«En m’habillant devant le miroir cette nuit-là, j’ai été convaincu que quelqu’un d’autre portait mon enveloppe. Que j’en étais réduit au rôle de passager dans la voiture d’observation située derrière mes yeux. » Ainsi parle le héros de Carbone modifié, premier volet d’une trilogie romanesque qui vient d’être adaptée en feuilleton télévisuel sur Netflix.
Takeshi Kovacs a de bonnes raisons d’être troublé par l’image que lui renvoie le miroir. Le corps qui s’y reflète n’est pas celui qu’il avait à sa naissance mais une nouvelle enveloppe corporelle, qu’on lui a réattribuée aléatoirement. « Je », dans la dystopie brillante écrite par l’écrivain et scénariste britannique Richard Morgan, n’est pas un mais une multitude d’autres.
Qu’arriverait-il si l’on parvenait définitivement à localiser l’âme humaine ? C’est en partant de cette question simple que Richard Morgan rejoint des enjeux métaphysiques captivants. Carbone modifié se déroule au XXVe siècle, au milieu d’un empire colonial qui s’est étendu très largement au-delà des limites de la Terre. Mars a été conquise il y a longtemps et détruite presque aussi vite, et les planètes habitables sont dirigées par un opaque « Protectorat des Nations unies ».
L’action du premier tome est majoritairement située dans une très postmoderne Bay City où l’on reconnaît rapidement San Francisco. Le monde décrit par Richard Morgan a été bouleversé par une découverte scientifique faite deux ou trois siècles plus tôt : la possibilité de stocker la conscience humaine dans une sorte de pile. Chaque individu s’en voit équipé dès sa naissance et, si nécessaire, la pile peut être extraite du corps défaillant, puis transplantée, « téléchargée » dans un autre corps. Le processus s’appelle « réenvelopper », puisque les corps sont devenus de simples enveloppes, jetables et remplaçables. Les plus prudents font également des sauvegardes, de temps à autre. Dans Carbone modifié, la métaphore technologique recouvre, on l’aura compris, des interrogations métaphysiques sur l’âme humaine et l’immortalité. Il est facile de relier la « pile corticale » aux théories cartésiennes situant le « siège de l’âme » dans la glande pinéale, à l’arrière de la nuque.
En dépit de cette révolution technologique, certaines choses ne changent pas. Les riches et les puissants, tout en haut de l’échelle sociale, peuvent aisément passer d’un corps à l’autre, ou plutôt, luxe suprême, conserver intacte, en la clonant, leur enveloppe corporelle dans son état optimal. Ces privilégiés sont appelés les Maths, en hommage à Mathusalem, avec qui ils partagent une spectaculaire longévité, plusieurs siècles pour les plus anciens. Du haut de leur pyramide d’immortalité achetée au prix fort, ils contemplent les microbes mortels s’agiter dans le faible intervalle de leur existence. Leur capacité à se dérober à la mort les rapproche de figures plus traditionnelles du fantastique, les vampires et les zombies. À ceci près que la pâleur des uns et les chairs décomposées des autres sont remplacées par les traits lisses et les corps aseptisés de Néo-Californiens botoxés et sportifs, affichant fièrement leur victoire contre les ravages du temps.
Peu de gens peuvent s’octroyer le luxe de conserver leur enveloppe corporelle. Les pauvres se contentent d’en louer une ponctuellement, pas trop onéreuse, pour un proche disparu convoqué le temps d’une fête de famille, puis replacé en « stockage ». Quant aux prisonniers, ils sont tout simplement privés de leur corps, et stockés le temps de purger leur peine. Quand les temps sont durs, il reste des enveloppes synthétiques.
En bon dystopiste, Morgan invente un monde qui n’est pas si éloigné du nôtre : les riches s’y voient octroyer plus de moyens pour entretenir leur apparence et prolonger leur vie. Ici, ce n’est pas le temps qui est de l’argent, mais l’argent qui permet d’acheter du temps, ou plutôt de se dérober définitivement à son empire. Cette articulation entre métaphysique et lutte des classes n’est pas sans précédent : on la trouvait par exemple dans Time Out, le film d’Andrew Niccol sorti en 2011.
C’est dans cet univers presque débarrassé de la mort que Takeshi Kovacs, ancien membre d’une unité d’élite emprisonné pour rébellion, est retiré du « stockage », où il avait été placé pendant deux cent cinquante ans. Il doit cette faveur à un puissant Math, Laurens Bancroft, qui lui demande d’enquêter… sur sa propre mort. Carbone modifié n’est donc pas seulement une dystopie, c’est aussi – comme son modèle le plus évident, Blade Runner – un polar transposé dans un monde futuriste. Avec son célèbre prédécesseur, il partage un héros solitaire et taiseux hérité du roman noir. Quelques femmes fatales, notamment Myriam Bancroft, épouse de Laurens, qui a tout de la veuve sulfureuse des films noirs des années 1940. Sans oublier un univers urbain caractéristique, déplacé du Los Angeles obscur du film de Ridley Scott aux étendues plus ouvertes de la Californie du Nord.
C’est surtout une méditation métaphysique, qui pointe sans cesse sous les scènes d’action haletantes. L’analogie numérique – l’esprit humain pensé comme un disque dur externe – permet au roman d’interroger l’identité, la conscience et la perception de soi. Carbone modifié repose entièrement sur une métaphore bien connue : le corps comme simple enveloppe. L’image est banale, mais Richard Morgan la réactive et l’explore sous toutes les coutures.
Le thème du « transfert de conscience » d‘un corps à un autre a été largement exploité par le courant cyberpunk, qui, depuis les années 1980, sonde les rapports entre l’intelligence humaine et d’autres formes d’intelligence artificielle, du robot à l’androïde. Mais Carbone modifié décentre le propos. Il ne s’intéresse pas autant aux frontières vacillantes entre l’humain et la machine, et il passe rapidement sur les motifs du cyborg et de l’intelligence artificielle. Son objet est à la fois plus classique et peut-être plus complexe : creuser de l’intérieur les déchirements de la conscience et les troubles de l’identité qu’entraînent ces avancées technologiques.
À chaque nouvelle enveloppe, la certitude qu’il existe un moi unifié s’effrite un peu plus. Le processus nécessite des ajustements, qui vont du léger inconfort à la schizophrénie. Car on hérite non seulement d’une apparence mais aussi d’habitus difficiles à secouer. Kovacs, par exemple, a toutes les peines du monde à se défaire du tabagisme du dernier locataire de son enveloppe du moment. Les plus atteints deviennent des « hommes patchworks », des millefeuilles vertigineux d’identités et d’apparences.
La plupart des inventions de Morgan sont l’occasion de questionner plus avant les rapports entre corps et esprit. C’est le cas du « neurachem », un des nombreux néologismes du roman, qui désigne un système nerveux amélioré permettant, lorsqu’il est performant, de se préserver de la souffrance, psychique ou physique. Combiné à l’entraînement militaire de Kovacs, son neurachem dernier cri n’en fait pas seulement un guerrier invincible. Il le transforme en une figure philosophique bien connue des défenseurs du dualisme entre corps et esprit, Descartes en tête : l’observateur détaché, pur esprit qui analyse, à distance, les sensations de son propre corps.
Dans ce monde d’où la mort a été chassée, les catholiques, considérés par le héros comme une secte exotique aux valeurs incompréhensibles, se singularisent. Ils refusent, en effet, d’être réenveloppés et exigent que leur pile soit détruite en même temps que leur enveloppe. Leur obstination constitue un enjeu dramatique fondamental : ils ne peuvent plus être ramenés de la mort pour servir de témoins, y compris lorsqu’ils sont eux-mêmes les victimes. Mais, par-delà l’intrigue policière, l’importance accordée aux catholiques dans Carbone modifié rappelle que le « réenveloppement » entre nécessairement en conflit avec la doctrine chrétienne de l’unité de l’âme et du corps. Entre cette version futuriste – et très sombre – de la réincarnation et la résurrection chrétienne, deux conceptions de l’immortalité s’affrontent.
Autre invention de science-fiction qui atteint des enjeux métaphysiques : la « double copie ». Un des personnages les plus inquiétants du livre, Dimi le jumeau, parvient à s’incarner simultanément dans deux enveloppes distinctes. Plus tard, c’est le héros qui existe fugitivement en deux exemplaires, son vrai moi et une copie provisoire. Ces « enveloppements multiples » – transgressions suprêmes, lourdement sanctionnées, de ce monde futuriste – interrogent une fois encore la notion d’identité.
Takeshi Kovacs n’est pas seulement un métis nippo-hongrois qui se retrouve par hasard dans un corps d’Occidental. C’est aussi un natif de Harlan (colonie très éloignée dans l’espace) catapulté bien malgré lui sur la planète Terre. Ni extraterrestre, ni tout à fait terrien, c’est d’un point de vue détaché, extérieur, qu’il observe ce monde, le nôtre, qui est maintenant une colonie. Le procédé évoque subtilement les subterfuges des récits de voyage d’autrefois, Lettres persanes par exemple. Morgan ajoute ainsi au vertige du récit d’anticipation la distance réflexive du récit d’explorateur.
Transposer à l’écran des enjeux aussi complexes, sans même s’appuyer sur une voix off explicative, semblait relever de la gageure. De fait, la série, parfois confuse, toujours dense, a été très critiquée et traitée de « foutoir ambitieux ». La richesse de l’univers de Richard Morgan, la densité de son écriture, son sens de l’atmosphère et de la description ne trouvent pas toujours d’équivalent exact dans la série. Le San Francisco futuriste du roman, avec son « pont rouillé », disparaît derrière une métropole générique, vaguement évocatrice de Blade Runner. Certaines nuances se sont perdues – comme, dans le roman, ces bribes de souvenirs, poussières d’âme qui s’échappent des piles lorsqu’on les transfère d’un corps à un autre et que les hackers s’attachent à capter.
La difficulté fondamentale consistait, bien sûr, à traduire le vertige qui s’empare du héros face à ce corps où il ne se reconnaît pas. Le roman y parvenait en jouant sur le flux de conscience du personnage, en faisant entendre régulièrement ses monologues intérieurs torturés devant le miroir. Et en adoptant ce bon vieux subterfuge rimbaldien, passer du « je » au « il » lorsque l’identité se fait vacillante. L’expression taciturne de l’acteur Joel Kinnaman, dans le rôle du Kovacs de type caucasien, ne suffit pas à restituer le désarroi absolu qui s’empare du héros face à cette image corporelle inconnue. Et la série ne parvient que très partiellement à transposer visuellement ce que le psychanalyste Didier Anzieu a appelé, en une formule célèbre, le « moi-peau », cette « sensation diffuse de mal-être, sentiment de ne pas habiter sa vie, de voir fonctionner son corps et sa pensée du dehors, d’être le spectateur de quelque chose qui est et n’est pas sa propre existence ».
Les défaillances de l’adaptation apparaissent plus particulièrement dans deux types de scènes récurrentes : le sexe et les combats. Sous la plume de Richard Morgan, ces passages étaient l’occasion de raconter du dedans une exaltante expérimentation avec les limites de la perception, dans la jouissance ou la douleur. Dans la série, ces épisodes sont aplanis et banalisés. Faute de les ressentir de l’intérieur, le spectateur ne voit, en fait de transcendance sensorielle, que des scènes d’amour banales, ou génériquement sulfureuses, unissant bimbos et athlètes dans des décors en clair-obscur.
La remarque vaut plus encore pour les scènes de violence physique, qu’il s’agisse de combat ou de torture. Dans le roman, ces épisodes sont l’occasion d’une réflexion sur la dissociation entre corps et esprit et le pouvoir de la volonté. Dans la version Netflix, ils deviennent, au mieux, des dérivés de Matrix, à grand renfort de ralentis et de suspensions dans les airs. Il est d’ailleurs significatif que l’un des passages les plus troublants du livre, une scène de torture, ait été radicalement transformé dans l’adaptation. Kovacs, qui, comme tout bon héros de roman noir, a le chic pour se retrouver dans des situations embarrassantes, est fait prisonnier par ses puissants ennemis et torturé virtuellement. Si la torture est virtuelle, les souffrances éprouvées par le héros sont, bien sûr, insoutenables et réelles. La version Netflix, mobilisant un arsenal d’accessoires sophistiqués, soumet son héros – et ses spectateurs – à une suite interminable de tourments physiques sanglants. La scène, déplaisante, rappelle les innombrables séquences de violence gore des films de la décennie précédente, mixte maladroit situé quelque part entre Reservoir Dogs, Die Hard et Hostel.
La torture décrite dans le roman était autrement plus troublante. Kovacs s’y voyait, au cours d’une simulation terriblement réaliste, dépouillé de son corps de flic blanc et musclé – au sommet, pourrait-on dire, de la hiérarchie d’un système patriarcal et ethnocentrique – et revêtu d’une enveloppe féminine. Enfermé(e) dans une cellule isolée, il se retrouvait dans la peau d’une femme « à la peau cuivrée et aux cheveux noirs », soumise à des sévices atroces par des « barbus aux yeux de jais » tandis que retentissait le chant du muezzin. « Une sensation étrange et indéfinissable, précise le roman, m’avertissait que j’allais avoir mes règles. » Très allusive et assez rapide (deux pages à peine), la scène est redoutablement efficace. D’abord parce que Morgan a identifié et reproduit une situation de vulnérabilité qui résume assez bien la conception contemporaine que le public occidental se fait de l’horreur absolue, entre panique et fantasme exotique. Mais surtout parce que ce passage constitue une prouesse d’écriture qui redouble les jeux de travestissement vertigineux du roman. Comme son personnage, plongé malgré lui dans le corps d’une femme, l’écrivain s’approprie brièvement, et physiquement, une identité féminine, qu’il explore de l’intérieur. Dommage qu’il ne reste, de ce troublant travestissement, que des scènes de batailles stéréotypées. Mais la série trouve d’autres moyens pour traduire le décalage entre apparence et image de soi, et les basculements forcés d’une appartenance sexuelle ou ethnique à une autre. Les scénaristes parviennent souvent à restituer les enjeux éthiques complexes du roman en inventant des situations cocasses. Comme cette scène qui montre une grand-mère hispanique brièvement ramenée parmi les siens le temps d’une fête familiale. Le seul corps disponible pour abriter l’âme de la vieille dame est celui d’un énorme lascar aux allures de repris de justice. Le contraste entre ce corps et la personnalité censée l’occuper est rendu de manière hilarante par la gestuelle de l’acteur, qui minaude derrière ses tatouages. Et l’adaptation regorge d’inventions de science-fiction qui renouvellent intelligemment les poncifs du genre, du poker fatal entre « intelligences artificielles » à la psychothérapie par immersion virtuelle interposée. Elle relève, surtout, un défi particulièrement difficile : nous faire voir le même personnage sous les traits dissemblables de Kinnaman (version occidentale) et de Will Yun Lee (version nippo-hongroise). Au cours de l’épisode 7, nous cessons soudain de voir Kovacs sous les traits de Ryker et le suivons sous les traits de son enveloppe antérieure. Et, parce que le tour de passe-passe se fait au bon moment, le charme opère : nous « croyons » que l’individu que nous avons sous les yeux, bien qu’il ne ressemble en rien au héros que nous avions suivi jusqu’alors, est toujours le même Takeshi Kovacs. Preuve, peut-être, qu’il suffit parfois d’une série de science-fiction bien ficelée pour se mettre à croire à la réincarnation…
Ce texte a été écrit pour Books.