Ces saints qui veillent sur l’Amérique latine

8 octobre 2016, dans l’extrême sud de la banlieue de Buenos Aires. Au kilomètre 42 de la route provinciale 210, dans la localité d’Alejandro Korn, une banderole accrochée à une arche de fer rouillée annonce : Sanctuaire national du Gau­chito Gil, Rubén « Gauchito » Alfaro.
Une dizaine de voitures se garent çà et là. Leurs occupants se dirigent en groupe vers le sanctuaire. À l’entrée se trouve le premier autel. Les fidèles y ­déposent des offrandes : des bouteilles de vin, des paquets de cigarettes et même des plaques d’immatriculation pour ceux qui souhaitent protéger leur véhicule ou ont réchappé à un accident.
Dans l’enceinte, il y a trois autres autels. Le guérisseur Rubén Alfaro consulte dans le plus grand, une cabane de bois peinte en rouge. L’intérieur est meublé en tout et pour tout d’un brancard et d’une étagère-autel ornée de statuettes en plâtre, parmi lesquelles ressort celle du Gauchito Gil, avec ses chapelets autour du cou. Par terre, un panier d’osier déborde de billets.
Quarante personnes font la queue. Par la porte ouverte, Rubén appelle la personne suivante. C’est le tour de Mónica, une dame élégante d’une quarantaine d’années. Elle entre et se place face au guérisseur, un homme de taille moyenne portant un chapeau de gaucho qui le fait paraître plus grand, une bombacha [pantalon de cheval bouffant plissé à la taille] noire et une chemise blanche.
— Bonjour, c’est la première fois que je viens, je viens chercher une aide spirituelle.
— Pourquoi ? Qui t’envoie ?
—Euh, j’ai entendu dire du bien de vous. En fait, je me sens triste et seule.
Rubén lui demande sa date de naissance. Il trempe la main dans de l’eau « bénite » et trace un signe de croix sur la tête, la poitrine et les épaules de Mónica.
— Bon, je consulte demain puis de nouveau à partir de vendredi. Viens ces deux jours. En attendant, dis une prière et détends-toi ; tu vas te lever en pleine forme demain.Sache que le Gauchito Gil est un messager, pas un saint, mais la foi des gens permet que les miracles se produisent, rien n’est impossible, tu comprends ? Que Dieu te bénisse, je te donne cette petite carte, tu peux m’appeler en cas de besoin, et tu y trouveras aussi une prière.

Les cajitas [petites boîtes], récepteurs de l’esprit du Niño Fidencio [l’Enfant Fidencio], défilent dans leurs habits de satin bleu et leurs capes ourlées de dentelle dorée en chantant ce refrain :
« À tes pieds nous arrivons,
Enfant saint et grand docteur,
Pleins de larmes et d’affliction
sur cette terre de douleur. »
Tous les ans, les pèlerins affluent à Espinazo, à la frontière des États de Coahuila et de Nuevo León, au Mexique, pour commémorer la naissance et la mort du guérisseur Niño Fidencio. Venus de tout le nord du pays et du sud du Texas, ils avancent jusqu’à la tombe du Niño en rampant, sur le dos, en roulant ou à genoux.

Carlos a les yeux exorbités. La foule qui l’entoure lui crie : « Force ! Force ! Force ! » Les tambours grondent, la fumée de tabac forme un nuage et tout le monde applaudit. Une vraie fête païenne : musique, chants, prières, brouhaha. Carlos est possédé par un esprit. Il avance lentement et danse en extase sur du verre brisé. La transe est un hommage à sa déesse, María Lionza, une femme blanche aux seins nus, aux formes parfaites, qui habite la montagne de Sorte, dans l’État de Yaracuy, dans le nord-ouest du Venezuela.
Carlos, un métis de 25 ans, est venu de Caracas. Il est l’un des dix courageux qui participent à la « danse du verre » pour célébrer la divinité qui aurait vécu à Sorte il y a plusieurs siècles et qui est toujours là, dit-on, protégeant la montagne, guérissant les cancers, arrangeant des mariages et inspirant des chansons, comme celle que lui a dédiée le chanteur de salsa Rubén Blades.
Après avoir sauté et dansé torse nu plusieurs secondes, le jeune homme tombe et se contorsionne sur le verre. Son dos et ses bras se mettent à saigner. Il ne manifeste aucun signe de douleur. L’assistance applaudit. Plusieurs mili­taires censés assurer la sécurité de la céré­monie sont occupés à filmer la scène avec leurs téléphones portables.
Au bout de dix minutes, Carlos se relève avec une difficulté manifeste et titube, le regard égaré. Il est as­sisté de trois personnes, appelées bancos, qui l’aident à héberger l’esprit dans son corps et sont chargés de le guider dans ce voyage. Ils soufflent de la fumée de tabac et crachent de l’eau-de-vie sur le corps du jeune homme. Carlos reste « transporté » encore un moment.

Le syncrétisme religieux latino-américain n’a pas de limites. Amérindiens, paysans, ouvriers, étudiants, membres de l’oligarchie, criminels, LGBT, sportifs et même scientifiques pratiquent leurs propres cultes. Des cultes qui montrent que cette « Amérique d’en bas, fort rebelle et latine », comme disait l’écrivain espagnol Ramón del Valle-Inclán, ne cesse de se réjouir et de souffrir par l’intermédiaire de ses saints. Il y a de la magie, de la sorcellerie, du chamanisme, de l’idolâtrie. Des dizaines et des dizaines de religions s’entremêlent et pratiquent le libre-échange de la foi.

Antonio Mamerto Gil était un gaucho argentin, qui, dit-on, déserta de l’armée dans les années 1870. Pourchassé par les autorités, il fut finalement capturé et pendu par les pieds à un arbre. Le commissaire qui avait ordonné sa mort l’enterra personnellement quelques jours plus tard : avant de mourir, le gaucho lui avait dit que, s’il priait pour lui, son fils malade serait sauvé. L’histoire se répandit dans la région. La légende du Gauchito Gil était née.
Tous les 8 janvier, jour de la mort du saint, les pèlerins convergent non pas à Alejandro Korn mais sur la tombe du Gauchito Gil. Pas moins de 200 000 personnes passent par Mercedes, une ville de la province de Corrientes, dans le nord-ouest de l’Argentine, à 700 kilomètres de Buenos Aires. Le sanctuaire se remplit de vendeurs ambulants : ­articles de culte, sandwiches à la saucisse, boissons. La municipa­lité de Mercedes se charge d’assurer la sécurité. Les organisations de fidèles coupent la circulation sur la route 123 pour faciliter le pèlerinage. Les deux voies sont transformées en parking pour les centaines d’autocars à deux étages venus de tout le pays. Mercedes, une ville sans grand attrait touristique, perçoit de grosses rentrées d’argent grâce au Gauchito Gil. Encore un miracle…
Rubén souhaitait disposer d’un ­second sanctuaire à l’endroit même où repose le Gauchito Gil ou, du moins, le plus près possible. Les travaux, commencés il y a trois ans, sont encore en cours. « L’année dernière, nous raconte Rubén, j’ai dit : “Stop, je suis fatigué, je vais profiter de ma famille.” Alors j’ai négocié avec quelqu’un, je lui ai vendu 80 % du sanctuaire en échange d’un espace où je puisse exercer comme guérisseur une fois par mois. »

Le Niño Fidencio, José de Jesús Fidencio Constantino Síntora de son vrai nom, naquit dans un hameau de l’État de Guanajuato, au Mexique, le 13 novembre 1898. Il était le quatorzième enfant d’une fratrie de vingt-cinq. Comme c’était fréquent à l’époque, sa mère le « prêta » à une famille ; c’est ainsi qu’il ­entra à l’âge de 7 ans au service des ­López de la Fuente. Lorsque la révolution mexicaine éclata, en 1911, Fidencio trouva à s’employer comme coupeur de sisal. Enrique López de la Fuente le rappela auprès de lui en 1924, dans son hacienda d’Espinazo, où il s’était établi au sortir du conflit. Fidencio y vécut jusqu’à sa mort, en 1938. Il y fut d’abord berger et exerçait son don de guérison sur ses moutons. Après avoir expérimenté sur les animaux, il parvint à asseoir sa réputation en guérissant une dizaine de mineurs blessés. Les malades se mirent à affluer par milliers.
Les miracles se succédaient. Fidencio était capable, dit-on, d’extirper des ­tumeurs avec un tesson de bouteille. En l’espace d’un an, sa maison devint un hôpital, le faux poivrier au pied duquel Dieu lui aurait donné le pouvoir de guérir, un arbre sacré, le mont de la Campana, un lieu de prière et El Charquito, une mare de boue miraculeuse.

Plusieurs versions s’affrontent autour de María Lionza et de ses yeux verts. Ceux qui la considèrent comme une ­Indienne estiment que ses yeux portent bonheur. D’autres pensent qu’elle était la fille d’un conquistador et que ses yeux sont une malédiction. La légende veut qu’elle ait été dévorée par un anaconda. Les chamans du lieu auraient jeté un sort au serpent, qui éclata, provoquant une gigantesque inondation dans la montagne. Mais cette inondation aurait eu des vertus purificatrices, ce qui vaut à María Lionza d’être consacrée comme la divinité protectrice des cours d’eau et de la nature, un peu comme Artémis dans la mythologie grecque.
La dévotion à María Lionza s’est transmise de génération en génération aux habitants de l’Etat de Yaracuy et s’est répandue dans tout le Venezuela, et même au-delà. Elle se nourrit d’une synthèse de croyances catholiques, amérindiennes et africaines. Il n’est pas rare de voir la déesse représentée sous les traits de la Vierge Marie, vêtue de couleurs vives, la tête surmontée d’une couronne dorée.
« Elle est le centre des trois puissances qui protègent les esprits vénézuéliens », explique Keyla González, 50 ans, une femme mince à la peau sombre, tandis qu’elle prépare son autel. Y figurent des effigies des deux autres puissances, le cacique Guaicaipuro [qui représente les Amérindiens] et le Negro Felipe [le Noir Felipe, qui représente les esclaves africains]. Il y a aussi des images de Simón Bolívar et du médecin vénézuélien José Gregorio Hernández – vénéré dans plusieurs pays d’Amérique latine en raison des guérisons miraculeuses qu’on lui attribue.
Cela fait vingt ans que Keyla vient rendre visite à María Lionza. Sur son autel, qu’elle juge « le plus beau de tous », elle a disposé une vingtaine de grosses bougies tricolores aux couleurs du drapeau vénézuélien et des offrandes : pièces, billets, fruits, fleurs. Keyla fume un cigare et prie. Elle ­remercie d’être en vie et demande une bénédiction pour pouvoir continuer à parcourir la montagne. « Ici, on ne peut pas venir seul », prévient-elle. Il faut l’autorisation des chefs spirites de Sorte, dont elle fait partie. Tous les pèle­rins doivent passer par ce péage sacré pour demander la permission et la béné­diction de María Lionza. « Rien qu’en franchissant cette porte on commence à guérir, parce qu’on s’ouvre à une dimension inconnue », ­explique Keyla en marchant dans la forêt. Il émane du lieu une énergie particulière. L’eau du fleuve est sacrée, elle est utilisée pour les despojos, les bains de purification et de guérison. Keyla y trempe la main en invoquant María Lionza. « Elle est présente, ici, en ce moment », assure-t-elle.
La statue originelle de María ­Lionza se dresse entre deux petites crêtes. Cette sculpture en terre qui se détache sur le vert de la montagne représente une femme robuste et bien en chair. À ses pieds, un groupe de fidèles accom­plit un rituel : ils font ­s’allonger une personne par terre à l’intérieur d’un cercle ­des­siné avec des coquillages et du talc, puis y disposent de nombreuses bougies pour que les esprits descendent guérir. Ce rituel classique des marialionceros, les adeptes de María Lionza, a pour nom velación. Plus de la moitié de la population vénézuélienne a déjà participé à un rituel de ce genre, si l’on en croit des études anthropologiques.

Aucune religion traditionnelle n’inspire une ferveur aussi viscérale que ces croyances populaires. Il ne s’agit pas de polythéisme, mais de diversification des divinités, d’hybridation. Les cosmogonies ancestrales, préhispaniques notamment, bouillonnent dans les innombrables cultes rendus à la terre, au soleil, aux morts. Ces cultes possèdent leurs propres logiques charismatiques de sanctification et renforcent le rôle de l’individu en lui laissant une latitude et une marge d’interprétation du dogme que ne permet pas par exemple le catholicisme, beaucoup plus coercitif et moins ouvert aux réalités socioculturelles complexes.

Sur le mur fraîchement peint en rose, une statue du Gauchito Gil de 1 mètre de haut trône sur une étagère, au milieu d’autres figures de saints et de Vierges catholiques. Au sol, des dizaines de bougies rouges allumées. Rubén nous raconte d’une voix douce mais ferme :
« J’ai dit au Gauchito : “À partir de maintenant, je vais te consacrer tout mon temps, je vais chercher à savoir qui tu étais.” Depuis lors, il s’est passé mille choses, par exemple on a cherché à me tuer, parce qu’il y a des sous à se faire là-dedans, l’activité de guérisseur est un bon business. »
À la fin des années 1980, Rubén était propriétaire d’un vidéoclub, il était ­marié et avait trois enfants. Puis est ­arrivée la dévaluation et il s’est retrouvé ruiné.« J’ai chopé un cancer de l’intestin, une gastrite, un ulcère. Je n’avais plus que la peau sur les os. »
Un ami l’emmène alors une nuit dans son pick-up voir un guérisseur à San Francisco Solano, dans le grand ­Buenos Aires ; Rubén souffre beaucoup, le ­médecin ne lui donne plus que quelques jours à vivre.
« Le guérisseur me dit : “Eh ben, t’es pas en forme, toi ! Tu sais ce que tu as ?” Je lui réponds : “Un cancer.” “Et tu sais que tu vas mourir ? ” Je lui dis : “Oui, je le sais”, et alors il me demande : “Tu crois au Gaucho ?” “Non”, je lui dis. »
Rubén marque une pause.
« Mes vieux étaient Témoins de ­Jéhovah, prophètes tous les deux, alors, oui, je croyais un peu en Dieu du fait de mes parents, mais dans le fond je n’étais pas croyant. »
Il se dégage de Rubén une impression de sérénité. Il a une façon étonnante de parler : il rigole en racontant son histoire et se met à soudain à fixer un point au loin.
« Je lui ai dit la vérité : je ne suis pas croyant. Il me met sur le brancard et fait une prière de libération. Je ressens d’abord une grosse angoisse et j’éclate en sanglots. Je n’avais pourtant pas la larme facile. Au bout de cinq ou dix minutes, tout disparaît. Il me met la main là, mon corps s’engourdit, je pensais que j’étais en train de mourir mais il me disait que non. »
Le lendemain, Rubén rentre chez lui et déjeune de bon ­appétit, pour la première fois depuis longtemps. Quinze jours passent, un mois, un an. Rubén se met au service du guérisseur qui l’a sauvé et devient un adepte du Gauchito Gil. Il s’occupe de l’entretien du cabinet, de l’accueil des patients. Il assiste aux pratiques thérapeutiques mais aussi aux « travaux », les prières destinées par exemple à envoûter une personne. Rubén dit n’avoir appris que les « bonnes » pratiques, celles de la guérison. « Je vais te transmettre des prières, parce que je vois que tu es ­devenu dévot du Gaucho », lui dit le maître, qui lui ordonne aussi de se laisser pousser les cheveux et la barbe. En 1989, Rubén commence à consulter comme guérisseur au sanctuaire ­d’Alejandro Korn.
Chaque année, du 17 au 19 octobre, les « fidencistes » font pénitence : ils se rendent en procession de la gare ferroviaire au faux poivrier, puis à la tombe de Fidencio, à la mare de boue et au mont de la Campana. La nuit du 16 au 17, les malades, les infirmes, les ­lépreux, les aveugles mettent leurs maux en commun. Les chants et les prières emplissent l’espace, c’est une façon de se sentir vivant. À l’aube, la nuée d’insectes attirés par la boue se dissipe, laissant place à une foule de fidèles qui plongent les uns après les autres dans le Charquito dans l’espoir de guérir.
Le 17, les fidèles célèbrent la naissance spirituelle du thaumaturge d’Espinazo, le jour où Dieu lui a donné son don de guérison. Pour soigner, les cajitas appliquent des onguents et chuchotent des formules sur les corps étendus dans le sable, entre les figuiers de Barbarie et les buissons de candelilla, entre les guêpes et les bourdons. Tout autour, des groupes de musique mettent la douleur en chanson.
Les yeux fermés, un bras tendu et les mains ouvertes en éventail, le Niño Fidencio crache par l’intermédiaire de son médium. Le malade accueille sur son visage cette salive qui va le guérir. Le Niño Fidencio se sert de sa main comme guide. Avec le pouce et l’index, il bénit les visages sur lesquels on lit de l’angoisse et de l’appréhension.
Le 18 est jour de confusion. Les pèle­rins le savent : le Niño va mourir le lendemain. On danse, on se presse autour des étals des marchands ambulants, on se fait immerger par les cajitas dans l’eau boueuse et pestilentielle du Charquito. Le 19, jour de la mort physique et spirituelle du Niño, c’est l’affliction. On allume des bougies à son effigie, on brandit des images du saint. Sa tombe se mouille de larmes. Dehors, les musiciens chantent : « C’est vrai, ça me fait mal que tu me quittes, mais, comme d’autres fois, ça me passera. »

Keyla ne cesse d’applaudir tandis que des hommes et de femmes arrivent dans le cercle pour danser et se contorsionner sur le verre. Certains s’incisent la langue avec une lame de rasoir. Elle ne l’a jamais fait. « C’est bon pour les fous et les téméraires, dit-elle, péremptoire. Cela me fait peur. »
En octobre, les adeptes de María Lionza viennent camper une semaine à Sorte et célèbrent le 12 la fête de la déesse. Ils choisissent un coin dans la forêt ou près du fleuve Yaracuy pour construire un autel où l’invoquer. Un homme d’âge mûr s’effondre incons­cient sur le verre brisé. « C’est une preuve d’amour pour María Lionza », explique Keyla. C’est aussi une façon de témoigner sa gratitude à la déesse pour les faveurs accordées.

Le journaliste mexicain José Gil ­Olmos écrit dans l’introduction de son livre Santos populares. La fe en tiempos de crisis : « Saints populaires, saints profanes, saints non officiels, saints bandits ou saints du peuple sont quelques-uns des noms donnés à ces personnages qui, pour la plupart, ont eu une vie de martyr et ont manifesté des dons de guérison et de protection dont ils ont fait bénéficier les catégories les plus défavorisées de la société.
Ces saints sont surtout vénérés par les paysans et les ouvriers pauvres, les chômeurs et les malades dépourvus de protection ­sociale, les jeunes sans perspective d’avenir ou les femmes au foyer qui peinent à subvenir aux besoins de leurs enfants, mais aussi par ceux qui n’ont eu d’autre choix que la délinquance pour subsister. C’est pour cela que les milieux les plus conservateurs les qualifient de protecteurs des bandits, des narcotrafiquants, des kidnappeurs, des violeurs et des délinquants en ­général.
La résurgence de ce phénomène social et religieux dans tout le pays n’est pas le fruit du hasard. Elle traduit la crise structurelle que traverse le Mexique et l’absence de ­dirigeants, d’autorités et de partis politiques dignes de confiance. Avec cetde saints populaires et de nouvelles religions, il n’y a pas besoin d’intermédiaires. On peut communiquer directement avec ces personnages et leur demander ce que l’État mexicain a en principe le devoir d’offrir à ses citoyens : sécurité, justice, équité, éducation, santé, logement, travail et protection sociale.
Ainsi, d’une certaine manière, l’État ­devrait tous les remercier parce qu’ils canalisent l’insatisfaction croissante de millions de Mexicains qui, au lieu de se tourner vers la rébellion, ont dirigé leurs pas vers les chapelles à la recherche d’un miracle pour survivre. »

Les fidèles continuent de faire la queue au sanctuaire d’Alejandro Korn. En attendant, la plupart allument une bougie, touchent les statues du Gauchito et des saints, vont faire un tour à la boutique d’articles de culte. Un couple prend place dans la file après avoir acheté des rubans, des bougies et des bouteilles d’eau « Gauchito Antonio Gil ». La femme ne cesse de se caresser le ventre. Elle est enceinte de sept mois. « On était venus parce qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfant, raconte l’homme. Maintenant, on revient pour le remercier. Le petit s’appellera Antonio. »
La file avance. Le couple a du mal à suivre le mouvement avec toutes les bouteilles qu’ils transportent. L’eau est conditionnée en bouteilles de 3 litres étiquetées à l’effigie du Gauchito par la coopérative Exaltation de la Croix. C’est le premier produit à avoir été commercialisé par le sanctuaire. Rubén a déposé la marque Gauchito Antonio Gil avec un associé il y a une dizaine d’années. La bouteille est vendue 15 pesos, soit environ 60 centimes d’euro.

Espinazo n’existe que deux fois par an, à l’occasion de l’anniversaire du Niño Fidencio, en octobre, et de sa fête, au mois de mars. Le reste du temps, c’est un village fantôme perdu dans un paysage désertique qui semble tout droit sorti du Llano en flammes, le recueil de nouvelles de Juan Rulfo. Sa gare de voyageurs est désaffectée. Seuls circulent aujourd’hui des trains de ­marchandises. Dans les années 1930, des rames bondées déversaient les ­pèlerins armés de leurs maladies et les cajitas avec leurs chapeaux à grelots et leurs gants.
À présent, les enfants s’amusent à mettre des pièces de monnaie sur les rails. Au passage du train, les roues font des étincelles et les pièces s’affolent. La voie ferrée est la mémoire de ce Mexique magique qui refuse de disparaître. « Nous sommes régénérés », dit un groupe de chauffeurs de taxi qui viennent d’accomplir le rituel. Ils ont prié pour avoir de quoi manger, pour qu’aucun membre de leur famille ne tombe malade et pour ne pas se faire dévaliser à nouveau.

À la tombée du jour, Keyla se soumet à un despojo dans le fleuve Yaracuy. Jesús Colmenares, un des guérisseurs les plus anciens du lieu, l’enduit d’un liquide vert à base de plantes médicinales. Pas question de révéler lesquelles, c’est un secret professionnel. Il invoque Dieu – celui des catholiques – et María Lionza. Il dit un Notre Père et adresse une prière à la « reine ». « Les religions, confie Jesús Colmenares, sont dangereuses. Surtout celle-ci, c’est pourquoi il faut la respecter d’un bout à l’autre. Ce n’est pas une ­supercherie, le contact avec l’au-delà n’est pas un jeu. »

— Cet article est paru dans Late en avril 2017. Il a été traduit par Isabelle Lauze.

Me Too, les limites d’une révolution culturelle

On a d’abord vu d’imposants potentats de l’industrie du cinéma et des médias mordre la poussière. Ont suivi une cohorte de despotes et seigneurs de moindre envergure, employés dans le même secteur. Et puis le phénomène s’est étendu au point d’atteindre la moitié des hommes de Hollywood et des professions plus négligeables, comme la politique. Le vacarme fut entretenu par des experts pontifiants (ceux qui n’avaient pas encore chuté eux-mêmes) s’efforçant d’expliquer ce qui s’était produit, puis de l’expliquer à grands frais, puis d’ajouter encore de nouvelles explications. Car le paysage n’a cessé de changer : bientôt se retrouvèrent à leur tour sur le gril des gens pas si puissants (des journalistes indépendants et des romanciers expérimentaux ont figuré sur une liste qui a circulé sur Internet), et on ne sut plus très bien de quoi l’on parlait : de « virilité toxique » ou de panique masculine ?
Mais, au début du moins, l’histoire paraissait claire. Il s’avère que dans les plus hauts gratte-ciel et les hôtels les plus luxueux des économies les plus avancées, de nombreux hommes en vue se sont pris pour des seigneurs féodaux, exigeant un droit de cuissage de leurs vassales, en l’occurrence leurs subordonnées ou des femmes souhaitant pénétrer dans leur fief. Ils prélevaient manifestement une taxe sur l’évolution de carrière des femmes, les moins chanceuses d’entre nous étant obligées non seulement de prêter serment de fidélité à des chefs arrogants, mais aussi de rendre divers types d’hommages sexuels, consistant à flatter leur ego (ce qui est déjà répugnant), à se faire peloter ou à garder le silence après un viol caractérisé.
Du point de vue politique, la révélation de l’ampleur du harcèlement sexuel représente un bouleversement sociétal ; une grande victoire dans le combat multiséculaire pour l’égalité des femmes. Cette fois, le champ de bataille est professionnel, et les adversaires massacrés ceux qui font et défont les carrières. Une lutte pour les carrières est certes une révolution bourgeoise – au sens historique, sans connotation négative. Si le corps des femmes est encore considéré comme une propriété, alors une nouvelle Terreur n’avait que trop tardé. Si les femmes en sont encore à s’employer à abolir un privilège aristocratique quelques siècles plus tard, c’est que cette classe sociale doit être liquidée pour que l’égalité civique et économique entre les sexes puisse advenir.
Que les agents de destruction aient été des femmes qui se bornaient à raconter publiquement leur histoire est rien de moins que délicieux. Les femmes se racontaient des ragots, se plaignaient, invectivaient – et, soudain, le monde les écoutait (les historiens ont beaucoup écrit sur le rôle qu’ont joué, dans des révolutions précédentes, les commérages et les lieux où ils se colportent, comme les cafés). Chaque histoire qui sortait était plus sordide que la précédente : variations infinies sur le thème de l’ignominie sexuelle. Les révélations n’avaient rien de nouveau, mais le cadre avait changé : le boss aux mains baladeuses, les sollicitations obscènes, la promotion canapé, tout cela n’allait pas continuer comme si de rien n’était. Chaque révolution a ses armes de choix : il fut un temps où c’étaient les mousquets et la guillotine, aujourd’hui c’est le « partage » sur les réseaux sociaux et la dénonciation dans les médias. Ce ne sont plus les têtes qui tombent, mais les carrières : des contrats déchirés, des accords annu­lés, des agents « démissionnés », des comptes de messagerie électronique fermés. Une carrière finie, ce n’est pas rien : à notre époque, c’est tout perdre. Quand The New York Times a dressé la liste de 24 personnalités masculines accusées de harcèlement sexuel, cela faisait songer au spectacle de têtes coupées fichées sur des piques sur la place publique. Le grand absent de la liste était hélas notre tripoteur en chef Donald Trump, qui est parvenu jusqu’ici à esquiver les diverses plaintes pour agression sexuelle déposées contre lui.
À propos de ces potentats et seigneurs taillés en pièces : beaucoup d’entre eux, ne peut-on s’empêcher d’observer, n’étaient pas les spécimens les plus attrayants : des hommes ventrus, aux joues flasques ; des gros qui enjoignaient aux femmes de maigrir ; des hommes laids attirés par des secteurs d’activité organisés autour du physique féminin. Ai-je tort de parler du physique de ces hommes ? Je me demande ce que cela fait d’extorquer du sexe à des subalternes quand on est l’un de ces types, un type qui est parvenu à accumuler une part considérable de pouvoir dans le monde, mais qui reste lui. Quand tu te regardes dans la glace, est-ce que tu y vois un grand chasseur blanc dont les femmes sont le gibier de prédilection ? D’accord, tu as gagné, tu es arrivé au sommet, mais chacune de tes victoires n’est-elle pas une petite piqûre de rappel de ta mocheté ? Si la domination sexuelle apaise certains hommes, est-ce parce que quelque part à l’intérieur d’eux vit un avorton chétif et menacé, et qu’extorquer de la soumission sexuelle est une forme de récompense ? Une femme qui était parvenue à repousser les avances d’un producteur de cinéma nu et implorant se souvient qu’il avait fondu en larmes en disant qu’elle le rejetait parce qu’il était gros.
On répète en ce moment comme un mantra que le harcèlement sexuel n’est pas une question de sexe mais de pouvoir. Je me demande si cela n’est pas un peu court : l’homme qui n’arrête pas de parler de sexe est-il un homme con­vaincu de son pouvoir ou bien un homme qui essaie désespérément de vous impressionner par ses prouesses ? Ne pas remarquer la précarité du pouvoir encourage la soumission, surtout chez les femmes prises pour cible. Si tant est que les événements récents révèlent quelque chose, c’est que le pouvoir est un pacte social, pas une entité stable. Les despotes avaient du pouvoir tant qu’ils accomplissaient des choses qui profitaient à la société, mais les termes de l’accord peuvent changer brusquement (la force diffère du pouvoir, j’y viendrai).

En quête d’analogies politiques, je me suis retrouvée à feuilleter mon vieil exemplaire des Cahiers de prison d’Antonio Gramsci, un manuel utile pour les appren­tis révolutionnaires. Des bouleversements sociaux comme celui que nous vivons – chaotiques et improvisés, mais prédéterminés – se produisent quand à certains échelons on n’accepte plus les conditions existantes et qu’on pose de nouvelles revendications. Gramsci appelle cela la « guerre de position ». Déboulonner le pouvoir ne consiste plus de nos jours à prendre la Bastille mais à changer la façon dont les gens parlent et pensent. Nos soubresauts se présentent sous des habits différents, mais créer une crise d’autorité chez ceux qui sont au pouvoir reste le moyen de faire advenir un nouveau monde.

Mais, comme le montrent les événements ­récents, les agents du progrès ne sont pas toujours ceux qu’on attend. De même que l’armée fut un élément essentiel de la déségrégation des Noirs aux États-Unis, on voit aujour­d’hui des entreprises comme News Corp jouer les progressistes sur le harcèlement sexuel. En apparence du moins, car ce qui semble être du progrès peut être aussi un moyen de disperser les protestataires, ­dirait Gramsci. Mais, à propos d’agents improbables, l’une des victoires les plus importantes sur le champ de bataille a été le fait d’une ancienne Miss America, Gretchen Carlson. Dur, dur pour celles qui préféreraient voir les victoires féministes venir de femmes dotées de meilleures références en matière de féminisme.
Ce fut une chance pour Carlson que son livre Be Fierce paraisse deux ­semaines après l’annonce de la première vague d’accusations contre Harvey Weinstein. Cela a rappelé au monde qu’elle était celle qui avait allumé la mèche ayant déclenché la déflagration. La plainte déposée en 2016 par Carlson pour harcèlement sexuel contre le patron de la chaîne Fox News, Roger Ailes, lui a valu d’obtenir un chèque de 20 millions de dollars, les excuses de la Fox et la tête d’Ailes sur un plateau porté par Rupert Murdoch fils. (Après quoi Murdoch père a offert à Ailes 40 millions de dollars d’indemnités de départ ; Ailes est décédé l’année suivante.) Malheureusement, rien de cela ne figure dans le livre de Carlson – on ne reçoit pas 20 millions de dollars sans clause de confidentialité.
Pour en savoir plus, je vous recommande de lire l’excellent article de Gabriel Sherman sur Ailes et la culture Fox News publié dans le magazine New York (1). C’est par Sherman que nous appre­nons que Carlson a enregistré secrè­tement ses échanges avec Ailes sur son portable pendant un an et demi – dont cette phrase où Ailes dit qu’ils n’auraient pas autant de différends s’ils avaient couché ensemble il y a longtemps – un propos tenu peu de temps avant qu’elle soit congédiée (au bout de onze ans comme présentatrice du journal) et peu de temps après qu’elle se fut plainte du climat sexiste qui régnait chez Fox News, raison pour laquelle Ailes l’avait accusée de « détester les hommes » et rétrogradée.
Quand la plainte déposée contre Ailes fut rendue publique, des milliers de femmes de toutes les professions – serveuses, banquières d’affaires, exploi­tantes de plateformes pétrolières – écrivirent à Carlson pour lui faire part de ce qu’elles avaient elles-mêmes vécu. L’essentiel de son livre porte sur ces témoignages. Et ils ne sont pas très réjouis­sants. Le harcèlement sous toutes ses formes est monnaie courante dans tous les secteurs, qu’il s’agisse d’exiger des faveurs sexuelles en échange d’un avantage, de quémander de façon répé­tée un rendez-vous ou des relations ­intimes ou d’infliger un bizutage sexuel aux femmes dans des métiers traditionnellement masculins comme la police ou l’armée. Plus on occupe un emploi précaire, pire c’est. Les employées de la restauration rapide sont particulièrement vulnérables.
Ce qui arrive aux femmes qui tentent de résister ou portent plainte pour harcèlement n’est jamais très réjouissant non plus, constate Carlson. Les direc­tions des ressources humaines ne réagissent pas (elles ne sont là que pour protéger l’entreprise) : les harceleurs qui opposent une défense du type : « Vous croyez que j’ai envie de me taper ça ? » (la défense de Trump) sont crus de préférence à leurs accusatrices. Les femmes qui se manifestent doivent s’attendre à ne pas obtenir de promotion ou de poste intéressant, voire à ce que leur emploi soit supprimé. Les rares fois où un chef harceleur se fait virer, la femme qui l’a fait tomber est souvent traitée comme une pestiférée par les anciens alliés de ce dernier. La majorité de celles qui portent plainte pour harcèlement finissent par quitter l’entreprise, ce qui contribue à expliquer que, aux États-Unis, 70 % des femmes harcelées n’en fassent pas état, selon la Commission pour l’égalité des chances au travail. Le service statistique du ministère américain de la Justice classe dans une catégorie à part les viols et agressions sexuelles sur le lieu de travail – il en recense plus de 43 000 par an – mais, comme le souligne Carlson, « les ­défenseurs des droits des femmes jugent ce chiffre très sous-­évalué ». Et puis il y a les ­effets psychologiques, qu’elle énumère : ­dépression, troubles du sommeil, perte d’estime de soi, voire tentatives de suicide.
Be Fierce est très utile sur le plan pratique, d’autant que Carlson renvoie ­manifestement à sa propre expérience. Élaborez une stratégie avant d’aller voir la DRH, sans quoi vous risquez de devoir vous plier aux choix qu’on vous indi­quera ; votre contrat contient peut-être une clause compromissoire que vous ignorez (Carl­son et ses avocats l’ont contournée en attaquant Ailes et pas l’entreprise Fox News) ; quant à enregistrer quelqu’un à son insu, vérifiez ce qu’en dit la loi locale (2).

Le livre est moins convaincant lorsque Carlson s’efforce de concilier ses penchants féministes et les contours de sa carrière, lancée par son titre de Miss America obtenu en 1989. Être exposée aux regards de tous l’a mise mal à l’aise, dit-elle, et elle a été surprise de n’être évaluée « que sur son physique ». Elle n’a pas apprécié qu’on lui dise qu’en participant au concours de beauté elle avait « accepté d’être transformée en objet ».
Certes, les participantes au concours de Miss America n’ont pas à se faire draguer par des gros dégueulasses d’atta­chés de presse, mais il n’en demeure pas moins qu’elles servent à entretenir un certain nombre de fantasmes sur la féminité. Carlson le dit elle-même et raconte qu’après avoir cédé son trône elle a suivi un cursus d’études féministes et rédigé dans ce cadre un essai dans lequel elle ­notait que, si les femmes ont pour rôle de « faire le travail émotionnel et de servir les hommes », les Miss America l’ont encore davantage. Carlson n’en parle pas, mais un homme bien connu qui ­attendait ce type de service était, bien sûr, le futur président, qui est accu­sé d’avoir peloté et embrassé sans leur consentement deux candidates au titre de Miss USA. Trump lui-même se vante d’avoir fait irruption dans les loges des candidates au concours de Miss Teen USA pour reluquer des adolescentes dévêtues. Après avoir acheté la franchise de Miss USA, il dit avoir « augmenté la hauteur des talons et ­réduit la taille des maillots de bain ».
Le « piédestal idéalisé » sur lequel on place une Miss America est une façon de lui ôter tout pouvoir, comme Carlson s’en est rendu compte. C’est vrai, et, si vous regardez une chaîne du réseau Fox News, vous verrez le même type de fémi­nité soumise, distillée sous sa forme la plus pure. Comme les candidates aux concours de beauté, les femmes de Fox News sont recrutées sur leur physique, puis plastifiées jusqu’à avoir l’air de mannequins de vitrine. Les exigences esthétiques sont moindres sur les autres chaînes d’information, mais l’optique de Fox News montre très clairement ce que l’on attend des femmes : avant tout, ne pas être des hommes.
La binarité rigide des rôles assi­gnés aux deux sexes est mise à mal dans certains milieux, mais ici elle se manifeste dans toute sa splendeur. Même quand la personne a du tempérament, le code vestimentaire exprime la soumission féminine : robes garrots (soutenues par de la lingerie sculptante de la marque bien nommée Spanx (3)), décolletés plongeants, talons aiguilles de 10 centimètres qui rendent la fuite impossible. La robe est si courte que recroiser ses jambes donne lieu à d’embarrassantes photos d’entrejambe diffusées sur Internet (4). Sur l’une d’elles, Carlson semble être auditionnée pour le rôle de Sharon Stone dans Basic Instinct (les présentateurs hommes sont autorisés à ne pas avoir de corps ; les femmes ne sont que corps).
Et puis il y a la bouche Fox caractéristique : les lèvres glossées perpétuellement prêtes à la fellation. Dans un passage très éclairant de l’article de Sherman, une ancienne maquilleuse de Fox News raconte comment des présentatrices font un saut chez elle pour se faire maquiller avant un rendez-vous en tête à tête avec Ailes. « Je vais voir Roger, il faut que je sois belle ! », disaient-elles. L’une d’entre elles au moins en revient sans plus de maquillage sur le nez et le menton.

Je ne suis pas en train de dire que les femmes se font harceler à cause de la façon dont elles s’habillent. Ce que je veux dire, c’est que la façon dont Ailes voulait que « ses » femmes s’habillent dénote le rôle qu’il voulait qu’elles jouent : celui de réceptacle. Que cela signifie tailler une pipe au patron ou avaler les fantasmes masculins en général, c’est l’image. Si celles qui ont accepté ont eu du mal à dénoncer le harcèlement au travail parce qu’elles avaient honte des compromis qu’elles avaient faits – ce que beaucoup d’entre elles ont dit –, c’est que la honte est ce que les femmes sont censées éprouver dans cette équation. La honte est précisément ce qu’elles doivent avaler. Les femmes sont là pour servir de décharge à toutes les formes de faiblesse et de haine de soi masculines qui peuvent être déversées sur elles. La misogynie a ceci de pratique qu’elle évite aux hommes de se haïr eux-mêmes puisqu’ils peuvent haïr les femmes à la place.
Les femmes de Fox News ont, ­parmi leurs nombreuses missions, celle de vanter ce modus vivendi. Le patriarcat n’a pas d’armée régulière (encore que certaines féministes aient théorisé le viol comme son organe répressif) mais il possède des institutions culturelles, comme Fox News, qui diffusent ses valeurs et ses normes. L’intellectuel de gauche plein de bons sentiments qui demande à ses subordonnées de porter des robes plus moulantes, le très intello directeur de radio qui fourre sa langue dans la bouche de femmes non consentantes, l’expert grassouillet qui fait subir ses érections 5, peu importe qu’ils regardent Fox News ; le travail culturel de Fox est de rendre explicite un ensemble de présupposés implicites sur la réceptivité féminine auxquels ces hommes adhèrent aussi.
« Le harcèlement sexuel prospère dans un environnement où l’on n’attache aucune valeur aux droits des femmes », écrit Carlson. Certes. Mais être maîtresse de son corps ce n’est pas seulement ne pas se faire peloter, c’est aussi avoir accès à la contraception et avoir le droit d’avorter, et là les femmes de Fox News, même quand elles ont du tempérament, sont de très mauvaises alliées. La présentatrice Megyn Kelly dit un jour à une invitée féministe que les féministes avaient tort de défendre le droit à l’avortement parce qu’elles se mettaient à dos la moitié des femmes américaines. C’était tellement à côté de la plaque qu’on se demande si sa gaine amincissante n’empêchait pas l’oxygène ­d’affluer au cerveau.
La revendication politique du ­moment est que les hommes soient de meilleurs hommes : nous voulons qu’ils abandonnent la masculinité toxique et les comportements hérités du passé qui font obstacle à l’égalité. Mais n’y a-t-il pas également des comportements ­féminins hérités du passé qui sont tout aussi inadaptés au monde du travail ­actuel ? La question m’est venue en lisant le récit que fait Carlson d’un épisode qu’elle a vécu dans un de ses premiers emplois. Elle est en voiture avec un cameraman dans la campagne de Virginie. Celui-ci se met soudain à lui parler du plaisir qu’il a pris à lui toucher les seins en plaçant le micro sous son chemisier et poursuit ce mono­logue obscène pendant tout le reste du trajet de retour au bureau. Carlson fut prise d’une « peur panique », écrit-elle. Le corps secoué de tremblements, elle se collait contre la portière passager, priant pour ne pas avoir à sauter de la voiture en marche. De retour au bureau, elle tremblait si fort que son supérieur le remarqua et lui demanda ce qui s’était passé ; elle lui raconta qu’elle avait été prise de maux d’estomac (le cameraman fut par la suite licencié pour un autre motif).
Je ne vais sans doute pas me faire des amis en posant cette question, mais qu’est-ce qui empêchait Carlson de dire au cameraman de la fermer ? D’accord, c’était une jeune femme d’une vingtaine d’années qui venait d’être embauchée. Et il avait dépassé les bornes. Mais il n’était pas son supérieur hiérarchique. Il ne l’avait pas menacée, sauf à considérer que ses propos grossiers sur son corps étaient en soi une menace. Il ne l’avait pas pelotée ni caressée ni embras­sée contre son gré (tous actes dont je pense fermement qu’ils justifient un ­licenciement).
Une réponse à la question peut être que Carlson était conditionnée pour se comporter en femme et qu’une certaine délicatesse sur les questions de sexe est un vieil attribut de la féminité traditionnelle. (C’est ce qui fait qu’une blague salace est plus drôle quand elle vient d’une humoriste que de son équivalent masculin, car cela fait plus de tabous sociaux à briser). Mais si nous exigeons des hommes qu’ils viennent à bout de leur conditionnement social, n’y a-t-il pas des aspects de la féminité que nous pourrions aussi avoir envie de bazarder ? Se recroqueviller quand un homme parle de sexe en fait l’équivalent du bâton du maître : il lui suffit de le lever pour vous faire obéir. C’est la soumission intériorisée du colonisé, et, de fait, les féministes de gauche, espèce en voie de disparition en ces temps d’appel au leadership féminin (6), suggéraient ­naguère de considérer les femmes comme « la dernière colonie » – y compris celles d’entre nous qui habitent dans des ­métropoles modernes.
Les choses iraient peut-être mieux si les femmes désapprenaient ce type de réaction – au cas où les hommes ne cesseraient pas immédiatement de brandir leurs bâtons. Pire, ne contribuons-nous à soutenir le pouvoir masculin – ou l’aura de pouvoir que ses détenteurs cherchent à créer – en tremblant sur commande ? Carlson évoque des théories selon lesquelles des incidents verbaux comme celui du cameraman mènent directement à l’agression sexuelle, mais si nous réagissons au harcèlement verbal comme s’il s’agissait d’une pente glissante vers le viol, nous aurons beaucoup plus de mal à nous y opposer, du moins dans les cas où c’est possible.
Mettre dans le même sac toutes les formes de malfaisance sexuelle, quelle que soit leur gravité – comme dans le cadre de la campagne virale #MeToo, à laquelle un demi-million de femmes ont adhéré à la suite de l’affaire Harvey Weinstein – a pu avoir son utilité du point de vue du militantisme. Mais, dans la vie réelle, les distinctions ont leur importance. Il faut savoir quand dire à quelqu’un de la fermer et quand sauter d’une voiture en marche.

Cela suppose aussi de savoir distinguer la force du pouvoir. L’une des nombreuses choses dont il faut rendre responsable le monstrueux Weinstein c’est qu’il rend difficile de nourrir cette discussion. Les récits de ses accusatrices – plus d’une centaine à ce jour – montrent qu’il lui est arrivé d’utiliser la force physique pour soumettre les femmes. Mais le plus souvent sa tactique était l’intimidation ; il surfait sur l’aura du pouvoir. C’était aussi un manipulateur accompli, et les manipulateurs connaissent leur public : il jouait sur la peur qu’ont les femmes de faire une scène ou de s’opposer frontalement à un homme. Celles qui ne se sont pas laissé intimider semblent s’en être mieux sorties. L’actrice Lupita Nyong’o a raconté plusieurs de ses rencontres dans un article du New York Times. Quand il sortait son jeu habituel, elle refusait de jouer le rôle qu’il attendait d’elle. Par exemple, s’il lui proposait de la masser, elle inversait les rôles et lui faisait elle-même un massage, gardant ainsi le contrôle de la situation. Quand il tentait d’enlever son pantalon, elle marchait vers la porte, sans lui donner la satisfaction de paraître intimidée. Et il faisait machine arrière. Elle semble avoir compris que Weinstein avait peut-être un pouvoir sur sa carrière, mais pas sur elle-même : faire cette distinction lui a donné une plus grande marge de manœuvre pour se sortir d’un mauvais pas.
Nous n’avons pas encore fini d’assimiler les milliers d’histoires qui circulent. Le plus terrifiant est le caractère sériel de l’entreprise de harcèlement, le nombre colossal de victimes que tant d’exploiteurs sexuels ont accumulées. C’est comme s’ils s’étaient mis en pilotage automatique, qu’ils étaient programmés pour soutirer des relations sexuelles – ou une récompense, une humiliation, ou autre chose – à des femmes non consentantes. Quoi qu’ils recherchent, il leur en faut toujours plus. On a du mal à concevoir que des humains se comportent à ce point comme des robots. Nous aimons mettre l’accent sur le libre arbitre des prédateurs, leurs gains supposés – le plaisir sadique, la joie de s’en tirer en toute impunité – qui les rend encore plus monstrueux et les différencie du reste d’entre nous. Mais qui « choisirait » d’être un robot ?
J’ai pris une fois un café avec un homme atteint du syndrome de La Tourette, dont l’un des tics consistait à toucher. Il se penchait sur la petite table pour me toucher l’épaule, et sa main finit par migrer vers mes seins. Cela me mit très mal à l’aise, mais je ne voulais rien dire car je ne ­savais pas s’il était en mesure de contrôler ses gestes. Était-ce de la lubricité ou un handicap ?
La question me turlupine aussi à propos de certains des malfaiteurs sexuels dont on parle dans les médias. Ainsi, l’ancien député démocrate Anthony Weiner est depuis des années l’incarnation du tic sexuel : cet homme d’une intelligence avérée est sous l’emprise d’une compulsion si handicapante intel­lectuellement que, après une série de révé­lations propres à briser une vie, il s’est fait piéger une fois de plus, cette fois par une adolescente de 15 ans. Tout le monde aurait pu voir à 1 kilomètre que c’était un coup monté – tout le monde, sauf Weiner (la fille a dit par la suite qu’elle cherchait à influer sur le cours de l’élection présidentielle de 2016 – ce qu’elle est sans doute parvenue à faire : le FBI a rouvert l’enquête sur les courriels de Hillary Clinton après avoir saisi l’ordinateur de Weiner à la suite de la dénonciation de sa nouvelle amie).

Les commentateurs ont été prompts à décréter que des hommes comme Weiner n’ont pas d’addiction au sexe ; que c’est leur choix. Aucune de ces deux analyses ne me semble vraiment exacte. La question que j’ai envie de poser est celle-ci : qu’est-il arrivé à ces hommes ? Quand on entend parler d’un homme qui s’est masturbé dans un pot de fleurs, ou derrière son bureau, ou, pire, qui a coincé une femme et a éjaculé sur ses vêtements, alors oui, clairement, ceux-là détestent les femmes et y sont accros. Humilier une femme est à l’évidence un moyen de soulager quelque chose (si les exhibitionnistes éprouvent le besoin de sortir leur pénis et de le montrer, nous disent les psychanalystes, c’est pour se rassurer qu’il est toujours là). Cela dit, si la haine des femmes est automatiquement transmise aux hommes par une culture misogyne – ce qui est l’analyse féministe habituelle –, pourquoi certains hommes sont-ils tellement plus monstrueux que d’autres ?
Une réponse dont on peut être sûr qu’elle ne plaira pas à celles et ceux qui sont prompts à condamner a été suggérée par la féministe Dorothy Dinnerstein dans The Mermaid and The ­Minotaur (1976) : le problème des hommes est qu’ils ont eu une mère. Ayant été des enfants, période ­durant laquelle des femmes ont contrôlé leur corps de ­façon humiliante en les privant de tout pouvoir, les hommes cherchent à inverser la situation quand ils parviennent à l’âge adulte. L’éducation domi­née par la mère, pensait Dinner­stein, est la raison pour laquelle les hommes détestent les femmes et tout ce qui est inscrit comme féminin dans la culture. Résultat, tant les hommes que les femmes restent des semi-­humains, des monstres, et telle est à la fois notre condition sociale et notre tragédie personnelle : les hommes ne pourront cesser de régner sur le monde tant que les femmes régneront en maîtres sur l’enfance. Et, pour pousser les hypo­thèses de Dinnerstein dans un sens encore moins réjouissant : les mères ne reportent-elles pas sur leurs fils les mauvais traitements que les hommes leur ont fait subir ?
Les hommes considéreront-ils un jour les femmes comme des êtres humains à part entière et non comme des brosses à reluire et des réceptacles ? D’ici là, les accusations et les révélations vont continuer : les vannes sont ouvertes et ne sont pas près de se refermer. C’est exaltant. Nul doute que des innocents seront pris entre deux feux puisque les distinctions continuent de s’estomper et que la méfiance mutuelle s’accroît, puisqu’un compliment au bureau ­devient une ­offense et une tape dans le dos, passible de poursuites.
En même temps, on sait bien que la sexualité n’aide pas à être cohérent avec soi-même. Les usages sociaux et la crainte de la sanction ne suffisent pas à assurer cette cohésion, ce qui explique que nous soyons devenus experts dans l’art de compartimenter. Il faut manquer d’imagination ou n’avoir jamais fait son examen de conscience pour se demander comment Harvey Weinstein a pu financer une chaire d’études féministes à l’université Rutgers alors qu’il agressait en série des jeunes actrices et assistantes.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 21 décembre 2017. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Leïla Slimani superstar

Phénomène littéraire s’il en est, Chanson douce a été traduit en dix-huit langues ; dix-sept autres traductions seraient sous presse. Prix Goncourt 2016, ce court roman tragique se serait vendu à plus de 600 000 exemplaires en France. Inspirée de deux faits divers survenus aux États-Unis et au Royaume-Uni, l’histoire est celle d’un couple de jeunes ­bobos pari­siens qui confie ses deux enfants à une nounou. Dans un accès de délire, celle-ci les tue avant de se trancher la gorge. Myriam, la maman, qui veut reprendre son travail d’avocate pénaliste, est d’origine marocaine, comme la romancière, tandis que la nounou est une Française pure souche (s’il en existe). Le père ne voulait pas d’une immigrée. La scène sanglante est racontée à l’ouverture du livre, le reste est la montée en puissance du drame. À une journaliste du Guardian, Leïla Slimani explique que si la nounou a commis ce geste, c’est par désespoir : elle est « tout en bas de l’échelle sociale » ; quand elle emmène les enfants au jardin, elle affronte sa solitude car « elle ne parle pas la même langue que les autres femmes, elle ne vient ni d’Afrique ni d’Ukraine, elle n’appartient à nulle part et à personne. Elle est une femme et elle est pauvre, elle n’est rien ».
Cette femme s’appelle Louise, comme Louise Woodward, une fille au pair anglaise condamnée en 1997 pour l’homicide involontaire d’un bébé de huit mois. Slimani a gardé en mémoire un argument utilisé par l’avocat de la défense : si la mère, médecin, avait « tenu à ce que ses enfants soient en sécurité, elle aurait dû rester à la maison ». C’est bien sûr l’autre dimension du drame : la culpabilité latente de la femme qui doit confier ses enfants à quelqu’un pour pouvoir travailler. Le roman « satisfait tous les cauchemars de la classe moyenne sur le lâche soulagement de confier ses gamins aux bons soins de quelqu’un », écrit The Economist.
Le roman est intitulé Lullaby (« Berceuse ») dans l’édition britannique, The Perfect Nanny (« La nounou parfaite ») dans l’édition américaine. La journaliste Lauren Collins fait dans The New Yorker une description enthousiaste du livre et de son auteure, qu’elle a rencontrée à Paris et suivie au Maroc, son pays d’origine. Leïla Slimani est la fille d’un couple de la bourgeoisie cultivée de Rabat, elle médecin, lui banquier. Leïla a fait hypokhâgne et Sciences-Po à Paris et a commencé une carrière de journaliste à Jeune Afrique. Elle s’est à son tour mariée à un banquier. Elle a un garçon de 6 ans, une fille de 1 an… et une nounou. Lauren Collins a été subjuguée par la lecture de ce livre « extra­ordinaire ». D’abord en raison de son rythme, du sentiment de peur intense dont on ne se délivre qu’en le lisant jusqu’à la fin. Mais aussi en raison de ses résonances sociales. La journaliste du New Yorker, qui est elle-même une jeune mère, enceinte de surcroît, s’est identifiée à la maman. « Slimani tente d’évaluer à leur juste prix les inquiétudes, les hypocrisies et les inégalités qui naissent de la marchandisation de nos relations les plus intimes ». Elle confie à l’Américaine : « Peut-on tout acheter avec de l’argent ? Peut-on, en gagnant bien sa vie, s’assurer confort et liberté ? Mais cela signifie-t-il aussi que ceux qui n’en ont pas les moyens ne pourront jamais acquérir ce confort et cette liberté ? ». La maman éprouve un sentiment de gêne à l’égard de Louise, si démunie. Quand elle s’achète des fringues elle le cache. Enfant, Slimani aussi avait une nounou, qui vivait à demeure.
Tous les critiques ne sont pas emballés par son livre. « Cela fera un grand film mais ce n’est pas de la grande littérature » juge The Economist. Ce qui intrigue le plus Américains et les Britanniques, c’est le statut médiatique et politique que le prix Goncourt a valu à sa lauréate. Le magazine Elle l’a mise en couverture avec le titre « Leïla Slimani super­star ». Manuel Valls l’a citée aux côtés de Hugo, Beauvoir et ­Modiano. Emmanuel Macron lui a proposée d’être sa ministre de la Culture et, après son refus, lui a confié le poste de « représentante personnelle du chef de l’État pour la francophonie ». Elle l’a accompagné en février dernier en Tunisie, pays où elle avait été brièvement incarcérée lors d’un reportage pour Jeune Afrique au moment du Printemps arabe. Vent debout contre le fondamentalisme musulman, elle assume de plus en plus un rôle de militante. Elle a publié à l’automne dernier un essai sur la misère sexuelle au Maroc (1). C’était juste avant le déferlement de l’affaire Weinstein.

Entre les murs

Numéro d’écrou 4827, Valérie Zézé photographie mentalement et emmagasine tout ce qu’elle voit sur le chemin qui la conduit pour la huitième fois à la maison d’arrêt de Berkendael à Bruxelles. Ces images lui permettront de s’évader, de s’envoler de sa cellule.

D’origine camerounaise, polytoxicomane et « voleuse de luxe » récidiviste comme elle se décrit, Valérie connaît bien la prison, ses codes, sa routine, ses trafics, l’intimité et la promiscuité avec ses codétenues, son cachot dans lequel elle se réfugie dans le silence et la solitude.

La ballade des dangereuses est le récit de cette ultime détention qui verra Valérie lutter contre ses démons et se hisser péniblement vers sa rédemption.

Pour le troisième livre coécrit ensemble, les sœurs Herman – Anaële au scénario et Delphine au dessin – racontent l’histoire vraie de Valérie Zézé, et nous offrent un témoignage réaliste et émouvant sur la vie dans les prisons pour femmes.

 

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Dans ce numéro

Ce que le Coran dit de la Bible

Texte pacifique, le Coran invite expressément les musulmans à respecter les chrétiens et les juifs. Rien d’étonnant à cela : l’islam est directement issu des deux autres monothéismes.

 

La parole de dieu faite texte

Depuis les années 1970, de nombreux chercheurs tentent de comprendre le Coran en le replaçant dans son contexte historique. Une ambition scientifique diversement appréciée, tant elle présente souvent des arrière-pensées théologiques ou politiques.

 

L’islam, catalyseur d’identité

Qui étaient les Arabes avant que n’apparaisse le Coran ? Comment leur identité s’est-elle construite après Mahomet ? Ces questions, et leurs réponses, soulignent la façon dont l’islam a bouleversé le peuple arabe.

 

L’incroyable conquête

Cent ans ont suffi aux armées musulmanes pour se tailler un empire aussi vaste que Rome à son apogée, avec guère plus de 30 000 hommes et grâce à une conjonction de facteurs peu ordinaires.

Le temple du savoir

L’Europe doit beaucoup à l’érudition musulmane, qui a dominé le monde scientifique et culturel pendant cinq siècles. Comment expliquer le déclin qui s’est ensuivi en terre d’islam ?

 

L’éternelle question des croisades

Trop peu de chercheurs ont étudié les croisades d’un point de vue oriental. Cet épisode de l’histoire contribue aujourd’hui à nourrir le ressentiment des musulmans, qui ont gardé le souvenir d’une Europe agressive, arriérée et fanatique.

Chah Jahan, roi du monde musulman
Par amour pour son épouse et par goût pour l’architecture, le flamboyant empereur moghol Chah Djahan fit ériger le Tadj Mahall. Ce grandiose mausolée continue d’entretenir la mémoire d’un empire musulman sans rival.

 

Les plus belles images de Mahomet

Contrairement à une idée répandue, ni le Coran ni la charia n’interdisent la représentation du Prophète. Si les portraits de Mahomet restent relativement rares, ils ponctuent bel et bien l’histoire de l’art islamique depuis le XIIIe siècle.

Se laisser emporter par les Mille et Une Nuits

Malgré de nombreuses allusions au Prophète, les contes des Mille et Une Nuits ont longtemps été considérés comme trop amusants pour être respectables. Ils n’en ont pas moins marqué des générations de lecteurs, en Orient comme en Occident.

Guillemette Crouzet : « Le Moyen-Orient fut longtemps un  « non-espace » »
Comment le berceau de l’islam, longtemps perçu comme un obstacle désertique entre l’Europe et les Indes, est-il devenu, à partir du XVIIIe siècle, l’espace central de la rivalité entre les grandes puissances ?

Quand l’homosexualité ne choquait pas en Iran

Passibles de la peine de mort dans la République islamique d’aujourd’hui, les relations homosexuelles ont été considérées avec bienveillance pendant plus d’un millénaire par les Perses. C’était bien avant que l’Occident ne s’en mêle.

 

Du libéralisme islamique ou comment lire Darwin en arabe

À la fin du XIXe siècle, des réformateurs musulmans défendent une religion islam en harmonie avec la pensée scientifique occidentale. Leur démarche continue d’inspirer tous ceux qui veulent réconcilier l’islam avec la modernité.

 

La Grande Guerre vue par « les autres »

Et si le Moyen-Orient était la partie du monde qui avait le plus souffert des conséquences de la Première Guerre mondiale ? Selon Eugene Rogan, il est grand temps de sortir de notre vision eurocentrique du conflit.

 

Le repli religieux comme seule solution

Autrefois remarquablement laïc, l’espace public arabe a progressivement considéré la foi comme le seul remède à tous ses maux. Pendant ce temps, l’Occident s’est montré passablement indifférent aux torts qu’il a causés.

 

Amira Nowaira : « Les Frères musulmans n’ont pas évolué depuis 1928 »

Selon cette féministe égyptienne, les Frères musulmans, au pouvoir entre 2012 et 2013, sont clairement responsables de l’inquiétant retour en arrière de la société égyptienne.

 

Le Karl Marx de l’islamisme

Exécuté par Nasser en 1966, Sayyid Qutb fut l’idéologue des Frères musulmans. Il est, aujourd’hui plus que jamais, le théoricien de référence pour de nombreux islamistes, qu’ils soient modérés ou très violents, comme ceux d’Al-Qaïda et de l’organisation État islamique.

 

Adonis : « Il n’y a pas eu de révolution arabe »

Selon le grand poète syrien, « les Arabes ne pourront construire la démocratie qu’à partir d’une séparation totale, et à tous les niveaux, de la religion et de l’État ». Une perspective qui semble encore bien lointaine dans le Moyen-Orient contemporain.

 

La violence, pathologie irakienne
Le recul de Daech en Irak annonce-t-il la fin de la violence ? Omniprésent sur cette terre fertile qu’est la Mésopotamie, l’usage de la force est l’histoire d’une tragédie. Nul ne la saisit mieux qu’une nouvelle génération d’écrivains à l’ironie sombre.

 

L’islam contre ses démons

Irréformable, l’islam ? Cette idée répandue fait l’impasse sur les nombreuses évolutions que la pensée musulmane a connues depuis les origines. Certains signes laissent croire que la voie libérale gagne aujourd’hui du terrain, même si les débats engagés par les progressistes ne touchent pas encore le cœur des pays musulmans.

 

Faut-il croire les scientifiques ?

L’activité scientifique traverse une crise profonde. Celle-ci fait elle-même depuis une dizaine d’années l’objet d’une littérature abondante, émanant de scientifiques de diverses obédiences : biologistes, chimistes, psychologues, économistes, éditeurs de revues, etc. Il est maintenant bien établi qu’en dehors sans doute du champ des sciences les plus exactes, mathématiques, physique et chimie, la production scientifique ne peut plus être considérée comme fiable. Elle est entachée d’une panoplie de biais divers, qui faussent les résultats. Ces biais sont d’autant plus saillants que le domaine est proche de l’humain (le corps et l’esprit) et de sujets mettant en jeu des intérêts financiers, politiques ou idéologiques. Ce dossier dresse de la crise un tableau forcément partiel et que d’aucuns pourront juger partial. Le premier article souligne un aspect méconnu : les données objectives recueillies par des chercheurs sur cette dérive n’auraient pu être réunies et approfondies sans l’initiative d’un milliardaire américain, John Arnold. Le deuxième texte, rédigé par deux scientifiques américains, résume les principaux problèmes en cause et présente les efforts menés pour tracer des pistes de réforme. Ces deux articles mettent l’accent sur la biologie, la médecine et la psychologie, le troisième aborde la climatologie.
Dans ce dossier :

 

 

Sans amour, pas de littérature

Que faut-il pour qu’un livre soit lu, et plaise ? Mais de l’amour, évidemment. Le premier grand texte de la littéra­ture, L’Épopée de Gilgamesh (quelque 2 100 ans avant notre ère) en ruisselle, sous toutes ses formes. Le ­farouche Enkidou, chéri de Gilgamesh, commence sa carrière en étant séduit par Shamat, la prostituée ­sacrée, avec qui il copule pendant six jours et six nuits. Enkidou meurt. Gilgamesh se désole et cherche des consolations divines… Embrassades et péripéties, douceur et violence, rires et larmes – le ton est donné pour une quarantaine de siècles.
Depuis, amour et littérature ont partie si bien liée qu’on peut se ­demander lequel est la vraie source de l’autre. Rien n’exprime mieux cet entremêlement de causes et d’effets que l’histoire de Francesca de ­Rimini dans La Divine Comédie. Celle-ci ­dévorait un jour un roman d’amour en compagnie de son beau-frère : « Nous lisions un jour par plaisir/ De Lancelot et comment amour le saisit/ Nous étions seuls et sans aucun soupçon. » Bref, enflammés par leur lecture, les deux lecteurs bientôt s’entre­dévorent : « Pour nous, ce jour, nous ne lûmes pas plus avant », résume l’infortunée Francesca. Suivent en effet l’irruption du mari, l’assassinat des amants, leur envoi aux Enfers pour adultère.
L’amour n’est pas seulement à la base de la littérature, mais aussi d’une bonne partie de son langage. Voir, par exemple, les élans lexicaux de Pétrarque dans son Canzoniere (Pétrarque passe pourtant son temps à expliquer qu’il ne peut même tenter de décrire la beauté de Laure, qui en plus se cache derrière un voile, et qui en plus n’existe sans doute pas). Dans la foulée, le duo amour-littérature est à l’origine de l’exploration fouillée de l’âme humaine et de la psychologie elle-même. Descriptions des reptations de l’amour naissant ou tragiques évocations des pathologies amoureuses, passion, jalousie, et l’on en passe – les auteurs peuvent faire très long, comme Tolstoï, ou très court, comme Félix Fénéon : « À Oyonnax, Mlle Cottet, 18 ans, a vitriolé M. Besnard, 25 ans. L’amour, naturellement. »
La littérature parvient même à accommoder les ingrédients les plus fades, comme Flaubert captivant son lecteur avec la peinture de l’« amour inactif » liant Emma Bovary à son tristounet de mari. On est vraiment en droit de s’étonner qu’il ait fallu attendre Paulo Coelho pour trouver en librairie un roman benoîtement appelé Amour – comme si les autres traitaient d’autre chose.
Mais peut-être cette connivence des lettres et des sentiments cache-t-elle l’impossibilité de comprendre ce qu’est l’amour, ce mystère qu’on tente d’éclaircir à coups d’images ou en le bombardant de mots. Mystère, ou peut-être supercherie, comme l’avait postulé La Rochefoucauld dès le XVIIe siècle : « Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient entendu parler de l’amour. » Marcel Duchamp, quant à lui, refuse d’accorder grand crédit à ce phénomène qui n’existe que lorsqu’on le nomme, et dont un tour de passe-passe littéraire lui suffit pour rendre raison : l’amour, explique-t-il dans une fameuse « permutation », ne répondrait qu’au seul dessein de mettre « la moelle de l’épée dans le poil de l’aimée ».

19 faits & idées à glaner dans ce numéro

Près de 2 millions d’articles scientifiques sont publiés chaque année.

90 % des milliardaires et des PDG des plus grosses entreprises mondiales vivent dans leur pays d’origine.

« Une nouvelle étude montre » sont les quatre mots les plus dangereux que l’on puisse lire.

Les recherches en économie ne sont généralement pas réplicables.

40 % des gens développent des troubles psychiques après une séparation.

Certains enfants nés par GPA ont maintenant 18 ans.

Le premier manifeste contre la pollution atmosphérique date de 1661.

Le contraire de la pauvreté n’est pas la richesse mais la justice.

L’exercice du pouvoir dans les sociétés humaines crée la possibilité de faire le mal à grande échelle.

En Hongrie, une nouvelle loi oblige les médias publics à produire des sujets « équilibrés ».

Le grand mathématicien Euler emmenait ses petits-enfants au spectacle de marionnettes.

On trouve en Europe des fossiles de canidés ressemblant à des chiens remontant à plus de 30 000 ans.

Le président sud-africain a été rémunéré 67 000 euros par mois pour un emploi fictif.

La parution des Misérables a obligé Flaubert à différer la publication de Salammbô.

À quel moment une chose commence-t-elle à devenir une relique ?

Le château fort est d’origine byzantine.

On trouve 16 000 ouvrages sur la Shoah à la bibliothèque du Congrès.

On ne croit aux rhumatismes et au véritable amour qu’une fois qu’on en est atteint.

La robotisation permet de rapatrier les activités délocalisées dans les pays émergents.

Quand l’Allemagne était la Syrie

Faut-il encore présenter Daniel Kehlmann ? En France, peut-être. Outre-Rhin, sûrement pas. En 2005, à tout juste 30 ans, il publiait Les Arpenteurs du monde, le plus gros succès pour un roman allemand depuis Le Parfum, de Patrick Süskind. Kehlmann est devenu une star, et, depuis, chacun de ses livres est un événement. Son nouveau roman, paru à l’automne 2017, ne déroge pas à la règle. D’autant que, à en croire le critique du Spiegel Volker Weidermann, il s’agirait ni plus ni moins du « meilleur roman qu’il ait jamais écrit ».
Comme Les Arpenteurs du monde, c’est un roman historique. Mais, contrairement à celui-ci, il n’est pas « hyper-­ironique ». Il plonge le lecteur, sans distance et de façon brutale, dans cet épisode traumatique de l’histoire allemande que fut la guerre de Trente Ans. On y suit notamment le destin tragique de Frédéric V du Palatinat, ce prince protestant qui, en 1619, en acceptant la couronne du royaume de Bohême, précipita l’Europe dans la guerre et fut surnommé « le roi d’un hiver », car c’est à peu près le temps qu’il lui fallut pour tout perdre. Un autre personnage clé, fictif celui-là, est le héros éponyme, Tyll – étrange résurgence de Till l’espiègle, cette figure majeure du folklore allemand, associée d’ordinaire au XVIe siècle mais que Kehlmann fait resurgir un siècle plus tard. « Ce livre réaliste qui déborde d’imagination ­décrit une époque où l’Allemagne était la Syrie du monde, estime Weidermann. C’est un livre sur le pouvoir des ­religions, sur un monde de grandes tensions, où une étincelle suffit pour tout ­embraser. »

Pas un jour de plus avec toi !

À l’été 2011, je me suis séparé de ma femme. Bon, ce n’est pas tout à fait vrai. C’est ma femme qui s’est séparée de moi, ce qui n’a pas rendu la chose plus ­facile. Ce fut une expérience traumatisante que je ne souhaite pas à mon pire ennemi. Aujourd’hui encore, il m’arrive de me réveiller la nuit en sursaut en m’imaginant que tout recommence.
J’ai beaucoup aimé ma femme, une part de moi-même l’aime sans doute toujours. Je pensais que nous resterions ensemble jusqu’à la fin de nos jours, malgré les difficultés que pouvait ­rencontrer notre couple. Aujourd’hui, nous vivons dans des villes différentes : elle à ­Francfort, moi à Munich, aussi éloignés l’un que l’autre de notre ancien appartement berlinois, qui appartient désormais à une gentille vieille dame dont je ne sais rien, sinon que son oncle était l’humoriste Vicco von Bülow, que la plupart des gens connaissent sous son nom d’artiste, Loriot.
Pour beaucoup, un divorce représente la plus grosse catastrophe qu’ils connaîtront dans leur vie. Simplement, comme moi au début, ils n’en ont pas conscience. Aucun autre événement, lorsqu’il finit par vous atteindre, n’a d’effets aussi ­dévastateurs, accidents et maladies graves mis à part. Tout ce sur quoi reposait le quotidien est soudain remis en question. Finie la sécurité affective et sociale que procure le mariage, même quand il se passe mal. Beaucoup de ce qui semblait aller de soi jusqu’alors doit être réappris. Financièrement, la ruine ­menace.
On peut toujours imaginer pire. On peut perdre un bras ou la vue. Un proche peut mourir. Plus d’une personne malchanceuse connaît, au cours de son existence, une souffrance atroce susceptible d’abréger ses jours. Mais ce sont là des coups du destin contre lesquels on ne saurait se prémunir. Le divorce fait partie de ces catastrophes que l’on s’inflige à soi-même. C’est, en termes de probabilité, de loin la plus répandue (1). Voilà peut-être pourquoi elle est si souvent sous-estimée.
Il y a bien des couples qui décident à l’amiable de prendre des chemins différents. Il y a aussi des Italiens qui savent mettre de l’argent de côté et des bébés qui font tout de suite leurs nuits. Mais, en règle générale, la décision de divorcer est suivie d’une confrontation devant un juge qui rend impossible tout accord visant à limiter la violence et la terreur. Si l’on veut faire l’expérience de l’effondrement d’une civilisation, pas besoin d’aller au Mali ou au Soudan. Il suffit de passer une journée au tribunal des affaires familiales.

Après son divorce, une de mes amies a maigri de 8 kilos. Sur le moment, je n’ai pas osé le lui dire, mais beaucoup de femmes auraient tué pour perdre 8 kilos en trois mois. Il est vrai qu’un « régime divorce » serait assez difficile à vendre. D’après ce que m’a raconté un psychiatre, environ 40 % des gens développent des troubles psychiques à la suite d’une séparation. La psychologie parle de « trouble de l’adaptation ». Il s’agit d’une réaction instinctive à un événement stressant, lit-on dans les publications spécialisées. « Trouble de l’adaptation » est une ­expression curieuse. On a l’impression que quelqu’un que l’on vient de quitter devrait accepter sa nouvelle situation sans broncher. En quoi consiste exactement ce trouble ? En l’incapacité à se comporter comme si le ciel ne venait pas de vous tomber sur la tête ?
Parmi les effets secondaires décrits dans la littérature spécialisée, on relève : la fatigue, le manque de motivation, la perte d’appétit, une libido en berne, une pensée qui fonctionne au ralenti, un sentiment de nullité, la difficulté à prendre des décisions, des problèmes d’insomnie, l’angoisse. Si vous me le demandez, je vous répondrai que, oui, chacun de ces symptômes est plus que justifié dans de telles circonstances. Celui qui divorce et continue à dormir comme un bébé ­devrait se faire examiner, il doit avoir perdu toute sensibilité. La diminution de notre capacité à ressentir les choses dans les situations de crise est considérée comme un signe d’alexithymie, comme on désigne l’incapacité à exprimer ses émotions dans le jargon spécialisé. Je dois avouer que je me suis mis à considérer cette pathologie sous un autre jour. Le psychopathe a, certes, une réputation plutôt inquiétante dans nos sociétés. Néanmoins, par moments, j’aurais bien aimé posséder un peu de son ­détachement.
La bonne nouvelle quand on souffre de trouble de l’adaptation, c’est que, dans la plupart des cas, il disparaît au bout d’un certain temps. La vie continue, on rencontre quelqu’un d’autre. La douleur ­s’atténue. Mais, comme toujours en ­matière de psychologie, l’issue heureuse n’est jamais certaine. « Il existe la possibilité que cette maladie dure assez longtemps, lit-on dans des articles spécialisés. Chez certaines personnalités, il est possible que le trouble de l’adaptation débouche sur une autre forme de dépression. »
La psychiatrie distingue traditionnellement la dépression névrotique ou psychogène, la dépression endogène, la dépression du sourire. Ce n’est pas une blague, celle-là existe aussi : « Certaines personnes font tout pour qu’on ne remarque pas leur ­tristesse. Elles utilisent l’humour comme un moyen de dissimuler leur souffrance et leurrer leur entourage », lit-on sur le site Internet d’un médecin que j’ai découvert par hasard. J’ai toujours considéré l’humour comme un moyen éprouvé de faire face aux contrariétés de la vie et non comme un symptôme de ­maladie. Comme quoi tout le monde peut se tromper.

Les premiers mois qui ont suivi la ­séparation ont été pour moi une ­descente aux enfers, je ne trouve pas d’autres mots. Lorsque je pensais être arrivé au niveau de la cave, l’ascenseur se remettait en mouvement pour m’emmener vers des profondeurs nouvelles. Vous seriez surpris de savoir combien de sous-sols compte l’âme. Malheureusement, plus on s’enfonce, plus il fait sombre. Quand on se retrouve tout en bas, on est à peine en mesure de mettre un pied devant l’autre.
J’essayais de comprendre ce qui m’arrivait en lisant des ouvrages de développement personnel. Plus exactement en lisant les titres de chapitre et les résumés : lire un livre entier aurait été au-dessus de mes forces. Mais cela me suffisait pour en tirer l’essentiel.
Les meilleurs antidépresseurs sont l’air frais et le mouvement. Tout thérapeute commence par prescrire une activité physique. Je ne doute pas que ce soit là un excellent conseil. Mais cela revient à demander à un unijambiste d’accélérer un peu. Ou à un bègue de parler plus lentement pour améliorer son débit. La simple idée de faire le tour du pâté de maisons en courant me semblait si aberrante que j’aurais volontiers dit leurs quatre vérités à ceux qui me faisaient ce genre de recommandations. S’il existe un moyen certain de plomber le moral d’un dépressif, c’est bien de lui enjoindre de monter sur un tapis de course pour se changer les idées [lire à ce sujet l’entretien avec Bernard Granger, Books, février 2012].
Il est étonnant de voir à quel point l’énergie peut vous abandonner, comme si on était un ballon crevé et non pas un corps maintenu par des muscles et régulièrement examiné par le médecin. Je constatais à quelle vitesse mes forces motrices s’évaporaient. Quelquefois, dès le matin, je me sentais tellement anéanti que l’idée de me faire un café m’épuisait et que je devais me recoucher.
Au bout de trois mois, j’avais égalé le record de perte de poids établi par mon amie. Je pesais autant qu’à 17 ans, sans avoir pris la peine de songer une seule fois à maigrir. Au bout de quatre mois, je flottais dans mes habits comme un gourou indien dans sa grande pièce d’étoffe. Au bout de cinq mois, je me suis résolu à consulter.

Sur Internet, on peut visiter les cabinets médicaux comme des hôtels : horaires d’ouverture, adresse, photo de la pièce où l’on est soigné. Si on le souhaite, on trouve même une évaluation sous forme de petites étoiles. Dans Le Diable intérieur, d’Andrew Solomon, j’ai lu qu’on ne saurait être assez prudent dans le choix de son psychiatre (2). Le Diable intérieur est à la dépression ce que Ma vie sur le fil est à l’alpinisme : un ouvrage de référence (3). Il est curieux, écrit Solomon, que des gens qui sont prêts à faire un long détour pour se rendre à leur pressing favori ou se plaignent au ­gérant du supermarché s’ils ne trouvent pas leur marque de tomates en boîte se désintéressent totalement de savoir qui ils vont laisser pénétrer dans leur monde intérieur.
J’ai choisi le Dr Moschiri, dans l’ouest de Berlin. Comme l’attestait son site Web, le Dr Moschiri avait effectué sa formation en psychiatrie à l’université Louis-et-Maximilien de Munich. Tout ce qui vient de Bavière éveille en moi une confiance primaire, ce en quoi je suis fort naïf. En outre, le Dr Mos­chiri possédait un parson russell terrier qui fixait l’objectif avec insolence sur Internet. Un médecin qui laisse son chien parler pour lui témoigne, selon moi, d’un juste sens de la place à accorder aux problèmes psychiques.
Il ne fallut que quarante-cinq ­minutes au Dr Moschiri pour poser son diagnostic : « Une dépression de gra­vité moyenne. Rien dont on ne puisse venir à bout avec les médicaments appropriés. » Je dois avouer que j’étais presque un peu déçu. Tel que je ressentais les choses, ­j’aurais pu jurer qu’avec moi on avait affaire à la pire forme de dépression possible. Cela aurait satisfait ma grande propension à m’apitoyer sur moi-même. Pourquoi étais-je resté des journées ­entières au lit si je ne souffrais que moyennement ?
Comme je le découvris plus tard, j’avais dès le début de la séance donné la mauvaise réponse. Est-ce que j’avais déjà songé au suicide ? m’avait demandé le Dr Moschiri, ce à quoi j’avais répliqué que fondamentalement j’étais ouvert à toutes les solutions, mais que le caractère définitif du suicide me déplaisait. Voilà ce qui, dans l’évaluation du degré de gravité de ma dépression, m’avait aussitôt fait dégringoler de plusieurs niveaux.
À mon avis, pour se suicider, il faut être sûr qu’on ne va pas regretter sa décision ensuite. Or, moi, l’achat d’une simple veste me met dans tous mes états, je passe des semaines à me demander si j’ai fait le bon choix. Jamais je ne signerais un contrat qui ne comporte pas un droit de rétractation. Si un jour on cherche pour une émission quelqu’un qui a tendance à regretter ses achats, je serai la personne idéale. En matière de candidat au suicide, on peut assurément trouver plus fiable.

Je quittai le Dr Moschiri avec une ordonnance pour 50 comprimés pelliculés d’escitalopram 10 mg. L’escitalopram appartient à la famille des inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine, ISRS pour les connaisseurs, qui visent à augmenter le taux de sérotonine dans le cerveau. La sérotonine est, avec la dopamine et la noradrénaline, l’un des trois neurotransmetteurs qui permettent aux neurones de communiquer entre eux et ont une grande influence sur le bien-être. Personne ne peut dire précisément comment fonctionne la relation entre métabolisme et mélancolie, mais cela n’entrave en rien l’efficacité de la stimulation chimique. Comme on sait qu’une baisse d’activité des neurotransmetteurs rend dépressif, on en déduit tout simplement que l’inverse est aussi vrai.
Quand on s’en remet aux antidépresseurs, on pénètre dans un monde aux noms tout droit sortis d’une forêt ­enchantée. Zoloft, Laroxyl, Anafranil, Trevilor, Cymbalta, Ludiomil, miansérine, moclobémide, trazodone – tels sont les instruments merveilleux qui promettent de vous affranchir des chaînes de la mélan­colie. Leur plus grand inconvénient, c’est qu’il faut attendre assez longtemps pour commencer à ressentir l’effet escompté. L’amélioration n’intervient qu’au bout de trois à quatre semaines, autant dire une éternité pour quelqu’un qui erre dans une vallée de ténèbres. On ne peut pas non plus accélérer le processus en augmentant les doses. La seule chose qu’on obtient en faisant cela, c’est un cœur qui bat la chamade.
Pourquoi ? Question inévitable. Je ne peux que conseiller de ne pas trop ruminer au début sur la cause de la séparation. La dernière chose dont on a besoin dans une situation pareille, c’est de se faire des reproches à soi-même. Si je devais me trouver de nouveau face aux ruines de mon mariage, j’engagerais quelqu’un pour me crier toute la journée quel type formidable je suis. Pendant les heures de thérapie, on apprend à voir aussi l’autre côté. La compréhension et l’empathie passent pour les clés d’une relation épanouie. C’est peut-être vrai. Lors d’une rupture, vous êtes amené à explorer plus en profondeur encore la question des motifs de l’autre.
Il y a des milliers de raisons de se sépa­rer. Les lessives qu’on ne fait pas. Des différends sur l’éducation des enfants. Une mauvaise destination de vacances. Le rire de son conjoint, qu’on ne supporte plus. Lorsqu’on consulte des ­experts pour savoir ce qui contrarie le plus les personnes qui vivent ensemble depuis longtemps, ils vous disent : la répartition inégale des tâches domestiques. Ce qui est intéressant, c’est que la plupart des gens ont tendance à surestimer leur part des tâches quotidiennes. Lors d’une expérience devenue classique, les psychologues Michael Ross et Fiore Sicoly ont demandé à des couples d’estimer leur contribution respective à l’entretien de la maison. La somme donnait presque toujours une valeur supérieure à 100 %, ce qui est le signe d’une impossibilité non pas mathématique mais empathique.
Quand on est amoureux, on se soucie comme d’une guigne de qui fait la vaisselle. Lorsque ma femme et moi commencions à nous fréquenter, j’étais le premier ­devant l’évier. J’aurais tout entrepris pour lui prouver combien son bien-être me tenait à cœur. Il est possible que nous soyons tous victimes d’une loi de la ­nature. Si on mettait en rapport le nombre d’assiettes lavées et la fréquence à laquelle un couple se tient par la main, on arriverait sans doute à une valeur qu’on pourrait baptiser le « ratio assiettes-mains tenues » : plus le temps de vie commune est long, plus l’intervalle entre les gestes d’inti­mité augmente et plus la participation aux tâches ménagères diminue.
Avec le recul, j’en suis toujours estomaqué : deux personnes dorment quinze ans dans le même lit, et, à compter du jour où le jugement du divorce est prononcé, elles ne se serrent même plus la main. L’être humain est insondable. Rien de surprenant à cela. Pour s’en rendre compte, il suffit d’allumer la télévision ou de feuilleter un livre d’histoire. Mais, tant que cela concerne des étrangers, le danger reste abstrait. Notre confiance dans le monde se fonde sur l’idée que les choses graves arrivent aux autres, pas à soi, dans son pays, dans son foyer. À l’instant où la personne avec laquelle on échangeait jusqu’alors des surnoms affectueux se ­retourne contre vous, tout est bouleversé. À quoi peut-on encore se fier si même le plus grand amour de votre vie peut devenir votre ennemi ?
Le choc intervient parfois avec un certain retard. L’état de stress post-traumatique a déjà été bien étudié. On sait que les soldats qui ont combattu en Irak n’en manifestent les symptômes qu’au bout de plusieurs mois.
J’étais assis dans l’aéroport de Berlin-­Schönefeld en attendant un vol Air Berlin pour Sarrebruck lorsque soudain m’assaillit la certitude de vivre dans un univers d’angoisse. Une crise d’angoisse est une chose très particulière. On se tient au milieu de trente-cinq autres passagers devant la porte d’embarquement, on observe l’hôtesse de l’air, et tout à coup votre gorge se serre, comme si vous n’étiez plus en route pour la Sarre mais prêt à décoller en compagnie de trente-cinq démons à destination de l’Hadès. Plus d’un lecteur objectera qu’une fois sur deux c’est l’impression qu’on a quand on choisit Air Berlin. Mais, au moins, lors d’un vol ­régulier, vous n’avez pas les jambes coupées comme je les eus alors.

Avant même de me lever pour embarquer, j’avais le sentiment que toute une série de fonctions vitales me lâchaient l’une après l’autre : l’aptitude à mouvoir les pieds, les bras, la tête. Puis mon rythme cardiaque s’accéléra tandis que ma respiration devenait irrégulière. Je me mis à transpirer abondamment.
La crise de panique survient de façon totalement inattendue, et il est donc difficile de s’y préparer. C’est l’une des carac­téristiques qui les rendent si fâcheuses. Quand on interroge un médecin pour savoir comment réagir, il commence par conseiller la patience : rester zen et tenir bon jusqu’à ce que tout rede­vienne normal. Une recommandation aussi apaisante que celle que donne un moniteur de plongée si on se met soudain à manquer d’oxygène : contrôler ses nerfs.

La médecine compare les brusques crises de panique à la coupure d’urgence d’un réacteur nucléaire en surchauffe. « Du point de vue médical, il s’agit d’une sorte de réaction nécessaire du corps qui est provoqué lorsqu’une certaine limite de tension a été franchie », m’a expliqué un ami qui a fait des études de médecine.
Aucune idée de ce qui, dans mon cas, a provoqué la coupure d’urgence. Peut-être était-ce la focaccia fromage-salami que j’avais mangée imprudemment après m’être enregistré. Les mauvaises graisses sont, comme on sait, l’une des principales causes de maladies cardiaques. Il n’est pas impensable qu’elles puissent aussi provoquer des crises de panique. À mon avis, la nourriture d’aéroport est capable de tout.
Je pesai mes options. Un avion était le pire lieu imaginable pour une crise d’angoisse, pas de doute là-dessus. La seule manière d’en sortir est l’issue de secours, qui, à 10 000 mètres d’altitude, ne promet pas de soulagement durable. À la porte d’embarquement, ils appelaient mon nom à présent. Il était clair comme l’eau de roche que dix chevaux n’auraient pas pu me faire faire un pas en direction de la piste de décollage. Malheureusement, la question de savoir comment j’envisageais de quitter le hall sans avoir récupéré la force motrice de mes jambes restait entière.
J’appelai mon amie Sahra pour lui demander d’annoncer au bureau que je ne pourrais pas faire le voyage comme prévu. Il est bizarre de constater ce que, dans les situations exceptionnelles, on considère comme important ou pas. Si on leur posait la question, la plupart des gens seraient d’avis qu’informer son employeur qu’on ne viendra pas n’est pas le plus urgent à faire quand on est victime d’une crise d’angoisse. Mais la majorité des gens ne comprend rien aux obsessions. « Dis-leur que je me sens mal », demandai-je à Sahra. Puis je fermai les yeux et tentai de reprendre au moins le contrôle de ma respiration.
Lorsque je revins au bureau, quelques jours plus tard, mes collègues me regardèrent avec pitié comme si j’avais ­perdu un proche. Au départ, cela me parut étrange, jusqu’à ce que je comprenne que mon amie avait laissé fuiter l’information que mes nerfs m’avaient lâché. Ce n’était pas très éloigné de la vérité. Mais j’aurais assurément préféré qu’elle choisisse une manière de présenter les choses un peu moins radicale. En plus, ce jour-là, je me sentais en pleine forme. Pour la première fois depuis longtemps, j’avais pris un petit déjeuner conséquent. J’arrivais de nouveau à dormir. Et surtout, je n’avais absolument aucune angoisse. Si j’avais croisé un tigre dans la rue, je n’aurais même pas changé de trottoir.
Tel est l’effet vraiment sidérant de 0,5 milligramme de lorazépam. Un demi-comprimé le matin et l’angoisse s’évanouit comme un mauvais rêve. Le lorazépam fait partie de la famille des tranquillisants. Contrairement aux antidépresseurs habituels, il agit rapidement et il est fiable. Au lieu de la confusion, de l’angoisse et de la tension nerveuse de l’homme abandonné de Dieu, vous voilà envahi par la paix profonde du yogi et cela sans aucune préparation spirituelle. Hélas, le lorazépam rend très vite extrêmement dépendant, et il n’y a rien de spirituel là-dedans.
« Un comprimé – un demi même de préférence – par jour, et, dans deux semaines au plus tard, c’est fini, m’avait dit le Dr Moschiri en me délivrant mon ­ordonnance. Si d’ici là ça ne va pas mieux, il faudra que nous réfléchissions à un autre traitement. »
Le consommateur de lorazépam le plus célèbre d’Allemagne était Uwe Barschel, le ministre-président du Schleswig-Holstein. Ce que provoque une consommation excessive de lorazépam, des millions d’Allemands ont pu le voir à la télévision lorsque Barschel, empêtré dans une affaire d’espionnage, a eu du mal à trouver ses mots au cours d’une conférence de presse. À cela s’ajoutaient des « syllabes traînantes », comme la médecine appelle avec tact ce balbutiement que les alcooliques connaissent si bien. Quelques semaines plus tard, on retrouvait son corps dans une baignoire de l’hôtel Beau Rivage, à Genève. Par prudence, je décidai d’effectuer chaque soir un test d’élocution, et ce avant de déboucher la première bouteille de vin blanc. Genève est une belle ville. Mais, sur la liste des lieux que j’ai absolument envie de visiter, elle ne figure pas dans les premières places.
Si j’étais un auteur américain, j’écrirais à présent combien je suis redevable à mon divorce. Je dirais que cette séparation m’a appris à être plus patient envers moi-même et mes congénères. Que je suis un meilleur père de famille depuis que ma femme m’a quitté, un compagnon plus compréhensif, bref une personne plus mûre et plus équilibrée. Je sais que cela sonne bien. Malheureusement, ce serait vraiment n’importe quoi.
Il y a sans doute des gens pour qui le divorce est une bénédiction, parce qu’il les délivre d’une relation destructrice à laquelle, dans des circonstances normales, ils n’auraient jamais réussi à mettre fin. Pour tous les autres, et c’est l’immense majorité, le divorce reste un événement atroce dont les séquelles vont les faire souffrir longtemps. Cela ne signifie pas qu’après un divorce on ne peut pas avoir à nouveau une vie heureuse. Mais il ne viendrait à l’idée d’aucune personne saine d’esprit, après un accident de la route, de remercier Dieu d’avoir projeté sa voiture contre un arbre.
Est-ce qu’aujourd’hui je suis un homme plus heureux ? C’est une question complètement différente de celle qui concerne l’effet thérapeutique d’un ­divorce. Oui, serais-je tenté de dire, je suis aujourd’hui un homme plus heureux. Il faut avouer que je me suis remarié. Certains lecteurs trouveront peut-être cela un peu désinvolte au vu de l’histoire que je viens de raconter. Moi je considère, jusqu’à preuve du contraire, que c’était la meilleure décision à prendre.

 

— Ce texte, paru dans Der Spiegel le 1er octobre 2017, est composé d’extraits de son livre Alles ist besser als noch ein Tag mit dir. Il a été traduit par Baptiste Touverey.