Une journée dans la baie de Guanabara

Un ciel bleu parsemé de nuages épars, une plage de sable fin déserte, une mer turquoise et deux amis, Hélcio et Noel, qui s’affairent autour d’une buvette nommée UCT, pour « Union contre le travail ». Cette paillote qu’ils ont construite de bric et de broc est leur sanctuaire et leur poste d’observation sur un monde où il ne se passe pas grand-chose. Sauf ce jour-là.
Nous sommes au Brésil, au milieu des années 1950. Hélcio et Noel vivent à ­Niterói, ville ouvrière située juste en face de la majestueuse Rio de Janeiro, de l’autre côté de la baie de Guana­bara. Aujour­d’hui reliée à la mégapole par un très long pont, Niterói est devenue, comme tant d’autres localités voisines, une de ses cités-dortoirs.
Footballeur talentueux, Hélcio est ­relégué au poste d’arrière droit et semble condamné à évoluer dans des clubs de troisième zone dirigés par des entraîneurs hystériques et autoritaires, incapables de voir son talent de buteur. Si seulement il pouvait aller à Rio…
Noel, c’est une autre histoire : il est atteint d’une malformation physique, ce qui ne l’empêche pas d’être de tous les coups et surtout de ne pas se laisser faire lorsque Hélcio le traite, avec plus ou moins d’affection, d’avorton et de bossu. Les deux jeunes hommes sont liés par une forte complicité ; ils passent leurs journées à s’envoyer des vannes et à se chamailler. Mais, ce jour-là, leur amitié va être mise à rude épreuve. Hélcio et Noel vont s’embarquer pour un étrange périple dans la baie, sorte de parcours initiatique fait de flash-back et de rencontres improbables.
Tout commence par une explosion causée par un braconnier qui pêche à la dynamite au large de la baie – ­exactement comme au début du précédent ­roman graphique de Marcello Quinta­nilha, Tungstène. Mais, plutôt que de tenter de capturer le fautif, les deux comparses se disent qu’il y a quelques billets faciles à se faire. Il n’y a qu’à sauter dans une barque et aller se servir en bars, mulets et autres daurades qu’ils pourront revendre.
C’est l’idée de Hélcio, Noel, lui, ­hésite. À raison, vu la suite des événements : dans le huis clos du canot, l’autre ­devient rapidement un enfer – et l’immen­sité bleue, de plus en plus inquiétante. Puis ­Hélcio aura une autre idée, qui va se révéler catas­trophique : et s’ils faisaient halte sur l’île de Luz del Fuego pour ­ven­dre une partie de leur butin ? Cet îlot porte le nom de scène de Dora ­Vivacqua, une danseuse et ­artiste féministe brésilienne, pionnière du ­naturisme en Amérique latine. Ils y seront, en effet, aimablement accueillis par une dame dans le plus simple appa­reil, mais les choses vont rapidement dégénérer avec l’appa­rition de son compagnon, l’imposant Cristiano, en délicatesse avec la justice.
Marcello Quintanilha déploie ici tout son talent de dessinateur – cet auto­didacte affirme qu’avec chaque nouvel album il réapprend à dessiner – et, ­surtout, de conteur. Son récit, pourtant très intimiste, se lit d’un seul trait, comme un thriller. Ses lecteurs retrouveront ses thèmes favoris, à commencer par la ­figure du père, qui lui a inspiré le personnage de Hélcio, mais aussi ce ­Brésil multiple et singulier qu’il avait croqué dans Mes chers samedis. Un Brésil miné par les inégalités ­sociales, dans lequel la violence n’est ­jamais très loin.

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Comment être hindou

Signe des temps, deux des dix meilleures ventes de Bahrisons, grande librairie intellectuelle de New Delhi, traitent de l’hindouisme. Alors que le BJP, le parti nationaliste hindou du Premier ministre Narendra Modi, s’ancre au pouvoir et que prospèrent les zélateurs de l’hindutva (identité hindoue), deux célèbres intellectuels libéraux (au sens anglo-saxon du terme) revendiquent leur attachement à la religion majoritaire de l’Inde… pour la redéfinir dans le sens de la tolérance et du respect des minorités, contre l’instrumentalisation haineuse.
« Je veux dire fièrement que je suis hindou, mais je veux le dire pour de bonnes raisons », a déclaré Pavan Varma, ancien diplomate, essayiste et homme politique, à l’occasion du lancement de son livre sur Adi Shankaracharya, « le plus grand penseur de l’hindouisme » en avril dernier à New Delhi (1). Recueillie par le quotidien The Asian Age, cette profession de foi en forme de justification en dit long sur le climat politique actuel. Élu et porte-parole du Janata Dal (issu d’une scission du parti du Congrès dans les années 1980), Pavan Varma correspond en principe au modèle du haut fonctionnaire indien, attaché au multiculturalisme et à la laïcité de la République indienne. Dans son essai Being Indian, publié en 2004, il évoquait les atouts de l’Inde dans la mondialisation. En 2018, le même homme s’intéresse à Shankaracharya, ce réformateur religieux du VIIIe siècle qui a « traversé l’Inde à trois reprises à la recherche de la vérité ultime », comme le rappelle le quotidien de centre gauche The Hindu. Shankaracharya cherchait à rassembler les courants religieux de son temps, projet de conciliation qui correspond sans doute à celui de Varma. Son livre a bénéficié d’un lancement quasi officiel dans la capitale : au mémorial de Nehru, institution prisée par les élites, l’auteur a présenté son ouvrage sous les auspices de deux représentants politiques, l’un du parti du Congrès, l’autre du BJP. Du beau monde, et un double parrainage emblématique de la démarche. « Je refuse, a déclaré l’auteur, d’être le témoin muet de la réduction de cette grande religion à son plus petit dénominateur commun par des gens ignorants et illettrés qui s’autoproclament défenseurs de l’hindouisme. » Pour Varma, l’hindouisme est, par nature, « inclusif », fondé sur « le débat et l’écoute de l’autre ».
Vanter l’hindouisme pour l’arracher aux extrémistes : c’est aussi ce que cherche à faire Shashi Tharoor dans Why I am A ­Hindu. ­Essayiste à succès, ­ancien secré­taire général adjoint des ­Nations unies, ­député du ­parti du Congrès, Tharoor coche toutes les cases : c’est l’un des plus éminents représentants de ces anciennes élites poli­tiques indiennes marquées par l’héritage nehruvien et aujour­d’hui débordées par la montée du natio­nalisme reli­gieux. En 2003, il publiait Nehru : The Invention of India, un essai sur le très laïque premier Premier ministre de l’Inde indé­pendante. Revendiquer l’hindouisme quinze ans après, alors que se multiplient les émeutes antimusulmans, n’est-ce pas se fondre dans l’air du temps ? « Why I am A Hindu ne sonne pas très tharoorien », s’amuse le maga­zine en ligne Scroll.in. Certes, note le quotidien économique Financial Express, le livre de Tharoor « dénon­ce l’idéologie de l’hindutva » : l’auteur célèbre lui aussi l’« ouverture » de l’hindouisme, son « incomplétude ». « Je suis croyant et j’en suis heureux », ­affirme-t-il, pour invoquer ensuite le « tempérament libéral » de cette foi. Comme l’observe non sans ironie le chroniqueur du Financial Express, Tharoor « confirme son allégeance atavique à un hindouisme version Wikipédia, en dépit des dérives scandaleuses de certaines de ses pratiques ». Alternant entre « douceur et fermeté », l’auteur « rappelle au lecteur la grandeur de l’hindouisme, tout en le mettant en garde contre les dangers et l’étroitesse de l’hindutva », poursuit Scroll.in, qui juge ce livre « aussi équilibré que possible en ces temps tumultueux » et, par là, « nécessaire ». Sans doute. Mais ces deux essais à succès montrent aussi qu’en Inde, désormais, la légitimité politique et intellectuelle se mesure à l’aune du religieux. En 1995, rappelle le critique de Scroll.in, le politologue Kancha Ilaiah ­signait un ouvrage explosif : Why I Am Not A Hindu (« Pourquoi je ne suis pas hindou »). C’était une autre époque.

Du plaisir de se faire surpendre

Arthur Conan Doyle, comme la plupart des auteurs de romans ­policiers, semble jouer franc jeu avec le lecteur et lui donner tous les indices nécessaires à la résolution du mystère. Ce n’est pas tout à fait vrai. Il s’appuie sur un de nos biais cognitifs, la « malédiction de la connaissance », assure Vera ­Tobin dans Elements of Surprise. Cette spécialiste américaine des sciences cognitives a étudié des œuvres de fiction (romans ou films) des XIXe et XXe siècles pour comprendre comment notre cerveau de lecteur ou de spectateur se ligue avec l’auteur pour produire l’« effet de surprise ». « Dans son analyse du mécanisme de la “surprise”, ­Tobin mobilise les sciences cogni­tives comme outil précieux de critique littéraire », écrit l’universitaire Gail Marshall dans Times Higher Education.
Dans la vie, l’être humain assem­ble les informations à sa disposition pour donner un sens à son environnement. C’est ce qu’il fait aussi quand il lit un roman. Mais, à trop vouloir ­assembler les pièces du puzzle, il oublie celles qui lui manquent. Il croit avoir tous les éléments sous les yeux, mais il ne les a pas. C’est la « malédiction de la connaissance », qu’illustre Conan Doyle dans Un scandale en Bohême. À la suite d’une déduction de Holmes, le Dr Watson avoue : « Quand vous me donnez des explications, la chose me ­paraît si simple que je me crois capable d’en faire autant ; et néanmoins, à chaque nouvelle occasion, je me retrouve aussi novice et je ne comprends que lorsque vous m’avez une fois de plus développé votre procédé. »
Mais « Tobin ne s’intéresse pas qu’aux romans policiers, aux thrillers et aux coups de théâtre. Elle explique que les œuvres de Shakespeare ou d’Ian McEwan, par exemple, montrent qu’on peut berner ou duper intelligemment le lecteur sans abuser de sa confiance », note la critique Jenny Bhatt dans le webzine PopMatters. Ce n’est pas tant le coup de théâtre qui réjouit le lecteur que le fait d’avoir à redécouvrir l’histoire d’un point de vue nouveau. « Tobin affirme que l’effet de surprise est un “trope de rétrospection” qui dépend de l’interaction de points de vue multiples, précise Gail Marshall. De cette façon, il n’est pas gâché par une deuxième lecture : il est fondé sur une sorte de relecture. » Voilà ce qui fait la saveur d’un film comme Sixième Sens. À la fin, les spectateurs comprennent grâce à la rediffusion de certaines scènes que le personnage principal était mort depuis le début, ce qui semble évident rétrospectivement.

Les meilleures ventes en Espagne – Nouveaux médias et vieilles hantises

En matière de lecture, les Espagnols se tournent vers des noms rendus célèbres par les médias, comme le montre le classement de la plateforme de librairies Todostuslibros. L’Equatoguinéen César Brandon Ndjocu, que l’on peut comparer à l’auteur-compositeur-interprète français Grand Corps malade, a ainsi remporté la dernière édition de l’émission de télécrochet « Got Talent España ». Et, avant de devenir l’un des grands noms de la chick lit espagnole, Elísabet Benavent a publié son premier roman sur Amazon. Enfin, le roman jeunesse le plus vendu du moment, « The Crazy Haack et la caméra impossible », est un produit dérivé de la chaîne YouTube The Crazy Haacks, animée par une fratrie devenue experte en vidéo live et en placement de produits. Coachés par leur mère, qui les avait d’abord mis en scène sur son propre blog, ils sont même devenus les ambassadeurs d’une ONG militant pour l’éducation dans les pays en développement. Voilà qui commence à déran­ger dans une Espagne plus soucieuse de success stories que de débats sur le travail des mineurs.
Ce goût pour les inconnus soudain deve­nus des stars ne doit pas faire oublier la fascination pour un passé qui ne passe pas : deux des livres les plus vendus parlent en effet de terrorisme. Dans « L’âge de la pénombre », la journaliste britannique Cathe­rine Nixey compare l’essor du christianisme et les transformations parfois violentes qu’il impli­qua pour les sociétés antiques au terrorisme islamiste. Et dans ­Patria, qui figure toujours dans les meilleures ventes depuis sa ­parution en 2016, cinq ans après le cessez-le-feu de l’ETA, Fernando Aramburu raconte l’histoire de deux familles basques déchirées par l’assassinat d’un père et l’entrée d’un fils dans la lutte armée. Cette fresque qui revient sur près d’un demi-siècle d’histoire a reçu des éloges quasi unanimes et mérités. Son auteur souhaite participer à ce qu’il nomme la « défaite culturelle de l’ETA ». Aramburu parvient à susciter la compassion pour des victimes innocentes, aborde de front la question des tortures policières et montre tout ce que la paix doit à la société civile. Mais il botte en touche lorsqu’il s’agit de revenir sur la naissance de l’organisation indépendantiste basque : la ­période franquiste – abordée il est vrai dans de précédents romans – est la grande absente de Patria. L’Espagne actuelle n’a certes plus grand-chose à voir mais peine à liquider cet héritage. Les accusations de fascisme ou de soutien à l’ETA agitent encore régulièrement débats politiques et réseaux sociaux, et les condamnations pour apologie du terrorisme ne sont pas près de s’arrêter.

Herfried Münkler : « La guerre de Trente Ans éclaire l’actualité »

Herfried Münkler est professeur de sciences politiques à l’université Humboldt de Berlin. On lui doit de nombreux ouvrages sur Machiavel, Clausewitz, Hobbes, l’évolution de la guerre ou encore le rôle de l’Allemagne en Europe. La monographie qu’il a consacrée à la Première Guerre mondiale, en 2014, a connu un grand succès outre-Rhin. Un seul de ses livres est traduit en français : Les Guerres nouvelles (Alvik, 2003).

 

 

On commémore cette année les 400 ans du début de la guerre de Trente Ans. En Allemagne, plusieurs livres sont parus, dont le vôtre, qui est un succès de librairie. En France, en revanche, cet anniversaire n’a trouvé aucun écho. Comment l’expliquez-vous ?
Cette guerre s’est déroulée en grande partie sur le territoire qui correspond à l’Allemagne actuelle, et elle y a laissé un souvenir traumatisant. Il faut bien comprendre qu’elle a entraîné la disparition d’un tiers de la population du Saint Empire romain germanique. En termes relatifs, cela signifie qu’elle a ­coûté la vie à plus d’Allemands que les Première et Seconde Guerres mondiales réunies. Pour vous donner une idée de l’ampleur de l’hécatombe, lors du sac de la ville de Magdebourg, le 20 mai 1631,
20 000 personnes ont trouvé la mort en moins de dix heures. Des régions ­entières ont été dépeuplées – un déclin démographique qui s’est doublé d’un déclin économique et culturel.
La France a elle aussi pris part à cette guerre – de façon indirecte au départ, puis plus directement –, mais son territoire a été relativement épargné. Par ailleurs, sa mémoire collective s’est davan­tage focalisée sur son face-à-face avec l’Espagne, qui constitue, certes, un aspect de la guerre de Trente Ans mais s’est prolongé au-delà (jusqu’en 1659 avec le traité des Pyrénées). Ce désintérêt est regrettable, puisque l’une des thèses que je défends dans mon livre est que la guerre de Trente Ans nous aide à comprendre les conflits actuels.

En quoi une guerre du XVIIe siècle peut-elle éclairer les conflits du XXIe siècle ?
La raison principale, c’est la fin du système westphalien, autrement dit du système hérité des traités de Westphalie, qui, en 1648, ont mis un terme à la guerre de Trente Ans et tenté de réguler l’usage de la force armée. Dans ce système n’existent que deux situations possibles : la guerre ou la paix, et pas de troisième terme, d’entre-deux – comme le terrorisme. La guerre est nécessairement déclarée et symétrique, entre deux États souverains. Or ce système s’est désin­tégré au cours du XXe siècle, laissant place à des conflits qui ne sont pas sans rappeler la guerre de Trente Ans. On assiste notamment au retour de la « petite guerre », qui ne connaît pas de distinction stricte entre combattants et non-combattants, troupes régulières et maraudeurs, et qui, en conséquence, touche beaucoup plus la population ­civile. Après les attentats du 13 novembre 2015, votre président François Hollande n’a-t-il pas déclaré : « Nous sommes en guerre » ? C’est un retour à l’ordre anté­westphalien ! L’adversaire n’est pas un autre État, la guerre reste informelle, et la dimension religieuse que le système westphalien avait cherché à neutraliser joue à nouveau un rôle central.

Prenons la guerre en Syrie. Pour vous, elle est comparable à la guerre de Trente Ans ?
Les analogies structurelles sont frappantes. La guerre de Trente Ans naît d’un conflit constitutionnel : il s’agit de savoir qui commande à l’intérieur d’un territoire donné, la Bohème en l’occurrence, dont la noblesse se soulève contre l’absolutisme de la maison des Habsbourg. En Syrie, la guerre est née exactement de la même question : à qui, de la famille Assad, de l’armée, du ­parti Baas ou de la ­population civile, le pouvoir appartient-il ? La guerre de Trente Ans dégénère en un conflit confessionnel entre protestants et catholiques. Or c’est ce qui s’est passé en Syrie, entre chiites et sunnites. Mieux : dans les deux cas, les puissances voisines s’immiscent dans le conflit, qui devient une guerre pour l’hégémonie dans la région. Lors de la guerre de Trente Ans, c’étaient l’Espagne, la Suède, la France. En Syrie, aujourd’hui, ce sont l’Iran, la Turquie, l’Arabie saoudite. Dans les deux cas, il devient difficile de faire la distinction entre guerre extérieure et guerre civile.

Quelles ont été les principales étapes de la guerre de Trente Ans ?
La plupart des historiens distinguent une succession de quatre guerres : celle de Bohème et du Palatinat, de 1618 à 1623, celle dans laquelle interviennent Danois et Hollandais, de 1624 à 1629, la guerre suédoise, de 1630 à 1634, et ­enfin la guerre dont les ­acteurs les plus marquants sont les Suédois et les Français, de 1634 à 1648. Mais on pourrait présenter les choses autrement : on note d’abord, pendant plus d’une ­décennie, une première phase en faveur du camp catholique des Habsbourg et de leurs alliés, qui sont mieux organisés et disposent de meilleures troupes et de meilleurs chefs. Face à eux, les protestants ne font pas le poids : ils sont divisés, les calvinistes se méfient des luthé­riens et réciproquement. Cela change avec le ­débarquement du roi de Suède Gustave II Adolphe sur l’île d’Usedom, au nord de l’Allemagne.
S’ouvre alors la phase des grandes ­batailles, qui dure trois ans. Elle commence avec Breitenfeld en 1631 – l’affron­tement le plus sanglant de la guerre, qui met fin à la longue série des succès catholiques – et s’achève en 1634 à Nördlingen, où c’est au tour des Suédois de perdre leur répu­tation d’invincibilité. Pendant cette deuxième phase, on pense encore que la guerre peut être résolue sur le champ de bataille. Ce n’est plus le cas par la suite, lors de la troisième et dernière phase, la plus longue car elle s’étale pendant toute la seconde moitié de la guerre. Les lignes se brouillent, la discipline des armées se relâche, la guerre devient un massacre permanent qui touche avant tout la population civile. C’est cette ­ultime période qui a marqué les mémoires par ses atrocités.

Pourquoi la guerre de Trente Ans a-t-elle duré aussi longtemps ?
À cause de l’intrication des trois ­niveaux dont j’ai parlé : institutionnel, confessionnel, hégémonique. Si le conflit n’avait été que d’ordre institutionnel, il aurait pu être réglé assez vite après les premières victoires des Habsbourg, mais sa dimension religieuse l’a empêché de s’éteindre. L’intransigeance de l’empereur Ferdinand II vis-à-vis des protestants a rendu les conditions de paix qu’il proposait inacceptables pour eux, ce qui a permis à la Suède puis à la France de s’immiscer dans le conflit et de le ranimer, d’en faire progressivement une guerre pour l’hégémonie en Europe. Les événements auraient pu prendre une tout autre tournure si tous ces aspects n’avaient pas convergé. On ne peut pas dire : « La cause unique de la guerre, ce sont les tensions religieuses, ce n’est qu’un conflit confessionnel. » Car comment expliquer alors le soutien du cardinal de Richelieu aux princes protestants et à la Suède ? Ce qui est fondamental pour comprendre la nature de la guerre de Trente Ans et sa durée, c’est la cristallisation de plusieurs niveaux de conflit.

Votre livre suggère que la guerre a fini par alimenter la guerre. Que voulez-vous dire ?
S’est mise en place toute une économie de la guerre. Nous n’avons pas affaire à deux adversaires disposant de ressources limitées et qui, quand ces ressources sont épuisées, doivent mettre fin au conflit. Argent et soldats ont sans cesse continué à affluer des pays limitrophes : les Hollandais envoient de l’argent, les Anglais des hommes ; les Suédois interviennent avec leur armée, comme les Danois avant eux ; Venise et les cités lombardes agissent en tant que puissances financières ; la ­Pologne et la Hongrie jouent également un rôle ; la France verse des subsides assez tôt et finira par entrer en guerre avec des troupes à elle ; l’Espagne est partie prenante pendant toute la durée du conflit. Au bout du compte, il n’y a aucune puissance européenne qui n’ait été impliquée à un moment ou un autre, à l’exception de l’Empire ottoman et de la Russie. Cette dernière n’a encore qu’une influence marginale en Europe à l’époque. Pour ce qui est des Ottomans, c’est un peu plus compliqué : on peut considérer que leur non-intervention a paradoxalement contribué à faire ­durer la guerre et même à la déclencher. Pendant des décennies, le « péril turc » avait obligé catholiques et protestants du Saint Empire à faire cause commune contre l’ennemi extérieur. Or, durant la première moitié du XVIIe siècle, la ­Sublime Porte a les yeux tournés non plus vers Vienne, mais vers la Perse. Ce répit laisse le champ libre à l’empereur pour tenter d’imposer son autorité au sein de l’empire et de régler enfin leur compte aux protestants. Si les Ottomans avaient ­encore représenté une menace, il y a fort à ­parier que la « défenestration de Prague » du 23 mai 1618 n’aurait pas débouché sur une guerre de trente ans.

Selon vous, cet épisode, au cours duquel des membres de la noblesse protestante de Bohème défenestrent des représentants de l’empereur, n’a donc été que le prétexte et non la cause de la guerre ?
Oui. La guerre aurait pu commencer ailleurs ou plus tôt. Dès 1610 ou 1611, par exemple, si Henri IV n’avait pas été assassiné par Ravaillac… Le roi de France projetait un grand conflit contre les Habsbourg pour briser leur domination en Europe. Après sa mort, le projet est abandonné par la régente Marie de Médicis et ne sera repris que plus tard par Richelieu. Une telle guerre aurait sans doute d’ailleurs duré bien moins longtemps. Elle aurait d’emblée été clairement une lutte pour l’hégémonie en Europe et aurait pris une forme plus explosive. Chacun aurait cherché à l’emporter lors d’une bataille décisive.

D’innombrables rois, princes, généraux s’affrontent tout au long de la guerre de Trente Ans. Il semble cependant que trois personnalités sortent du lot, les trois grands hommes de la guerre, pour ainsi dire : le roi de Suède Gustave II Adolphe, le généralissime des armées catholiques Wallenstein et le Premier ministre du roi de France Richelieu. Êtes-vous de cet avis ?
Oui. Ce sont, dans les trois cas, des personnalités qui ont une clairvoyance politique, qui voient plus loin que les autres. Avec Gustave II Adolphe, la Suède, qui est un petit pays, peu ­peuplé et sans beaucoup de ressources, fait soudain figure de grande puissance. Certes, c’est une puissance militariste, au sens où le secteur militaire y est hypertrophié – un modèle qui sera repris plus tard par la Prusse. Mais Gustave II Adolphe n’est pas seulement un grand stratège et tacticien. Il tient compte des questions économiques et politiques. Il s’arrange, par exemple, pour prendre le contrôle de toutes les embouchures de fleuve en mer Baltique, de la Neva à l’Oder et, avec elles, des taxes qu’on y perçoit. Cela lui permet de payer la moitié de son armée, l’autre moitié étant financée par la guerre elle-même.
Wallenstein est un personnage fascinant, plus contesté, moins sympathique que Gustave II Adolphe. Ses moti­vations sont plus troubles. Il est né protestant et s’est converti au catholicisme par pur opportunisme. Son génie est avant tout organisationnel et logistique. Il parvient à lever des armées d’une taille qu’on aurait crue impossible à l’époque en Europe. Et il met en place un système qui leur permet de se maintenir dans la durée. Il ne pille pas les territoires qu’il occupe, il se contente de prélever dans les surplus de quoi subvenir aux besoins de son armée. C’est un visionnaire qui ébauche en fait le principe d’une armée permanente. Quant à Richelieu, il est le seul des trois à ne pas être chef militaire, même s’il lui est arrivé d’accompagner les troupes en campagne. Il s’illustre surtout par ses brillantes manœuvres diplomatiques.

Richelieu n’est-il pas le vrai vainqueur de la guerre ?
Un vainqueur posthume puisqu’il meurt en 1643, avant la fin de la guerre donc (tout comme Gustave II Adolphe, tué lors de la bataille de Lützen, en 1632, et Wallenstein, assassiné en 1634). Mais Mazarin, son successeur, poursuit sa poli­tique, et les traités de Westphalie sont, il est vrai, un triomphe diplomatique pour la France – qui retrouve la prééminence qu’elle avait atteinte au début du XVIe siècle et provisoirement perdue à la suite des guerres de Religion. Elle obtient l’Alsace, brise l’alliance des Habsbourg d’Espagne avec ceux d’Autriche, impose sa vision d’un équilibre des grandes puissances en Europe sans domination impériale et fait en sorte qu’au cœur du continent on trouve non pas un État puissant et structuré mais un centre mou, une Allemagne divisée et soumise à l’influence de ses voisins.

Vous disiez que la guerre de Trente Ans avait laissé un souvenir traumatisant aux Allemands. Ce traumatisme a-t-il eu des conséquences sur leur histoire ultérieure ?
Outre les conséquences immédiates dont j’ai déjà parlé (le repli démographique, économique et culturel), on a assisté, à partir de la fin du XVIIIe siècle et des écrits de Schiller, à une seconde dramatisation du traumatisme. Et, à la fin du XIXe siècle, un certain nombre de personnes en sont arrivées à la conclusion que, si une telle guerre devait se repro­duire en Europe, elle ne devait à aucun prix se dérouler sur le sol allemand. L’état-major prussien puis allemand a donc privilégié des guerres offensives, comme on a pu le voir en 1870, 1914 et 1940 contre la France. De manière plus pernicieuse, à cause des dévastations de la guerre de Trente Ans, les Allemands ont eu tendance à se considérer comme des victimes. Or, quand on se perçoit ainsi, on n’a en général pas de scrupules à transformer les autres en victimes.

 

— Propos recueillis par Baptiste Touverey.

La Machine infernale

Le Radeau de la « Méduse », de Théodore Géricault, est l’une de ces rares œuvres d’art devenues bien plus célèbres que l’événement qu’elles représentent. Sa force esthétique et symbolique fait d’ailleurs presque oublier qu’elle est inspirée d’un fait divers sordide qui, en son temps, défraya la chronique. Comme le rappelle Harald Eggebrecht dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, « si le naufrage du Titanic, en 1912, est considéré comme le grand drame maritime du XXe siècle, ce rôle fut tenu au XIXe siècle par la catastrophe qui frappa la frégate française Méduse, où l’incompétence le disputa à la lâcheté et à la brutalité. » En juillet 1816, ce navire, parti de Rochefort en direction du comptoir français de Saint-Louis, au Sénégal, échoue sur un banc de sable au large des côtes mauritaniennes. Les canots de sauvetage peuvent accueillir tout au plus 250 personnes. Or il y en a près de 400 à bord. Un grand radeau de 20 mètres de long sur 7 de large est construit. Il est ­censé être remorqué par les bateaux de secours, mais très vite les 150 passagers qui s’y entassent se retrouvent abandonnés à leur sort et dérivent en pleine mer. « On en vient aux coups et au meurtre, les blessés et les invalides sont tués ou ­jetés par-­dessus bord. Puis on finit par se livrer au cannibalisme », rapporte Eggebrecht. Lorsque le radeau est secouru, au bout de treize jours, il ne reste que 15 survivants, dont 6 ne tarderont pas à succomber.
« L’être humain peut tenir quinze jours sans manger. Sur la Machine (le nom qui fut donné au radeau), plongé dans l’eau jusqu’aux hanches et exposé à un soleil impitoyable, on commença à manger de la chair humaine dès le troisième jour », remarque l’écrivain autrichien Franzobel (de son vrai nom Franz Stefan Griebl), à qui cette histoire a inspiré un roman qui vient d’être traduit en français. Franzobel ne se contente pas de raconter les derniers jours du drame, il en retrace toute la genèse ­depuis le départ de Rochefort. Il ­décrit les tensions entre le capi­taine royaliste et ses officiers bona­partistes, il montre enfin la nullité de ce capitaine qui n’a plus navigué depuis l’Ancien Régime et qui, lorsque le navire se ­retrouve échoué sur le sable, refuse de se délester des 28 canons, propriété du roi de France, sans lesquels il aurait vraisemblablement pu se dégager. Le lecteur est confronté à « une orgie de bêtise et d’inhu­manité », juge Carsten Otte dans le Tagesspiegel.
Au départ, Franzobel avait pensé faire de cette histoire un film et entrepris des démarches auprès de producteurs holly­woodiens. Leur verdict : trop dérangeant. D’où ce roman.

Le combat perdu de l’Afghanistan contre la corruption

En octobre 1951, une bande de voleurs déroba une importante cargaison d’opium dans la ville portuaire de Punggol, dans le nord-est de Singapour. Le Singapour de l’époque ne ressemblait guère à celui d’aujourd’hui. Plaque tournante du trafic de drogue entre l’Inde et la Chine, l’île était rongée par la criminalité et la corruption. L’enquête menée par les auto­rités britanniques conclut que plusieurs hauts gradés de la police singapourienne figuraient parmi les coupables. À la suite de cette affaire, l’administration coloniale créa un Office de lutte anticorruption. Quelques années plus tard, lors de l’accession de Singapour de l’indépendance, le nouveau Premier ministre, Lee Kuan Yew, déclara que la décadence et la corruption le dégoûtaient et jura de débarrasser Singapour de ce fléau. Lors de leur prise de fonctions officielle, ses ministres portaient des chemises et des pantalons blancs pour manifester la pureté de leurs intentions.

Les nouveaux dirigeants ne con­damnent souvent la vénalité de leurs prédécesseurs que pour la surpasser lorsqu’ils accèdent au pouvoir. De Duvalier, à Haïti, à Fujimori, au Pérou, en passant par Erdoğan, en Turquie, c’est un rebondissement que l’on retrouve à chaque transition politique. Mais Lee Kuan Yew fit ce qu’il avait dit. Il promulga une nouvelle loi anticorruption et conféra un pouvoir réel à l’Office de lutte anticorruption. Il augmenta la rémunération des fonctionnaires afin qu’ils soient moins tentés de monnayer leur influence et institua de lourdes peines de prison pour ceux qui accepteraient des pots-de-vin. En 1986, son ministre du Développement national, l’architecte Teh Cheang Wan, fit l’objet d’une enquête pour avoir accepté des dessous-de-table de la part de deux promoteurs immobiliers. Il se donna la mort en absorbant une dose létale de barbituriques. « Ce n’est que justice de payer ma faute au prix fort », écrivait-il dans la lettre qu’il avait laissée à l’intention de Lee Kuan Yew.

Lorsque Lee Kuan Yew quitta le pouvoir en 1990, Singapour, autrefois l’un des pays les plus corrompus de la planète, était devenu l’un des plus exemplaires. Dans l’Indice de perception de la corruption 2014 de Transparency International, Singapour se situait au septième rang mondial en matière de transparence – devant l’Australie et l’Islande, et très loin devant les États-Unis. C’est une histoire qui fait plaisir à entendre mais qui reste excep­tionnelle. On n’a quasiment jamais vu un pays parvenir à éradiquer à ce point ses pratiques de corruption. Certains États font des progrès, d’autres reculent, mais, au niveau mondial, la corruption perdure.

« Tout le monde le fait : les Romains et les Wisigoths, les Anglais et les Africains, les catholiques et les juifs, les païens et les protestants, les capitalistes et les communistes, les impérialistes et les ­patriotes », écrivait en 1984 le juge fédéral californien John Noonan dans son livre consacré à l’histoire de la corruption (1). Le mot vient du verbe latin corrumpere, qui peut signifier « soudoyer », mais aussi « détruire », « gâter ». De toute évidence, la corruption s’est insinuée dans tant de pans de nos acti­vités qu’elle constitue un trait regrettable de la nature humaine. Un gouvernement intègre est à coup sûr un idéal – à moins qu’il s’agisse d’une anomalie.

Les définitions de la corruption mettent généralement l’accent sur le conflit d’intérêts qui survient quand la sphère privée empiète sur la sphère ­publique. L’économiste Robert Klitgaard, qui a étudié la corruption sur le terrain dans des dizaines de pays, propose la formule suivante : Corruption = Monopole + Pouvoir discrétionnaire – Transparence. Pour Klitgaard, la corruption est un crime rationnel. Dans ce cas, des solutions rationnelles ne pourraient-elles en venir à bout ? Il suffirait à n’importe quel pays de prendre modèle sur Singapour et d’ajuster quelques variables, comme l’a fait Lee Kuan Yew, notamment en rééquilibrant le rapport entre les risques encourus par les fonctionnaires et les gratifications escomptées. Les spécialistes de la corruption, qu’ils soient chercheurs ou militants, en parlent souvent comme d’un problème qui peut être éradiqué, à la manière de la variole. Noonan lui-même conclut son vaste ­récit d’un millénaire de pots-de-vin par une note curieusement optimiste. Pour lui, de même que l’esclavage jadis largement accepté et à présent unanimement condamné, la corruption pourrait un jour « devenir obsolète ».

Mais elle a survécu à toutes les prédictions de sa disparition. De fait, elle prospère. Selon les chiffres de l’Union africaine, les pots-de-vin ont siphonné un quart du PIB du continent au cours des années 1990. Les Nations unies ­estiment que la corruption représente pour les entreprises un surcoût de 10 % dans de nombreux pays. Elle contamine toute la hiérarchie administrative, pèse sur l’aide au développement, favorise le terrorisme et alimente les réseaux criminels transnationaux. C’est un problème récurrent dans les entreprises, les ­institutions religieuses, l’enseignement et le sport.

 

L’aveuglement intentionnel des États-Unis

Pourtant, notre vocabulaire semble impuissant à saisir la spécificité de cette pathologie. Le terme même de « corruption » est si vaste que sa signi­fication se dilue, puisqu’il englobe les pots-de-vin, le népotisme, les appels d’offres truqués, les malversations, l’extorsion de fonds, l’achat de voix, l’entente sur les prix, le racket et une centaine d’autres pratiques frauduleuses.

La corruption s’insinue sans qu’on puisse la déceler, « comme un gaz inodore », écrit Sarah Chayes dans son livre Thieves of State. Elle fait dérailler les objectifs sans que les décideurs y attachent trop d’importance. Sarah Chayes a vécu en Afghanistan l’essentiel des ­années 2000. Dans son ouvrage à mi-chemin entre le récit autobiographique et l’essai, elle affirme que les États-Unis ont tendance non seulement à fermer les yeux sur la corruption internationale mais aussi à l’aggraver. Or dans des pays comme l’Afghanistan, cet aveuglement intentionnel peut s’avérer déstabilisant et dangereux. Chayes raconte l’histoire passionnante du combat anticorruption de type singapourien qu’elle a tenté de mener dans l’un des pays les plus corrompus de la planète. Elle est arrivée en Afghanistan en 2001 afin de couvrir la chute des talibans pour la station de radio publique américaine NPR. Elle a atterri dans la ville aride et poussiéreuse de Kandahar. Peu de temps après son arrivée, elle décide d’abandonner sa carrière de journaliste afin de travailler pour Afghans for Civil Society, une ONG fondée par Qayum Karzaï, un homme d’affaires afghan en exil établi à Baltimore avant l’invasion américaine, qui se trouve être le frère aîné de Hamid Karzaï – celui-là même que les forces de la coalition avaient placé à la tête du pays comme président intérimaire en 2002.

« L’erreur classique que commettent les nouveaux venus en Afghanistan, c’est de se trouver un intermédiaire », écrit Chayes. Mésaventure habituelle : qu’il soit journaliste, général ou administrateur colonial, l’étranger qui débarque dans le pays ignore tout des langues et coutumes locales ; il lui faut quelqu’un qui lui serve à la fois d’interprète et de guide. Souvent, l’étranger paie (ou surpaie) ce service : il offre de l’argent ou quelque autre avantage, de sorte que se noue une relation d’interdépendance entre l’intermédiaire et son client. L’un des sujets centraux de Thieves of State est le pouvoir qu’acquièrent insidieusement les intermédiaires et la dépendance croissante des étrangers prodigues mais dépourvus de repères à l’égard de leur homme de terrain (2).

Par une ironie de l’histoire sur laquelle Chayes passe un peu vite, ses premiers intermédiaires faisaient tous partie du clan Karzaï. Qayum Karzaï, qui nourrissait de grandes ambitions pour son pays, devint une sorte de mentor de l’auteure. Son fixeur, Abdullah, lui avait été recommandé par un autre membre du clan, le très influent baron de la drogue Ahmed Wali Karzaï. Chayes raconte sa lente initiation à la vie politique de l’Afghanistan occupé, jusqu’au moment où elle découvre tardivement que les Karzaï sont en réalité une bande d’escrocs. En 2003, lors d’un dîner, Chayes voit Ahmed Wali réceptionner des liasses de billets enveloppés dans du papier d’aluminium.

 

« La corruption n’est pas forcément scandaleuse »

Chayes finit par couper les ponts avec les Karzaï et entreprend de monter en 2005 une fabrique de savon à Kandahar. Elle adopte les coutumes locales. Elle partage une résidence avec une famille nombreuse afghane, entretient des liens étroits avec ses collègues et voisins. Elle suscite la curiosité à Kandahar : une Américaine de grande taille qui s’habille comme un homme afghan, parle pachtoune et dort avec une Kalachnikov à côté de son lit.

À la savonnerie, les salariés se plaignent des ravages de la corruption. L’argent de la reconstruction afflue dans le pays mais se volatilise aussitôt. Les chantiers semblent devoir ne jamais s’achever, tandis que les maîtres d’œuvre, les sous-traitants et leurs proches s’enrichissent. On sait qui sont les profiteurs : « Ils se pavanaient en ville dans des 4×4 rutilants coûtant l’équivalent de plusieurs années de récoltes d’un paysan ordinaire. » Dopée par la demande de la communauté internationale, la filière de la sécurité privée devient une lucrative activité de racket. Chaque jour, des millions de dollars en espèces sont expédiés par coursier à l’aéroport international de Kaboul avant de s’envoler vers les Émirats arabes unis, où la nouvelle élite afghane fait des placements dans l’immobilier et les voitures de luxe. D’après l’inspecteur général spécial américain pour la reconstruction de l’Afghanistan, les États-Unis ont dépensé 104 milliards de dollars (en dollars constants, presque l’équivalent du plan Marshall) depuis 2002 pour ­remettre le pays sur pied. Une part importante de cette somme, difficile à estimer, a été subtilisée par des intermédiaires avant de pouvoir produire la moindre amélioration tangible pour le peuple afghan.

Le pays a pris l’habitude de compter sur la générosité de bailleurs de fonds étrangers. Comme l’observe l’anthropologue Thomas Barfield dans son histoire de l’Afghanistan (3), les puissances étrangères n’ont cessé de rétribuer les chefs afghans depuis le XIXe siècle. La pratique a marqué l’histoire du pays : la distribution de ces prébendes, explique l’auteur, a souvent « constitué le seul ciment de l’État afghan ». Dans une société très corrompue, le lien social tient en effet à une série de réciprocités imbriquées. L’agent de police qui rackette un passant doit ­reverser une part de ses gains à son supé­rieur, lequel en fait autant avec le sien, et ainsi de suite. Les faveurs peuvent aussi être distribuées dans l’autre sens. Ces pratiques sont tellement ancrées que la corruption est difficile à éradiquer, mais elles peuvent aussi avoir pour effet paradoxal de souder une société par ailleurs divisée. Dans son article de 1968 « La corruption n’est pas forcément scandaleuse », le politologue James ­Wilson ­affirme que le puritanisme borné des Américains les empêche de distinguer « les formes de corruption préjudiciables de celles qui le sont moins », et de « moduler [leur] réprobation morale en fonction de l’ampleur du problème ».

Pour certains spécialistes, la corruption peut même être utile dans des États en pleine transition politique. Le politologue ­Samuel Huntington a émis l’idée qu’une dose de corruption pouvait être un ­« lubri­fiant bienvenu » sur la voie de la modernisation. Pour stimuler la croissance économique, estime-t-il, « une bureaucratie rigide, excessivement centralisée et ­intègre est encore pire qu’une bureaucratie rigide, excessivement centralisée et malhonnête ». Les économistes jugent souvent que la corruption est un obstacle au déve­loppement, mais beaucoup de pays, à commencer par la Chine, connaissent une croissance vigoureuse en dépit de la corruption endémique. Certains soutiennent que la Chine n’aurait pas connu un tel ­essor économique si ses dirigeants n’avaient pas toléré une relation symbiotique entre l’État et les intérêts privés. ­Pékin mène à présent un combat contre la corruption dont certains craignent qu’elle n’entrave la producti­vité. « Auparavant, vous pouviez graisser la patte d’un fonctionnaire pour faire avancer les choses, rappelle l’économiste chinois Mao Yushi dans The New York Times. À présent, les fonctionnaires ­n’acceptent plus l’argent mais ne délivrent pas non plus les autorisations nécessaires. »

La corruption qui prospérait en Afghanistan était-elle un mal nécessaire dans un pays traversant une passe difficile ? Pour l’économiste Mancur Olson, avec le passage de l’anarchie à un début d’ordre politique, les bandits nomades se sédentarisent. Le bandit nomade pille ce qu’il peut et s’en va, jusqu’à ce qu’il réalise qu’il pourrait ­voler bien davantage s’il exerçait les fonctions étatiques minimales requises pour accroître la production de richesse et institutionnaliser sa prédation « sous forme d’impôts ». Ainsi, c’est son seul intérêt personnel qui le conduit à « se poser, porter une couronne et remplacer l’anarchie par l’État ». C’est ce que le poli­ticien américain George Washing­ton Plunkitt appelait la « corruption honnête », un cas de figure où le conflit d’intérêts n’existe pas, du moins en théorie, parce que l’intérêt égoïste du dirigeant coïncide avec l’intérêt supérieur de l’État.

La corruption du gouvernement Karzaï, comme s’en aperçoit Chayes, est tout sauf inoffensive. Les membres de l’élite politique afghane ne se contentaient pas de détourner les fonds destinés à la recons­truction : ils s’emparaient aussi des terres agricoles de leurs compatriotes. Les seigneurs de guerre persuadaient les forces spéciales américaines d’éliminer leurs adversaires en leur faisant croire qu’ils étaient liés aux talibans. Et beaucoup de ceux qui se sont enrichis grâce à l’aide internationale avaient le trafic de drogue comme activité annexe.

L’Afghanistan est souvent qualifié d’« État défaillant », mais, au vu du vol caractérisé qui s’y déroule, Chayes change de façon de voir. Le gouvernement afghan ne s’efforce pas sérieusement mais en vain de servir le peuple. Il ­atteint bien son objectif, mais celui-ci est tout autre puisqu’il consiste à enrichir ses membres. Washington a soutenu ­Hamid Karzaï, ses ministres et ses lieutenants dans l’espoir qu’il pourrait instaurer un État stable, aider à traquer Al-Qaïda et tenir les talibans à distance. Mais le gouvernement Karzaï n’en était pas un, conclut Chayes. C’était « une organisation criminelle verticalement intégrée ». Les États-Unis ont traité Karzaï comme un bandit sédentaire, alors qu’il était en fait un bandit nomade masqué.

Pourquoi la corruption est-elle plus répandue dans certains pays que dans d’autres et pourquoi si peu d’entre d’eux sont-ils parvenus, comme Singapour, à l’endiguer ? Une explication pourrait être que la corruption est endémique à certaines cultures. Dans Les Gangsters de l’économie. Corruption, violence et pauvreté des nations (4), les économistes Raymond Fisman et Edward Miguel évoquent une expérience destinée à déterminer si la ­corruption étaient plutôt liée au contexte culturel ou bien à la plus ou moins grande sévérité de la loi. Ils ont examiné les amendes de stationnement impayées accumulées sur cinq ans par des diplomates en poste aux Nations unies, à New York. Lee Kuan Yew était convaincu que des sanctions élevées pouvaient modifier les comportements.

Fisman et Miguel ont cherché à tester l’hypothèse inverse : puisque les diplomates bénéficient d’une immunité et n’encourent donc aucune sanction s’ils ne payent pas leur stationnement, quels sont ceux qui préfèrent payer plutôt que d’abuser de leurs privilèges ? Ils ont découvert que les diplomates de certains pays n’avaient pas de contraventions impayées, tandis que d’autres en avaient accumulé des quantités. En une seule année, une personne avait ainsi ­atteint le record de 526 impayés – c’était un Koweïtien. En se fondant sur un indice de corruption de la Banque mondiale, les deux économistes ont ensuite corrélé ces résultats au degré de corruption du pays d’origine. Les diplomates issus des pays très corrompus avaient accumulé beaucoup de contraventions impayées ; à l’inverse, les ressortissants de pays peu corrompus avaient tendance à payer leurs infractions, si tant est qu’ils en avaient commis. Inutile de dire que les Norvégiens étaient irréprochables.

 

Mais ces données ne permettent pas de trancher en faveur d’un strict déterminisme culturel. Le respect de la loi que peut manifester un Norvégien hors de son pays tient moins à une identité culturelle immuable qu’à la série de réflexes civiques qui lui ont été inculqués comme à tous ses concitoyens. « Le confucianisme enseigne que l’homme peut être amélioré, mais, pour ma part, je n’en suis pas si sûr, confia un jour Lee Kuan Yew lors d’un entretien. On peut le dresser, le discipliner. » L’exemple de Singapour semble indiquer qu’en changeant les lois on parvient en fin de compte à changer aussi les comportements.
Comme l’observe Noonan, si la corruption existe à toutes les époques et dans toutes les cultures, la réprobation morale qu’elle inspire aussi. Même dans les pays où elle fait partie de la vie quotidienne, elle suscite l’indignation et demeure à tout le moins interdite par la loi. Noonan aime comparer la corruption à une autre pratique humaine tout aussi répandue en dépit de l’opprobre moral et religieux qu’elle s’attire : la sexualité. Les expatriés blasés de Kaboul font preuve d’un essentialisme facile quand ils disent que les Afghans aiment la corruption, que c’est leur mode de fonctionnement depuis toujours. Mais, dans sa savonnerie, Chayes a entendu tout autre chose. Ces malversations éhontées suscitent une telle rancœur chez les citoyens ordinaires qu’ils éprouvent quelque chose de pire que de la colère – un désir de vengeance. Un des employés de l’atelier, Nourallah, un ancien policier, lui fait part de l’humiliation ressentie par son frère lorsqu’il s’est fait racketter par la police. « Si je vois quelqu’un poser un engin explosif artisanal sur la route au moment où arrive une voiture de police… ça m’étonnerait que je les avertisse », avoue-t-il. C’est la grande révélation de Thieves of State : à un certain stade, la corruption systémique n’est plus uniquement une conséquence regrettable de la guerre, elle devient un accélérateur de conflit. Tous ces pots-de-vin et dessous-de-table ont radicalisé la population locale, qui s’est retournée contre le gouvernement afghan et s’est parfois jetée dans les bras des talibans.

 

Chayes mentionne une enquête conduite par le commandement militaire américain à Kaboul auprès de prisonniers talibans pour savoir ce qui les a conduits à rejoindre la rébellion. La raison principale, selon Chayes, n’était « pas la discrimination ethnique, ni le manque de respect envers l’islam, ni la crainte que l’armée américaine occupe durablement le pays ». C’est « le sentiment que le gouvernement afghan est irrévocablement corrompu ». Il existe à présent une abondante littérature sur le nouvel essor des talibans après l’invasion de 2001, par rapport à laquelle l’approche de Chayes peut paraître réductrice. Mais, dans son exposé accablant des effets pervers de l’invasion (5), le journaliste Anand Gopal raconte la trajectoire d’Akbar Gul : ayant abandonné l’insurrection armée pour revenir à la vie civile, ce chef taliban a choisi de se réengager aux côtés des rebelles, démoralisé par l’extorsion systématique pratiquée par la police afghane.

En apportant leur soutien à des régimes despotiques et peu recommandables, les États-Unis ne font qu’alimenter l’extrémisme, c’est bien connu. Mais, en appliquant la logique du « retour de bâton » à la question de la corruption en Afghanistan, Chayes renouvelle profondément l’approche du sujet. La bonne gouvernance apparaît souvent comme une préoccupation essentiellement humanitaire, sans cesse contrecarrée par des considérations stratégiques jugées plus urgentes. Mais Chayes a acquis la conviction qu’en Afghanistan c’est bien la kleptocratie qui « produisait les talibans » et alimentait l’insurrection. Dans des pays instables et potentiellement explo­sifs comme celui-ci, explique-t-elle, le dilemme de la corruption ne procède pas, contrairement aux idées reçues, d’un conflit entre les valeurs des États-Unis et leurs intérêts bien compris. Même le plus fervent adepte de la realpolitik ­devrait considérer la corruption comme un problème urgent, soutient l’auteure, car l’État de droit et les principes démocratiques ne sont pas seuls en jeu : c’est « une question de sécurité nationale ».

Lorsque Barack Obama a été élu président en 2008, Chayes y a vu l’occa­sion de plaider pour que la corruption en Afghanistan soit appréciée à sa juste valeur. En démontrant que la vénalité mettait en péril la sécurité nationale, elle disposait du type d’argument susceptible de convaincre un public crucial : les militaires. Au lieu de parler de justice sociale et de développement, elle a construit ses arguments en se fondant strictement sur l’intérêt national : « La corruption, pour parler le langage de l’armée, fonctionne comme un amplificateur de puissance pour l’ennemi. » Chayes s’est finalement retrouvée dans le saint des saints du Pentagone, ayant décroché un rendez-vous avec Mike Mullen, un amiral chaleureux et cultivé qui venait d’être nommé chef d’état-major des armées. Mullen a embau­ché Chayes comme conseillère. Les États-Unis commençaient en effet à infléchir leur stratégie militaire en Afghanistan pour concentrer leurs moyens sur la contre-insurrection. Il s’agissait notamment de promouvoir la bonne gouvernance afin de ne pas s’aliéner davantage la population afghane.

C’était le début des Printemps arabes, et Chayes s’est rendue en Tunisie, en Égypte, et dans d’autres points chauds pour prendre la mesure de l’aversion populaire envers les régimes kleptocratiques et étudier les facteurs déclencheurs de la révolte. Elle en est revenue avec la conviction que le lien entre kleptocratie et extrémisme religieux est « un phénomène mondial ». Chayes pèche peut-être là par excès. Que dire en effet de tous ces despotes africains corrompus dont la cupidité n’alimente pas l’extrémisme religieux ? Que dire encore de la Russie, dont la grande richesse a été accaparée par une poignée d’oligarques sans pour autant entraîner une vague de mécontentement populaire ? À ces réserves près, il semble pourtant peu contestable qu’un État qui se livre à une corruption prédatrice met en danger sa légitimité politique et risque de nourrir l’insurrection.

Des commandants de la force de l’Otan en Afghanistan comme ­Stanley McChrystal et David Petraeus ont d’abord paru réceptifs aux arguments de Chayes. En théorie du moins, car, en pratique, elle rencontrait des résistances chaque fois qu’elle proposait des mesures susceptibles d’irriter le président Karzaï et son cercle proche. Pour les décideurs civils et militaires américains à Kaboul, ces derniers étaient des alliés dans le combat contre les talibans – des ­alliés que les États-Unis ne pouvaient pas se mettre à dos.

Lorsque Chayes chercha à dresser la liste des personnalités afghanes les plus malfaisantes, son initiative fut stoppée parce que, laisse-t-elle entendre, la CIA rémunérait plusieurs des personnes figurant sur cette liste noire. En 2013, The New York Times révéla que l’agence avait fait parvenir clandestinement des sacs de billets directement au bureau de Karzaï. Et, en 2003, c’étaient des espions américains qui avaient remis des liasses de billets à Ahmed Wali Karzaï.

 

Washington a protégé et enrichi ses intermédiaires jusqu’à en faire des monstres

À Singapour, les enquêteurs anticorruption avaient toute latitude de poursuivre même de hauts fonctionnaires sans craindre des représailles. Mais, si les États-Unis ont tenté de réformer la culture politique afghane, ils ne s’en sont pris qu’au menu fretin. Et, en pratique, même les enquêtes concernant des ­acteurs relativement mineurs ont suscité de violentes réactions de la part de responsables plus haut placés. Car, dans la hiérarchie de la corruption, ces hauts fonctionnaires achètent la loyauté de leurs subordonnés en autorisant ces derniers à ponctionner à leur tour leurs subordonnés – et, en fin de compte, à rançonner la population en toute impunité. Les poursuites engagées n’aboutissaient pas. Un fonctionnaire américain qui a travaillé avec les enquêteurs afghans fait part de sa frustration : « Même le menu fretin est une trop grosse prise pour nous. » Après quelques réunions à la Maison-Blanche n’ayant débouché sur rien, la question de la corruption en Afghanistan a été discrètement mise de côté en 2011.

Thieves of State est la chronique d’une campagne anticorruption avortée mais ne dit pas en quoi aurait consisté cette campagne. Il peut paraître tentant d’extrapoler à partir de l’exemple singapou­rien, mais les deux cas ne sont pas comparables. Avec à peine plus de 5 millions d’habitants sur un territoire de moins de 720 kilomètres carrés, Singapour est un pays en miniature, centralisé, paisible – et riche. De surcroît, il n’y a pas que la corruption qui ait été éradiquée : une série d’autres mauvais comportements de moindre importance sont également sévèrement sanctionnés (cracher dans la rue, oublier de tirer la chasse dans les toilettes publiques…). Surtout, et c’est peut-être l’essentiel, Singapour avait en Lee Kuan Yew un dirigeant véritablement engagé dans la lutte anticorruption. Auparavant, sous la domination britannique et sous l’occupation japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale, la corruption régnait. La situation n’a été assainie qu’après le départ des puissances étrangères. D’une façon générale, l’occupant a tendance à précipiter les pays dans la corruption plutôt que de les en sortir. Bien que le livre de Chayes ne traite pas de l’Irak, la relation des États-Unis avec Nouri al-Maliki ressemble beaucoup à celle qu’ils ont entretenue avec Karzaï. Dans les deux cas, Washington a protégé et enrichi ses intermédiaires jusqu’à en faire des monstres.

On voit mal comment une puissance étrangère pourrait mettre en place un système d’incitations et de sanctions suffisamment efficace pour qu’un pays réforme son système politique. Dans le cadre de son processus d’adhésion à l’Union européenne, la Roumanie lança en 2003 une campagne de lutte anticorruption et nomma un ministre de la Justice coriace, qui accéléra les enquêtes visant une série de hauts fonctionnaires. Dès que la Roumanie est devenue membre de l’UE, en 2007, la campagne a tourné court, le ministre de la Justice a été remercié et les poursuites ont été abandonnées (6). « Le poisson pourrit par la tête », observe Chayes. On ne voit pas comment les États-Unis pourraient guérir les maux de l’Afghanistan, de l’Irak ou d’ailleurs si ces pays ne possèdent pas de dirigeants intègres et disposant de la volonté politique nécessaire – sans compter qu’en outre Washington contribue à créer et à alimenter ces pathologies. Il n’est pas toujours facile en effet de distinguer entre un clientélisme qui peut favoriser la paix sociale – ce « ciment » qu’évoque Thomas Barfield – et une prédation institutionnalisée, qui, comme le montre Chayes de façon très convaincante, met en péril aussi bien la sécurité nationale de l’Afghanistan que celle des États-Unis.

Le problème, c’est que plus d’un kleptocrate injecte son argent dans le système financier et le marché de l’immobilier haut de gamme américains, et que les sociétés derrière lesquelles les digni­taires étrangers dissimulent leurs biens mal acquis sont souvent immatriculées aux États-Unis. Les banques américaines s’accommodent aisément de ces tours de passe-passe, et, lorsque leur complicité en matière de criminalité offshore apparaît flagrante, le ministère de la Justice se contente généralement de leur infliger une amende et un avertissement au lieu d’engager des poursuites. Cela témoigne de la forme civilisée que prend souvent la corruption aux États-Unis. Nous pouvons certes sermonner les Afghans, mais que penserait un Afghan du financement de nos campagnes électorales ? Légale ou non, la corruption perdure. En septembre 2014, Ashraf Ghani, ­ancien fonctionnaire de la Banque mondiale et spécialiste de la bonne gouvernance, a ­accédé à la présidence de l’Afghanistan, sur fond de rumeurs persistantes de fraude électorale. Il a promis de s’attaquer à la corruption.

 

— Cet article est paru dans le New Yorker le 19 janvier 2015. Il a été traduit par Ève Charrin.

Apolitique, Samuel Beckett ?

Dans la notice-fleuve consacrée à Samuel Beckett dans la version française de Wikipédia, la section consacrée à ses « Engagements politiques » est vide. Voilà de quoi la remplir.
Jusqu’à présent, la plupart des commentateurs, de Maurice Blanchot à Theodor Adorno, ont considéré que l’œuvre de Beckett était essentiellement apolitique, installée dans un ailleurs de la dérision et de l’absurde. Adorno écrivait par exemple qu’il serait « ridicule de vouloir faire appel à lui en tant que témoin politique majeur ».
Beckett a lui-même accrédité cette thèse. En Mai 1968, il est resté coi, dans son appartement du boulevard Saint-Jacques, à deux pas d’événements qu’il ne daigne pas même mentionner dans sa correspondance. Quand on lui demande neuf ans plus tard s’il s’est jamais engagé poli­tiquement, il répond par ce trait bien à lui : « Non, mais j’ai ­rejoint la Résistance. »
Ce qui aurait tout de même pu éveiller l’attention. En 1940, l’écrivain (il a déjà publié Murphy, en anglais), préfère rentrer à Paris plutôt que de rester dans son Irlande neutre. Il s’engage dans la Résistance le 1er septembre 1941, au sein du réseau Gloria. En août 1942, celui-ci est victime d’une trahison, et Beckett échappe de justesse au coup de filet de la Gestapo. Douze de ses compagnons sont tués et quatre-vingt-dix déportés à Ravensbrück, Mauthausen et Buchenwald, certains après avoir été torturés en France. Beckett recevra la Croix de guerre et la médaille de la Résistance. « Il percevait son identité politique sous le prisme de la Résistance française », écrit dans son livre Émilie Morin, qui enseigne la littérature à l’université d’York, au Royaume-Uni.
Son engagement politique est pourtant antérieur. Il se manifeste déjà dix ans plus tôt, quand il signe, à 25 ans, une pétition en faveur des garçons de Scotts­boro, des adolescents noirs accu­sés à tort d’avoir violé des femmes blanches dans l’Ala­bama. La pétition avait été lancée par une brillante femme de lettres britannique installée en France, Nancy Cunard. Dans la foulée, elle obtient du jeune critique littéraire qu’il traduise en anglais des textes français destinés à une anthologie anticolonialiste, Negro (publiée en 1934). Il le fait avec une telle conviction qu’il muscle le message de certains auteurs.
Il entreprend aussi de rédiger une satire de l’histoire de l’Irlande, projet qu’il laisse en plan. À Dublin, il s’en prend aux ­caciques qui tiennent le haut du pavé. Il rédige pour The ­Irish Times une critique cinglante d’une anthologie de la poésie moderne établie par le poète W. B. Yeats. Lequel, ­furieux, parvient à en bloquer la parution. Beckett se voit mis au ban du milieu littéraire ­irlandais, ayant sans doute, selon Morin, « enfreint consciemment et inconsciemment de puissants codes politiques ».
En 1936, il envisage de s’installer à Moscou. Il écrit à Sergueï Eisenstein pour lui proposer de travailler à ses côtés, puis fait de même avec le réalisateur de films muets Vsevolod Poudovkine. Il ne reçoit pas de réponse. L’année suivante, il apporte son soutien à un cousin juif qui avait intenté un procès pour diffamation antisémite à un auteur alors ­célèbre, Oliver St. John ­Gogarty. À l’avocat de ce dernier qui lui demande s’il est « juif, chrétien ou athée », Beckett répond : « Aucun des trois. » Quand Nancy Cunard lui demande de quel côté il se situe dans la guerre civile espagnole, il lui écrit : « ¡UPTHEREPUBLIC! » De septembre 1936 à avril 1937, il passe curieusement sept mois dans l’Allemagne ­nazie, en principe pour visiter des ­musées. Ce séjour le convainc de l’imminence de la guerre.
Dans les années 1950, il contribuera à traduire une anthologie de la poésie mexicaine établie par Octavio Paz, en y mettant le même zèle – ou excès de zèle – que pour l’anthologie de Cunard. Quelques années plus tard, la pratique de la torture pendant la guerre d’Algérie provoquera chez lui un véritable choc littéraire. Elle inspire plusieurs de ses textes, notamment Comment c’est (1961), où « rock’n’roll » ­désigne la torture par l’électricité. Dans The ­Dublin Review of Books, l’universitaire irlandais Anthony Roche ­rappelle qu’une scène de Pochade radiophonique, écrit la même année, décrit ­comment trois hommes arrachent des informa­tions à leur victime. Beckett utilise là un autre euphé­misme : « embrasser […] au sang » (en français). La guerre d’Algérie est aussi l’époque où il sauve les Éditions de Minuit de la faillite en prêtant de l’argent à son éditeur et ami Jérôme Lindon.
Beckett donne aussi de l’argent à l’African National Congress (ANC) et a toujours refusé de voir ses pièces jouées devant des publics séparés en Afrique du Sud. Il a reversé ses droits d’auteur perçus en Pologne au syndicat Solidarité à destination des dissidents emprisonnés. Toute sa vie lecteur avide de quotidiens français de gauche, il a appelé à voter pour le PS aux législatives de 1986. Il a dédi­cacé sa dernière pièce Catastrophe à Vaclav Havel, alors en prison, et fait don de manuscrits de valeur à Amnesty International et à Oxfam. L’année de sa mort en 1989, il signe une péti­tion dénonçant la fatwa lancée contre Salman Rushdie.
Mais le plus souvent, conclut Anthony Roche, ses interventions politiques consistaient en « remarques obliques, intervenant en marge de ses œuvres littéraires, sans en occuper le centre ». Pourquoi ? se demande le critique littéraire irlandais Fintan O’Toole dans The New York Review of Books. Évoquant les dessins du ghetto et du camp de travail de Mogilev-Podolski que lui avait montrés son ami le peintre Avigdor Arikha, il ­retourne la remarque d’Adorno : « Beckett a été le témoin de ce qu’il n’a pas été : pas juif, pas ­torturé, pas déporté dans un camp de concentration. Son œuvre se définit finalement par les choses qui ont failli lui arriver mais ne lui sont pas ­arrivées. » Il avait à « exprimer ce dont il n’avait pas l’expérience directe, témoigner de ce qu’il n’avait pas vu ».
D’une certaine façon, son œuvre peut être considérée comme une « photographie en négatif » de ce que la politique peut produire de pire. Beckett décrit la ­déshumanisation, l’impuissance, l’arbitraire, la perte du monde connu, l’individu qui n’est plus nommable, le but inconnu, le paysage de nulle part. Ce n’est pas un hasard si la trilogie de ses grands romans, Molloy, Malone meurt et L’Innommable, ­ainsi qu’En attendant Godot, tous ­rédigés en français, sont écrits au lendemain de la guerre.
« D’où viennent tous ces cada­vres ? Ces ossements ? » se ­demandent deux vagabonds dans En attendant ­Godot. Réponse : d’un « charnier ». L’un d’eux a été battu par dix hommes : « Je ne faisais rien. — Alors pourquoi ils t’ont ­battu ? — Je ne sais pas. » Dans ­Molloy, le territoire incertain dans ­lequel se déplace péniblement le locuteur est hanté par des chasseurs d’hommes qui, sur instruction d’un mystérieux Youdi, traquent ceux qui ­« méri­tent d’être ­exterminés ». Apolitique, Beckett ?

Les chirurgiens ont tort, en général

À un moment ou un autre de votre vie, vous pouvez être amené à prendre une décision cruciale pour votre santé ou celle d’un proche. C’est d’autant plus difficile qu’une telle situation génère souvent un stress physique et psychologique qui nuit à la clarté d’esprit dont vous avez besoin pour faire le meilleur choix possible. Si vous demandez à votre médecin quel est le degré de fiabilité des analyses, il ne saura peut-être pas vous répondre. Si vous essayez de rechercher les occurrences pour chaque traitement proposé, vous vous rendrez probablement compte que naviguer parmi les statistiques n’est pas du ressort de votre médecin. Les médecins sont clairement indispensables pour ce qui est de diagnostiquer une maladie, de présenter les différents traitements possibles, d’en prescrire un à leurs patients et de s’assurer de son efficacité. Néanmoins, comme l’a dit l’un d’entre eux, « les médecins génèrent chez leurs patients une meilleure connaissance de l’efficacité que des risques du traitement, et cela biaise leur prise de décision ». Qui plus est, les études menées sur ce sujet se focalisent sur la question de savoir si telle méthode aboutit ou non à une guérison, et ceux qui les conçoivent s’intéressent beaucoup moins aux effets secondaires. Les médecins continuent à se former sur la réussite des procédures, mais pas sur leurs inconvénients – ils vous laissent vous débrouiller avec ça : voilà encore une forme de travail caché.
Prenons les pontages coronariens – on en pratique 500 000 par an aux États-Unis. Qu’est-ce qui prouve qu’ils sont utiles ? Les essais cliniques à l’aveugle montrent qu’il n’y a pas de bénéfice de survie chez la plupart des patients qui subissent cette opération. Mais cela ne convainc pas les chirurgiens, pour qui la logique de la procédure est une justification suffisante. « Vous avez affaire à une artère bouchée, vous contournez l’obstruction, le problème est réglé, fin de l’histoire. » Quand les médecins pensent qu’un traitement doit marcher, ils finissent par se persuader qu’il marche, même si les preuves cliniques ne suivent pas.
L’angioplastie est passée de 0 à 100 000 actes médicaux par an sans essais cliniques – comme pour le pontage coronarien, son succès est uniquement fondé sur la logique de la méthode, mais les essais cliniques ne montrent aucun bénéfice de survie. Certains médecins expliquent à leurs patients que l’angioplastie prolonge de dix ans leur espérance de vie, mais, pour ceux qui ont une maladie coronarienne stable, il n’a pas été prouvé qu’elle prolongeait leur espérance de vie ne serait-ce que d’un jour.
Tous ces patients sont-ils bêtes ? Pas du tout. Mais ils sont fragiles. Quand un docteur nous dit : « Vous avez une maladie mortelle, mais j’ai un traitement qui marche », c’est normal de saisir la perche qu’il nous tend. Nous posons des questions, mais pas trop – nous voulons continuer à vivre et nous sommes tout disposés à suivre les instructions du médecin. Nous avons tendance à faire taire nos propres processus de prise de décision quand nous nous sentons submergés – c’est un fait qui a été constaté expérimentalement. Les gens qui se trouvent en même temps face à un choix et à l’avis d’un spécialiste cessent de solliciter les parties de leur cerveau liées à la prise de décision indépendante et s’en remettent au spécialiste.
Par ailleurs, l’espérance de vie ne fait pas tout dans cette histoire, même si c’est elle que de nombreux cardiologues avancent pour vendre le pontage et l’angioplastie à leurs patients. La plupart des patients témoignent d’une amélioration notable de leur qualité de vie après ces opérations, de la possibilité de faire de nouveau ce qu’ils aiment faire. Peut-être ne vivront-ils pas plus longtemps, mais ils vivront mieux. Voilà un facteur essentiel dans tout choix médical – un facteur qu’il ne faut pas occulter. N’interrogez pas votre médecin uniquement sur vos chances de guérir ou de succomber, mais sur votre qualité de vie et sur les effets secondaires qui peuvent l’affecter. De fait, de nombreux patients accordent plus d’importance à leur qualité de vie qu’à leur longévité et sont tout à fait prêts à échanger celle-ci contre celle-là.
Un exemple éloquent des écueils de la décision médicale nous est fourni par la situation actuelle du traitement du cancer de la prostate. Aux États-Unis, on évalue à 2,5 millions le nombre d’hommes souffrant d’un cancer de la prostate, qui tue 3 % de la population masculine. Cela ne le place pas dans le top 10 des causes de décès, mais c’est le deuxième cancer le plus meurtrier chez les hommes, après le cancer du poumon. Quasiment tous les urologues qui annoncent cette nouvelle à leurs patients sont favorables à l’ablation chirurgicale. Et au premier abord, cela semble raisonnable : il y a un cancer, on l’enlève.
Plusieurs choses viennent compliquer la réflexion sur ce sujet. La première, c’est que ce cancer-là se développe particulièrement lentement – la plupart des hommes meurent avec le cancer de la prostate plutôt que du cancer de la prostate. Cela dit, le seul mot de « cancer » est tellement effrayant que de nombreux hommes n’ont qu’une envie, c’est « qu’on le leur enlève et qu’on n’en parle plus ». Ils veulent bien supporter les effets secondaires du moment que le cancer n’est plus là. Pourtant, il y a une incidence très élevée de récidives à la suite de l’exérèse. Quant aux effets secondaires… Le taux d’incidents – la fréquence d’apparition des effets secondaires chez les patients ayant subi l’exérèse – est donné entre parenthèses dans la liste suivante :
– problèmes d’érection rendant impossible un rapport sexuel (80 %) ;
– raccourcissement du pénis de 2,5 centimètres (50 %) ;
– incontinence urinaire (35 %) ;
– incontinence fécale (25 %) ;
– hernie (17 %) ;
– sectionnement de l’urètre (6 %).
Les effets secondaires sont terribles. La plupart des gens disent qu’ils valent quand même mieux que la mort, car ils pensent n’avoir que cette alternative : la chirurgie ou la mort. Or les chiffres disent tout autre chose. Puisque le cancer de la prostate évolue très lentement et qu’il ne provoque même pas de symptômes chez la plupart des gens qui l’ont, on peut très bien laisser certains hommes sans traitement. Combien d’hommes ? Quarante-sept sur 48. Autrement dit, sur 48 ablations de la prostate, une seule vie est prolongée – les 47 autres patients auraient vécu aussi longtemps de toute façon, et sans avoir à supporter les effets secondaires. Ainsi, il faut traiter 48 patients pour obtenir 1 guérison. Quant aux effets secondaires, il y a plus de 97 % de chances qu’un patient présente au moins un de ceux mentionnés dans la liste ci-dessus. Même si nous ne tenions pas compte des effets secondaires d’ordre sexuel (les deux premiers de la liste) et ne regardions que les autres, il y aurait encore 50 % de chances pour que le patient ait au moins l’un d’entre eux, et une très forte chance pour qu’il en subisse deux. Donc, sur 47 patients qui n’ont pas vu leur état de santé amélioré par l’exérèse, environ 24 vont subir au moins un effet secondaire. Récapitulons : sur 48 ablations de la prostate effectuées, 24 patients pour qui elle n’était pas nécessaire subissent un grave effet secondaire, et 1 patient est guéri. Vous avez 24 fois plus de chances de souffrir d’un effet secondaire que d’être aidé par la chirurgie. Et 20 % des hommes qui se font opérer regrettent leur décision. Cela montre clairement à quel point il est important d’intégrer le facteur « qualité de vie » dans la prise de décision.
Dans ces conditions, pourquoi presque tous les urologues conseillent-ils l’ablation de la prostate ? D’abord, cet acte chirurgical est l’un des plus compliqués et des plus difficiles qui soient. « Raison de plus pour que les urologues ne le recommandent pas », êtes-vous sans doute en train de vous dire ; mais le fait est qu’ils ont investi énormément pour apprendre à le faire. Il nécessite une pratique intensive, et chez les rares praticiens qui le maîtrisent, c’est une compétence très valorisée. En outre, il y a cette forte attente, chez les patients et leur famille, qu’un médecin doit faire quelque chose. Les patients n’aiment pas trop les médecins qui leur disent : « Bon, à surveiller. Vous pouvez vous rhabiller. » Les gens qui vont voir un généraliste pour un rhume sont souvent très mécontents quand ils quittent le cabinet les mains vides, c’est-à-dire sans ordonnance. De nombreuses études montrent que ces patients ont l’impression que leur médecin ne les a pas pris au sérieux, qu’il ne les a pas bien examinés, ou les deux.
Une autre raison pour laquelle on pousse à la chirurgie est que le but du chirurgien est d’éradiquer le cancer, et ce avec le moins de risques possible de récidive. Les patients sont complices de cela : « C’est très dur de dire à un chirurgien : “Je voudrais laisser mon cancer là où il est” », explique le Dr Jonathan Simons, président de la Fondation du cancer de la prostate. En fac de médecine, on apprend que la chirurgie est le traitement par excellence de la plupart des cancers et que les taux de survie qu’elle obtient sont supérieurs à ceux des autres méthodes, et bien plus élevés que si l’on ne s’en occupait pas. Ces enseignements se fondent sur des statistiques sommaires du nombre de gens décédés de leur cancer cinq et dix ans après avoir été opérés. Mais ce résumé ne tient pas compte de données importantes telles que la prédisposition à d’autres maladies, la qualité de vie après l’opération et la durée de la convalescence.
Le Dr Barney Kenet, dermatologue à Manhattan, trouve cela fascinant. « On apprend aux chirurgiens que “quand il y a ablation, il y a guérison”, dit-il. Ça fait partie de l’ADN de leur culture. Dans les exemples que vous m’avez donnés au sujet du cancer, avec les occurrences et les statistiques soigneusement analysées, la science du traitement entre en conflit avec l’art de pratiquer la médecine – car c’est un art. »
Les facs de médecine et les chirurgiens ont beau faire peu de cas de la qualité de vie, il n’empêche que vous devez vous en préoccuper. La plupart des décisions médicales tournent autour de votre propre acceptation des risques à prendre et de votre seuil de tolérance vis-à-vis des inconvénients, de la douleur, des effets secondaires. Combien de temps êtes-vous prêt à consacrer aux rendez-vous ­médicaux, y compris les trajets aller et retour, aux consultations chez les spécialistes, à l’angoisse dans l’attente des résultats ? Il n’y a pas de réponses évidentes, mais ici les statistiques peuvent contribuer largement à clarifier la question. Pour en revenir à l’ablation de la prostate, on conseille au patient de prendre un congé maladie de six semaines. Cela ne semble pas déraisonnable, vu que cette opération vous sauve la vie.
Toutefois, la bonne question à se poser, ce n’est pas : « Est-ce que je veux consacrer six semaines à sauver ma vie ? », mais : « Vais-je effectivement sauver ma vie ? Fais-je partie des 47 hommes pour qui l’opération n’est pas nécessaire ou suis-je celui pour qui elle l’est ? » Bien que personne ne puisse répondre à cette question, vous pouvez néanmoins vous référer utilement aux probabilités pour orienter votre décision ; il est statistiquement improbable que la chirurgie vous soit d’une quelconque utilité, à moins que l’on vous ait dit spécifiquement que votre cancer était agressif. Voici une information supplémentaire qui pourrait vous aider à y voir plus clair quant à votre prise de décision : l’ablation chirurgicale prolonge la vie, en moyenne, de seulement six semaines. Pour obtenir ce chiffre, on a fait la moyenne entre les 47 personnes dont la vie n’a pas du tout été prolongée (certains ont même vu la leur abrégée à cause de complications consécutives à l’opération) et le patient dont la chirurgie a sauvé la vie et qui a gagné cinq ans et demi. Et que constate-t-on ? Que les six semaines d’espérance de vie « gagnées » grâce à l’opération sont exactement égales aux six semaines de congé maladie conseillées pour l’opération ! La décision peut donc être ainsi formulée : voulez-vous passer ces six semaines au lit maintenant, alors que vous êtes encore jeune et en bonne santé, à vous remettre d’une opération dont vous n’aviez sans doute pas besoin ? Ou préférez-vous retirer ces six semaines de votre fin de vie, lorsque vous serez vieux et moins actif ?
La plupart des actes chirurgicaux et des traitements médicamenteux ne font que poser cette équation : la période de rétablissement est égale ou supérieure à l’espérance de vie gagnée. C’est un peu la même chose avec les bénéfices de l’exercice physique sur la longévité. Que l’on soit bien d’accord : je ne remets pas en question l’exercice physique, qui a de nombreux avantages – entre autres, il est bon pour le moral, il renforce le système immunitaire et améliore la tonicité musculaire (donc embellit la silhouette). Certaines études ont même prouvé qu’il clarifiait la pensée grâce à l’oxygénation du sang. Mais examinons une information relayée par les médias, qui s’y sont beaucoup intéressés : si vous pratiquez l’aérobic une heure par jour en atteignant votre fréquence cardiaque maximale, vous allongez votre espérance de vie. Super ! Mais de combien ? D’une heure par heure d’exercice pratiqué. Si vous aimez l’exercice physique, c’est tout bénef – vous augmentez votre espérance de vie en faisant quelque chose qui vous plaît. Un peu comme si vous gagniez une heure de vie pour chaque heure que vous passez à faire l’amour ou à manger de la glace. Le choix est facile – l’heure que vous passez à votre activité sportive est en quelque sorte « gratuite », c’est-à-dire non décomptée du nombre d’heures qui vous sont allouées dans cette vie. Mais si vous détestez l’exercice physique et que vous n’y trouviez aucun plaisir, l’heure que vous y passez équivaut à une heure perdue. Il y a des avantages considérables à faire de l’exercice tous les jours, mais l’allongement de votre vie n’en fait pas partie. Ce n’est pas une raison pour ne pas en faire – mais il est important d’avoir des attentes raisonnables quant aux conséquences.
Cette manière de voir se heurte souvent à deux objections. La première, c’est que parler de moyennes quand il s’agit d’une question de vie ou de mort n’a pas de sens, parce qu’aucun patient ayant subi l’ablation chirurgicale de la prostate ne voit sa vie prolongée des six semaines calculées ci-dessus. La vie d’une seule personne est prolongée de cinq ans et demi, et celles de quarante-sept personnes ne le sont pas du tout. Ce prolongement « moyen » de six semaines n’est qu’une fiction statistique, comme l’exemple du parking.
C’est vrai, personne ne gagne cette durée de vie supplémentaire ; en général, une moyenne est un chiffre qui ne colle avec aucun cas individuel. Mais cela n’invalide pas pour autant le raisonnement qui la sous-tend. Ce qui nous amène à la seconde objection : « Vous ne pouvez pas évaluer une décision médicale comme vous évaluez un lancer de pièce de monnaie ou un jeu de cartes, qui se fondent sur des probabilités. Les probabilités et les valeurs attendues ne prennent sens qu’après de très, très nombreux essais et de très, très nombreux résultats observés. » Mais la façon rationnelle d’envisager une décision médicale est de la considérer non pas comme une « entité » complètement séparée du temps et de l’expérience vécue, mais comme un maillon de la chaîne des décisions que vous aurez à prendre tout au long de votre vie. Bien que chaque décision individuelle puisse être unique, nous sommes en permanence confrontés à des propositions, chacune d’entre elles portant une probabilité et une valeur attendue. On ne décide pas d’une opération chirurgicale isolément des autres décisions de sa vie. On fait ce choix dans le contexte de milliers d’autres décisions à prendre, comme de déterminer si, oui ou non, on prend des vitamines, on se met à faire de l’exercice, on se passe du fil dentaire après chaque repas, on se fait vacciner contre la grippe, on se fait faire une biopsie. Chaque décision strictement rationnelle que nous avons à prendre veut que nous prêtions attention à sa valeur attendue.
Et chaque décision s’accompagne d’incertitude et de risque ; souvent, elle implique que nous troquions notre temps et notre confort d’aujourd’hui contre l’incertitude d’une situation future dont nous ignorons tout. Bien sûr, si vous étiez convaincu à 100 % que vous jouiriez d’une parfaite santé bucco-dentaire en vous passant du fil dentaire après chaque repas, vous n’hésiteriez pas à le faire. Mais pensons-nous vraiment trouver un tel avantage à nous passer du fil dentaire aussi souvent ? Nous sommes nombreux à en douter, et nous passer du fil dentaire trois fois par jour (voire davantage si nous grignotons entre les repas) nous semble, il faut bien le dire, plus contraignant qu’autre chose.

— Ce texte est extrait de L’Esprit organisé, à paraître le 13 septembre aux éditions Héloïse d’Ormesson. Il a été traduit par Marianne Colombier.

On achève bien les chevaux

En 1937, la voiture transportant la romancière et journaliste Rebecca West s’enfonce dans une congère au sommet d’une colline en Croatie. « Des paysans sortent en courant d’une maison voisine, écrit-elle, en hurlant de rire parce que la mécanique s’est couverte de ridicule, et ils ­dégagent notre voiture avec une ­incroyable rapidité. Ils étaient sans doute pressés de rentrer chez eux pour aller raconter notre mésaventure à l’un de leurs chevaux. » (1) C’est presque comme si on voyait la voiture rougir de honte et qu’on entendait les paysans et le cheval ricaner dans la lumière blafarde de l’hiver. Et, dans ce passage, West met incidemment le doigt sur une ligne de partage historique. Du haut de cette colline enneigée, on peut apparemment regarder dans deux directions : vers le passé et sa multitude de paysans et de chevaux ; vers le futur ­immédiat et sa multitude de machines. C’est un panorama que l’on pouvait contempler un peu partout en 1937.
La guerre qui éclate deux ans plus tard est pourtant, comme la précédente, une guerre de chevaux. On pense souvent à la Seconde Guerre mondiale comme à un conflit d’hommes et de machines, de blitzkrieg et de bombardements aériens. Mais ce fut aussi, notamment sur le front de l’Est, une guerre de chevaux tirant de l’armement et des véhicules hors d’usage dans la boue et dans la neige, exactement comme en 1914-1918. Dans ce conflit, l’armée allemande – pour ne citer qu’elle – avait utilisé 1,8 million de chevaux. Près de 1,25 million périrent.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne avait mobilisé 2,7 millions de chevaux et en avait ­perdu 1,8 million. Selon un historien, les divisions d’infanterie de la Wehrmacht possédaient plus de deux fois plus de chevaux que leurs homologues du conflit précédent. Pourquoi autant ? Parce qu’il y avait beaucoup plus de machines à tracter et qu’elles étaient beaucoup plus lourdes. Et parce que l’armée allemande connut très vite ce que l’historien britannique Richard Overy appelle un processus de « démodernisation ». En Russie, à partir de ­décembre 1941, les divisions blindées font de nouveau appel à des chevaux, écrit-il dans Why the Allies Won. La mécanique se couvre de ridicule, et, cette fois, cela n’a rien de comique. C’est de nouveau une tragédie pour les chevaux, comme toutes les guerres précédentes.
Le cerveau chevalin ne s’accorde pas aux temps modernes, estime l’historienne Ann Hyland dans Equus, son étude sur le cheval dans la Rome antique. Il appartient plutôt à l’éternel présent. Ce n’est pas uniquement en raison de leur taille impressionnante que les chevaux ont l’air si vulnérable sur les photographies de guerre. C’est aussi en raison de leur impassibilité, du regard imperturbable de leurs grands yeux sombres. Ils n’augmentent pas la peur des humains qui les entourent, ils la reflètent, ce qui la rend plus terrible. Leur peur est « réfractée vers l’observateur, le témoin, l’ennemi », écrit l’essayiste allemand Ulrich Raulff dans un livre aussi singulier que fascinant, Das letzte Jahrhundert der Pferde. Le rôle du cheval évolue au fil des époques, mais ce n’est pas lui qui change, c’est le regard que nous portons sur lui. À l’issue de la Grande Guerre, le cheval comme auxiliaire des armées n’est plus l’incarnation d’une « force terrifiante » comme il a pu l’être du temps de la cavalerie montée. Il est devenu une bête de somme, un ouvrier dans une situation désespérée. Et la terreur qu’il éprouve est due à la dégradation de ses conditions de travail.
Raulff traite de la disparition, entre 1815 et 1945, de ce qu’il appelle le « pacte centaurique », le lien économique et culturel qui unissait l’homme au cheval. En l’espace d’un peu plus d’un siècle, l’énergie fournie par les chevaux a été presque entièrement remplacée par celle des machines. Un changement profond et complexe, qui s’est accompagné d’une forme d’amnésie tandis que l’associé passif du pacte était mis en pâture, envoyé à l’abattoir ou tout simplement enterré là où il trouvait la mort. Nous ne nous souvenons plus des multiples usages qui étaient faits du cheval avant qu’il ne ­devienne, comme il l’est aujourd’hui dans le monde développé, un animal essentiellement destiné aux loisirs. Nous avons aussi du mal à imaginer ce que cela faisait de vivre entouré de chevaux, comme on l’était en 1900 à Manhattan, où l’on en dénombrait quelque 130 000. Le rôle du cheval dans l’histoire de l’humanité, écrit Raulff, « est comme un continent englouti […] en attente d’être découvert ».

Il faudrait pour traiter du cheval, ­affirme Raulff, une histoire totale. En attendant, il nous propose une vaste histoire culturelle, plus kaléidoscopique que totale. Il écrit, nous dit-il, « non pas ­depuis l’écurie, mais depuis la tour d’ivoire de la bibliothèque ». Et il ­admet en toute franchise qu’il s’agit de l’ouvrage d’un historien qui n’a « jamais vu un cheval mourir », d’un livre dans lequel le cheval devient une « métaphore vivante », « l’être par excellence que l’on investit d’un nouveau sens ».
Das letzte Jahrhundert der Pferde est un tourbillon qui aspire quiconque a ­jamais eu ne serait-ce qu’une pensée pour ­l’animal. Jacques Lacan, Alan ­Turing, ­Lucian Freud, Nietzsche et Goethe, ainsi que toute une foule de cavaliers ­occasionnels ou imaginaires, montrent que ce qui ­intéresse Raulff c’est l’empreinte indélébile que le cheval laisse chez les humains. La référence de Raulff au centaure, si évocatrice qu’elle soit, comporte une curieuse imprécision. On peut comprendre que cette créature mythique – mi-homme, mi-cheval, ­dotée d’une personnalité propre, tour à tour sage et colérique – ait pu sembler irrésistible à quelqu’un qui écrit justement sur la rela­tion entre l’humain et le cheval. Mais elle n’est pas aussi révélatrice qu’il l’aurait souhaité, parce qu’elle est essentiellement synoptique, voire trop symbolique.
Pour ce qui est des centaures, cela vaut le coup d’écouter l’avis de Chrysantas dans la Cyropédie de Xénophon. Le centaure, observe Chrysantas, ne cumule pas les avantages de l’homme et du cheval. Aussi, il vaut mieux être un centaure recomposé – en d’autres mots un humain assis sur le dos d’un cheval.
Mais la chimère que Raulff a en tête lorsqu’il parle du « pacte centaurique » est en fait une autre créature pour laquelle nous n’avons pas encore de nom : un hybride de cheval et de machine. À partir des années 1840, « l’exploitation des chevaux connaît une phase d’expansion », due pour une bonne part à des innovations agricoles telles que les moissonneuses hippotractées. Les machines gagnant en dimensions et en capacité, il fallait des attelages toujours plus nombreux pour les faire avancer. Si bien qu’au début du siècle dernier on pouvait voir jusqu’à 40 chevaux tracter les moissonneuses-batteuses dans les champs de blé des États-Unis.

On pensait que les chevaux allaient rester enchaînés aux machines pour toujours. C’était particulièrement vrai dans les villes, congestionnées par des véhicules hippomobiles de toute sorte qui produisaient ce bruit très particulier (et désormais oublié) de fers à cheval et de roues sur les pavés, un vacarme accen­tué par le claquement des fouets des cochers qui insupportait tant Schopenhauer. Raulff évoque au passage le « bref âge d’or des transports publics hippomobiles », mais la note nostalgique contenue dans cette phrase est un peu discordante. Ce n’était de toute évidence pas un âge d’or pour les attelages qui tractaient les omnibus et pour les villes qui en faisaient usage. Si le XIXe siècle était une biocénose – une communauté d’êtres vivants – dominée par ces deux espèces, il était aussi un lieu où « la vie d’une espèce signi­fiait la mort de l’autre ». Les chevaux de trait urbains mouraient d’épuisement au bout de quelques années, et leur présence était un danger pour les humains qui vivaient parmi eux. « En 1867, les ­véhicules hippomobiles des rues de New York faisaient en moyenne 4 morts et 40 blessés par semaine », rappelle Raulff.
Aujourd’hui, nous trouvons toujours un côté archaïque au cheval. La première image qui nous vient à l’esprit est celle du cavalier seul – le cow-boy, le chasseur, le jockey sur la piste –, une image qui nous vient tout droit de l’Antiquité. Nous oublions que, le cheval, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, a été un « remarquable facteur de modernisation ». Habitués à la vitesse d’aujourd’hui, nous avons du mal à imaginer combien les calèches, diligences et carrioles du passé semblaient rapides à leurs usagers. C’était ce besoin de vitesse et de force qui est à l’origine du boom équestre du XIXe siècle, une expansion qui a rapidement pris fin dans les villes avec l’arrivée des premiers véhicules motorisés au début du XXe siècle. Un problème environnemental disparaissait dans la foulée – plus de 230 tonnes de crottin par jour à New York – au profit d’un autre.
Ce changement prit plus de temps dans les campagnes mais ne fut pas moins ­radical. Aux États-Unis, le nombre de chevaux dans les ranchs et dans les fermes atteint le chiffre record de 19 millions entre 1910 et 1920. En 1940, leur nombre a chuté de moitié et descend sous la barre des 3 millions en 1954, soit un peu moins qu’en 1850. Dans l’agriculture, les chevaux ont remplacé les hommes, puis les machines ont remplacé les ­chevaux. Ce que personne n’avait prévu, c’est la rapidité avec laquelle la disparition des paysans allait suivre celle des chevaux de trait.
Il y a beaucoup de raisons pour que Raulff n’écrive pas son livre « depuis l’écurie », mais la principale, à mon avis, est que tout le monde connaît le cheval. Il est globalement resté le même depuis les écrits de Xénophon. « Le cheval, malgré toutes les sublimations et les projections auxquelles il donne lieu, reste une réalité avec ses hennissements, ses martèlements de sabots, ses hochements de crinière, sa chaleur odorante », assure l’auteur. Mais la réalité du caractère de l’animal est à peine effleurée dans le livre.
Raulff fait aussi l’impasse sur la vaste littérature consacrée au dressage et à l’élevage de chevaux, notamment des ­ouvrages remarquables du XIXe siècle. Selon mon expérience, les idées que l’on se fait du cheval, si élaborées soient-elles, ont tendance à disparaître lorsqu’on est face à l’animal que l’on s’apprête à dresser ou à monter. De même que les idées que l’on se fait de soi-même quand on est en selle. Il n’y a plus que le fossé muet entre espèces que les deux êtres doivent tenter de franchir en puisant dans ce que chacun d’eux a de meilleur. Comme l’écrivait William Cavendish, premier duc de Newcastle, en 1658, « il faut toujours qu’il y ait un homme et un animal, et non deux animaux ». Lorsque quelque chose tournait mal entre le cavalier et son cheval – une ruade ou un saut-de-mouton subits –, Ray Hunt, le célèbre dresseur de chevaux de western, se demandait : « Que s’est-il passé pour que ce qui s’est passé se soit passé ? » C’était sa façon de dire que les humains comprennent souvent moins vite que les chevaux. Pour être un bon cavalier, il ne suffit pas d’avoir une bonne assise et une main sûre. Il faut ­aussi avoir un bon mental, être aussi attentif et vigilant que le cheval. Pour la plupart d’entre nous, ce n’est pas évident. Et on doit être à la hauteur des chevaux avec lesquels on travaille.
C’est bien là la tragédie du cheval-­machine du XIXe siècle. On n’avait que faire de la compréhension de l’animal, de ses instincts, de sa sensibilité. Tout ce qu’on voulait c’était son énergie, sa puissance musculaire. C’est pour cela que l’on met des œillères aux chevaux de trait : pour restreindre leur champ d’attention. C’est comme si les humains voulaient pour leurs travaux mécaniques un être de moindre envergure, un genre de bœuf, mais en plus rapide. Et, dans un sens, c’est cela que le dur labeur a créé : un animal aussi proche de la machine que puisse l’être un être vivant. Plutôt que de nous hisser à la hauteur du cheval, nous avons préféré le rabaisser à notre niveau d’inattention, qui peut être proprement prodigieux. Le philosophe Jeremy Bentham pose parfaitement le problème en 1789 quand il écrit : « La question n’est pas : “Peuvent-ils raisonner ?” ni “Peuvent-ils parler ?”, mais : “Peuvent-ils souffrir ?” »
Ce noble propos, qui reste d’actualité comme le note Raulff, ne suffit pourtant pas. Nul besoin d’être Gulliver de retour de chez les Houyhnhnm pour admirer les chevaux pour leur esprit aussi bien que pour leur corps. « Ils sont dociles et tout-puissants », disait d’eux Emily Dickinson. Mais uniquement lorsque nous les abordons en toute fraternité, en donnant le meilleur de nous-mêmes.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 22 février 2018. Il a été traduit par Alexandre Lévy.