Rayés de la carte

J’adore les ouvrages excen­triques, et Nowherelands en est un. Ce livre traduit du norvégien est une compilation sérieuse et souvent amusante de toutes sortes de faits et de commentaires sur 50 territoires de la planète qui, à un moment ou à un autre depuis 1840, ont cessé d’être des entités politiques – un drôle d’assortiment qui va de la Sicile au sultanat du Haut-Yafa, au ­Yémen. Le livre est constitué de témoignages, d’analyses historiques et de réflexions sur des musiques, des films et même des recettes de cuisine, mais son socle reste la collection de timbres de l’auteur. Lorsqu’il l’a constituée, explique Berge, il voulait qu’elle comprenne un timbre-poste de chaque pays en ayant émis ­depuis le premier Penny Black (1). Et uniquement des exemplaires oblitérés. Chaque chapitre du livre est illustré par une pièce issue de sa collection. (Il a aussi goûté beaucoup des recettes qu’il donne, autre moyen selon lui de « faire corps avec son sujet »).
Ces singularités enrichissent le livre plutôt qu’elles ne le péna­lisent – Nowherelands est tout de questionnement érudit et de curio­sité. Je l’ouvre au hasard au chapitre consacré à Elobey, Annobón et Corisco – population : 2 950 habitants, superficie : 35 km². Existence en tant qu’en­tité politique : 1777-1909 (2). Je ­parie que vous n’aviez jamais ­entendu parler d’Elobey, Anno­bón et Coris­co, dans le golfe de Guinée ; moi non plus. Le timbre de la collection de Bjørn Berge émis par ce territoire insulaire porte le cachet d’Elobey – les habitants des deux autres îles expé­diaient rarement du courrier. Mais, nous dit l’auteur, l’exploratrice britannique Mary Kingsley en a parlé en 1895 – elle s’y était fait servir du thé et des avocats par des missionnaires catho­liques. Aujourd’hui, Annobón (mais pas Elobey ni Corisco) ­serait contaminée par un enfouissement de déchets radioactifs.
Ou bien prenez l’île que nous connaissons sous le nom de Tasmanie. Elle est représentée dans le livre par un timbre défraîchi datant de 1855, sur lequel figure la jeune reine Victoria, souveraine de la Terre de Van Diemen, comme on appelait l’île à l’époque. Bjørn Berge nous donne un remar­quable ­aperçu de l’histoire de la Tasmanie, ­depuis l’époque où Jonathan Swift ­situa Lilliput dans son voisinage jusqu’à ces années ­effroyables où elle abrita un bagne britannique de sinistre renommée. On y apprend, par exemple, qu’un bagnard qui avait tenté de s’en évader déguisé en kangourou reçut 150 coups de fouet. L’effigie de la reine sur le timbre s’inspire, nous raconte ­encore Berge, d’un tableau de 1837 qui montre Victoria souriant avec bienveillance ; mais, sur le timbre imprimé vingt ans plus tard, elle a un regard fuyant et apeuré, qui correspond mieux à la réputation épouvantable de l’endroit.
On découvre ensuite l’État princier de Nandgaon, dirigé à l’époque de l’Empire britannique par des princes hindous de la secte des bairagis, qui ne se souciaient que de questions spirituelles – même la nourriture ne les intéressait pas vraiment. Pas très motivant a priori pour Bjørn Berge, si ce n’est que, vers la fin du XIXe siècle, le prince bairagi de l’époque décida d’émettre des timbres-poste. Ces timbres, apprend-on, « étaient très grossièrement lithographiés ». Le papier était de mauvaise qualité et, « comme on l’a vu précédemment avec les timbres d’Obock », rappelle l’auteur, impitoyable envers les lecteurs inattentifs comme moi qui ont déjà oublié tout ce qui concerne Obock, leurs dentelures étaient « de travers ». Pire encore pour les philatélistes érudits : en 1893, les stocks de timbres invendus furent frappés des caractères latins MBD, les initiales du souverain du ­moment.
Les titres des chapitres choisis par Bjørn Berge sont parfois malicieusement trompeurs. « La Sibérie des Caraïbes », par exemple. Le timbre correspondant représente un bateau à vapeur franchissant un passage maritime avec un gros monoplan au-dessus. Il s’agit, apprend-on, du canal de Panamá. Quand les Américains ont percé le ­canal et s’en sont vu octroyer la concession par l’État panaméen, ils administraient aussi la zone voisine, qui devint bientôt, selon l’auteur, tout à fait semblable aux cités industrielles que l’Union ­soviétique avait ­bâties en Sibérie.
Quant au chapitre intitulé « Une génoise avec Hitler », il  relate de façon concise mais complète l’histoire de Dantzig (aujourd’hui Gdansk) de 1921 à 1939, année où les ­Allemands mirent un terme à son existence d’État libre. Le ­gâteau partagé avec Hitler est une référence à un thé qui fut donné à Berlin.
Il ne faudrait pas en conclure que Nowherelands n’est que curiosité futile. Son propos, foncièrement sérieux, vise à démontrer que chacun de ces petits territoires à demi oubliés doit sa grandeur et sa décadence aux caprices de grandes puissances qui poursuivaient des buts pas toujours avouables. Nowherelands m’a amusé mais m’a aussi épaté, car c’est un ouvrage rigoureux, bien fait, exigeant et, ce qui ne gâte rien, absolument unique en son genre.

 

— Cet article est paru dans la Literary Review en décembre 2017. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

De la peur à la Terreur

Quand on regarde les chiffres de la Terreur, ils ne sont pas si terribles. Entre 1793 et 1794, le Tribunal révolutionnaire de Paris envoya 2 700 personnes à l’échafaud, et, à travers l’ensemble de la France, le gouvernement fut responsable de la mort de 30 000 à 40 000 personnes (ce qui inclut les exécutions plus ou moins sommaires et les décès dans les prisons, où les conditions de détention étaient souvent déplorables). Même en y ajoutant (ce qui est contestable) les morts de la guerre civile en Vendée, soit 250 000 à 300 000 personnes, on reste très en dessous des 1 500 000 victimes françaises des guerres napoléoniennes (sans compter les 4 millions de victimes à travers l’Europe). Très en dessous aussi, note Colin Jones dans The New York Review of Books, du nombre de morts causés par la traite des Noirs (plusieurs millions, là encore). Et pourtant c’est bien la Terreur, plus qu’aucune autre ­période de l’histoire de France, qui a laissé une empreinte d’effroi et d’horreur inégalée.
Dans l’ouvrage qu’il lui consacre, le spécialiste américain de la Révolution française Timothy Tackett rappelle que ce qui a choqué avec la Terreur, c’est le fait qu’elle fut mise en œuvre par les mêmes individus qui, quelques années plus tôt, proclamaient les principes des droits de l’homme. Comment est-on passé de 1789 à 1793 ? Des ­espoirs d’une émancipation heureuse du genre humain aux fournées de condamnés conduits à la guillotine ? Deux courants historiographiques s’opposent depuis plus de deux siècles : celui qui explique (et justifie) la Terreur par les circonstances – elle ­aurait été une réaction à l’invasion étrangère et au soulèvement vendéen et aurait permis la survie de la Révolution – et celui qui considère que la Terreur n’avait rien d’accidentel – elle serait le résultat de la logique même de la Révolution, de sa croyance aveugle dans le Progrès et la Raison, de sa vision beaucoup trop abstraite de l’homme et du monde. Tackett se propose de suivre une troisième voie. Pour lui, comme le rapporte Robert Zaretsky dans la Los Angeles Review of Books, l’explication de la Terreur ne se trouve pas dans « les histoires politiques, intellectuelles et institutionnelles traditionnelles ». Il souhaite introduire une nouvelle dimension : les émotions et, parmi elles, celle qui lui semble avoir joué un rôle moteur pendant toute cette ­période, la peur.
C’est elle, selon Tackett, qui a transformé des individus éduqués et pétris des idéaux des Lumières en « terroristes ». Bien qu’il s’en défende, Tackett est plus proche de la thèse des « circonstances » que de celle qui veut que le ver se soit déjà trouvé dans le fruit. Certes, il montre que la violence a été présente dès le tout début de la Révolution, mais elle était condamnée par la classe dirigeante. (En 1791 encore, Robespierre propose l’abolition de la peine de mort.) C’est à partir du moment où la Révolution semble menacée par les ennemis de l’extérieur comme de l’intérieur qu’on commence à juger légitime le recours à des mesures d’exception. Tackett ­replace au centre des motivations révolutionnaires la peur des conspirations. Celle-ci est largement irrationnelle et confine souvent à la paranoïa (Robespierre en est l’exemple le plus frappant), mais Tackett ne remet pas en cause la bonne foi de ceux qui en furent la proie. Le plus grand massacre de la période, celui de septembre 1792 à Paris, est ainsi dû avant tout à la crainte des soldats volontaires, sur le point de partir sur le front, de laisser derrière eux des traîtres potentiels, susceptibles de s’en prendre à leur famille. La réalité de la menace semblait si crédible que, sur le coup, personne ne condamna ce bain de sang.
Il faut dire que les conspirations et les trahisons bien réelles ne furent pas rares – le double jeu de Mirabeau, celui du roi, la tentative de fuite de ce dernier en juin 1791, les défections de La Fayette puis de Dumouriez – non moins que les tentatives d’assassinat contre les grandes figures de la Révolution, parfois réussies (dans le cas de Marat, notamment). Les Français de l’époque « se trouvaient dans une situation sans précédent », conclut Zaretsky.

« Ce ne sont que des femmes »

Tout ce que nous voyions était une assemblée de créatures, championnes de l’autodéfense, d’un calme extrême, et qui sans aucun doute étaient sur le point de nous demander des comptes quant à notre présence ici. Six d’entre elles firent un pas en avant, prirent place des deux côtés de chacun de nous et firent comprendre qu’il nous fallait les suivre. Nous préférâmes obéir, au moins au début, et nous mîmes en marche, au coude à coude avec elles, avec d’autres devant nous, d’autres derrière nous et d’autres encore de chaque côté. Nous étions cernés.
Un grand bâtiment s’élevait : une construction aux murs très épais, impressionnante, ­immense, vieillotte, en pierres grises, différente des habitations du reste de la ville.
« Ça sent le roussi ! nous dit Terry rapidement. Nous ne devons pas accepter d’entrer ici, les gars. » […].
Nous réfléchissions. Il nous semblait sage de les suivre, même si refuser était possible. Il nous apparaissait que notre seule chance était de leur donner des signes d’amitié pour favoriser une attitude civilisée de part et d’autre. Mais une fois entrés dans cette ­enceinte impressionnante, nous n’en savions pas ­davantage sur ce que ces dames déterminées comptaient faire de nous.
L’hypothèse d’une détention pacifique ne nous effleura même pas. Alors nous restâmes plantés là, essayant de faire comprendre que nous préférions reprendre notre route. L’une d’elles s’avança avec un croquis de notre avion, demandant par signes si nous étions bien les visiteurs venus du ciel qu’elles ­recherchaient. Nous acquiesçâmes.
Celle qui semblait commander montra de nouveau le croquis, puis désigna le paysage d’un grand geste circulaire. Mais nous prétendîmes ignorer où était notre engin – en vérité, nous n’en étions plus très sûrs nous-mêmes. Nous leur donnâmes une indication très vague sur son emplacement. Elles nous firent une nouvelle fois signe d’avancer, se tenant proches les unes des autres de part et d’autre de la porte pour ne laisser qu’un étroit passage. Elles formaient une foule compacte autour de nous. Il n’y avait rien d’autre à faire que d’avancer ou se battre.
Nous nous consultâmes.
« Je ne me suis jamais battu avec une femme de ma vie, dit Terry fortement perturbé, mais je ne rentre pas ici. Je refuse d’être parqué comme dans un couloir de bétail. »
— On ne va bien sûr pas lutter, objecta Jeff. Ce ne sont que des femmes, en dépit de leurs vêtements peu féminins, gentilles de surcroît, l’air avenant et intelligent. Je crois que nous allons devoir y aller.
— Nous pourrions ne jamais en sortir si nous y rentrions, leur répondis-je. Elles ont l’air raisonnables, d’accord, mais je ne suis pas certain qu’elles soient bien intentionnées. Regardez leurs visages ! »
Tandis que nous discutions, elles attendaient, détendues mais vigilantes. Leur atti­tude n’avait pas la rigidité du soldat ; elles ne semblaient pas être sous une contrainte quelconque. Le terme qui vint à Terry, « comité de vigilance », les décrivait parfaitement. Elles ressemblaient à de solides bourgeoises, réunies précipitamment pour une affaire commune ou un danger, toutes mues par les mêmes sentiments. Nulle part ailleurs je n’ai vu de femmes de ce genre. Des poissonnières et des marchandes peuvent afficher une force similaire, mais elle sera brutale et grossière. Ces créatures-là étaient simplement athlétiques, à la fois légères et puissantes. Des professeures d’université, des enseignantes, des écrivaines sont nombreuses à manifester une semblable intelligence, mais on perçoit souvent quelque nervosité dans leur regard. Ces créatures, en sus de leur intel­ligence frappante, étaient paisibles comme des vaches.
Nous les observions.
Nous savions que ce moment était crucial. La chef donna un ordre, nous désigna, et la foule autour de nous fit un nouveau pas en avant.
« Il faut se décider vite, dit Terry.
— Je vote pour que nous entrions », ­répondit Jeff.
Mais nous étions deux contre un, et Jeff se mit de notre côté, par camaraderie. Nous fîmes un dernier effort pour les convaincre de nous libérer, avec insistance, mais sans pour autant implorer. En vain.
« Allez, on fonce, les gars ! dit Terry. Et si elles ne nous laissent pas passer, je tire
en l’air. »
Nous nous trouvâmes dans la si­tuation des suffragettes essayant d’atteindre le Parlement malgré le triple cordon de la police londonienne. La solidité de ces femmes était ahurissante. Terry s’aperçut soudain que c’était inutile. Il se dégagea un moment, sortit son revolver et tira en l’air. Comme des mains l’agrippaient, il tira de nouveau, et nous enten­dîmes un cri. À cet instant, ­chacun d’entre nous fut saisi par cinq femmes, chacune ­tenant une jambe, un bras ou une tête. Nous fûmes soulevés tels des enfants insupportables et transportés ainsi, nous ­débattant inutilement. On nous ­porta à l’intérieur. Nous nous défendions avec toute notre force d’homme, mais ces dames nous soumettaient bel et bien, en dépit de nos ­efforts.
Ainsi emportés et immobilisés, nous ­arrivâmes dans un grand hall désert aux murs gris. On nous conduisit devant une femme majestueuse, aux cheveux gris, qui semblait remplir la fonction de juge. Il y eut quelques paroles échangées – assez peu – entre elles, et, soudain, chacun de nous sentit une main fondre sur lui, une main ferme qui plaquait un linge mouillé d’une douceur aqueuse sur notre bouche et notre nez : un anesthésiant.

Le plus grand des mystères

∆S≥0. Cette équation se lit ainsi : « Delta S est toujours supérieur ou égal à zéro. » C’est la seule équation que l’on trouve dans l’ouvrage que le physicien italien Carlo Rovelli a consacré au temps. Pour une bonne raison : comme l’indique l’auteur, « c’est l’unique équation de physique fondamentale qui reconnaît une différence entre passé et ­futur. La seule qui nous parle de l’écoulement du temps. » L’idée a de quoi laisser perplexe : si l’on prend l’ensemble des lois de la physique – les lois du monde mécanique de Newton, les équations de l’électricité et du magnétisme de Maxwell, celles de la gravitation d’Einstein, celle de la mécanique quantique de Heisenberg, Schrödinger et Dirac, celles des particules élémentaires des physiciens du XXe siècle –, aucune ne permet de faire la différence entre passé et futur (et, partant, entre cause et effet). Aucune ne rend compte de cette chose si évidente et primordiale pour nous qu’est le temps. Sauf donc cette loi de thermodynamique, énoncée pour la première fois par l’Allemand Rudolf Clausius au milieu du XIXe siècle.
Que signifie-t-elle exactement ? Que, toutes choses égales par ailleurs, « la chaleur ne peut pas passer d’un corps froid à un corps chaud ». Autrement dit, la chaleur passe toujours d’un corps chaud à un corps froid. Jamais l’inverse. Un truisme ? Carlo Rovelli parvient à nous faire prendre la mesure du carac­tère exceptionnel de cette fausse ­évidence. Toutes les autres règles de la physique énoncent des processus réversibles. Là, le phénomène que décrit l’équation de Clausius ne l’est pas : il y a donc un sens, un avant, un après. Le temps est né.
L’Ordre du temps est un ouvrage fascinant qui rend accessibles aux profanes des idées extrêmement complexes. Ce talent de vulgarisateur scientifique est la marque de fabrique de Rovelli, qui, en 2014, avait été à l’origine d’un des best-sellers les plus surprenants de ces dernières années : l’opuscule de 78 pages Sept leçons de physique « s’était écoulé à plus de 300 000 exemplaires en un an », rappelle Andrea Coccia dans le quotidien italien en ligne Linkiesta. Avaient suivi des traductions dans une quarantaine de langues (dont le français, chez Odile Jacob).
Ce nouvel opus est plus fourni. Il faut dire qu’il s’attaque à l’un des plus grands mystères qui soient, peut-être même, selon Rovelli, « le plus grand de tous », celui de la nature du temps. On y ­découvre toute une série de phénomènes aussi vertigineux que perturbants : le fait que le temps s’écoule plus vite à la montagne qu’en plaine, par exemple. L’auteur montre aussi que le « présent » est une illusion : « L’idée qu’il existe un maintenant bien défini partout dans l’Univers est […] une extrapolation illégitime de notre expérience. » Le présent n’est qu’affaire de proxi­mité, « il forme une bulle autour de nous ». Impossible donc de déter­miner si deux événements qui se seraient déroulés sur Terre et sur une planète lointaine ont eu lieu au même moment.
Rovelli retrace l’histoire captivante des différentes théories scientifiques qui ont eu cours sur le temps. La principale ligne de partage opposa deux des ­esprits les plus fertiles qu’a connus l’humanité : Aristote et Newton. Pour le premier, le temps n’est qu’« une façon de mesurer comment changent les choses ». Il n’existe pas dans l’absolu. Selon Newton, au contraire, le temps a une existence indépendamment des choses. Quand elle fut énoncée pour la première fois, la thèse de Newton choqua, notamment le grand philosophe Leibniz : « La légende veut que Leibniz, dont le nom est encore parfois orthographié “Leibnitz”, ait volon­tairement supprimé le “t” de son patronyme pour clamer sa foi en la non-existence de t, le temps », rapporte Rovelli.
La synthèse entre la théorie aristotélicienne et celle de Newton fut réalisée par Einstein. Pourtant, le grand savant auquel L’Ordre du temps rend hommage, c’est moins Einstein, Aristote ou Newton que l’Autrichien Ludwig Boltzmann. C’est lui qui, à la fin du XIXe siècle, comprit tout ce qui se cachait sous l’équation de Clausius. Si la chaleur passe du chaud au froid, et non le contraire, c’est grâce à « la tendance naturelle de toute chose au désordre ». La chaleur correspond en effet à une agitation accrue des particules, et toute l’histoire de l’Univers se résume à une « augmentation cosmique bancale et saccadée de l’entropie », autrement dit du désordre.

Protester, avant ou avec Internet

Les 50 ans de Mai 1968 sont l’occasion de poser cette question : à quoi sert de manifester ? Elle a été explorée récemment dans The New Yorker par le journaliste Nathan Heller à partir de cinq livres récents.
Dans Direct Action (« Action directe »), L. A. Kauffman, une vétérane des mouvements de gauche, analyse un demi-siècle de contestation (1). Pour elle, le moment fondateur est la mani­festation du 1er mai 1971 à Washington contre la guerre du Vietnam. Sans avoir eu besoin d’instructions diffusées par des leaders, les manifestants avaient bloqué les ponts et les autoroutes autour de la capitale. C’était l’avènement d’une « nouvelle forme de radicalisme », déployant des techniques d’obstruction conçues par la base. Kauffman y voit l’origine de la plupart des mouvements efficaces des décennies suivantes, notamment Act Up et Earth First !
Dans Assembly (« Assemblée »), deux marxistes de la vieille école, Michael Hardt et Antonio Negri, théorisent sur les mouvements de masse dépourvus de leaders (2). « Les gens n’ont nul besoin qu’on leur donne la ligne du parti pour éclairer et guider leur action, écrivent-ils. Ils sont en mesure d’identifier ce qui les opprime, et ils savent ce qu’ils veulent. »
Dans Accélérer le futur (3), Nick Srnicek et Alex Williams s’en prennent à une évolution récente vers la « folk politique », qui privilégie les réactions à chaud et les bons sentiments au détriment d’une réflexion. Ils décrivent « des formes de protestation de plus en plus répétitives et barbantes », dépourvues d’efficacité. Marxistes eux aussi, mais plus jeunes, ils accusent les protestataires de gauche de se laisser aller à la nostalgie des formes d’action du passé : pétitions, occupations, grèves… Inventer le futur exige de nouveaux modes d’action.
Leur dénonciation de la folk politique trouve un écho dans le dernier livre de l’historien et politologue Mark Lilla, The Once and Future Liberal (« La gauche qui fut et qui sera ») (4). Lilla appelle à un retour au réa­lisme politique : « L’ère de la politique mouvementiste est derrière nous, du moins actuellement. Nous n’avons pas besoin de manifestants supplémentaires. Nous avons besoin de davantage de maires » (de gestionnaires). Il faut pénétrer le système politique pour le réformer.
Pour Nathan Heller, le livre le plus percutant est celui de la ­sociologue turque Zeynep ­Tufekci. Elle a une longue expé­rience de terrain – y compris sur la place Tahrir, au Caire, en 2011, et au parc Gezi, à Istanbul, en 2013. Elle constate l’échec global des mouvements spontanéistes, un échec renforcé par le rôle d’Internet, et appelle cela « l’adhocratie » (mouvements ad hoc). Son modèle est le mouvement américain des droits civiques. Un succès magnifique, fondé sur une stratégie pensée sur le long terme, ferme et prudente à la fois, ­n’excluant ni les leaders ni le ­recours à l’establishment. L’exemple phare est celui de Rosa Parks, dont le cas aboutit à la ­décision de la Cour suprême d’interdire la ségré­gation dans les autobus. Des jeunes femmes avaient été arrêtées avant elle pour avoir ­refusé de céder leur place dans un bus. Pour déclencher les hostilités (un boycott), les organisateurs du mouvement ont attendu « le bon moment et la bonne personne » : une femme d’âge mûr capable de garder la tête froide dans le déferlement médiatique prévisible. « Un chef d’œuvre de maîtrise et de logistique », écrit Heller. Et le mouvement des droits civiques a su compter sur l’appui de magis­trats haut placés et, bien sûr, de Bobby Kennedy, qui, en 1963, fit réparer d’urgence par l’armée la sono dont Martin Luther King devait se servir lors de la marche sur Washington et qui avait été sabotée. Selon Tufecki, les mouvements qui réussissent (comme plus tard Act Up) sont « proto-­institutionnels ».

« Houille ! Atié ! Atimbora ! »

LE PRIX GULBENKIAN-BOOKS
En partenariat avec Books, la Fondation Calouste Gulbenkian (délégation en France) attribue un prix biennal à la meilleure traduction en français d’une œuvre de langue portugaise éditée en France dans les deux années précédentes. Le jury a attribué le prix 2017 à Mathieu Dosse pour la traduction de Mon oncle le jaguar et autres histoires, de João Guimarães Rosa. Lors de la première édition, en 2015, le prix était allé à Dominique Nédellec pour la traduction de Quels sont ces chevaux qui jettent leur ombre sur la mer ?, d’António Lobo Antunes (Christian Bourgois).

Mon oncle le jaguar

– Hum ? Eh-eh… Oui. ’Sieu oui. An-han, vous voulez entrer, vous pouvez entrer… Hum, hum. M’sieur savait que j’habite ici ? Comment qu’il savait ? Hum-hum…
Eh. ’Sieu non, n’t, n’t… Vous avez que ce cheval-là ? Chi ! Un cheval boiteux, fourbu. Il sert plus à rien. Chiste… Mais oui. Hum, hum. Vous avez vu mon petit feu de loin ? Oui. Eh, donc. Entrez, vous pouvez vous mettre ici.
Han-han. C’est pas une maison, ça… Oui. Possible. Il me semble. Chuis pas fazendeiro, c’est ici chez moi… Oui, c’est pas chez moi non plus. Moi – partout. Je suis ici, quand je veux je pars. Oui. Ici je dors. Hum. Hein ? C’est vous qui le dites. ’Sieu non… Vous y allez ou vous en venez ?
Han, vous pouvez tout mettre dedans. Ereh ! Désharnachez votre cheval, j’aide. Attachez votre cheval, j’aide… Mettez votre besace à l’intérieur, votre sac, vos pliages. Hum, hum ! Vous pouvez. Vous êtes cipriuara, un homme venu pour moi, mon invité ; iá-gnan ? Bon. Beau. Vous pouvez vous asseoir, vous coucher sur le lit de bois. Le lit de bois est pas à moi. Moi – hamac. Je dors dans un hamac. Le lit de bois est au Noir. Maintenant je vais rester accroupi. C’est bon aussi. Je souffle sur le feu. Hein ? Si c’est chez moi, hein ? Le hamac est à moi. Hum. Hum-hum. Oui. ’Sieu non. Hum, hum… Alors, pourquoi est-ce que vous voulez pas ouvrir votre sac, prendre ce qu’il y a dedans ? Atié ! M’sieur est un loup gras… Atié… C’est pas à moi, non ? Qu’est-ce que ça me regarde ? Je prends pas vos affaires, chuis pas un voleur. A-hé, a-hé, ’sieu oui, je veux. J’aime ça. Mettez-en dans l’écuelle. J’aime ça, beaucoup…
Bon. Beau. A-han. Cette cachaça à vous est très bonne. J’en aurais aimé une mesure-d’un-litre… Ah, mougnan-mougnan : des bêtises. Je dis des bêtises, je mougnanmouïne. Je suis content. Apé ! Vous êtes un bel homme, si riche. Hein ? ’Sieu non. Parfois. J’apprécie. Presque jamais. Je sais la faire, j’en fais : au cajou, aux fruits des bois, au maïs. Mais c’est pas bon. Elle a pas de bon-beau feu, non. C’est trop de travail. J’en ai pas aujourd’hui, non. J’ai rien. Vous aimez pas. C’est de la cachaça sale, de pauvre…
An-han, le Noir, il vient plus. Le Noir, il est mort. Qu’est-ce que j’en sais ? Il est mort, par là, il est mort de maladie. Tendre de maladie. C’est la vérité. Je dis la vérité… Hum… Votre employé prend son temps, il arrive que demain soir. Encore ? ’Sieu oui, je bois. Apé ! Une bonne cachaça. Vous avez pris que cette bouteille-là ? Eh, eh. Votre employé est là demain, avec les montures ? C’est sûr ? Vous avez la fièvre. L’employé pour sûr aura des médicaments… Hum-hum… ’Sieu non. Je bois du thé aux herbes. Aux racines. Je sais les trouver, ma mère m’a appris, je connais bien. Chuis jamais malade. Juste des démangeaisons, des furoncles aux jambes, ces ziguezigues, la grattelle. Sale affaire, je suis une bête de la forêt.
Hum, ça sert plus à rien de chercher… Les animaux sont déjà loin. L’employé aurait pas dû. Mauvais employé, n’t, n’t ! ’Sieu non. Ils se sont enfuis vite, vite, eh donc. Le monde est grand : partout par là c’est les geraïs, du sertão brut, tapouitama (1)… Demain, l’employé revient, avec d’autres. Hum, hum, le cheval est dans la forêt. Je sais les trouver, j’écoute leurs pas. J’écoute, l’oreille à terre. Un cheval qui court, ça tagade… Je sais suivre une trace. Ti… maintenant non, c’est trop tard, c’est trop spacieux par ici. Ils sont loin. L’once est en train de les manger… ça vous attriste ? C’est pas ma faute ; c’est ma faute des fois ? Soyez pas triste. Vous êtes riche, vous avez plein de chevaux. Mais, ceux-là, l’once les a mangés, atiouca ! Un cheval qui s’approche de la brousse, il est mangé… Les singes ont crié – c’est que l’once l’a attrapé…
Eh, encore, ’sieu oui. J’aime ça. Une cachaça de première. Vous avez aussi du tabac ? Oui, du tabac à chiquer, à pétuner. Vous en avez encore, en trop ? Ha-han. C’est bon. Du beau tabac, du tabac fort. ’Sieu oui, eh donc. Vous m’en donnez, je prends. J’apprécie. Du vrai bon pétun. C’est du chico-silva ? Aujourd’hui tout est si bon, vous trouvez pas ?
Vous voulez manger ? Y a de la viande, du manioc. Eh, là, de la paçoca (2). Beaucoup de poivre. Du sel, j’en ai pas. J’en ai plus. Ce qui sent si bon, beau, c’est la viande. Un tamanoir que j’ai chassé. Vous en mangez pas ? C’est bon le tamanoir. Y a de la farine, de la rapadura (3). Vous pouvez tout manger, demain je chasse encore, je tue un chevreuil. Demain, non, je tue pas de chevreuil : pas besoin. L’once a déjà attrapé votre cheval, elle lui a sauté dessus, l’a saigné par la veine-artère… La grosse bête est déjà plus que morte, et elle lâche pas, elle reste sur son corps… Elle lui a brisé le crâne, déchiré son cou… Brisé ? Brisééé !… Elle lui a sucé tout son sang, mangé un gros bout de sa viande. Ensuite, elle a traîné le cheval mort, vers la lisière, avec ses mâchoires. Elle l’a recouvert de feuilles. Maintenant elle dort, dans les fourrés… L’once mouchetée commence par manger le derrière, la croupe. La souassourana commence par ici, par la poitrine. Le tapir, les deux lui mangent d’abord le ventre : sa peau est épaisse… Vous m’avez cru ? Mais la souassourana tue pas de tapir, elle en est pas capable. La mouchetée, elle en tue, oui ; la mouchetée est une parente à moi !
Hein ? Demain matin elle y retourne, elle en mange encore un bout. Ensuite elle va boire de l’eau. J’arrive là-bas, avec les urubus… Une saloperie, ces urubus, ils logent dans la Grotte du Bahut… J’arrive là-bas, je me coupe un morceau de viande. Maintenant, je sais ça : c’est l’once qui chasse pour moi, quand elle peut. L’once est une parente à moi. Mes parentes, mes parentes, aïe, aïe, aïe… Je me moque pas de vous. Je mounianmouine tout seul, pour moi, anioum. La viande du cheval va pas pourrir d’ici demain. La viande de cheval, c’est très bon, c’est du premier choix. Je mange pas de viande pourrie, zeste ! L’once en mange pas non plus. Quand c’est une souassourana qui a tué, j’aime moins : elle recouvre tout avec du sable, et de la terre sale…
Du café, y en a pas. Hum, le Noir buvait du café, il aimait ça. Je veux plus habiter avec aucun Noir, jamais plus… Des macaques. Les noirs, ils sentent… Mais le Noir disait que je sentais moi aussi : une odeur différente, une odeur âpre. Hein ? La cabane est pas à moi, non ; la cabane est à personne. Elle était pas au Noir non plus, non. Le buriti du toit est tout vieux, tout pourri, mais la pluie passe pas, ça pipicote juste un p’tit peu. Chi, quand je déménage d’ici, je mets le feu à la cabane : pour que personne puisse plus habiter là. Personne habite par-dessus mon odeur…
M’sieur peut manger, c’est pas une paçoca de tamanoir, non. C’est une paçoca de bonne viande, du tatou-hou. Un tatou que j’ai tué. Je l’ai pas pris à l’once, non. Les petites bêtes, elles les gardent pas : elles mangent tout, en entier. Beaucoup de poivre, han… Hein ? An-han, oui, il fait sombre. La lune est pas encore là. La lune vespère encore, mais elle va bientôt apparaître. Hum, y en a pas. Y a pas de bougeoir, non, pas de lumière du tout. Je souffle sur le feu. C’est rien, la cabane prend pas feu, j’ai l’œil, l’œilœil. Un p’tit feu sous le hamac, c’est bon-beau, ça éclaire, ça réchauffe. Y a ici des brindilles, de l’araçá, du bon bois. Pour moi tout seul, pas besoin, je sais comprendre dans le noir. Je vois dans la forêt. Hé, au milieu de la forêt, ça brille : allez voir, c’est pas un œil, non – c’est une tiquira, une goutte d’eau, une résine d’arbre, un insecte, une grosse araignée… Vous avez peur ? M’sieur, alors, peut pas être une once… Vous pouvez pas comprendre l’once. Vous pouvez ? Parlez ! Moi, j’endure la chaleur, j’endure le froid. Le Noir geignait à cause du froid. Un Noir bon travailleur, vraiment, il aimait ça. Il allait chercher du bois, il cuisinait. Il a planté du manioc. Quand y aura plus de manioc, je pars d’ici. Eh, elle est bonne cette cachaça !
Niemhein ? J’ai chassé l’once, et comment. Je suis un vrai chasseur d’once. Je suis venu ici pour chasser l’once, rien que pour chasser l’once. ’Sieu Nhuão Guede m’a amené ici. Il me payait. Je gagnais la peau, je gagnais de l’argent pour chaque once tuée. De l’argent bien bon : glim-glim… Y avait que moi qui savais chasser l’once. C’est pour ça que ’Sieu Nhuão Guede m’a dit de rester ici, pour désoncer toute cette contrée. Anioum, oui, tout seul… Araan… Je vendais la peau, je gagnais plus d’argent. J’achetais du plomb, de la poudre. J’achetais du sel, j’achetais de l’amorce. Eh, j’allais loin d’ici, acheter tout ça. De la rapadura aussi. Moi – loin. Je sais marcher longtemps, beaucoup, marcher vite, je sais comment poser les pieds pour pas fatiguer, un pied après l’autre, je marche toute la nuit. Une fois chuis allé jusqu’au Bœuf de l’Urucúia… Oui. À pied. Je veux pas de cheval, non, j’aime pas. J’avais un cheval, il est mort, parti, il y en a plus, couéra (4). Il est mort de maladie. Vrai de vrai. Je dis la vérité… Je veux pas de chien non plus. Un chien, ça fait du bruit, l’once le tue. L’once, elle aime tuer, tout…
Houille ! Atié ! Atimbora ! Vous pouvez pas dire que j’ai tué des onces, vous pouvez pas. Moi, je peux. Dites pas ça, non. Je tue plus d’once, j’en tue plus. C’est pas beau – que j’ai tué. L’once ma parente. J’en ai tué, des tas. Vous savez compter ? Comptez quatre, dix fois, voilà : ce tas, vous le comptez quatre fois. Tant que ça ? Pour chacune que j’ai tuée, j’ai mis un caillou dans la calebasse. Dans la calebasse, y a plus la place pour un caillou de plus. Maintenant je vais jeter la calebasse pleine de cailloux dans la rivière. Je veux pas voir tué d’once, non. Si vous dites que j’ai tué des onces, je me mets en rage. Dites que j’en ai pas tué, non, oui ? C’est dit ? A-é, an-an. Bon, beau, pour de vrai. Vous êtes mon ami !
’Sieu oui, pour ma part, j’en bois encore. Une bonne cachaça, spéciale. M’sieur boit, lui aussi : c’est votre cachaça à vous ; un petit coup de cachaça, c’est bon pour la santé… Vous lorgnez. Vous voulez me donner cette montre ? Ah, vous pouvez pas, vous voulez pas, d’accord… D’accord, c’est bon ! Je veux pas de montre, non. C’est bon. Je pensais que vous vouliez être mon ami… Hum. Hum-hum. Oui. Hum. Iá chiste. Je veux pas de canif, non. Je veux pas d’argent. Hum. Je sors ­dehors. Vous pensez que l’once s’approche pas de la cabane, qu’elle mange pas votre autre cheval boiteux ? Ih, si, elle s’approche. Elle pose sa main en avant, énorme. L’herbe a bougé arrondie, embalancée, lentement, doucement : c’est elle. Elle vient par l’intérieur. Once main – once pied – once queue… Elle arrive sans rien dire, elle veut manger. Vous auriez bien raison d’avoir peur ! Oui ? Si elle rugit, eh, mocaniemo, vous avez peur. Elle grogne – elle rugit à s’en enfler la gorge, à s’en creuser les flancs… Urrurru-rrrurru… Comme un tonnerre. Tout tremble. Une grande gueule spacieuse, une grande gueule à deux bouches ! Apé ! Vous avez peur ? Bon, je sais, vous avez pas peur. Vous êtes querembaoua, bon-beau, courageux. Mais alors maintenant vous pouvez me donner le canif et l’argent, une p’tite somme. Je veux pas de la montre, non, d’accord, je plaisantais. Pourquoi que je voudrais une montre ? J’en ai pas besoin…
Eh, je suis pas avare non plus, moi. M’sieur veut une peau d’once ? Han-han, il y a qu’à voir, an-han. Elles sont belles, les peaux ? C’est tout ce que j’ai moi-même chassé, y a longtemps. Celles-ci je les ai pas vendues, non. J’ai pas voulu. Celle-là ? Un cangoussou mâle, que j’ai tué au bord de la rivière Sorongo. Je l’ai tué d’un seul coup de pique, pour pas abîmer la peau. Eh, shaman ! Un gros grand mâletou. Il a mordu le manche de ma sagaie, on y voit encore la marque de ses dents. Comme ça, ce gros jaguar s’est ratatiné en boule, en se retournant, tout mou tout mou, en un éclair, comme un anaconda, le corps défait par la rage, sous mon fer. Il se tordait, enragé, les pattes folles, et il miaulait, un grognement sauvage, il voulait encore me traîner dans un petit fourré, tout en épines… Il m’a quajiment eu !
Et cette autre, une mouchetée aussi, mais à grandes taches celle-là, une jaguarapinima, une grande once qui miaule gras. Je l’ai tuée à coups de balles, elle avait grimpé sur un arbre. Assise sur une branche de l’arbre. Elle était là, sans cou. Comme si elle dormait. Mais sûr qu’elle me regardait… Elle me regardait même avec mépris. Je l’ai pas laissée dresser les oreilles : prend ça, prend ça, poum ! – une giclée de feu… Un coup de feu dans sa bouche, pour pas abîmer la peau. An-han, elle a encore essayé d’accrocher ses ongles à la branche d’en dessous – d’où elle tirait le souffle pour ça ? Elle est restée accrochée de tout son long, puis elle est vraiment tombée de là-haut, elle a dégringolé, en cassant deux branches… Par terre, ih, eh !
Hein ? Une once noire ? Il y en a beaucoup ici, des pichounas, beaucoup. Je les tuais, pareillement. Hum, hum, l’once noire et l’once mouchetée s’accouplent toutes les deux. Elles nageaient, l’une derrière l’autre, la tête qui dépassait, l’échine qui dépassait. J’ai grimpé sur un arbre, au bord de la rivière, je les ai tuées à coups de fusil. D’abord la mâle, une once jaguareté-pinima, qui venait la première. Si l’once nage ? Eh, plutôt, oui ! Elle traverse le fleuve, droit devant elle, elle sort où elle veut… La souassourana, elle nage aussi, mais celle-là, elle aime pas traverser les fleuves, non. Ces deux-là, le couple dont je vous parle, c’était du côté d’en bas, une autre rivière, qui a pas même pas de nom, une rivière sale… La femelle était une pichouna, mais elle était pas noire comme du charbon noir : elle était noir couleur café. J’ai récupéré les deux mortes dans le gué, j’ai pas perdu les peaux, non… Bon, mais racontez pas que j’ai tué des onces, hein ? Écoutez et dites rien. Vous pouvez pas. Han ? Vrai ? Hué ! Attention, j’aime le rouge, moi ! Vous le savez bien…
Bon, je rebois un petit coup. Quoi, je bois jusqu’à suer, jusqu’à avoir de la cendre sur la langue… Caouignouara (5) ! J’ai besoin de boire, pour être content. J’en ai besoin, pour pouvoir causer. Si je bois pas beaucoup, je parle pas, je sais pas, ça me fatigue… Suffit, demain vous partez. Je reste tout seul, anioum. Qu’est-ce que ça me fait ? Eh, c’est une belle peau, ça, de la petite, une once à grosse tête. Vous la voulez ? Prenez-la. Vous me laissez le reste de la cachaça ? M’sieur a la fièvre. Il devrait s’allonger sur le lit de bois, s’envelopper dans sa cape, se couvrir avec la peau, dormir. Vous voulez ? Déshabillez-vous, mettez la montre dans la carapace de tatou, mettez-y votre revolver aussi, personne y touche. Je touche pas à vos affaires, non. Je ravive le feu, je garde l’œil, je prends soin du feu, vous dormez. Dans la carapace de tatou y a que ce bout de savon. Pas à moi, au Noir. J’aime pas le savon, non. Vous voulez pas dormir ? D’accord, d’accord, j’ai rien dit, rien dit…
Vous voulez en savoir plus sur les onces ? Eh, eh, elles meurent avec une de ces rages, elles disent ce qu’on dit pas… Rien qu’en un jour, j’en ai chassé trois. Eh, celle-là c’était une souassourana, une once rouge-renard, un grand chat d’une seule teinte, partout. Elle dormait le jour, cachée dans les hautes herbes. Eh, la souassourana est difficile à chasser : elle court beaucoup, elle grimpe aux arbres. Elle trôle beaucoup, mais elle vit dans les halliers, sur les plateaux. La pinima laisse pas la souassourana vivre au bord des marécages, la pinima, elle force la souassourana à fuir… De sa viande, j’en ai mangé. Bonne, plus savoureuse, plus tendre. Je l’ai cuisinée avec du jembê de carourou sauvage. Beaucoup de sel, du poivre fort. De la pinima je mangeais que le cœur, michiri, rôti, braisé, grillé, de toutes les façons. Et je me frottais tout le corps avec la graisse. Pour que j’aie jamais peur !
’Sieu ? ’Sieu oui. Des années et des années. J’ai mis fin aux onces dans trois endroits différents. De ce côté-là c’est le rio Sucuriú, qui débouche sur le rio Sorongo. Là-bas c’est un sertão (6) aux forêts vierges. Mais, de ce côté-ci c’est le rio Ururáu, et après vingt lieues c’est la Barra du Moine, on peut trouver des fazendas là-bas, du bétail. J’ai tué toutes les onces… Eh, ici personne peut ­habiter, personne à part moi. Eh, gnem ? Ahan-han… De maison, y en a pas. Y a une maison derrière les palmiers buritis, à six lieues, au milieu du marécage. Un veredeiro (7) habitait là, m’sieur Rauremiro. Le veredeiro est mort, sa femme, ses filles, un petit garçon. Tout le monde est mort de maladie. Vrai de vrai. Je dis la vérité !… Ici personne vient, c’est trop difficile. C’est trop éloigné, personne vient. Seulement de très loin, une semaine de trajet, il en vient, des chasseurs riches, jaguariara (8), tous les ans, au mois d’août, pour chasser l’once eux aussi.

 

— Ce texte est le début de la nouvelle Mon oncle le jaguar, tirée du recueil éponyme paru aux éditions Chandeigne. Il a été traduit par Mathieu Dosse

A propos du traducteur : Mathieu Dosse, né à São Paulo en 1978, est traducteur littéraire et titulaire d’une thèse en littérature comparée portant notamment sur João Guimarães Rosa. Il a reçu en 2016 le Grand Prix de traduction de la Ville d’Arles pour ce même recueil de nouvelles.

 

Femmes et pouvoir

Révolution culturelle. C’est ainsi que la féministe américaine Laura Kipnis perçoit les conséquences de l’affaire Weinstein. Des femmes ont soudain jugé possible de dénoncer les abus de pouvoir auxquels certains hommes se livrent impunément, dans les sociétés les plus avancées. Pourquoi jusqu’ici tant de femmes se sont-elles laissé faire ? Laura Kipnis devine la prégnance de comportements issus d’un long passé de sujétion. Mary Beard, professeure à Cambridge, ­explore justement les racines culturelles de la domination masculine en Occident. Elle conclut à la nécessité de repenser la notion même de pouvoir et se demande pourquoi, un siècle après la conquête du droit de vote, si peu de femmes exercent un pouvoir véritable dans nos sociétés. Le problème de base, soutient-elle, est que « notre modèle mental et culturel de ce qu’est une personne de pouvoir demeure résolument masculin ».
Pour faire bouger ce modèle, rien de tel qu’une belle utopie : c’est l’exercice pratiqué en… 1915 par Charlotte ­Perkins Gilman dans son roman Herland, dont Books Éditions publie la traduction. Nous en proposons un extrait. Et l’anthropologue Emmanuel Todd conclut ce dossier par une note optimiste, en soulignant que le « statut élevé des femmes » a joué un rôle déterminant dans l’essor de l’Occident.

 

Dans ce dossier :

Kundera, l’éternelle polémique

Les Tchèques l’auront atten­du plus de quarante ans. Le Livre du rire et de l’oubli était le dernier roman de Milan Kundera écrit en tchèque non encore publié dans son pays d’origine. Rédigé au moment de son exil en France, en 1975, il était paru directement traduit en français chez Gallimard en 1979. Publiée au Canada en 1981 par la maison d’édition tchèque en exil ‘68 Publishers, la version originale était presque introu­vable à Prague. Quant aux romans de Kundera écrits en français depuis 1995, il y a peu de chances qu’ils paraissent un jour en tchèque, l’écrivain de 88 ans refusant obstinément de les faire traduire ou de s’en charger lui-même, au risque de nourrir la déception et la rancune qu’il suscite déjà dans son pays. Des passions qui se déchaînent à l’occasion de la parution du Livre du rire et de l’oubli.
« Chez nous, l’œuvre de Kundera est accueillie de façon très contradictoire, explique le site iLiteratura. Certains lui font la fête, d’autres la dénigrent. Les grands médias estiment que c’est un écrivain mondial et traitent ses détracteurs de “faux Tchèques”. Mais, dans les cercles académiques, on rencontre surtout du scepticisme, voire du rejet. Certes, tous s’accordent à dire que Kundera est exceptionnel par son style. Mais c’est parfois une raillerie, car son style peut être lyrique et exalté, voire affecté. Sa pensée peut paraître trop simple et certains effets sont parfois perçus comme des banalités esthétisantes. » Dans Le Livre du rire et de ­l’oubli, certains voient une critique du totalitarisme et une déclaration d’amour à la Bohême. Nostalgie ? Les anti-­Kundera y voient plutôt de la « mauvaise conscience ».
Autre sujet de discorde, la déci­sion de Kundera de modifier le texte original dans cette nouvelle édition. Des passages entiers sur la Tchécoslovaquie de 1975 ont disparu : Gustáv Husák, surnommé « président de l’oubli », a disparu, comme « l’idiot de la musique », la pop­star nationale Karel Gott. L’auteur a parlé de « changements, coupes, nouvelles idées ». Ses défenseurs évoquent une ­volonté de moder­niser le ­roman et de s’assurer qu’il ne sera pas lu comme un document d’archives. Ses détracteurs, quant à eux, sont outrés : Kundera ­serait-il « l’écrivain de l’oubli » ? lance le critique Josef Brož sur le site de Radio Praha. Au fond, de telles polémiques témoignent d’un certain malaise national : « Comme Kafka ou Hašek, Kundera a réussi à exprimer quelque chose de fondamental, qui fait écho dans le monde, lit-on sur le site Literární. Qui, parmi les écrivains tchèques actuels, joue un rôle aussi extraordinaire ? Où sont les écrivains tchèques euro­péens ? Alors pourquoi ne pourrions-nous pas être fiers de Kundera ? Fiers comme des Tchèques européens ? »

Alice B. a bon dos

On n’est jamais aussi bien servi(e) que par soi-même, a dû se dire Gertrude Stein en prenant la main sur l’autobiographie que sa compagne Alice B. Toklas était en train de rédiger. C’était une idée de Gertrude : « Pensez, mais pensez donc, quelle masse d’argent vous gagnerez. » Elle avait même suggéré des titres : Ma Vie avec les grands, Les Femmes des génies avec qui j’ai conversé, Mes vingt-cinq ans avec Gertrude Stein… Et puis un jour Gertrude a dit à Alice : « On ­dirait que vous ­n’allez ­jamais vous décider à écrire cette auto­biographie. ­Savez-vous ce que je vais faire ? Je vais l’écrire pour vous ».
Alice n’était pas du genre à s’offusquer ; comme elle le reconnaît candidement (mais sous la plume de Gertrude) : « Je suis une assez bonne maîtresse de maison et une assez bonne jardinière et une assez bonne brodeuse et une assez bonne secrétaire et une assez bonne éditrice et une assez bonne vétérinaire pour chiens, et il faut que je fasse tout cela en même temps, aussi ai-je trouvé difficile d’être, par-dessus le marché, un auteur assez bon ».
Tout cela est, bien évidemment, cousu de fil blanc. Mais, avec cette petite ruse innocente, Gertrude Stein peut donner libre cours à son immodestie. Elle met ainsi dans la bouche d’Alice B. (pour Babette) des choses qu’on peut à la rigueur penser de soi-même, mais certainement pas écrire : « Je peux dire que trois fois seulement dans ma vie j’ai rencontré des personnes de génie […]. Les trois génies dont je veux parler sont Gertrude Stein, Pablo ­Picasso et Alfred Whitehead. » (1) Plus loin, Stein alias Toklas cite l’historien Bernard Faÿ (qui est par ailleurs le traducteur de ses livres en français) disant lui aussi « n’avoir connu dans sa vie que trois esprits supérieurs : Picasso, Gertrude Stein et André Gide ». À quoi Gertrude Stein aurait
répliqué en toute simplicité : « Oui, mais pourquoi mettre Gide dans votre liste ? »
À dire vrai, toutes ces rodomontades ne sont pas entièrement ­infondées. Mais les longues phrases de Gertrude Stein (« les phrases, et non seulement les mots, mais les phrases et toujours les phrases ont été la passion éternelle de Gertrude Stein ») ­n’auront pas, quoi qu’elle en dise, fait d’elle une écrivaine de la même trempe qu’un Henry James, le « seul écrivain du XIXe siècle qui, comme Américain, devina les méthodes littéraires du XXe ». Et quand elle affirme qu’elle « sait que dans la ­littérature anglaise contemporaine elle est la seule », elle y va certes un peu fort. Gertrude Stein est en effet passablement oubliée aujourd’hui ; si elle survit, c’est principalement grâce à cette pseudo-autobiographie, et au souvenir de son salon littéraire et artistique de la rue de Fleurus qui en a constitué la matière première.
En fait, la révolution que Gertrude Stein a tenté en littérature, ce sont ses amis peintres ou sculpteurs qui l’ont accomplie dans les arts plastiques. Et elle n’y a pas peu contribué. À Picasso, Matisse, Picabia, Braque, Rousseau, Derain, Max Jacob, Marie Laurencin et d’autres encore, Gertrude a fourni encouragements, contacts, conseils, soutien promotionnel et subsides (sous forme d’achats de tableaux – des achats peu coûteux à l’époque, mais courageux).
Gertrude a également connu et soutenu les écrivains de la « géné­ration perdue » (l’expression est d’elle) : Hemingway, Fitzgerald, Ezra Pound, Dos Passos, entre autres. En échange de leur admi­ration et de leur écoute, elle les a choyés et nourris sans relâche, chaque samedi, dans sa maison-atelier d’exposition.
Et Alice dans tout ça ? L’innocente Alice B. ne joue, de son soi-disant propre aveu, qu’un rôle secondaire dans l’aventure. Elle traite peu avec les génies, en tout cas pas d’égal à égal. Sa spécialité, ce sont leurs conjointes : « J’ai causé avec de vraies femmes de génies, qui n’étaient pas de vrais génies. J’ai causé avec des femmes de ­génies, de génies à la manque, de futurs génies, en un mot j’ai ­causé très souvent et très longtemps avec beaucoup de femmes de beaucoup de génies. » Pas très progressiste, mais parfaitement exact. Hemingway donne la même version de sa rencontre avec les futures marraines de son premier enfant : pendant qu’il entamait avec Gertrude une longue conversation de haut vol, Alice entraînait Hadley ­Hemingway à l’écart pour faire de la broderie. Fureur de Hadley.
On devine néanmoins, en filigrane, la curieuse personnalité de la compagne de Gertrude et le mode de fonctionnement de leur couple exemplaire qui a duré près de quarante ans, jusqu’à la mort de Stein. Alice, petite, voûtée, légèrement moustachue, « avec une voix comme un alto au crépuscule », selon l’un de ses rares admirateurs (2), est une dame proprette parfaitement convenable qui affronte sereinement une vie de bohème et, pour l’époque, de scandale. Pas la moindre allusion dans l’autobiographie à l’intimité des dames, ni à quoi que ce soit de vaguement fripon d’ailleurs. Gertrude/Alice va même jusqu’à regretter que les mœurs de ­Wilhelm Uhde (un influent critique d’art homosexuel) « ne soient pas vraiment comme elles devraient l’être ». Sinon, Alice coud (bien), cuisine (très bien), et circule parmi la bohème artistique du ­Paris du début du XXe siècle sans s’offusquer de rien. Sauf quand l’écrivain et critique d’art André Salmon, ivre mort, lui mange son couvre-chef – « un très joli chapeau de velours noir, avec un morceau de fantaisie jaune brillant » –, dont l’épouse de ­Picasso, Fernande, une experte en la matière, avait approuvé l’achat. Mais les engueulades entre ­artistes, les beuveries, les brouilles, tout cela laisse les deux femmes impavides, voire les enchante : « Gertrude Stein savourait immensément toutes ces complications… » Elle y apportait d’ailleurs sa propre contribution, se brouillant tour à tour avec la plupart des ­habitués de son salon, sauf Matisse.
Sur le tard, la modeste Alice s’est elle aussi mise de la partie littéraire en publiant les œuvres de sa conjointe (elle créera une ­petite maison d’édition à cet effet). Elle se lance même dans l’écriture de sa propre auto­biographie, authen­tique cette fois. Mais à la mort de Gertrude, en 1946 – après quelques péri­péties ­vichystes (3) –, Alice interrompt son travail, déversant plutôt ses souvenirs dans un livre de cuisine qui a connu un grand succès. Sa recette la plus célèbre : celle des biscuits au cannabis, bon symbole des ­paradoxes de Toklas, qui deviendra un emblème de la scène libertaire et LGBT cali­fornienne. En 1967, Alice Toklas rejoindra Gertrude Stein dans sa tombe au Père-Lachaise. Elles partagent désor­mais le même cénotaphe – Gertrude sur le devant, Alice sur le revers.

 

Le destin tragique des Arié de Sofia

Il est minuit ce 16 avril 1943. Dans la prison centrale de Sofia, deux condamnés à mort, Raphaël Arié et son oncle Léon, mettent leurs derniers espoirs dans le recours en grâce qu’ils ont adressé au roi Boris III. Mais, jusqu’au petit matin, le « Palais » reste muet ; ils seront exécutés par pendaison. Ils y avaient pourtant cru jusqu’au bout… N’avaient-ils pas côtoyé jusqu’il y a quelques mois le gratin de la capitale bulgare ? N’étaient-ils pas les Arié, à la tête de la première entreprise de cosmétiques locale, un véritable petit empire avec des filiales à Bucarest et à Paris ?
Ainsi débute le récit romancé de Léa Cohen, musicologue et diplomate bulgare. Pour racon­ter le destin tragique et bien réel des Arié, l’auteure s’est longuement plongée dans les archives, en Suisse (son pays d’adoption), en France, aux États-Unis et surtout en Bulgarie, où elle a épluché de milliers de documents inédits de la police et des tribunaux. Elle a même déniché, sur eBay, des savonnettes produites par l’entreprise des Arié, Germandrée, pour s’imprégner de ce qui restait de leur parfum :« J’ai mené un vrai travail de détec­tive. » Son verdict est sans ­appel : accusés de « spéculation en temps de guerre », les Arié ont été victimes d’un ­procès poli­tique, motivé autant par l’anti­sémitisme que par la jalousie, destiné à les déposséder de leurs biens et à servir d’exemple.
Pour la presse bulgare, Léa Cohen a écrit sinon le meilleur du moins le « premier ­roman sur l’Holocauste bulgare », un sujet aussi douloureux que contro­versé qui agite depuis la fin du communisme les cercles intellectuels de Sofia. Quel a été le véritable rôle de la monar­chie dans la Shoah ? Les Bulgares se plaisent à rappeler que ­Boris III, pourtant allié à Hitler, s’est ­opposé à la déportation des juifs de son pays. Mais avait-il pour autant échappé au fléau de l’anti­sémitisme ? Rien n’est moins sûr pour l’auteure, qui ­exhume des textes accablants dans lesquels le souverain ­dénonce la « nature spéculative » des juifs, à l’origine selon lui de tous les maux de la société. Raphaël Arié, avec son train de vie, son élégance et son succès auprès des jeunes femmes de Sofia, en était l’illustration parfaite. Léa Cohen raconte avec brio sa chute vertigineuse, jouant habilement avec la temporalité, changeant de narrateur et agrémentant son récit de précieux détails et anecdotes historiques. Elle sait aussi que son livre va à l’encontre de la doxa officielle sur la « question juive » en Bulgarie et savoure d’autant plus son succès : paru fin 2017, Raphaël en est déjà à sa troisième réimpression.