Plus pacifiques que les hommes ?

Dans les premiers mois de la Première Guerre mondiale, alors qu’une vague de patriotisme submergeait la Grande-Bretagne, la poétesse Dorothea Hollins, membre de la Ligue des femmes travaillistes, proposa de créer un « corps expéditionnaire de femmes pour la paix ». Fort de 1 000 femmes non armées, il devait parcourir l’Europe et s’interposer entre les troupes combattant dans les tranchées. Le projet grandiose de Hollins ne se concrétisa pas. Mais il ne surgissait pas de nulle part ; il était le fruit d’un siècle de militantisme largement fondé sur l’amour maternel. Le fruit aussi, comme l’écrivit sa cama­rade pacifiste Helena Swanwick, d’une peur partagée : dans la guerre, « les femmes meurent et voient leurs bébés mourir, mais n’en récoltent aucune gloire ; rien que l’horreur et une honte indicible ».
Swanwick contribua à fonder en 1915 la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté, un mouvement qui se consacre encore aujourd’hui à éradiquer les causes de la guerre. Elle nourrissait l’espoir d’« un monde, dans un futur lointain, qui ne comptera plus un seul soldat ». Beaucoup de militantes pensaient que, si les femmes détenaient le pouvoir politique, elles ne rechercheraient pas la guerre. Mais est-ce bien vrai ? Constate-t-on moins de conflits violents quand les femmes sont au ­pouvoir ou sont plus nombreuses au Parlement ?
Si vous posez cette question à la cantonade, il ne se passera pas une minute avant que quelqu’un prononce le nom de Margaret Thatcher, la Première ­ministre britannique qui mena une guerre extrê­mement populaire aux Malouines, ce qui lui valut une victoire écrasante aux élections de 1983. Thatcher est loin d’être la seule dirigeante célébrée pour son bellicisme. Songeons à Boadicée, la reine des Icènes de l’est de l’Angleterre, qui prit la tête d’un soulèvement contre les envahisseurs romains. Ou à ­Lakshmî Bâî, reine de la principauté de Jhânsi, en Inde du Nord, qui fut l’une des chefs de file de la révolte des cipayes contre les Britanniques en 1857-1858. Ou encore à Emmeline Pankhurst, qui, après avoir entraîné les suffragettes britanniques dans une campagne de grèves de la faim, d’incendies volontaires et de destruction de vitrines, soutint avec véhémence l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne en 1914.
Mais ces exemples sont anecdotiques tant les femmes ont été rarement au pouvoir au cours de l’histoire. Sur la période 1950-2004, dans 188 pays, seuls 48 dirigeants politiques ont été des femmes (18 présidentes et 30 Premières ministres) – soit moins de 4 %, selon les données recueillies par Katherine W. Phillips, titulaire de la chaire « éthique et pouvoir » à l’école de commerce de l’université Columbia.
Vu la taille minuscule de l’échantillon, cela a-t-il même un sens de se demander si, une fois au pouvoir, les femmes ont davantage ou moins tendance que les hommes à faire la guerre ? Non, estime l’anthropologue de la santé Catherine Panter-Brick, qui dirige le programme Conflit, résilience et santé au Centre MacMillan d’études internationales et régionales de l’université Yale. Selon elle, « la question relève de stéréotypes de sexe et dénote une conception simpliste de la gouvernance ». Peut-être a-t-elle en tête des penseurs comme Steven Pinker, qui écrit dans La Part d’ange en nous, son étude de la violence à travers l’histoire : « Les femmes ont été, et ­seront, la force pacificatrice. » (1)
Cette hypothèse ne se vérifie pas toujours dans les faits, objecte Mary ­Caprioli, professeure de science politique à l’université du Minnesota à ­Duluth. Dans un article rédigé avec Mark A. Boyer, de l’université du Connecticut, elle a dénombré dix conflits armés du XXe siècle auxquels ont pris part quatre femmes chefs d’État et de gouvernement. Mais sept de ces conflits faisaient intervenir la même femme, Golda Meir, Première ministre israélienne de 1969 à 1974. Pour analyser le comportement des dirigeants de sexe féminin en temps de crise, il faudrait un échantillon plus vaste, « que l’histoire n’est pas en mesure de fournir ».

Oeindrila Dube, spécialiste des conflits mondiaux à l’université de Chicago, et S. P. Harish, de l’univer­sité de New York, ont quant à eux étudié quatre siècles de souverains européens des deux sexes. Dans un article encore inédit, ils analysent le règne de 193 monarques dans 18 États ou enti­tés politiques d’Europe entre 1480 et 1913 et constatent que les reines étaient à 27 % plus enclines à prendre part à des conflits inter-États que les rois. Toute­fois, seuls 18 % des 193 monarques étaient des femmes, ce qui rend l’analyse moins fiable d’un point de vue statistique. Et les reines non mariées ont eu davantage tendance à entrer en guerre quand leur royaume était attaqué – peut-être parce qu’elles étaient perçues comme faibles.
Cette peur de paraître faible n’épargne pas les dirigeantes politiques actuelles, et c’est peut-être ce qui les pousse à surcompenser sur les questions de sécu­rité et de défense, avance Mary Caprioli. Elle relève également que les femmes qui prennent modèle sur les hommes ont plus de chances de réussir en tant que leaders politiques. Il en va ainsi de Margaret Thatcher, de Golda Meir ou d’Indira Gandhi, Première ministre ­indienne de 1966 à 1977 puis de 1980 à 1984, qui affirmait être un « être ­humain biforme », ni homme ni femme. Ces ­politiciennes doivent ­aussi lutter contre les stéréotypes ­dépréciatifs de leurs ­adversaires masculins. ­Muhammad Yahya Khan, président du Pakistan de 1969 à 1971, a confié qu’il ­aurait ­riposté moins violemment lors de la guerre indo-­pakistanaise de 1971 si l’Inde avait été dirigée par un homme.
Dube et Harish ont constaté que les souveraines avaient davantage tendance à attaquer quand elles partageaient le pouvoir avec leur époux, comme ce fut le cas d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon, qui régnèrent ensemble sur la Castille de 1474 à 1504. Exception notable, la Grande Catherine, qui devint impératrice de Russie en 1762 à la suite de l’assassinat de son mari, Pierre III, et dont les campagnes militaires permirent d’ajouter 520 000 kilomètres carrés au territoire de la Russie, en annexant la Crimée et une bonne partie de la Pologne.
Pour accéder au pouvoir, les femme doivent d’abord s’engager en polit­ique – en se présentant à des élections régionales ou nationales, en ­menant des campagnes électorales. Or, en 2017, la proportion de parlementaires femmes était de 23,3 % en moyenne dans le monde, soit une hausse de 6,5 % par rapport à la décennie précédente. La progression est loin d’être négligeable puisque, selon les données de Caprioli, un État qui voit son nombre de députées augmenter de 5 % est cinq fois moins susceptible de recourir à la violence s’il est confronté à un conflit international (peut-être parce que les femmes ont davan­tage tendance à adopter une « démarche collective ou consensuelle » pour résoudre un conflit).
Les États ont également plus de chances de parvenir à une paix durable à la suite d’un conflit quand des femmes sont invitées à la table des négociations. Le nombre de femmes prenant part à des pourparlers de paix est infime (selon une étude des Nations unies portant sur 31 accords de paix, elles ne repré­sentent que 2,4 % des média­teurs, 9 % des négociateurs et tout juste 4 % des signataires), alors que leur présence peut avoir une influence sur le cours des choses. Une étude de l’ONG américaine Inclusive Security portant sur 182 accords de paix signés entre 1989 et 2011 montre qu’un accord a 35 % de chances de plus de durer au moins quinze ans si des femmes figuraient parmi les négociateurs, médiateurs ou signataires.
En Irlande du Nord, en Somalie et en Afrique du Sud, les femmes qui ont participé aux processus de paix ont acquis la réputation de favoriser le dialogue et d’amener toutes les parties à s’exprimer. Elles sont souvent considérées comme des négociatrices sincères, davantage dignes de confiance et moins menaçantes, parce qu’elles agissent en dehors des structures de pouvoir officielles.

Si elles ont rarement leur place dans les pourparlers officiels, les femmes restent en revanche, selon les Nations unies, « fortement surreprésentées » dans les mouvements citoyens qui mili­tent pour la paix.
En Israël, le mouvement Women Wage Peace organise des manifestations pour pousser le gouvernement à œuvrer à la mise en place d’un accord de paix durable. Au Liberia, en 2003, la militante pour la paix Leymah Gbowee a ­incité des milliers de femmes musulmanes et chrétiennes à faire la grève du sexe, ce qui a contribué à mettre fin à une terrible guerre civile qui durait depuis quatorze ans. Gbowee a été colauréate du prix Nobel de la paix en 2011 ; on l’a surnommée » la guerrière de la paix ». En Argentine, les Mères de la place de Mai ont « révolutionné » la maternité en protestant contre la disparition de leurs enfants durant la « guerre sale », la répression menée par la dictature militaire de 1977 à 1983. Elles ont fait de la maternité une force politique.
Le Camp des femmes pour la paix, établi pendant près de vingt ans à Greenham Common, au Royaume-Uni, entendait lui aussi transformer les attributs traditionnels de la féminité en armes. Le point de départ du mouvement fut une manifestation en 1981 contre l’arrivée de 96 missiles de croisière Tomahawk dans une base militaire américaine du sud de l’Angleterre. Les femmes encerclèrent et entaillèrent la clôture du site, l’escaladèrent déguisées en nounours et accrochèrent des vêtements de bébé, des biberons, des couches et des photos de famille aux barbelés. Thatcher ne prisa guère cette action, qu’elle qualifia d’« excentricité ».
Que les femmes combattent pour la paix ou pour la guerre, elles peuvent se révéler d’une implacable cruauté, comme l’illustre encore le cas d’Isabelle la Catholique. Après la prise du royaume musulman de Grenade en 1492, elle et son époux Ferdinand expulsèrent juifs et musulmans, torturant et convertissant de force ceux qui refusaient de partir et allant jusqu’à les brûler vifs.
Et les apparences sont parfois trompeuses. Ainsi la communauté internationale s’est-elle émue ces derniers temps de l’indifférence affichée par la dirigeante birmane Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la paix 1991 « pour son engagement non violent en faveur de la démocratie et les droits de l’homme », face au massacre de la minorité musulmane des Rohingyas.
Dans son manifeste The Future of the Women’s Movement, publié en 1913, ­Helena Swanwick tenait à dissiper certaines illusions : « Je souhaite m’inscrire en faux contre une sorte de postulat […] du discours féministe actuel », à savoir « que les hommes ont toujours été les barbares qui aiment la force physique, et que seules les femmes sont civilisées et civilisatrices. On n’en voit aucun signe dans la littérature ou dans l’histoire ».

 

— Cet article est paru dans le magazine en ligne Aeon le 27 octobre 2017. Il a été traduit par Pauline Toulet.
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Les démons de Zakhar Prilepine

«On ne sait trop que faire avec Prilepine, dans quelle catégorie le classer. En Russie, on n’a pas vraiment de précédent dans ce domaine », écrivait en 2007 le journaliste et critique littéraire Dmitri Bykov en introduction à l’édition russe du Péché (traduit en français en 2009 aux Éditions des Syrtes). Ce recueil de nouvelles et de poèmes ne faisait que confirmer l’impression laissée par ses précédents livres, Pathologies (Éditions des Syrtes, 2007) et San’kia (Actes Sud, 2009) : le jeune Zakhar Prilepine, ancien membre des Omon, les forces spéciales du ministère de l’Intérieur, était un véritable ovni sur la scène littéraire russe. Autant par son style à la fois sensible et percutant – Emmanuel Carrère le compare à un Philippe Djian « qui aurait connu la guerre » – que par sa dégaine de commando, crâne rasé et ­regard perçant, surgi du fin fond de la gloubinka, cette Russie des profondeurs, provinciale et rude, si loin des fastes de Moscou et Saint-­Pétersbourg.
Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. L’enfant terrible des lettres russes, né dans un petit village près de Riazan, qui avait raconté de manière si sincère et crue l’enfer des engagés dans la guerre en Tchétchénie, ce Vietnam de la Russie moderne, a pris de l’épaisseur. Au propre comme au figuré. Traduit dans une vingtaine de langues, il est aussi devenu une institution dans son pays. Aussitôt publiés, ses livres sont réédités et raflent tout ce que la Fédération de Russie attribue aujourd’hui de « prix littéraires nationaux », et ils sont légion. L’auteur noircit aussi régulièrement les colonnes des grands journaux de Moscou, il a sa propre émission de télévision (« Leçons de russe ») sur la très populaire chaîne NTV et apparaît régulièrement sur les plateaux d’autres émissions tout aussi regardées. En 2014, il est devenu numéro 3 du classement de « l’écrivain le plus popu­laire de Russie », établi par les médias, avant d’en prendre la tête en 2017.
Paru en Russie en 2014, son dernier roman, Obytel’ (que l’on peut traduire par « sanctuaire » ou « monas­tère »), ­publié en France en octobre 2017 chez Actes Sud sous le titre ­L’Archipel des ­Solovki, est une fresque ­magistrale, sur plus de 800 pages, sur la vie dans le premier goulag russe. De manière très troublante, l’auteur décrit comment les bourreaux y deviennent des victimes et vice versa. Son personnage principal, Artiom, entretient une relation torride avec Galia, jeune commissaire tchékiste. Plébis­cité par le public et les médias – y compris la très officielle agence d’État Ria Novosti, qui a qualifié son auteur de « Stephen King du goulag » –, L’Archipel des Solovki a remporté la récompense littéraire le plus convoitée du pays, le prix du Grand Livre russe, doté de 3 millions de roubles (près de 43 000 euros), et sera bientôt adapté en série télévisée.
L’année 2014 restera, visiblement, comme une année charnière dans la vie de Zakhar Prilepine. Écrivain engagé ­depuis ses débuts, Prilepine s’en prenait régulièrement à Vladimir Poutine, dénonçant le système clientéliste qu’il avait mis en place. À ce titre, comme de nombreux autres « natsbols » (militants du sulfureux Parti national-­bolchévique, fondé par son mentor Édouard Limonov), l’écrivain avait rejoint à partir de 2010 l’alliance hétéroclite contre le pouvoir, réunissant aussi bien les patriotes nationalistes que les libéraux. Aujourd’hui, il conspue ces derniers, à commencer par leur leader, le très médiatique Alexeï Navalny, et considère que, faute de mieux, Vladimir Poutine est « l’homme qu’il faut » à la Russie. Entre-temps, il y a eu l’annexion de la Crimée, un événement qui deviendra rapidement une ligne de partage, puis un fossé infranchissable, dans les cercles intellectuels russes entre les (rares) détracteurs de la poli­tique du Kremlin en Ukraine et l’immense majorité de ses partisans. « Je ne comprends pas comment on peut être un écrivain russe et protester contre le retour de la Crimée dans le giron russe. Et comment on peut ne pas avoir de la compassion à l’égard des habitants de l’est de l’Ukraine » estime-t-il.
Mais Zakhar Prilepine n’est pas du genre à se contenter de compatir. L’homme s’engage, d’abord comme « correspondant de guerre » au Donbass, puis comme « humanitaire » et, enfin, depuis 2016, comme ­militaire, commandant adjoint d’une unité spéciale de la Répu­blique populaire de Donetsk (DNR) et conseiller auprès d’Alexandre Zakharchenko, le « président » de cette entité séparatiste. Il porte désormais l’uniforme et pose volontiers, armé jusqu’aux dents, avec ses rebyata – les ­petits gars du régi­ment. À l’été 2017, ses quatre enfants et son épouse viennent le rejoindre à Donetsk. Pour qu’ils puissent faire l’expérience de la « vraie vie » et « y rencontrer des gens extraordinaires, que l’on ne trouve plus que dans les livres », dit-il. Et c’est dans cette ville, régulièrement bombardée par l’armée ukrainienne, qu’il va épouser en grande pompe sa femme pour la seconde fois lors d’un office religieux auquel ont été conviés ses combattants ainsi que tout le gratin politique de la DNR. Le cadeau fait à la ­mariée est à ­l’avenant : un ­pistolet ­automatique.
Bien évidemment, cela n’a pas été sans conséquences. Le parquet de Kiev poursuit Zakhar Prilepine pour « participation et financement d’une entreprise terroriste » ; les autorités ukrainiennes ont aussi tenté, en vain, de l’inscrire sur la liste rouge d’Interpol. Son cas est remonté jusqu’aux oreilles du Kremlin, qui a toujours nié la présence de militaires russes en Ukraine. « Certains de nos ressortissants, comme ceux d’autres pays du monde, se trouvent effec­tivement dans ces républiques non reconnues. Ils y sont pour toutes sortes de raisons : par conviction, en suivant leur cœur ou autre. C’est un fait, nous le constatons, mais je ne souhaite pas faire de commentaires là-­dessus », a ­admis le porte-parole de Vladimir Poutine, interrogé sur le nouvel emploi de Zakhar Prilepine. Ses amis libéraux ont failli en revanche s’étrangler en décou­vrant la mue de leur ­ancien camarade de lutte.
Pour bon nombre de ses confrères écrivains, il est devenu tout simplement infréquentable. Beaucoup refusent même de participer au moindre événement littéraire auquel il serait associé. L’amitié avec Dmitri Bykov, qui avait salué sa prose « vitaminée », son « courage » et sa « tendresse sans fin », fait aussi partie du passé. Désormais, Zakhar Prilepine est passé du côté obscur de la force. De grands noms de la littérature russe ont dit leur effarement, mais l’intéressé n’en a cure : « À Donetsk, je ne peux pas faire deux pas dans la rue sans que quelqu’un vienne me saluer, m’embrasser. Je suis certainement, après le président, la personne la plus connue de la république. Qu’est-ce que j’en ai à cirer de ce qu’un ­Boris Akounine pense de moi ? » Peu sensible à ses arguments, Wiedling, l’agence littéraire allemande qui gère ses droits à l’étranger, a décidé de ne plus le représenter. Sur son site, la notice sur l’auteur Prilepine ne semble pas avoir été actualisée depuis le temps où il ­dirigeait à Nijni Novgorod le bureau régional du quotidien d’opposition Novaïa Gazeta. Aujourd’hui, les responsables du journal tiennent à préciser qu’ils ne souhaitent pas que le nom de la Novaïa, dans laquelle écrivait la journaliste assassinée Ana Politkovskaïa, soit associé d’une quelconque manière à Prilepine. « Je tiens de mon côté à préciser que je ne suis pas, mais pas du tout d’accord, avec ses textes non littéraires », renchérit son éditeur chez Actes Sud, Michel Parfenov.
Ce statut de vrai-faux paria des lettres semble amuser l’intéressé. De passage à Paris en février pour les Journées du livre russe, Prilepine a défendu avec la même verve son roman sur le camp des îles Solovki (il y a travaillé plus de huit ans, compulsant des milliers de documents d’archives) et son recueil de chroniques sur la guerre en Ukraine, Ceux du Donbass, qui vient de paraître en français aux Éditions des Syrtes. Problème : si dans le premier cas nous avons, de l’avis de tous, un livre qui fera date dans ce qu’on appelle en Russie la « littérature des camps », hissant son auteur au rang des Soljénitsyne et des Chalamov, dans le second, il s’agit d’un fastidieux plaidoyer prorusse, ressassant tour à tour des arguments et autres « faits alternatifs » connus jusqu’à la nausée par les familiers de la propagande du Kremlin.
Sans surprise, Zakhar Prilepine nous ­retourne le compliment en précisant qu’il a écrit ce livre en ­réponse aux « milliers d’articles » présentant le point de vue ukrainien en Occident. « J’ai pensé que cela vous intéresserait de considérer les ­événements sous un autre angle », poursuit-il en remerciant la France, seul pays (avec la ­Serbie) à l’avoir traduit en Europe.
Joëlle Dublanchet, sa fidèle traductrice en français – mais ce n’est pas à elle que l’on doit la version française de Ceux du Donbass –, a néanmoins l’impression que l’histoire se répète. Elle se souvient comment, lors de la parution de Pathologies en France, « les journalistes fondaient sur Prilepine pour l’interroger sur la Tchétchénie, sans prêter attention à son ­roman ». « On peut facilement passer à côté d’un grand livre de Prilepine, tant les frontières entre l’image de l’écrivain et de l’homme public sont brouillées. Et c’est bien dommage », ­estime-t-elle.
Mais l’intéressé lui-même ne nous aide pas beaucoup. Il ­assume totalement cette dua­lité, alignant sans ciller les noms de ses illustres prédécesseurs : Stendhal, Tolstoï, Romain Gary, Hemingway… N’ont-ils pas, eux aussi, à un moment de leur vie d’écrivain, combattu les armes à la main pour une cause ? « Être uniquement un écrivain me semble une activité passablement ennuyeuse, dit-il. Je me sens parfaitement bien en uniforme, parce que je ne triche pas. Ceux qui disent que je fais ça pour en faire des livres après, je les invite à passer une heure avec moi dans une tranchée sous le feu ennemi. On peut y perdre un bras, une jambe, la vie. Ce n’est pas de la littérature. » Mais, admet-il, il n’est pas exclu qu’il écrive un jour un roman inspiré de cet épisode ukrainien. Quand ? Il ne sait pas. « Tolstoï, qui a combattu tout comme moi en Crimée et au Caucase, a attendu presque quarante ans avant d’écrire son Hadji ­Mourat », ose-t-il.
La preuve, pour Joëlle Dublanchet, que tout cela n’est finalement que de la poudre aux yeux. « En Ukraine, il se fait une espèce de film. Il est toujours à la recherche de situations et de personnages hors du commun. Au fond, il reste un romancier », conclut-elle. La suite donc au prochain épisode.

— Ce texte a été écrit pour Books.

À la poursuite du brillant maudit

Aujourd’hui encore, le fameux diamant Koh-i-Noor (« montagne de lumière », en persan) « suscite les passions », constate le quotidien indien The Hindu. S’il fait désormais partie des joyaux de la couronne britannique que l’on peut admirer en visitant la Tour de Londres, le précieux caillou est revendiqué par l’Inde, le Pakistan, l’Iran, l’Afghanistan et même les talibans. Pour « séparer l’histoire du mythe », William Dalrymple, historien britannique établi à New ­Delhi, et Anita Anand, journaliste britannique d’origine indienne, ont suivi la trace du diamant « le plus convoité et le plus maudit » depuis sa première apparition vérifiable sur le trône des empereurs moghols à Delhi au début du XVIIIe siècle.
Maudit ? « Les propriétaires du joyau n’ont pas eu de chance », résume Dalrymple : leur sort sera la torture, la ruine ou l’assassinat. Butin de guerre, la pierre, qui pèse initialement 793 carats, passe dans la violence d’un conquérant à l’autre. En 1739, le Perse Nader Chah l’arrache aux empereurs moghols en déclin ; elle tombe ensuite aux mains d’une dynastie afghane jusqu’à ce que le maharadjah pendjabi Ranjît Singh l’emporte à Lahore en 1813. Tout en rappelant que le Koh-i-Noor n’est « que le 90e diamant au monde par sa taille », The Guardian évoque l’ultime pillage par la Compagnie des Indes orientales. En 1849, les forces britanniques du gouverneur général Dalhousie prennent le contrôle du Pendjab « par un acte de perfidie familier à quiconque connaît notre histoire impériale », lit-on dans le quotidien britannique : le jeune maharadjah Dhulîp ­Singh, l’héritier du trône âgé de 10 ans, est en effet contraint de « renon­cer à toute souverai­neté » et d’« abandonner » le Koh-i-Noor à la reine Victoria… alors que les Britanniques lui avaient d’abord offert leur protection. Deux ans plus tard, en 1851, 3 millions de visiteurs se pressent à l’Exposition universelle de Londres pour admirer l’« attraction vedette » dans son écrin de verre.
« Par l’importance que lui ont accordée Victoria et ses successeurs, le Koh-i-Noor est devenu un symbole de ce que les Britanniques ont volé aux Indiens, analyse l’essayiste et diplomate Shashi Tharoor dans le quotidien The Indian Express. Cela amène beaucoup de gens, dont moi-même, à exiger sa restitution. » Et de déplorer « l’absurde soumission du gouvernement actuel » à la Cour suprême indienne, qui, depuis un arrêt de 2016, considère que le diamant a été « offert » aux Britanniques.

Un modèle résolument masculin

En 1915, Charlotte Perkins Gilman publia un texte drôle et dérangeant intitulé Herland. Comme le suggère son titre, le livre raconte l’histoire imaginaire d’un pays de femmes – et uniquement de femmes – qui existe depuis deux millénaires dans un coin inexploré de la planète. Une formidable utopie : une société élégante et soignée, collégiale, pacifique (même les chats ont cessé d’y tuer les oiseaux), intelligemment organisée dans tous les domaines, de l’agriculture durable avec la nourriture délicieuse qu’elle procure aux services sociaux et à l’éducation. Et tout repose sur une invention miraculeuse. Au tout début de leur histoire, les mères fondatrices sont parvenues à mettre au point une technique de parthénogenèse. Les détails pratiques restent un peu obscurs, mais, depuis lors, en tout cas, les femmes donnent naissance à des bébés filles sans aucune intervention masculine. Pas de relations sexuelles à Herland.
Ce monde va être perturbé par l’arri­vée de trois hommes américains : Vandyck Jennings, le gentil narrateur ; Jeff Margrave, un homme dont la galan­terie va presque causer sa perte devant toutes ces dames ; et l’effroyable Terry Nicholson. Lorsqu’ils arrivent, ce dernier ­refuse d’abord de croire qu’il n’y ait pas d’hommes quelque part qui tirent les ­ficelles – parce que, tout de même, peut-on imaginer des femmes diriger quoi que ce soit ? Lorsqu’il lui faut finalement admettre que c’est bel et bien ce qu’elles font, il décrète que ce dont Herland a besoin, c’est d’un peu de sexe et de domination masculine. À la fin, Terry est expulsé sans ménagement après qu’une de ses tentatives de domination, au lit en l’occurrence, a terriblement mal tourné [lire un extrait].
Ce récit est empreint d’ironie. Une des idées amusantes que développe Perkins Gilman est que les femmes ne prennent pas la mesure de leur réussite. Elles ont créé d’elles-mêmes un État exemplaire dont elles peuvent être fières, mais, confrontées à leurs trois visiteurs importuns, qui se situent quelque part entre le lâche et l’ordure, elles ont tendance à s’en remettre à leur savoir et à leurs compétences ; et elles sont un peu émerveillées par le monde masculin au-dehors. Elles ont beau avoir créé une utopie, elles pensent qu’elles ont tout foiré.
Si Herland décrit une communauté imaginaire de femmes menant leurs ­affaires comme elles l’entendent, le livre soulève des questions plus vastes : comment reconnaître le pouvoir féminin et comment nous nous le représentons ou l’avons représenté de façon tantôt amusante, tantôt effrayante, en Occident du moins, depuis des millénaires.

J’ai évoqué dans un précédent article la manière dont les femmes sont ­réduites au silence dans le discours ­public (1). Cela reste le cas. Il suffit de songer à la séna­trice démocrate Elizabeth Warren qu’on a empêchée en février 2017 de lire une lettre de la militante des droits civiques Coretta Scott King devant le Sénat américain. Ce que cet événement a eu d’extraordinaire, c’est non seulement qu’elle a été réduite au silence et exclue en bonne et due forme du débat (je ne connais pas assez les règles de procédure du Sénat pour évaluer à quel point c’était ou non justifié), mais que, les jours suivants, quatre hommes ont lu publiquement la lettre, eux, sans qu’on les exclue ou qu’on les fasse taire. Il est vrai qu’ils tentaient d’apporter leur soutien à Warren. Mais les règles de prise de parole qui se sont appliquées à ­celle-ci ne se sont visiblement pas appli­quées à Bernie Sanders ou aux trois autres ­sénateurs.

Le droit à se faire entendre est d’une importance cruciale. Mais je voudrais m’intéresser plus généralement à la manière que nous avons de considérer les femmes qui exercent le pouvoir ou tentent de le faire ; je voudrais examiner les fondements culturels de la misogynie en politique et dans le monde du travail, ­ainsi que ses formes (quel type de misogynie, destiné à quoi ou à qui, utilisant quels mots ou quelles images, et avec quels effets) ; et je voudrais tenter de comprendre comment et pourquoi les définitions classiques du « pouvoir » (ou, au demeurant, du « savoir », de l’« expertise » et de l’« autorité ») ont eu tendance à exclure les femmes.
Il est vrai – et c’est heureux – qu’il y a aujourd’hui plus de femmes à des postes que nous serons probablement tous d’accord pour considérer comme « de pouvoir » qu’il y a dix ans et, à plus forte raison, il y a cinquante ans. Qu’elles soient responsables politiques, commissaires de police, PDG, juges ou autres, elles sont encore nettement minoritaires – mais elles sont plus nombreuses (pour donner quelques chiffres, dans les années 1970, on comptait environ 4 % de femmes au Parlement britannique ; elles sont aujourd’hui environ 30 %). Mais mon hypothèse de base est que notre modèle mental et culturel de ce qu’est une personne de pouvoir demeure résolument masculin. Si nous fermons les yeux et tentons de faire apparaître l’image d’un président ou d’un professeur d’université, ce n’est sans doute pas une femme que nous verrons. Même quand on est soi-même une prof de fac : le stéréotype culturel est si fort que, derrière mes yeux fermés, il m’est encore difficile d’imaginer quelqu’un comme moi dans mon rôle. J’ai tapé les mots « professeur d’université et « dessin » dans Google Image pour être sûre de cibler les professeurs imaginaires, les modèles culturels pas les professeurs réels. Parmi les 100 premiers résultats, un seul montrait une femme, la professeure Holly du jeu PokéFarm.
Pour le dire autrement, nous n’avons aucun modèle de ce à quoi ressemble une femme de pouvoir, hormis qu’elle ressemble plutôt à un homme. Le tailleur-pantalon ou au moins le pantalon porté par tant de dirigeantes politiques occidentales, de Merkel à Clinton, est sans doute très pratique ; il témoigne certainement aussi du refus de devenir un mannequin et d’échapper ­ainsi au destin de tant d’épouses d’hommes politiques ; mais c’est aussi tout bonnement une tactique – comme prendre une voix plus grave – pour se donner une apparence plus masculine et coller au rôle de la personne de pouvoir. La reine Élisabeth Ire avait bien compris les règles du jeu lorsqu’elle disait qu’elle avait « le cœur et l’estomac d’un roi ». C’est cette idée de dichotomie entre femmes et pouvoir qui faisait l’efficacité des parodies de l’ancien porte-parole de la Maison-Blanche Sean Spicer par la comédienne Melissa McCarthy dans l’émission Saturday Night Live. Elles ont, dit-on, davantage contrarié le président Trump que la plupart des autres satires sur son gouvernement parce que (selon une « source proche de lui »), « il n’aime pas que ses collaborateurs aient l’air faible ». En clair, il n’aime pas que ses hommes soient parodiés en femmes, par des femmes. La faiblesse est le propre du sexe féminin.
Il en découle que l’on considère ­encore que la place des femmes est en dehors du pouvoir. Que nous souhaitions sincèrement qu’elles y accèdent ou que, de façon souvent inconsciente, nous les cata­loguions comme intruses lorsqu’elles y parviennent (je me souviens encore de l’époque où, à l’université de Cambridge, il fallait traverser deux cours, emprunter un long couloir puis descendre un escalier jusqu’au sous-sol pour atteindre les toilettes des femmes), nous employons des métaphores – « frapper à la porte », « prendre d’assaut la citadelle », « briser le plafond de verre » ou « faire la courte échelle » – qui soulignent bien cette exté­riorité féminine. On estime soit que les femmes au pouvoir ont fait tomber des barrières, soit qu’elles se sont emparées de quelque chose auquel elles n’avaient pas tout à fait droit. Une manchette du Times de janvier 2017 exprimait cela à merveille. En titre d’un article évoquant la possibilité que des femmes puissent bientôt occuper les postes de préfet de police de Londres, de présidente du conseil d’administration de la BBC et d’évêque de Londres, on pouvait lire : « Les femmes s’apprêtent à prendre le pouvoir dans l’Église, la police et la BBC. » (Cressida Dick, la nouvelle chef de la police londonienne, est pour l’heure la seule à avoir donné raison à ces prédictions.)
Certes, j’ai bien conscience que ceux qui rédigent les gros titres sont payés pour attirer l’attention. Le fait, néanmoins, que l’on puisse présenter la perspective d’une femme évêque de Londres comme une « prise de pouvoir » (et que des milliers et des milliers de lecteurs n’aient sans doute pas cillé lorsqu’ils ont lu ça) est le signe qu’il nous faut examiner beaucoup plus attentivement nos préjugés culturels sur la relation des femmes au pouvoir. Les crèches d’entreprise, les horaires de travail adaptés à la vie de famille, les programmes de mentorat : toutes ces initiatives pratiques ont leur importance, mais ce n’est qu’une partie de ce qu’il faut faire. Si nous voulons que les femmes en général – et pas seulement les plus déterminées d’entre elles – aient leur place au sein des structures du pouvoir, nous ­devons chercher à comprendre pourquoi nous pensons comme nous le faisons. S’il existe un modèle culturel qui tend à écarter les femmes du pouvoir, quel est-il exactement et d’où nous vient-il ?
Il peut être utile à ce stade de réfléchir au monde antique. Plus souvent que nous en avons conscience, et parfois de façon assez déplacée, nous continuons à recourir à des concepts grecs pour figurer les femmes au pouvoir et hors du pouvoir. Il y a, à première vue, un nombre impressionnant de personnages féminins forts dans le répertoire de la mythologie et de la littérature grecques. Dans la vie réelle, les femmes de l’Antiquité n’avaient aucun droit politique formel et fort peu d’indépendance économique ou sociale ; dans certaines cités comme Athènes les femmes mariées respectables ne se montraient pratiquement jamais hors de chez elles. Mais le théâtre athénien en particulier et l’imagination grecque en général ont produit toute une ­série de femmes inoubliables : Médée, Clytemnestre, Antigone.

Elles ne sont pas, cependant, des exemples à suivre, loin de là. Pour l’essentiel, elles sont présentées comme des usurpatrices. Si elles prennent le pouvoir, c’est de façon illégitime, et de telle sorte que cela mène au chaos, à la ruine de l’État, à la mort et à la destruction. Ce sont des hybrides monstrueux qui, dans l’esprit des Grecs, ne sont pas des femmes du tout. Et la logique impla­cable de leur histoire est qu’on doit leur retirer le pouvoir, les remettre à leur place. En fait, c’est le désordre incontestable que provoquent les femmes quand elles ont le pouvoir dans les mythes grecs qui justifie qu’elles en soient exclues dans la vie réelle et qui fonde la domination des hommes (je ne peux m’empêcher de penser que ­Perkins Gilman parodie subtilement cette ­logique lorsqu’elle fait dire aux femmes de Herland qu’elles ont foiré).

Il suffit de revenir à l’une des plus anciennes tragédies qui nous soient parvenues, l’Agamemnon d’Eschyle, jouée la première fois en 458 avant notre ère, et l’on s’aperçoit que son anti-­héroïne, Clytemnestre, constitue une terrible incarnation de cette idéologie. Dans la pièce, elle devient la souveraine effective de sa cité tandis que son époux est parti au loin combattre à la guerre de Troie ; et ce faisant elle cesse d’être une femme. Eschyle use de façon récur­rente de termes masculins et du langage de la masculinité pour la dési­gner. Dans les tout premiers vers, par exemple, elle est décrite comme androboulon – un mot difficile à traduire mais qui signifie à peu près « d’une volonté d’homme » ou « d’esprit viril ». Et, bien entendu, le pouvoir que Clytemnestre revendique illégitimement est employé à des fins néfastes lorsqu’elle assassine Agamemnon dans son bain après son retour de Troie. L’ordre patriarcal n’est rétabli qu’à la faveur d’une conspiration des enfants de Clytemnestre pour la tuer.
On trouve une logique similaire dans les histoires relatives à la race mythique des Amazones, dont les auteurs grecs prétendent qu’elles ont existé quelque part au nord de leur monde. Plus violentes et belliqueuses que les paisibles habitantes de Herland, ces guerrières monstrueuses constituaient une menace permanente pour le monde grec civi­lisé et les hommes grecs. Les féministes modernes ont gaspillé une énorme quantité d’énergie à tenter de prouver que ces Amazones avaient bel et bien existé et avec elles la séduisante possibilité d’une société ayant réellement été gouvernée par et pour les femmes. On peut toujours rêver. La dure vérité est que les Amazones étaient un mythe grec masculin, le message étant qu’une bonne Amazone était une Amazone morte ou – pour revenir à l’affreux Terry – une Amazone ayant été dominée dans la chambre à coucher. Cela voulait dire qu’il était du devoir des hommes de sauver la civilisation de la domination des femmes (2).
On trouve parfois, il est vrai, des exemples qui semblent offrir une version plus posi­tive du pouvoir féminin dans l’Antiquité. Il y a une pièce antique que l’on joue ­encore très souvent aujourd’hui : c’est une comédie d’Aristophane connue sous le nom de son principal personnage fémi­nin, Lysistrata. Écrite au Ve siècle avant notre ère, elle mêle avec brio le classicisme cérébral, le féminisme fougueux, l’antibellicisme et une bonne dose d’obscénités. C’est l’histoire d’une grève du sexe située non pas dans le monde du mythe mais dans l’Athènes antique. Sous la direction de Lysistrata, les femmes essaient de contraindre leurs époux à mettre fin à la longue guerre contre Sparte en refusant de coucher avec eux jusqu’à ce qu’ils aient cédé. Les hommes se baladent pendant l’essentiel de la pièce avec des érections fort ­gênantes. À la fin, incapables de supporter cela plus longtemps, ils se soumettent aux ­demandes des femmes et font la paix. Le pouvoir féminin à son sommet, serait-on tenté de penser.
On invoque souvent aussi Athéna, la divinité tutélaire de la cité. Le simple fait qu’elle était de sexe féminin ne suggère-t-il pas qu’il faille nuancer le jugement des Grecs sur l’influence des femmes ? J’ai bien peur que non. Si l’on gratte sous la surface et que l’on revient au contexte du Ve siècle, Lysistrata prend une physionomie tout autre. Ce n’est pas juste que le public et les acteurs d’origine, conformément aux usages athéniens, étaient exclusivement des hommes – les personnages féminins étant sans doute joués en pantomime. C’est aussi le fait qu’à la fin l’idée d’un pouvoir des femmes est nettement battue en brèche. Dans la dernière scène, le processus de paix consiste à amener sur scène une femme nue (ou un homme déguisé en femme nue) qui est utilisée comme si elle était une carte de la Grèce et méta­phoriquement partagée d’une ­façon pornographique qui met mal à l’aise, entre les hommes d’Athènes et ceux de Sparte. Le protoféminisme peut aller se rhabiller…

Quant à Athéna, il est vrai que, dans le tableau binaire des dieux et des déesses que nous dressons mentalement, nous la classons du côté féminin. Mais on n’a rien compris à sa place dans le monde antique si on n’a pas vu qu’elle est en fait un autre de ces délicats hybrides. Du point de vue grec, elle n’est pas du tout une femme. D’abord, elle est habillée comme un guerrier quand la guerre était une activité réservée aux hommes (c’est aussi le problème sous-jacent des Amazones). Ensuite, c’est une vierge, quand la raison d’être du sexe féminin était de mettre au monde de nouveaux citoyens. Enfin, elle n’est pas née d’une mère mais directement de la tête de Zeus, son père. C’est comme si Athéna, femme ou non, offrait un aperçu d’un monde masculin idéal dans lequel on pouvait maintenir les femmes à leur place, voire se dispenser totalement d’elles.
C’est là un point très simple mais très important : si nous revenons aux débuts de l’histoire occidentale, nous trouvons une séparation radicale – réelle, culturelle et imaginaire – entre les femmes et le pouvoir. Mais un accessoire du costume d’Athéna nous ramène tout de suite à notre époque. Sur la plupart des représentations de la déesse, au centre de son armure, fixée sur son plastron, on voit une tête de femme avec des serpents en guise de cheveux. C’est la tête de ­Méduse, l’une des trois sœurs mythiques connues sous le nom de Gorgones, et c’était, dans l’Antiquité, l’un des plus puissants symboles de la domestication par les hommes des dangers que représentait l’éventualité d’un pouvoir féminin. Ce n’est pas un hasard si nous la voyons décapitée, sa tête fièrement arbo­rée par une déesse résolument anti­féminine.

domination masculine
L’histoire de Méduse possède de nombreuses variantes. L’une des plus célèbres la présente comme une très belle femme que Poséidon a violée dans un temple d’Athéna et que cette dernière, pour punir ce sacrilège, a transformée en une créature monstrueuse capable de changer en pierre quiconque regarderait son visage. Plus tard, le héros Persée reçoit pour mission de tuer cette femme et il lui coupe la tête en se servant de son bouclier poli comme d’un miroir, ce qui lui évite de la regarder directement. Au ­départ, il se sert de cette tête comme d’une arme puisque, même dans la mort, elle conserve la faculté de pétrifier ; mais, ensuite, il en fait présent à ­Athéna, qui l’exhibe sur son ­armure (l’un des messages étant : « Prenez garde à ne pas regarder trop directement la déesse »).
Pas besoin d’être Freud pour voir dans cette chevelure de serpents la revendication implicite d’un pouvoir phallique. Revoilà le mythe classique où la domination masculine est brutalement réaffirmée face au pouvoir illégitime de la femme. Et c’est bien en ces termes que la littérature, la culture et l’art l’ont repris par la suite en Occident. La tête sanglante de la Méduse est une image qui nous est familière. Elle a inspiré plusieurs chefs-d’œuvre qui, souvent, interrogent les facultés de l’artiste, capable de représenter un objet que personne n’est censé devoir regarder. En 1598, le ­Caravage peignit une version extra­ordinaire de la tête décapitée, ­dotée de ses propres traits, dit-on, hurlant d’horreur, avec le sang qui ruisselle et les serpents qui grouillent. Quelques ­décennies plus tôt, Cellini avait réalisé une grande statue en bronze de Persée qui se trouve toujours sur la place de la Seigneurie, à Florence : le héros est montré foulant aux pieds le cadavre muti­lé de ­Méduse et brandissant sa tête dont le sang, encore une fois, s’écoule en un magma infâme.
Ce qui est incroyable, c’est que cette scène de décapitation est toujours aujourd’hui un symbole culturel de l’opposition au pouvoir des femmes. Le visage d’Angela Merkel a été maintes fois surperposé sur l’image du Caravage. Dans cette veine, un sommet de bêtise a été atteint lorsque le magazine d’un syndicat de policiers britanniques a qualifié Theresa May de « Méduse de Maidenhead » [du nom de la circonscription dont elle est députée], à l’époque où elle était ministre de l’Intérieur. « La comparaison avec la Méduse est peut-être un peu excessive, a renchéri le Daily Express. Nous savons tous que Mme May a une coiffure impeccable. » Mais Theresa May s’en est plutôt bien sortie comparée à l’ancienne présidente du Brésil ­Dilma Rousseff, qui eut à inaugurer à São Paulo une grande exposition consacrée au Caravage. Méduse y était présente et les photographes ne purent résister à la tentation d’immortaliser Roussef contemplant le tableau. C’est toutefois avec Hillary Clinton que nous avons vu le thème de Méduse se manifester avec le plus de force et de méchanceté. Comme on pouvait s’y attendre, les partisans de ­Trump ont produit un très grand nombre d’images la montrant affublée de serpents à la place des cheveux. La plus mémorable, la plus terrible d’entre elles s’inspirait du bronze de Cellini, un meilleur choix que le Caravage parce qu’on n’y voit pas uniquement une tête : l’adversaire masculin héroïque y figure aussi. Il suffisait de superposer le visage de Trump à ­celui de Persée et de donner les traits de Clinton à la tête coupée (par souci du bon goût, je suppose, le corps mutilé que piétine Persée avait été omis). Il est vrai que, lorsqu’on explore certains recoins du Web, on peut tomber sur des images très déplaisantes d’Obama, mais c’est dans des recoins très sombres. Cette image de Trump-Persée brandissant la tête dégoulinante de ­Clinton-Méduse était un élément de décoration comme un autre aux États-Unis : elle était imprimée sur des tee-shirts et des débardeurs, des tasses, des housses d’ordinateur et des sacs en toile (assortie tantôt du logo TRIUMPH, tantôt du logo TRUMP). Il n’est pas évident d’intégrer cette banalisation de la violence contre les femmes, mais, au cas où vous ne mesureriez pas à quel point l’exclusion des femmes du pouvoir est ­ancrée dans notre culture et à quel point les façons classiques de la formuler et de la justifier ont la vie dure, eh bien voici Trump et Clinton, Persée et Méduse, et plus besoin d’ajouter quoi que ce soit.

Plus besoin d’ajouter quoi que ce soit ? Il faut tout de même dire ce que nous pourrions faire pour y remédier. Que faudrait-il pour replacer les femmes à l’intérieur du pouvoir ? Ici, je pense que nous devons distinguer la perspective individuelle de la perspective plus collective, plus générale. Si nous regardons certaines des femmes qui ont « réussi », nous pouvons voir que leur tactique et leur stratégie ne consistent pas uniquement à singer le style des hommes. L’un des points communs à toutes ces femmes est leur faculté de tourner à leur avantage les symboles qui d’ordinaire privent les femmes de pouvoir. Margaret Thatcher l’a fait, semble-t-il, avec ses sacs à main, si bien que l’accessoire féminin le plus stéréotypé est devenu une expression du pouvoir politique. Et je pense qu’à mon petit niveau je l’ai fait moi aussi lorsque je me suis rendue à mon premier entretien pour un poste à l’université, à la grande époque du thatchérisme justement. J’avais acheté une paire de collants bleus spécialement pour l’occasion. Ce n’était pas ma façon de m’habiller habituelle, mais la logique était imparable : « Si vous, les recruteurs, allez penser que je suis un bas-bleu (autrement dit une femme savante), autant vous montrer que je sais que c’est ce que vous pensez et que j’ai pris les devants. »
Quant à Theresa May, il est sans doute un peu trop tôt pour se prononcer et il est possible que nous finissions par nous souvenir d’elle comme d’une femme qui a été mise au pouvoir afin d’échouer (je me retiens très fort ici de ne pas la comparer à Clytemnestre). Mais j’ai vraiment le sentiment que son « truc avec les chaussures » et ses petits talons sont une manière pour elle de montrer qu’elle refuse de se plier au modèle masculin. Elle parvient aussi plutôt habilement, comme Thatcher, à exploiter les points faibles du pouvoir masculin traditionnel des conservateurs. Ne pas faire partie du monde des clubs, ne pas « faire partie de ces gars » l’a aidée à se tailler un territoire. Le fait d’être exclue lui a donné du pouvoir et de la liberté. Elle est également allergique à la « mecsplication », ou mansplaining, cette tendance qu’ont les hommes à donner des explications aux femmes sur un ton condescendant, y compris sur des choses qu’elles maîtrisent mieux qu’eux.
Bien des femmes, j’en suis sûre, pourraient partager des trucs et astuces de ce genre. Mais les grandes questions que j’ai tenté d’aborder ne sauraient être résolues par des astuces pour tirer profit du statu quo. Et je ne pense pas que la patience soit la solution non plus, même si les choses vont très probablement évoluer petit à petit. De fait, étant donné qu’au Royaume-Uni les femmes ont obtenu le droit de vote il y a un siècle seulement (3), nous ne devrions pas oublier de nous féliciter de la révolution que nous avons tous accomplie, hommes comme femmes. Cela dit, si les bases culturelles qui légitiment l’exclusion des femmes sont telles que je l’ai expliqué, l’évolution progressive risque de prendre trop de temps à mon goût. Nous devons réfléchir davantage à ce qu’est le pouvoir, à son but et à la façon de le mesurer. Pour le dire autrement, si les femmes ne sont pas considérées comme parties intégrantes des structures du pouvoir, n’est-ce pas le pouvoir qui a besoin d’être redéfini plutôt que les femmes ?
Jusqu’à présent, le pouvoir des femmes auquel je fais référence est celui que possèdent les responsables politiques, les PDG, les journalistes célèbres, les patrons de chaînes de télévision, etc. Cela donne une vision très étroite de ce qu’est le pouvoir, très associée au prestige ou, dans certains cas, à la notoriété. C’est très « haut de gamme » au sens propre et lié à l’image du « plafond de verre », qui non seulement place de fait les femmes à l’extérieur du pouvoir mais imagine aussi les pionnières comme des superwomen rencontrant déjà le succès et que seuls les derniers vestiges des préjugés masculins empêchent d’atteindre le sommet. Je ne crois pas que ce modèle parle à la plupart des femmes, qui, même si elles n’ambitionnent pas de devenir présidente des États-Unis ou patronne d’une entreprise, revendiquent à juste titre une part de pouvoir.

Même si nous nous cantonnons à la politique nationale, la question de savoir comment mesurer la réussite des femmes reste délicate. On trouve quantité de classements sur la proportion de femmes au sein des parlements nationaux. À la toute première place arrive le Rwanda, avec plus de 60 % de députées, tandis que le Royaume-Uni est presque 50 places plus bas, avec 30 % à peine. Il est frappant de constater que l’Assemblée consultative d’Arabie saoudite compte une plus grande proportion de femmes que le Congrès américain (4). Il est difficile de ne pas déplorer certains de ces chiffres et de ne pas applaudir à d’autres, et on a déjà beaucoup parlé du rôle des femmes dans le Rwanda d’après la guerre civile. Mais je me demande vraiment si, dans certains pays, la présence d’un grand nombre de femmes au Parlement ne signifie pas que ce lieu est dénué de tout pouvoir.

Je me demande aussi si nous sommes tout à fait au clair sur ce que nous attendons de la présence des femmes dans les parlements. Nombre d’études montrent le rôle des politiciennes dans le vote de lois favorables aux femmes (par exemple sur la garde d’enfants, l’égalité des salaires et la violence conjugale). Un récent rapport de la Fawcett Society (5) établit un lien entre la parité à l’Assemblée galloise et le nombre de fois où des « questions concernant les femmes » y ont été ­débattues. Loin de moi l’idée de me plaindre de ce que la garde d’enfants et tout le reste soient enfin mis sur le tapis, mais je ne suis pas sûre que ce soit une bonne chose que tout cela continue à être considéré comme des « questions concernant les femmes » et, pour moi du moins, ce n’est pas là la raison principale pour laquelle nous voulons qu’il y ait plus de femmes dans les parlements. La cause en est beaucoup plus simple : il est totalement injuste de les empêcher d’y entrer ; et nous ne pouvons absolument pas nous permettre de nous priver de leur expertise, que ce soit sur les questions de technologie, d’économie ou d’aide sociale. Si la conséquence est qu’il y aura moins d’élus hommes, comme ce sera forcément le cas (les évolutions sociétales font toujours des perdants et des gagnants), je les regar­derai volontiers dans les yeux.
Mais cela revient encore à traiter le pouvoir comme une affaire d’élite, liée au prestige public, au charisme individuel de ce qu’on appelle le « leadership » et souvent, bien que pas toujours, à une certaine célébrité. C’est aussi traiter le pouvoir de façon très étroite comme quelque chose que seule une poignée de personnes – des hommes pour ­l’essentiel – peuvent posséder ou brandir (c’est exactement ce que résume l’image de Trump en Persée). Dans ces conditions, les femmes en tant que collectif en sont par définition exclues. On ne fait pas rentrer facilement les femmes dans une structure qui a été conçue comme masculine ; il faut changer la structure. Cela implique de penser le pouvoir autre­ment. Cela implique de le dissocier du prestige public. Cela implique de penser de ­façon collégiale au pouvoir des suiveurs, pas seulement à celui des leaders. Cela implique surtout de penser le pouvoir comme un attribut non comme une possession : ce que j’ai à l’esprit, c’est la capacité d’agir, de faire bouger les choses, et le droit d’être pris au sérieux, ensemble et individuellement. C’est le pouvoir dans ce sens-là dont beaucoup de femmes se sentent dépourvues – et auquel elles aspi­rent. Comment expliquer le succès du terme mansplaining (malgré le dégoût intense qu’il inspire à de nombreux hommes) ? Il touche juste parce qu’il exprime précisément ce que l’on ressent quand on n’est pas prise au sérieux : un peu comme quand on me donne des leçons d’histoire romaine sur Twitter.
Alors faut-il être optimiste lorsqu’on pense à ce qu’est le pouvoir, à ce qu’il permet de faire et à la participation des femmes ? Peut-être devrions-nous l’être un peu. Je suis frappée, par exemple, que l’un des mouvements politiques les plus importants des dernières années, Black Lives Matter, ait été fondé par trois femmes ; peu d’entre nous, j’imagine, sont en mesure de citer leurs noms, mais ensemble elles ont eu le pouvoir de changer les choses (6).
Je ne suis pas sûre que, culturellement, nous soyons près de mettre à bas ces mythes fondateurs du pouvoir qui servent à en exclure les femmes et de les tourner à notre avantage, comme Thatcher l’a fait avec son sac à main. J’ai endossé le rôle de la pédante en désap­prouvant le fait que Lysistrata soit jouée comme une pièce sur le girl power (c’est peut-être exactement ce qu’il faut faire). Il y a eu toutes sortes de tentatives ­féministes ces cinquante dernières ­années pour faire de Méduse un symbole du pouvoir féminin – sans parler de son utilisation comme logo de la marque Versace –, mais cela n’a pas eu la moindre incidence sur la façon dont on en use pour attaquer les femmes politiques.
Perkins Gilman a bien saisi, quoique avec un certain fatalisme, la puissance de ces récits classiques. Herland a une suite, dans laquelle Vandyck décide de raccompagner Terry à Ourland (« Notre pays à nous ») en emmenant son épouse de Herland, Ellador : cette suite est inti­tulée With Her in Ourland. En vérité, Ourland ne se montre pas sous son meilleur jour, notamment parce qu’Ellador le découvre en pleine Première Guerre mondiale. Et le couple ne tarde pas, après s’être débar­rassé de Terry, à retourner à Herland. À ce moment-là, Van et Ellador attendent un bébé et – vous l’aurez peut-être deviné – les derniers mots de ce second court roman sont : « En temps voulu nous est né un fils. » Perkins Gilman devait être pleinement consciente qu’une suite supplémentaire était inutile. Tout lecteur en phase avec la logique qui prévaut depuis des millénaires en Occident aurait été capable de prédire qui allait se retrouver à la tête de Herland cinquante ans plus tard. Ce garçon.
— Ce texte, paru dans la London Review of Books le 16 mars 2017, constitue l’un des chapitres de son livre Women & Power. A manifesto (Profile Books, 2017). Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Jean François Billeter : « L’altérité de la Chine est un mythe »

Quand on lit vos ouvrages, on a l’impression que notre vision de la Chine repose sur de nombreux malentendus. Vous dénoncez en particulier l’idée selon laquelle la Chine -serait radicalement différente de l’Occident. Pourquoi ?
C’est une idée pernicieuse, qui va dans le sens du discours que le régime chinois actuel essaie d’imposer, en faisant croire que la démocratie, les droits de l’homme, l’idée républicaine sont des inventions occidentales incompatibles avec la mentalité chinoise. Ce discours terriblement appauvri et mensonger est ensuite relayé, sans aucun esprit critique, par les hommes d’affaires puis les hommes politiques et les médias occidentaux.

Et pas seulement eux : dans votre pamphlet Contre François Jullien (1), vous vous en prenez à l’une des figures de proue de la sinologie française…
Je n’ai rien contre la personne de François Jullien. Mais son œuvre est entièrement fondée sur ce mythe de l’altérité de la Chine, et, comme ses livres rencontrent un énorme succès, il a une responsabilité dans sa diffusion. Il pose a priori que l’Occident et la Chine sont deux mondes non seulement différents mais opposés sur le plan de la pensée. Puis il recompose l’histoire de la pensée chinoise et occidentale de façon à prouver le bien-fondé de son idée de départ. Il sélectionne les éléments qui servent à sa démonstration et les interprète dans le sens qui est favorable à sa thèse. Il ne dit rien des autres choix qu’il pouvait faire et qui auraient, au contraire, révélé des analogies, des chevauchements, des points de rencontre et, par conséquent, créé des voies d’accès, des chemins pour la compréhension. Il n’en dit rien, bien que ces possibilités d’ouverture et de passage soient innombrables. Ou alors il ne les voit pas. Il œuvre donc, contre son gré peut-être, dans le sens de l’enfermement mental auquel travaillent en ce moment, de leur côté, les forces de la restauration idéologique chinoise.

Mais François Jullien n’a pas inventé ce mythe de l’altérité chinoise ?
Non, ce mythe vient de loin. Il a pris corps au XVIIIe siècle, quand Voltaire et d’autres philosophes français ont fait de la Chine l’image inversée du régime qu’ils combattaient chez eux. L’ironie de l’histoire est qu’ils ont emprunté cette vision de la Chine à leurs ennemis jurés, les Jésuites ! Leurs missionnaires, pour justifier la politique qu’ils menaient là-bas et qui consistait à convertir l’empire par le haut, ont créé une image favorable des souverains chinois, de leur gouvernement, du mandarinat qui administrait l’empire et du confucianisme qui constituait la clé de voûte de l’univers intellectuel mandarinal. Par la suite, la vision de la Chine a évolué, le mythe de son altérité radicale aussi, mais il a subsisté. Au début du XXe siècle, par exemple, dans certaines parties de l’intelligentsia européenne, un pessimisme culturel s’est développé, dont Oswald Spengler est l’un des plus célèbres repré­sentants (2). Ce pessimisme a entraîné une admiration un peu idéalisée d’autres civilisations, dont la chinoise, censées être les dépositaires d’une sagesse qui manquerait à l’Europe. La France a été particulièrement perméable à ce mythe.

Plus que d’autres pays européens ?
Il y a une tradition de sinophilie spécifiquement française qui remonte aux Lumières et n’existe pas en Allemagne, par exemple. La Chine fait rêver les Français. Je me souviens d’une époque, dans les années 1980 et 1990, où, dans l’intelligentsia parisienne, les simples mots « la Chine » fonctionnaient comme une formule sacramentelle, il suffisait de les prononcer pour se sentir transporté dans les hauteurs supérieures de l’esprit… On le voit très bien dans plusieurs romans de Philippe Sollers, qui ne sont pas vraiment des romans en fait, et où les personnages font du chinois, comme l’auteur lui-même. Et puis, un peu avant cela, chez Lacan aussi. Ce qu’il a dit de la Chine est parfaitement ridicule mais a impressionné beaucoup de monde.

Vous avez épinglé le même Philippe Sollers, en 2004, dans un compte rendu du Huainan zi, un classique chinois qui venait d’être publié par la Pléiade (3).
Et il m’en a voulu…

Vous lui reprochiez l’éloge dithyrambique du livre qu’il avait rédigé pour Le Monde. Pourquoi ?
D’abord, je ne critiquais Philippe Sollers qu’en passant. Le cœur de ma critique portait sur le travail des sinologues qui ont traduit et édité le Huainan zi. Un travail très sérieux sur le plan sinologique, mais mal conçu s’il s’agit de faire comprendre au lecteur d’ici ce qu’est le Huainan zi. Ils le présentaient comme un chef-d’œuvre de la philosophie alors qu’il s’agit d’une espèce d’encyclopédie composée sur commande par des lettrés à la solde du prince pour des raisons politiques. Comme cette problématique historique était complètement évacuée, on pouvait tout à fait voir dans de ce patchwork confus et mal écrit un sommet de la sagesse orientale, et c’est ce qu’a fait Philippe Sollers dans son ­article du Monde. Il y disait, en substance : ­voilà un texte que tout lecteur intelligent se doit de méditer nuit et jour ; on n’y comprend rien mais c’est merveilleux. Son article était écrit de façon brillante, mais il prenait la Chine pour un monde où les lois de l’apesanteur ne valent pas et où on se refait une jeunesse parce que rien n’y est comme ici.

Vous releviez aussi, dans votre critique, que cet éloge n’avait rien d’innocent. Pourquoi ?
Il relève d’un type de discours aujour­d’hui répandu qui nie la possibilité de toute pensée soutenable et affirme que notre monde, marqué par l’échec généralisé des tentatives de changement, est, somme toute, très bien tel qu’il est.

Les traductions françaises jouent-elles un rôle dans la construction du mythe de l’altérité chinoise ?
Oui, un rôle énorme ! Elles créent souvent une fausse impression d’exotisme. Ainsi, dans la traduction du Huainan zi, que nous venons d’évoquer, le terme clé de tao est laissé tel quel. Si on s’était donné la peine de le traduire par « nature » par exemple, le texte serait soudain devenu bien plus intelligible et proche de nous. D’une ­façon générale, beaucoup de sinologues accordent trop d’importance à certaines notions (comme le tao, justement) qu’ils sacralisent et s’astreignent à ne traduire que d’une seule façon (quand ils les traduisent…). C’est d’ailleurs le principal reproche que je fais à François Jullien. Il croit que l’on peut comprendre une pensée en sortant des mots du discours dans lesquels ils s’intègrent et en les triturant jusqu’à ce qu’ils aient rendu tout leur jus. Cela vient de Heidegger, à mon avis, et c’est une erreur.

Comment faudrait-il procéder ?
Il ne faut pas s’interdire d’examiner les mots et les notions, bien sûr, mais n’oublions pas qu’en matière de traduction la difficulté vient de ce que les mots que l’on met en rapport, d’une langue à l’autre, ont des champs de signification qui ont des extensions différentes et ne se recouvrent qu’en partie. C’est pourquoi on fait violence aux textes en traduisant toujours un mot chinois de la même façon en français, sans égard pour le contexte. Quand, dans son Éloge de la fadeur, François Jullien (4) cite un certain nombre de textes où il rend uniment le mot tan par « fade » ou « insipide » – alors que, dans la plupart des cas, il eût été plus juste de le rendre par « fin », « léger », « délicat », « subtil », « imperceptible », « ténu », « atténué », « dilué », « délavé », « pâle », « faible », « raréfié », etc. –, il crée un effet d’étrangeté artificielle.
Autre exemple : quand les sinologues traduisent la première phrase, archicélèbre, du Tao Te King de Lao-tseu par « Le tao dont on peut parler n’est pas le tao constant » ou « La voie dont on peut parler n’est pas la voie constante », ils suggèrent un univers intellectuel infiniment éloigné du nôtre. Il en irait autrement s’ils la traduisaient par « La réalité dont on peut dire quelque chose n’est pas la réalité constante » – ou « … n’est pas la réalité même ». Tout d’un coup, la phrase devient plus naturelle, plus familière et… moins chinoise.

Que pensez-vous de la façon dont la poésie chinoise est traduite en français ?
Je suis effaré de voir à quel point des gens totalement incompétents ­arrivent à proposer à des éditeurs également ­incompétents des choses qui ne ­devraient pas exister…

En même temps, vous remarquez dans vos Trois essais sur la traduction que la poésie chinoise est souvent intraduisible…
Et on en traduit à tour de bras ! En fait, comme elle est intraduisible, on se permet tout et n’importe quoi. Je vais vous faire une confidence : mes Trois essais sur la traduction vont bientôt devenir quatre. Gallimard a en effet publié une anthologie de la poésie chinoise qui est aussi mal conçue, à mon avis, que le Huainan zi (5). On m’a demandé d’en faire le compte rendu, et, au départ, j’ai refusé parce que le maître d’œuvre est le même que pour le Huainan zi et que je craignais, si je le critiquais de nouveau sévèrement, qu’on m’accuse d’acharnement, de harcèlement personnel. Mais je me suis ravisé, notamment parce que je suis tombé sur un poème que je connais et qui a été particulièrement mal traduit – à tel point que, à l’époque où j’enseignais le chinois à l’université de Genève, une traduction pareille ne serait pas passée à un examen oral de première année.

Mais comment devrait-on alors aborder la poésie chinoise ?
Eh bien, dans ce nouvel essai, je montre justement ce qu’on pourrait faire avec ce poème. Au fond, je pense que la simple traduction ne suffit pas. La poésie, dans quelque idiome que ce soit, est une façon de faire chanter la langue. Et on ne peut pas, en français, faire chanter la langue comme elle chante en chinois. Mais beaucoup de choses peuvent être sauvées, notamment grâce au commentaire. Un commentaire qui ait lui-même une valeur littéraire et qui donne accès, par des moyens indirects, aux ­effets que produit le poème dans sa langue d’origine. Il faut notamment rappeler le contexte dans lequel le poème a été composé, de telle sorte qu’il se mette à vibrer et à entrer en résonance. Si vous vous limitez, comme le fait la Pléiade, à une traduction sèche accompagnée de quelques notes, le lecteur n’aura aucune idée de la force évocatrice du poème.
L’autre voie, la voie royale celle-là, consiste à faire la biographie du poète, donc à raconter sa vie, en citant les poèmes à point nommé – pour qu’on comprenne pourquoi tel poème naît à tel moment. Cela change tout ; on voit que ces poésies, qui paraissent éthérées et dégagées de toute contingence, sont en fait inscrites dans leur temps. Sinon, ce ne sont que des chinoiseries, des bibelots.

Vous insistez beaucoup sur les rapprochements et les points de contact entre l’Occident et la Chine, mais n’existe-t-il pas tout de même de profondes différences ?
Bien entendu. Simplement, je préfère postuler l’unité de l’expérience humaine et chercher à comprendre à partir de là la réalité chinoise dans ce qu’elle a de particulier, plutôt que l’inverse. Quand on pose a priori la différence, on perd de vue le fonds commun, alors que si l’on part du fonds commun les différences apparaissent d’elles-mêmes.

Et quelles sont-elles, ces différences ?
La Chine se caractérise par une certaine conception du pouvoir et de son exercice, où le politique, le familial et le religieux se confondent. C’est indéniable et c’est une clé pour comprendre ce pays – le fil rouge de son histoire, en quelque sorte.

En quoi consiste cette conception et d’où vient-elle ?
Cette conception est née aux alentours de l’an 1000 avant notre ère, lorsque la dynastie des Zhou a renversé celle des Shang. Un ordre nouveau a dû être créé afin que la victoire remportée sur les champs de bataille ne soit pas sans lendemain. Le fondateur de la dynastie Zhou a cherché à transformer les alliés de circonstance qui l’avaient aidé à s’emparer du pouvoir en alliés permanents, et, pour ce faire, lui et ses conseillers ont eu une idée géniale : ils ont réinterprété les relations que le roi entretenait avec ses alliés en relations familiales. Tous sont devenus frères, le roi étant considéré comme l’aîné.
Comme il était aisé de prévoir que cette famille aristocratique allait, au fil des générations, croître et se multiplier, et que cette multiplication allait mettre la structure familiale en danger, les Zhou ont fait en sorte qu’elle puisse s’étendre sans que jamais ne s’y introduise le moindre désordre. Ils ont créé un système susceptible d’organiser une famille de plusieurs dizaines, plusieurs centaines voire plusieurs milliers de membres, ­réunissant jusqu’à quatre ­générations simultanément, sans que ­jamais ne soit ambigu l’ordre de préséance entre deux de ses membres, quels qu’ils soient. Ils ont forgé une nomenclature permettant d’identifier exactement la place de chacun dans cette hiérarchie générale. Cette nomenclature, qui fait de l’organisation familiale un système de domination politique, s’est perpétuée jusqu’à aujourd’hui pour l’essentiel. C’est à coup sûr l’une des grandes créations de l’esprit humain et une spécificité chinoise.

Il y a donc bien des permanences dans l’histoire chinoise ?
Si vous voulez, mais ces traits carac­téristiques n’ont pas existé de toute éternité. Ils sont apparus à un moment donné, dans certaines circonstances. Ce sont des inventions qui ont réussi.

Le grand mystificateur du Kremlin

À l’été 2009, un court roman a fait sensation à Moscou. Centré sur un personnage d’éditeur gangster amateur de poésie, le livre est une satire noire, absurde, caustique et très bien informée de la corruption et des machinations politiques de la Russie postsoviétique, le tout agrémenté de collages et de réfé­rences littéraires.
Si Okolonolia, ou « Proche de zéro », qui avait pour sous-titre Gangsta Fiction dans l’édition russe, a fait sensation, c’est en raison de l’identité de son ­auteur, un inconnu du nom de Natan Doubovitski. On a très vite suspecté (non sans l’aide d’un tuyau anonyme fourni par son éditeur au quotidien Vedo­mosti de Saint-­Pétersbourg) qu’il s’agissait du pseudonyme de Vladislav Sourkov, alors chef adjoint de l’administration présidentielle. Cet idéologue du Kremlin était sans doute à l’époque le deuxième ou troisième homme le plus puissant du pays. C’est Sourkov, tour à tour qualifié de polittekhnolog ou « sorcier de la com’ » (1), d’« éminence grise » et de « tireur de ficelles », qui avait créé et orchestré la fameuse « démocratie souveraine » chère à Vladimir Poutine, la Russie stabilisée par la force, dirigée d’en haut, faussement démocratique et toujours pourrie de l’intérieur qu’Okolonolia brocarde férocement. Grâce à Inpatient Press, un petit éditeur audacieux de Brooklyn, « Proche de zéro » est désormais disponible en anglais. Inpatient Press ne tourne pas autour du pot et crédite Vladimir Sourkov comme auteur.
Quantité d’hommes politiques écrivent des romans, mais rarement des autosatires aussi dévastatrices. Partagé entre l’éloge et la condamnation, le documentariste Adam Curtis qualifie Vladislav Sourkov de « héros de notre temps » pour avoir réussi à transformer la réalité russe en « une effarante pièce de théâtre en mutation constante ». Et pour avoir fourni, en quelque sorte, un modèle initial à la tactique médiatique de Donald Trump consistant à semer le chaos et la confusion. Et quel personnage fascinant, pervers et complexe émerge de la biographie de Sourkov ! Un grand propagandiste du pouvoir aux velléités artistiques, un bras droit d’autocrate doublé d’un esthète bohème, qui a pris des cours de théâtre dans les années 1980 à l’Institut de la culture de Moscou (avant d’en être exclu à la suite d’une bagarre).
Alors que l’URSS s’effondre, Sourkov dirige la communication de la banque Menatep, la première société de l’oligarque Mikhaïl Khodorkovski, et c’est là qu’il rencontre sa femme, Natalia. Peu après, il prend la direction d’une éphémère association des publicitaires russes. Après une nouvelle tentative pour travailler avec Khodorkovski, qui vient d’acquérir le géant des hydrocarbures Ioukos dans les années 1990 (une affaire maudite qui le conduira en prison après l’offensive lancée par Poutine contre les oligarques durant la décennie suivante), Sourkov rejoint Alfa Bank, que l’on retrouve aujourd’hui dans le « dossier Trump » pour sa participation présumée à l’ingérence russe dans l’élection présidentielle américaine de 2016 (ses dirigeants protestent vigoureusement et ont intenté un procès en diffamation). Ensuite, il dirige une grande chaîne de télévision avant de mettre ses talents de communicant et de lobbyiste au service du président Eltsine, puis de Poutine et de Medvedev.
Même au gouvernement, Sourkov trouve le temps d’écrire des articles sur les films de Bollywood et le peintre Joan Miró dans l’élégante revue culturelle Rousski Pioner (2), qui publiera « Proche de zéro » dans un numéro spécial. Sourkov a aussi écrit les paroles de plusieurs chansons du groupe russe de rock Agata Kristi (plus tard, leur leader poursuivra en justice un critique musical qui l’avait traité de « caniche de Sourkov »). L’homme ne cache pas son admiration pour la figure du gansta rap Tupac Shakur et peut citer par cœur des poèmes d’Allen Ginsberg, quoique avec un accent russe à couper au couteau. Dans son vaste bureau du Kremlin, les portraits de Poutine et de Medvedev côtoient des photos de Jorge Luis Borges, de John Lennon, de Che Gevara et de Joseph Brodsky jeune, ainsi que de Tupac en sweat à capuche, d’Obama pensif et de Bismarck maussade.
Dans ses costumes Ermenegildo ­Zegna anthracite bien coupés, Sourkov a un peu l’allure de Rowan Atkinson, l’acteur de Mr. Bean, mais en plus fringant. Cet homme impénétrable est consi­déré – et surtout se considère lui-même – comme un génie créatif. Son drame, écrivent les journalistes Zoïa Svetova et Iegor Mostovshchikov dans le magistral portrait qu’ils ont brossé de lui dans le magazine russe The New Times, est qu’il s’imagine meilleur et plus intelligent que ses patrons, même s’« il joue toujours les seconds rôles ».

En 2005, le personnage de Sourkov a acquis un degré de complexité supplémentaire quand celui-ci a révélé dans un entretien à l’hebdomadaire allemand Der Spiegel que son père était tchétchène. Contrairement à ce que disait sa biographie officielle, l’éminence grise de Poutine avait vécu les cinq premières années de sa vie dans un village près de Grozny. Né sous le nom d’Aslambek Doudaïev en 1962 (ou 1964), Vladislav prend le nom de jeune fille de sa mère russe après que son père a abandonné la famille en Tchétchénie. Puis le jeune Sourkov et sa mère s’installent près de Riazan, dans l’ouest de la Russie. ­Ainsi, le futur ­marionnettiste du Kremlin apprend très vite ce que c’est que de changer d’identité. Son village natal, Douba-Iourt, sera plus tard rasé par les bombardements russes lors des guerres féroces que Moscou livrera contre les séparatistes tchétchènes. Par un de ces paradoxes typiquement sourkoviens, il va devenir le principal défenseur de ­Ramzan ­Kadyrov, l’homme fort de la Tchétchénie dans l’entourage de Poutine. Ancien rebelle, Ramzan ­Kadyrov deviendra ainsi un allié essentiel de Moscou dans sa lutte contre l’extrémisme islamiste dans cette république du Caucase qu’il continue de gérer d’une main de fer. Dans une note de 2007, l’agence de renseignement privée Stratfor, établie aux États-Unis, juge Sourkov « dénué de tout scrupule et d’un opportunisme extraordinaire et pathologique ».
Sourkov a démenti être Natan Doubovitski dans les colonnes de Rousski Pioner et il continue mollement à le faire, même s’il se trouve que le nom de jeune fille de son épouse est Doubovitskaïa. Ce canular flagrant (certains affirment que Sourkov était lui-même la source du tuyau anonyme fourni à Vedomosti) fait penser à ce qu’Adam Curtis considère comme un trait caractéristique de la tactique politique de Sourkov : faire savoir ce qu’il fait. Par exemple, il va soutenir officiellement des ONG de défense des droits de l’homme tout en pilotant et en finançant des groupes de jeunes patriotes pro-Poutine qui vont s’en prendre à ces mêmes ONG. « Résultat, personne ne peut démêler le vrai du faux », dit Curtis dans son documentaire de 2016, HyperNormalisation.
« Proche de zéro » s’ouvre sur un personnage lisant à haute voix un texte qu’il essaie de vendre – un de ces récits et poèmes qui surgissent tout à coup dans le roman. Ce texte s’inspire fortement de Borges et de son personnage qui écrit sans le savoir la copie exacte d’un livre existant – dans le cas présent, une dystopie d’Evguéni Zamiatine, écrivain soviétique du début du XXe siècle. Le plumitif, de surcroît, est un forcené à l’allure de loup-garou nommé Victor O., une allusion limpide à Viktor Olegovitch Pelevine, l’un des grands satiristes russes contemporains dont les œuvres sont régu­lièrement vilipendées par les groupes de jeunes pro-Poutine soutenus par Sourkov. Le ton de « Proche de zéro » est ainsi donné d’emblée : le roman va, du début à la fin, se nourrir de ses jeux de piste littéraires. Ses 46 petits chapitres sont truffés d’allusions et de citations.
L’acquéreur du récit de Victor O. se trouve être le gangster du sous-titre du livre, un homme d’âge mûr, un peu désabusé, ancien rat de bibliothèque nommé Iégor Samokhodov. Iégor s’est enrichi grâce à l’écriture, qui était une affaire lucrative dans les années chaotiques qui ont suivi la chute de l’URSS. Des bandes armées se font désormais la guerre pour des imprimés, nouveaux, ­anciens ou contrefaits, comme les cartels le font avec la cocaïne et l’héroïne. Il s’agit là d’une plaisanterie caustique qui met en regard la vénération des Russes pour la littérature dans les dernières années de l’URSS et le pillage auquel se sont livrés les oligarques dans les années 1990.
Iégor exerce donc son métier d’éditeur comme s’il était un trafiquant de drogue, et l’arme à feu fait partie de sa panoplie professionnelle. Nous le voyons faire sa tournée des popotes. Il soutire des vers à un poète carburant à la vodka pour les fournir à un client, un gouverneur de région, qui les publiera sous son nom ; il discute affaires dans un sauna avec un tueur à gages obsédé par la religion qui collectionne des nouvelles et autres formats courts ; il signe un contrat avec une vieille actrice aux ambitions littéraires alors qu’elle se prélasse dans son bain moussant. Pendant ce temps, de jeunes terroristes à la fois russophiles et djihadistes fabriquent des bombes et participent à des controverses théologiques, ce qui ne manque pas d’aboutir à un face-à-face armé digne d’un film de Tarantino.

Vu l’identité présumée de l’auteur de « Proche de zéro », le lecteur se met à jouer avec une certaine fébrilité les détectives à la recherche de preuves et d’indices d’un roman à clé, de pistes menant à l’éminence grise. On tombe sur certains indices évidents, comme le fait que Iégor travaille dans la com’ pour arron­dir ses fins de mois. Il achète le ­silence d’un journaliste critique à l’égard de son client gouverneur ou orga­nise des débats politiques truqués à la télévision. Iégor est aussi décrit comme étant « peut-être le premier dans ce pays ­raciste qu’est la Russie à comprendre les gros mots des rappeurs américains ». Et puis, il y a l’évocation de l’enfance provinciale de Iégor, qui semble concorder avec celle de Sourkov après son départ de Tché­tchénie, entre une mère célibataire et une grand-mère énergique (ici, une bouilleuse de cru clandestine nommée Anto­nina Pavlovna, « comme Tchekhov »).
Igor Fedorovitch, un autre personnage du roman, apostrophe Iégor ainsi : « Tout t’indiffère, rien ne t’émeut, parce que tout autour de toi est insignifiant et futile. Il faudrait quelque chose de vraiment grandiose pour te faire vibrer. Quelque chose de si énorme que le monde entier paraîtrait riquiqui. » C’est peut-être Sourkov s’adressant à son reflet dans le miroir.
« Proche de zéro » se clôt par un affron­tement entre Iégor et un ennemi dément, sans que l’on sache si tout cela est réel ou imaginé par le personnage. Ce qui est clair, c’est qu’il s’agit d’un pastiche de la scène de vengeance de Humbert ­Humbert dans Lolita. Certains critiques complaisants se sont d’ailleurs extasiés devant le style « nabokovien » de « Proche de zéro ». L’écriture est incontestablement savoureuse et vive, parfois lyrique, le ton mordant et la satire perçante. Les quelques passages porteurs d’une émotion authentique cohabitent avec l’indispensable dose de cynisme russe. « C’est exactement le genre de livre que les groupes de jeunes de Sourkov brûlent sur la place Rouge », notait le journaliste britannique d’origine russe Peter Pomerantsev dans la London ­Review of Books (3).
En Russie, « Proche de zéro » a suscité toutes sortes de réactions, allant de l’admiration au mépris. Le réalisateur ultranationaliste et pro-Poutine Nikita Mikhalkov, auteur de Soleil trompeur, a encensé le roman, le qualifiant de « chef-d’œuvre… un livre comme on n’en avait jamais vu depuis Le Maître et Marguerite ». Un autre critique ricanait dans les pages de Rousski Pioner : « Il est clair que l’auteur n’a rien à dire. Alors il fait le pitre. Il n’y a rien derrière toutes ces paraphrases, redites, rabâchages… C’est un pseudo-roman ou un épouvantail. »
Le critique en question était naturellement Vladislav Sourkov lui-même, signant de son véritable nom. Peu après, il changea d’avis et déclara, lors d’un événement organisé par Rousski Pioner, que « Proche de zéro » était un « superbe ­roman ». Il n’avait, de son aveu, jamais rien lu d’aussi bon. Alors, pour reprendre les termes de Curtis, laquelle des deux opinions était vraie et laquelle fausse ? Un bel entrelacs d’épines, aurait dit Humbert Humbert. L’histoire ne s’arrête pas là : en 2011, « Proche de zéro » a été adapté au théâtre par le metteur en scène Kirill Serebrennikov, une coque­luche de l’avant-garde. Sourkov s’est pointé à une des représentations (Serebrennikov est aujourd’hui inculpé dans une affaire de détournement de fonds publics plus que douteuse. Assigné à résidence, il n’a pas pu assister à première de son ballet très controversé consacré au danseur étoile ­Rudolf Noureev).
En 2011 est paru un deuxième ­roman de Doubovitski, « Mashinka et Velik », du nom de deux adolescents qui sont ­assassinés dans le récit. Ce livre a également fait sensation. Un critique de renom a parlé de « portrait dévastateur d’une Russie qui s’attaque à ses propres ­enfants ». Ne revendiquant pas cette fois non plus la paternité du livre, Sourkov s’extasiait dans une interview : « C’est le dernier livre que je lis de ma vie. Je ne peux pas. […] Les autres ne lui arrivent pas à la cheville. »
Puis, début 2014, en pleine intervention clandestine de la Russie en Crimée et dans l’est de l’Ukraine, Natan Doubovitski a publié une étonnante nouvelle dystopique, Bez Neba (« Sans ciel »). L’action se situe pendant la Cinquième Guerre mondiale, un conflit « non ­linéaire » entre des alliances multiples, confuses et sans cesse changeantes. Le combat physique n’est qu’une phase de cette guerre, mais il a effacé le ciel au-dessus du village du narrateur. Ou bien les survivants ne sont plus capables que de percevoir la réalité en deux dimen­sions. C’est « oui » ou « non », « noir » ou « blanc ». Et ces survivants en 2D, nous prévient le narrateur, chercheront à se venger de la ville qui a refusé de les ­accueillir. C’est un récit inquiétant, ­dérangeant – d’autant plus que nous avons des raisons de penser que c’est l’homme qui a imaginé les opérations « non linéaires » russes en Crimée et dans le Donbass qui relate cette histoire, par l’intermédiaire des victimes. « Sans ciel » est-il un autre élément retors de cette stratégie non linéaire ?
Sourkov fut rétrogradé aux Affaires économiques en 2011, après que les mani­festations contre le troisième mandat de Poutine eurent montré les limites des stratagèmes de « démocratie dirigée », qui furent écartés au profit de la répression brutale. Curieusement, ou tout simplement fidèle à lui-même, Sourkov déclara que les manifestants étaient « parmi les meilleurs éléments de la société russe » et que lui-même était « trop détestable pour ce meilleur des mondes ». En 2013, il démissionna du gouvernement après avoir été mis en cause dans des affaires de corruption dont il fut par la suite blanchi. On le vit pêcher avec Kadyrov en Tchétchénie, puis Poutine le rappela auprès de lui comme conseiller spécial sur les questions ukrainiennes son rôle dans l’anne­xion de la Crimée lui a valu de faire partie des personnalités russes frappées de sanctions par les États-Unis en 2014.
Aujourd’hui, Sourkov fait parler de lui dans les médias américains en tant que représentant de Poutine dans les pourparlers avec Washington sur le sort de l’est de l’Ukraine. En Russie, sa propriété au sein d’un complexe résidentiel sécurisé pour oligarques des environs de Moscou est une cible de l’offensive anticorruption menée par l’opposant Alexeï Navalny. Dans une vidéo produite par ce dernier et très partagée sur Internet, on peut voir son épouse, Natalia Doubovitskaïa, avec ses amies à une garden party où elles portent toutes des costumes et des perruques de l’époque de Marie-Antoinette.

Comment un lecteur non russe doit-il aborder « Proche de zéro » ? J’ai ­demandé conseil à des Russes. La journaliste Masha Gessen n’a pas lu le ­roman. « Devrais-je ? » m’a-t-elle demandé. Je lui ai répondu que je trouvais Sourkov fascinant et suprêmement intelligent. « Aucun d’entre eux n’est intelligent », a-t-elle rétorqué. Maria Aliokhina, des Pussy Riot, a été étonnée lorsque j’ai mentionné « Proche de zéro » lors du débat après sa représentation à New York avec la troupe du Théâtre libre de Minsk, interdit de scène en Biélorussie. « Ça ne m’intéresse pas de le lire, je n’en ai pas envie », a-t-elle répondu. On peut la comprendre : lorsqu’elle a été arrêtée et placée en détention avec deux autres membres de Pussy Riot après leur performance punk dans la cathédrale Saint-Sauveur de Moscou, en 2012, c’est Sourkov qui était chargé des questions religieuses au gouvernement. J’ai aussi envoyé un courriel au romancier Vladimir Sorokine, dont les ­satires au vitriol contre le ­régime ont été, comme celles de Pelevine, ­attaquées par les groupes nationalistes de jeunes mis en place par Sourkov. « Oui, m’a-t-il ­répondu de Berlin, où il réside actuellement, on dit que c’est un livre de Sourkov, et c’est peut-être vrai. J’ai lu une vingtaine de pages, et ça m’a suffi. C’est de la littérature de seconde main. Il n’y a pas d’espace, pas d’air. Juste une tentative d’écrire un “roman postmoderne contemporain”. C’est rasoir. »
Quant au réalisateur Adam Curtis, il n’a pas encore lu « Proche de zéro » mais compte le faire. Dans la suite d’HyperNormalisation qu’il tourne en ce moment, il établit un lien entre les ­entorses à la réalité de Trump et l’homme qui a théâtralisé la politique russe. C’est à cet homme que l’on doit, selon toute vraisemblance, Natan Doubovitski et sa gangsta fiction.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 22 janvier 2018. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

18 faits & idées à glaner dans ce numéro

 

Il y a une tradition de sinophilie spécifiquement française.

La poésie est une façon de faire chanter la langue.

On estime à 200 millions le nombre de femmes ayant subi une excision.

Seuls 10 à 20 % des postes au sein de la direction générale des grandes entreprises sont occupés par des femmes.

Ne pas remarquer la précarité du pouvoir encourage la soumission.

Aux États-Unis, 70 % des femmes harcelées au travail n’en font pas état.

Harvey Weinstein a financé une chaire d’études féminines à l’université Rutgers.

Indira Gandhi affirmait être « un être humain biforme », ni homme ni femme.

La Bible nous enseigne qu’une femme ne doit pas avoir d’autorité sur un homme.

Le statut élevé des femmes a été absolument essentiel pour la dynamique de l’Occident.

En Inde, toutes les castes, à l’exception de la plus basse, ont intérêt à ce que le système perdure.

Prenez soin de notre trésor spirituel : les livres !

Devenir riche et célèbre ne peut être considéré comme une authentique réussite.

2 300 assassinats ont été commandités par l’État d’Israël depuis un demi-siècle.

La Légion étrangère a recruté auprès de 140 nationalités.

La chaleur ne peut pas passer d’un corps froid à un corps chaud.

Le véritable auteur d’un livre est celui qui le fait publier.

Trois millions de visiteurs sont venus admirer le Koh-i-Noor à Londres en 1851.

Rayonnement Nazi

Dès son accession au pouvoir, en 1933, Hitler mit en place un plan très élaboré destiné à prendre le contrôle des organisations culturelles en Europe pour en faire des instruments du pouvoir nazi, explique l’historien Robert Paxton dans son compte rendu d’un livre passionnant signé Benjamin G. Martin, de l’université d’Uppsala. L’ambition affichée était de tourner le dos à la conception universaliste des arts et de la culture, incarnée par l’héritage des Lumières et la tradition française, pour faire des artistes les hérauts de la conception raciale du Volk.
La cible prioritaire d’Hitler et de Goebbels était le cinéma, car ils étaient « aussi obsédés par les films que les adolescents actuels par les réseaux sociaux », écrit Paxton dans The New York ­Review of Books. Ils y voyaient le principal moteur du rayonnement culturel. À la Mostra de Venise de 1935, les délégués de 12 pays créent, à l’instigation de Goeb­bels, la Chambre internationale du film (IFC). L’industrie allemande du cinéma étant la première d’Europe, l’IFC était présidée par un Allemand, Oswald Lehnich, à la tête de la Chambre du film du Reich.
Les nazis profitèrent de l’Exposition universelle organisée par la France en 1937 pour réaliser un coup de maître : offrir à un Français docile la présidence de l’IFC. Il s’agissait du producteur Georges Lourau, qui dirigeait la filiale française de la puissante entreprise allemande de projecteurs Tobis-Klangfilm. Près de 400 délégués représentant 16 pays firent la fête pendant six jours. Des films furent projetés dans un pavillon spécial sous la tour Eiffel, des feux d’artifice lancés sur la Seine, une soirée de gala se tint au cinéma Marignan-Pathé. La France afficha ses compétences techniques en projetant Panorama au fil de l’eau, de Jean Tedesco, sur un écran géant de 60 mètres de long sur 10 mètres de haut au Palais de la lumière, et tout le congrès fut emmené au Havre pour une cérémonie à bord du SS Normandie, le plus grand ­paquebot transatlantique.
Le siège de l’IFC fut établi à ­Paris. Le président Lourau n’était qu’une potiche, le pouvoir étant effectivement assumé par deux des vice-présidents, le producteur Carlo Roncoroni, propriétaire des studios Cinecittà que Mussolini venait d’inaugurer, et bien sûr l’indispensable Oswald Lehnich.
Ce faisant, les nazis parvinrent à convaincre les producteurs français, faibles, divisés et dépendant de la manne financière de l’industrie allemande, de s’organiser selon le modèle corporatiste de la Chambre du film du Reich, qui rassemblait producteurs, distributeurs et salles de projection sous l’autorité de l’État.

Une biographie chorale

Décédé en 2015 à l’âge de 62 ans, Bruce « Tracker » Tilmouth était un infatigable défenseur des droits économiques et juridiques du peuple aborigène australien. Pour faire la biographie de son ami, la romancière Alexis Wright, aborigène elle aussi, a choisi de faire la part belle aux témoignages de ceux qui l’ont le mieux connu : sa famille, ses amis, ses collègues et d’autres personnalités qui l’ont accompagné dans son combat ou avec qui il a croisé le fer. Alexis Wright s’est totalement effacée du récit, laissant à chacun le soin de raconter « son » Tracker. « Wright, qui a été primée pour ses romans Carpentaria et The Swan Book, défend sa démarche en soulignant l’importance des récits oraux dans la société aborigène ainsi que dans les méthodes de Tracker. Tilmouth travaillait davantage avec les conversations et les récits qu’avec un papier et un crayon », écrit l’historien Frank Bongiorno dans le magazine australien The Monthly. Dans le quotidien britannique The Guardian, l’auteur australien Alex Gerrans compare ce livre à La Supplication, de la Nobel de littérature Svetlana Alexievitch, où 500 témoignages tissent un récit poignant des conséquences de la catastrophe de Tchernobyl. « Tracker est essentiellement l’histoire d’une communauté qui se raconte à travers la vie de l’un des siens », écrit-il.
Bruce Tilmouth appartient aux « générations volées ». Il naît en 1953 à Alice Springs, dans le cœur désertique du Territoire du Nord. Trois ans plus tard, le gouvernement retire aux Tilmouth la garde de leurs six enfants. Avec deux de ses frères « les moins blancs », Bruce est envoyé dans une institution dévolue à l’éducation des jeunes Aborigènes. Adolescent, il retourne dans sa région natale et travaille sur l’exploitation agricole d’un couple d’amis de la famille, Bess et Arthur Liddle. Bess lui fait découvrir sa terre, sa langue et sa place dans la société autochtone ; Arthur lui apprend à « utiliser son cerveau comme une arme ». Après des études universitaires en aménagement du territoire, Bruce Tilmouth s’engage auprès de sa communauté et prend la tête du Central Land Council, instance représentative des Aborigènes de la région. Devenu en outre une figure du Parti travailliste australien, il est pressenti pour devenir sénateur en 1998. Quand finalement le parti lui préfère quelqu’un autre, il réagit avec sa verve habituelle : « Les travaillistes aiment les nègres domes­tiques, et je n’en vaux pas plus. J’ai le droit de tondre la pelouse, pas de m’asseoir dans la véranda ».
Ce genre de propos divise les témoins ayant voix à sa biographie. Pour certains, son sens de l’humour était un atout pour déstabiliser ses détracteurs et apaiser les tensions. Pour d’autres, il le décrédibilisait. La structure de Tracker « offre des points de vue multiples et parfois opposés qui montrent la complexité de l’existence de Tilmouth. Parfois les gens sont en désaccord, mais, à part dans une brève introduction, l’auteure n’est pas là pour nous aider à interpréter ces témoi­gnages contradictoires », note aussi Frank Bongiorno. Geordie Williamson discerne au contraire, dans le quotidien The Australian, un « pouvoir cumulatif dans les répétitions, les retours en arrière et les digressions induites par la forme narrative choisie par Wright. Le livre est aussi épique dans sa forme et son ambition que la vie qu’il décrit ». Et tous les témoins s’accordent sur un point : « Tracker est unanimement décrit comme un homme aux idées extrêmement ambitieuses », tranche Alex Gerrans.
Vent debout contre l’assimilation forcée et les politiques d’assistanat mises en place par les gouvernements australiens successifs, Tilmouth était persuadé que les Aborigènes devaient transformer leurs droits fonciers en une économie prospère. Quitte à ce que cela passe par la création de mines en échange d’emplois garantis aux populations locales. Mais l’agriculture avait sa préférence. Il imaginait créer des élevages de chameaux ou d’alligators, était fasciné par les kibboutz et rêvait de transformer ces régions désertiques en oasis qui allaient approvisionner en fruits et légumes le pays tout entier.

Les meilleures ventes au Royaume-Uni – Envie de prendre le large

BS RU

Les livres les plus vendus outre-Manche témoi­gnent d’une certaine confusion. Comment expliquer autrement le succès de « Douze règles de vie : un antidote au chaos », de Jordan Peterson ? Ce professeur de psychologie canadien y explique que la quête du bonheur absolu est vaine et que l’important est le sens que l’on donne à sa vie. Or, à l’heure actuelle, les Britanniques peinent à donner un sens à leur avenir. Ni le gouvernement conservateur de Theresa May, ni l’opposition travailliste de Jeremy Corbyn ne semblent capables de se projeter au-delà de ce fameux Brexit, qui prendra effet le 29 mars 2019 à minuit. Le pays est divisé, la Première ministre très affaiblie et le chaos menace. Est-ce pour cette raison que Ça risque de faire mal !, d’Adam Kay, fait un tabac ? Écrit par un méde­cin ­devenu humoriste, ce livre reflète une autre angoisse : le ­National Health Service (NHS), le service de santé publique, est au bord de la faillite par manque d’investissements et de personnel. Chaque jour qui passe apporte son lot d’histoires de services d’urgences débordés, de patients allongés des heures sur des brancards dans les couloirs. Adam Kay décrit avec beaucoup d’humour, mais aussi de terribles accents de vérité, le quotidien de cette institution née il y a tout juste soixante-dix ans et chère au cœur des Britanniques. Reste une (amère) consolation : les choses ne vont guère mieux de l’autre côté de l’Atlantique ! Le Feu et la Fureur, l’ouvrage du journaliste américain ­Michael Wolff sur la présidence de ­Donald Trump, est en tête des ventes. La personnalité du président américain divise, et la visite d’État de Trump ne cesse d’être reportée par crainte des manifestations.
Face à une réalité difficile, les Britanniques, comme souvent, prennent le large… Ils plongent dans le livre qui accompagne le fascinant documentaire de la BBC sur les océans et mers du globe ; ils s’évadent dans les étoiles avec le récit du voyage de l’astronaute Tim Peake. Et, à l’heure où le Royaume-Uni célèbre le centenaire du droit de vote accordé aux femmes après des années de lutte des suffragettes, ils s’intéressent à la question des femmes et du pouvoir, à laquelle Mary Beard consacre un recueil. Alors que les scandales de harcèlement sexuel ont poussé deux ministres à la démission, l’auteure, historienne de l’Antiquité, incarne avec éclat une certaine modernité britannique.