pu être constaté dans les fonctions physiologiques; mais à l’autopsie les éléments de certaines parties nettement délimitées du cerveau (gyrus sigmoïde, région préfrontale) se trouvèrent nettement et constamment altérés. Ces régions contiennent de grands neurones à corps pyramidal et d’autres à corps polymorphe. Les deux catégories d’éléments pouvaient être atteintes, ou l’une d’elles seulement. En général leur corps était diminué, ratatiné ; leur noyau était devenu latéral, de même que le ­nucléole parfois fragmenté à l’intérieur du noyau; sa substance se montrait moins granuleuse et vacuolée, ainsi que celle des prolongements protoplasmiques. L’importance de ces altérations s’est trouvée toujours en rapport avec l’intensité du besoin de sommeil ; elles sont du reste passagères, quand l’insomnie n’a pas trop duré ; en peu de temps les éléments ­reviennent à l’état normal.

On comprend que de telles modifications entraînent certains troubles dans le fonctionnement du cerveau, tels que les hallucinations et l’apathie qui ont été souvent notées en pareille circonstance chez l’homme. En même temps que les neurones cérébraux s’altèrent, une substance particulière se développe dans le sang ; M. Piéron l’a appelée hypnotoxine, ce qui veut dire en grec le poison du sommeil.

Du sang défibriné provenant d’animaux insomniaques a été sans résultat injecté dans le péritoine, sous les enveloppes de la moelle épinière ou, après, trépanation guérie, dans la substance cérébrale elle-même. Mais le sérum sanguin, le liquide céphalo-rachidien et la substance même des éléments cérébraux de chiens insomniaques injectés dans les vaisseaux de chiens normaux ont provoqué chez eux un besoin irrésistible de dormir et des altérations des cellules cérébrales en tout semblables à celles qui se produisent chez un chien privé de sommeil. Il existe donc bien dans le sang des chiens insomniaques une substance toxique. Cette substance perd ses propriétés si on la chauffe à 65 °C; elle est soluble dans l’eau distillée.

 

Le poison somnifère ou poison endormeur est-il bien réellement créé par l’absence de sommeil ? Ne ­serait-ce pas un poison banal, complexe peut-être, résultant d’une activité trop prolongée et sans repos des organes, un poison identique à ceux d’où résulte en partie la sensation de fatigue ? C’est en effet là une opinion courante que […] la fatigue peut être considérée comme la mère du sommeil et l’engendre inévitablement. M. Piéron a soumis cette idée à l’épreuve de l’expérience. Il a ­placé des chiens dans un cylindre tournant semblable, toutes proportions gardées, à ceux dans lesquels on s’amuse à faire manœuvrer les écureuils ; ces chiens sont arrivés à une fatigue extrême qui ne s’est jamais traduite par un besoin irrésistible de dormir, mais plutôt par une excitation inaccoutumée ; et le sommeil quand il s’est produit était un sommeil léger, ne résis­tant pas au moindre bruit. Werchardt a d’ailleurs réussi à isoler la toxine de fatigue en opérant sur des rats qu’il faisait traîner longtemps par la queue sur une surface rugueuse à laquelle ils s’agrippaient désespérément ; et M. Piéron signale les différences qui distinguent son action de celle de la toxine somnifère. Voici donc un fait bien établi, c’est que le sommeil peut être invinciblement produit par la présence dans le sang d’une certaine substance précisément engendrée par l’absence de sommeil. Cela est important et c’est un avertissement précis pour ceux qui s’imaginent que l’on peut impunément se priver de sommeil

 

Edmond Perrier était un zoologiste et anatomiste français. A l’époque où il rédigea cet article, paru dans Le Temps le 13 février 1913, il dirigeait le Muséum d’histoire naturelle.

Mémoire déformée

Encore inconnu du public francophone, Joca Reiners Terron, 50 ans, est l’une des figures de la nouvelle littérature brésilienne, de cette « génération 90 » qui récuse les formes traditionnelles du roman réaliste.
Son septième roman, le plus ­ambitieux à ce jour selon le quotidien O Estado de São ­Paulo, est « un récit tortueux qui prend comme point de départ un ­acci­dent qui lui est réellement arrivé dans son enfance ». Le personnage principal de Noite dentro da noite a subi à l’âge de 11 ans, en 1975, un traumatisme crânien qui l’a ­rendu ­amnésique. Le ­jeune garçon ne sait plus qui il est, prend ses ­parents pour des ­imposteurs… Des années plus tard, un narrateur qui s’adresse à lui à la deuxième personne s’attache à reconstruire son identité en lui racontant, à partir de conjectures et de récits de seconde main à la fiabilité douteuse, ces années qui ne sont plus pour lui qu’un « grand blanc ».
Il se trouve que ce trou de onze ans dans la mémoire du personnage coïncide avec les onze premières années de la dictature militaire au Brésil (1964-1985), souligne la professeure de litté­rature Rejane Rocha dans la ­revue en ligne Voz da literatura. C’est donc autant le caractère fictionnel de nos souvenirs personnels que les failles de la ­mémoire collective qu’interroge ici Joca Reiners Terron.

Belle au bois dormant

Dans The New York Times, Dwight Garner voit en elle « une version féminine de Patrick Bateman, l’anti-héros du roman de Bret Easton Ellis American Psycho ». Pour Lucy Scholes, du Financial Times, elle est un nouveau Bartleby, et son projet « est la plus audacieuse déclaration littéraire de résistance passive depuis que le clerc de Melville a dit : “Je préférerais ne pas“ ». L’héroïne anonyme de My Year of Rest and Relaxation, le dernier livre de l’Américaine Ottessa Moshfegh, partage aussi la passion d’Oblomov, le héros d’Ivan Gontcharov : dormir. Son projet est de faire une cure de sommeil d’un an. Grâce à une hibernation provoquée par une flopée de médicaments, elle espère renaître.
« En parvenant à rendre si prenant le récit de quelqu’un qui dort pendant un an, Moshfegh montre l’étendue de son talent », assure Scholes. Troisième roman de l’auteure d’Eileen (Fayard, 2016), cet opus laisse cependant sur leur faim plusieurs critiques, dont Dwight Garner : « C’est un livre fort mais qui ne fait pas avancer l’œuvre de Moshfegh. Sa sensibilité est comme un joyau qui cherche son écrin. »

La beauté avant tout

Théorie des cordes, multi­vers, supersymétrie… Autant de théories phares de la physique qui « n’ont abouti à rien depuis deux ­générations et continuent d’attirer les financements et l’attention, malgré la possibilité qu’elles soient totalement déconnectées de la réalité, note l’astrophysicien Ethan Siegel dans Forbes. Dans son livre Lost in Math, ­Sabine Hossenfelder met les pieds dans le plat. » Cette physicienne allemande, spécialiste de la gravité quantique, regrette que, pour ses collègues, les données expérimentales passent parfois au second plan, derrière l’esthétique.
« Théoriser en l’absence de données empiriques n’est pas nouveau et a porté ses fruits dans le passé, rappelle le journaliste scientifique Anil Ananthaswamy dans la revue Nature. Au début des années 1960, le physicien américain Murray Gell-Mann utilise la symétrie pour améliorer le modèle standard et prédire l’existence de particules qu’il appelle quarks. Ses équations mathématiques se sont avérées justes et lui ont valu le prix Nobel. »
Aujourd’hui, certaines hypo­thèses ne peuvent pas être vérifiées par l’expérience et d’autres ont été invalidées par les faits, sans pour autant être remises en cause. C’est le cas de la super­symétrie. En combinant tout ce qui a de la valeur aux yeux des physiciens théoriciens (symétrie, naturel, unification et découverte inattendue), la supersymétrie est devenue « ce que les biologistes appellent un hyperstimulus, un déclencheur artificiel mais irrésistible », ­dénonce Hossenfelder.
Pour la physicienne, ses collègues attachent trop d’importance à la « beauté » de ces théories. Un terme trompeur, regrette le physicien Peter Woit sur le site de l’Association américaine des mathématiciens : les concepts de symétrie, d’unification et de naturel « ont ­gagné leurs galons grâce à leur succès dans le développement du ­modèle standard de la physique, et, si on peut leur donner une valeur esthétique, je ne suis pas convaincu que ce soit éclairant. Dans le même temps, Hossenfelder affirme continuer de croire que de nouvelles idées vont émerger avec leur propre forme de beauté. » C’est ce qui rend le livre « incontournable, ­estime Philip Ball dans Prospect. Ce n’est pas tant un pamphlet que l’aveu de la foi vacillante d’Hossenfelder. Elle interroge (parfois sans ménagement) des chercheurs éminents comme si elle cherchait des raisons de croire que sa branche de la physique ne s’est pas égarée. »

Moscou underground

Née en 1966, Julia Kissina vit depuis 1990 à Berlin. Dix ans auparavant, elle avait déjà quitté son Kiev natal pour s’installer à Moscou, où elle s’était retrouvée au cœur de la scène artistique, notamment le mouvement conceptualiste. Dans son dernier roman, Elephantina, qui vient de paraître en Russie (après avoir été publié en Allemagne sous le titre « Les années moscovites d’Elephantina »), elle revient sur cette décennie très particulière, les années de la perestroïka, qui s’est terminée par l’implosion de l’Empire soviétique. Elephantina, c’est elle. C’est le surnom que lui ont donné ses camarades de l’époque, dont certains deviendront de grands noms de la littérature russe, tels Vladimir Sorokine et Viktor Erofeev. C’est un roman d’apprentissage et une chronique assez fidèle de ces années, pleines d’énergie, d’espoir et de défonce, où les amitiés et les amours se font et se défont et où le KGB n’est jamais très loin. Mais, à la différence d’autres romans situés dans les années 1980, Kissina refuse de faire du name dropping, note le quotidien libéral Kommersant : tous ses personnages, à l‘excep­tion du célèbre linguiste Viktor Chklovski, portent, comme elle, des surnoms fantasques. Ce qui correspond bien, finalement, à la tonalité de ce récit qui ne veut blesser ni glorifier personne, se console le critique de Kommer­sant, rappelant qu’il ne s’agit en aucun cas d’un roman à clé. « Comme s’il avait été écrit par une ado tourmentée par un ego immense, Elephantina se révèle un livre simple, touchant et éton­namment juste .»

Paradoxes de la corruption

Dans plusieurs pays d’Afrique, une forme élémentaire de corruption est l’argent que soutire la police de la route aux chauffeurs routiers, même quand ceux-ci n’ont rien à se repro­cher. Ce sont des pays où les institutions sont si fragiles que la corruption imprègne la société tout entière. Le remède suggéré par la théorie économique serait de mieux rémunérer les fonctionnaires afin qu’ils aient moins besoin d’argent supplémentaire pour subvenir aux ­besoins de leur famille. L’expérience a été tentée au ­Ghana, pays plutôt moins corrompu que d’autres. En 2010, le salaire des policiers a été multiplié par deux. Le résultat a été à l’opposé de l’objectif escompté : le racket s’est accentué.
La corruption désigne le plus souvent une autre pratique : le fait de soudoyer le représentant d’un État ou d’une institution pour obtenir un marché ou des faveurs. L’efficacité du procédé tient à ce que le prix à payer par le corrupteur est en règle générale beaucoup plus faible que le gain ­escompté. On appelle cela le paradoxe de Tullock, du nom de l’économiste Gordon Tullock, qui a décrit le phénomène en 1980. Il en résulte que plus un projet est pharaonique, dans le secteur du bâtiment par exemple, plus les chances qu’il y ait corruption sont élevées. Un projet de grande ampleur facilite aussi la dissimulation des pots-de-vin versés. Pour un dirigeant poli­tique, accepter le deal est d’autant plus inté­ressant que le projet est créateur d’emplois et séduisant pour ses électeurs ou administrés.
La corruption peut donc favoriser la croissance. Beaucoup pensent que l’URSS n’aurait pu ­subsister si longtemps sans la corruption. Certains lui imputent aussi une part du déve­loppement spectaculaire de l’économie chinoise depuis 1989. D’aucuns soutiennent que la vigoureuse offensive du président Xi Jinping contre les corrompus exerce un frein sur l’activité économique, car les fonctionnaires susceptibles d’accorder des contrats sont plus circonspects.
Sur le long terme, la prévalence de la corruption est cependant un frein à la croissance, car le règne de l’arbitraire rend l’avenir incertain et ­décourage les investisseurs. Comme, néanmoins, la plupart des États de la planète ne sont pas – c’est le moins qu’on puisse dire – régis par un droit et une justice à toute épreuve, les occasions sont légion. Le versement de dessous-de-table par les grandes entreprises est donc une pratique courante et même banalisée, au point d’avoir été sanctifiée par les déductions fiscales accordées par l’État où elles ont leur siège, France et ­Allemagne y compris.
Si les choses semblent changer, c’est en raison d’une prise de conscience vertueuse alimentée par des ONG, des institutions internationales et des magistrats, avivée par la crise de 2008 et les pratiques d’un monde de la finance jugé prédateur. L’étau judiciaire se resserre sur les entreprises occidentales. Ce qui réjouit leurs concurrentes chinoises et autres, moins soumises à ce genre de contrainte.
Plusieurs chefs d’État et de gouvernement sont tombés récemment en raison d’un excès de ­corruption, mais beaucoup d’autres n’ont pas vu leur popularité entamée. Il en va ainsi en Russie, en Hongrie, en Turquie, en Israël. Au Kenya, les politiciens corrompus sont ­régulièrement réélus. Au Brésil, Lula, pourtant condamné et écroué, domine dans les sondages.
On établit souvent un lien entre niveau de ­corruption et degré de démocratie. Dans le bas du classement établi par Transparency International, aucun État n’est démocratique au sens plein du terme. Mais un État peut avoir éradiqué la corruption sans pour autant respecter les ­libertés : témoin Singapour. À l’inverse, Jacob Zuma est resté dix ans au pouvoir en Afrique du Sud alors que ses pratiques corrompues étaient décrites en détail par une presse libre et lui avaient valu des poursuites judiciaires.
Des institutions solides sont en principe le meilleur rempart contre la corruption. En prin­cipe seulement. Témoin encore l’Italie, où un Sud mafieux partage depuis cent cin­quante ans ses ins­titutions avec un Nord plus intègre.
Si la corruption est un crime rationnel, comme le soutient un économiste, son avenir reste assuré.