« Foutez le feu à l’Europe ! »

Même chez les Anglais, la guerre n’est pas toujours une affaire de gentlemen. La preuve par l’unité de « lutte de guérilla », la section D, constituée début 1939. Drôle d’unité : des têtes brûlées, des aristocrates, des aventuriers-espions, des inventeurs excentriques. Confiée à Colin Gubbins (futur chef du Special Operations Executive, ou SOE) et logée Caxton Street dans une clandestinité complète – y compris vis-à-vis des autorités militaires britanniques –, l’unité commence par conceptualiser la théorie et la pratique de l’action clandestine dans des manuels de guérilla imprimés sur du papier comestible – au cas où. Puis, afin de contrer la domination allemande sur les mers, Cecil Clarke, un fabricant de caravanes de luxe, met au point une mine aimantée, la limpet mine. Fabriquée à partir de marmites, de détonateurs activés par la fonte de bonbons à l’anis, d’aimants achetés dans le commerce et d’explosifs placés dans des préservatifs, la ­limpet contribue à desserrer le blocus maritime.
Alors que les officiers britanniques se pincent le nez et multiplient les entraves, les agents de Caxton Street développent leurs activités et inventent d’autres armes explosives, comme la bombe castratrice, placée sous la lunette des W-C (« une authentique goujaterie » selon Lawrence James, du Times), et la bombe collante (une pâte à la nitroglycérine appliquée direc­tement sur les chars ennemis).
Winston Churchill, lui-même gentleman à géométrie variable, s’enthousiasme. Il multiplie les réunions nocturnes ultrasecrètes, les midnight follies, pour débattre de ces projets sulfureux. Il chapeaute et appuie de toute son auto­rité les initiatives de Gubbins et associés, regroupées dans une unité indépendante, « le ministère de la Guerre non gentle­man », désormais basée à Baker Street. Ses instructions sont succinctes : « Et maintenant, allez-y, foutez le feu à l’Europe ! » À cet effet, des civils, des étrangers, des femmes même sont recrutés pour créer des réseaux en Europe occu­pée, depuis la Norvège jusqu’à la Grèce. William Fairbairn, l’ancien chef de la police de Shanghai, spécialiste de l’élimination extrajudiciaire de gangsters, met en place une « école du meurtre » d’où « toute idée de fair-play doit être absolument bannie ». Les élèves s’entraînent au combat à l’arme blanche dans les abattoirs, où ils s’exercent à récupérer leur arme « malgré les contractions des muscles qui bloquent le ­retrait de la lame ». « De la boucherie », confirme George Petras dans USA Today.
Les clandestins de la guerre sale retardent la progression allemande et gênent l’acheminement de l’acier suédois. Ils font sauter le poste électrique de Pessac, qui alimente la base de sous-marins de Bordeaux, ainsi que la cale sèche de Saint-Nazaire, indispensable au fonctionnement du monstrueux cuirassé Tirpitz qui, du coup, ne pourra jamais s’aventurer dans l’Atlantique. Ils assassinent Reinhard Heydrich à Prague, font chuter le gouvernement du pronazi Cvetković à Belgrade. Ils subtilisent trois bateaux espions italiens dans un port neutre, celui de l’île espa­gnole de Fernando Poo. Ils ­entravent l’approvisionnement de Rommel en Afrique du Nord en sabotant le viaduc ferroviaire grec de Gorgopotamos. Enfin, succès peut-être le plus crucial de toute la guerre, après le ­Débarquement, les 300 hommes de Gubbins infiltrés en France retardent de trois semaines la remontée vers le nord de l’impitoyable division Das Reich (entre autres, en bloquant les roues des wagons porte-chars avec une graisse à l’acide).
La défaite nazie sonne la fin de toutes ces pratiques. Le ministère de la Guerre s’empresse de déman­teler les unités clandestines et tente d’effacer jusqu’au souvenir de Baker Street. Les idées et les techniques de ­Colin Gubbins et de ­Cecil Clarke (rendu à ses caravanes après une diversification infructueuse dans les articles ménagers, avec un auto­cuiseur fâcheusement explosif) survivront cependant. Mais de l’autre côté de l’Atlantique, où l’on n’a pas tant de scrupules.

 

Corruption : tout le monde le fait, pourquoi pas moi ?

Il y a encore une génération, la corruption n’intéressait pas grand- monde. Dans les pays riches, elle était considérée comme un phénomène du passé ; dans les pays pauvres, on faisait comme si elle n’existait pas. Les temps ont changé. Désormais, elle se dispute la une des journaux avec le terrorisme. Est-ce parce qu’elle a augmenté ? Parce que nous sommes devenus plus puritains ? Parce que nous sommes mieux informés ?

Les scandales de corruption sont deve­nus des questions politiques majeures. L’affaire brésilienne – qui a abouti à la destitution de la présidente Dilma Rousseff et pourrait aboutir à celle de son successeur, Michel Temer – a fait le tour du monde. La Corée du Sud a connu le même processus. L’Afrique du Sud également, avec la démission du président Jacob Zuma. En Chine, la corruption généralisée de l’élite dirigeante met en péril la légitimité de l’État ; en réponse, le président Xi Jinping a entrepris la plus grande purge depuis la folie de l’ère Mao. Le Premier ministre indien Narendra Modi a pris des mesures pour lutter contre le phénomène. Même en Europe, la corruption est devenue un sujet central dans les pays du sud du continent. En France, Emmanuel Macron doit son élection au scandale de corruption dans lequel était impliqué le favori, François Fillon. La montée du Mouvement 5 étoiles en Italie est le signe d’une ­révolte contre la corruption des partis traditionnels.

Cet intérêt de l’opinion publique a été favorisé par le progrès des connaissances et le travail de journalistes d’investigation et d’ONG spécialisées. Fillon a été coulé par Le Canard enchaîné, mais le trophée doit à coup sûr revenir à Transparency International, qui, en mesurant et en médiatisant la corruption, a eu un ­impact assez stupéfiant au regard de son modeste budget. Cela a eu pour effet majeur de briser le tabou concernant la corruption dans les pays pauvres, que l’on jugeait jusque-là embarrassante mais trop répandue pour qu’on y prête attention. Enhardi, James Wolfensohn, le président de la Banque mondiale, déclare officiellement la guerre au « mot en C » (1). Mais la corruption n’est pas l’apanage des pays pauvres. Dans leur livre « Démasqués », Laurence Cockcroft, l’un des fondateurs de Transparency international, et Anne-Christine Wegener, ancienne directrice adjointe de l’organisation, font une description captivante de la corruption en Occident (2). Aux États-Unis, le talon d’Achille est le financement des campagnes électorales. Les règles ayant été rendues moins strictes et les enjeux financiers étant plus importants, l’argent s’est mis à couler à flots. Pour se faire une idée de la corruption en Europe du Nord, on peut lire le passage qu’ils consacrent au Dieselgate et à la réaction très peu audible des autorités.

 

Transparency International a donné l’impulsion, les politiques publiques ont suivi. La Banque mondiale a consacré d’immenses efforts à juguler la corruption. Résultat, de nombreux pays se sont dotés d’offices anticorruption et de nouvelles législations. Dans les pays riches, l’OCDE a orchestré le vote de lois faisant par exemple de la corruption de fonctionnaires étrangers un délit pénal. Cela peut sembler ­modeste, mais en France ces pots-de-vin étaient jusqu’alors considérés comme des dépenses déductibles de l’impôt sur les sociétés. Au sommet du G8 de 2013, le Premier ministre David Cameron engagea le fer contre les sociétés-écrans et les paradis fiscaux où se dissimule l’argent de la corruption, en instaurant un registre officiel des vrais propriétaires de toutes les sociétés imma­triculées en Grande-­Bretagne. ­Animé par une forte conviction, il organisa le premier Sommet mondial contre la corruption, en mai 2016 – ce fut sa dernière action sur la scène internationale. Et il ­pilota avec, la directrice du FMI Christine Lagarde, l’édition d’un recueil de textes, Against Corruption, auquel j’ai moi-même ­contribué.

Ces nouvelles politiques publiques ont été élaborées sans apport significatif des économistes professionnels. Il n’y avait pas grand-chose à tirer des publi­cations scientifiques. De nouveaux travaux ont été publiés, et nous en savons aujourd’hui un peu plus, mais le résultat reste étonnamment limité. Et beaucoup de ce que nous savons n’est pas très encourageant. Dans The Corruption Cure, Robert Rotberg fait une description exhaustive de l’état actuel du sujet. Il passe en revue les nombreuses initiatives visant à lutter contre la corruption et les cas assez rares où elle a été effectivement endiguée. Sa conclusion est que la pièce maîtresse, dans tous les pays, est le dirigeant politique, qui doit avoir la volonté de s’attaquer vraiment au problème. Trop souvent ces initiatives sont purement décoratives et visent à satisfaire les donateurs internationaux. Pas étonnant qu’elles échouent. C’est seulement quand un dirigeant veut vraiment changer les choses que la question se pose de savoir quelles sont les stratégies les plus efficaces. Rotberg tire des cas de réussite un plan précis en quatorze points. C’est la force de son livre : se concentrer sur ce qui peut mener au changement. Il faut résister à la tentation de comparer les socié­tés intègres et les sociétés corrompues et de conclure que les secondes doivent s’inspirer des premières. Cela conduit à dire que tout le monde devrait ressembler au Danemark, avec sa panoplie de droits démocratiques. Le problème de ce raisonnement, c’est que, à l’époque où le Danemark est parvenu à endiguer la corruption, son système poli­tique n’avait rien à voir avec celui d’aujourd’hui. Cela se passait à la fin du XVIIe siècle. À la suite d’une défaite militaire, le pouvoir fut centralisé au sein de la monarchie, qui mit en place une fonction publique loyale et compétente. L’intégrité a été insufflée du haut vers le bas, afin de renforcer l’État.

Si l’ouvrage de Rotberg vaut par l’ampleur de ses descriptions historiques, mon confrère Bo Rothstein apporte, lui, la rigueur des méthodes modernes d’analyse universitaire dans « Comprendre la corruption », écrit avec Aiysha Varraich (3). Cet ouvrage, essentiellement conceptuel, cherche à identifier ce qui caractérise le comportement corrompu en se deman­dant quel type de gouvernance en constitue l’antithèse. Les auteurs évitent les termes normatifs tels que « bonne gouvernance » ou « abus de pouvoir ». Leur réponse est d’une surprenante précision : c’est l’« impartialité procédurale ». Comme l’illustre Tom Tyler, un professeur de l’université Yale qui travaille sur la psychologie du respect de la loi, les inter­actions entre les fonctionnaires et les citoyens sont riches d’enseignements. En se fondant sur des enquêtes détaillées, il montre que l’on se conforme plus volon­tiers aux règles quand on est traité de façon impartiale et respectueuse.

La Chine est devenue le cimetière de bon nombre de travaux sur la « bonne gouvernance ». Non seulement l’État est parvenu à réduire la pauvreté à un rythme sans précédent historique, mais, comme le constatent Rothstein et ­Varraich, les enquêtes d’opinion dénotent une confiance exceptionnelle des citoyens envers la fonction publique. Et pourtant, l’État chinois ne se caractérise ni par la « bonne gouvernance » ni par l’« impartialité procédurale » Rothstein et Varraich proposent une explication intéressante et sans doute plus pertinente encore qu’ils ne l’imaginent : l’existence d’un modèle alternatif à celui de la bureaucratie wébérienne, le corps de fonctionnaires animé par le sens de sa mission.

 

Cosi fan tutti

Grâce à Rotberg et à quantité de travaux de recherche évaluative, nous savons à présent que les efforts considérables de la Banque mondiale n’ont toujours pas d’effet perceptible. Plus préoccupant encore, il y a de bonnes raisons de penser que l’on fait fausse route en privilégiant l’action législative et la mise en place d’instances anticorruption. Un bon exemple de l’impuissance des lois et des institutions est fourni par l’Italie. Le Nord et le Sud ont beau avoir les mêmes lois et institutions depuis plus de cent cinquante ans, l’écart de niveau de corruption reste stupéfiant L’Italie du Nord se situe parmi les régions les plus intègres d’Europe, non loin derrière la Scandinavie. L’Italie du Sud, elle, est comparable aux régions les plus corrompues de l’Europe du Sud-Est. Si faire partie du même pays depuis un siècle et demi ne suffit pas à produire une convergence des pratiques, ce ne sont pas de nouvelles institutions nationales qui y parviendront. On peut s’interroger aussi sur l’intérêt de la stratégie économique classique qui consiste à introduire des incitations et des sanctions, ce qui implique un système d’évaluation : dans la fonction publique, la performance est très souvent le fait d’une équipe ; l’assortir d’une récompense risque de nuire à la motivation au lieu de la stimuler.

Quel est le problème alors ? Pour ­Rothstein et Varraich, la persistance de la corruption résulte de ce qu’on appelle un piège de coordination : dans certaines organisations, et parfois dans des sociétés entières, les gens n’ont pas d’autre choix que de pratiquer la corruption parce que c’est devenu le « mode de fonctionnement habituel ». Les deux auteurs démontrent, preuves à l’appui, que presque partout la corruption est considérée comme moralement condamnable ; mais on continue d’y avoir recours parce que tout le monde fait pareil et que ce serait idiot de ne pas le faire. Comme l’écrit Carlo Alberto Brioschi dans « Brève histoire de la corruption » (4), une synthèse qui puise largement dans l’expérience italienne, cosi fan tutti (tout le monde le fait). Si les gens sont pris dans l’engrenage, reste à savoir comment en sortir.

La corruption est un problème de coordination, mais n’est-elle que cela ? Je me méfie d’instinct d’une proposition du genre : « Les gens ont un bon fond, mais certains ne peuvent pas faire autrement. » Voilà du politiquement correct un peu facile. Devons nous évacuer la morale de l’équation ? On conçoit qu’au Royaume-Uni, par exemple, l’indignation morale prédomine dans la réaction aux affaires de corruption. Dans son livre « Insatiables » (5), Stuart Sim se complaît dans l’indignation morale et prêche contre la cupidité. Sa cible est la mentalité qui érige la cupi­dité en vertu. Sim voit la cupidité partout, dans les marchés financiers, l’alimentation, le sport, la médecine, les entreprises. Il verse parfois dans la colère d’un prophète de l’Ancien Testament – et je ne marche pas. Que la plupart des humains soient bons ou non, en règle générale ils ne sont pas grossièrement cupides. Ils mettent en ­balance désir et devoir et ne méritent pas ce déchaînement moralisateur. Une bonne part de la corruption ne provient pas de la cupidité personnelle mais du fait que des fonctionnaires mal payés font passer leurs obligations familiales avant le bien public.

 

« La corruption c’est mal », un biais de conformité ?

Si la corruption est rare dans notre société, ce n’est pas seulement parce que l’honnêteté est le « mode de fonctionnement habituel », c’est que nous partageons tous avec Sim le sentiment qu’elle est moralement condamnable. Si nous pratiquions la corruption, nous serions sans doute rongés par la honte. Il y a de nombreuses sociétés où ce n’est pas le cas. Bien sûr, dans les enquêtes d’opinion réalisées un peu partout dans le monde, les sondés disent être d’accord avec la proposition « La corruption c’est mal » ; mais cela ne reflète sans doute guère plus qu’un biais de conformité : le désir de donner la « bonne » réponse. Le comportement électoral fournit un bien meilleur indicateur. En France, un parfum de corruption a suffi pour priver Fillon d’un tiers de ses électeurs. En revanche, au Kenya, pour prendre un exemple représentatif de nombreuses sociétés, les électeurs réélisent régulièrement des politiciens corrompus. Le plus connu des dessinateurs de presse kényans, Gado, a épinglé à la fois le phénomène et son explication. Dans son dessin le plus célèbre, « Ce sont les nôtres », composé d’une série de vignettes, des partisans de candidats ­véreux assurent tour à tour à une journaliste estomaquée : « C’est notre repris de justice », « C’est notre escroc à nous », « C’est notre voleuse attitrée », « C’est notre baron de la drogue ». Ce que Gado cristallise dans son dessin, Michela Wrong le met à nu dans son enquête au scalpel, « À notre tour de manger : l’histoire d’un lanceur d’alerte kenyan » (6).

Un acte de corruption déclenche indignation collective et regret intime – honte et culpabilité – quand il y a manquement à un devoir. Pour comprendre la corruption, il faut donc comprendre dans quelles conditions il y a manquement. Gado est un Tanzanien qui vit au Kenya, et il a ­remarqué une différence frappante entre les deux sociétés voisines. Le premier président de la Tanzanie, Julius Nyerere, avait mis beaucoup d’énergie à forger un sentiment d’identité nationale partagé par les nombreuses ethnies du pays. Au Kenya, le président Jomo ­Kenyatta fit le contraire, exploitant les divi­sions tribales pour asseoir son pouvoir. Cinquante ans plus tard, les Tanzaniens ont un sentiment d’identité nationale dont les Kényans manquent à l’évidence. C’est ce que souligne Gado : au Kenya, si piller l’argent public bénéficie à la fois au pilleur et à son groupe, l’action a plus de chances d’être vue comme honorant un devoir que l’enfreignant. Comme le souligne Brioschi, la corruption possède son propre code moral : la réciprocité de l’acte. Un pot-de-vin est la rétribution d’un service. Ce qui est immoral, c’est de manquer à cette obligation : soit en n’honorant pas le pot-de-vin payé, soit en réclamant un avantage sans avoir payé. Dans les îles Salomon, un politicien peu ordinaire qui avait tenté d’échapper au système clientéliste en distribuant des subsides à chacun après son élection s’est fait rembarrer : un électeur a repoussé son cadeau au motif qu’il avait voté pour quelqu’un d’autre.

 

Il est plus facile d’ériger le respect des deniers publics en devoir quand il existe une identité commune, mais cela ne suffit pas, puisque la Tanzanie affiche un niveau de corruption élevé malgré une identité partagée. Il faut aussi qu’il existe un lien tangible entre la corruption du pilleur et le préjudice qu’il inflige aux autres membres du groupe. En Tanzanie, comme dans bien d’autres sociétés, ce lien n’est pas évident. Nyerere mena une politique économique désastreuse qui se traduisit par des pénuries fréquentes et une baisse du niveau de vie. Le gouffre entre sa rhétorique du bien commun et la réalité était trop profond pour rendre acceptable le discours selon lequel l’inté­grité personnelle des fonctionnaires est dans l’intérêt de tous. Les souverains ­danois ont pu endiguer la corruption parce qu’une menace extérieure a favo­risé la cohésion nationale. En utilisant les deniers publics pour renforcer l’armée et professionnaliser l’administration, ils sont parvenus à créer un lien entre intégrité personnelle et intérêt général. Un acte de corruption commis par un fonctionnaire serait donc un manquement à un devoir moral. Cela me fait penser au corps de fonctionnaires chinois animé par le sens de sa mission : l’impartialité procédurale n’est pas une fin en soi mais un moyen d’y parvenir.

L’identité partagée n’est cependant pas non plus une condition nécessaire. En témoignent les exemples de Lee Kuan Yew à Singapour et de Paul Kagame au Rwanda, qui sont parvenus l’un et l’autre à venir à bout de la corruption organisée alors que leurs sociétés n’avaient pas ce sentiment d’identité partagée. Les deux dirigeants ont adopté la même stratégie, jetant en prison tous les corrompus, ennemis et amis. Le Prix Nobel d’économie Michael Spence a établi la raison de son efficacité : elle tient à ce que les spécialistes appellent le « signal ». Même un escroc s’appuyant sur un système clientéliste a intérêt à emprisonner ses ennemis, mais il jugerait trop coûteux d’emprisonner ses amis. Faire incarcérer ses ennemis n’impressionne pas grand monde, alors que jeter ses amis en prison dénote de l’intégrité. Les deux dirigeants sont ainsi devenus des modèles pour les fonctionnaires. D’autant qu’ils ont expliqué clairement le motif de leur conduite : une fonction publique intègre est essentielle à la prospérité générale. Comme au Danemark, mais par un chemin différent, nombre d’agents de la fonction publique au Rwanda et à Singapour se sont mis en devoir d’être de « bons fonctionnaires ».

D’une manière ou d’une autre, un lien visible doit être établi entre un acte de corruption et la mise en danger d’un objectif que le fonctionnaire a fait sien. La théorie actuelle, formulée par George Akerlof et Rachel Kranton dans leur livre « Économie de l’identité » (7), veut que ce lien découle de la notion d’acte identitaire. Un fonctionnaire qui se considère comme un « bon fonctionnaire » se donne forcément pour objectif de posséder les caractéristiques qui font cette identité. Cela dit, même dans ce cas, la société reste confrontée au problème de coordination souligné à juste titre par Rothstein et ­Varraich : il est idiot de bien se conduire si les autres n’en font pas autant. La ­solution d’un problème de coordination ­réside généralement dans la création d’un nouveau savoir partagé : non seulement nous savons tous qu’un acte de corruption va mettre en danger une chose à laquelle nous tenons, mais nous savons tous que nous le savons tous. Objectif atteint par la communication de masse mise en place par Lee et Kagame.

En fin de compte, dans quelles circonstances tout cela a-t-il vraiment de l’importance ? Autrement dit, à quel moment la corruption est-elle réellement invalidante, et non pas seulement pernicieuse, et que se passe-t-il dans ce cas ? Pour cela, il faut revenir aux institutions. Comme nous le savons à présent, pour qu’une ­société puisse s’extirper de la pauvreté absolue, elle doit bâtir trois institutions fondamentales : la fiscalité, le droit et la sécurité. Le reste – système de santé, éducation, protection sociale – est éminemment souhaitable, mais sans les trois premiers piliers rien ne peut tenir debout. Sans capacité de lever l’impôt, il n’y a pas d’État digne de ce nom. Aux libertariens qui rêvent d’une société postétatique idyllique, je conseille d’aller vivre en Somalie. Fait crucial, dès que l’État commence à engranger des recettes fiscales, il dispose d’un levier pour développer l’économie. Sans même y penser, les dirigeants politiques qui ne se soucient guère du bien-être des citoyens se trouvent alors amenés à les servir. Sans État de droit, pas d’intangibilité des contrats et de la propriété. Sans sécurité, les bandits rôdent : on s’en protège en n’accumulant pas de biens ou en pratiquant la violence préventive. Sans ces trois piliers, la vie est pénible, brutale et brève (8). Tel fut en ­effet le sort de l’humanité durant la majeure partie de son histoire.

Il faut à ces trois institutions des fonctionnaires qui fassent passer leur intérêt personnel derrière celui de l’État. Pour obtenir ce comportement, un dirigeant a deux options possibles : inculquer le modèle wébérien d’impartialité procédurale ou les valeurs d’un groupe animé par le sens de sa mission. Il se peut que le résultat soit optimal quand les deux modèles se succèdent dans le temps, comme cela s’est sans doute produit au Danemark. Il se peut aussi que l’une des deux approches soit préférable selon le contexte.

 

Pourquoi le président Mobutu n’a-t-il jamais créé d’administration fiscale au Zaïre ? Ce n’était pas par manque de cupidité : Stuart Sim aurait pu en faire sa pièce à conviction numéro un. Mais ­Mobutu savait que c’était impossible dans son pays : les inspecteurs des impôts auraient mis l’argent dans leur poche. En 2012, quand le FMI fit pression pour que le Zaïre, devenu entre-temps la République démocratique du Congo (RDC), instaure une taxe sur la valeur ajoutée (TVA), les recettes fiscales, au lieu de progresser, ont diminué. La TVA a deux composantes : les entreprises la paient quand elles vendent des produits, puis la récupèrent sur leurs intrants. Au Zaïre, les inspecteurs firent en sorte que les entreprises en tirent un bénéfice. Si la TVA fonctionne en Grande-Bretagne mais pas en RDC, c’est sans doute parce que les inspecteurs des impôts ont intériorisé la norme professionnelle de l’impartialité procédurale. L’enfreindre reviendrait à perdre l’estime de soi. Et revanche, quand un inspecteur congolais touche un pot-de-vin, il gagne en estime de soi. Le bénéfice qu’il en tire pour sa famille l’emporte largement sur son sentiment de culpabilité. Le fonctionnaire animé par le sens de sa mission est sans doute plus à même de changer cela que le bureaucrate wébérien.

L’État de droit passe par des juges intègres. Dans leur livre, Laurence Cockcroft et Anne-Christine Wegener montrent que même les États-Unis peinent parfois à le garantir, mais le problème est sans commune mesure dans beaucoup de pays pauvres. Même au Ghana, l’un des pays modèles d’Afrique, un journaliste se faisant passer pour un homme d’affaires a filmé récemment à leur insu vingt-sept magistrats en train d’accepter des pots-de-vin en échange d’un jugement favorable. S’il semble juste de dire que l’impartialité procédurale est enracinée chez les juges britanniques, au Ghana, où les juges forment une ­petite élite, l’idéal wébérien est peut-être ­l’objectif à viser.­

La sécurité est assurée par des soldats prêts à risquer leur vie pour défendre les civils. En 2013, l’armée kényane est inter­venue pour maîtriser des terroristes qui s’étaient emparés d’un centre commercial. Les combats durèrent plusieurs jours parce que les soldats en profitèrent pour piller. Mais, dans de nombreuses pays, l’armée recrute des jeunes peu instruits et en fait rapidement des soldats hypermotivés. Sur l’échelle sociale, les simples soldats se situent à l’extrême opposé des juges. Je doute qu’on puisse les motiver en vantant les vertus de l’impartialité procédurale. Les armées motivées sont des entités animées par le sens de leur mission.

La construction de ces trois piliers ­relève de l’échelon national : un nouveau dirigeant qui entend lutter contre la corruption, comme Xi en Chine, Modi en Inde ou Buhari au Nigeria, dispose d’une occasion pour envoyer un signal d’intégrité et expliquer qu’il agit au nom de l’intérêt général.

 

Que pouvons-nous faire, nous qui ­vivons dans des sociétés où ces tâches ont déjà été accomplies, pour favo­riser une telle évolution dans les sociétés prises au piège de la corruption et de la pauvreté ? Il est clair que les remon­trances et les discours moralisateurs n’ont aucun effet. Mais comme le suggère Rotberg, quand un nouveau dirigeant a vraiment envie de changer les choses, l’action inter­nationale peut aider. L’internationalisation des normes dans des secteurs tels l’audit et le droit peut offrir aux fonctionnaires des pays corrompus une identité valorisante de professionnel de niveau mondial et faire ainsi évoluer les pratiques. Dans des domaines tels que la fiscalité ou les marchés publics, l’adoption de nouvelles technologies permet d’automatiser les procédures et de limiter le pouvoir discrétionnaire des fonctionnaires. Internet et les réseaux sociaux peuvent permettre aux citoyens de diffuser des exemples de corruption et de mettre les responsables dans l’embarras – à condition que les citoyens aient compris pourquoi la corruption leur fait du tort. La transparence internationale en matière de transactions bancaires et d’identité des véritables propriétaires des entreprises peut rendre plus difficile de dissimuler la corruption. Puisque celle-ci est un problème de coordination, une ­action coordonnée sur divers fronts a toutes les chances de faire sortir une ­société de son équilibre néfaste.

En définitive, pour en finir avec la corruption, il faut forger un nouveau sens partagé du devoir. Mais le prêche ne doit pas venir de l’étranger. Il doit être le fait d’un dirigeant national, dont les actes rendent le discours crédible.

 

— Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 14 juillet 2017. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

La passion des Klarsfeld

Impressionnante, la vie de combat des époux Klarsfeld. Ils ont obtenu l’arrestation et le procès de Klaus Barbie, puis de Maurice Papon. Ils ont établi le registre de tous les juifs déportés de France – plus de 76 000. Robert ­Paxton leur rend un hommage vibrant, tout en soutenant que leur passion les a parfois égarés. « Par exemple, Serge rend René Bousquet personnellement responsable de l’accord passé le 2 juillet 1942 par le gouvernement de Vichy avec les ­Allemands en vue de collaborer à la dépo­rtation des juifs étrangers, même en zone libre ». Or « il est difficile d’imaginer […] qu’une décision d’une telle importance n’ait pas été prise par le ­patron de Bousquet, le Premier ministre et ministre de l’Intérieur, Pierre Laval ».
Selon Paxton, les époux Klarsfeld font un éloge exagéré de l’attitude de la population française pendant la guerre. Ils sous-estiment le nombre de Français qui ont acheté des biens « aryanisés », servi dans la Milice et la police antijuive, dénoncé des familles juives en fuite et livré contre de l’argent des juifs qui se cachaient. Selon Paxton, les Klarsfeld font bon marché des travaux des nombreux historiens qui creusent ces sujets depuis les années 1970.

Indro Montanelli, miroir du XXe siècle italien

Dans un jardin public de ­Milan, à proximité de l’endroit où se trouvait initialement le siège d’Il Giornale, le quotidien qu’il fonda en 1974 et dirigea ­durant vingt ans, se dresse une statue de bronze représentant Indro Montanelli. Souvent critiquée pour son style, cette œuvre ­reproduit à un détail près (il est tête nue), une photo prise dans un couloir des locaux du Corriere della Sera, le quotidien dans lequel il a commencé puis terminé sa carrière. En pardessus, assis sur une pile de journaux, une machine à écrire posée sur les genoux, il est occupé à taper un article.

Avec Oriana Fallaci, réputée pour ses interviews sans complaisance de nombreux dirigeants politiques du monde entier, Montanelli est le plus célèbre journaliste italien du XXe siècle. Il fut peu connu en dehors de son pays, mais en Italie il était une institution, une ­légende vivante. Près de vingt ans après sa mort en 2001, à l’âge de 92 ans, il reste un ­monument national.

Il existe une abondante littérature sur Montanelli, essentiellement composée de livres de souvenirs publiés par d’anciens collègues, qui s’appuient largement sur la version des faits donnée par l’intéressé dans ses écrits autobiographiques et les nombreux entretiens qu’il a accordés. La monumentale biographie que lui ont consacrée le journaliste Sandro Gerbi et l’historien Raffaele Liucci corrige sur plusieurs points l’image un peu mythique souvent donnée de sa vie.

Indro Montanelli est né dans la petite commune de Fucecchio, à proximité de Florence. Il semblerait que son prénom exotique, inconnu en Italie, forme masculine du nom de la déesse hindoue Indra, lui ait été donné par son père à titre de représailles contre la famille de sa mère, plus riche que la sienne et qui avait obligé leur fille à accoucher dans leur maison, située dans la partie distinguée du village. Après des études de droit et de sciences politiques, séduit par la personnalité de Mussolini et les perspectives qu’il offrait à la jeunesse italienne, il embrassa les idéaux du fascisme. Après une année à Paris comme correspondant du journal bilingue La Nuova Italia/Italie nouvelle, il s’engagea en 1935 dans les rangs de l’armée italienne qui combattait en Éthiopie au service du projet colonial du pays. Il y servit comme sous-lieutenant, commandant un peloton de supplétifs autochtones. En 1937, il fut envoyé comme correspondant d’Il Messaggero en Espagne pour couvrir la guerre civile. Un article dans lequel il décrivait l’offensive des troupes franquistes sur Santander comme « une longue promenade avec un seul ennemi : la chaleur » lui valut de vives critiques des autorités militaires et diplomatiques italiennes.

 

Indro Montanelli, offusqué par le style démagogique, populiste et clinquant de Berlusconi

De 1937 à la chute du régime mussolinien, en 1943, il travaillera pour différents journaux comme reporter en Albanie, en Finlande, en Grèce et dans les Balkans. Toute cette période est émaillée d’incidents largement dus à son tempérament turbulent, mais aussi à la difficulté de plus en plus grande qu’il éprouvait à faire des événements auxquels il assistait un récit conforme aux attentes du régime. S’éloignant de ce dernier, il ­deviendra peu à peu un « frondeur ». ­Arrêté en 1944 par les troupes allemandes pour soupçon d’antifascisme, il s’échappera et fuira en Suisse dans des circonstances qui ne semblent pas tout à fait correspondre au récit qu’il en a fait : qu’il ait eu des raisons de craindre pour sa vie ne fait pas de doute, mais rien n’indique qu’il ait été condamné à mort (1). Après la guerre, tout en se distançant des nostalgiques du fascisme, il dénoncera les excès de l’antifascisme.

Durant sa jeunesse, Montanelli avait fait la connaissance de Leo Longanesi, brillant journaliste fasciste qu’il ­décrira par la suite comme « insupportable, ­méchant, injuste, ingrat » mais « l’homme le plus important de ma vie, celui que j’ai le plus aimé et le plus détesté, le seul maître que je me reconnaisse, y compris dans ses pirouettes les plus risquées et ses hasardeux zigzags ». Dans les années 1950, parallèlement à son travail au Corriere della Sera, il publiera des articles dans Il Borghese, le périodique conservateur de son ami, avec lequel il finira par se brouiller à l’occasion de l’insurrection hongroise de 1956 : Longanesi lui reprochait d’avoir présenté celle-ci comme une révolte d’inspiration socialiste et antisoviétique, et non pas procapitaliste et anticommuniste. En 1972, Giovanni Spadolini était remplacé à la tête du Corriere par Piero Ottone. ­Opposé à la ligne politique du nouveau directeur, qu’il jugeait trop orientée à gauche, Montanelli abandonna rapidement le journal pour créer, à l’âge de 65 ans, un nouveau quotidien baptisé Il Giornale. Il emmenait plusieurs brillants collaborateurs du Corriere, ce qui fit dire qu’il était parti avec « l’argenterie de la famille ». Il Giornale, résument Gerbi et Liucci, défendait une ligne « libérale en économie, anticommuniste en politique intérieure, atlantiste et pro-israélienne en matière internationale ». C’était un journal libéral-conservateur mais « d’un libéral-conservatisme de combat, militant, anticonformiste, orgueilleusement subversif ». C’était aussi un journal qui se voulait international, ouvrant ses colonnes à des intellectuels étrangers prestigieux comme Jean-François Revel, Raymond Aron, John Kenneth Galbraith, François Fejtö ou Paul Samuelson.

Au bout de quelques années, Silvio Berlusconi, à cette époque seulement un homme de médias, entra dans le capital de la société éditrice d’Il Giornale. Longtemps, les deux hommes s’entendirent bien : Montanelli appréciait l’absence d’ingérence de l’homme d’affaires dans la politique éditoriale. Mais en 1994, Berlusconi, qui avait entre-temps pris le contrôle de la société éditrice, décidait de se lancer en politique et manifestait l’intention de faire d’Il Giornale un instrument à son service. Montanelli, qui ne pouvait supporter cette perspective, quitta le quotidien avec fracas. Après une tentative avortée de créer un nouveau journal intitulé La Voce, il regagna le Corriere della Sera où il continuera à tenir jusqu’à sa mort la rubrique nommée « La Stanza » (la strophe) dans laquelle il répondait à des lettres de lecteurs sur les sujets les plus variés et dont on a dit qu’on y trouvait « le meilleur Montanelli ». Durant les dernières années de son existence, offusqué par le style démagogique, populiste et clinquant de Berlusconi et la corruption de son gouvernement, il se transformera en un de ses critiques les plus sévères, défendant sans succès l’idéal d’une « autre droite » décrite par ses deux biographes comme « conservatrice et fière, sobre et méritocratique, cultivée et pessimiste, sceptique et ironique, laïque et non bigote ».

 

Sandro Gerbi et Raffaele Liucci ont méthodiquement dépouillé ses écrits. Une entreprise colossale : en soixante-dix ans de vie professionnelle active, il a produit plus de 50 000 articles ! Ils en soulignent les omissions. À aucun moment il n’a mentionné avoir passé une bonne partie de son séjour en Abyssinie dans les locaux du journal La Nuova Eritrea plutôt que sur le front, vraisemblablement pour donner de son aventure une image plus héroïque. Longtemps, pour éviter d’être associé à des actes répréhensibles, il niera que l’armée italienne ait utilisé en Éthiopie des armes chimiques. Son compte rendu d’une visite effectuée en 1941 dans un camp de concentration croate donne du sort qui y était fait aux juifs, aux Serbes et aux communistes une image étrangement lénifiante. On peut aussi s’interroger sur le moment exact où il a complètement rompu avec le fascisme, sans doute plus tardif qu’il l’a toujours soutenu.

A-t-il d’autre part vraiment dans sa jeunesse fait l’interview de l’industriel Henry Ford ? On n’en trouve pas la trace. A-t-il effectivement rencontré ­Adolf Hitler ? « Improbable. » A-t-il assisté à l’exhibition des corps de Mussolini et de sa maîtresse Clara Petacci sur la place Loreto à Milan ? Possible, mais peu plausible. Était-il présent à Budapest lorsque les chars soviétiques y sont entrés ? Il était apparemment encore à Vienne. À l’instar d’autres journalistes-écrivains de haut vol comme Ryszard Kapuściński ou Lucien Bodard, Montanelli n’hésitait pas à inventer quelque peu à des fins dra­matiques, sacrifiant l’exactitude factuelle à ce qu’il estimait constituer la vérité historique des événements ou des personnes : en lisant ses portraits réputés de José ­Ortega y Gasset, Federico Fellini, ­André Gide, Golda Meir, Arthur ­Rubinstein, Salvador Dalí et bien d’autres personnalités, qu’il a rassemblés sous le titre Incontri, on se souviendra que leur auteur déclarait préférer un portrait réussi contenant des anecdotes imaginaires à un portrait manqué qui n’en ­inclurait que d’authentiques.

L’horreur viscérale et la peur que lui inspirait le communisme étaient si fortes qu’elles le conduisirent à envisager, ainsi qu’il l’exposa dans trois lettres à Clare Boothe Luce, ambassadrice des États-Unis à Rome et épouse d’Henry Luce, propriétaire des magazines Time et Life, la création d’un réseau clandestin de résis­tance destiné à être activé en cas de prise du pouvoir par les communistes en Italie. En cas d’échec, la Sicile aurait joué le rôle de plateforme de repli à l’instar de Formose (aujourd’hui Taiwan) face à la Chine communiste. Animé d’une profonde antipathie à l’égard du secrétaire général historique du Parti Pal­miro Togliatti, qu’il considérait comme un ­valet de Staline, Montanelli avait une sincère estime pour son successeur Enrico Berlinguer, à la mort duquel il écrivit : « Nous voulons seulement rendre les honneurs de la guerre à un homme qui a peut-être commis des erreurs mais jamais de malhonnêteté ou de bassesse. S’il est vrai – et c’est vrai – qu’un bon ennemi est encore plus précieux qu’un bon ami, nous devons pleurer Berlinguer […] : un ­ennemi comme lui […] nous n’en trouverons plus ».

Il n’éprouvait pas de réelle considération à l’égard du démocrate-chrétien Giulio Andreotti, mais il était impressionné par son intelligence, ses capacités manœuvrières et son cynisme. « Andreotti, observait-il avec un ­mélange de sarcasme et d’émerveillement, est au Vatican comme une truite dans le torrent ou, pour le dire mieux encore, comme une anguille dans la boue ». Dans l’ensemble, son admiration allait à des dirigeants réputés pour leur intégrité, leur désintéressement et leur sagesse comme Alcide De Gasperi, Ugo La Malfa ou Sandro Pertini.

Pour reprendre le titre d’une rubrique qu’il a tenue dans plusieurs journaux, Montanelli mettait un point d’honneur à toujours s’exprimer « à contre-courant » de l’opinion générale. Ses prises de position suscitaient souvent la controverse. Hostile au capitalisme monopolistique, il se lança dans une croisade contre la politique industrielle du consortium pétro­lier ENI d’Enrico Mattei (celui-ci trouvera la mort dans un accident d’avion d’origine criminelle dans des circonstances non élucidées).

 

Mais, parce qu’il était ­perçu par l’extrême gauche comme un symbole de l’establishment, il fut victime en 1977 d’une gambizzazione, fusillade dans les jambes, souvent perpétrée à titre d’avertissement par les Brigades rouges durant les « années de plomb ». Plusieurs années après, il eut l’occasion de rencontrer les auteurs de l’attentat à qui il pardonna ce qu’il considérait être une bêtise de jeunesse.

Sans contester le bien-fondé de la lutte contre la Mafia en Sicile, qui coûta la vie au juge Falcone et au général Dalla Chiesa, il critiqua la mise en accusation judiciaire de Giulio Andreotti pour complicité avec les mafieux, qu’il estimait dépourvue de fondement. Choqué par l’étendue de la corruption publique et, pour cette raison, favorable à l’opération Mani Pulite (« mains propres »), il n’en fustigeait pas moins le goût de la publicité du juge Antonio Di Pietro et les excès de zèle de la magistrature. Contrairement à beaucoup d’observateurs, il ne prit jamais au sérieux l’idée que la loge maçonnique P2 préparait un complot de grande enver­gure et tint toujours son chef Lucio Gelli pour un conspirateur d’opérette.

Parce qu’il considérait les maisons closes comme un des piliers de la ­société italienne (2), il fut l’un des plus vigoureux adver­saires du projet de loi qui aboutit à leur fermeture. Mais il n’approuvait pas la criminalisation de l’usage des stupéfiants. Agnostique et opposé à l’intervention de l’Église dans les affaires publiques, il prônait la tolérance à l’égard des homosexuels et était favorable à la légalisation du divorce, de l’avortement et de l’euthanasie.

Son style combatif fit de sa vie une longue suite de disputes et de réconciliations avec des confrères dont Eugenio Scalfari, fondateur de l’hebdomadaire L’Espresso et du quotidien La Repub­blica. Dans le monde littéraire, Montanelli, qui appréciait le talent d’Alberto Moravia sans partager ses idées politiques, avait une grande amitié pour Giovannino Guareschi, le créateur du personnage de Don Camillo, et vouait une admiration particulière à Dino Buzzati, l’auteur du Désert des Tartares. « De nous tous, lui écrivait-il, […] tu es de loin le plus grand : le seul dont on parlera encore dans deux cents ans. » À la mort de Leonardo Sciascia, il en fera un vibrant éloge : « Sciascia nous a quittés “à la Sciascia” : sans un mot […]. Je ne prétends pas avoir pénétré [ses] secrets. Mais je pense avoir bien saisi deux choses de lui : son amour absolu, irrépressible, pour la liberté, et son courage solitaire. » Une hostilité réci­proque l’opposait en revanche à Curzio Malaparte, Toscan comme lui, journaliste animé d’ambitions littéraires, ex-fasciste en délicatesse fréquente avec le régime et ancien correspondant de guerre. Montanelli et Malaparte, observent ­Gerbi et Liucci, étaient tous deux sûrs d’eux-mêmes, égocentriques et extrêmement ambitieux, et c’est ce qui les a poussés à un affrontement qui n’avait pas de motif réel.

 

Avec les encouragements de Buz­zati, Montanelli avait publié en 1957 une Histoire de Rome (la Rome antique, de la fondation de la ville à la chute de l’empire), qui fut immédiatement un best-seller. Dans son prolongement ­parurent une « Histoire des Grecs », des biographies de Dante et de Garibaldi et, surtout, une « Histoire de l’Italie » en 22 volumes, cinq rédigés par lui seul, les autres en collaboration avec, successivement, Roberto Gervaso et Mario Cervi : capables d’écrire dans une langue proche de la sienne sans en avoir nécessairement le panache, ces deux journalistes rédigeaient sous sa supervision attentive l’essentiel des ouvrages, qu’ils signaient avec lui, dont seules l’introduction et la conclusion étaient de sa plume et auxquels il apportait la touche finale.

Réfractaire au travail de recherche dans les archives, Montanelli ne prétendait pas faire œuvre de scientifique mais de vulgarisateur de haut niveau. Son ambition était d’intéresser les Italiens à l’histoire, plus particulièrement celle de leur pays. Les volumes de Storia d’Italia se sont vendus à des millions d’exemplaires. Les historiens de métier les considéraient souvent avec condescendance, mais ils ne pouvaient contester son savoir-faire. Umberto Eco, tout en déplorant le manque de rigueur historiographique du livre sur la période médiévale et la réduction du récit historique à une succession d’anecdotes, ne put s’empêcher d’applaudir le talent de l’auteur.

Montanelli possédait un remarquable esprit de synthèse, un jugement sûr et le sens de la formule : « Qui fut Jules César, le plus grand des généraux et des hommes d’État ou la plus grande canaille de tous les temps ? Il fut, je crois, les deux choses à la fois. » Ou, à propos de Galilée : « Il n’était pas le poltron que Bertolt ­Brecht a mis en scène dans sa célèbre (et tendancieuse) pièce de théâtre ; mais il n’était pas non plus le héros qu’il pensait être de bonne foi. »

 

De graves accès de dépression

Ce qui le distinguait comme écrivain et journaliste étaient l’élégance et la clarté de son style. Reprenant à son compte la déclaration de son confrère américain Webb Miller (« J’écris de manière à pouvoir être lu par un laitier de l’Ohio »), il s’appliquait à écrire dans une langue simple et compréhensible par tous, à laquelle il s’employait à conférer une réelle qualité littéraire. En contraste avec la tradition italienne de style fleuri, prolixe et volontiers pédant, inspiré par le journalisme anglo-saxon et des écrivains comme Hemingway ou Kipling, il s’exprimait en phrases courtes, carrées et sans fioritures, organisées en paragraphes charpentés, dans une prose musclée, précise, imagée et tranchante, constellée d’expressions frappantes et mémorables. Sa plume savait aussi se montrer poétique et lyrique, comme dans cette description d’un paysage de Sardaigne, tirée d’un reportage : « Cette île de 24 000 kilomètres carrés, quand on y voyage, semble vaste comme un continent et donne une impression d’infini. Le paysage est solennel et dramatique. D’un hameau à un autre hameau, d’un village au village suivant, on traverse trente, quarante, cinquante kilomètres de désert brun jaunâtre, balayé en permanence par un vent de steppe et que seuls quelques troupeaux épars animent d’une blanche palpitation de vie. »

Écrivant avec une « insolente facilité », il composait mentalement ses articles, ce qu’une excellente mémoire et une capacité de concentration peu banale lui permettaient de faire dans les circonstances les plus variées, même l’ambiance bruyante et agitée d’une réunion de rédac­tion. Puis il les tapait à la machine d’un seul jet, à deux doigts mais très rapidement et sans s’interrompre, retouchant à peine le texte, changeant le cas échéant un verbe ou un adjectif après l’avoir relu, en battant du pied la cadence, parfois à voix haute, pour s’assurer qu’il sonnait harmonieusement.

Gerbi et Liucci traitent exclusivement de sa trajectoire professionnelle, intellectuelle et politique. Ils laissent de côté sa vie sentimentale, sur laquelle il y a pourtant à dire. Lorsqu’il était en Éthiopie, en conformité avec un usage que les autorités fascistes finirent par interdire, non pour des raisons morales mais dans le souci d’éviter d’« abâtardir » la race italienne, il avait « épousé » selon la coutume une jeune autochtone de 12 ans. Il la ­laissa à un de ses soldats lorsqu’il quitta le pays, mais conserva toute sa vie sa photo sur son bureau. Quelques années après son retour en Europe, il se mariait avec une aristocrate autrichienne, Margarethe de Colins de Tarsienne, dont il divorça peu de temps après.

Au début des années 1950, il rencontrait Colette Rosselli, écrivaine, illustratrice et peintre qui signa durant trente ans sous le nom de Donna Letizia une chronique de savoir-vivre dans les magazines Grazia, puis Gente. Fréquentant la haute société, amoureuse du luxe et du raffinement, éprise de littérature moderne, elle vivait dans un tout autre monde social et intellectuel que Montanelli, homme aux goûts simples, quasiment rustiques, essentiellement formé à la lecture des grands auteurs classiques. Ils se marièrent en 1974. À ce moment-là, Montanelli avait pourtant entamé une liaison avec celle qui, après des années de rapports semi-­clandestins, deviendrait, après la mort de Colette en 1996, la compagne officielle de ses dernières années, Marisa Rivolta.

Gerbi et Liucci évoquent les graves accès de dépression dont le journaliste a souffert toute sa vie et qui l’affectaient au point de le rendre incapable d’écrire « même une nécrologie de trois lignes ». Selon lui, ces épisodes revenaient cycliquement tous les sept ans. N’ayant jamais essayé de les dissimuler, il les combattait sans l’aide de médicaments.

Introverti et mélancolique, solitaire et d’habitudes spartiates, Montanelli avait une personnalité singulière faite d’un mélange d’orgueil et de simplicité, de distance et de cordialité, fortement asso­ciée dans l’esprit de tous ceux qui le rencontraient avec son apparence singulière, bien décrite par Enzo Bettiza : « [Son physique] était la négation absolue du modèle anthropologique méditerranéen. Le corps dégingandé, extrêmement maigre et ­creusé, des jambes longues et trop minces qui faisaient penser aux pattes d’une créature hybride, entre un échassier et une sauterelle, le tout surmonté d’une péremptoire tête chauve de laquelle jaillissait la lumière de deux yeux gris incandescents, toujours démesurément ouverts et jetant sur le monde un regard un peu stupéfait. » Quasiment anorexique, il ne dérogeait à sa légendaire frugalité que pour les plats de la cuisine traditionnelle florentine comme la minestra di fagioli. Il entretenait avec son pays des rapports ambivalents. « De l’Italie, avouait ce “Toscan dans le sang”, quasiment rien, je crois, ne me plaît. Mais le peu que je suis, je sens que je le suis comme Italien. […] Je me rebelle contre ce qu’il y a de sale, de couard, de conformiste en Italie ; pourtant je suis toujours italien dans ma révolte contre l’Italie et, souvent, mon sentiment d’horreur envers elle. »

 

Michel André, philosophe de formation, a travaillé sur la politique de recherche et de culture scientifique au niveau international. Né et vivant en Belgique, il a publié en 2008 Le Cinquantième Parallèle. Petit essai sur les choses de l’esprit (L’Harmattan). Cet article a été écrit pour Books.

À chacun son Inde

On peut difficilement imaginer région du monde plus diverse que l’Inde – si multiple qu’elle a longtemps été désignée au pluriel (« les Indes ») et que, hormis pendant la colonisation britannique, elle n’a jamais été entièrement unifiée. Cette impossibilité d’en offrir une vision monolithique se retrouve dans l’ouvrage de Sanjay Subrahmanyam. L’historien s’intéresse à la manière dont les Européens ont perçu l’Inde, de l’arrivée des Portugais, au XVIe siècle, à la fin du XVIIe siècle avec le début de la mainmise britannique. Et le moins que l’on puisse dire est qu’aucune vision homogène ne s’est jamais vraiment imposée. « Comme disait Cicéron, “quot homines, tot sententiae”, il y a autant d’opinions que de personnes, et ce livre en est la démonstration frappante. Certains, par exemple, estimaient que l’Inde était un foyer d’ignorance et de superstition alors que d’autres s’étonnaient de la découvrir si éclairée », observe l’universitaire John Butler dans l’Asian Review of Books.
Subrahmanyam montre que différents types de connaissances à propos de l’Inde n’ont cessé de coexister. Pour ce faire, il propose « une série de portraits de différents voyageurs, diplomates et savants européens combinée à une lecture fine des textes qu’ils ont produits et à une grande attention au contexte politique et historique », explique le professeur Javed Majeed sur le blog de la London School of Economics consacré à l’Asie du Sud. On y suit notamment le Français Augustin Herryard, qui fabriqua pour le monarque moghol Djahangir un trône d’or et d’argent. Ou encore James Fraser, un employé écossais de la Compagnie orientale des ­Indes qui rédigea une « histoire de Nader Chah » en 1742.
« Beaucoup d’études de ce genre sont hantées par le fantôme d’Edward Said et de son Orientalisme qui, depuis sa paru­tion en 1978, a eu tendance à faire du philologue le plus inoffensif un agent de l’impérialisme européen, note Butler. Subrahmanyam n’en a cure et adopte une position agréablement équilibrée entre Said et ses ­détracteurs. »
L’une de ses contributions les plus importantes concerne le débat sur l’émergence du concept de caste. Comme l’explique l’historienne Tiraana Bains dans la revue en ligne Reviews in History, « Subrahmanyam n’adhère ni à l’idée que la caste est un phénomène moderne résultant de la colonisation, ni à la thèse voulant qu’il s’agisse d’une notion beaucoup plus ancienne, comparable aux vieilles idéologies raciales occidentales. Subrahmanyam a un propos bien plus nuancé, mettant en avant le rôle des Portugais dans la genèse du concept. »

Pourquoi Barthes fascine

Roland Barthes est, on le sait, l’auteur qui a décrété la mort de l’auteur. « Inévitablement, dès qu’on parle de Barthes, on se doit d’y faire une allusion – sarcastique », confirme le critique littéraire Andrew ­Gallix dans The Guardian. À croire que, vue du monde anglophone, l’œuvre critique de Barthes dérive tout entière de cet axiome où il prend position avec Proust contre Sainte-Beuve, pour lequel l’œuvre d’un écrivain n’est que le reflet de sa vie et s’explique par elle. Barthes est même bien plus radical que Proust : non seulement la vie de l’auteur n’a rien à voir avec l’œuvre, mais celui-ci disparaît (meurt !) en tant que personne pour ne « naître qu’en même temps que son texte », qu’il « ne précède ni n’excède », et dont il n’est que « l’énonciateur ».
Le paradoxe, c’est que, de l’autre côté de la Manche ou de l’Atlan­tique, ce n’est pas cette théorie barthésienne un peu abstruse qui fascine (elle n’a pas vraiment pris corps, bien qu’elle ait été publiée initialement en anglais (1).) mais bien le personnage de Barthes lui-même. Une fascination qui a même un nom, le rolandisme, et qui s’est encore manifestée récemment avec le succès aux États-Unis de la traduction de l’Album Roland Barthes, publié au Seuil en 2015 sous les auspices d’Eric Marty.
Qu’est-ce qu’un album ? En tout cas, ce n’est « pas un livre », a dit Mallarmé, qui avait lui aussi ­envisagé de publier un recueil de ses divers papiers (2). Plutôt un amoncellement de traces de vie, de petits bouts d’écriture, d’archives, de reliquats d’essais, de documents, de lettres – surtout de lettres. Pour quelqu’un qui disait ne pas être un « homme de lettres », Roland Barthes était un épistolier frénétique, s’amuse la doctorante américaine Ayten Tartici dans la Los Angeles Review of Books. Bref, quelque chose qui recueille la vie elle-même, avec tout son tohu-bohu – donc l’exact contraire du bel ordonnancement qui définit la littérature.
Bien sûr, le succès commercial de cet Album doit beaucoup à l’entourage de Barthes tel qu’il surgit dans les pages – Lévi-Strauss, Foucault, Der­rida et tutti quanti, soit (presque) toutes les grandes figures de la « French Theory » si prisée aux États-Unis (même si Barthes se situait en marge de ce mouvement). Mais l’Album offre aussi une sorte d’étude de cas sur le concept désormais tant débattu de « vie privée », dont on teste ici la frontière. Une frontière particulièrement poreuse chez Barthes, qui, tout en refusant à l’auteur le statut de personne, élève la sienne propre au rang de création littéraire. « Qui d’autre, confirme Ayten Tartici, aurait donc pu écrire un livre comme Roland Barthes par Roland Barthes », après « s’être donné tant de mal pour mettre en scène sa propre vie » ?
Or quoi de plus privé que l’amour, qui se confine – en principe – à deux personnes ? Dans le cas de Roland Barthes, l’amour, c’est l’amour homosexuel. Mais pas celui de l’homosexualité ­ouverte, voire revendiquée, de son grand ami Michel Foucault. Pas non plus l’homosexua­lité honteuse et cachée. Non, une homo­sexualité « sub rosa », comme on dit en anglais, c’est-à-dire confidentielle, privée pour tout dire. Le grand objet de cet amour est ici David – un David dont aucune lettre n’est reproduite, qui demeure une figure de l’absence. Ce qui suscite, écrit Ayten Tar­tici, plus barthésienne que Barthes lui-même, « un désir de texte, une projection d’Éros dans l’espace du non-dit ». ­L’Album est en effet vigoureusement ­expurgé, officiellement parce que beaucoup de lettres très privées – de Foucault, de François Wahl et d’Éric Marty lui-même – ­seraient en fait « illisibles » !
Cette dialectique de l’absence/présence et de l’éloignement procéderait, selon la professeure Lucy O’Meara, des années que le jeune Barthes a été contraint de passer, pendant la guerre, au sanatorium de Saint-Hilaire-du-Touvet (3). Elle y discerne la source de sa « marginalité » – une marginalité qu’accroît le fait que Barthes sera l’un des derniers ­patients de ces établissements voués à disparaître en même temps que la tuberculose. ­Confiné dans ses montagnes, Barthes prend l’habitude de ­jeter un regard distancié, déconnecté même, sur son époque – ce qui lui permettra d’écrire des textes comme Mythologies. Mais le sanatorium et la marginalité qu’il induit expliquent ­aussi qu’il passe à côté de la vie politique et des émois de son époque, voire de son époque tout court (Mai 1968, notamment). Une lettre de l’Album dépeint mieux que tout ce Barthes marginal, éloigné des faits pour mieux s’ébattre dans la théorie. À Maurice Blanchot qui lui demande en 1967 de signer une pétition dénonçant le « fascisme » du général de Gaulle, Barthes répond qu’il n’approuve ni le contenu du texte ni son principe : si l’auteur est mort, n’allons pas « le ressusciter sous forme de signataire » !
À parcourir l’Album, on peut se demander si « la mort de l’auteur » n’est pas un subterfuge, une manière pour Barthes de justifier qu’il se soit soustrait à l’obligation d’écrire, comme tout le monde, un roman. Car, avec ce livre-qui-n’est-pas-un-livre, Barthes fait un coup double posthume. Il se raconte sans enfreindre pour autant l’injonction qu’il a formulée : ne pas produire « une ligne de mots dégageant un sens unique, en quelque sorte théologique (qui serait le message de « l’Auteur-Dieu »), mais (plutôt) un espace à dimen­sions multiples », à charge pour le lecteur « de rassembler dans un même champ toutes les traces dont est constitué l’écrit ». Traduction pour le public anglo-saxon qui ne lit pas le barthésien dans le texte et préfère les faits aux théories : licence est donnée au lecteur de se fabriquer son propre ­Roland Barthes, comme un détective reconstitue le portrait psychologique d’un meurtrier à partir d’une collection d’indices. Bien plus gratifiant !

Qu’est-ce qu’un espion ?

Sans surprise, Paolo Salvatori, ancien directeur du contre-terrorisme italien, garde une certaine réserve dans Spie?. Son livre « ne délivre ni détails inconnus ni histoires incroyables. Il aide plutôt à comprendre ce qu’est un ­espion », souligne Lodovico Poletto dans La Stampa.
« L’espion doit avoir l’empathie de l’acteur et le détachement de l’entomologiste », assure ainsi Salvatori dans un entretien avec Giulia Villoresi dans Il Venerdì di Repubblica. Et son plus grand atout aujourd’hui est l’imagination. Après les militaires et les diplomates, les espions sont bien le troisième acteur d’un XXIe siècle dominé par le terrorisme international, islamiste en particulier, délocalisé (chaque pays hébergeant désormais sa propre cellule djihadiste). Les services ­secrets étant des structures fluides, assure-t-il, ils sont plus à même d’être efficaces dans des conflits asymétriques.

La Fifa, ou la corruption en toute impunité

Le 27 mai 2015, à l’aube, la ­police suisse fait une descente dans un hôtel cinq étoiles de Zurich, le Baur au Lac, et ­arrête sept hauts responsables de la ­Fédération internationale de football association (Fifa). « Le personnel atten­tionné de l’hôtel conduisit certains d’entre eux par la porte de service aux voitures qui les attendaient, en les protégeant des photographes avec des draps de lit », raconte le journaliste du Guardian David Conn.

L’opération a été menée en colla­boration avec le FBI. Son directeur, James Comey, accuse les prévenus d’avoir « alimenté une culture de corruption et de cupidité ». Comme le ­relate Conn dans The Fall of the House of FIFA, l’enquête, commencée en 2011, portait sur les conditions d’attribution de l’orga­nisation des Coupes du monde de football 2018 et 2022, respectivement à la Russie et au Qatar.

Sur le moment, ces interpellations ont rassuré beaucoup d’observateurs : le gendarme de la planète que sont les États-Unis était encore en mesure d’appréhender des délinquants internationaux. Mais, trois ans plus tard, le sentiment est tout autre. La Fifa n’a pas abandonné ses mauvaises habitudes, et les pays occidentaux n’ont visiblement pas les moyens d’imposer des changements. Conn montre dans son livre que la saga de l’instance dirigeante du football mondial depuis les années 1970 a préfiguré les bouleversements géo­politiques à venir, notamment la fin de la domination économique et politique de l’Occident.

La plupart des sports d’équipe ­modernes ont été codifiés en Grande-Bretagne au XIXe siècle, entre autres dans l’espoir de détourner les garçons de la masturbation. Mais les Britanniques ne voyaient guère l’intérêt de jouer contre des étrangers, et la plupart des grandes instances sportives internationales ont été créées par les Français. La Fifa a été fondée à Paris en 1904 par sept pays d’Europe continentale. Elle avait pour vocation de veiller au respect des règles du football et de chapeauter les fédérations nationales. Elle n’a jamais eu beaucoup de pouvoir réglementaire et n’a pas autorité sur les clubs professionnels. Elle tire son pouvoir d’un événement prestigieux, la Coupe du monde masculine, qui se déroule tous les quatre ans et a été disputée pour la première fois en 1930, en Uruguay.

En 1932, le siège de la Fifa est transféré en Suisse, pays central et neutre. Jusque dans les années 1970, la fédération reste un club de gentlemen euro­péens, dirigé par de vieux messieurs qui adhérent aux idéaux du fair-play et du sport amateur. Sir Stanley Rous, le professeur de sport britannique qui devient président de la Fifa en 1961, exerce ses fonctions bénévolement. Le football féminin est vu d’un mauvais œil : la ­Fédération anglaise de football l’interdit de 1921 à 1971.

Après la décolonisation, des pays d’Afrique et d’Asie rejoignent les rangs de la Fifa. Rous, qui défend l’apartheid en Afrique du Sud, ne sent pas le vent tourner. En 1974, il se fait ravir la présidence par l’homme d’affaires brésilien João Havelange, qui a fait campagne sur un programme tiers-mondiste. Rous prend sa retraite, refuse qu’on lui verse une pension et, selon l’historien du sport David Goldblatt, s’oppose à l’idée que le trophée de Coupe du monde porte son nom.

Avec le peu souriant Havelange, qui a dirigé la Fifa pendant près d’un quart de siècle jusqu’en 1998, débute une ère très différente. Cet ancien nageur, qui a participé aux jeux Olympiques de 1936 à Berlin, est revenu dans son pays impressionné par l’efficacité de l’Allemagne nazie. Il introduit de la rigueur dans l’organisation de l’équipe nationale de football brésilienne, qui volera de victoire en victoire à la fin des ­années 1950 et dans les années 1960. Depuis qu’il est président, déclare un jour Havelange, « on peut dire que la Fifa est parfaitement gérée ». Il traite tout le monde comme des sous-fifres. « Quand ­Rupert Murdoch s’invita dans la loge VIP lors de la Coupe du monde 1994 pour tenter de rencontrer ­Havelange, raconte Goldblatt, ce dernier lui opposa un mépris glacial et l’envoya paître. »

Havelange mesure bien pourtant le pouvoir des médias et, sous son règne, la télévision transforme le football. Il perçoit que ce sport peut faire des adeptes dans toutes les sociétés. Un siècle aupa­ravant déjà, les Britanniques avaient exporté le football à une vitesse stupéfiante. Pour ne citer qu’un exemple, en 1889, Frederick Rea, un Anglais de 21 ans, débarqua sur l’île écossaise de South Uist pour prendre ses fonctions de directeur d’école. Quelques années plus tard, deux de ses frères qui lui rendaient visite lui apportèrent un ballon de cuir. En moins de deux décennies, le football conquit South Uist. Le shinty, sport de crosse qu’on y pratiquait depuis mille quatre cents ans, « fut effacé de la face de l’île comme la craie sur un tableau noir », écrit le journaliste britannique Roger Hutchinson.

 

Le football est un sport peu onéreux et simple à comprendre, malgré sa complexité tactique. Les joueurs évoluent sur le terrain avec la grâce de danseurs. Quand on observe un grand footballeur comme l’Argentin Lionel Messi, on voit se manifester un génie humain plus facile à comprendre que celui d’Einstein ou de Picasso. Chaque pays possède son propre style de jeu, dont on est persuadé qu’il reflète le tempérament national : l’énergie guerrière en Angleterre ou la danse au pied léger au Brésil. Quand leur équipe participe à la Coupe du monde, les ressortissants d’un pays sentent que leur nation s’y ­incarne. Ces onze jeunes gens en maillot en fibres synthétiques sont plus vivants que le drapeau, plus tangibles que le produit intérieur brut.

Le pays s’incarne aussi sur un canapé : dans de nombreux pays, les matchs de Coupe du monde disputés par l’équipe nationale battent tous les records ­d’audience à la télévision. L’amour du sport s’est toujours mêlé à la quête de prestige national. La Coupe du monde offre une autre hiérarchie internationale : cette fois, les États-Unis sont des ­minus et le Brésil est une super­puissance. ­Depuis Mussolini, les dirigeants se cramponnent au prestige de leur équipe ­gagnante. Et, maintenant que le football s’est étendu au monde entier, des pays qui ne peuvent pas imaginer gagner le tournoi se mettent en tête de l’organiser.

À partir des années 1980, Havelange élargit la compétition aux équipes africaines et asiatiques, ce qui fait grimper la valeur des droits de diffusion et de sponsoring de la Coupe du monde. Mais l’équipe restreinte de la Fifa n’a pas les compétences ­nécessaires pour les commercialiser (en 1974, le siège de l’organisation à ­Zurich emploie en tout et pour tout 12 ­salariés). Horst Dassler, dont le père a fondé la marque de chaussures de sport Adidas, une grosse affaire comparée à la Fifa, achète de nombreux droits directement à Havelange. Dassler lui verse des dessous-de-table, et le Brésilien transporte des mallettes de billets en première classe entre Zurich et Rio.

 

Sepp Blatter a compris très tôt que le pouvoir mondial se déplaçait vers l’est

Havelange a les coudées franches. Très peu de journalistes s’intéressent à la gestion des compétitions sportives. Et la Suisse, avec sa tradition de discrétion et de secret bancaire, laisse agir à leur guise les fédérations ­sportives implantées sur son territoire. Les auto­rités helvètes traitent la Fifa un peu comme s’il s’agissait d’une asso­ciation communale de chasse. Des dizaines d’autres fédérations sportives, dont le Comité international olympique, ­choisissent d’ailleurs de s’établir dans ce pays efficace et complaisant. Beaucoup d’entre elles se laissent corrompre, tandis qu’une caste de gestionnaires suisses en prend les rênes. En 1975, le jeune Sepp Blatter, originaire du canton rural du Valais, bourreau de travail et protégé de Horst Dassler, devient directeur technique de la Fifa.

Quand Havelange prend sa retraite, en 1998, le congrès de la Fédération, ­réuni à Paris, élit Blatter pour lui succéder. Le président de chacune des fédé­rations nationales de football dispose d’une voix. L’île antil­laise de Montserrat, avec ses 4 900 habi­tants, pèse donc ­autant que la Chine. Plusieurs présidents de fédérations natio­nales s’avèrent corruptibles. Dans son livre de 1999, « Comment ils ont ­détourné le foot » (1), David Yallop raconte que l’émir du ­Qatar (pays alors peu connu) expédia en jet privé 1 million de dollars en ­liquide à Paris, où vingt électeurs ­reçurent apparemment chacun une enveloppe pleine de dollars.
Cette élection donne un avant-goût de ce que sera la présidence de Blatter. Les Coupes du monde rapportent des sommes de plus en plus élevées : les ­recettes de la Fifa passent de 308 millions de dollars durant la ­période 1994-1998 à 5,7 milliards pour la ­période 2010-2014. C’est qu’à présent le monde entier, de la Chine aux États-Unis, regarde le tournoi à la télé. Blatter s’attribue néanmoins le mérite d’avoir « développé » le sport, comme la Fifa en a censément la mission. Il redistribue une grosse partie du butin aux barons nationaux et continentaux du football, à des fins de « développement ». Les versements, souvent remis par un collaborateur de Blatter à la veille d’une élection à la présidence de la Fifa, ont en théorie pour but de financer des équipements sportifs dans le pays en question. Certaines fédérations nationales, surtout en Afrique, n’ont en effet même pas les moyens de se payer une ligne téléphonique. Mais, comme personne ne contrôle l’usage qui est fait des fonds, un patron de fédération peut se mettre l’argent dans la poche sans que personne n’y trouve rien à redire.
Personne n’a autant profité de ce système que le Trinidadien Jack Warner, passé de modeste universitaire à grand manitou du football mondial. Warner regroupe 31 fédérations nationales des Caraïbes, pour la plupart minuscules, dans l’Union caribéenne de football (CFU). Dans un congrès réunissant un peu plus de 200 pays, ce groupe ­détient souvent la clé du scrutin. Et c’est ainsi que, comme Conn en apporte la preuve, Warner reçoit au moins 26 millions de dollars de la Fifa pour construire un Centre d’excellence João-Havelange dans son pays natal, sur un terrain dont on découvrira plus tard qu’il lui appartient (aujourd’hui suspendu à vie, ­Warner continue à mener une vie prospère à Trinidad).

La Fifa peut se permettre ce gâchis parce que, hormis les salaires confidentiels de ses 400 salariés et les billets d’avion de première classe auxquels ils ont droit, ses frais de fonctionnement sont modiques. À chaque Coupe du monde, elle encaisse presque tous les droits de diffusion télévisée et de sponsoring, tandis que le pays hôte finance les infrastructures requises.

Seule une infime partie des sommes versées à Warner ont servi à aménager des terrains de foot pour la population ou à construire des stades en dur ; et Trinité-et-Tobago est resté un nain footballistique. Warner préfère utiliser le Centre d’excellence pour organiser de très rentables « mariages, banquets et spectacles », écrit Conn. C’est une pratique que l’on retrouve dans bien des pays pauvres. Si l’Europe occidentale, qui ne représente que 5 % de la population mondiale, a produit les quatre derniers champions du monde, c’est parce que qu’elle est la seule ­région de la planète où la plupart des enfants disposent de bons terrains et de bons entraîneurs à proximité. Les Coupes du monde se gagnent dans les pays ­sociaux-démocrates. Dans les autres, elles enrichissent beaucoup de responsables de fédérations – ce n’est que justice à leurs yeux puisqu’ils sont membres de ce que Blatter appelait « la famille du football ». Du reste, c’est ainsi qu’on a toujours fait de la politique et des ­affaires dans leur pays.

Au moment où Blatter est contraint de démissionner, en 2015, il perçoit un salaire de base annuel de près de 3 millions de francs suisses [2,7 millions d’euros]. La Fifa, qui révèle pour la première fois la rémunération de son ancien dirigeant, a engrangé cette ­année-là 1,15 milliard de dollars de ­recettes. Pourtant, le dénouement ­espéré des scandales de corruption au sein de l’organisation – la condamnation de Blatter – n’a jamais eu lieu.

Quoi qu’il en soit, c’est moins l’argent qui intéressait Blatter que le pouvoir. Au prime abord, ce Suisse replet et enjoué ressemble à cet oncle qui nous fait honte avec ses propos intempestifs, comme quand il exhortait les footballeuses à porter des shorts plus moulants ou débitait des platitudes d’un autre temps sur le fair-play. Derrière les appa­rences se cache un fin manœuvrier qui a su construire un système clientéliste exemplaire. Il a veillé à s’entourer de corrompus, de sorte que, si l’un d’eux osait le contredire, il était sûr d’être dénoncé par le comité d’éthique de la Fifa, que Blatter contrôlait.

Blatter a compris très tôt que le pouvoir mondial se déplaçait vers l’est. Cette prise de conscience fut favorisée par le fait qu’il était originaire d’un petit pays habitué à traiter avec les grandes puissances. Il incarne un personnage typiquement suisse, le concierge d’hôtel, der Portier en allemand, aimable, polyglotte et sans parti pris. Der Portier se rappelle toujours le nom des clients. Surtout, il sait lesquels ont de l’argent : au XIXe siècle, c’étaient les Britanniques, plus tard les Américains, ensuite les Russes, et à présent ce sont les pétro­monarchies de la péninsule Arabique. Le Qatar en particulier : cette monarchie héréditaire dépourvue de tradition footballistique mais ­dotée d’immenses gisements de gaz naturel, à l’origine de la fortune colossale de la famille ­régnante, les Al-­Thani, est devenue sous le règne de Blatter l’un des grands financiers de du football mondial.

Les pays d’Amérique et d’Europe occidentale, jadis dominants, ne perçoivent le nouveau rapport de forces que le 2 décembre 2010, jour où le comité exécutif de la Fifa (ExCo) se réunit à Zurich pour désigner les pays organisateurs des Coupes du monde 2018 et 2022. Parmi les candidats figurent les États-Unis, l’Angleterre (en matière de football, les différentes nations du Royaume-Uni sont indépendantes les unes des autres), l’Australie et le duo Espagne-Portugal.

Les vingt-deux membres de l’ExCo, des hommes âgés pour la plupart (deux autres membres soupçonnés de corruption ont été suspendus avant le vote), leur préfèrent la Russie et le Qatar. Nous savons à présent que Vladimir Poutine a rencontré une demi-douzaine d’entre eux dans les mois précédant le vote, mais le choix du Qatar est plus surprenant.

 

Ce minuscule État du Golfe dispose à peine de la superficie suffisante pour abriter tous les stades requis ; et ses températures estivales, qui dépassent largement les 40 degrés, font courir un risque mortel aux joueurs. « Je ne vois pas comment on pourrait climatiser un pays tout entier », proteste Chuck Blazer, membre américain de l’ExCo. Mais le Qatar semble prêt à le faire (la Fifa décide soudain que, contrairement aux usages, le Mondial 2022 se déroulera en novembre-décembre).

Le Qatar se révèle vite une puissance montante, bien au-delà du football. Quinze jours après le vote de l’ExCo, une révolte populaire commence à se propager dans le monde arabe. Selon Kristian Coates Ulrichsen, spécialiste de la région du Golfe à l’Institut James-­Baker, les dirigeants du Qatar, « forts du succès que représentait leur désignation comme pays hôte […] de la Coupe du monde et du nouveau prestige que cela leur conférait sur la scène internationale », jouent un rôle dans la propagation des Printemps arabes, tant que le mouvement ne menace pas les monarchies de la péninsule Arabique. Le Qatar finance les partis islamistes en Tunisie et en Égypte et aide à chasser du pouvoir le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi. Quelques années plus tard, les pays occidentaux sont à nouveau pris de court, cette fois par la Russie – dont ils n’ont pas mesuré à quel point elle était déterminée à affirmer sa puissance, en annexant la Crimée en 2014 puis en s’ingérant dans l’élection présidentielle américaine de 2016 presque comme s’il s’agissait d’un vote de la Fifa pour désigner l’organisateur de la Coupe du monde.

Pourtant, l’adhésion de la Fifa à ce nouvel ordre géopolitique n’est pas sans risques, et Blatter ne veut pas du ­Qatar comme pays organisateur du Mondial 2022 : il soutient la candidature des États-Unis. Alors âgé de 81 ans et souffrant, il raconte à Conn dans son inimitable anglais teinté d’accent suisse, au cours d’un déjeuner à Zurich, ce qu’il a ressenti en tirant de l’enveloppe le nom du Qatar : « Regardez la photo. Je n’ai pas l’air très souriant dessus. » Son bras droit, Jérôme Valcke, secrétaire général de la Fifa – désormais interdit de football, comme tant de personnages du récit de Conn –, a commenté en privé, avant le vote : « Si c’est la Russie et le Qatar, on est foutus. » En Europe et en Amérique du Nord, les observateurs en concluraient qu’il y a eu fraude. Effectivement, après le scrutin, Valcke estime dans un courriel que le Qatar a « ac­heté » la Coupe du monde 2022. Lorsque la presse en fait état, il affirme que ses propos ont été mal interprétés.

Avant même que le comité exécutif se réunisse, fin 2010, des journalistes britanniques ont commencé à enquêter sur un possible trucage du vote. Après la désignation de la Russie et du Qatar, Blatter et d’autres responsables de la Fifa traitent leurs accusateurs de mauvais perdants qui ne digèrent pas que leur pays n’ait pas obtenu la Coupe du monde. Ce n’est pas tout à fait faux, mais les mauvais perdants font quelques révélations croustillantes. On apprend ainsi que des dirigeants corrompus de fédérations des deux Amériques ont eu l’imprudence de faire transiter des fonds par des comptes bancaires aux États-Unis, en particulier à Miami. Les fils de Warner, par exemple, ont à plusieurs reprises déposé des sommes tout juste inférieures au seuil de 10 000 dollars à partir duquel les banques doivent faire un signalement aux autorités américaines. Quiconque possède un compte bancaire aux États-Unis relève de la justice américaine. Le FBI commence une enquête pour savoir si la Fifa a commis une infraction à la loi sur le racket et la corruption dans les opérations sur ­valeurs (dite loi Rico).

L’informateur du FBI est le New-Yorkais Chuck Blazer, un dirigeant de la Fifa ayant découvert le football dans les années 1970 par son fils, qui jouait dans un club de Queens. Conn fait sa connaissance en 2009, à l’Emirates ­Palace d’Abu Dhabi, un hôtel « autoproclamé sept étoiles » que Blazer arpente à toute allure sur son scooter pour obèse. Il raconte à Conn qu’il a fait fortune en inventant le célèbre smiley jaune que l’on voyait partout, souvent sous la forme d’autocollants, avant l’ère des émoticônes. En fait, il s’est enrichi en tant que secrétaire général – sous la présidence de Warner – de la Confé­dération de football d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des ­Caraïbes (Concacaf). À un moment, ­relate Conn, Blazer habitait un étage ­entier de la ­Trump Tower à Manhattan, dont il réservait un des appartements à ses chats.

Mais, un jour de 2011, alors que Blazer descend la 56e Rue Est sur son scooter, il se fait interpeller par des agents du fisc. Le voilà qui refait bientôt la tournée des hôtels de luxe, mais cette fois en tant que taupe du FBI, muni d’un porte-clés avec micro. Blazer est décédé en juillet 2017, à l’âge de 72 ans.

Les enquêtes du FBI et d’autres montrent que l’attribution de la Coupe du monde a déjà donné lieu à des achats de voix par le passé. L’Allemagne aurait versé des dessous-de-table pour le Mondial de 2006, tout comme l’Afrique du Sud pour celui de 2010. Warner, Blazer et un troisième membre du comité exécutif ont touché de ce dernier pays 10 millions de dollars, présentés comme un don destiné à aider la « diaspora africaine » des Caraïbes. Warner exige aussi que Nelson Mandela, âgé de 85 ans et malade, fasse le déplacement jusqu’à Trinité-et-Tobago pour le supplier de voter pour l’Afrique du Sud.

Sur les vingt-deux hommes qui ont voté pour la Russie et le Qatar en 2010, sept ont depuis été inculpés ou accusés de corruption par la justice américaine ; un huitième, le héros du foot allemand Franz Beckenbauer, fait l’objet d’une enquête en Suisse et en Allemagne concernant l’attribution du Mondial à son pays en 2006 ; le président de la Fédération espagnole de football Ángel María Villar a été arrêté en juillet 2017 dans le cadre d’une enquête anticorruption ; et cinq autres dirigeants ont été sanctionnés par le comité d’éthique de la Fifa. Havelange a démissionné en 2013 de ses fonctions de président d’honneur, à la suite de révélations sur des pots-de-vin qu’il aurait touchés. Il est mort centenaire en 2016.

 

La corruption est le mode de fonctionnement même de la Fifa

De nouvelles affaires de corruption ne cessent de faire surface. En juin 2017, un rapport de 430 pages sur les conditions d’attribution des Coupes du monde fuite dans le quotidien alle­mand Bild. Au nom de la « transparence », la Fifa décide aussitôt de rendre public ce document rédigé par le procureur américain Michael Garcia et remis trois ans plus tôt au comité d’éthique de l’instance du football mondial. Selon ce rapport, un consultant au service du Qatar, Sandro Rosell, lui-même accusé de blanchiment d’argent, a effectué un virement de 2 millions de livres sterling à destination de la fille de 10 ans de Ricardo Teixeira, membre brésilien de l’ExCo connu pour son avarice et ex-gendre d’Havelange. L’auteur du rapport précise toutefois qu’« aucune preuve » ne « relie le Qatar au virement de 2 millions de livres ». Le document indique aussi que, peu après la désignation du Qatar, un ancien membre du comité exécutif a envoyé une lettre aux autorités qatariennes pour les remercier d’un virement de plusieurs centaines de milliers d’euros.

Le Qatar a de toute évidence arrosé les responsables du football mondial, mais d’autres pays en ont fait autant. Les candidats européens et américains ont simplement pris soin de le faire par des moyens légaux. Pour beaucoup de membres de l’ExCo, les pots-de-vin sont la raison d’être de la désignation des pays organisateurs de la Coupe du monde. La corruption est le mode de fonctionnement même de la Fifa. Pourtant, l’essentiel des reproches retombent sur le Qatar. Conn attribue cela en partie au racisme anti-arabe. Mais expliquer la victoire qatarienne par les seuls dessous-de-table, c’est oublier l’immense pouvoir d’influence dont jouit l’émirat du fait des liens économiques qu’il a tissés avec les pays occidentaux, surtout au lendemain de la crise financière de 2008.

En fait, le vote en faveur du Qatar s’est probablement décidé lors d’un déjeuner quelques semaines plus tôt à l’Élysée. Le président de la République Nicolas Sarkozy reçoit à sa table le fils de l’émir du Qatar et Michel Platini, le président de l’UEFA, l’Union des associations ­européennes de football. Avant ce déjeuner, Platini a l’intention de soutenir la candidature des États-Unis pour 2022, mais Sarkozy le convainc de voter pour l’émirat. L’enjeu ? Les accords commerciaux franco-qatariens et l’éventualité du rachat du PSG, mal en point, par le Qatar.

Platini fait dûment basculer le vote de quatre pays européens en faveur du ­Qatar, ce qui suffit à faire pencher la ­balance. L’année suivante, la branche sport du fonds souverain du Qatar ­acquiert le PSG et ­finance l’achat de superstars du foot. Mieux encore, le réseau qatarien de chaînes de télévision sportives beIN Sports, qui faisait jadis partie du groupe Al-Jazeera, consent à payer la somme record de 607 millions d’euros par an pour les droits de diffusion des matchs de championnat français. Le Qatar continue à subventionner le football français. BeIN, qui diffuse dans de nombreux pays allant de l’Égypte aux États-Unis, est sans doute aujourd’hui un instrument du soft power qatarien aussi important qu’Al-Jazeera. Et, pour contenter tout le monde, le fils juriste de Platini se fait embaucher par un équipementier sportif appartenant au fonds souverain du Qatar. Il faut replacer cette affaire dans le cadre plus vaste de la cooptation des élites occidentales par des régimes autocratiques. Il arrive encore que des dirigeants du football achètent des non-Européens, mais c’est de plus en plus l’inverse qui se produit.

Après cette avalanche de scandales, la police suisse mène les perquisitions à Zurich en 2015. Mais, quelques jours plus tard, alors que les cadres de la Fifa passent à la broyeuse des documents conservés au siège, Blatter, 79 ans, est réélu pour un cinquième mandat, au terme d’un scrutin digne d’une république bananière. Certains délégués photographient leur bulletin, censé rester ­secret, pour lui prouver leur loyauté. À ce stade, la pression des médias, du FBI et de la Suisse (qui en a assez d’être mise dans l’embarras par la Fifa) est ­devenue insoutenable. Quatre jours après sa réélection, Blatter démissionne. En décembre 2015, Platini et lui sont interdits de toute activité dans le football. Leur chute leur ressemble tout à fait : Blatter a accordé un paiement suspect de 2 millions de francs suisses à Platini.

 

La fin de la carrière de Blatter fait l’effet d’une catharsis, comme le déboulonnage de la statue de Saddam Hussein en Irak en 2003, mais la Fifa ne change rien ou presque à ses vieilles habitudes. En février 2016, le congrès élit président un autre fonctionnaire suisse, Gianni Infantino, qui a déclaré aux 209 présidents de fédérations nationales : « L’argent de la Fifa est le vôtre ! », formule qui, selon Conn, a suscité des « applaudissements spontanés ». Infantino rappelle Blatter par bien des côtés : son art du clientélisme, sa bonhomie polyglotte et sa certitude d’être dans son droit. Après Blatter, le congrès vote quelques réformes, mais, en mai 2017, la Fifa ne renouvelle pas le mandat des deux présidents de son comité d’éthique. Les agents du FBI ont dû hocher la tête d’un air entendu : le comité avait ­enquêté sur Infantino pour de nombreux cas de malversation, et il avait balayé les critiques des médias comme autant de fake news.

La seule décision sur laquelle la Fifa pourrait revenir concerne la Coupe du monde 2022 au Qatar. Les dirigeants qatariens s’attendaient à un triomphe sur le plan de la propagande. Jusqu’ici, c’est plutôt un fiasco. Ce pays dont on ne parlait guère autrefois ne cesse de faire l’actualité pour des affaires de corruption et pour son système de kafala, qui s’apparente à de l’esclavage ­moderne : les travailleurs migrants ­indiens et népa­lais se voient confisquer leur passeport et risquent leur vie pour un salaire de ­misère sur des chantiers où règne une chaleur accablante. (La ­Russie a eu recours à des travailleurs forcés nord-coréens fournis par Pyongyang pour construire le stade de Saint-­Pétersbourg, mais la presse en a beaucoup moins parlé.)

La Coupe du monde au Qatar est un projet colossal, qui doit être réalisé dans des délais très serrés et est très tributaire des importations et de la main-d’œuvre étrangère. Cela met le pays à la merci de ses voisins : l’embargo imposé par ­l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis fait des dégâts. La jalousie y joue un rôle. Les Saoudiens ont mis plus de temps que les Qatariens à comprendre le soft power du football ; ils ne s’attellent que maintenant à la création d’un ­réseau de chaînes panarabes concurrent de beIN Sports.

La Fifa pourrait sortir de l’impasse en faisant de la Coupe du monde 2022 un événement à l’échelle du Golfe, en répartissant les matchs entre l’Arabie saoudite, les Émirats, le Koweït et d’autres. Cela soulagerait le ­Qatar, ­encouragerait les relations de bon voisinage et inci­terait l’ensemble des pays du Golfe à abolir la kafala, comme s’y emploie timidement le ­Qatar en ce moment. Un tournoi commun ­ferait écho à la réussite du Mondial 2002, coorganisé par les rivaux de longue date que sont le Japon et la Corée du Sud. Cela refléterait l’idée, chère à la Fifa, que le football rapproche les peuples (et sur laquelle se fondait Blatter pour prétendre au Prix Nobel de la paix). Le football est une force planétaire presque aussi puissante que le dit la Fifa, ce qui explique que les puissances montantes aient mis la main dessus.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 28 septembre 2017. Il a été traduit par Laurent Bury.

Le dernier esclave parle

Cudjo Lewis, de son vrai nom Oluale Kossola, est arrivé aux États-Unis en 1860 à bord du Clotilda, le dernier navire négrier en provenance d’Afrique. Officiellement, la traite des Noirs avait été abolie plus d’un demi-siècle auparavant, en 1808. Mais ­Cudjo Lewis ­devra attendre la fin de la guerre de Sécession, en 1865, pour être un homme libre. Il vécut dans l’Alabama jusqu’à sa mort, en 1935.
Au début du XXe siècle, « les anthro­pologues et historiens ­désireux d’entendre un témoignage de première main sur ­l’esclavage et la traversée de l’Atlantique cherchèrent à tout prix à le rencontrer », rappelle la professeure de littérature afro-­américaine Autumn Womack dans The Paris Review. L’écrivaine noire Zora Neale Hurston fut de ceux-là. Dans les années 1920, alors étudiante en anthropologie, elle rencontre Cudjo Lewis à plusieurs reprises. Elle tirera de leurs entretiens des articles, un film muet et un manuscrit d’une centaine de pages inti­tulé « Captiverie », nom ­donné aux bâtiments où on enfermait les captifs africains avant de les expédier aux Amériques.
Hurston tente en vain de faire paraître ce texte en 1931. Un éditeur est intéressé mais lui demande de réécrire le témoignage de Lewis en bon anglais, ce qu’elle refuse de faire. « Elle avait compris que le priver de sa langue, c’était nier son histoire, le nier lui-même en définitive », note Deborah Plant, une universitaire spécialiste de l’œuvre de Hurston. L’écrivaine décide alors de se consacrer à d’autres projets, comme son roman Une femme noire, et devient l’une des chefs de file de la Renaissance de Harlem, le mouvement de renouveau de la culture noire américaine des années 1920 et 1930. Hurston décède en 1960. En 2016, une petite-nièce et exécutrice testamentaire de l’écrivaine tombe sur le manuscrit en compulsant ses archives à l’université Howard, à Washington, et le propose aux éditeurs. Sa parution en mai dernier chez HarperCollins est considérée comme un événement littéraire.
Dans Barracoon, « la romancière et l’anthropologue de talent qu’est Hurston s’efface presque entièrement » pour laisser parler Kossola-Lewis, souligne avec une pointe de regret le critique Casey Cep dans The New ­Yorker. ­L’ancien esclave livre un récit ­détaillé de sa vie et notam­ment de sa vie d’avant, en Afrique. ­Natif de Bantè, dans l’actuel ­Bénin, il est fait prisonnier à 19 ans, lors d’une razzia des troupes du roi d’Abomey sur sa ville. Il sera ensuite vendu à des négriers américains qui se livrent clandestinement à la traite. « Sur les millions de personnes transportées d’Afrique aux Amériques, un seul homme est encore en vie », écrit Hurston dans son introduction. Un seul homme, dont le témoignage était crucial car, comme le note ­Casey Cep, la littérature sur la traite ­négrière donnait abondamment « la ­parole aux trafiquants mais pas du tout aux trafiqués ».
Dans une bonne partie de son récit, Kossola se lamente sur les proches qu’il a perdus de part et d’autre de l’Atlantique. Une fois libre, il nourrit l’espoir de retourner sur sa terre natale avec d’autres compagnons du Clo­tilda. Faute de moyens, ils restent dans l’Alabama et y fondent un village d’affranchis, African Town. Dans leur « Amérique africaine », ils élisent un chef, des juges, construisent une école et une église. Mais, à chaque étape, ils se heurtent aux institutions américaines. Les enfants de Kos­sola en seront aussi les victimes. Ils sont régulièrement traités d’« ignorants » et de « sauvages », y compris par de jeunes Noirs dont les familles sont arrivées plus tôt. Cudjo a survécu à tous ses ­enfants, décédés prématurément de mort violente – l’un de ses fils s’est fait descendre par la police – ou de maladie. Sa femme, elle, est morte, dit-on, du chagrin de voir tous ses enfants partir avant elle. Quand, des années plus tard, Hurston proposera au vieil homme de le prendre en photo, il insistera pour poser au cimetière parmi les siens.

Totalitaire, la Silicon Valley ?

Le philosophe préféré des Alle­mands s’attaque à la Silicon ­Valley. Dans son dernier livre, ­Richard David Precht, à qui l’on doit plusieurs best-sellers outre-Rhin, s’interroge sur les bouleversements induits par les géants d’Internet et la numérisation de nos vies. Pour lui, l’idée que se fait la ­Silicon Valley de l’humain n’a plus rien à voir avec celle qu’avaient élaborée les Lumières et sur ­laquelle repose notre idéal démocratique. « La Silicon Valley voit dans l’être humain un organisme qui fonctionne selon des réflexes mécaniques, comme un rat de laboratoire », explique-t-il dans un entretien pour Der Spiegel. Selon cette vision du monde, l’homme, non seulement peut s’améliorer, mais il le doit, pour devenir une sorte de surhomme machine. À en croire Precht, cet impératif inscrit la Silicon Valley, pourtant ouvertement libertarienne, dans la pire tradition totalitaire. Le philosophe refuse, pour autant, de se laisser aller au pessimisme. L’émancipation reste possible. Prenant acte de la disparition programmée de la plupart des emplois (délégués désormais aux machines), il propose l’instauration d’un revenu universel de 1 500 euros, financé par une taxe sur les transactions financières.