L’étrangeté du monde

En 2015, quand Olga Tokarczuk a reçu le prix Nike (équivalent polonais du Goncourt) pour la deuxième fois, les milieux conservateurs l’ont traitée de « traître à la patrie » : féministe et écolo, engagée contre les ­dérives réactionnaires, patriarcales et religieuses de la Pologne, l’écrivaine de 56 ans avait osé dire que son pays avait lui aussi commis des « actes terribles » au cours de l’histoire, et non fait uniquement preuve de courage face à l’oppression, comme le veut l’image entretenue par le pouvoir. Cela lui avait valu des menaces de mort et une protection rapprochée.
Deux ans plus tard, les mêmes milieux ont réagi avec hosti­lité lorsque l’adaptation de son ­roman Sur les ossements des morts par Agnieszka Holland s’est vu décerner l’Ours d’argent à ­Berlin : ils ­dénonçaient une œuvre « profondément antichrétienne ­promouvant l’écoterrorisme ». La parution du ­recueil de nouvelles Opowiadania ­bizarne (« Histoires bizarres »), en avril dernier, a fait moins de ­vagues, car la plupart des dix récits qui le composent ne se déroulent pas en Pologne. Olga Tokarczuk a choisi cette fois d’emmener les lecteurs dans la lointaine Asie, dans la Suisse contemporaine et, surtout, dans des contrées imaginaires. « Ce livre qui traite de l’identité ­nomade est plus adapté au monde occidental d’aujourd’hui qu’à la Pologne », estime l’hebdomadaire Polityka.
Le livre n’en est pas moins politique, puisque, comme l’affirme le magazine en ligne Culture.pl, « dénoncer la violence, l’exploitation, les mensonges et la propagande du pouvoir fait partie pour Olga Tokarczuk des obligations essentielles de l’écrivain ». En effet, l’auteure d’Opowiadania bizarne « incite le lecteur à porter un regard neuf sur le monde » pour en saisir l’étrangeté, lit-on sur le site de la radio publique polonaise Polskie Radio.
En brouillant les frontières entre réalité et conte de fées, entre passé, présent et futur, entre humain et inhumain, rire et horreur, banalité et ­bizarrerie, la lauréate 2018 du prix ­international Man Booker (pour Les Pérégrins) entend s’attaquer à « la rigidité de la pensée, notam­ment religieuse, que même les technologies les plus avancées ne peuvent ­cacher », écrit le ­magazine culturel Dwuty­godnik. Lequel apprécie également la teneur de ces récits, « mélange de littérature fantastique du XIXe siècle à la façon d’Edgar ­Allan Poe ou d’E. T. A. Hoffmann (avec le leitmotiv du double, des reve­nants…) et de pop culture ­actuelle, dans le style de la série Black Mirror (ca­tastrophe écologique imminente, transhumanisme, rapports à l’intelligence artificielle) ».

« Notre Antigone n’a pas pu sortir »

Olivier Py met en scène la pièce de Sophocle qu’il prépare depuis des mois au centre de détention du Pontet-Avignon mais, a-t-il annoncé au début du Festival, le détenu qui tenait le rôle-titre entre les murs de la prison a dû être remplacé pour les représentations à la Scierie car il ne remplissait pas les conditions requises pour une permission de sortie, être au moins à mi-parcours de sa peine.  Comme le souligne un article du Monde consacré à la jeune garde du théâtre public, les directeurs de structure, artistes pour la plupart, doivent aussi « endosser le costume de sociologue, de militant, de comptable devant les élus. » Autant dire que la qualité artistique risque d’être rongée par d’autres priorités. Au Pontet, les répétitions ont lieu dans le gymnase du quartier socio-éducatif, qui regroupe aussi une bibliothèque et des salles de classe. Est-ce la présence de visiteurs étrangers, tous les participants sont  concentrés, attentifs. Devant la presse, Py, son assistant Enzo Verdet  et les représentants de l’administration pénitentiaire se disent également satisfaits de l’expérience.  La distribution, bien sûr entièrement masculine, donne une vigueur accrue au débat sur la loi du pouvoir. Les tenues, de ville ou de sport, doivent indiquer des rapports sociaux plutôt que des questions de genre.

Le Cesare deve morire  des frères Taviani, chef d’œuvre filmé dans une prison de haute sécurité près de Rome,  s’achevait sur une note poignante : « Depuis que j’ai connu l’art, cette cellule est devenue une prison », confiait à la caméra le détenu jouant Cassius dans le Jules César  de Shakespeare. Ici, l’un des acteurs déclare à un journaliste que « faire du théâtre avec Olivier Py, c’est comme jouer au foot avec Zidane. » Un autre lit l’Antigone  d’Anouilh et confie que pour l’instant il prépare un BTS mais qu’il veut continuer à faire du théâtre après la prison. Leur conseillère d’insertion –  premier but de l’opération – pense qu’ils « travaillent des émotions qu’en détention ils essayent de cacher. Tristesse, colère, joie ; tout est masqué ici, c’est le système carcéral qui veut ça. » Un système pas si différent du nôtre, alors ? Peut-être est-ce la même nécessité qui nous ramène encore aux grands mythes.

Olivier Py avait annoncé un festival trans genre, et choisi pour  l’illustrer  la teinte violette, union des rose et bleu qui  marquent le sexe dès la naissance. Ce brouillage des frontières a suscité nombre de spectacles déjà amplement commentés, aussi me contenterai-je de citer l’éblouissant Romances inciertos :  un autre Orlando, qui transfigure le thème par la grâce d’un artiste hors norme, François Chaignaud, danseur  chanteur chorégraphe,  haute- contre et baryton, sur fond d’anciennes mélodies espagnoles, qui a soulevé la salle d’émotion et d’enthousiasme.  Et j’aborderai le Festival par un autre versant, la présence dominante des poètes antiques, revisités par les médiateurs les plus divers. Si Py a choisi Sophocle au départ de son travail avec les prisonniers l’an dernier, c’est parce que c’était  « l’année des Antigone » :  une création radiophonique,  Antigone Concert-fiction d’après Sophocle (texte de Stéphane Michaka,  musique de Didier Benetti), et surtout, à  l’ouverture de 2017, l’Antigone  de Satoshi Miyagi qui a  noyé  la Cour d’honneur sous un plan d’eau hanté par des silhouettes blanches et des ombres gigantesques.  Pour l’artiste japonais, le choix de cette pièce s’imposait dans un monde secoué de tueries, « où chaque parti définit  son propre camp comme étant du côté de Dieu, et celui de l’ennemi, du côté du Diable », vision binaire  qu’il estime propre surtout aux grands monothéismes, et capable d’entretenir la guerre indéfiniment : dans le bouddhisme, il n’y a pas de jugement dernier.

Cette année, Sénèque arrive en tête devant les favoris habituels. Racine lui empruntait parfois, tout en avouant s’efforcer de  l’adoucir.  S’il prétendait  s’être inspiré uniquement d’Euripide pour sa Phèdre, rappelle Florence Dupont, c’est pourtant à Sénèque qu’il doit la scène où elle avoue son amour pour  Hippolyte. Est-ce un effet oblique de cette réserve ? Depuis le Thyeste  de Jean-Pierre Vincent en 1995, on a rarement entendu le poète latin  en dehors de quelques  Phèdre  (Gilles Gleizes, Théâtre de la Tempête, 1995. Julie Recoing, Nanterre- Amandiers, 2008. Elisabeth Chailloux, Théâtre des Quartiers d’Ivry, 2013, toutes trois dans la traduction de Florence Dupont), et un Thyestes  de Simon Stone joué aux Amandiers en 2014. Le même  Simon Stone, avec la troupe du Toneelgroep, a récemment préféré à sa Médée celle d’Euripide, comme autrefois Jacques Lassalle (Festival d’Avignon, 2000). Mais la Comédie-française vient d’ouvrir  les portes de son studio à  une Phèdre mise en scène par  Louise Vignaud, et Avignon invite Thyeste  dans  la Cour d’honneur. Le Théâtre complet de Sénèque reparaît à l’occasion du Festival, présenté et traduit par Florence Dupont qui voit enfin triompher sa conviction que oui, il  a écrit un théâtre du jeu. Elle cite à l’appui T. S. Eliot : « Pendant la Renaissance, aucun auteur latin n’était plus estimé que Sénèque; dans les temps modernes peu d’auteurs latins ont été condamnés avec plus de suite. »  Et en effet, c’est le Richard III  de Shakespeare qui a conduit Thomas Jolly à Sénèque.

Quelques jours avant le Festival,  les  Roman Tragedies  de Shakespeare  dirigées par Ivo van Hove avaient donné le coup d’envoi au Théâtre de Chaillot .Inspirées de Plutarque, créées il y a dix ans à Avignon, elles  se déroulent à nouveau aujourd’hui dans un centre de congrès international mais opèrent cette fois un véritable coup d’État : dans cette nouvelle version, le rôle d’Auguste César n’est pas seulement tenu par une actrice, pratique assez courante aujourd’hui, il est devenu un personnage féminin, tout comme le conjuré Casca de Jules César, parce que, explique van Hove, les femmes sont désormais présentes au sommet de tous les appareils politiques ou économiques. Les scènes de guerre sont figurées par des coups de cymbale, le peuple a disparu, ce sont les spectateurs  invités à se mêler aux comédiens qui jouent les citoyens romains et participent passivement aux mascarades politiques, tandis que des téléviseurs diffusent l’investiture  de Donald Trump. Le Toneelgroep enchaîne directement à Avignon avec une tragédie domestique, De  Dingen die Voorbijgaan, Les Choses qui passent,  de Louis Couperus, que  Van Hove porte au rang de Proust néerlandais. Si le thème du roman, une famille bourgeoise détruite de l’intérieur par  un lourd secret, peut surprendre après ses grandes fresques politiques, la création d’un espace insolite, antichambre de la mort, la chorégraphie et le jeu des acteurs, le tintement inexorable des horloges  exercent la même séduction envoûtante sur le public.

Mais revenons à nos Anciens. Qu’ils modernisent ou non leurs textes, les metteurs en scène s’emploient à y déceler  les constantes de la société humaine.  Les frères ennemis du Thyestes de Simon Stone, à première vue des gens ordinaires censés refléter la barbarie de notre temps, postaient  des commentaires salaces sur Twitter et singeaient les jeux sexuels de vidéos porno avant de se livrer au cannibalisme du banquet sénéquien. Le spectacle de Thomas Jolly se déroule entre les fragments d’une statue de Melpomène : une tête à la bouche béante, une main au doigt pointé  évoquent le masque de théâtre et  la justice, mais font aussi écho à « la bouche qui parle et la main qui promet » du texte, seules parties intactes des corps que va découper méthodiquement Atrée pour les servir à leur père. Avant que ne commence l’action, une silhouette gravit la tête jusqu’au sommet et s’installe dans un siège métallique comme un arbitre de tennis.  C’est sur la gémellité des frères que va se concentrer l’horreur de leur hubris. Atrée cherche le crime parfait, celui qui surpassera tous les autres, et se persuade que Thyeste aurait aimé le commettre à sa place.

Le texte consiste pour l’essentiel en très longs, flamboyants  soliloques que les acteurs portent courageusement, avec un talent inégal, certains excellents, d’autres qui vocifèrent sans trop de variations. Au cours d’un des rares dialogues, le Courtisan déclare  à Atrée que « faire du mal à son frère / Même si c’est un mauvais frère / C’est attenter à l’humanité. » Pire encore quand ce frère est son double et que les coups portés détruiront Atrée tout aussi fatalement. « Crime contre l’humanité », c’est le sens que donne à  nefastus   la traductrice, qui s’applique à  « jouer en permanence sur les rapprochements contemporains et l’éloignement du texte latin. » Elle ménage aussi les ambiguïtés de la syntaxe latine, par exemple en maintenant l’absence de ponctuation. Toutes les ressources visuelles et auditives sont mobilisées avec talent pour parer au risque de monotonie. Lorsque le fantôme de Tantale est arraché au Tartare par une Furie qui lui enjoint d’infecter sa maison,  on voit s’abattre sur le plateau une pluie de confetti noirs que le mistral complice fait tournoyer comme un vol d’insectes, dont quelques uns s’accrochent  à l’épaule d’Atrée. On comprend mieux la pertinence de son costume jaune cintré quand il se proclame l’égal du Soleil, « sublime et tyrannique, au dessus des hommes », Soleil  qui refuse d’éclairer la Terre quand monte la fumée noire du  sacrifice, et qu’un chœur d’enfants implore de revenir. Les images de Sénèque donnent au drame des dimensions cosmiques, soulignées par les mots qui viennent s’inscrire sur la façade. A la dernière scène, Atrée et Thyeste vêtus de costumes de fête identiques assortis à la nappe du banquet, allongés l’un contre l’autre, répètent sur le mode incantatoire leur malédiction, tandis que le mot « Soleil » s’inscrit  dans  une succession de langues et de graphies. Seule lueur de rédemption, une citation empruntée à De la colère aura le mot de la fin : « Mauvais nous vivons parmi nos pareils. Une seule chose peut nous rendre la Paix : c’est un traité d’indulgence mutuelle ».

L’Iphigénie  très attendue de Chloé Dabert a généralement déçu, jugée trop plate, trop peu inventive, sans point de vue, peut-être parce que cette amoureuse déclarée de la langue racinienne a mis toute son énergie à  lui éviter de se faire estropier par les acteurs. Tous s’y appliquent, pas un pied ne manque, mais leur éclat limpide est absent. Au moins sa mise en scène a-t-elle donné lieu à quelques  rencontres stimulantes, dont celle  organisée par l’Agence Nationale de la Recherche.  Ainsi Vinciane Pirenne Delforge montre-t-elle que Racine, ce fin lecteur des Anciens,  a sérieusement édulcoré Euripide en absolvant Agamemnon de toute responsabilité. Il a offensé Artémis, mais la réplique violente de la déesse  n’excluait pas toute négociation. Sur la scène grecque, la vie connaît en  alternance les biens et les maux de la condition humaine. Les hommes ne sont pas entièrement les jouets du sort, leur responsabilité est clairement engagée, dans une commensalité avec les dieux qui fait l’objet d’un dialogue continu visant au bien-être de la communauté. Les Moires, déesses de la part qui revient à chacun, sont là pour dire que la démesure ne doit pas y trouver sa place, que ce sont les enfants qui en paient le prix. Ainsi  après avoir été servi au festin des dieux par Tantale, Pelops est ramené à la vie, mais pas les fils de Thyeste.

Rien à voir, donc, avec l’amnistie générale décrétée dans  Pur présent où  c’est l’injustice sociale la coupable. Olivier Py, qui  avait mis en scène sa propre version de  l‘Orestie,  revendique une filiation avec Eschyle, même si on peine à le reconnaître dans ce prêche lourdement sanctimonieux, La Prison, L’Argent, Le Masque,  trois réquisitoires contre le système carcéral, les banquiers et tous leurs complices. Ce ne sont même plus des financiers abjects et des politiciens corrompus qui tiennent la place des dieux, mais des robots : « Avec les algorithmes, pas de risque de révolte », ils gèrent  impavides  le destin de pauvres hommes aspirant à « vivre plus dignement », sans guère d’espoir de trouver cette dignité rêvée ailleurs qu’au théâtre, écrasés qu’ils sont par un déterminisme plus rigide que tout ce qu’a pu imaginer Eschyle. Bien que Py annonce ne pas vouloir calquer l’alexandrin, la majorité de ses vers avancent tels des bataillons sur douze pieds ferrés. Dans les passages les plus vigoureux,  il montre en tout cas  une réelle aptitude au ping-pong des stichomythies :

LE BANQUIER
D’un coup de dé, d’un seul, reconquérir le ciel

LE FILS
D’un coup de feu, d’un seul, me jeter dans le ciel.

Une perle baroque pour conclure :  La mort d’Agrippine, tragédie pratiquement oubliée d’Hercule Savinien de Cyrano de Bergerac, écrite en 1654, a été jouée  quelques jours à peine avant d’être censurée par les dévots, et jamais reprise depuis jusqu’à aujourd’hui. Le rôle-titre, c’est Agrippine l’Aînée, petite-fille d’Auguste, épouse de Germanicus, belle-fille et belle-sœur de Tibère. Daniel Mesguich place la pièce  à côté, voire au-dessus, des plus belles de Racine,  fasciné par la splendeur du verbe, l’athéisme absolu, la remise en cause bien avant Brecht du jeu de l’illusion théâtrale. Pour lui elle se situe  à contre-courant de tout ce qui caractérise le théâtre du grand siècle, hormis des alexandrins que les acteurs déroulent avec une impeccable précision, « des vers imprégnés de tristesse majestueuse », et un découpage en actes et scènes conforme aux modèles du genre. Cyrano a tout lu, les stoïciens et les matérialistes qui ne sont pas à la mode de son temps, Zénon et Lucrèce, et bien sûr Sénèque, dont on reconnaît la trace dans les carnages rapportés par les protagonistes. Au lieu des  longues scènes d’exposition d’origine, dans la version abrégée d’environ un tiers par Mesguch, une  voix off, la sienne, résume le contexte historique et le réseau de relations interfamiliales, le palmarès criminel des personnages.  Tous ont  à leur actif un ou plusieurs meurtres « par le fer, la flamme  et le poison »,  tous se jouent les uns aux autres un double ou triple jeu. Et tous sont unis par la haine de Tibère,  lui déclare Livilla, éprise de Sejanus, « amant perfide » épris d’Agrippine qui  se sert de lui pour parvenir à ses fins :

Moi ta nièce, ta bru, ta cousine, ta fille
Moi qu’attachent par tous les nœuds de ta famille,
Je menais en triomphe à ce coup inhumain,
Chacun de tes parents t’égorger par ma main…

A peine un fait, un aveu semble-t-il établi que la scène suivante le dément, avant d’être contredite à son tour. « Ne croyez à rien, dit Cyrano, ils font tous semblant parce que c’est du théâtre. » L’auteur déjoue tous les codes de son époque. Une fois assuré que les conjurés sont morts,  d’un bref « C’est  assez », dernier mot de la pièce, Tibère  dispense le messager et l’auditoire d’un récit de Théramène.

Pourquoi tant de retours aux sources ? Pour  Mesguich, parce que nous avons besoin de nous accrocher aux anciens mythes dans l’absence actuelle de repères, parce que nous avons  tous en nous une part d’Antigone, d’Œdipe, de Hamlet, de Faust. Mais aussi, dit Thomas Jolly, de Médée, de Thyeste, dont il  a pu le temps d’un éclair comprendre la fureur qui les animait avant de se ressaisir, car « la tragédie me permet de voir ce qui menaçait ma pensée, me permet de ne pas être manichéen. »  L’engouement actuel  pour ce  Sénèque  « dégoulinant de sang » qu’affectionnaient les Elisabéthains dit l’urgence d’affronter cette part monstrueuse en nous et autour de nous, celle que nous redoutons de voir ensauvager notre humanité. Le théâtre des Anciens ne fait pas son cinéma, n’impose pas un cadre de vision, il peut traiter de la violence sans jugement mais aussi sans fascination, en lui opposant la voix du chœur.

Le bel avenir de la presse papier

Au début de l’été 1618, voici précisément quatre cents ans, sortait des presses à Amsterdam le numéro 1 de Courante uyt Italien, Duytslandt, & c. (« Evénements courants d’Italie, d’Allemagne, etc. »).

D’aucuns y voient le premier journal véritable. Un hebdomadaire en format folio d’une parfaite austérité. Une feuille unique à ses débuts. Deux larges colonnes de néerlandais en caractères gothiques sur un support en chiffons recyclés.

La suite en accéléré : l’arbre remplace le chiffon, la presse devient une industrie, un « quatrième pouvoir ». On voit les journaux résister tant bien que mal à la radio, à la télévision, aux débuts d’Internet, et puis… vient le XXIe siècle. En quelques années, lecteurs et publicité basculent vers le Web. Depuis l’an 2000, la diffusion de la presse papier payante ne cesse de baisser. Les quotidiens sont particulièrement affectés : – 40 % en vingt ans aux Etats-Unis.

Le dernier en 2043

En 2005, l’universitaire américain Philip Meyer fixe à 2043 la date du dernier exemplaire d’un journal imprimé. Aujourd’hui, la plupart des quotidiens, concurrencés par des sites en ligne, ne parviennent pas à compenser les pertes de leur version papier par les gains des abonnements à la version numérique.

Quel est l’enjeu ? Ira-t-on regretter, diront certains, une presse pétrie de partis pris et de bien-pensance, phagocytée par les lobbies, un journalisme souvent superficiel, des rédactions en chef désorientées ? « Le journaliste, esclave des trois M, écrivait Nietzsche. Le moment, les opinions [“Meinungen”] et les modes. » Question de degré.

On doit l’espérer, une société a d’autant plus de chances de bien se porter, à terme, qu’elle contrecarre plus efficacement la tendance naturelle à voir la mauvaise information chasser la bonne. L’argument vaut du point de vue politique mais aussi économique. Or à cet égard le numérique tarde à faire ses preuves. Il existe des sites et des newsletters de qualité mais dans l’ensemble, le Web est une cacophonie dominée par des sites à succès qui traitent sur le même plan le sérieux et le futile.

Des informations biaisées

Plus préoccupant : Internet privilégie et renforce les effets de silo déjà observables dans les pratiques de lecture de la presse classique. Globalement, le numérique donne une prime non seulement aux fake news, ce que tout le monde sait, mais aux informations biaisées et aux communautarismes sociaux et idéologiques. Il renforce ce qu’on appelle l’homophilie, le cloisonnement des familles idéologiques.

Aucun outil jamais n’a mieux donné corps au proverbe « Qui se ressemble s’assemble ». On sélectionne ce qui nous motive et ce qui va dans le sens de ce qu’on pense déjà. Et les algorithmes poussent à la surenchère. Ceux de YouTube, par exemple, conduisent insensiblement l’internaute à visualiser des contenus conspirationnistes. Le Net est aussi un instrument de choix pour les manipulateurs politiques et les lobbys industriels.

Une frange de la population est donc en quête de meilleurs supports d’information et de réflexion. Quête avivée par les inquiétudes nées de l’impact des réseaux sociaux : addiction au smartphone, divulgation et exploitation des données personnelles. Il n’est pas étonnant, dans ce contexte, d’assister à un regain d’intérêt pour le papier – ou à la rigueur la projection de son contenu en format numérique. Le mouvement vient d’en haut, de la fraction de la société la plus cultivée, jeunes y compris.

L’exemple de « The Economist »

The Economist en fournit un exemple frappant. Créé voici cent soixante-quinze ans, l’hebdomadaire continue de voir ses ventes progresser : 1 million en 2005, plus de 1,6 million aujourd’hui. La version numérique coûte aussi cher que la version papier. Et même si le contenu est le même, beaucoup de lecteurs préfèrent le papier.

« Nous ne voulons pas dire à nos clients que l’imprimé est mort et que le numérique est tout ce qui compte, parce que nous ne voulons pas nous laisser égarer par ce message, disait en 2016 l’un des dirigeants du journal. On a fait des groupes de discussion avec nos lecteurs, beaucoup à l’université, et ils disent préférer le contenu papier, ils sont contents de pouvoir déchirer des pages, les montrer à d’autres, écrire dessus ; et ils ne veulent pas se laisser distraire par les médias sociaux. »

De tous les organes d’information générale de la planète, The Economist est sans doute celui qui offre à la fois la plus forte densité de contenu vérifiable au décimètre carré, la plus grande quantité d’informations commentées par numéro et, ce qui est loin d’être négligeable, la plus forte promesse d’effets de surprise.

Dans un autre genre, voici The New Yorker. Fondé en 1925, ce quasi-hebdomadaire au contenu élitiste, aux articles longs, à l’écriture soignée, attaché à ses traditions, à ses dessins vieux jeu, a dépassé récemment le million d’abonnés. Malgré son ancrage new-yorkais, il se vend autant en Californie que sur la côte Est.

Austère, noir et blanc, pas de photos

Dans un genre encore plus élitiste, saluons le succès de la London Review of Books, un mensuel fondé en 1979, à peu près aussi austère que l’était l’hebdomadaire néerlandais de 1618. Grand format, noir et blanc, pas de photos, pas d’intertitres, pas même de chapeaux pour présenter des articles fort longs, en quatre colonnes serrées. Et une diffusion en hausse régulière, qui dépasse aujourd’hui les 70 000 exemplaires.

Remarquons au passage que toutes catégories confondues, vingt magazines se créent chaque mois aux Etats-Unis ! En France cette fois, il y a Le Monde diplomatique, fondé en 1954, un mensuel lui aussi grand format, à peine moins austère, plus de 160 000 exemplaires.

Selon l’essayiste canadien David Sax, ce mouvement est à rapprocher d’un regain d’intérêt pour l’analogique : les disques vinyle, les jeux en dur, les agendas Moleskine, les Polaroid et le livre papier. Autant d’objets qui tournent le dos au numérique en mobilisant les cinq sens.

Un journal ou un magazine est lui aussi un objet. Ses dimensions exercent une forte contrainte sur le contenu, invitant une rédaction en chef exigeante à un travail de sélection et d’édition auquel le Web se prête moins. Quatre cents ans après sa naissance, la vénérable persistance de la presse papier comme vecteur de la bonne information n’est ni une survivance ni une mode. C’est une réalité durable et un point lumineux dans le devenir tourmenté des démocraties.

 

16 faits & idées à glaner dans ce numéro

L’origine des groupes sanguins reste un mystère.

 

Hitler a fait disparaître la quasi-totalité des documents personnels le concernant.

 

Dans ses discours, le Führer ne laissait aucune place à l’improvisation.

 

Le végétarien Hitler pérorait devant ses hôtes sur l’horreur et la cruauté des abattoirs.

 

Hitler avait une prédilection pour les Mercedes dernier cri.

 

Une rumeur persistante affirme qu’Adolf avait un grand-père juif.

 

Guido von List appelait à la restauration d’une lignée de sang aryen pur.

 

La bibliothèque d’Hitler à Berchtesgaden contenait plus 16 000 livres.

 

Himmler a dû arrêter ses études et travailler comme ouvrier.

 

Les SS devaient laisser examiner leurs femmes pour vérifier leur « bonne santé reproductive ».

 

La décision de construire la première chambre à gaz remonte à octobre 1941.

 

Eichmann possédait un sens petit-bourgeois et puritain de la famille.

 

52 % des Allemands votèrent pour Hitler en mars 1933.

 

Personne n’est assuré de résister à l’attrait d’actes inhumains promis à l’impunité.

 

Himmler et les SS avaient la conviction de servir une morale supérieure.

 

En 1933, les SA et SS dirigeaient plus de 160 petits camps à Berlin.

Le plus grand penseur nazi

Né la même année qu’Hitler, coïncidence qui lui paraissait faire sens, Martin Heidegger publie son maître ouvrage, L’Être et le temps, en 1927. Il est élu l’année suivante à la chaire de l’université de Fribourg laissée vacante par Edmund Husserl, qui avait pris sa retraite. Il est élu recteur de cette université le 21 avril 1933 et rejoint les rangs du Parti nazi dix jours plus tard. Dans son Discours du rectorat, le 27 mai, il se félicite que le national-socialisme ait réveillé « les forces de la terre et du sang ». En novembre de la même année il signe le « Serment de loyauté des professeurs allemands à Adolf Hitler et à l’Etat national-socialiste ». Dans deux adresses aux étudiants ce même mois, il salue en Hitler « la réalité allemande d’aujourd’hui et du futur, ainsi que sa loi », et exprime l’espoir que le mouvement nazi accomplira « une transformation totale de notre Dasein [l’être-là] allemand ». Il venait de faire entrer les lois raciales nazies dans l’université. Les étudiants juifs ne peuvent plus prétendre aux bourses désormais réservées aux « Allemands aryens ». Le philosophe refuse de diriger les travaux de recherche d’étudiants juifs.

On ignore Heidegger démissionne de son poste de recteur en avril 1934. Selon l’historien du IIIè Reich Richard J. Evans, cette décision ne doit pas être mise sur le compte d’une soudaine défiance à l’égard du nazisme, mais sur une incompatibilité foncière du philosophe avec les fonctions d’administrateur. Après sa démission, il rejoint d’ailleurs pour deux ans le Comité pour la philosophie du droit. Au sein de l’Académie de droit allemand, ce comité joua un rôle consultatif dans l’élaboration des lois de Nuremberg de 1935, qui privèrent les juifs de leurs droits civiques. Il comptait dans ses rangs plusieurs figures nazies, comme Carl Schmitt et Alfred Rosenberg, lequel semble avoir rivalisé avec lui pour tenir la position de philosophe du parti nazi. Dans un séminaire tenu en 1934, Heidegger reproche aux « peuples sémitiques », ces « déracinés », d’être incapables d’apprécier les qualités existentielles de l’ « espace » (Raum) allemand. Dans un cours donné en 1935, intitulé « Introduction à la métaphysique », il évoque « la vérité et la grandeur internes » du national-socialisme.

Heidegger restera professeur à l’université de Fribourg et membre du parti nazi jusqu’à la fin de la guerre. Nulle part dans ses textes, assure le philosophe américain Richard Wolin, il « n’a formulé la moindre objection à la politique nazie ; pas plus dans ses cours que dans ses essais ou sa correspondance » («Heidegger, l’antisémitisme en toutes lettres » , Books octobre 2014).

La publication en 2014 des premiers volumes de ses Cahiers noirs, intitulés ainsi en raison de la couleur de leur couverture, a relancé la polémique sur la question de la relation entre le le nazisme de Heidegger et la teneur même de sa philosophie. Faut-il considérer que son engagement politique et sa pensée profonde étaient deux mondes distincts, ou doit-on parler d’interpénétration ? Les spécialistes sont aussi passionnés que divisés. Richard Wolin est de ceux qui plaident pour l’interpénétration. Comme en témoigne son livre La politique de l’être : la pensée politique de Heidegger, paru en français en 1992, il a exploré le sujet bien avant la publication des Cahiers noirs. Or ces textes ne sont « ni un journal philosophique ni une compilation de pensées recueillies au fil de l’eau », écrit Wolin, « ce sont des réflexions approfondies sur les problèmes métapolitiques essentiels de l’époque, examinés par le philosophe dans la perspective raffinée de son “histoire de l’Etre” » et destinés par lui à former les derniers volumes de son œuvre. On y trouve quantité de passages éloquents, comme celui-ci : « L’accroissement de la puissance […] de la judéité a son fondement dans le fait que la métaphysique de l’Occident, surtout dans son déploiement moderne, a offert le lieu de départ pour la propagation d’une  rationalité et d’une capacité de calcul qui seraient entièrement vides si elles n’avaient pas réussi à se ménager un abri dans “l’esprit”, sans pour autant jamais pouvoir saisir à partir d’elles-mêmes les domaines de décision cachés […]. Plus les décisions et les questionnements à venir se font originels et primordiaux, plus ils sont appelés à demeurer inaccessibles à cette “race” » (les juifs).

Books

 

Dans ce hors-série

 

 

Sciences

La pureté du sang, une obsession allemande

Dès les années 1920, les scientifiques allemands, y compris ceux d’origine juive, sont convaincus qu’il est possible de déterminer la supériorité raciale des individus en fonction de leur groupe sanguin.

 

Portrait

Hitler, l’homme

Ayant obstinément éliminé toutes les traces de son passé, Hitler a réussi à imposer l’image, longtemps incontestée, d’un homme impénétrable. Des archives récentes révèlent un acteur consommé et un psychologue machiavélique, aux antipodes du dément aux colères irrationnelles que l’on se plaît à décrire.

 

Enfance
La genèse d’un monstre

Quand le diable s’est-il emparé d’Hitler ? Enfant, sous les raclées de son père ? Jeune adulte, lorsqu’il devint un artiste contrarié ? Ou déjà dans l’œuf, dans le ventre de sa mère ? C’est l’hypothèse qu’ose Norman Mailer, au risque de conférer à Hitler la grandeur satanique à laquelle il aspirait tant.

 

Armée
La métamorphose du petit soldat

C’est lorsqu’il est encore dans l’armée qu’Hitler devient un antisémite et un antibolchevique acharné. Il y découvre sa vocation d’homme politique et des talents d’orateur dont il saura se servir plus tard.

 

Littérature

Le complexe de l’ancien cancre

Le sentiment d’infériorité d’Hitler le poussait à combler ses lacunes par des lectures compulsives dans lesquelles il puisait son inspiration.

 

Bras droit

Himmler, génocidaire ordinaire

L’histoire d’Heinrich Himmler est celle d’un fanatique dans la peau d’un homme insignifiant et frustré. Organisé et sans scrupules, il devient l’homme le plus puissant du premier cercle d’Hitler.

 

Journal

Autoportrait d’un manipulateur hors pair

Le journal-fleuve de Joseph Goebbels offre une vision unique et presque intime du régime nazi. Elle reflète le parcours d’un « démagogue de la pire espèce », qui a idolâtré le Führer comme personne d’autre.

 

Débat 

La fausse banalité d’Eichmann

Malgré l’image tenace qu’il s’est construite lors de son procès et qui est allée jusqu’à duper Hannah Arendt, Adolf Eichmann était loin d’être un « petit homme », un bureaucrate obéissant et sans relief.

 

Réédition

Le livre le plus dangereux du monde

Après soixante-dix ans d’interdiction, Mein Kampf est de nouveau disponible à la vente en Allemagne, dans une édition savante lestée de pas moins de 3500 notes. Jamais ce document de premier ordre, véritable bible du national-socialisme, n’avait été commenté et réfuté de façon aussi précise.

 

Extrait BD

Les voix du nazisme

Dans l’Allemagne des années 1940, un acousticien zélé est chargé par les autorités hitlériennes d’étudier la nature profonde de la langue allemande. La mission n’a rien d’anodin, l’objectif poursuivi étant de trouver la voix aryenne la plus pure. Une quête obsessionnelle qui reflète le basculement de tout un peuple dans la folie.

 

Psychanalyse

Des nazis sur le divan

Dès 1941, les Britanniques tentent de percer les mystères de l’esprit nazi à l’aide de la psychanalyse, une science méprisée et bannie par le IIIe Reich parce que « trop juive ». Mus par la même volonté de comprendre l’ennemi, les Américains vont jusqu’à analyser Hitler à distance.

 

Confessions

Le mythe d’une Wehrmacht propre

En combien de temps un homme normal devient-il une machine à tuer ? Des conversations de soldats allemands faits prisonniers entre 1939 et 1945 répondent sans ambages : quelques jours, tout au plus.

 

Administration

Seigneurs de la terreur

Dans la Pologne occupée, l’administration nazie était représentée par des chefs de district, souvent des juristes instruits et qualifiés, qui jouirent d’une grande liberté pour faire régner la violence sur leur territoire. Beaucoup d’entre eux sortirent indemnes de la dénazification.

 

Moralité

Le dilemme des juifs de Theresienstadt

Ce camp devait servir de vitrine au régime nazi. Pour les déportés, il est devenu un abîme de choix moraux. Les SS y ont confié aux juifs eux-mêmes la gestion des affaires courantes. Et donc la tâche de désigner ceux qui allaient être exterminés.

 

Témoignage

Dans la tête d’un juif

Jusqu’à l’arrivée au pouvoir d’Hitler, Victor Klemperer était convaincu d’être un Allemand comme les autres. Refusant obstinément de quitter son pays, ce fils de rabbin, qui fait partie des rares survivants de la Shoah, a consigné son terrible quotidien dans un journal. Un témoignage troublant sur l’Allemagne hitlérienne et ses habitants.

 

Philosophie

Le plus grand penseur nazi

Considéré comme le plus important philosophe allemand du XXe siècle, Heidegger était un membre actif du Parti national-socialiste. Il a vu dans la doctrine hitlérienne une incarnation de sa propre conception du monde.

 

Extrait non-fiction

Camps nazis, année zéro

En mars 1933, deux mois à peine après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, les premiers camps de concentration sont ouverts en Allemagne, dans des lieux improbables : brasseries désaffectées, appartements privés, auberges de jeunesse … Juifs et opposants y subissent un traitement d’une rare violence.

 

Entretien

Guido Fackler : « La musique permettait de rester humains »

Entre moyen de survie pour les détenus et instrument de torture pour les SS, la musique a joué un rôle ambivalent dans les camps nazis.

La folie nazie

Ce numéro vaut d’être lu en entier et dans l’ordre. Il décrit en détail la façon dont un peuple européen, qui avait atteint le plus haut degré de civilisation, produit les plus grands musiciens de tous les temps, mis en place le système universitaire le plus prestigieux de la planète et accédé au premier rang de la recherche scientifique, s’est laissé emporter en une décennie par un vent de folie dont le monde ne s’est pas encore remis. De facture très diverse, les articles ici réunis évoquent les ouvrages les plus récents parus sur le sujet. Certains ont été traduits en français. Ainsi le premier tome de la biographie d’Hitler par Volker Ullrich, lequel intervient à plusieurs reprises dans ce numéro. Ou la biographie d’Himmler par Peter Longerich. Ou le journal de Goebbels. Ou encore l’ouvrage de Bettina Stangneth sur Eichmann.  Ou bien sûr le journal de Victor Klemperer. D’autres ne sont pas connus du public français. Celui de Myriam Spörri porte sur le mythe scientifique de la pureté du sang, paradoxalement promu par un couple de chercheurs juifs. Un autre concerne les années où Hitler était soldat dans l’armée allemande. Il y a aussi l’édition scientifique de Mein Kampf, un modeste volume de 1948 pages. Un ouvrage américain sur les essais menés par des psychanalystes pour comprendre les ressorts du nazisme. Le livre essentiel de Sönke Neitzel et Harald Welzer sur la nazification de la Wehrmacht. L’étude de Markus Roth sur les chefs de district allemands qui ont organisé la terreur en Pologne. Le témoignage de Hans Günther Adler sur le sadisme qui présidait à l’administration du camp de Theresienstadt.

La folie nazie ne peut faire l’objet d’une véritable explication. On sait énumérer les facteurs qui l’ont rendue possible : la défaite de 1918 à l’issue d’une guerre dévastatrice, l’arrivée des bolcheviks au pouvoir en Russie, l’antisémitisme dominant, la croyance dans les vertus de l’eugénisme, puis la crise financière de 1929, l’inflation, le chômage. Mais une conjonction de facteurs ne fait pas une démonstration. Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut se placer à un autre niveau : rentrer dans la tête des acteurs, des plus grands aux plus humbles. C’est ce que propose ce numéro. De nombreuses pages sont consacrées à Hitler lui-même, que l’on peut à bon droit considérer comme le facteur princeps : s’il n’avait pas existé, il y a de bonnes raisons de penser que tout cela ne serait pas arrivé. Or le personnage, s’il garde une part de mystère, est maintenant très bien connu. Regardez attentivement la figure bonasse et souriante présentée en couverture : c’est bien lui, c’est aussi lui. Et lisez Mein Kampf, publié longtemps avant son accession au pouvoir : tout son programme y est écrit, à l’exception de l’Holocauste (mais on comprend la raison de cette exception : c’est qu’à l’époque il ne le jugeait pas techniquement possible). Parmi les documents les plus impressionnants, à lire absolument, il y a les enregistrements des discussions entre officiers de la Wehrmarcht faits prisonniers. Ils illustrent en profondeur l’invraisemblable degré de perversion morale, d’inversion des valeurs, dans lequel avaient sombré ces hérauts du nazisme ordinaire. Dans un autre genre, comment comprendre que le plus sophistiqué des philosophes allemands, Martin Heidegger, ait lui aussi adhéré aux principes de cette folie collective ?  La majorité des articles de ce numéro ont été rédigés par des Allemands.

Babochłop

« “Androboulon en grec ancien”, dit l’un, ”Babochłop en polonais”, dit un autre, ”Manwijf en batave”, dit un troisième, ”Otokomasari en japonais”, dit un quatrième, qui ajouta : ”Et butch en anglais” ; bref il ne manquait pas de mots en ce bas monde pour désigner “une femme qui se conduit en homme”. La bagarre com­mença quand Roseline demanda ce qu’on entendait exactement par “se conduire en homme”. Deux morts et trois blessés plus tard, nous dûmes mettre un terme à ce débat. »
D. P.

Remerciements à Béatrice Dame­ron, Richard Hall, Richard Lauwaars et Romain Su pour leur contribution à cette recherche. Le mot grec androboulon était ­évoqué par Mary Beard.

Aidez-nous à trouver le prochain mot manquant :
Existe-t-il dans une langue un mot pour désigner une personne qui est paralysée devant l’action car elle met d’emblée en avant des problèmes dissuasifs ?

Écrivez à

La personnalité du personnage

Comme tant d’autres couples qui se respectent, celui formé par le lecteur et l’auteur du roman est en fait un ménage à trois, avec, dans le rôle pernicieux du troisième comparse, le personnage. Ou plutôt les personnages, car en général ils sont plusieurs, voire pléthore : près de 500 dans À la recherche du temps perdu ; au moins 2 000 dans La Comédie humaine ; 3 237 dans la Bible ; et 37 267 chez Alexandre Dumas, probablement le détenteur du record.
Non seulement le personnage a tendance à capter l’affection du lecteur – le plus souvent une lectrice –, mais en plus il donne bien du fil à retordre à son créateur. Rares sont les romanciers comme Vladimir Nabokov qui conduisent leurs personnages « au fouet » (« S’ils doivent traverser la rue, ils ont intérêt à le faire »). La plupart du temps, ceux-ci se construisent puis existent indépendamment de l’auteur, sinon de son subconscient. « J’en connais qui prennent le contre-pied de toutes mes idées, par exemple qui sont anticléricaux en diable et dont les propos me font rougir », gémit François Mauriac, si soucieux de piété et de bienséance. Mais, en bon casuiste, il avance aussitôt une excuse : « C’est assez mauvais signe qu’un des héros de nos livres devienne notre propre porte-parole. Lorsqu’il se plie doci­lement à ce que nous attendons de lui, cela prouve, le plus souvent, qu’il est dépourvu de vie propre et que nous n’avons entre les mains qu’une dépouille. » Exact. C’est même la marque d’une création réussie que de la voir ainsi échapper à son créateur, comme les six personnages de Pirandello. Il faut savoir lâcher la bride, et ce n’est pas donné à tout le monde. « Je sens trop que ce n’est qu’à mon gré que mon héros se marie­rait ou divorcerait, serait fidèle ou infidèle, heureux ou cocu, qu’il tuerait ou mourrait », avoue Jean Guéhenno, qui décide sagement d’abandonner le roman pour le journal.
Dans ce triangle amoureux litté­raire, les gagnants sont les lecteurs et les personnages. L’auteur, lui, est un peu le dindon de la farce, ce qu’il vit plus ou moins bien. Rousseau s’offusque que les gens lui écrivent pour lui demander l’adresse des personnages de La Nouvelle Héloïse – mais il est en même temps flatté d’avoir si bien trompé son monde, et que l’on croie qu’il a lui-même été l’amant d’Héloïse ! Kafka préfère la ­manière forte : quand il écrit L’Amérique, il a maille à partir avec deux olibrius – « Tout le temps que j’ai écrit ils sont restés sur mes talons. Et comme dans le roman même ils devaient dresser les bras et serrer les poings, ils ont fait la même chose contre moi » ; du coup, les deux enquiquineurs sont éliminés du texte final. Mais cette rancœur, c’est encore Flaubert qui, sur son lit de mort, l’exprime le plus directement : « Cette pute de Bovary va vivre, et moi je vais mourir comme un chien ! »

Deux Todorov en un

Aux deux tiers de son dernier livre, Tzvetan Todorov donne une défi­nition de l’essai : un « texte de connaissance et de réflexion qui n’oublie pas pour autant qu’il est littérature ». Cette description lui est inspirée par un texte de Kundera, mais elle s’appliquerait aussi à merveille à ses propres travaux. Lire et vivre rassemble une quarantaine d’articles, d’interventions et de contributions diverses (dont sept parus initialement dans Books), rédigés entre 1988 et 2016. Todorov en a dicté l’ordonnancement à ses enfants, sur son lit d’hôpital, juste avant son décès en février 2017.
Un recueil d’écrits de circonstance court toujours le risque de n’être qu’une juxtaposition arbitraire de textes prématurément vieillis. Rien de tel avec Lire et vivre. L’ouvrage offre, au contraire, un ultime feu d’artifice de l’esprit. Comme le rappelle André Comte-Sponville dans une préface vibrante, il y a eu deux Todorov : « Todorov I », le brillant théoricien de la littérature, et « Todorov II », qui s’intéressait « de moins en moins aux structures et aux signes, de plus en plus aux individus et au sens ». Lire et vivre réunit les deux ; on y retrouve une grande partie des thèmes qui obsédaient Todorov ces dernières années : la guerre (qui peut être nécessaire mais n’est jamais juste), le mal (qu’il est dangereux de croire toujours extérieur à nous), le rôle et les dévoiements de la mémoire, la grandeur des Lumières (qui, pour la première fois, ont conçu la pluralité). Mais, à la faveur d’un article sur Romain Gary, nous voilà aussi violemment ramenés à cette vérité aujourd’hui un peu oubliée : Todorov reste l’un des plus grands critiques du XXe siècle. Il nous démontre, par l’exemple, que l’essai est un genre littéraire à part entière : lui dont le français n’était pas la langue maternelle écrit merveilleusement bien, sans jamais se payer de mots. Son style parvient à embrasser la complexité du réel sans renoncer à la clarté, ni à l’émotion. L’un des textes les plus bouleversants arrive à la fin de l’ouvrage. Il est consacré au grand linguiste Émile Benveniste. Todorov l’a connu, et il en dresse un portrait presque tragique : mort prématurément et diminué, Benveniste offre l’exemple d’une vie qui ne fut pas totalement accomplie.
Pour beaucoup d’intellectuels, se revendiquer de la nuance et de la voie moyenne est une façon de ne pas penser. Chez Todorov, la nuance n’a rien d’une paresseuse démission, elle est une forme d’intransigeance qui, loin d’affa­dir, stimule et féconde.