Réalités arabes

Pour savoir comment les femmes arabes voient le monde, il suffit de leur demander. C’est ce qu’ont fait la doctorante en littérature comparée Dima Nasser et l’écrivaine et professeure à l’Université américaine de Beyrouth Roseanne Khalaf. Elles ont lancé à l’été 2016 un appel à textes, invitant des femmes à leur ­envoyer des nouvelles ou des récits (en arabe et en anglais). Vingt-sept de ces textes inédits sont rassemblés dans Arab ­Women Voice New Realities. Ce recueil « est un grand pas en avant pour en finir avec l’image stéréotypée des femmes arabes », se réjouit Chermine S. Haidar dans Beirut Today.
Parmi les auteures, des nouvelles venues, mais aussi des noms connus comme la plasticienne et écrivaine Zena el-Khalil, la journaliste et romancière irakienne Inaam Kachachi et la Palestinienne Adania Shibli. Dans sa contribution, cette dernière raconte avec beaucoup d’humour noir les pérégrinations d’un Palestinien d’Hébron qui veut « juste » aller à la plage (la Méditerranée est à 80 kilomètres de son domicile).
Le recueil n’est pas exempt de défauts, comme une surreprésentation d’auteures beyrouthines qui racontent leur relation d’amour-haine avec la capitale libanaise, et dont les états d’âme peuvent être à la longue un peu lassants, regrette la spécialiste de littérature arabe Marcia Lynx Qualey dans le quotidien émirati The National. « L’anthologie aurait pu offrir un éventail plus large de formes littéraires ainsi qu’un panel d’écrivaines venant d’hori­zons plus divers. Il y a toutefois plusieurs nouvelles plumes à ­découvrir et à apprécier. »

Emmanuel Todd : « Vers une possible inversion du rapport de force »

Qu’avez-vous pensé de l’affaire Weinstein et de ses développements ?
La réaction sociale géné­rale est intéressante. Cependant, comme je note dans la plupart des pays occidentaux l’accélération de l’émancipation féminine, le dépassement des hommes par les femmes en termes de niveau éducatif et des phénomènes d’effondrement du pouvoir masculin, elle me paraît aussi un peu décalée et presque déjà anachronique. Je sais bien qu’il existe encore des écarts de salaire entre hommes et femmes, et le comportement abject d’indi­vidus comme Harvey Weinstein est une réalité, mais j’entrevois aussi, en tant qu’anthropologue du présent et prospectiviste, une possible inversion du rapport de force entre les femmes et les hommes – dans certains pays du moins. « Balance ton porc » sera peut-être perçu, avec le recul, comme le KO final, en quelque sorte…

L’amélioration de la position des femmes vous paraît donc irrésistible ?
Dans les pays anglo-saxons et le nord-ouest de l’Europe, oui. Mais certainement pas à l’échelle de la planète. C’est un autre malentendu, inverse du précédent. Malgré l’affaire Weinstein, l’idée communément répandue, confortée par les textes de l’ONU et des commissions spécialisées, est que nous vivons dans un monde d’extraordinaire émancipation féminine. Aucun démographe sérieux, pourtant, ne partagerait cette vision des choses. Il n’est que d’observer, comme l’a fait Christophe Guilmoto, le sex ratio, c’est-à-dire la proportion filles-garçons à la naissance (1). Le sex ratio naturel est de 105 à 106 garçons pour 100 filles. À 107, vous avez peut-être déjà un problème. À 108, vous êtes sûr d’en avoir un. Eh bien, dans des régions comme l’Inde du Nord et la Chine, les taux sont de 118 à 120 garçons pour 100 filles. Ce serait une erreur de voir là une simple perpétuation de traits ­archaïques destinés à disparaître avec le temps. D’abord, on n’a pas affaire à de l’infanticide comme cela se pratiquait traditionnellement au Pendjab, mais à l’utilisation de moyens modernes de détection prénataux du sexe de l’enfant qui permettent un avortement sélectif des fœtus de sexe féminin. Surtout, en Inde et en Chine, on trouvait des régions périphériques qui n’avaient pas été atteintes au même degré que le reste de ces pays par le principe patrilinéaire et l’abaissement du statut des femmes. Or que constate-t-on ? Le fœticide sélectif s’y étend. Il y a donc des zones du monde où le principe patrilinéaire progresse encore.

Nous publions dans notre dossier un article consacré aux Mosos, l’un de ces peuples périphériques – du sud de la Chine en l’occurrence – où ce sont les femmes qui détiennent le pouvoir. Comment expliquez-vous l’existence de ces matriarcats au cœur de zones éminemment patriarcales ?
Je connais mal les Mosos, mais je doute qu’il s’agisse d’une société vraiment matriarcale. On confond souvent société matriarcale et société matri­linéaire. Dans une société matrilinéaire, les biens sont transmis par les femmes, celles-ci jouissent d’une grande liberté et d’un statut relativement élevé, mais le pouvoir masculin est loin d’être absent. Je songe aux Nas, situés eux aussi en Chine du Sud, que je connais mieux que les Mosos et qui me semblent très proches d’eux, aux Nayars du Kerala également, aux Ashantis du Ghana et de Côte d’Ivoire ou encore aux Minangkabaus de Sumatra. Dans toutes ces sociétés, malgré les apparences, le pouvoir masculin continue à s’exercer. Simplement, ce n’est plus le pouvoir du mari, c’est celui du frère. En outre, dans le cas des Nas, on trouve, au-dessus du petit peuple, la famille du chef, qui constitue une classe sociale à elle toute seule, et qui, elle, est patrilinéaire. Mais, pour revenir à votre question, je pense qu’à l’origine ces systèmes matrilinéaires sont nés dans des poches isolées précisément en réaction à la montée du principe patrilinéaire tout autour. C’est une réaction hypercorrecte, ce que l’ethnopsychanalyste Georges Devereux aurait appelé une « acculturation négative dissociative » : réaffirmer l’importance des femmes est, pour ces populations, une façon de résister à l’envahisseur qui défend, lui, le principe patrilinéaire. Dans tous les cas, à côté ou au-dessus des systèmes matrilinéaires de ce type, vous allez trouver du patrilinéaire et un statut des femmes abaissé.

A-t-il existé, dans l’histoire, des sociétés authentiquement matriarcales ?
Les seules sociétés qu’on pourrait qualifier de réellement matriarcales (je parle de sociétés traditionnelles), ce sont des sociétés d’origine africaine issues de l’esclavage, aux Antilles, au Brésil ou aux États-Unis, où il y a eu destruction du rôle masculin. J’ai un petit doute sur le Portugal. Dans certaines communautés de pêcheurs, les femmes occupaient l’espace public et les hommes allaient se réfugier sur leurs bateaux pour rester entre eux et bénéficier d’un peu de liberté. Hormis ces cas-là, les sociétés matriarcales sont un mythe. Jusqu’à aujourd’hui, en tout cas, où l’on assiste peut-être, comme je le disais, à un basculement vers le matriarcat en Occident.

Mais peut-on considérer l’Occident comme un bloc homogène ? Le rapport entre les sexes n’est-il pas très différent en France et dans les pays anglo-saxons, par exemple ?
Il existe des nuances. Si l’on prend ces sociétés avant les évolutions les plus récentes, consécutives à la révolution sexuelle, en Grande-Bretagne, les rapports hommes-femmes peuvent être ­décrits comme une coexistence pacifique et un peu séparée ; la culture américaine est, elle, un curieux mélange de féminisme et de machisme. Ce qui m’y a frappé, en tant qu’anthropologue, c’est la tension et l’agressivité entre les sexes, ce qui fait qu’à une époque, quand je regardais un film américain, je pouvais prévoir le début d’une histoire d’amour entre deux personnages au simple fait qu’ils commençaient à s’insulter ! Au contraire, ce qui distingue la culture française traditionnelle, ce sont des rapports plutôt apaisés, avec un gros élément d’égalité et de camaraderie, de discussion – ce qui n’empêche ni les divorces ni les drames. Mais, dans l’ensemble, toutes ces sociétés se caractérisent par un statut relativement élevé des femmes.

Cette position relativement élevée des femmes a-t-elle joué un rôle dans la trajectoire historique singulière de l’Occident ?
Oui. C’est ce que j’ai montré dans plusieurs de mes livres : ce statut élevé des femmes a été absolument essentiel pour la dynamique de l’Occident. C’est ce qui a permis le décollage éducatif dans la phase d’alphabétisation à partir du XVIe siècle. A contrario, le principe de la patrilinéarité, mené à son terme au Moyen Orient, en Chine ou en Inde du Nord, a eu pour effet de paralyser l’évolution historique de sociétés qui, au départ, avaient tout inventé.

Mais pourquoi l’Occident a-t-il échappé à l’hégémonie du principe patrilinéaire ?
À cause de sa marginalité pendant une grande partie de l’histoire. Le statut des femmes y est toujours demeuré élevé parce que les systèmes familiaux y sont restés archaïques, ils n’ont pas subi la grande mutation patrilinéaire qui est intervenue ailleurs. Il faut savoir qu’à l’origine, à l’état de nature si l’on veut, la famille est nucléaire, c’est-à-dire qu’elle réunit uniquement un couple et ses enfants, et le système de parenté est bilatéral : le côté de la mère compte autant que celui du père. Les hommes sont dominants, il y a une différenciation sexuelle des tâches, mais le statut des femmes est élevé et ne peut en aucune manière être décrit comme avili ou abaissé. Puis intervient l’invention de l’agriculture et la densification agricole. Commence à se poser la question de la transmission des terres et émerge ce que j’appelle la « famille souche » : un système d’héritier unique où toute la terre, ou l’essentiel de la terre, est transmise à un seul des enfants. Cette étape, qui s’est produite pour la première fois à Sumer, dans l’Irak actuel, et ensuite (de façon sans doute indépendante) en Chine, marque un début de privilège masculin puisqu’on constate empiriquement qu’en général la primogéniture est masculine : les terres vont à l’aîné des garçons. Néanmoins, cela n’entraîne pas encore un abaissement radical du statut des femmes parce que tous les garçons non héritiers sont comme des femmes dans ce système.

Qu’est-ce qui provoque la dégradation radicale ultérieure du statut des femmes ?
Un phénomène d’influences réciproques avec les peuples nomades autour. Ceux-ci ne manquent pas d’être impressionnés par les accomplissements de ces premières civilisations sédentaires. Je vous rappelle que, avec Sumer et la Chine, on est en train de parler des gens qui ont inventé la civilisation : pas l’agriculture, qui est née à côté, mais la ville, l’État, l’écriture, la guerre moderne bien organisée. Les peuples nomades imitent ce qu’ils peuvent. Ce concept d’abaissement du statut des femmes leur paraît intéressant, ils l’adoptent mais, comme ils n’ont que faire du principe de transmission indivise de la terre – ils ne sont pas cultivateurs –, ils symétrisent la préférence masculine à tous les frères. Les nomades acquièrent ainsi une organisation redoutable et un avantage compétitif qui aura des conséquences souvent dévastatrices dans l’histoire.

Pourquoi la patrilinéarité donne-t-elle aux nomades un avantage compétitif ?
Dans un système patrilinéaire communautaire tel qu’il prend forme à cette époque chez les nomades, tous les indi­vidus sont classés. Si vous examinez la description d’un tel système, vous ­serez frappé par sa ressemblance avec un orga­nigramme bureaucratique militaire. Un groupe d’éleveurs nomades avec le principe patrilinéaire, c’est comme une armée dans le civil. Les voilà donc qui envahissent les sociétés sédentaires qui leur avaient transmis le principe patrilinéaire initial. Et ils leur imposent, en retour, leur propre innovation, la symétrie des frères, qui déprécie un peu plus le statut des femmes. Vous voyez enfin apparaître, au Moyen Orient d’abord, et plus tard en Chine, la grande famille indivise patriarcale, où, au fil des siècles, la position des femmes va atteindre son niveau le plus bas.

A un moment donné de l’histoire humaine, la dégradation du statut des femmes a donc pu être perçue comme un progrès ?
À une certaine époque, effectivement, les peuples les plus avancés se sont dit que la modernité c’était la domi­nation masculine. Pour les Grecs et les ­Romains, qui ont été atteints par le principe patri­linéaire venu du Moyen-Orient, le signe clair du sous-développement d’un peuple (des Gaulois et des Germains, par exemple), c’était un statut des femmes élevé. C’est notre monde à l’envers ! Au début, le principe patrilinéaire ne semble pas nocif. On l’adopte sans se douter de la paralysie qu’il va engendrer à terme. Le paradoxe, c’est que ces sociétés qui nous semblent aujourd’hui les plus attardées, à cause notamment de la place qui y est faite aux femmes, sont en réalité, du point de vue de la complexité de leur système familial, les plus avancées. Simplement, elles ont avancé dans une impasse.

Vous êtes donc d’accord pour dire que, aujourd’hui, la modernité et l’efficacité sont liées à l’émancipation féminine et même à un possible dépassement des hommes par les femmes ?
Oui, mais ce qui serait intéressant, ce serait de poser la question de l’ascension des femmes exactement dans les mêmes termes que celle des hommes, de se dire : on voit ce qui est arrivé aux sociétés qui ont décrété que les femmes n’étaient rien du tout, elles se sont bloquées. Dans l’hypo­thèse (pas encore tout à fait certaine) d’un déclin catastrophique des hommes en Occident et d’un avènement, inédit dans l’histoire du monde à cette échelle, du matriarcat, la société dominée par les femmes à laquelle on aboutirait ­serait-elle meilleure ?

L’une des journalistes que nous publions se demande justement si un monde dirigé par les femmes serait préférable, et elle conclut que non…
L’existence de dirigeantes est en fait assez difficile à interpréter. L’anthropologue Lionel Tiger avait annoncé en 1999, bien avant Hanna Rosin et son fameux The End of Men, « le déclin des mâles », dans un livre portant ce titre (lire « La fin du mâle », Books, juin 2013). Mais trente ans plus tôt, dans un autre livre, Men in Groups, il avait affirmé exactement le contraire : l’impossibilité biologique de l’émancipation féminine (2). Certes, il s’est trompé, mais d’abord il a le rare mérite de l’avoir ­reconnu, et ­ensuite son livre de 1969 reste très intel­ligent. Il s’y penche, en particulier, sur le cas des dirigeantes politiques. Et il note qu’à chaque fois il s’agit de femmes qui semblent s’être approprié le charisme du père ou du mari. C’est frappant dans le cas d’Indira Gandhi en Inde ou, plus tard, de Benazir Bhutto au Pakistan : dans ces deux sociétés d’un antiféminisme féroce, le pouvoir féminin y dérive très clairement d’un pouvoir familial proche. Cela s’appliquerait aussi à Hillary Clinton. Cela dit, chez d’autres dirigeantes, il s’agit visiblement d’autre chose. Cela ne marcherait pas, par exemple, pour Angela Merkel, ni pour Theresa May ou Margaret Thatcher.

Si on laisse de côté la question du pouvoir politique, une société dominée par les femmes vous paraît-elle une perspective heureuse ?
Si on est un anthropologue historien sérieux et qu’on applique ce principe fondamental de toutes les sciences qu’est le principe de symétrie, on peut se demander si une telle société ne va pas, comme les sociétés hyperpatriarcales, aboutir à une autre forme de paralysie sociale. C’est un sujet sur lequel je me suis mis à travailler depuis quelques semaines – peut-être un effet inconscient de l’affaire Weinstein ! Il me sera sans doute impossible d’arriver à une conclusion définitive. C’est l’histoire qui répondra. Pas dans dix ans : dans cent ans, mille ans peut-être… Cela dit, a priori, pour moi, il est tout à fait invraisemblable qu’une société dirigée par les femmes soit meilleure qu’une société où les rapports entre les sexes seraient équilibrés. Pour une raison simple : je crois dans l’égalité entre les hommes et les femmes. Décréter que les femmes valent moins que les hommes aura été pour certaines civilisations eurasiatiques la voie royale vers la stagnation. Décréter que les hommes valent moins que les femmes serait aujourd’hui pour l’Occident un pari risqué.

 

— Propos recueillis par Baptiste Touverey.

Après Merkel

Dans le dernier roman de Juli Zeh, Angela Merkel essuie une larme. Elle vient d’annoncer son retrait après des élections perdues contre un mouvement populiste. « Leere Herzen peut se lire comme une réponse à Soumission, de Michel Houellebecq, note Jacqueline Thör dans Die Zeit. À cette différence près que, dans la version de Zeh, ce ne sont pas les islamistes mais les nationalistes qui s’emparent du pouvoir. » Huit ans plus tard, la démocratie telle que nous la connaissons a été abolie, l’Union européenne est en passe d’être dissoute, l’ONU n’existe plus. Mais les citoyens, ces « cœurs vides » que dénonce le titre, ne s’en inquiètent guère. Car les affaires continuent, celle de l’héroïne Britta notamment, parfaite représentante de ce nouveau nihilisme. Sa petite entreprise, nommée Die Brücke (« le pont »), aiguille les candidats au suicide vers les organisations terroristes et leur permet ainsi de donner un sens à leur mort. Parmi ses clients : l’État islamique mais aussi l’organisation écologiste Green Power, pour qui la planète se porterait mieux sans humains. Grâce à ce système, le terrorisme est canalisé… jusqu’au jour où un attentat qu’on n’a pas pu prévoir a lieu malgré tout.

Le premier fait d’armes du FBI

Aux États-Unis, les relations avec les Amérindiens ont été historiquement marquées par la violence : nul n’ignore à présent les exactions perpétrées par le général Custer, ni le massacre d’environ 300 Sioux désarmés – femmes et enfants compris – à Wounded Knee en 1890. En revanche, même les Américains cultivés n’avaient guère entendu parler du « règne de la terreur » dont les Osage ont été victimes il y a tout juste un siècle, de 1918 à 1925. Du moins c’était le cas jusqu’à ce que David Grann, journaliste au New Yorker, s’empare du sujet dans Killers of the Flower Moon. Après un premier livre très remarqué sur une expé­dition légendaire au cœur de l’Amazonie, La Cité perdue de Z (Robert Laffont, 2010), porté au cinéma par James Gray, Grann a fait de cet épisode sombre et peu connu de l’histoire américaine un best-seller. Et ce, d’après une critique unanime, sans rien sacrifier à la subtilité du récit. Martin Scorsese en tourne en ce moment une adaptation qui sortira en salles en 2019.
De quoi s’agit-il ? Dans les années 1920, des meurtres, accidents et maladies inexplicables frappent les Osage dans l’Oklahoma. Offi­ciellement au nombre de 24, les victimes pourraient, d’après Grann, se compter par centaines – des morts « aux causes tantôt étranges et ambigües, tantôt clairement violentes », résume The Guardian. D’abord, une jeune femme succombe en 1918 à l’âge de 27 ans à ce que les ­médecins appellent alors « une maladie ­débilitante chronique ». En 1921, on retrouve au fond d’un ravin le corps de sa sœur, tuée par balle ; leur mère meurt quelques semaines plus tard d’une autre « maladie chronique », et, à ce stade, ses proches commencent à soupçonner un empoisonnement. En 1923, une bombe artisanale tue une troisième sœur avec son mari. D’autres familles connaissent le même sort. Quand les Osage chargent un Blanc d’aller à Washington demander l’intervention des autorités fédérales, rappelle The New York Times, son corps poignardé est retrouvé « nu dans un caniveau ». Fait divers ? Il s’agit plutôt d’une guerre larvée contre une minorité devenue alors une élite économique, dotée du ­revenu par tête « le plus élevé au monde ».
Retour en arrière : au XIXe siècle, dépouillés de la quasi-totalité de leurs vastes territoires des Grandes Plaines, les Osage achètent des terres « dont personne d’autre ne voulait », rocail­leuses et incultivables. Une clause du contrat leur accorde la propriété des ressources du sous-sol – propriété répartie entre les membres de la tribu, inaliénable, transmissible uniquement par héri­tage. Au tournant du siècle, lorsqu’on découvre dans cette zone ingrate de l’Oklahoma l’un des plus importants gisements pétroliers des États-Unis, les proscrits deviennent richissimes. Ils arborent des « bagues en diamants », roulent dans des « voitures avec chauffeur » et portent de « luxueux vêtements français », note The Washington Post. « Les Osage deviennent tellement riches qu’il va falloir faire quelque chose », lit-on à l’époque dans le mensuel Harper’s. De fait, le gouvernement fédéral désigne des « gardiens » (ou tuteurs) blancs pour surveiller les dépenses des Osage. Chaque achat est soumis à autorisation, ce qui donne lieu à « une corruption considérable ». Mais « le plus terrible », qui renvoie au « péché originel américain » ­envers les populations autochtones, écrit The Guardian, c’est que, pour s’emparer des terres, des Blancs entreprennent d’épouser des Osage pour ensuite « provoquer leur mort, même après des ­années de vie commune ».
Tout en mettant au jour une ­véritable « culture du crime », David Grann s’intéresse à l’enquête telle qu’elle fut menée alors. En 1924, le jeune J. Edgar Hoover prend la tête d’un FBI encore en rodage. L’affaire des Osage lui tient à cœur, car sa réso­lution attestera les capacités de la police fédérale : il envoie sur place un ancien agent de la police d’État du Texas, l’intègre Tom White, avec une équipe d’enquêteurs sous couverture qui finiront par élucider l’affaire. Aujourd’hui, le livre de David Grann vient rappeler à ses nombreux lecteurs que décidément, « cette terre est satu­rée de sang », comme le confie à l’auteur une Osage encore en vie. « De tous les crimes commis contre les Amérindiens, lit-on en écho dans The New York Times, ce qui a été fait aux Osage compte parmi les plus ignobles. »

Chasseurs de lecteurs

Sans auteur, pas de lecteur ; mais sans lecteur, pas d’auteur non plus. L’écrivain a besoin que son ouvrage parvienne devant des yeux potentiellement intéressés, et doit faire ce qu’il faut pour. Au besoin tout seul, comme Restif de La Bretonne, qui non seulement écrivait ses textes, mais les composait et les imprimait puis les distribuait avec sa brouette. Il fabriquait aussi son propre papier à partir d’affiches recyclées. Mais c’était pendant la Révolution…
Dans l’Antiquité aussi, on fait tout soi-même, mais on en fait moins. On lit juste ses œuvres devant un cercle d’amis, ou on leur adresse des lettres, et les textes circulent ensuite par le bouche-à-oreille. Plus tard, avec l’avènement de l’imprimerie, on se met à vendre son travail à des « libraires » qui se chargent de tout mais gardent l’essentiel des gains éventuels pour eux. L’auteur, qui vise en général plus le prestige ou l’influence que le profit, ne s’implique guère que dans la promotion ­– en faisant des dédicaces sirupeuses, ou bien, comme Érasme, en sollicitant carrément le soutien des beaux esprits du temps.
À la fin du XVIIIe siècle, tout change – en France du moins. Le succès d’ouvrages comme Julie ou la Nouvelle Héloïse ou l’Encyclopédie et l’apparition du droit de propriété littéraire (1793) font surgir un nouvel intervenant, l’éditeur. La lecture devient un marché où l’offre prend le pas sur la demande. Ah, l’éditeur ! Avec lui, le front s’inverse : l’auteur ne vend plus son produit au libraire de son choix (certes au prix accepté par celui-ci) mais espère désormais qu’une maison voudra bien l’accueillir. L’éditeur suscite autant d’ambivalence que le banquier. Quand on a besoin de lui, on est tout miel, comme Jules Renard : « Le véritable auteur d’un livre est celui qui le fait publier. » Mais, une fois la notoriété venue, l’auteur peut reprendre l’avantage. Et au passage, comme George Bernard Shaw, se venger : « Les éditeurs allient ­rapacité commerciale, susceptibilité artistique et mesquinerie, sans être ni de bons hommes d’affaires ni des juges compétents en littérature. (1) » Il faut dire que Shaw avait souffert à ses débuts pour se faire éditer. Moins toutefois que Samuel Beckett (36 refus pour Murphy) ou d’autres, encore plus mal lotis : le record de refus pour un même livre s’établit à 106, selon le Guinness World Records.
Alors ? Alors, on peut toujours supporter soi-même les frais de diffusion de son œuvre. Mais la ­vanity press n’a pas bonne presse – et il faut en avoir les moyens. Tout le monde n’est pas Proust payant Grasset pour faire paraître La ­Recherche, ni Raymond Roussel, qui fit publier Impressions d’Afrique (« Impression à fric » !) non seulement à compte d’auteur, mais en plus chez deux éditeurs à la fois, pour susciter une concurrence artificielle. Peine perdue : le lecteur est un animal qu’on ne fait boire qu’en lui offrant une potion vraiment alléchante.
Il existe bien une solution pour sortir du dilemme : écrire sans se préoccuper d’être lu, et se contenter, comme Flaubert (à ses débuts !), du bonheur de l’écriture sans s’infliger les « emmerdements » du reste. .

Joe Sacco, face B

Portland, Oregon. Au début de l’année 1988, Joe Sacco appelle son ami de lycée Gerry Mohr pour lui demander une faveur. Alors que le premier tente tant bien que mal de survivre grâce à ses dessins, le ­second est, depuis bientôt six ans, à la tête d’un groupe de rock psychédélique, les Miracle Workers. Après des débuts assez laborieux dans l’Oregon, ceux-ci ont migré plus au sud, à Los Angeles, à la recherche d’un second souffle. Là, ils s’apprêtent à partir en tournée en ­Europe, et Joe veut en être : il se propose de chroniquer l’équipée du groupe à travers le Vieux Continent (essentiellement en Allemagne de l’Ouest et en Suisse). Gerry accepte, à condition que Joe mette lui aussi la main à la pâte. Mais, faute de savoir « massacrer une guitare », Joe sera préposé à la vente des tee-shirts. Et il ne sera pas payé. « Ce fut mon expérience la plus intime de la débauche associée à un rock’n’roll où tous les coups sont permis », écrira des années plus tard l’auteur de Palestine et de Gorazde.
De cette expérience de roadie Sacco tirera plusieurs planches. Ce sera aussi le début d’une veine sinon alternative du moins constante dans son œuvre de grand reporter engagé, à savoir ses chroniques de rock, qui vont du grunge déca­dent des années Portland aux Rolling Stones et au blues. Le trait des débuts, assez psychédélique lui aussi, évolue au fil des années et des fréquentations musicales de l’auteur, tout comme le ton de ses planches. On passe ainsi de l’humour potache, souvent gore, à des considérations plus existentielles – même si le propos reste léger et toujours un peu décalé. Cette foisonnante production est aujourd’hui réunie dans une nouvelle édition (la précédente, intitulée Le Rock et moi, date de 2002), enrichie de nouvelles planches, de témoignages et d’un étonnant aperçu de son activité d’affichiste à Berlin-Ouest. Un travail qui, à sa grande surprise, l’a fait vivre pendant quelques années : ce fut un autre temps fort de sa « carrière rock », dit-il.
Les planches qui racontent la tournée européenne des Miracle Workers sont le témoignage des derniers mois d’une époque définitivement révolue : celle où une ville, Berlin, et un continent étaient divisés par un mur. D’un point de vue musi­cal, on sortait enfin, comme le ­raconte Alain David, l’éditeur de ­Sacco, de cette new wave des années 1980 qui, selon les puristes, a fait beaucoup de ­dégâts. « Exit les synthés, retour au gros son grâce au grunge », résume-t-il. Les « longs cheveux » – c’est le titre de l’opus sur Gerry et sa bande – sont également de retour, tout comme les nuits de ­défonce (mais avaient-elles vraiment disparu ?), les guitares de la grande époque (Les Paul, Rickenbacker, Fender…) et les amplis Marshall. Le tout devait pouvoir tenir dans un van, comme celui dans ­lequel les Workers promènent leur gueule de bois à travers l’Allemagne. Aujour­d’hui, les acteurs de cette saga portent un regard désabusé, presque dégoûté sur cette période : « Trajets interminables, police des frontières sadique, boîtes de nuit sordides, musiques insipides… » se souvient Gerry Mohr. Peut-être parce qu’ils assistent aussi, en direct, à la fin de leur rêve de pouvoir ressusciter le rock de leurs prédécesseurs. Ils découvrent la nouvelle vulgate de l’époque : la néces­sité impérieuse de « transformer le citron alternatif en une citronnade lucrative et grand public », dit encore Gerry. « Malheureusement, c’est mon histoire autant que la leur », résume Sacco.

Books

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Mon neveu éthiopien

Quand arrive un jeune homme à « la peau de la couleur des vieilles portes en bois » qui ­affirme lui être apparenté, la vie de la professeure ­Ilaria Pro­feti bascule. La voilà amenée à explo­rer le passé fami­lial – et national. Connue en France pour son roman Eva dort (Gallimard, 2012, best-seller au-delà des Alpes), Francesca Melandri s’intéresse cette fois aux traces laissées par l’aventure coloniale de l’Italie fasciste en Afrique de l’Est. Évoquant l’occupation de l’Éthiopie de 1936 à 1941, l’auteure éclaire un chapitre refoulé de l’histoire. « On ne l’enseigne pas à l’école, on n’en parle pas à la maison, écrit La Repubblica. Cette dissimulation collective […] a rendu notre conscience nationale sourde et ignorante. » « Que reste-t-il des génocides, des morts, des viols et des enfants illégitimes ? interroge le blog littéraire collectif criticaletteria.org. Le colonialisme européen n’est pas terminé, malgré les apparences. » Le roman, qui débute en 2010 lors de la venue de Kadhafi en Italie pour une rencontre officielle avec Berlusconi, fait le lien entre les « crimes d’hier » et le racisme envers les « migrants d’aujourd’hui », note la critique de La Stampa.

Dans le viseur d’Israël

Deux mille trois cents assassinats commandités par l’État d’Israël en un peu plus d’un demi-siècle : le journaliste Ronen Bergman, chargé des questions de sécurité nationale au quotidien Yedioth Ahronoth, se penche dans Rise and Kill First sur ces assassinats ciblés qu’Israël pratique à grande échelle au nom de sa sécurité. « Mêlant histoire et enquête, Bergman ne perd jamais de vue les questions éthiques soulevées quand un État, conçu comme une terre d’asile pour des apatrides victimes de génocide, décide qu’il doit tuer pour assurer sa survie », précise Jennifer Szalai dans The New York Times.
Avant même la naissance de l’État hébreu, les mouvements sionistes armés pratiquaient les attentats et autres embuscades contre les Britanniques en Palestine. Plusieurs de leurs membres, comme les futurs ­Premiers ­ministres Yitzhak Shamir et Menahem Begin, contribuèrent à la construction du pays et de son appareil sécuritaire. Selon Bergman, le sentiment qu’Israël et ses habitants étaient perpétuellement menacés s’explique, en partie, par la Shoah. L’attitude des pays voisins et les attentats réguliers ont fait le reste. « Cette politique d’assassinats ciblés est-elle efficace ? Je pense que oui, dit Bergman dans un entretien donné au quotidien The Times of Israel. Cela a conduit l’OLP à réduire ses actions en Europe après la prise d’otages lors des jeux Olympiques de Munich, en 1972, et a mis fin à la vague ­d’attentats-suicides de la ­seconde Intifada. Cela a également ralenti le développement du programme nucléaire iranien. »
Mais « Bergman suggère que le savoir-faire d’Israël en ­matière d’assassinats clandestins a conduit le pays à l’excès, et à considérer que les questions politiques et stratégiques complexes pouvaient se résoudre par une exécution extrajudiciaire », note Jennifer Szalai. Car, comme l’écrit l’auteur, « il est très difficile de prédire quel tour prendra l’histoire après que quelqu’un a été tué d’une balle dans la tête ».

Si les bagues m’étaient contées

Vers le début des années 1930, le psychanalyste Otto Rank offre à sa maîtresse Anaïs Nin une bague qu’il a ­reçue de son mentor Sigmund Freud. En ­retour, Anaïs Nin lui donne une bague qui lui vient de son père – un père avec lequel elle a eu une relation teintée d’inceste. Plus bizarre encore : avant de céder la bague paternelle à Rank, Anaïs Nin la fait copier par un bijoutier – ­copie qu’elle donnera à son autre amant, Henry Miller.
Nul besoin d’être un grand psychologue pour comprendre de quoi il ­retourne. Par cet échange de bagues, Anaïs Nin et Otto Rank demandent chacun à leur père, biologique ou symbolique, de donner son feu vert à leurs relations sexuelles. Mais l’astucieuse et féministe Anaïs Nin chamboule le modèle patriarcal en introduisant dans le jeu un second anneau, un simulacre d’autorité paternelle qui remet encore plus en question l’idée que les hommes de sa vie soient les propriétaires de son corps (en argot anglais, le mot ring désigne l’anus et parfois le vagin).
S’il nous est si facile de décoder cette histoire, c’est parce que nous l’avons enten­due, telle quelle ou sous une forme approchante, des centaines de fois. Grâce à cinq mille ans de contes et de légendes sur le sexe et les bijoux, nous savons que les bagues se perdent et se retrouvent dans les endroits les plus insolites : dans le ventre d’un poisson, au doigt d’un homme (mais pas le bon), voire – dans les versions les plus cochonnes – à l’intérieur de l’« anneau » d’une femme. Dans son livre loufoque et foisonnant, Wendy Doniger entreprend de retracer la généalogie des bagues, de la préhistoire à nos jours et des peintures rupestres à Wagner, en mentionnant en chemin les plaisanteries salaces des paysans français et les slogans publicitaires accrocheurs de grands joailliers comme Tiffany & Co. et De Beers.
Avant de coucher avec quelqu’un, il faut décliner son identité, et la bague est une façon de la prouver. Wendy Doniger remonte à la Grèce antique pour expliquer que l’anneau sigillaire, gravé des initiales ou du blason de son propriétaire et utilisé pour signer des documents, constituait à l’origine un marqueur de l’identité, une version primitive de l’empreinte digitale. Et ce n’est qu’une fois l’association bague-­identité solidement établie que la bague a acquis assez de lest pour soutenir son élan dans ses voyages érotiques. Wendy Doniger puise dans un riche répertoire de récits où des hommes de pouvoir se servent de leur anneau sigillaire pour attraper des femmes déjà marquées du sceau d’un autre. Comme la légende du roi Jean qui lorgnait l’épouse de l’un de ses barons, Eustace de Vesci. Le roi, s’étant procuré l’anneau du baron, l’envoya à l’épouse de celui-ci avec l’ordre de venir le rejoindre immédiatement. L’épouse (qui demeure un objet d’échange anonyme, aussi muet qu’une pierre précieuse) obéit aussitôt mais, rencontrant son mari en chemin, comprit qu’il s’agissait d’un piège. Le couple fit alors en sorte de déguiser une fille de joie en dame, et c’est celle-ci qui fut envoyée dans le lit du monarque. On trouve des variantes de cette histoire partout dans le monde, notamment dans les traditions textuelles indiennes, dont Wendy Doniger est l’une des grandes spécialistes.
La mission première de la bague est donc à la fois d’être un signe de reconnaissance et d’authentifier l’autre. Des comédies grecques antiques aux romans de fantasy actuels, les anneaux servent constamment à identifier des enfants perdus ou cachés pour qu’ils puissent se faire rétablir dans leurs droits légitimes. Héliodore d’Émèse raconte l’histoire de la reine des Éthiopiens, ­Persinna, qui abandonne sa fille, dont l’étonnante blancheur de peau laisse penser qu’elle est le produit d’un adultère. Des années plus tard, la preuve définitive de l’identité de l’enfant est fournie par deux anneaux : la bague culturelle que sa mère lui a laissée en gage (et que Persinna a reçue de son mari à leur ­mariage) ; et une bague ­naturelle, la tache de naissance de l’enfant, « pareille à un anneau d’ébène macu­lant l’ivoire de son bras ».
L’adultère, en fait, n’est pas vraiment un problème. C’est l’inceste qui en est un. Parmi les récits d’enfants perdus, un vaste sous-ensemble a trait à des jumeaux séparés à la naissance qui se retrouvent à l’âge adulte et tombent amoureux l’un de l’autre. D’autres ­variantes font intervenir une mère perdue de vue depuis longtemps et son fils, ou un père et sa fille. Seule la bague de famille brandie in extremis empêche l’impensable de se produire et permet à tout le monde de se retirer dans un monastère pour méditer sur ce qui a failli arriver. De fait, certaines versions de Cendrillon, explique Wendy Doniger, contiennent un prélude dans lequel le père veuf de Cendrillon s’engage à ne se remarier que s’il trouve une femme qui pourra enfiler la bague de mariage de sa défunte épouse. Quand Cendrillon devenue grande se révèle la candidate parfaite, elle fuit son père et ses projets incestueux et se déguise en souillon. À partir de là, on ne parle plus que de ses petits pieds.

Dans le dernier tiers de son livre, Wendy Doniger passe du « Il était une fois » de la préhistoire à des événements plus récents, de ceux qui laissent une trace lisible dans les archives. Son champ d’investigation s’élargit alors aux colliers, dont elle fait valoir qu’ils ne sont rien de plus que des anneaux à grande échelle. Cela paraît un peu tiré par les cheveux – d’autant qu’elle ­enchaîne avec ce qui semble être au prime abord une énième resucée de l’affaire du Collier de la reine, ce scandale de 1785 qui vit Marie-Antoinette soupçonnée d’avoir escroqué les joailliers de la cour. Toute cette intrigue baroque, qui fait intervenir des identités usurpées, des rendez-vous de minuit, une reine innocente, une prostituée machiavélique et un collier aux proportions stupéfiantes, a été maintes fois racontée. Mais c’est précisément là que Wendy Doniger veut en venir. Elle affirme que si l’affaire du Collier de la reine n’a cessé de fournir la matière première d’opéras, de romans, de films et de livres pour enfants, c’est bien parce qu’elle remet au goût du jour des métaphores et des archétypes immé­moriaux. À la place d’une belle reine générique, nous avons Marie-­Antoinette, la plus célèbre épouse de souverain de l’histoire ; à la place d’un vizir fourbe, le cardinal de Rohan, ridicule de ­vanité ; et le rôle de la servante malfaisante est tenu par Jeanne de La Motte, une parvenue qui aimait faire courir le bruit qu’elle était de descendance royale. C’est comme si on ouvrait un conte de Perrault et que les personnages se mettaient à parler à haute voix.

Wendy Doniger poursuit enfin son histoire de sexe et de bijoux jusqu’à l’époque moderne, en racontant avec brio comment le diamantaire De Beers a su transformer une pierre précieuse d’entrée de gamme et plutôt bon marché en condition sine qua non de la vie amoureuse bourgeoise. Avec l’agence N. W. Ayer, De Beers a inventé une formule publicitaire qui fixe parfaitement les termes de l’amour dans les années d’après-guerre : « Un diamant est éternel » signifiait à la femme que son fiancé avait des intentions honorables et s’engageait sur le long terme. Et le prix exorbitant (le prix de revient de ces pierres transparentes était en réalité très bas en raison de la surproduction des mines sud-africaines) permettait de tester les intentions du prétendant : si celui-­ci n’était pas prêt à verser un acompte substantiel sur sa vie conjugale, c’est qu’il n’en valait pas la peine. Du point de vue du jeune homme, le fait que son amoureuse n’exige qu’une seule bague en diamants plutôt qu’une multitude de bijoux témoignait du caractère singulier et irremplaçable de son désir.
Mais il ne fallut pas longtemps à De Beers pour comprendre que sa campagne publicitaire sur le thème « à amour unique, diamant unique » le menait tout droit dans l’impasse. Qui allait acheter par la suite ? Heureusement, c’est à peu près à cette époque que les diamants retrouvent une connotation coquine grâce à l’idylle, par ailleurs lassante, entre Elizabeth Taylor et ­Richard Burton. Les diamants cessent d’être l’emblème ­exclu­sif de la monogamie plan-plan pour se transformer en accessoire numéro un de femmes fatales sublimes, qui aiment avec excès tout en sachant, comme dit la célèbre chanson de la comédie musicale puis du film Les hommes préfèrent les blondes, qu’« à un moment une nana peut avoir besoin d’un avocat/ Mais les diamants sont les meilleurs amis d’une fille ».
Le créateur de la chanson, le parolier Leo Robin, s’avère être l’oncle par alliance de Wendy Doniger. Qui plus est, nous dit-elle, un autre de ses oncles était une grande figure de la Bourse du diamant de New York. Sur ce fond de tumulte urbain des années 1950, Wendy Doniger vient greffer sa grande érudition en matière de textes sanskrits, qui témoignent d’une culture où on connaît la valeur d’une bague étincelante, qu’il s’agisse d’une part de la dot ou d’une rétribution pour avoir tiré une splendide jeune fille du fond d’un puits. Wendy Doniger doit être l’une des rares universitaires au monde à connaître aussi bien les vers du Mahabharata que les paroles des mélodies populaires américaines.
Cette capacité à arpenter divers ­registres de langue et différentes aires géographiques en quête des meilleures histoires de bagues est certainement grisante. Mais elle n’est pas non plus sans poser quelques problèmes. ­Wendy Doni­ger n’apporte au lecteur que de maigres éléments de contexte (« Voici un conte du IVe siècle » ou « C’est une intrigue de Sex and the City »), si bien que les récits sont bien souvent déconnectés de la culture dans laquelle ils font sens. Elle utilise l’analogie du bracelet à breloques pour expliquer sa méthodologie : différentes histoires accro­chées à intervalles réguliers à un fil narratif commun. En pratique, cela veut dire que son livre procède par accumulation et répétition plus qu’il n’établit de rapprochements nouveaux et surprenants. Il faut donc le lire davantage comme un recueil de récits ayant trait au sexe et aux bijoux que comme une analyse pénétrante de leur signification culturelle.
— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 1er septembre 2017. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

L’orphelinat de la Shoah

En 1945, dans le petit village de Selvino, en Italie du Nord, la « maison de Mussolini », jusqu’alors une ancienne colo­nie d’été fasciste, devient un orphelinat. À sa tête, Moshe Zeiri, juif ukraino-polonais, dont l’historien italien Sergio Luz­zatto retrace l’extraordinaire parcours dans son essai I bam­bini di ­Moshe. Les orphelins qu’il ­accueille sont tous des ­enfants juifs rescapés de la Shoah. ­Moshe ­Zeiri et son épouse, une riche ­Allemande rencontrée et épousée en Palestine, ne les aident pas seulement à survivre. Ils les préparent à émigrer en Israël pour y bâtir le nouvel État voulu par le mouvement sioniste.
Pour raconter cette histoire, Sergio Luzzatto s’appuie sur un riche corpus photographique. L’articulation entre le récit et les images est « magistrale », assure l’hébraïsant Giulio Busi dans le quotidien Il Sole 24 Ore. L’ensemble forme, selon lui, « un récit de vie, de mort, de vie ».
« Cette histoire incroyable montre également l’irréductible complexité d’un parcours fait de souffrance extrême et de rédemption, qui mêle inextricablement désespoir et du sens d’une nouvelle mission », écrit le journaliste Pierluigi Battista dans le Corriere della Sera. Mais c’est aussi « l’histoire d’une illusion », ajoute la blogueuse littéraire Gabriella Alù. Ces enfants devenus adultes connaîtront en Israël une nouvelle guerre et des défis auxquels personne ne les aura préparés.