LE PRIX GULBENKIAN-BOOKS
En partenariat avec Books, la Fondation Calouste Gulbenkian (délégation en France) attribue un prix biennal à la meilleure traduction en français d’une œuvre de langue portugaise éditée en France dans les deux années précédentes. Le jury a attribué le prix 2017 à Mathieu Dosse pour la traduction de Mon oncle le jaguar et autres histoires, de João Guimarães Rosa. Lors de la première édition, en 2015, le prix était allé à Dominique Nédellec pour la traduction de Quels sont ces chevaux qui jettent leur ombre sur la mer ?, d’António Lobo Antunes (Christian Bourgois).
Mon oncle le jaguar
– Hum ? Eh-eh… Oui. ’Sieu oui. An-han, vous voulez entrer, vous pouvez entrer… Hum, hum. M’sieur savait que j’habite ici ? Comment qu’il savait ? Hum-hum…
Eh. ’Sieu non, n’t, n’t… Vous avez que ce cheval-là ? Chi ! Un cheval boiteux, fourbu. Il sert plus à rien. Chiste… Mais oui. Hum, hum. Vous avez vu mon petit feu de loin ? Oui. Eh, donc. Entrez, vous pouvez vous mettre ici.
Han-han. C’est pas une maison, ça… Oui. Possible. Il me semble. Chuis pas fazendeiro, c’est ici chez moi… Oui, c’est pas chez moi non plus. Moi – partout. Je suis ici, quand je veux je pars. Oui. Ici je dors. Hum. Hein ? C’est vous qui le dites. ’Sieu non… Vous y allez ou vous en venez ?
Han, vous pouvez tout mettre dedans. Ereh ! Désharnachez votre cheval, j’aide. Attachez votre cheval, j’aide… Mettez votre besace à l’intérieur, votre sac, vos pliages. Hum, hum ! Vous pouvez. Vous êtes cipriuara, un homme venu pour moi, mon invité ; iá-gnan ? Bon. Beau. Vous pouvez vous asseoir, vous coucher sur le lit de bois. Le lit de bois est pas à moi. Moi – hamac. Je dors dans un hamac. Le lit de bois est au Noir. Maintenant je vais rester accroupi. C’est bon aussi. Je souffle sur le feu. Hein ? Si c’est chez moi, hein ? Le hamac est à moi. Hum. Hum-hum. Oui. ’Sieu non. Hum, hum… Alors, pourquoi est-ce que vous voulez pas ouvrir votre sac, prendre ce qu’il y a dedans ? Atié ! M’sieur est un loup gras… Atié… C’est pas à moi, non ? Qu’est-ce que ça me regarde ? Je prends pas vos affaires, chuis pas un voleur. A-hé, a-hé, ’sieu oui, je veux. J’aime ça. Mettez-en dans l’écuelle. J’aime ça, beaucoup…
Bon. Beau. A-han. Cette cachaça à vous est très bonne. J’en aurais aimé une mesure-d’un-litre… Ah, mougnan-mougnan : des bêtises. Je dis des bêtises, je mougnanmouïne. Je suis content. Apé ! Vous êtes un bel homme, si riche. Hein ? ’Sieu non. Parfois. J’apprécie. Presque jamais. Je sais la faire, j’en fais : au cajou, aux fruits des bois, au maïs. Mais c’est pas bon. Elle a pas de bon-beau feu, non. C’est trop de travail. J’en ai pas aujourd’hui, non. J’ai rien. Vous aimez pas. C’est de la cachaça sale, de pauvre…
An-han, le Noir, il vient plus. Le Noir, il est mort. Qu’est-ce que j’en sais ? Il est mort, par là, il est mort de maladie. Tendre de maladie. C’est la vérité. Je dis la vérité… Hum… Votre employé prend son temps, il arrive que demain soir. Encore ? ’Sieu oui, je bois. Apé ! Une bonne cachaça. Vous avez pris que cette bouteille-là ? Eh, eh. Votre employé est là demain, avec les montures ? C’est sûr ? Vous avez la fièvre. L’employé pour sûr aura des médicaments… Hum-hum… ’Sieu non. Je bois du thé aux herbes. Aux racines. Je sais les trouver, ma mère m’a appris, je connais bien. Chuis jamais malade. Juste des démangeaisons, des furoncles aux jambes, ces ziguezigues, la grattelle. Sale affaire, je suis une bête de la forêt.
Hum, ça sert plus à rien de chercher… Les animaux sont déjà loin. L’employé aurait pas dû. Mauvais employé, n’t, n’t ! ’Sieu non. Ils se sont enfuis vite, vite, eh donc. Le monde est grand : partout par là c’est les geraïs, du sertão brut, tapouitama (1)… Demain, l’employé revient, avec d’autres. Hum, hum, le cheval est dans la forêt. Je sais les trouver, j’écoute leurs pas. J’écoute, l’oreille à terre. Un cheval qui court, ça tagade… Je sais suivre une trace. Ti… maintenant non, c’est trop tard, c’est trop spacieux par ici. Ils sont loin. L’once est en train de les manger… ça vous attriste ? C’est pas ma faute ; c’est ma faute des fois ? Soyez pas triste. Vous êtes riche, vous avez plein de chevaux. Mais, ceux-là, l’once les a mangés, atiouca ! Un cheval qui s’approche de la brousse, il est mangé… Les singes ont crié – c’est que l’once l’a attrapé…
Eh, encore, ’sieu oui. J’aime ça. Une cachaça de première. Vous avez aussi du tabac ? Oui, du tabac à chiquer, à pétuner. Vous en avez encore, en trop ? Ha-han. C’est bon. Du beau tabac, du tabac fort. ’Sieu oui, eh donc. Vous m’en donnez, je prends. J’apprécie. Du vrai bon pétun. C’est du chico-silva ? Aujourd’hui tout est si bon, vous trouvez pas ?
Vous voulez manger ? Y a de la viande, du manioc. Eh, là, de la paçoca (2). Beaucoup de poivre. Du sel, j’en ai pas. J’en ai plus. Ce qui sent si bon, beau, c’est la viande. Un tamanoir que j’ai chassé. Vous en mangez pas ? C’est bon le tamanoir. Y a de la farine, de la rapadura (3). Vous pouvez tout manger, demain je chasse encore, je tue un chevreuil. Demain, non, je tue pas de chevreuil : pas besoin. L’once a déjà attrapé votre cheval, elle lui a sauté dessus, l’a saigné par la veine-artère… La grosse bête est déjà plus que morte, et elle lâche pas, elle reste sur son corps… Elle lui a brisé le crâne, déchiré son cou… Brisé ? Brisééé !… Elle lui a sucé tout son sang, mangé un gros bout de sa viande. Ensuite, elle a traîné le cheval mort, vers la lisière, avec ses mâchoires. Elle l’a recouvert de feuilles. Maintenant elle dort, dans les fourrés… L’once mouchetée commence par manger le derrière, la croupe. La souassourana commence par ici, par la poitrine. Le tapir, les deux lui mangent d’abord le ventre : sa peau est épaisse… Vous m’avez cru ? Mais la souassourana tue pas de tapir, elle en est pas capable. La mouchetée, elle en tue, oui ; la mouchetée est une parente à moi !
Hein ? Demain matin elle y retourne, elle en mange encore un bout. Ensuite elle va boire de l’eau. J’arrive là-bas, avec les urubus… Une saloperie, ces urubus, ils logent dans la Grotte du Bahut… J’arrive là-bas, je me coupe un morceau de viande. Maintenant, je sais ça : c’est l’once qui chasse pour moi, quand elle peut. L’once est une parente à moi. Mes parentes, mes parentes, aïe, aïe, aïe… Je me moque pas de vous. Je mounianmouine tout seul, pour moi, anioum. La viande du cheval va pas pourrir d’ici demain. La viande de cheval, c’est très bon, c’est du premier choix. Je mange pas de viande pourrie, zeste ! L’once en mange pas non plus. Quand c’est une souassourana qui a tué, j’aime moins : elle recouvre tout avec du sable, et de la terre sale…
Du café, y en a pas. Hum, le Noir buvait du café, il aimait ça. Je veux plus habiter avec aucun Noir, jamais plus… Des macaques. Les noirs, ils sentent… Mais le Noir disait que je sentais moi aussi : une odeur différente, une odeur âpre. Hein ? La cabane est pas à moi, non ; la cabane est à personne. Elle était pas au Noir non plus, non. Le buriti du toit est tout vieux, tout pourri, mais la pluie passe pas, ça pipicote juste un p’tit peu. Chi, quand je déménage d’ici, je mets le feu à la cabane : pour que personne puisse plus habiter là. Personne habite par-dessus mon odeur…
M’sieur peut manger, c’est pas une paçoca de tamanoir, non. C’est une paçoca de bonne viande, du tatou-hou. Un tatou que j’ai tué. Je l’ai pas pris à l’once, non. Les petites bêtes, elles les gardent pas : elles mangent tout, en entier. Beaucoup de poivre, han… Hein ? An-han, oui, il fait sombre. La lune est pas encore là. La lune vespère encore, mais elle va bientôt apparaître. Hum, y en a pas. Y a pas de bougeoir, non, pas de lumière du tout. Je souffle sur le feu. C’est rien, la cabane prend pas feu, j’ai l’œil, l’œilœil. Un p’tit feu sous le hamac, c’est bon-beau, ça éclaire, ça réchauffe. Y a ici des brindilles, de l’araçá, du bon bois. Pour moi tout seul, pas besoin, je sais comprendre dans le noir. Je vois dans la forêt. Hé, au milieu de la forêt, ça brille : allez voir, c’est pas un œil, non – c’est une tiquira, une goutte d’eau, une résine d’arbre, un insecte, une grosse araignée… Vous avez peur ? M’sieur, alors, peut pas être une once… Vous pouvez pas comprendre l’once. Vous pouvez ? Parlez ! Moi, j’endure la chaleur, j’endure le froid. Le Noir geignait à cause du froid. Un Noir bon travailleur, vraiment, il aimait ça. Il allait chercher du bois, il cuisinait. Il a planté du manioc. Quand y aura plus de manioc, je pars d’ici. Eh, elle est bonne cette cachaça !
Niemhein ? J’ai chassé l’once, et comment. Je suis un vrai chasseur d’once. Je suis venu ici pour chasser l’once, rien que pour chasser l’once. ’Sieu Nhuão Guede m’a amené ici. Il me payait. Je gagnais la peau, je gagnais de l’argent pour chaque once tuée. De l’argent bien bon : glim-glim… Y avait que moi qui savais chasser l’once. C’est pour ça que ’Sieu Nhuão Guede m’a dit de rester ici, pour désoncer toute cette contrée. Anioum, oui, tout seul… Araan… Je vendais la peau, je gagnais plus d’argent. J’achetais du plomb, de la poudre. J’achetais du sel, j’achetais de l’amorce. Eh, j’allais loin d’ici, acheter tout ça. De la rapadura aussi. Moi – loin. Je sais marcher longtemps, beaucoup, marcher vite, je sais comment poser les pieds pour pas fatiguer, un pied après l’autre, je marche toute la nuit. Une fois chuis allé jusqu’au Bœuf de l’Urucúia… Oui. À pied. Je veux pas de cheval, non, j’aime pas. J’avais un cheval, il est mort, parti, il y en a plus, couéra (4). Il est mort de maladie. Vrai de vrai. Je dis la vérité… Je veux pas de chien non plus. Un chien, ça fait du bruit, l’once le tue. L’once, elle aime tuer, tout…
Houille ! Atié ! Atimbora ! Vous pouvez pas dire que j’ai tué des onces, vous pouvez pas. Moi, je peux. Dites pas ça, non. Je tue plus d’once, j’en tue plus. C’est pas beau – que j’ai tué. L’once ma parente. J’en ai tué, des tas. Vous savez compter ? Comptez quatre, dix fois, voilà : ce tas, vous le comptez quatre fois. Tant que ça ? Pour chacune que j’ai tuée, j’ai mis un caillou dans la calebasse. Dans la calebasse, y a plus la place pour un caillou de plus. Maintenant je vais jeter la calebasse pleine de cailloux dans la rivière. Je veux pas voir tué d’once, non. Si vous dites que j’ai tué des onces, je me mets en rage. Dites que j’en ai pas tué, non, oui ? C’est dit ? A-é, an-an. Bon, beau, pour de vrai. Vous êtes mon ami !
’Sieu oui, pour ma part, j’en bois encore. Une bonne cachaça, spéciale. M’sieur boit, lui aussi : c’est votre cachaça à vous ; un petit coup de cachaça, c’est bon pour la santé… Vous lorgnez. Vous voulez me donner cette montre ? Ah, vous pouvez pas, vous voulez pas, d’accord… D’accord, c’est bon ! Je veux pas de montre, non. C’est bon. Je pensais que vous vouliez être mon ami… Hum. Hum-hum. Oui. Hum. Iá chiste. Je veux pas de canif, non. Je veux pas d’argent. Hum. Je sors dehors. Vous pensez que l’once s’approche pas de la cabane, qu’elle mange pas votre autre cheval boiteux ? Ih, si, elle s’approche. Elle pose sa main en avant, énorme. L’herbe a bougé arrondie, embalancée, lentement, doucement : c’est elle. Elle vient par l’intérieur. Once main – once pied – once queue… Elle arrive sans rien dire, elle veut manger. Vous auriez bien raison d’avoir peur ! Oui ? Si elle rugit, eh, mocaniemo, vous avez peur. Elle grogne – elle rugit à s’en enfler la gorge, à s’en creuser les flancs… Urrurru-rrrurru… Comme un tonnerre. Tout tremble. Une grande gueule spacieuse, une grande gueule à deux bouches ! Apé ! Vous avez peur ? Bon, je sais, vous avez pas peur. Vous êtes querembaoua, bon-beau, courageux. Mais alors maintenant vous pouvez me donner le canif et l’argent, une p’tite somme. Je veux pas de la montre, non, d’accord, je plaisantais. Pourquoi que je voudrais une montre ? J’en ai pas besoin…
Eh, je suis pas avare non plus, moi. M’sieur veut une peau d’once ? Han-han, il y a qu’à voir, an-han. Elles sont belles, les peaux ? C’est tout ce que j’ai moi-même chassé, y a longtemps. Celles-ci je les ai pas vendues, non. J’ai pas voulu. Celle-là ? Un cangoussou mâle, que j’ai tué au bord de la rivière Sorongo. Je l’ai tué d’un seul coup de pique, pour pas abîmer la peau. Eh, shaman ! Un gros grand mâletou. Il a mordu le manche de ma sagaie, on y voit encore la marque de ses dents. Comme ça, ce gros jaguar s’est ratatiné en boule, en se retournant, tout mou tout mou, en un éclair, comme un anaconda, le corps défait par la rage, sous mon fer. Il se tordait, enragé, les pattes folles, et il miaulait, un grognement sauvage, il voulait encore me traîner dans un petit fourré, tout en épines… Il m’a quajiment eu !
Et cette autre, une mouchetée aussi, mais à grandes taches celle-là, une jaguarapinima, une grande once qui miaule gras. Je l’ai tuée à coups de balles, elle avait grimpé sur un arbre. Assise sur une branche de l’arbre. Elle était là, sans cou. Comme si elle dormait. Mais sûr qu’elle me regardait… Elle me regardait même avec mépris. Je l’ai pas laissée dresser les oreilles : prend ça, prend ça, poum ! – une giclée de feu… Un coup de feu dans sa bouche, pour pas abîmer la peau. An-han, elle a encore essayé d’accrocher ses ongles à la branche d’en dessous – d’où elle tirait le souffle pour ça ? Elle est restée accrochée de tout son long, puis elle est vraiment tombée de là-haut, elle a dégringolé, en cassant deux branches… Par terre, ih, eh !
Hein ? Une once noire ? Il y en a beaucoup ici, des pichounas, beaucoup. Je les tuais, pareillement. Hum, hum, l’once noire et l’once mouchetée s’accouplent toutes les deux. Elles nageaient, l’une derrière l’autre, la tête qui dépassait, l’échine qui dépassait. J’ai grimpé sur un arbre, au bord de la rivière, je les ai tuées à coups de fusil. D’abord la mâle, une once jaguareté-pinima, qui venait la première. Si l’once nage ? Eh, plutôt, oui ! Elle traverse le fleuve, droit devant elle, elle sort où elle veut… La souassourana, elle nage aussi, mais celle-là, elle aime pas traverser les fleuves, non. Ces deux-là, le couple dont je vous parle, c’était du côté d’en bas, une autre rivière, qui a pas même pas de nom, une rivière sale… La femelle était une pichouna, mais elle était pas noire comme du charbon noir : elle était noir couleur café. J’ai récupéré les deux mortes dans le gué, j’ai pas perdu les peaux, non… Bon, mais racontez pas que j’ai tué des onces, hein ? Écoutez et dites rien. Vous pouvez pas. Han ? Vrai ? Hué ! Attention, j’aime le rouge, moi ! Vous le savez bien…
Bon, je rebois un petit coup. Quoi, je bois jusqu’à suer, jusqu’à avoir de la cendre sur la langue… Caouignouara (5) ! J’ai besoin de boire, pour être content. J’en ai besoin, pour pouvoir causer. Si je bois pas beaucoup, je parle pas, je sais pas, ça me fatigue… Suffit, demain vous partez. Je reste tout seul, anioum. Qu’est-ce que ça me fait ? Eh, c’est une belle peau, ça, de la petite, une once à grosse tête. Vous la voulez ? Prenez-la. Vous me laissez le reste de la cachaça ? M’sieur a la fièvre. Il devrait s’allonger sur le lit de bois, s’envelopper dans sa cape, se couvrir avec la peau, dormir. Vous voulez ? Déshabillez-vous, mettez la montre dans la carapace de tatou, mettez-y votre revolver aussi, personne y touche. Je touche pas à vos affaires, non. Je ravive le feu, je garde l’œil, je prends soin du feu, vous dormez. Dans la carapace de tatou y a que ce bout de savon. Pas à moi, au Noir. J’aime pas le savon, non. Vous voulez pas dormir ? D’accord, d’accord, j’ai rien dit, rien dit…
Vous voulez en savoir plus sur les onces ? Eh, eh, elles meurent avec une de ces rages, elles disent ce qu’on dit pas… Rien qu’en un jour, j’en ai chassé trois. Eh, celle-là c’était une souassourana, une once rouge-renard, un grand chat d’une seule teinte, partout. Elle dormait le jour, cachée dans les hautes herbes. Eh, la souassourana est difficile à chasser : elle court beaucoup, elle grimpe aux arbres. Elle trôle beaucoup, mais elle vit dans les halliers, sur les plateaux. La pinima laisse pas la souassourana vivre au bord des marécages, la pinima, elle force la souassourana à fuir… De sa viande, j’en ai mangé. Bonne, plus savoureuse, plus tendre. Je l’ai cuisinée avec du jembê de carourou sauvage. Beaucoup de sel, du poivre fort. De la pinima je mangeais que le cœur, michiri, rôti, braisé, grillé, de toutes les façons. Et je me frottais tout le corps avec la graisse. Pour que j’aie jamais peur !
’Sieu ? ’Sieu oui. Des années et des années. J’ai mis fin aux onces dans trois endroits différents. De ce côté-là c’est le rio Sucuriú, qui débouche sur le rio Sorongo. Là-bas c’est un sertão (6) aux forêts vierges. Mais, de ce côté-ci c’est le rio Ururáu, et après vingt lieues c’est la Barra du Moine, on peut trouver des fazendas là-bas, du bétail. J’ai tué toutes les onces… Eh, ici personne peut habiter, personne à part moi. Eh, gnem ? Ahan-han… De maison, y en a pas. Y a une maison derrière les palmiers buritis, à six lieues, au milieu du marécage. Un veredeiro (7) habitait là, m’sieur Rauremiro. Le veredeiro est mort, sa femme, ses filles, un petit garçon. Tout le monde est mort de maladie. Vrai de vrai. Je dis la vérité !… Ici personne vient, c’est trop difficile. C’est trop éloigné, personne vient. Seulement de très loin, une semaine de trajet, il en vient, des chasseurs riches, jaguariara (8), tous les ans, au mois d’août, pour chasser l’once eux aussi.
— Ce texte est le début de la nouvelle Mon oncle le jaguar, tirée du recueil éponyme paru aux éditions Chandeigne. Il a été traduit par Mathieu Dosse
A propos du traducteur : Mathieu Dosse, né à São Paulo en 1978, est traducteur littéraire et titulaire d’une thèse en littérature comparée portant notamment sur João Guimarães Rosa. Il a reçu en 2016 le Grand Prix de traduction de la Ville d’Arles pour ce même recueil de nouvelles.