Je est un autre

«En m’habillant devant le miroir cette nuit-là, j’ai été convaincu que quelqu’un d’autre portait mon enveloppe. Que j’en étais réduit au rôle de passager dans la voiture d’observation située derrière mes yeux. » Ainsi parle le héros de Carbone modifié, premier volet d’une trilogie ­romanesque qui vient d’être adaptée en feuilleton télévisuel sur Netflix.
Takeshi Kovacs a de bonnes raisons d’être troublé par l’image que lui renvoie le miroir. Le corps qui s’y reflète n’est pas ­celui qu’il avait à sa naissance mais une nouvelle enveloppe corporelle, qu’on lui a réattribuée aléatoirement. « Je », dans la dystopie brillante écrite par l’écrivain et scénariste britannique Richard Morgan, n’est pas un mais une multitude d’autres.
Qu’arriverait-il si l’on parvenait définitivement à localiser l’âme humaine ? C’est en partant de cette question simple que ­Richard Morgan rejoint des ­enjeux métaphysiques captivants. Carbone modifié se ­déroule au XXVe siècle, au milieu d’un empire colonial qui s’est étendu très largement au-delà des limites de la Terre. Mars a été conquise il y a longtemps et détruite presque aussi vite, et les planètes habitables sont dirigées par un opaque « Protectorat des Nations unies ».
L’action du premier tome est majoritairement située dans une très postmoderne Bay City où l’on reconnaît rapidement San Francisco. Le monde ­décrit par Richard Morgan a été bouleversé par une découverte scientifique faite deux ou trois siècles plus tôt : la possibilité de stocker la conscience humaine dans une sorte de pile. Chaque individu s’en voit équipé dès sa naissance et, si nécessaire, la pile peut être extraite du corps ­défaillant, puis transplantée, « téléchargée » dans un autre corps. Le processus s’appelle « réenvelopper », puisque les corps sont devenus de simples enveloppes, jetables et remplaçables. Les plus prudents font également des sauvegardes, de temps à autre. Dans Carbone modifié, la métaphore technologique recouvre, on l’aura compris, des interrogations métaphysiques sur l’âme humaine et l’immortalité. Il est facile de relier la « pile corticale » aux théories cartésiennes situant le « siège de l’âme » dans la glande pinéale, à l’arrière de la nuque.
En dépit de cette révolution technologique, certaines choses ne changent pas. Les riches et les puissants, tout en haut de l’échelle sociale, peuvent aisément passer d’un corps à l’autre, ou plutôt, luxe suprême, conserver intacte, en la clonant, leur enveloppe corporelle dans son état optimal. Ces privilégiés sont appelés les Maths, en hommage à Mathusalem, avec qui ils partagent une spectaculaire longévité, plusieurs siècles pour les plus anciens. Du haut de leur pyramide d’immortalité achetée au prix fort, ils contemplent les microbes mortels s’agiter dans le faible intervalle de leur existence. Leur capacité à se dérober à la mort les rapproche de figures plus traditionnelles du fantastique, les vampires et les zombies. À ceci près que la pâleur des uns et les chairs décomposées des autres sont remplacées par les traits lisses et les corps aseptisés de Néo-Californiens botoxés et sportifs, affichant fièrement leur victoire contre les ravages du temps.
Peu de gens peuvent s’octroyer le luxe de conserver leur enveloppe corporelle. Les pauvres se contentent d’en louer une ponctuellement, pas trop onéreuse, pour un proche disparu convoqué le temps d’une fête de famille, puis replacé en « stockage ». Quant aux prisonniers, ils sont tout simplement privés de leur corps, et stockés le temps de purger leur peine. Quand les temps sont durs, il reste des ­enveloppes synthétiques.
En bon dystopiste, Morgan ­invente un monde qui n’est pas si éloigné du nôtre : les riches s’y voient octroyer plus de moyens pour entretenir leur apparence et prolonger leur vie. Ici, ce n’est pas le temps qui est de l’argent, mais l’argent qui permet d’acheter du temps, ou plutôt de se dérober définitivement à son empire. Cette articulation entre métaphysique et lutte des classes n’est pas sans précédent : on la trouvait par exemple dans Time Out, le film d’Andrew Niccol sorti en 2011.
C’est dans cet univers presque débarrassé de la mort que Takeshi Kovacs, ancien membre d’une unité d’élite emprisonné pour rébellion, est retiré du « stockage », où il avait été placé pendant deux cent cinquante ans. Il doit cette faveur à un puissant Math, Laurens Bancroft, qui lui demande d’enquêter… sur sa propre mort. Carbone modifié n’est donc pas seulement une dystopie, c’est aussi – comme son modèle le plus évident, Blade Runner – un polar transposé dans un monde futuriste. Avec son célèbre prédécesseur, il partage un héros ­solitaire et taiseux hérité du roman noir. Quelques femmes fatales, notamment Myriam Bancroft, épouse de Laurens, qui a tout de la veuve sulfureuse des films noirs des années 1940. Sans oublier un univers urbain caractéristique, déplacé du Los Angeles obscur du film de ­Ridley Scott aux étendues plus ouvertes de la Californie du Nord.
C’est surtout une méditation métaphysique, qui pointe sans cesse sous les scènes d’action ­haletantes. L’analogie numérique – l’esprit humain pensé comme un disque dur externe – permet au roman d’interroger l’identité, la conscience et la perception de soi. Carbone modifié repose entièrement sur une métaphore bien connue : le corps comme simple enveloppe. L’image est banale, mais Richard Morgan la réactive et l’explore sous toutes les coutures.
Le thème du « transfert de conscience » d‘un corps à un autre a été largement exploité par le courant cyberpunk, qui, depuis les années 1980, sonde les rapports entre l’intelligence humaine et d’autres formes d’intelligence artificielle, du ­robot à l’androïde. Mais Carbone modifié décentre le propos. Il ne s’intéresse pas autant aux frontières vacillantes entre l’humain et la machine, et il passe rapidement sur les motifs du cyborg et de l’intelligence artificielle. Son ­objet est à la fois plus classique et peut-être plus complexe : creuser de l’intérieur les déchirements de la conscience et les troubles de l’identité qu’entraînent ces avancées technologiques.
À chaque nouvelle enveloppe, la certitude qu’il existe un moi unifié s’effrite un peu plus. Le processus nécessite des ajustements, qui vont du léger ­inconfort à la schizophrénie. Car on hérite non seulement d’une apparence mais aussi d’habitus difficiles à secouer. Kovacs, par exemple, a toutes les peines du monde à se défaire du tabagisme du dernier locataire de son enveloppe du moment. Les plus ­atteints deviennent des « hommes patchworks », des millefeuilles vertigineux d’identités et d’apparences.
La plupart des inventions de Morgan sont l’occasion de questionner plus avant les rapports entre corps et esprit. C’est le cas du « neurachem », un des nombreux néologismes du roman, qui désigne un système nerveux amélioré permettant, lorsqu’il est performant, de se préserver de la souffrance, psychique ou physique. Com­biné à l’entraînement militaire de Kovacs, son neurachem dernier cri n’en fait pas seulement un guerrier invincible. Il le transforme en une figure philosophique bien connue des défenseurs du dualisme entre corps et esprit, Descartes en tête : l’observateur détaché, pur esprit qui analyse, à distance, les sensations de son propre corps.
Dans ce monde d’où la mort a été chassée, les catholiques, considérés par le héros comme une secte exotique aux valeurs incompréhensibles, se singularisent. Ils refusent, en effet, d’être réenveloppés et exigent que leur pile soit détruite en même temps que leur enveloppe. Leur obstination constitue un enjeu dramatique fondamental : ils ne peuvent plus être ramenés de la mort pour servir de ­témoins, y compris lorsqu’ils sont eux-mêmes les victimes. Mais, par-delà l’intrigue policière, l’importance accordée aux catholiques dans Carbone modifié rappelle que le « réenveloppement » entre ­nécessairement en conflit avec la doctrine chrétienne de ­l’unité de l’âme et du corps. Entre cette version futuriste – et très sombre – de la réincarnation et la résurrection chrétienne, deux conceptions de l’immortalité s’affrontent.
Autre invention de science-­fiction qui atteint des enjeux métaphysiques : la « double ­copie ». Un des personnages les plus inquiétants du livre, Dimi le jumeau, parvient à s’incarner simultanément dans deux enveloppes distinctes. Plus tard, c’est le héros qui existe fugitivement en deux exemplaires, son vrai moi et une copie provisoire. Ces « enveloppements multiples » – transgressions suprêmes, lourdement sanctionnées, de ce monde futuriste – interrogent une fois encore la notion d’identité.
Takeshi Kovacs n’est pas seulement un métis nippo-hongrois qui se retrouve par hasard dans un corps d’Occidental. C’est aussi un natif de Harlan (colonie très éloignée dans l’espace) catapulté bien malgré lui sur la planète Terre. Ni extraterrestre, ni tout à fait terrien, c’est d’un point de vue détaché, extérieur, qu’il observe ce monde, le nôtre, qui est maintenant une colonie. Le procédé évoque subtilement les subterfuges des récits de voyage d’autrefois, Lettres persanes par exemple. Morgan ajoute ainsi au vertige du récit d’anticipation la distance réflexive du récit ­d’explorateur.
Transposer à l’écran des enjeux aussi complexes, sans même s’appuyer sur une voix off explicative, semblait relever de la gageure. De fait, la série, parfois confuse, toujours dense, a été très critiquée et traitée de « foutoir ambitieux ». La richesse de l’univers de Richard Morgan, la densité de son écriture, son sens de l’atmosphère et de la description ne trouvent pas toujours d’équivalent exact dans la série. Le San Francisco futuriste du roman, avec son « pont rouillé », disparaît derrière une métropole générique, vaguement évocatrice de Blade Runner. Certaines nuances se sont perdues – comme, dans le roman, ces bribes de souvenirs, poussières d’âme qui s’échappent des piles lorsqu’on les transfère d’un corps à un autre et que les hackers s’attachent à capter.
La difficulté fondamentale consistait, bien sûr, à traduire le vertige qui s’empare du ­héros face à ce corps où il ne se reconnaît pas. Le roman y parvenait en jouant sur le flux de conscience du personnage, en faisant entendre régu­lièrement ses monologues intérieurs torturés devant le ­miroir. Et en adoptant ce bon vieux subterfuge rimbaldien, passer du « je » au « il » lorsque l’identité se fait vacillante. L’expression taciturne de l’acteur Joel Kinnaman, dans le rôle du Kovacs de type caucasien, ne suffit pas à restituer le désarroi absolu qui s’empare du héros face à cette image corporelle inconnue. Et la série ne parvient que très partiellement à transposer visuellement ce que le psychanalyste Didier Anzieu a appelé, en une formule célèbre, le « moi-peau », cette « sensation diffuse de mal-être, sentiment de ne pas habiter sa vie, de voir fonctionner son corps et sa pensée du dehors, d’être le spectateur de quelque chose qui est et n’est pas sa propre existence ».
Les défaillances de l’adaptation apparaissent plus particulièrement dans deux types de scènes récurrentes : le sexe et les combats. Sous la plume de Richard Morgan, ces passages étaient l’occasion de raconter du dedans une exaltante expérimentation avec les limites de la perception, dans la jouissance ou la douleur. Dans la série, ces épisodes sont aplanis et banalisés. Faute de les ressentir de l’intérieur, le spectateur ne voit, en fait de transcendance sensorielle, que des scènes d’amour banales, ou génériquement sulfureuses, unissant bimbos et athlètes dans des décors en clair-obscur.
La remarque vaut plus encore pour les scènes de violence physique, qu’il s’agisse de combat ou de torture. Dans le roman, ces épisodes sont l’occasion d’une ­réflexion sur la dissociation entre corps et esprit et le pouvoir de la volonté. Dans la version Netflix, ils deviennent, au mieux, des ­dérivés de Matrix, à grand renfort de ralentis et de suspensions dans les airs. Il est d’ailleurs significatif que l’un des passages les plus troublants du livre, une scène de torture, ait été radicalement trans­formé dans l’adaptation. Kovacs, qui, comme tout bon héros de ­roman noir, a le chic pour se retrouver dans des situations embarrassantes, est fait prisonnier par ses puissants ennemis et torturé virtuellement. Si la torture est virtuelle, les souffrances éprouvées par le ­héros sont, bien sûr, insoutenables et réelles. La version Netflix, mobi­lisant un arsenal d’accessoires sophistiqués, soumet son héros – et ses spectateurs – à une suite interminable de tourments physiques sanglants. La scène, déplaisante, rappelle les innombrables ­séquences de violence gore des films de la décennie précédente, mixte maladroit situé quelque part entre Reservoir Dogs, Die Hard et Hostel.
La torture décrite dans le roman était autrement plus troublante. Kovacs s’y voyait, au cours d’une simulation terriblement réaliste, dépouillé de son corps de flic blanc et musclé – au sommet, pourrait-on dire, de la hiérarchie d’un système patriarcal et ethnocentrique – et ­revêtu d’une enveloppe féminine. Enfermé(e) dans une cellule isolée, il se retrouvait dans la peau d’une femme « à la peau cuivrée et aux cheveux noirs », soumise à des sévices atroces par des « barbus aux yeux de jais » tandis que retentissait le chant du muezzin. « Une sensation étrange et indéfinissable, précise le ­roman, m’avertissait que j’allais avoir mes règles. » Très allusive et ­assez rapide (deux pages à peine), la scène est redoutablement efficace. D’abord parce que Morgan a identifié et reproduit une situation de vulnérabilité qui résume assez bien la conception contemporaine que le public occidental se fait de l’horreur absolue, entre panique et fantasme exotique. Mais surtout parce que ce passage constitue une prouesse d’écriture qui redouble les jeux de travestissement vertigineux du roman. Comme son personnage, plongé malgré lui dans le corps d’une femme, l’écrivain s’approprie brièvement, et physiquement, une identité féminine, qu’il explore de l’intérieur. Dommage qu’il ne reste, de ce troublant travestissement, que des scènes de batailles stéréotypées. Mais la série trouve d’autres moyens pour traduire le décalage entre apparence et image de soi, et les basculements forcés d’une appartenance sexuelle ou ethnique à une autre. Les scénaristes parviennent souvent à restituer les enjeux éthiques complexes du roman en inventant des situa­tions ­cocasses. Comme cette scène qui montre une grand-mère hispanique brièvement ramenée parmi les siens le temps d’une fête familiale. Le seul corps disponible pour abriter l’âme de la vieille dame est celui d’un énorme lascar aux allures de repris de justice. Le contraste entre ce corps et la personnalité censée l’occuper est rendu de manière hilarante par la gestuelle de l’acteur, qui minaude derrière ses tatouages. Et l’adaptation regorge d’inventions de science-fiction qui renouvellent intelligemment les poncifs du genre, du poker fatal entre « intelligences artificielles » à la psychothérapie par immersion virtuelle interposée. Elle relève, surtout, un défi particulièrement difficile : nous faire voir le même personnage sous les traits dissemblables de Kinnaman (version occidentale) et de Will Yun Lee (version nippo-hongroise). Au cours de l’épisode 7, nous cessons soudain de voir Kovacs sous les traits de Ryker et le suivons sous les traits de son enveloppe antérieure. Et, parce que le tour de passe-passe se fait au bon moment, le charme opère : nous « croyons » que l’individu que nous avons sous les yeux, bien qu’il ne ressemble en rien au héros que nous avions suivi jusqu’alors, est toujours le même Takeshi Kovacs. Preuve, peut-être, qu’il suffit parfois d’une série de science-fiction bien ficelée pour se mettre à croire à la réincarnation…

Ce texte a été écrit pour Books.

Dissidence sylvestre

La curiosité des lecteurs peut déjà expliquer en bonne partie le succès du livre de l’écrivain et journaliste Aleš Palán et du photographe Jan Šibík. Comment vivent les ermites terrés dans les forêts et montagnes du parc national de la Šumava, dans le sud-ouest de la République tchèque ? Et d’abord, qui sont-ils ? Une bande d’inadaptés ? Nullement, à lire le témoi­gnage de cette lauréate du prix 1999 de l’Entrepreneur de l’année qui a décidé du jour au lendemain de tout plaquer. Quels sont leurs moyens de subsistance ? Et qu’en est-il de leur vie sentimentale, sexuelle ? La plupart du temps, la vie spirituelle leur suffit – quand les uns parlent à Dieu, d’autres préfèrent les enseignements des arbres et des écureuils.
Pour la revue en ligne iLitera­tura, ce livre fascine surtout parce qu’il incite les lecteurs à se poser des questions sur leur mode de vie et leur rapport à la société, eux qui la critiquent mais en restent totalement dépen­dants. « En ne transigeant pas sur leurs valeurs, ces ermites deviennent dignes d’intérêt pour des urbains qui peuvent même éprouver de la honte face à tout ce que ces gens ont eu le courage de sacrifier sur l’autel de l’authenticité. »

L’horizon du Néolibéralisme, c’est « le Parrain »

Dans les sociétés occidentales, la corruption est devenue un vrai sujet de préoccupation. Cela ressort clairement des articles présentés dans ce dossier. Pourquoi ? Voilà, selon moi, la vraie question. Je pense qu’il faut mettre cette inquiétude nouvelle en rapport avec l’évolution du capitalisme néolibéral et la montée des inégalités. L’image que l’on se fait traditionnellement de la corruption, en particulier dans les pays en développement, est celle d’une corruption liée à des États trop puissants par rapport à leurs sociétés. L’État contrôlant tous les leviers économiques, les individus à l’extérieur sont obligés, pour vivre, d’acheter les fonctionnaires par des pots-de-vin. Je me souviens qu’à une époque – l’avais-je lu dans le Court Traité de soviétologie d’Alain Besançon ? – on disait que, sans la corruption, l’URSS n’aurait jamais pu fonctionner aussi longtemps. Dans les systèmes complètement étatisés, la corruption, c’est juste l’appel d’air du marché.

Ce qui est intéressant, c’est que dans les sociétés occidentales actuelles on a affaire au phénomène inverse. Depuis plus d’une génération, on assiste au repli et au dépeçage de l’état au profit d’intérêts privés. Et, si l’on craint que certaines personnes soient achetées, ce n’est pas en raison d’une trop grande force de l’État mais d’une trop grande force de l’argent privé. Plus étonnant et pernicieux ­encore : l’évolution idéologique a permis de revêtir cette forme nouvelle de corruption d’un habillage légal. Des lois ont été ­votées qui font que l’immoralité des indi­vidus respecte les formes. Un exemple évident : les privatisations. Dans l’idéologie dominante, elles sont synonymes de modernité économique. En pratique, elles ont signifié non pas simplement que des gens du privé rachetaient des biens publics, mais très souvent – c’est particulièrement vrai de la France – que des gens du privé, avec la complicité d’agents du public, accaparaient les biens de l’État. Pour comprendre ce qui se passe dans le monde occidental, il faut donc prendre en compte un concept élargi de corruption, ce que j’appellerai des phénomènes de corruption collective. Si le groupe des inspecteurs des finances français est l’instrument de la privatisation et qu’on retrouve ces mêmes inspecteurs à la tête des grandes banques privatisées, augmentant massivement leur salaire, de quoi s’agit-il sinon d’une forme de corruption légale ? De la même façon, aux États-Unis, si des lois ont été votées qui rendent le lobbying légal et permettent d’injecter des milliards de dollars dans la politique, on est dans de la corruption officielle. Tout cela a été assez bien théorisé par James K. Galbraith dans son livre L’État prédateur, qui montre que le marché libre défendu par le néolibéralisme est une vaste blague et qu’à présent, pour vraiment s’enrichir, il faut utiliser l’État, le contrôler et capter ses ressources (1).

Mais, quand on s’intéresse à l’histoire du capitalisme, on s’aperçoit très vite que cette fragilité fondamentale du néolibéralisme avait été théorisée avant même qu’il n’­apparaisse – par les écoles allemandes (au sens large), la tradition incarnée par Weber, Polanyi, Schumpeter. Ils avaient posé une question fondamentale : le capi­talisme peut-il fonctionner sans couche protectrice, c’est-à-dire sans une morale des classes dirigeantes ? La théorie néolibérale ne s’appuie que sur des arguments économistes. Or on constate que les personnes et les peuples qui réussissent le mieux économiquement sont ceux qui ont des préoccupations autres qu’économiques et présentent un niveau d’honnêteté supérieur. Ce n’est pas un ­hasard si le capitalisme est né dans les pays protestants, qui possède un niveau de conscience religieuse et morale élevé, et si le premier pays non occidental à connaître un décollage de type capitaliste a été le Japon, qui se caractérise par des valeurs héritées de la morale féodale.

 

Le meilleur indicateur de corruption : le taux de mortalité infantile

Je me suis penché sur le classement de la corruption par pays établi par Transparency International. Ce qu’il mesure n’est pas très clair : des faits, des sentiments ? Cet organisme a été fondé par un Alle­mand et est accusé d’être une officine américaine. Il est vrai que, d’après sa carte de la corruption, les zones les moins corrompues correspondent au réseau des bases américaines. Ce qui me fait penser que si Transparency International est classé comme organisation non gouvernementale, l’Otan devrait l’être aussi.

Certains résultats ont néanmoins un haut degré de vraisemblance. Ainsi, on trouve parmi les pays les moins corrompus les pays d’Europe du Nord, scandinaves et autres, bref les pays protestants. Et, en bas du classement, des pays comme la Somalie et la Syrie. Mais ce sont des pays où l’État n’existe plus. Et qu’est-ce que la corruption post-étatique ?

D’autres éléments me semblent plus contestables. Le Japon, par exemple, y est présenté comme à peine moins corrompu que la France. Peut-être est-ce dû à l’héri­tage de l’époque féodale dont je parlais : le sentiment d’obligation et de respect des contrats a une forte dimen­sion interpersonnelle et il en résulte sans doute des situations où les règles étatiques individualistes strictes ne sont pas complètement respectées. Mais franchement, quand on voit la merveille qu’est Tokyo – 40 millions d’habitants et pas un papier gras par terre –, on a du mal à imaginer que ce pays soit pratiquement au même niveau de corruption que la France. Autre problème, avec la Russie cette fois : au vu du niveau de corruption que lui prête Transparency International (pire que la Chine !), ce pays ne pourrait tout simplement pas tenir debout.

J’en suis venu à me dire que, face à des données aussi peu vérifiables, le meilleur indicateur de corruption était sans doute… le taux de mortalité infantile. Comme il reflète la protection des plus faibles, notamment ceux des milieux popu­laires, s’il est très bas, il traduit l’existence d’une certaine conscience ­sociale. Avec un tel indicateur, le Japon et les pays scandinaves caracolent en tête, et la Russie et les États-Unis – pays dont je doute qu’il soit encore protestant – se retrouvent au même niveau. Se pose évidemment le problème de la Biélorussie, la dernière dictature d’Europe, que Transparency International classe 68e sur 180, derrière la Malaisie. Son taux de mortalité infantile (3 pour 1 000 naissances) est plus bas que celui des états-Unis et même que celui de la France. Avec un tel taux, il est peu crédible qu’il s’agisse vraiment d’un système corrompu, dominé par des fonctionnaires malhonnêtes. La France, quant à elle, s’en sort bien. Sans doute parce que le gros de la population y reste assez honnête. C’est en haut qu’on trouve la corruption. On a affaire à une société pourrie par la tête.

 

La pensée néolibérale dans une impasse

Quel rôle joue l’héritage catholique dans ce phénomène ? La survie de la morale protestante en Europe du Nord est logique puisque, dans cette conception, chacun est son propre juge. Cela induit une conscience tourmentée que la disparition de la pratique religieuse ­n’atteint pas au cœur. Rien de tel, en revanche, avec le catho­licisme, où c’était le prêtre qui contrôlait et absolvait. La disparition de la pratique religieuse fait alors qu’il n’y a plus de juges et que l’absolution par le prêtre devient une auto-absolution automatique. Voilà qui expliquerait le manque total de culpabilité que semblent éprouver les élites françaises.

Il est possible qu’elles aient toujours été corrompues. Ce qui est nouveau, c’est qu’elles ne semblent plus se reconnaître de devoir en plus. Prenez un homme comme Richelieu, considéré comme un grand serviteur de la monarchie et de la ­nation : pendant qu’il construisait l’État, il construisait aussi sa fortune personnelle aux frais de l’État. Personne ne songera à le lui reprocher car, en réalité, on peut être corrompu, du moment qu’à côté on défend aussi l’intérêt général. L’inquiétude actuelle vient de ce que ce n’est même plus le cas.

Nous revoilà dans cette impasse de la pensée néolibérale économiste pure : combien de temps des sociétés peuvent-elles fonctionner sans une morale collective et individuelle assez contraignante ? En 1958, l’anthropologue américain Edward Banfield a consacré un ouvrage à l’Italie du Sud, intitulé « La base morale d’une société arriérée » (2). Il y décrivait une société où n’existait pas de loyauté au-delà de la famille nucléaire. Il n’est pas impossible que cette Italie du Sud soit au cœur de l’inconscient du néolibéralisme car, si l’on y réfléchit bien, l’horizon parfait de ce dernier – un monde sans État, sans religion, sans morale, où n’existe que l’individu dans toute sa pureté –, ce n’est pas le marché parfait. C’est Le Parrain.

 

— Emmanuel Todd est historien et anthropologue. Où en sommes-nous ? Une esquisse de l’histoire humaine (Seuil, 2017) est son dernier ouvrage paru. Nous l’invitons désormais à apporter régulièrement son éclairage sur un sujet du numéro. — Propos recueillis par Baptiste Touverey.

Les adieux de Yeats

À quoi reconnaît-on un vrai poète ? C’est celui qui continue à écrire des poèmes après ses 16 ans. W. B. Yeats en a écrit jusqu’à sa mort, en 1939, et le plus surprenant est que ces poèmes de vieillesse comptent parmi ses plus beaux. Bien que malade, il ne connut pas un « lent déclin » mais un « renou­vellement extraordinaire de son génie créateur », estime Philippe Giraudon dans son avant-propos aux Lettres sur la poésie. Écrites par le poète irlandais à la ­future ­duchesse de Wellington, Doro­thy Wellesley, celles-ci étaient restées jusqu’ici inédites en français. Yeats y parle de son travail et de sa santé déclinante, y dispense conseils et encouragements (Wellesley est aussi poète) et se froisse des critiques qu’elle peut lui adresser. Comme le souligne Kathleen Raine dans la préface, « le but de Yeats dans les dernières années de sa vie fut d’incarner la pensée la plus haute dans la forme la plus simple possible ». Ce qui ne l’empêcha pas d’ignorer toute sa vie l’ortho­graphe et la ponctuation. « Les lettres qu’il adressait aux journaux devaient être corrigées avant d’être imprimées », rappelle le critique irlandais Denis Donoghue dans The New York Review of Books.

Le futur du passé simple

Bien difficile de tenir à jour la liste de tous les bouleversements qu’a apportés Internet dans notre paysage intellectuel. ­A-­t-on par exemple considéré le sort de notre belle grammaire française – « la première partie de l’art de penser », selon Condillac ? L’anglais domine le Web (52 % de contenu en anglais contre 4 % en français) et déborde ses digues avec des mots comme like, post et tweet.
Par-dessus le marché, comme les internautes préfèrent les phrases courtes et syncopées, le bon français avec ses phrases longues ­savamment balancées possède sur le Net un véri­table handicap. Quel geek serait prêt à consentir aux souffrances d’un Emil Cioran qui avouait : « J’ai hurlé la grammaire à la main – tragédie du métèque ! » ? Pour ne rien arranger, à la différence de l’anglaise, la grammaire française est « sexo­spécifique » (les choses y sont dotées d’un genre – le soleil, la lune). Or, montre une étude ­récente, les locuteurs des langues qui divisent le monde arbitrairement entre les deux sexes en profitent pour marginaliser davantage celui dit faible, notamment dans l’accès au monde du travail, au détriment de « la croissance et de ­l’efficacité », ­reconnaît un économiste de la Banque mondiale, Markus Goldstein (1). Non seulement la grammaire française est peu propice à la navigation sur le Web, mais elle est même contraire à l’esprit de progrès et de liberté qui avait présidé aux débuts d’Internet.
À vrai dire, en France la grammaire n’a pas attendu l’ère numérique pour se trouver plutôt mal vue. On a ­encore connu, au XXe siècle, quelques écrivains puristes, comme Claudel – qui vomissait Stendhal (« Un idiot, l’idole des pions »), en partie parce que ­celui-ci avait « pour la grammaire un mépris ducal ». Paul Valéry déplorait quant à lui le triste sort réservé à l’adjectif : « L’épithète est (désormais) dépréciée. L’inflation de la publicité a fait tomber à rien la puissance des adjectifs les plus forts ». Mais on en a connu d’autres qui dédaignaient et la belle grammaire et son partenaire, le beau style. Parfois de façon radicale, comme Pierre Lazareff, qui, dans son bureau de patron de France Soir, ­affichait ces instructions stylistiques : « Sujet-verbe-complément ; pour les adjectifs, m’en parler avant ; et au premier adverbe, vous êtes viré. » Bien avant l’avènement d’Internet, « la petite phrase légère et court-­vêtue » qu’évoquait Michel Butor avait déjà pris son envol dans la littérature. Un roman pourrait désormais ne pas avoir de style mais être « pourtant bien écrit », comme disait Roland Barthes à propos de L’Étranger, de Camus. Plus besoin de fioritures ni de prouesses syntaxiques ; bye-bye l’imparfait du subjonctif cher à Paul Valéry.
À l’heure où sonne leur glas, il convient pourtant de verser une larme de compassion sur tous les anciens forçats du style et de la grammaire, notamment sur leur porte-flambeau, Flaubert. Celui-ci se plaignait à longueur de correspondance des « affres » que lui faisaient subir le style et la grammaire ; mais il n’hésitait pourtant pas à bafouer les convenances – et la physiologie – en proclamant que l’écrivain devait s’acharner à « masturber le vieil art jusque dans le plus profond de ses jointures… pour en faire éjaculer des phrases ».

Les gouverneurs invisibles de l’opinion

La propagande, pouah ! Mais le mot n’a pas toujours dégagé une ­vilaine odeur, explique l’Américain Edward Bernays, premier grand théoricien des relations publiques. L’Église s’adonne depuis toujours à la propa­ganda fide, la « propagation de la foi » ; et Napoléon lui-même était un utilisateur enthousiaste et un virtuose des techniques de manipulation de l’information. Cependant, pendant la Première Guerre mondiale, les propagandistes sont tombés dans l’excès, estime Bernays, diabolisant systématiquement le Boche et exaltant sans mesure l’« affrontement transcendantal » entre « civilisation » atlantique et « barbarie » prussienne. Ces dérives n’empêchent pas que « l’étonnant succès que la propagande a rencontré pendant la guerre a ouvert les yeux d’une minorité d’individus intelligents sur les possibilités de mobiliser l’opinion pour quelque cause que ce soit ».
C’est pourquoi Bernays se donne pour mission de faire la propagande de la propagande. La société est en effet devenue si complexe, explique-t-il, que « si tous les citoyens devaient étudier par eux-mêmes l’ensemble des informations d’ordre économique, politique et moral en jeu dans le moindre sujet, ils se rendraient vite compte qu’il leur est impossible d’arriver à quelque conclusion que ce soit ». Donc autant « accepter volontairement de laisser à un gouvernement invisible le soin de passer les informations au crible pour mettre en lumière le problème principal, afin de rame­ner le choix à des proportions réalistes ». Pourquoi pas, en effet, si du moins ces chefs invisibles de l’opinion, autrement dit les experts en relations publiques, sont sincères, compétents, bien intentionnés et ne cherchent pas « à matraquer le public avec des affirmations extravagantes et des prétentions fallacieuses » ? Il faut laisser ça aux publicitaires de base, qui disent « achetez tel ou tel article », alors que tout l’art est d’instiller chez les gens le désir qu’on leur vende tel ou tel produit.
Et comment l’instiller ce ­désir, qui constitue le véritable pivot de la polis et de la société marchande ? En « créant des circonstances qui changent les habitudes ». Bernays, qui était le neveu de Sigmund Freud et a contribué à diffuser sa pensée aux États-Unis, a retenu de son tonton que « nos pensées et nos actions sont des substituts compensatoires de désirs que nous avons dû refouler ». « Ce grand principe voulant que nos actes soient très largement déterminés par des mobiles que nous nous dissimulons vaut autant pour la psychologie collective que pour la psychologie individuelle. » Prenez le cas d’un homme qui envisage l’achat d’une voiture. Il croit qu’il a besoin d’un moyen de locomotion, alors que « son envie tient vraisemblablement au fait que la voiture est aussi un symbole du statut social, une preuve de la réussite en ­affaires, une façon de complaire à sa femme ». Ou voyez encore cet homme qui commande un ­costume bleu : il croit sin­cèrement qu’il préfère cette couleur, et qu’elle lui sied mieux. Mais en réalité, « il se plie aux ordres d’un grand tailleur ­londonien anonyme, ­lequel est en réalité le commanditaire d’une maison de couture très convenable, qui habille les hommes du monde et les princes du sang » et qui a glissé à l’oreille de sa clientèle aristocratique qu’il était plus chic de porter du bleu.
Pas de quoi s’indigner pourtant : l’ère artisanale, où l’offre déterminait la demande, a fait place à l’ère industrielle, où l’offre doit susciter le maximum de demande. C’est désormais une question de survie, car la nouvelle donne industrielle ­impose de faire du volume et encore du volume. À cet effet, tous les ­leviers de la société doivent être utilisés au mieux de leurs potentialités : la publicité, les médias, l’image commerciale, et bien sûr les circonstances qui la déterminent. Rien ne doit être négligé, ni le texte, ni le « sous-texte ». Bernays cite le cas d’un financier en plein divorce que son patron convoque pour le ­licencier : « Si tu n’es pas capable de remettre ta femme à sa place, les gens ne vont sûrement pas croire que tu sauras placer leur argent. »
Ces techniques de gestion d’image ne s’appliquent pas qu’au domaine marchand. Tous les aspects de la vie sociale sont concernés, même les services ­sociaux. Pendant la guerre, l’opinion britannique était ­indignée par la façon dont les blessés étaient accueillis dans les ­hôpitaux de l’arrière ; toutefois, « le mécontentement public céda quand, au lieu d’hôpitaux, on se mit à parler de “postes ­d’évacuation” ».
Mais le champ d’exercice par excellence de la « fabrication du consentement », c’est bien évidemment la politique. Où donc a-t-on le plus besoin de manipuler – pardon, « de former et d’organiser » – la volonté du public ? Bien entendu, cette constatation implique de laisser de côté quelques illusions, ­notamment celle de « la possibilité d’un eldorado démocratique… quelque chose d’incompatible avec la société de masse, dont les membres, globalement, sont incapables d’une pensée claire et lucide ».
Lorsque l’on a compris qu’en utilisant certains mécanismes on peut agir sur l’opinion ­publique avec une grande précision, « un peu comme un auto­mobiliste règle la vitesse de sa voiture en agissant sur le ­débit d’essence », on peut « amener une collectivité à accepter un bon gouvernement comme on la persuade d’accepter n’importe quel produit ». Dans la pratique, il suffit d’appli­quer quelques techniques plutôt simples. Comme de ­reconnaître que, puisque les électeurs votent ­davantage pour des personnes que pour des idées, il ne faut présenter à leurs suffrages que des gens sympathiques, ou qui ont adroitement été rendus sympathiques. Bernays n’a-t-il pas réussi à égayer l’image du sinistre président Calvin ­Coolidge en lui organisant des déjeuners avec des acteurs et des comiques ?
Hélas, Bernays, l’ancêtre véri­table de nos spin doctors, n’a pas vraiment su s’appliquer à lui-même ses recettes infaillibles. Il a disparu des écrans radar à la fin des années 1930, et ses efforts après guerre n’ont pas vraiment contribué à le réhabiliter, ni lui ni ses techniques : au Guatemala, il a réussi pour le compte de United Fruit à ­renverser un gouvernement hostile ; et il a bien aidé l’industrie du tabac à défendre l’idée que la cigarette était bonne pour la santé !
Mais certains esprits clairvoyants se sont emparés de son livre et de ses préceptes : Propaganda a été retrouvé en très bonne place dans la biblio­thèque de Jose Goebbels. Et Donald Trump lui-même, si d’aventure il a lu Edward ­Bernays, ne pourrait que saluer des affirmations comme celle-ci : « Ce qui compte, ce n’est pas de ­savoir si quelque chose ­constitue de la propagande, non. Ce qui ­importe, c’est qu’il s’agisse d’informations. » Qu’elles soient vraies ou « fake », aurait sans doute pu ajouter Bernays, s’il n’était pas mort, centenaire,
en 1995.

 

Vilain PIB

Afin de mesurer l’effet de la crise de 1929 sur l’économie américaine, le statisticien Simon Kuznets élabore en 1934 un système de comptabilité nationale et conçoit un nouvel indicateur, le produit intérieur brut. Depuis, les économistes, et surtout les politiques ont les yeux rivés sur cet agrégat. C’est ce que leur reproche le journaliste David Pilling, responsable de la rubrique Afrique au Financial Times. Dans Growth Delusion, il s’en prend au « culte de la croissance » et de son indicateur de référence. « Le PIB est certes une construction curieuse qui peut induire en erreur les commentateurs et les ­décideurs, admet Howard ­Davies, président de la Royal Bank of Scotland, dans l’hebdomadaire britannique New Statesman. Outre le fait qu’il soit difficile à calculer, il ne tient pas compte du travail non rémunéré ni de l’économie informelle et ne fait pas la différence entre les effets positifs et négatifs de la production. » Mais, poursuit le banquier, « si certaines des critiques de Pilling sont pertinentes, d’autres sont exagérées, et d’autres ­encore absurdes et hors sujet ». « La croissance économique a une réelle importance. Son absence brise les espoirs, son abondance peut provoquer la folie, mais son maintien peut avoir un ­effet transformateur, renchérit le ministre des Finances irlandais Paschal Donohoe dans The Irish Times. Voilà pourquoi il est si impor­tant de la mesurer. »

Ataoso

« Cette fois-ci, l’auteur refusa d’écrire un texte sur ataoso. “Je suis las, déclara-t-il, d’avoir à illustrer des mots qui ne nous manquent pas vraiment. Cet ataoso est tout au plus une nuance d’‘indécis’, de ‘pusillanime’, d’‘irrésolu’, de ‘timoré’, de ‘foireux’ et autre ‘pétochard’. J’écris un dictionnaire, pas un nuancier !” Le silence fit un tour de table, puis quelqu’un conclut : “C’est bien ce que nous redoutions, votre ataosisme s’aggrave.” »
D. P.
Ataoso, nom utilisé au Pérou pour désigner une personne qui est paralysée devant une opportunité ou la nécessité d’agir car elle met aussitôt en avant quantité de problèmes ou de risques qui lui paraissent dissuasifs.

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Souvenirs, souvenirs

« Je me souviens » : après l’Américain Joe Brainard en 1970 et Georges Perec en 1978, Patrik Ourednik s’est à son tour essayé à ce jeu anaphorique pour dresser un catalogue de souvenirs, proche de l’autobiographie. Mais avec Année vingt-quatre, qui couvre vingt-quatre années de la vie d’un adolescent goguenard et rebelle dans la Tchécoslovaquie communiste (de 1965 à 1989), l’écrivain tchèque installé en France ­innove en inventant « une structure qui reflète son intérêt pour la création de systèmes soumis à des contraintes », ­explique le bohémiste américain Jonathan Bolton dans la revue Context : l’année 1965 est narrée en 24 souvenirs, 1964 en 23, et ­ainsi de suite. Plus on avance dans le temps, plus le rythme s’accélère. Par ailleurs, et comme à son habitude, Oured­nik met le travail sur la langue au centre de son œuvre. « Son objectif premier est de raviver l’époque par le lexique », ­explique le bimes­triel Listy. Avec un appétit particulier pour les plaisanteries de l’époque. Un exemple parmi d’autres : « Je me souviens d’une blague : “Que s’est-il ­passé en 1875 ? – Lénine a eu cinq ans !” » En définitive, « le texte d’Ourednik est plus drôle que celui de Perec, plus acerbe que celui de Brainard », écrit Jonathan Bolton.

Mamie Éthiopie

Pour écrire The Wife’s Tale, la journaliste éthiopo-canadienne Aida Edemariam s’est appuyée sur les souvenirs fragmentaires de son aïeule, née dans les années 1920 dans une famille de propriétaires terriens du nord-ouest de l’Éthiopie. « Voilà le portrait tendre d’une grand-mère, intact malgré la distance entre l’auteure et son sujet », estime la romancière Nadifa Mohamed dans The Guardian.
Edemariam retrace la vie difficile de Yètèmegnu depuis son ­mariage à l’âge de 8 ans, la première d’une série de tragédies qu’elle endure au rythme des treize mois du calendrier amharique, des moissons, des célébrations du culte de la Vierge Marie et des crises politiques qui ­secouent son pays. Empire de Haïlé Sélassié, invasion et ­occupation italienne et dictature marxiste sont la toile de fond de sa longue existence (elle est ­décédée à 97 ans).
« Edemariam ramène non seulement sa grand-mère à la vie mais rend la complexité d’une culture africaine unique en son genre », souligne le critique Andrew ­Lycett dans la Literary Review. Et pour cela, elle ne s’interdit pas le ­recours à la fiction.